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Full text of "La Science sociale : suivant la méthode d'observation"

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DES  HAUTES  ÉTUDES 
COAA^^ERCIALES 
DE  MONTRÉAL 


à  P 
BIBLIOTHEQUE 


NO 


COTE 


I 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


littp://www.archive.org/details/lasciencesociale17soci 


LA 


SCIENCE  SOCIALE. 


TYPOQRAPHIE   FIUMIN-DIUUT   Kl'   C'',   —   MES^■IL    '.EU11E,\ 


LA 


SCIENCE  SOCIALE 


SUIVANT   LA  MÉTHODE  D'OBSERVATION. 


Directeur  :  M.  EDMOND    DEMOLINS. 


9'  Année.  —  Tome  XVII. 


BIBLIOTHEQUE 


DB 


^^0V  10  1933 


PARIS, 

BUREAUX     DE    LA    REVUE, 

LIBRAIRIE   DE    FIRMIN-DIDOT    ET   C^^ 

IMPRIMEURS   DE   l'iNSTITUT,    RUE  JACOB,    56. 

1894. 


QUESTIONS  DU  JOUR. 


LE 


MOUVEMENT  OUVRIER  EN  FRANCE 

A  PROPOS  D'UN  «  LIVRE  BLEU  »  ANGLAIS. 


f.    COMMENT    LE    «    LIVRE    BLEU    »    ENVISAGE    NOTRE    ETAT    SOCIAL. 

Il  est  toujours  intéressant  de  savoir  ce  qu'on  pense  de  nous  à 
l'étranger.  Aussi  est-ce  avec  un  sentiment  de  curiosité  et  de 
plaisir  que  j'ai  lu  le  rapport  présenté  dernièrement  aux  Cham- 
bres anglaises  par  le  secrétaire  de  la  Royal  commission  on  La- 
bour, sur  la  question  ouvrière  en  France.  Le  sujet  est  gros.  Il 
apparaîtrait  tel  à  un  Français  ;  pour  un  Anglais,  il  présente  des 
difficultés  spéciales,  surtout  si,  non  content  d'exposer  purement 
et  simplement  la  législation  ouvrière,  il  cherche  à  comprendre 
quelque  chose  de  la  réalité  des  faits,  des  ressorts  cachés  qui  font 
mouvoir  les  hommes,  des  circonstances  auxquelles  sont  dues 
les  mesures  prises;  s'il  se  préoccupe  de  la  physionomie  des  faits 
au  lieu  de  se  borner  à  la  simple  énumération  des  actes  légis- 
latifs. 

Le  secrétaire  de  la  commission,  M.  Geoffrey  Drage,  était  par- 
ticulièrement préparé  ,  par  sa  connaissance  du  milieu  français, 
de  la  langue  et  dos  institutions  françaises,  à  mener  à  bien  une 


0  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

pareille  tâche.  Il  s'est  visiblement  inquiété  de  faire  plus  et  mieux 
qu'un  rapport  officiel;  il  s'est  attaché  à  expliquer  le  mouve- 
ment ouvrier  en  France,  en  indiquant  ses  origines  historiques, 
l'esprit  des  divers  groupements,  l'attitude  des  pouvoirs  publics; 
c'est  par  une  série  de  vues  de  ce  genre  que  s'ouvre  l'étude  de 
M.  Drage,  et  cette  manière  de  procéder  lui  aurait  même  attiré 
quelques  difficultés,  parait-il.  C'est  chose  assez  peu  habituelle 
qu'un  document  ofiiciel  contienne  une  appréciation  sérieuse 
et  personnelle,  et  notre  chauvinisme  a  trouvé  à  y  redire.  J'avoue 
qu'il  m'a  fallu  relire  avec  soin  certains  passages  pour  y  saisir 
le  prétexte  du  «  scandale  »  qu'ils  avaient  causé.  J'avais  lu  que, 
((  contrairement  aux  convenances  internationales,  le  rapport 
était  déparé  par  d'étranges  et  injustifiables  attaques  contre 
certains  partis,  certains  hommes  politiques,  certaines  lois  et 
le  régime  existant  lui-même  en  France  (1).  >^  Tout  compte  fait, 
et  après  une  recherche  attentive ,  j'ai  trouvé  quelques  phrases 
où  M.  Drage  critique  la  manière  d'agir  du  gouvernement  vis- 
à-vis  de  certaines  manifestations  ouvrières ,  notamment  au  sujet 
de  la  Bourse  du  Travail  de  Paris  et  de  la  grève  de  Carmaux; 
puis,  à  un  autre  endroit,  le  reproche  nettement  adressé  à 
iM.  Dupuy,  d'avoir  manqué  de  convictions  fortes  et  éclairées  dans 
la  ligne  de  conduite  adoptée  par  lui  au  moment  des  derniers 
conflits  (2). 

Est-il  donc  vrai  que  le  gouvernement  a  peur  en  France?  Est-il 
donc  vrai  que  souvent  il  ne  sait  quelle  mesure  prendre  en  pré- 
sence d'un  désordre?  Mais  il  n'y  a  pas  un  Français  qui  n'en 
soit  persuadé,  et  M.  Drage  a  simplement  prouvé  qu'il  était  bien 
renseigné  en  l'affirmant!  Seulement,  bien  loin  que  cette  cons- 
tatation soit  chez  lui  le  résultat  d'une  disposition  malveillante 
envers  le  gouvernement  français,  bien  loin  qu'il  lui  en  attribue 
toute  la  responsabilité ,  il  la  fait  retomber  avec  beaucoup  de 
raison  sur  la  nation,  sur  la  société  elle-même.  Lisez  ce  jugement 
qui  indique  une  connaissance  profonde  de  notre  état  social  : 
«  Il  existe  en  France  deux  tendances  très  accusées  qui  ont  donné 

(1)  Le  Temps,  ûa  15  décembre  1893. 

(2)  V.  K.. 


LE   MOUVEMENT    OUVRIER   EN    FRANCE.  / 

à  la  question  ouvrière  une  physionomie  spéciale,  de  telle  sorte 
que,  tout  en  étant  liée,  à  certains  points  de  vue,  à  la  question 
ouvrière  des  autres  pays,  cependant  elle  soulève  des  problèmes 
qui  appelleront  probablement  des  solutions  dilïérentes.  Une  de 
ces  tendances  est  sociale,  l'autre  politique,  mais  toutes  les  deux 
paraissent  avoir  leurs  racines  profondes  dans  le  caractère  de  h\ 
race  et  se  manifestent  dans  un  grand  nombre  d'institutions 
françaises.  D'un  côté,  il  y  a  une  tendance  à  l'individualisme, 
tempérée  seulement  par  l'inclination  à  former  des  relations 
étroites  et  personnelles  là  où  les  intérêts  coïncident;  d'autre  part, 
il  V  a  une  conception  courante  et  étroite  de  l'association,  à  la- 
quelle on  ne  connaît  que  deux  formes,  premièrement  l'État 
hautement  centralisé  et  fortement  armé;  secondement,  la  contre- 
partie de  celle-là,  l'association,  qui  est  un  instrument  de  révo- 
lution ou  tout  au  moins  de  changements  radicaux.  Tandis  que, 
d'une  part,  la  loi  permet  plus  aisément  qu'en  Angleterre  le  recours 
à  la  répression  pour  le  maintien  de  l'ordre,  d'autre  part,  les 
populations  sont  portées  à  la  soumission  d'une  manière  générale 
jusqu'au  réveil  soudain  de  l'esprit  de  révolte  (1)  ». 

Cette  analyse  de  notre  caractère  est  rigoureusement  vraie. 
Nous  sommes  à  la  fois  le  peuple  le  plus  facilement  gouvernable 
et  le  plus  indocile,  le  plus  soumis  et  le  plus  frondeur,  et  ce 
contraste  dérive  d'un  même  fait,  notre  difficulté  à  nous  asso- 
cier spontanément  et  efficacement.  Nous  demandons  l'appui  du 
pouvoir  quand  nous  voulons  obtenir  un  résultat,  nous  soupirons 
après  sa  protection,  espérant  qu'elle  fortifiera  notre  action, 
et  nous  nous  révoltons  contre  son  ingérence  quand  cette  puis- 
sance que  nous  avons  créée  vient  à  se  retourner  contre  nous- 
mêmes.  L'explication  est  connue;  nous  l'avons  maintes  fois 
présentée  à  nos  lecteurs  et  sous  des  formes  diverses,  à  propos  et 
hors  de  propos,  à  l'occasion  de  faits  contemporains  aussi  bien 
que  de  faits  anciens,  parce  qu'elle  met  en  relief  notre  grand 
vice  national.  M.  Drage  la  donne,  lui  aussi,  à  ses  concitoyens;  il 
s'étonne,  en  bon  Anglais  qu'il  est,  de  notre  compréhension  étroite 

(1)  p. 9. 


8  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

de  l'association  ;  il  se  réfère,  pour  la  dépeindre,  aux  ouvrages 
d'un  savant  Français,  M.  Taine  ;  c'est  assez  prouver,  ce  me  semble, 
que  ses  réflexions  ne  sont  empreintes  d'aucune  animosité  par- 
ticulière, ni  contre  la  France  ni  contre  le  gouvernement  qu'elle 
s'est  donné.  Nous  avons  été  les  mêmes  sous  le  régime  autori- 
taire des  Bonaparte  et  sous  la  monarchie  constitutionnelle  des 
Bourbons  des  deux  branches,  sous  les  différents  régimes  répu- 
blicains qui  se  sont  succédé  comme  sous  l'ancienne  monarchie 
absolue  ;  ces  démonstrations  ne  sont  plus  à  faire  ici  et  nous  ne 
pouvons  que  nous  féliciter  de  voir  qu'elles  sont  si  bien  comprises 
de  l'autre  côté  de  la  Manche. 

Mais  si  la  faute  originelle  remonte  à  la  nation,  il  n'en  est  pas 
moins  vrai  que  les  différents  pouvoirs  superposés  à  la  nation 
lui  empruntent  chacun  quelque  chose  de  son  infirmité.  Le 
pouvoir  est  successivement  faible  et  brusque;  il  est,  en  cela,  l'i- 
mage exacte  de  la  société,  faible  dans  ses  aspirations,  dans  son 
action,  et  brusque  dans  ses  révoltes.  Il  conserve  les  caractères  du 
milieu  dont  il  est  issu.  Et  la  difficulté  de  régir  une  nation 
changeante,  versatile,  impressionnable,  nécessite,  pour  ainsi 
dire,  cette  politique  à  double  face,  faite,  suivant  les  circonstances, 
de  faiblesse  et  de  rigueur,  qui  a  marqué  tous  nos  régimes. 

Voici,  par  exemple,  la  question  de  la  Bourse  du  Travail  de 
Paris.  Le  Gouvernement  a  montré  vis-à-vis  de  cette  institution 
une  condescendance  exagérée  qui,  en  fin  de  compte,  n'a  servi 
de  rien,  puisqu'il  a  falhi  recourir  à  une  mesure  de  rigueur 
contre  elle.  Mais  voyez  un  peu  quelle  était  la  situation  du  Préfet 
de  la  Seine.  Il  se  trouvait  en  présence  d'une  association  irrégu- 
lière et  il  pouvait  la  briser  de  suite;  d'un  autre  côté,  cette  asso- 
ciation avait  des  sympathies  avouées  dans  la  majorité  du  con- 
seil municipal  de  Paris;  elle  était  même  soutenue  par  une 
subvention  considérable  de  la  Ville;  qui  lui  donnait  un  carac- 
tère semi-officiel;  enfin,  il  lui  suffisait,  pour  rentrer  dans  la  lé- 
galité, de  se  soumettre  à  des  formalités  d'enregistrement,  dé- 
pôts de  statuts,  etc.,  qui  n'auraient  altéré  en  rien  son  caractère. 
Était-il  sage  de  sévir  de  suite?  Un  père  de  famille  prudent  fait- 
il  toujours  montre  de  son  autorité,  quand  un  grand  enfant  gâté 


LE  MOUVEMENT  OUVRIER  EN  FRANCE.  9 

oppose  une  opiniâtreté  puérile  à  ses  désirs?  Non,  il  y  a  des  mo- 
ments où  il  sait  tenir  compte  d'une  surexcitation  évidente,  où  il 
suspend,  pour  ainsi  dire,  l'exercice  de  sa  puissance  paternelle,  jus- 
qu'à l'heure,  où  l'enfant  revenu  au  calme,  reconnaîtra  son  erreur. 
Le  Préfet  de  la  Seine  a  agi  de  même  vis-à-vis  de  la  Bourse  du 
Travail  ;  il  a  dit  à  ses  représentants  :  «  Je  vous  donne  un  mois 
pour  réfléchir  et  pour  vous  mettre  en  règle.  »  C'était  la  meilleure 
manière  de  se  rendre  compte  si  on  avait  affaire  à  des  enfants  de 
mauvaise  humeur  ou  à  des  révoltés.  L'événement  a  prouvé  qu'on 
avait  afl'aire  à  des  révoltés  et  il  a  fallu  agir  contre  eux,  sans 
avoir  retiré  aucun  bénéfice  de  la  longanimité  dont  on  avait 
fait  preuve  ;  mais  qu'aurait-on  dit  si  l'autorité  préfectorale  avait 
dissous  tout  dun  coup  une  association  à  tendances  révolution- 
naires sous  prétexte  qu'elle  n'avait  pas  rempli  les  formalités  lé- 
gales? C'en  était  assez  peut-être  pour  déterminer  une  émeute. 
Je  reprends  ma  comparaison  de  tout  à  l'heure  parce  qu'elle 
répond  absolument  à  la  réalité  du  fait.  Au  fond,  le  Gouverne- 
ment est  constamment,  chez  nous,  en  face  de  la  nation,  dans  la 
situation  d'un  père  de  famille  qui  a  un  fils  à  la  fois  grand  et 
mal  élevé.  L'âge  du  fils  fait  qu'il  n'accepte  plus  la  direction  pa- 
ternelle et  sa  mauvaise  éducation  le  rend  incapable  de  se  diriger 
lui-même.  Comment  voulez-vous  sortir  de  là?  Le  père  a  cons- 
tamment peur  d'une  révolte  ouverte  et  cherche  à  la  prévenir 
par  des  concessions  qui  sont  interprétées  comme  une  faiblesse, 
tandis  que  le  fils  recourt  sans  vergogne  à  la  bourse  paternelle, 
fait  retomber  sur  son  père  la  responsabilité  de  tout  ce  qui  lui 
arrive  de  fâcheux,  réclame  de  lui  des  subventions  de  plus  en  plus 
fortes,  au  nom  d'une  philosophie  nouvelle  qu'il  s'est  fabriquée, 
et  ne  voit  l'espoir  de  son  indépendance  que  dans  cette  exploita- 
tion. Il  n'y  a  pas  de  remède  quand  des  gens  émancipés  ne  sont 
pas  capables  de  se  gouverner  eux-mêmes. 

Le  seul  point  par  lequel  la  comparaison  pèche  est  le  suivant  :  Lo 
Gouvernement  n'est  pas  en  face  d'une  seule  génération  ;  il  y  a 
tous  les  ans  une  nouvelle  génération  qui  nait  à  la  vie  politique  ;  il 
y  en  a  d'autres  qui  s'y  préparent.  Elles  peuvent  apporter  un  esprit 
nouveau  dans  l'exercice  de  leurs  droits  et  le  Gouvernement  peut 


10  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

contrilîiier,  clans  une  certaine  mesure,  à  la  formation  de  cet  esprit 
nouveau.  L'infirmité  sociale  qui  nous  caractérise  est  due  en 
effet,  pour  une  large  part,  à  notre  habitude  d'être  exploités  par 
le  pouvoir;  nous  avons  un  tempérament  d'asservis;  on  peut 
nous  aider  à  nous  former  un  tempérament  plus  vigoureux  et  plus 
sain,  en  exerçant  l'autorité  dans  un  sens  moins  personnel,  plus 
réellement  libéral.  Si  les  hommes  de  quarante  ans  et  au-dessus 
ne  modifient  pas  leur  attitude  en  face  dune  politique  aussi  nou- 
velle et  aussi  singulière  pour  eux,  d'autres,  les  jeunes,  ceux  de 
l'avenir,  sont  plus  aptes  à  profiter  de  la  leçon;  ils  n'ont  pas  été 
aigris,  rétrécis,  déformés,  parla  soumission  forcée  à  l'arbitraire; 
ils  n'ont  pas  été  endurcis  par  l'exercice  de  l'arbitraire,  et  si  l'expé- 
rience du  self-government  leur  fait  défaut,  du  moins  ils  possè- 
dent l'aptitude  initiale  à  s'y  former.  Le  cas  n'est  donc  pas  aussi 
désespéré  que  celui  du  père  en  face  d'un  grand  enfant  mal 
élevé;  car  l'éducation  d'un  peuple  recommence  tous  les  jours. 

11  s'agit  surtout  de  ne  pas  continuer  à  la  fausser. 

Quoi  qu'il  en  soit,  d'ailleurs,  de  notre  aptitude  au  relèvement  so- 
cial, un  rapport  officiel  ne  doit  pas  entrer  dans  ces  considérations. 
Il  se  borne  à  constater  les  faits  actuels,  et  c'est  déjà  beaucoup 
qu'il  en  recherche  la  cause.  Cela  permettra  aux  Anglais  qui  leliront 
d'avoir  une  idée  du  milieu  dans  lequel  se  meuvent,  en  France,  les 
questions  ouvrières.  Ce  milieu  est  trop  différent  du  leur  pour  qu'ils 
comprennent  rien  aux  conflits  qu'on  leur  raconte,  aux  actes  légis- 
latifs qu'on  leur  met  sous  les  yeux,  sans  cette  sorte  de  chapitre  pré- 
liminaire. J'estime  donc  que  le  secrétaire  de  la  Commission  royale 
du  travail ,  chargé  de  présenter  un  tableau  de  l'état  des  classes 
laborieuses  en  France,  a  fait  un  acte  absolument  justifiable,  en 
essayant  tout  d'abord  de  mettre  entre  les  mains  de  ses  lecteurs  la 
clef  du  problème  dont  il  expose  le  développement  historique. 
Mon  seul  regret  à  ce  sujet,  c'est  de  constater  que,  par  un  chauvi- 
nisme surexcité  et  mal  entendu,  nous  considérions  comme  un 
manque  de  convenances  l'expression  mesurée  de  la  vérité  à  notre 
égard. 

Il  ne  m'est  pas  possible  de  suivre  pas  à  pas  M.  Drage  dans  la 
très  longue  série  de  faits  qu'il  passe  en  revue.  Je  me  permets 


LE  MOUVEMENT  OUVRIER  EN  FRANCE.  11 

seulement  de  rendre  hommage  à  la  conscience  de  son  travail, 
établi  sur  de  nombreux  documents  et  tenu  parfaitement  au  cou- 
rant de  toutes  les  appréciations  quelque  peu  notaJjles.  Non  seu- 
lement Fauteur  a  tenu  compte  de  toutes  les  sources  d'informa- 
tions officielles,  mais  il  les  a  complétées  et  contrôlées  en  recou- 
rant à  divers  ouvrages,  à  des  monographies  d'ouvriers  français, 
à  des  renseig-nements  privés.  Aussi  les  résultats  auxquels  il  est 
arrivé  après  enquête  sont-ils,  en  général,  dig-nes  de  foi.  Je  ne 
ferai  qu'une  seule  réserve  en  ce  qui  concerne  certaines  tables  où 
sont  indiquées  des  moyennes  de  salaires  sans  aucune  réalité.  Là 
ce  n'est  peut-être  pas,  ce  n'est  même  probablement  pas  un  fait 
de  négligence,  c'est  le  vice  du  procédé  lui-même  qui  a  faussé 
l'observation.  Il  n'y  a  pas  plus  de  moyennes  de  salaires  qu'il  n'y 
a  d'ouvrier  moyen,  pour  des  situations  différentes,  pas  plus  qu'il 
n'y  a  d'homme  moyen  entre  un  Américain  et  un  Turc.  Dans  le 
cas  dont  il  s'agit,  j'ai  vu  des  personnes  ayant  fourni  à  l'enquête 
des  renseignements  précis,  incapables  de  les  retrouver  dans 
les  moyennes,  où  ils  se  trouvaient  abusivement  confondus.  Vous 
imaginez  quelle  base  fausse  ces  chiffres  constituent. 

Ce  qui  est  plus  sérieux  que  les  moyennes,  c'est  le  faisceau 
d'éléments  d'information  qui  se  trouvent  réunis  dans  le  rapport. 
Un  Français  peut  en  faire  son  profit  et  j'ai  cherché,  en  les  étu- 
diant, à  me  rendre  compte  de  deux  ordres  de  faits,  particulière- 
ment intéressants  :  1°  ceux  qui  mesurent  l'efficacité  du  mouve- 
ment syndical;  2°  ceux  cjui  indiquent  le  caractère  de  l'intervention 
de  l'État  dans  la  question  ouvrière.  Tous  ces  faits  sont  connus, 
il  est  vrai,  du  lecteur  français,  mais  leur  revision  peut  fournir 
la  matière  de  réflexions  utiles. 


11.   —  CE  QUE  VAUT  LE  MOUVEMENT    SYNDICAL. 

De  même  qu'avant  d'entamer  son  étude,  M.  Drage  avait  donné 
un  aperçu  des  dispositions  avec  lesquels  les  questions  ouvrières 
sont  abordées  en  France;  de  même,  avant  de  présenter  les  résul- 
tats de  la  loi  de  1884.  sur  les  syndicats,  il  fait  un  court  historique 


12  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

de  la  suppression  des  anciennes  corporations  et  des  efforts  tentés 
à  difTérentes  époques  par  plusieurs  métiers  pour  s'associer  en 
vue  de  la  défense  de  leurs  intérêts  communs  (1).   Sur  ce  point 
encore,  notre  manière  de  procéder  avait  été  bien  caractéristique. 
Aigris  avec  juste  raison  contre  la  tyrannie  des  anciens  corps  de 
métiers,  nous  leur  avions  opposé  une  tyrannie  nouvelle,  nous 
avions  usé  de  représailles  à  leur  égard,   et  c'est  à  ce  régime  de 
contrainte  qu'on  avait  donné  naïvement  le  nom  de  liberté   du 
travail.  Il  y  a  pourtant  un  état  intermédiaire  et  normal  entre  le 
privilège  attribué  à   une   association  et    l'interdiction  de   cette 
association  ;  il  y  a  l'association    elle-même,   l'association   libre. 
Nous  avons    mis  quatre-vingt-treize  ans  à  nous  en  apercevoir, 
de  juin  1793  à  mai  188*,  tant  est  réel  l'aveuglement  causé  par 
le  souvenir  d'un  injuste  privilège.  Il  est  vrai  que  le  fait  avait  un 
peu  précédé  le  droit,  et  que  587  syndicats  d'ouvriers  ou  de  pa- 
trons fonctionnaient  en  France  avant  1884,  sous  la  forme  soit 
de  sociétés  civiles,  soit  de  sociétés  commerciales  à  capital  varia- 
ble, soit  de  sociétés  de  secours  mutuels.  C'est  pour  régulariser 
leur  situation  et  pour  favoriser  la  formation  de  syndicats   nou- 
veaux, pour  répondre  à  un  besoin  sérieusement  manifesté   par 
des  faits,  que  la  loi  a  été  org'anisée.  Tout  cela  était  utile  à  expli- 
quer à  des  Anglais,   bien  que  leurs  Trade-Unions  aient  rencontré 
à  leur  origine   des  difficultés  qu'elles  ont  dû  surmonter,  elles 
aussi,  pour  arriver  à  la  situation  légale  qu'elles  occupent  aujour- 
d'hui. 

Le  terme  de  syndicat  comprend  chez  nous  une  série  d'insti- 
tutions très  différentes  dans  leur  caractère  et  dans  leurs  résultats, 
et  qu'il  importe  d'observer  séparément. 

Les  syndicats  de  patrons  ont,  en  général,  un  but  spécial  nette- 
ment déterminé,  la  défense  de  la  clientèle.  Les  uns  se  proposent 
surtout  la  lutte  contre  la  concurrence  étrangère,  comme  les  mar- 
chands de  jouets  de  Paris;  les  autres  ont  en  vue  l'obtention  de 
conditions  meilleures  de  la  part  des  municipalités  qui  réglemen- 
tent leur  commerce,  c'est  le  cas  des  boulangers  et  des  bouchers; 

(I)  V.  i>.    17. 


LE  MOUVEMENT  OIVRIKR  EN  FRANCE.  13 

d'autres  cnfiû,  munis  d'un  privilège  légal,  les  pharmaciens  par 
exemple,  organisent  une  surveillance  sévère  sur  la  contrebande 
des  remèdes  et  veillent  à  la  conservation  de  leurs  droits  (1).  Dans 
tous  ces  cas,  quelle  que  soit  la  fin  immédiate  de  l'association, 
le  but  visé  reste  le  même  :  il  s'agit  de  se  réserver  ou  de  rendre 
plus  facile  l'exploitation  d'une  clientèle.  Le  mouvement  syndical 
a  permis  à  certaines  industries  de  lutter  efficacement  dans  ce 
sens;  M.  Aynard  citait  dernièrement  à  la  tribune  le  cas  de  la 
Chambre  syndicale  du  jouet  parisien,  qui  a  victorieusement  écarté 
la  concurrence  menaçante  des  articles  allemands.  Mais  j'ai  vai- 
nement cherché  dans  le  rapport  de  M.  Drage  un  syndicat  de 
patrons  tendant  non  pas  à  défendre  une  clientèle  existante, 
mais  à  créer  une  clientèle  nouvelle  soit  dans  les  pays  neufs,  soit 
dans  les  contrées  européennes  moins  favorablement  partagées 
sous  le  rapport  de  certaines  industries. 

Au  surplus,  il  semble  que  ce  soient  surtout  les  métiers  à  clien- 
tèle restreinte  qui  aient  jusqu'ici  profité  de  la  loi  pour  former 
des  syndicats  de  patrons.  Au  premier  rang,  figurent  les  boulan- 
gers, bouchers,  épiciers,  les  entrepreneurs  de  maçonnerie,  de 
charpente  et,  en  général,  tous  les  métiers  du  bâtiment,  puis  les 
chapeliers,  tailleurs,  cordonniers,  etc.  A  ceux-ci  il  n'est  guère 
possible  de  créer  des  débouchés  nouveaux,  et  je  ne  songerais  pas 
à  signaler  l'omission  de  M.  Drage  si  l'énumération  des  syndicats 
de  patrons  se  bornait  à  eux;  mais  je  vois  figurer  dans  leur  voisi- 
nage les  industries  textiles,  les  industries  métallurgiques,  les  in- 
dustries du  cuir,  les  industries  du  livre;  voilà  quelques-unes  de 
celles  qui  peuvent  être  appelées  à  des  développements  considé- 
rables si  les  patrons  se  préoccupent  d'ouvrir  des  marchés  nou- 
veaux. Il  y  a  pour  cela  des  risques  à  courir,  risques  trop  lourds 
parfois  pour  une  seule  maison,  mais  qu'une  association  puissante 
serait  à  même  de  supporter. 

Si  les  syndicats  de  patrons  proprement  dits  n'ont  pas  pris 
d'initiative  notable  dans  ce  sens,  il  eût  été  juste  de  faire  ob- 
server que  nos  chambres  de  commerce,  nos  sociétés  de  géogra- 

(1)  P.  19. 


l/(,  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

phie  commerciale,  qui  sont,  à  vrai  dire,  des  syndicats  de  patrons, 
ont  fait  som'ent  preuve  de  vues  hardies  en  subventionnant,  par 
exemple,  certains  explorateurs  de  l'Afrique.  Les  missions  de 
Brazza,  de  Monteil,  de  Binger,  pour  ne  parler  que  de  celles-là, 
témoignent  de  la  préoccupation  active  du  commerce  français  de 
s'ouvrir  des  débouchés  nouveaux. 

Les  syndicats  ouvriers  ont  principalement  pour  objet  la  dé- 
fense du  salaire,  comme  les  syndicats  de  patrons  ont  pour  objet 
la  défense  de  la  clientèle.  Obtenir  les  salaires  les  plus  élevés  pos- 
sibles avec  le  moins  de  travail  possible,  c'est  là  leur  vœu  général. 
Subsidiairement,  un  certain  nombre  d'entre  eux  se  préoccu- 
pent de  secourir  ceux  de  leurs  membres  qui  se  trouvent  sans 
travail,  de  leur  servir  de  bureau  de  placement  officieux  ;  mais, 
tandis  que,  sur  1.589  syndicats  existant  en  1892,  il  y  en  a  seu- 
lement 379  qui  distribuent  des  secours  en  cas  de  chômage  et 
170  qui  facilitent  le  placement  de  leurs  adhérents  (1),  on 
peut  affirmer  que  la  totalité  vise  à  l'augmentation  des  sa- 
laires. 

Quant  à  l'efficacité  de  leurs  efforts  dans  ce  sens,  elle  dépend 
entièrement  de  la  situation  particulière  où  se  trouve  telle  où 
telle  industrie.  Autant  le  syndicat  réussit  à  faire  augmenter  les 
salaires  quand  le  patron  peut  y  consentir  tout  en  conservant 
une  marge  raisonnable  de  bénéfices,  autant  il  est  impuissant 
lorsque  le  patron ,  arrivé  au  dernier  terme  des  concessions,  se 
voit  menacé  de  travailler  à  perte  (2).  Le  syndicat  permet  aux 
ouvriers  de  faire  équilibre  au  patron;  c'est  une  sorte  de  grève 
légale,  à  ce  point  de  vue,  et  une  grève  exempte  des  gros  incon- 
vénients inhérents  à  la  vraie  grève  ;  il  en  diffère  comme  la  di- 
plomatie diffère  de  la  guerre,  et  s'il  a  parfois  fourni  l'occasion 
de  certaines  luttes,  cependant,  il  est,  à  tout  prendre,  un  instru- 
ment pacifique.  Beaucoup  de  syndicats,  près  de  la  moitié,  ont, 
dans  leurs  statuts,  des  dispositions  spéciales  en  vue  de  la  con- 
ciliation et  de  l'arbitrage ,  et  ce  ne  sont  pas  là  de  pures  décla- 

(1)P.  21. 

(2)  V.  un  exemple  curieux  de  ce  fait  au  sujet  de  la  grève  des  mineurs  anglais,  la 
Science  sociale,  t.  XYI,  p.  405. 


LE    MOUVEMENT    OUVRIER    EN    PMiANCE.  15 

rations.  Elles  ont  été  suivies  d'elTet,  notamment  à  la  Chambre 
syndicale  des  peintres  en  bâtiment,  à  la  Fédération  des  ouvriers 
du  Livre,  au  Syndicat  national  des  ouvriers  d'art. 

Il  existe  même  en  France  une  sorte  de  syndicats  dont  le  trait 
saillant  est  précisément  l'absence  d'antagonisme  entre  la  classe 
patronale  et  la  classe  ouvrière,  ce  sont  les  syndicats  mixtes  de 
patrons  et  d'ouvriers.  Là,  plus  de  luttes  entre  le  capital  et  le 
travail;  au  contraire,  entente  complète  et  aide  mutuelle  pour  la 
défense  des  intérêts  du  métier.  Ces  syndicats  ne  sont  pas  très 
nombreux,  150  environ  seulement  (1),  et  ils  comptent  en  gé- 
néral peu  d'adhérents,  mais  leur  cas  est  assez  curieux  pour  mé- 
riter une  étude  spéciale.  M.  Drage  s'y  est  arrêté  d'autant  plus 
volontiers  qu'il  n'existe  pas  en  Angleterre  d'associations  de  ce 
genre. 

L'origine  de  ces  syndicats  est  due  à  une  initiative  généreuse 
plutôt  qu'à  un  besoin  économique.  Au  moment  de  la  discussion 
de  la  loi  de  1884,  quelques  députés  et  publicistes,  à  la  tête  des- 
quels figurait  le  comte  Albert  de  Mun,  lancèrent  dans  le  public 
l'idée  des  syndicats  mixtes  qu'ils  considéraient  comme  une  sorte 
de  trait  d'union  entre  la  classe  patronale  et  la  classe  ouvrière, 
tout  au  moins  comme  une  occasion  de  rapprochement.  Le  but 
poursuivi  était  des  plus  louables  ;  il  s'agissait  d'opposer  une  force 
sociale  aux  semences  d'antagonisme ,  d'unir  au  lieu  de  diviser. 
La  difficulté  était  de  trouver  le  terrain  de  rencontre,  l'intérêt 
commun  qui  unissait  les  patrons  et  les  ouvriers,  le  besoin  écono- 
mique ressenti  également  par  les  deux  groupes. 

Nous  avons  vu  que  les  syndicats  de  patrons  avaient  en  vue  la 
défense  de  la  clientèle,  et  les  syndicats  d'ouvriers  la  défense  du 
salaire.  Or,  en  général,  dans  la  grande  industrie,  la  clientèle  est 
l'affaire  du  patron  et  du  patron  seul,  le  côté  commercial  qui 
échappe  complètement  à  l'ouvrier,  dont  le  patron  ne  peut  lui 
rendre  aucun  compte.  D'autre  part,  le  salaire  est  forcément  en- 
visagé d'une  manière  différente  par  le  patron  et  par  l'ouvrier; 
il  est  la  charge  de  l'un  et  le  profit  de  l'autre;  l'intérêt  commun 

(1)  D'après  un  rapport,  publié  récemment  par  le  Journal  officiel,  il  existait  173  syn- 
dicats mixtes,  au  l^»' juillet  1893. 


i6  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

ne  peut  donc  être,  pour  la  grande  industrie,  ni  dans  la  clientèle 
ni  dans  le  salaire. 

Toutefois,  la  situation  n'est  pas  la  même  pour  ces  deux  ob- 
jets; si  la  clientèle  échappe  complètement  à  l'ouvrier  de  la 
grande  industrie,  du  moins  a-t-il  avantage,  d'une  manière  indi- 
recte, à  la  conservation  de  cette  clientèle;  son  intérêt  est  en  cela 
du  même  côté  que  celui  du  patron  ;  en  ce  qui  concerne  le  salaire, 
il  est  de  l'autre  côté,  qu'il  s'agisse  de  la  grande  industrie  ou 
des  petits  ateliers.  Le  salaire  ne  peut  donc  être  en  aucun  cas  un 
lien  entre  l'ouvrier  et  le  patron;  la  clientèle,  au  contraire,  peut 
en  être  un  dans  certains  cas  déterminés,  chaque  fois  que  l'ou- 
vrier aperçoit  d'une  façon  claire  la  nécessité  de  conserver  ou 
d'étendre  la  clientèle  pour  que  son  palron  puisse  lui  fournir 
du  travail.  C'est  ce  c[ui  arrive  assez  fréquemment  dans  les  métiers 
organisés  sous  le  régime  des  petits  ateliers,  là  où  l'ouvrier  a 
des  chances  si  nombreuses  de  se  transformer  plus  tard  en  patron, 
que  son  passage  dans  la  situation  d'ouvrier  est  considérée  comme 
un  stage,  une  manière  d'apprentissage  de  chef  de  métier. 
Alors,  en  eli'et,  la  distance  n'est  pas  grande  entre  l'ouvrier  et  le 
patron;  l'ouvrier  est  au  courant  des  aflaires  du  patron;  il  les 
connaît  parce  qu'elles  sont  restreintes;  ils  les  comprend  parce 
qu'elles  sont  simples.  Du  même  coup,  les  débats  sur  la  question 
du  salaire  sont  plus  faciles  à  régler;  on  peut,  des  deux  côtés, 
discuter  en  connaissance  de  cause  la  base  sur  laquelle  il  est 
établi,  et  si  les  bénétices  du  patron  paraissent  un  peu  excessifs  à 
l'ouvrier,  il  accepte  encore  assez  facilement  une  situation  dont 
il  sera  bientôt  à  même  de  profiter  à  son  tour.  Le  point  de  vue  du 
patron  sera  son  point  de  vue  de  demain.  Dans  ces  conditions, 
l'accord  se  faisant  sur  le  salaire,  et  l'intérêt  de  la  clientèle  étant 
visible  pour  l'ouvrier  comme  pour  le  patron,  l'existence  d'un 
syndicat  mixte  défendant  cet  intérêt  visible  est  possible. 

En  analysant  la  liste  des  144  syndicats  mixtes  que  donne 
M.  Drage  (1),  on  constate  en  effet  que  presque  tous  se  sont  formés 
dans  des  métiers  répondant  à  ces  conditions;  je  relève  13  syndi- 

(I)  P.  24  cl  Tu 


LE    MOIVEMKNT    OUVIUEIl    EN    FRANCE.  17 

cals  d'horticulteurs  ou  jardiniers,  18  d'ouvriers  du  bâtiment, 
C  de  cochers  de  fiacre,  puis  des  cordonniers,  tailleurs,  menuisiers, 
couturières,  etc. 

11  faut  liien  se  rappeler  en  plus,  ainsi  que  nous  l'avons  indiqué 
plus  haut,  que  la  raison  déterminante  de  ces  syndicats  mixtes 
n'a  pas  été  d'ordinaire  un  besoin  économique,  mais  le  zèle  agis- 
sant de  quelques  esprits  généreux,  à  l'impulsion  desquels  cer- 
tains groupes  de  métiers  ont  obéi.  Il  est  intéressant  de  remarquer 
seulement  que  ces  groupes  dociles  se  sont  rencontrés  presque 
uniquement  là  où  les  conditions  du  métier  facilitaient  l'accord 
sur  le  salaire  et  rendaient  tangible,  pour  l'ouvrier  comme  pour 
le  patron,  l'intérêt  commun  de  la  clientèle.  Si  dans  la  liste  des 
syndicats  mixtes  on  peut  en  relever  quelques-uns  appartenant  à 
la  grande  industrie ,  il  est  assez  facile  de  démêler,  grâce  au 
nombre  des  adhérents,  la  réalité  qui  se  revêt  de  cette  apparence. 
Ainsi  le  syndicat  mixte  des  industries  textiles  de  Roubaix  com- 
prend treize  cents  membres  sur  une  population  industrielle  de 
100.000  habitants.  Il  est  clair  que  le  syndicat  ne  défend  pas  un 
intérêt  généralement  ressenti  et  si  on  connaissait  exactement  sa 
composition,  on  s'apercevrait  probablement  que  c'est  une  asso- 
ciation religieuse  formée  entre  quelques  chefs  d'usines  et  leurs 
ouvriers,  plutôt  qu'un  syndicat  professionnel. 

Le  secrétaire  de  la  Royal  commission  on  Labour  reproche  aux 
syndicats  mixtes  de  ne  pas  faire  l'éducation  de  l'ouvrier  :  «  Ils 
ne  paraissent  pas  lui  fournir,  dit-il,  cette  école  gratuite  dap- 
prentissaye  du  gouvernement  de  soi-même,  qui  est,  auxyettx  d'un 
Anglais,  la  plus  haute  utilité  de  l'association  [i)  ».  J'ai  rapporté 
les  termes  de  ce  jugement  parce  cju'il  est  bien  caractéristique  de 
la  différence  du  patronage  exercé  généralement  en  France  ou 
en  Angleterre  par  les  gens  dévoués  à  l'amélioration  du  sort  des 
classes  ouvrières.  Chez  nous,  on  estime  que  le  meilleur  moyen 
d'arriver  à  ce  but,  est  d'établir  entre  les  ouvriers  et  les  patrons  des 
liens  affectueux  qui  rendent  facile  l'entente  mutuelle  et  pré- 
viennent l'esprit  de  révolte  ;  en  Angleterre,  on  s'attache  particu- 

(1)  P.  23. 

T.    XVII.  2 


18  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

lièrement  à  hausser  la  condition  ouvrière  en  élevant  les  indi* 
vidus  qui  y  sont  soumis,  en  les  rendant,  autant  que  possible, 
capables  d'en  sortir.  Nos  vues  sont  surtout  conciliatrices,  celles 
des  Anglais  sont  surtout  émancipatrices.  Cela  explique  assez  bien 
pourquoi  les  syndicats  mixtes  n'ont  pas  d'équivalents  de  l'autre 
côté  du  détroit. 

M.  Drag-e  étudie  également  le  mouvement  syndical  dans  l'a- 
griculture ;  il  en  indique  la  marche  depuis  ISS'i-  et  quelques-uns 
des  aspects  principaux.  C'est  ainsi  qu'il  s'est  parfaitement  rendu 
compte  du  caractère  coopératif  affecté  par  certains  syndicats 
agricoles,  celui  de  la  Charente-Inférieure  par  exemple,  qui,  grâce 
à  l'activité  et  aux  aptitudes  commerciales  d'un  de  ses  membres, 
a  pris  rapidement  l'allure  d'une  vaste  société  coopérative  de 
consommation.  Toutefois,  c'est  là  un  cas  particulier  et,   à  vrai 
dire,  une    forme    déviée    du    but   primitif   qui,   pour  avanta- 
geuse qu'elle  soit  aux  agriculteurs  de  ce  département,  ne  pré- 
sente  pas  à    l'observation  un  type   normal.   D'ordinaire,  c'est, 
d'une  part,   à  l'achat  plus  avantageux  des  semences,  engrais, 
machines,  etc.,  qui  représentent  en  agriculture  soit  une  matière 
première,  soit  un  élément  de  l'outillage  ;  d'autre  part,  à  la  vente 
des  produits  de  la  terre,  que   les  syndicats  agricoles  bornent 
leurs  opérations.  En  dehors  de  cet  objet  essentiel,  ils  en  ont  sou- 
vent un  autre  directement  rattaché  à  leur  but  agricole,  la  dé- 
fense des  intérêts  de  la  culture,  soit  par  l'amélioration  des  mé- 
thodes, soit  par  une  pesée  exercée  sur  les  législateurs  pour  rendre 
artificiellement    plus  avantageuse  l'exploitation  de  la  clientèle. 
Le  rapport  ne  me  parait  pas  avoir  tenu  compte  de  ce  fait.  Il  est 
certain  cependant  que  la  formation  des  syndicats  a  donné  aux 
revendications  de  la  culture  en  matière  de  douanes  une  force 
considérable.  Je  n'ai  pas  à  discuter  ici  si  ces  revendications  ont 
toujours  été  intelligentes  et  heureuses;  je  me  borne  à  constater 
que   le  mouvement  syndical  a   efficacement  contribué  à  leur 
succès. 

Il  y  aurait  encore  à  se  demander  pourquoi,  tandis  que  les  syn- 
dicats industriels  apparaissent  sous  trois  formes  :  syndicats  de 
patrons,  d'ouvriers,  ou  mixtes,  les  syndicats  agricoles  n'en  affec- 


LE  MOUVEMENT  OUVRIER  E.N  FRANCE.  19 

tent  qu'une  seule.  Cette  constatation  fortifie  d'une  façon  singu- 
lière les  observations  que  nous  venons  de  présenter  sur  la  raison 
d'être  de  ces  trois  sortes  d'associations.  Les  syndicats  de  patrons 
défendent  surtout  la  clientèle;  les  syndicats  agricoles,  composés 
presque  uniquement  de  propriétaires,  c'est-à-dire  de  patrons 
agriculteurs ,  ne  manquent  pas  à  la  règle ,  comme  le  prouve  la 
politique  protectionniste  à  laquelle  ils  s'attachent.  Les  syndicats 
d'ouvriers  défendent  le  salaire  ;  pas  de  syndicats  ouvriers  en 
agriculture  parce  que  l'ouvrier  agricole  peut,  en  général,  défendre 
son  salaire  tout  seul.  Il  n'est  pas  noyé  au  milieu  d'une  foule 
d'ouvriers  dans  une  grande  usine.  Il  fait  équilibre  à  son  patron 
sans  recourir  à  l'association.  Quant  aux  syndicats  mixtes  que  l'on 
crée  difficilement  et  artificiellement  dans  l'industrie,  ils  existent 
assez  fréquemment  dans  la  culture,  quoique  d'une  manière  la- 
tente, partout  où  le  cultivateur  est  intéressé  directement  à  la 
conservation  et  à  l'extension  de  la  clientèle.  Je  vis  pour  ma  part 
dans  un  pays  de  métayage  et  je  vois  chaque  jour  des  métayer* 
beaucoup  plus  ardents  encore  que  leurs  maîtres  à  la  fermeture 
de  nos  frontières  au  bétail  étranger.  Tous  savent  que  les  bou- 
chers de  la  région  lyonnaise  viennent  s'approvisionner  sur  nos 
marchés  du  Sud-Ouest  depuis  que  les  bœufs  italiens  sont  arrêtés 
par  un  tarif  douanier.  C'est  un  résultat  qu'ils  constatent  maté- 
riellement, de  leurs  yeux,  quand  le  marchand  lyonnais  fait  em- 
barquer un  soir  de  foire  ses  bandes  de  bestiaux  et  leur  verse  en 
échange  une  poignée  de  louis  d'or.  Eh  bien,  ces  métayers,  s'ils 
ne  figurent  pas  nommément  parmi  les  adhérents  des  syndicats, 
en  font  cependant  partie  très  réellement  par  la  personne  de 
leur  maître  et  associé.  Ils  participent  à  l'avantage  des  engrais 
contrôlés  par  l'analyse,  des  semences  vérifiées,  des  prix  de  fa- 
veur consentis  aux  syndicats.  Au  point  de  vue  professionnel,  au 
point  de  vue  de  la  réalité,  on  ne  trouve  guère  de  syndicats 
mixtes  que  parmi  les  syndicats  agricoles  dans  les  contrées  de 
métayage.  La  nature  des  choses  le  veut  ainsi. 


20  LA   SCIENCE   SOCIALE. 


111.    —    LES    OUVRIERS    ET    LE    GOUVERNEMENT. 

Il  me  reste  à  examiner  comment  M.  Drage  rend  compte  des 
diverses  mesures  par  lesquelles  le  gouvernement  français  est 
intervenu  depuis  quelques  années  dans  la  question  ouvrière. 
Cette  intervention  est  de  deux  sortes,  législative  et  executive; 
elle  s'exerce  par  des  organes  très  différents,  souvent  même  dans 
un  esprit  contraire. 

L'intervention  législative  n'est  pas  par  elle-même  un  étonne- 
ment  pour  un  Anglais.  On  sait,  en  effet,  que  le  régime  industriel 
est  soumis,  en  Grande-Bretagne,  aune  série  de  dispositions  nom- 
breuses connues  sous  le  nom  de  Faclorij  .Ic/s,  Des  groupes  puis- 
sants réclament  une  législation  plus  étendue  encore,  et  ceux  de 
nos  lecteurs  qui  ont  gardé  le  souvenir  du  dernier  congrès  des 
Trade-Unions  savent  à  quel  degré  de  socialisme  arrivent  aujour- 
d'hui beaucoup  d'ouvriers  anglais  dans  leurs  revendications. 
Ainsi  que  je  l'ai  expliqué  déjà  (1),  cette  tendance  manifeste  sur- 
tout la  résistance  de  certains  métiers  à  une  transformation  im- 
posée par  les  faits  économiques;  elle  s'est  produite  en  Angleterre 
plus  tôt  et  plus  fortement  que  dans  le  reste  de  l'Europe,  parce 
que  l'Angleterre  est  entrée  plus  anciennement  et  avec  plus 
d'intensité  que  le  reste  de  l'Europe  dans  le  mouvement  écono- 
mique moderne,  de  telle  sorte  qu'elle  y  aura  probablement  dis- 
paru dans  un  avenir  plus  ou  moins  éloigné,  alors  qu'elle  atteindra 
son  maximum  dans  les  contrées  réputées  aujourd'hui  plus  sages. 
En  d'autres  termes,  elle  tient  à  l'état  de  l'industrie  plus  qu'à 
l'esprit  de  la  race  ;  elle  est  représentée  par  les  vaincus  de  l'ave- 
nir, par  ceux  qui  refusent  de  se  mettre  d'accord  avec  les  néces- 
sités nouvelles,  non  par  les  précurseurs,  par  ceux  auxquels  la 
transformation  profitera. 

J'insiste  sur  ce  point  parce  que,  à  ne  consulter  que  certaines 
apparences,  on  pourrait  aisément    prendre  le   change  sur   la 

(1)  V.  La  Science  sociale,  t.  XVI,  p.  237  etsuiv. 


ï 


LE   MOUVEMENT  OUVKIEH  EN  FHANCE.  21 

marche  du  phénomène,  voir  la  formule  future  dans  la  réglemen- 
tation d'État  et  s'autoriser  de  l'exemple  de  l'Angleterre  comme 
d'un  argument  victorieux.  La  chose  est  courante,  d'ailleurs.  Ce 
qui  est  curieux,  c'est  de  voir  comment,  même  dans  des  disposi- 
tions législatives  issues  d'une  origine  analogue,  la  différence  des 
deux  sociétés  s'accuse  fortement.  Certaines  remarquesde  M.  Drage 
en  font  loi. 

Voici,  par  exemple,  la  loi  du  8  juillet  1890,  qui  organise  l'ins- 
titution des  délégués  mineurs.  Ces  délégués  sont  des  ouvriers 
élus  par  les  mineurs  et  payés  par  l'État  pour  examiner  les  diver- 
ses conditions  de  sécurité  des  galeries,  telles  que  ventilation 
suffisante,  hoisage  solide,  etc.  Il  serait  intéressant  de  savoir  si 
l'institution  nouvelle  a  produit  quelque  résultat  utile,  mais  on 
ne  publie  aucun  documenta  ce  sujet.  Chaque  année,  l'ingénieur 
en  chef  de  chaque  circonscription  minière  adresse,  il  est  vrai, 
un  rapport  au  iMinistre  des  travaux  publics,  qui  pourrait  fournir 
des  renseignements  à  ce  sujet,  mais  ce  rapport  est  ronfitUntiel. 
M.  Drage  ne  formule  aucune  réflexion  explicite  sur  l'étrangeté  de 
ce  procédé,  mais  son  étonnement  est  visible.  Ce  mystère  dont 
l'administration  française  aime  à  s'entourer  est  assez  peu,  en  effet, 
dans  les  habitudes  anglaises,  il  est  la  négation  même  du  fair 
play,  de  la  lutte  loyale,  au  grand  jour;  il  est  aussi  la  source 
d'une  foule  de  malentendus.  Puisque  le  pouvoir  législatif  a  cru 
devoir  organiser  cette  représentation  ouvrière  dans  la  surveil- 
lance des  mines,  pourquoi  TAdministration  vient-elle  jeter  un 
voile  sur  le  résultat  de  cette  représentation?  Si  elle  produit  de 
bons  effets,  pourquoi  le  cacher?  Et  si  elle  est  superflue,  pourquoi 
ne  pas  mettre  au  grand  jour  les  faits  qui  permettront  delà  dé- 
noncer comme  un  organisme  inutile?  Nous  semblons  toujours 
reprendre  d'une  main  ce  que  nous  avons  donné  de  l'autre  et 
nous  suscitons  des  méfiances  justifiées  en  ayant  peur  de  la  lu- 
mière. 

Même  manière  d'agir  en  ce  qui  concerne  le  Conseil  supérieur 
du  travail.  Le  22  janvier  1891,  un  décret  l'institue  ;  c'est  un  gage 
de  sympathie  donné  aux  travailleurs  par  le  Gouvernement,  une 
marque  de  confiance  envers  la  démocratie  laborieuse  dont  il  pré- 


22  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

pare  rémancipation  ;  vous  voyez  d'ici  le  thème.  En  effet,  le  Conseil 
doit  faire  une  large  part  aux  ouvriers  qu'il  appellera  dans  son 
sein.  Mais  attendons  la  fin.  Quelque  temps  après,  un  décret  sup- 
plémentaire nomme  les  cinquante  membres  dont  doit  se  composer 
le  Conseil  ;  seize  seulement  sont  des  ouvriers,  les  autres  sont  des 
députés,  des  sénateurs,  des  industriels,  des  membres  de  l'Institut 
et  quelques  hauts  fonctionnaires.  Là-dessus,  grand  émoi  à  la 
Bourse  du  travail  de  Paris,  mécontentement  hautement  mani- 
festé, etc.  (1).  Évidemment,  il  eût  mieux  valu,  au  point  de  vue  de 
la  satisfaction  donnée  au  parti  ouvrier,  n'instituer  aucun  Conseil 
et  faire  l'économie  des  25.000  francs  votés  pour  subvenir  à  ses 
dépenses. 

On  comprend  assez  bien,  après  ces  exemples,  que  les  complai- 
sances manifestées  par  les  hommes  au  pouvoir  envers  les  classes 
laborieuses  dans  la  présentation  des  lois  ouvrières  ne  rencontrent 
souvent  chez  elles  que  méfiance  et  froideur.  Qu'il  s'agisse  des 
caisses  nationales  de  retraites  pour  la  vieillesse  imaginées  par 
MM.  Constans  et  Rouvier,  du  projet  de  loi  sur  la  responsabilité  des 
patrons  en  cas  d'accidents ,  ou  des  rêves  d'assurance  obligatoire , 
le  parti  ouvrier  se  demande  toujours  quelle  ruse  se  cache  der- 
rière ce  bloc  enfariné,  en  sorte  que  le  socialisme  du  Gouverne- 
ment mécontente  avec  raison  une  partie  de  la  population,  sans 
lui  assurer  dans  l'autre  les  sympathies  qu'il  recherche.  Au  lieu 
déjouer  ce  jeu  puéril,  dangereux  et  peu  honorable,  pourquoi  ne 
pas  accepter  franchement  ce  qu'on  croit  devoir  accepter  et  re- 
pousser ouvertement  ce  qu'on  jug-e  inadmissible?  Pourquoi  ces 
avances  d'un  côté  et  ces  reculades  de  l'autre?  On  fausse  avec  ce 
système  toutes  les  expériences  que  l'on  tente,  et  on  creuse  de  plus 
en  plus  le  fossé  de  l'antagonisme  en  augmentant  la  méfiance 
réciproque. 

Au  fond,  cela  vient  encore  du  fait  que  nous  signalions  au  début  : 
le  Gouvernement  a  peur,  et  cela  parce  que  la  nation  a  peur. 
Tantôt  la  peur  nous  rend  faibles  et  lâches  ;  tantôt  elle  nous  af- 
fole;  tantôt,  nous  voulons  faire  toutes  les  concessions;  tantôt, 

(11  V.  p.  90. 


LE  MOUVEMENT  OUVRIER  EN  FRANCE.  23 

parce  qu'un  détraqué  criminel  a  lancé  une  bombe,  nous  récla- 
mons toutes  les  répressions.  En  face  des  problèmes  qui  se  posent, 
nous  manquons  de  sang-froid  ,  comme  des  gens  dont  la  cons- 
cience n'est  pas  tranquille.  Il  faudrait  pourtant  bien  nous  per- 
suader une  bonne  fois  que  l'avenir  sera  toujours  aux  laborieux, 
aux  énergiques,  aux  capables,  non  pas  aux  ag"ités.  Avec  cette  as- 
surance  on  a  plus  de  liberté  d'esprit,  plus  de  sérénité,  et  plus  de 
lumières.  On  laisse  davantage  aux  forces  qui  se  dressent  les  unes 
contre  les  autres  le  soin  de  mesurer  leur  puissance  réciproque  ; 
on  risque  moins  de  soutenir  artificiellement  des  corps  sans  vie, 
ou  de  s'opposer  inutilement  à  la  poussée  d'un  mouvement  sérieux. 
On  ne  se  dit  pas  :  «  Écrasons  »  ou  «  favorisons  le  socialisme  »  ; 
mais  :  «  Voyons  quelles  aspirations  vraies  se  manifestent  sous  le 
couvert  du  socialisme  ».  Et,  sans  prendre  parti  dans  une  discussion 
théorique  dont  il  n'a  que  faire,  le  Gouvernement  peut  céder  aux 
désirs  nettement  exprimés  par  la  nation,  à  condition  cju'il  y  cède 
loyalement,  et  qu'il  laisse  les  conséquences  de  la  décision  prise 
se  produire  librement.  Cette  politique  aurait  pour  lui  l'avantage 
de  la  sincérité,  de  l'honnêteté,  et  pour  nous  celui  d'y  voir  un 
peu  plus  clair  dans  ce  cjui  se  passe. 

Paul  de  RousiERS. 


COURS  D'EXPOSITION   DE  LA   SCIENCE  SOCIALE 

YL 


LE  TYPE  SUD-SLAVE 

ET  LÀ  DOMINATION  TURQUE  \ 


Le  Sud-Slave,  ainsi  que  son  nom  l'indique,  est  le  frère  du 
iNord-Slave  que  j'ai  décrit  dans  mon  précédent  article,  mais 
c'est  un  frère  qui  a  eu  des  destinées  bien  différentes. 

Ces  différences  tiennent  à  deux  causes  :  au  lieu  d'occuper 
une  immense  plaine,  il  a  dû  se  rejeter  dans  la  montagne;  au 
lieu  d'être  dominé  par  un  groupe  de  populations  venu  de 
l'Occident,  il  a  été  dominé  par  un  groupe  de  populations  venu 
de  l'Orient. 

Il  a  donc  été  influencé  différemment  par  le  milieu  physique 
et  par  la  domination  étrangère. 

Nous  allons  déterminer  la  nature  et  les  effets  de  ces  deux 
influences. 

1.    —   LA    RÉGION    DES    SLD-SLAVES    ET    SES    DEUX    ANNEXES. 

Le  territoire  typique  de  la  formation  sud-slave  est  le  massif 
des  monts  Balkans-Dinariques,  pour  le  dénommer  par  ses  deux 
extrémités. 

(1)  Voir  les    précédents  aiiiclcs  dans  les  livraisons  de  mars,  mai,  septembre,  oc- 
tobre et  novembre  1893,  t.   XV  et  XVI. 


LE    TYi'E    S'T»-SLAVE   ET    LA    DOMLNATION    TrHQLE.  2o 

C'est  un  territoire  essentiellement  continental.  Il  est  séparé 
de  la  mer,  à  l'ouest,  sur  l'Adriatique,  par  le  littoral  peu  hospi- 
talier que  forme  la  pente  abrupte  des  Alpes  Dinariques;  et  sur 
la  mer  Noire,  par  l'effet  à  peu  près  analogue,  quoique  moins 
accentué,  de  la  pente  des  Balkans. 

La  délimitation  exacte  est  celle-ci  : 

Au  Nord,  la  rive  droite  du  Danube,  continuée  par  la  rive 
droite  de  la  Drave  ;  à  l'Ouest,  l'Adriatique,  jusqu'en  face  de  l'ile 
de  Corfou;  au  Sud  et  à  l'Est,  une  ligne  tirée  de  Corfou  jusqu'à 
l'extrémité  Est  des  Balkans  sur  la  mer  Noire,  au-dessus  de  la 
presqu'île  où  est  Constantinople  (vers  le  cap  Kourou-Bouroun). 

Cette  immense  région  comprend  donc  la  Bulgarie,  la  Serbie, 
la  Bosnie,  la  Slavonie,  la  Croatie,  le  Monténégro  et  la  plus  grande 
partie  de  la  Turquie  d'Europe  actuelle. 

Ce  territoire  a  deux  annexes  offrant  des  variantes  naturelles 
et  des  variétés  sociales  similaires;  ce  sont  : 

Au  nord,  V annexe  Transylvaine,  qui  donne  lieu  à  la  variété 
roumaine,  ou  moldo-valaque. 

Au  sud,  Vannexe  Péninsulaire,  qui  donne  lieu  à  la  variété 
grecque  moderne. 

V annexe  Transylvaine ,  ou  Roumaine,  est  comprise  entre  la  rive 
droite  du  Dniester,  les  Carpathes  du  nord,  la  plaine  de  laTheiss 
et  la  rive  gauche  du  Danube.  On  voit  que  cette  annexe  embrasse 
tout  le  massif  montagneux  transylvain,  avec  ses  longues  pentes 
vers  le  Danube,  la  mer  Noire  et  le  Dniester. 

Les  Roumains,  ou  Moldo-Valaques,  se  rattachent  bien,  comme 
type  fondamental,  aux  Sud-Slaves.  Ils  sont,  comme  eux,  acculés 
à  un  massif  montagneux,  celui  des  Carpathes,  où  ils  ont  trouvé, 
en  toute  occasion^  un  refuge  et  d'où  ils  sont  redescendus,  eu 
s'étendant,  quand  ils  l'ont  pu.  Les  Carpathes  sont  d'ailleurs  une 
suite  naturelle  et  historique  du  massif  balkan-dinarique  ;  ils  n'en 
sont  pas  séparés  dans  l'histoire;  et,  au  point  de  vue  géogra- 
phique, ils  n'en  sont  séparés  que  par  l'étroite  brèche  des  Portes 
de  fer  du  Danube. 

Malgré  ces  points  de  contact,  il  est  nécessaire  de  distinguer 


20  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

le  Moldo-Valaque  du  Sud-Slave,  à  cause  de  trois  différences  ca- 
ractéristiques, qui  ont  fait  subir  au  type  des  déformations  no- 
tables : 

1°  La  région  occupée  par  les  Moldo-Valaques  comprend  une 
plus  grande  étendue  de  plaines,  ce  qui  a  sensiblement  atténué 
pour  eux  les  effets  propres  à  la  montagne. 

2°  Les  Moldo-Valaques  ont  subi  la  superposition  de  deux 
peuples  dont  l'influence  a  été  notable  :  les  Romains  d'abord, 
puis  les  Hongrois  féodalisés. 

3°  Enfin,  les  Moldo-Valaques  ont  eu,  comme  origine,  non  des 
Slaves  proprement  dits,  mais  des  Germains  (Gètes  ou  Daces),  ce 
qui  est  un  type  analogue  au  point  de  vue  social,  et  des  colons 
romains,  ou  dits  romains,  mais  plutôt  romanisés,  venant  de 
toutes  les  races  barbares  incorporées  dans  l'Empire. 

V annexe  Péninsulaire,  ou  Hellénique^  comprend  :  la  presqu'île 
de  Constantinople;  les  pentes  qui  descendent  vers  la  mer  de 
Marmara  et  la  mer  Egée;  enfin,  le  territoire  entier  de  la  Grèce, 
y  compris  la  Thessalie  et  l'Épire. 

Cette  partie  péninsulaire  a  été  autrefois  tout  à  fait  distincte 
des  territoires  Balkans-Dinariques  ;  c'est  là  que  s'est  développé, 
dans  l'antiquité  ,  le  type  des  Grecs  anciens,  issus  des  Pélasges, 
venu  par  la  Méditerranée,  et  tout  différent  socialement  de  ce 
que  sont  les  Grecs  modernes.  Nous  étudierons  ce  type  à  part, 
avec  les  populations  du  bassin  de  la   Méditerranée. 

Mais,  à  l'époque  moderne  et  contemporaine,  les  populations 
du  massif  balkan-dinarique  et  celles  de  la  péninsule  hellénique 
se  sont  plus  ou  moins  compénétrées.  Par  certaines  rencontres,  il 
est  arrivé  tantôt  que  la  péninsule  grecque  a  été  envahie  par 
des  populations  formées  dans  les  Balkans,  tantôt  au  contraire 
que  les  Balkans  ont  été  entamés,  envahis,  par  des  populations 
formées  dans  la  péninsule  grecque. 

Aussi,  tandis  qu'aux  temps  fameux  de  la  Grèce,  la  péninsule 
hellénique  était  occupée  par  des  populations  venues  directement 
à  travers  la  Méditerranée,  aujourd'hui  elle  est  surtout  occupée 
par  des  populations  venues  à  travers  les  Balkans. 


LK    TYPE   S['I)-SLAVE    ET    LA    DOMINATION    TURQl'E.  "2.1 

On  sait,  en  effet,  que  les  Grecs  actuels  ne  sont  pas  les  descen- 
dants purs  des  Grecs  anciens  :  ils  sont  une  combinaison  de  Grecs 
et  de  Slaves,  et  le  sang  slave  est  nettement  prédominant;  ils 
sont,  en  outre,  très  mélangés  de  Byzantins,  qui  étaient  un  mé- 
lange inouï   d'Asiatiques  et  d'Occidentaux  barbares  romanisés. 

Au  point  de  vue  social,  la  péninsule  grecque  diffère  donc 
aujourd'hui  assez  peu  de  la  région  balkan-dinarique,  ou  sud- 
slave.  Cependant,  il  convient  de  ne  pas  la  confondre  complè- 
tement avec  elle,  et  de  la  considérer  seulement  comme  une 
annexe  à  cause  de  quatre  différences  persistantes  : 

1°  L'élément  maritime  occupe  dans  la  Péninsule  une  très 
large  place,  tandis  que  le  massif  balkan-dinarique  est  essen- 
tiellement continental  ; 

2°  Les  plaines  d'alluvion  y  sont  plus  nombreuses  et  plus 
fertiles,  ce  qui  modifie  sensiblement  les  conditions  de  la  cul- 
ture ; 

3°  La  disposition  des  montagnes  y  établit  nue  distinction 
plus  nette  et  plus  vive  entre  les  divers  pays  qui  composent  cette 
région,  ce  qui  y  maintient  davantage  l'esprit  local  et  les  divi- 
sions de  population  ; 

V°  Enfin,  la  situation  plus  méridionale  y  fait  prédominer  la 
culture  arborescente,  c'est-à-dire  l'exploitation  des  arbres  frui- 
tiers, sur  la  culture  des  céréales,  ce  qui  donne  une  influence 
plus  grande  à   un  travail  assez  analogue  à  la  simple  récolte. 

Nous  devions  caractériser  nettement  ces  deux  annexes  du 
massif  balkan-dinarique,  afin  que  l'on  sache  que  beaucoup  de 
traits  du  type  sud-slave  s'étendent  également,  au  nord,  à  la  ré- 
gion moldo-vaiaque  et,  au  sud,  à  la  péninsule  hellénique; 
mais  sans  qu'il  y  ait  cependant  une  complète  analogie. 


11.    L  INFLUENCE    DU    MILIEU    PHYSIQUE. 

Si  vous  considérez,  sur  une  carte,  l'immense  région  que  nous 

venons  de  définir  et  qui  forme  l'habitat  des  Sud-Slaves,  vous 

constaterez    qu'elle  est  isolée  de   l'Occident  de  l'Europe  :    au 


28  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

nord,  par  le  Danube  et  la  Drave  ;  à  Fouest,  par  les  Alpes  Dina- 
riques,  qui  séparent  la  Bosnie  et  l'Herzégovine  de  la  Dalmatie. 
Elle  n'est  naturellement  ouverte  que  vers  l'Orient,  car  c'est  dans 
cette  direction  que  coulent  tous  les  fleuves  tributaires  du  Danube. 

Cette  région  ne  s'ouvrait  donc  facilement  que  devant  les  pas- 
teurs slaves^  qui  arrivaient,  comme  nous  l'avons  dit,  de  l'Orient, 
par  la  Russie  méridionale.  Ils  ne  s'y  seraient  probablement 
pas  engagés  d'eux-mêmes,  car  ce  sol  montagneux  et  pauvre 
n'était  pas  enviable.  Mais  ils  n'eurent  pas  le  choix.  Dans  le 
grand  remous  des  peuples  qui  se  heurtaient,  se  pressaient,  en 
s'efforçant  de  s'ouvrir  un  chemin,  ils  furent  chassés  des  steppes 
fertiles  du  Volga  par  les  Avares  et  cantonnés  soit  dans  les  plaines 
de  la  Méotide,  soit  dans  les  plaines  marécageuses  le  long  des 
Carpathes.  Ils  furent  contraints  de  demeurer  là  pendant  près 
d'un  siècle  sous  la  domination  de  leurs  vainqueurs  (555-635). 

Dans  cette  situation  subordonnée,  ils  durent  se  livrer  à  une 
culture  rudimentaire,  comme  le  font  actuellement,  en  Afrique, 
les  Kabyles  refoulés  par  les  Arabes.  Repoussés  ensuite,  au  sep- 
tième siècle,  par  les  Khasars  et  par  d'autres  hordes  de  pasteurs, 
ils  durent  passer  le  Danube  et  se  fixer  au  sud  de  ce  fleuve, 
en  se  coulant  de  vallées  en  vallées,  dans  toutes  les  anfractuo- 
sités  des  montagnes,  jusqu'aux  Alpes  Dinariques,  qui  formaient 
le  fond  de  ce  gigantesque  sac,  où  ils  se  trouvaient  pris  comme 
dans  une  souricière. 

Impossible,  en  effet,  d'en  sortir.  Ils  étaient  contenus,  au  nord, 
d'abord  par  les  peuples  plus  puissants  qui  s'étaient  iixés  de 
l'autre  côté  du  Danube  et  qui  devaient  y  fonder  le  grand  em- 
pire austro-hongrois;  au  sud,  par  l'empire  d'Orient,  qui  leur 
fermait  aussi  de  ce  côté  toute  porte  de  sortie. 

Dans  ces  conditions,  il  ne  leur  resta  pas  d'autre  ressource 
que  de  renoncer  à  la  vie  pastorale  et  de  devenir  définitivement 
sédentaires  et  agriculteurs,  car,  sur  ce  sol  montagneux,  la  forêt 
l'emporte  sur  la  steppe  par  suite  de  l'humidité  plus  abondante 
et  plus  prolongée. 

Parmi  les  divers  peuples  sud-slaves,  il  en  est  un,  le  Bulgare, 
qui  présente  au  plus  haut  degré  les  caractères  du  type,  parce 


LE   TVI'E    SUD-SLAVK    ET    LA   DOMINATION    TIRQUE.  29 

qu'il  a  subi  plus  que  les  autres  les  deux  conditions  qui  ont, 
de  tous  temps,  pesé  sur  la  race  :  la  culture  en  sol  montagneux 
et  la  domination  du  Turc.  C'est  donc  dans  le  type  bulgare  que 
nous  allons  plus  particulièrement  étudier  le  Sud-Slave. 

Obligé  de  se  livrer  à  la  culture,  le  Bulgare  s'y  est  mis  réso- 
lument, si  bien  que  son  nom  est  devenu,  dans  l'orient  de  l'Eu- 
rope, synonyme  d'agriculteur.  «  Le  vrai  Bulgare  est  un  paysan 
tranquille,  laborieux  et  sensé,  aimant  le  confort  du  logis  et 
pratiquant  les  vertus  domestiques.  Presque  toutes  les  denrées 
agricoles  que  la  région  des  Balkans  expédie  à  l'étranger,  elle 
les  doit  au  travail  des  cultivateurs  bulgares  (1)  ». 

La  Bulgarie  est  essentiellement  un  pays  rural  :  la  ville  la  plus 
peuplée,  Choumla,  a  iO.OOO  habitants;  Sofia,  la  capitale,  n'en 
a  que  20.000.  Les  Bulgares,  comme  le  constate  M.  de  Laveleye, 
«  ont  le  génie  et  le  goût  de  la  culture  (2)  ».  La  production,  d'ail- 
leurs, est  essentiellement  agricole.  Blanqui,  qui  visita  la  Bul- 
garie en  1842,  fut  également  frappé  de  ce  caractère  exclusive- 
ment rural  :  «  De  toutes  les  qualités  qui  distinguent  ce  peuple, 
dit-il,  son  goût  et  son  aptitude  pour  la  culture  sont  les  plus 
remarquables;  l'industrie  n'occupe  que  le  second  rang;  le  com- 
merce est  presque  nul  à  cause  de  l'absence  de  routes  et  de  l'é- 
loignement  des  grands  centres  de  consommation  ».  Il  aurait 
pu  ajouter  que  la  domination  ottomane,  en  privant  ces  popu- 
lations de  toute  sécurité,  ne  leur  laisse  d'autre  ressource  que  la 
culture. 

Nous  saisissons  bien,  dès  à  présent,  une  première  différence 
fondamentale  entre  le  Sud- Slave  et  le  Nord-Slave.  Tandis  que 
ce  dernier,  grâce  à  l'abondance  et  à  la  fertilité  de  son  immense 
sol  en  plaine,  n'a  pas  besoin  de  se  livrer  à  une  culture  intense, 
le  Sud-Slave,  au  contraire,  doit  tirer  d'un  sol  plus  ingrat,  par 
un  travail  plus  pénible,  tout  ce  qui  lui  est  nécessaire;  il  est 
donc  obligé  de  s'enfoncer  plus  avant  dans  le  dur  labeur  de  la 
culture. 

fl)  Reclus,  Géographie  universelle,  t.  I,  p.  223. 
{'}.)  La  Péninstde  des  Balhans,  II,  106. 


30  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Ce  développement  de  la  culture  eut  pour  efï'et  de  modifier  la 
constitution  des  communautés  de  familles,  et,  par  là,  d'imprimer 
au  type  social  une  profonde  transformation. 

Dans  une  étude  publiée  ici  même,  il  y  a  sept  ans  (1),  et  à  la- 
quelle je  renvoie  le  lecteur  pour  éviter  des  répétitions  inutiles, 
j'ai  montré  comment  le  développement  de  la  culture  avait  eu 
pour  effet  d'ébranler  profondément  les  communautés  de  famille 
chez  les  Sud-Slaves.  Je  me  borne  donc  à  indiquer  les  caractères 
essentiels  de  cet  ébranlement. 

Le  Sud-Slave,  ayant  la  même  origine  que  le  Nord-Slave, 
appartient,   comme  lui,  à  la  formation  communautaire. 

Chez  les  Sud-Slaves,  les  communautés  de  famille  sont  géné- 
ralement désignées  sous  le  nom  de  Zadniga^  qui  signifie  «  asso- 
ciation »,  Suivant  un  dicton,  un  Slave  «  ne  voudrait  pas  être  seul, 
même  en  paradis  ».  «  Le  solitaire,  dit  un  autre  proverbe,  est 
comme  un  chêne  coupé  ». 

M.  de  Laveleye  est  reçu  dans  une  famille  qui  comprend  trente- 
quatre  personnes,  parmi  lesquelles  quatre  couples  et  deux 
veuves.  M.  Kanitz  en  décrit  une  autre,  qui  comprend  quatre  gé- 
nérations réunies  sous  l'autorité  du  starchina,  ou  patriarche.  La 
bru,  devenue  veuve,  était  restée  avec  six  enfants  dans  la  commu- 
nauté. Une  autre  zadruga  visitée  par  M.  de  Laveleye  comprend 
vingt-quatre  personnes,  parmi  lesquelles  trois  fils  mariés  et  leurs 
enfants  (2). 

Voilà  bien  le  moule  de  la  communauté  de  famille  ;  il  est  visi- 
blement conservé.  Mais  si  nous  pénétrons  à  l'intérieur,  nous 
nous  rendrons  compte  que  ces  apparences  de  conservation  dis- 
simulent des  transformations  radicales  et  un  profond  ébranle- 
ment de  la  communauté.  C'est  comme  une  maison  dont  la  façade 
serait  demeurée  intacte,  tandis  que  toute  la  disposition  inté- 
rieure aurait  été  modifiée. 

Le  premier    symptôme   d'ébranlement  est  la   limitation   de 

(1)  La  Science  sociale,  t.  III,  p.  235  el  suiv.  :  L'établissement  de  la  culture  en  fa- 
mille patriarcale. 

(2)  La  Péninsule  des  Balkans,  p.  34. 


LE    TYPE   Srn-SLAVE   ET    LA   DOMINATION    TURQUE.  31 

Vautorilé    du    patrldir/ic    par    un     roiiseil  de    connnunauU'. 

Extérieurement,  on  dirait  que  rien  n'est  changé  à  la  situa- 
tion du  chef  de  famille ,  il  reproduit  encore  assez  bien  la 
grande  ligure  du  patriarche,  telle  que  Font  formée  originaire- 
ment l'art  pastoral  et  la  vie  nomade.  Ainsi,  il  est  l'objet  d'une 
grande  déférence  :  il  porte  le  titre  àe  f/o.spodai^  (seigneur),  de 
starchine  (ancien),  ou  de  domatchin  (maître  de  maison);  à  table, 
il  occupe  la  place  d'honneur  et  on  le  sert  le  premier;  c'est  lui 
qui  distribue  à  chaque  membre  sa  portion  de  mets;  à  son  en- 
trée, tout  le  monde  se  lève;  la  danse,  la  musique  ne  commen- 
cent jamais  en  sa  présence  sans  une  autorisation  expresse  de  sa 
part;  on  ne  fume  pas  devant  lui.  A  ces  marques  de  respect 
s'ajoutent  des  attributions  positives  :  il  administre  les  biens  de 
la  communauté  ;  il  la  représente  au  dehors  ;  il  répond  du  bien- 
être  de  tous  les  membres  (1). 

Ce  sont  là  les  attributions  extérieures  de  l'ancien  patriarche  ; 
c'est  ce  que  le  type  doit  aux  milieux  qu'il  a  antérieurement  et 
successivement  traversés.  Mais  si  nous  poursuivons  notre  examen, 
nous  constatons  que  la  culture,  en  se  développant  dans  le  milieu 
sud-slave,  a  singulièrement  amoindri  la  situation  réelle  du  pa- 
triarche. 

En  effet,  la  culture,  en  devenant  plus  intense,  devient  d'une 
direction  plus  difficile,  qui  implique  des  aptitudes  plus  rares, 
une  plus  grande  responsabilité.  D'autre  part,  elle  demande  de 
chacun  une  plus  grande  somme  d'initiative,  une  plus  grande 
somme  de  travail.  Les  beaux  loisirs  de  la  vie  pastorale,  ou  des 
premiers  temps  de  la  culture,  sont  passés;  Fervet  opiisl  II  faut 
se  livrer  sans  relâche  au  travail  plus  pénible,  car  toute  autre 
ressource  que  la  culture  fait  défaut. 

Mais  si  chacun  donne  une  plus  grande  somme  d'effort,  il  exige, 
en  retour,  une  plus  grande  somme  d'influence  personnelle,  une 
part  plus  active  dans  la  direction  de  la  communauté.  Le  vieux 
moule  patriarcal  commence  à  paraître  trop  compressif  à  tous 
ces  hommes  qui  s'éveillent  à  l'action.    D'ailleurs,  chacun  sent 

(1)  Le  Droit  coutumier  des  Slaves  méridionaux,  par  Bogisic  {Ouvriers  euro- 
péens, t.  II,  p.  52). 


3:2  LA    SCIENCE    SOCIALE, 

qu'en  face  des  difficultés  nouvelles  de  l'existence,  les  familles  ne 
peuvent  maintenir  leur  situation  qu'en  faisantun  appel  plus  direct 
à  toutes  les  capacités  qu'elles  contiennent,  en  les  suscitant,  en  leur 
donnant  une  part  plus  grande  dans  le  gouvernement  de  la  famille 
et  du  travail.  Cette  part,  d'ailleurs,  chacun  sait  bien  la  prendre. 

Telles  sont  les  circonstances  qui  amènent  la  constitution  d'un 
conseil  de  communauté. 

Ce  conseil,  non  seulement  limite  les  pouvoirs  du  chef  de  famille, 
mais  il  attribue  aux  autres  membres  un  contrôle,  une  autorité 
directe  sur  les  affaires  de  la  communauté.  C'est  en  quelque  sorte 
la  décapitation  du  patriarcat  ;  c'est  le  remplacement  du  régime 
monarchique  par  le  régime  constitutionnel  ;  c'est  la  crise  la 
plus  grave  qu'ait  encore  traversée  la  famille  patriarcale.  Pour 
mesurer  les  conséquences  de  ce  seul  fait,  comparez  la  situation 
d'un  patriarche  pasteur  et  nomade  du  type  d'Abraham,  par 
exemple,  à  celle  de  ce  patriarche  amoindri. 

Le  conseil  est  composé  de  tous  les  hommes  de  la  commu- 
nauté, les  jeunes  gens  y  entrent  dès  qu'ils  sont  en  état  de  por- 
ter les  armes,  c'est-à-dire  à  l'âge  de  dix-huit  ans.  Les  femmes 
elles-mêmes  sont  admises  aux  délibérations  dans  les  questions 
importantes.  En  Bulgarie,  on  n'admet  que  les  hommes  mariés  et 
après  vingt-cinq  ans  accomplis. 

«  Le  conseil  de  famille  s'assemble  ordinairement  après  le  re- 
pas du  soir,  lorscjue  le  travail  de  la  journée  est  fini  et  cjue  tous 
les  membres  peuvent  se  réunir  autour  du  foyer  domestique; 
car  c'est  là,  en  hiver,  que  se  tiennent  tous  les  conseils.  Ils  s'as- 
semblent aussi  parfois  après  la  messe,  les  jours  de  grande  fête. 
En  été,  on  s'assied  à  l'ombre  d'un  arbre.  Le  chef  parle  le  pre- 
mier sur  les  affaires  de  la  maison.  Il  rend  compte  de  ce  qu'il  a 
fait ,  il  développe  ses  projets  pour  l'avenir  et  il  énumère  tout  ce 
qu'il  convient  d'entreprendre.  La  discussion  s'ouvre  ensuite  et, 
quand  tout  le  monde  est  d'accord,  les  ventes  et  les  achats  faits 
par  le  domatchin  sont  ratifiés  et  l'on  adopte  le  programme  ex- 
posé par  le  maître  de  la  maison  (1).   » 

(1)  Fédor  Doinelic,  0^;.  cii^,  p.  50.' 


LK    TYPE    SUD-SLAVE    ET    LA    DOMINATION    TUHOIE.  3.'{ 

Le  rôle  du  conseil  est  tellement  important  que  la  majorité  ne 
suffit  pas  toujours  pour  trancher  les  questions.  En  Bulgarie,  par 
exemple,  «  il  faut  l'unanimité  des  voix  dans  toutes  les  affaires 
importantes,  et  le  veto  d'un  seul  membre  peut  empêcher  les 
plus  sages  résolutions  »  (1). 

Les  attributions  du  conseil  de  famille  restreignent,  dans  une 
large  mesure,  la  sphère  d'action  du  domatchiii,  qui  ne  peut, 
en  général,  décider  seul  que  les  affaires' courantes.  Le  conseil  se 
prononce  sur  les  achats  et  ventes  d'immeubles,  ou  simplement  du 
bétail  ;  sur  les  emprunts,  les  relations  extérieures  de  la  famille, 
les  questions  d'honneur,  de  moralité,  les  partages  de  commu- 
nauté, lorsqu'ils  se  présentent  ;  il  décide  en  outre  les  mariages. 
Enfin,  le  conseil  n'a  pas  d'ordre  à  recevoir  du  patriarche  :  la  sou- 
mission de  chacun  est  purement  volontaire.  Le  patriarche  ne 
peut  infliger  des  châtiments  qu'aux  enfants  et  aux  adolescents. 
En  somme,  il  n'exerce  plus  qu'une  influence  morale  :  il  gou- 
verne tant  qu'il  n'y  a  pas  de  résistance,  sinon  le  conseil  inter- 
vient. 

Mais  le  patriarche  n'est  pas  seulement  amoindri  par  l'inter- 
vention du  conseil  de  famille  :  il  l'est  encore  par  la  manière  dont 
on  le  nomme. 

Le  patriarcJie  )i  est  plus  le  membre  le  plus  ancien  de  la  famille, 
il  est  généralement  élu  par  la  communauté. 

C'est  ici  qu'éclate  surtout  la  nouveauté,  la  rupture  avec  toutes 
les  traditions  patriarcales  :  l'élection  remplace  la  transmission 
traditionnelle. 

Cette  évolution  est  toujours  due  à  la  même  cause  :  la  nécessité 
d'avoir  à  la  tète  de  la  communauté  un  chef  très  capable  de 
diriger  les  intérêts  de  plus  en  plus  compliqués  de  la  culture.  La 
vieillesse  n'est  plus,  comme  dans  la  stejDpe,  même  comme  en 
Russie,  une  qualité  suffisante  :  il  faut  certaines  aptitudes  ;  il  faut 
de  l'activité. 

Ce  sont  les  qualités  personnelles  et  non  la  naissance  qui  déci- 
dent de  l'élection  du  patriarche. 


(l)  l'éJor  Demelic,  op.  cit. 

T.    XVII. 


3i  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

«  Ainsi  ou  nomme  souvent  des  hommes  jeunes,  dont  le  carac- 
tère énergique  et  honnête,  les  talents  et  la  volonté  ferme  sont 
connus  et  éprouvés.  Il  arrive  parfois  que  le  domatchin  lui-même, 
sentant  diminuer  ses  forces  sous  le  poids  des  années,  renonce  à 
ses  pouvoirs  en  faveur  du  plus  vaillant  et  du  plus  digne  de  ses 
fils.  Les  autres  membres  de  la  communauté  doivent  consentir  à 
ce  changement  (1).  »  Dans  certaines  régions,  on  fait  subir  un 
noviciat  aux  membres  les  plus  âgés,  k  ceux  qu'on  croit  les  plus 
capables,  et  celui  qui  se  montre  le  plus  intelligent  est  nommé 
chef  définitif  de  la  maison.  «  Parfois  la  communauté  accorde  au 
dernier  patriarche  le  droit  de  désigner  sou  successeur.  Mais  ce 
privilège  n'est  attribué  qu'à  ceux  qui  ont  acquis  beaucoup  de 
considération  dans  la  maison  (2).   » 

Tout  est  donc  accordé  aux  aptitudes  personnelles,  à  la  capa- 
cité personnelle,  qui  sont  de  plus  en  plus  le  moyen  d'obtenir  la 
considération.  «  Qui  est  sag'e  est  assez  vieux,  »  dit  un  proverbe 
slave.  Quel  chemin  nous  avons  parcouru  depuis  l'Orient  pasto- 
ral, immobile  sous  l'empire  de  l'autorité  et  de  la  tradition  ! 

Mais  ce  n'est  pas  tout  :  le  patriarche,  déjà  diminué  par  le 
conseil  de  famille  et  par  l'élection,  l'est  encore  par  le  ch^oit  de 
déposition. 

C'est  une  menace  suspendue  sur  sa  tête,  au  cas  où  il  ne  se- 
rait pas  suffisamment  capable.  Une  mesure  aussi  grave,  qui  porte 
à  l'autorité  un  coup  si  direct,  ne  peut  être  prise  qu'avec  le  con- 
sentement de  tous  les  membres  delà  famille. 

Les  destitutions  ont  ordinairement  lieu  lorsque  le  patriarche 
«  est  incapable  de  gérer  les  affaires  et  que  la  famille,  au  lieu 
de  prospérer,  court  le  risque  d'être  ruinée.  Si  le  chef  est  trop 
vieux,  faillie  ou  malade,  et  qu'il  consente  à  abdiquer  ses  pou- 
voirs, on  le  laisse  toujours  figurer  devant  les  autorités  comme 
le  maître  de  la  maison.  Mais  on  le  destitue  lorsqu'il  devient 
aveugle,  fou,  ou  s'il  est  unanimement  détesté  par  tous  les  mem- 
bres de  la  famille  :  s'il  est  enclin  à  l'ivrognerie,  ou  que  sa  cou- 
ci  uilo  soit  immorale;  s'il    vient  à  subir  des  peines  infamantes; 


(1)  Fédor  Demelic,  op.  rit.  p.  36,  37. 
('.>.)  rbicL.  n.  39. 


2)  IbicL,  p.  39 


LE    TVI'K    Sril-SLAVR    ET    LA    DOMINATION    TCHQUE.  3o 

s'il  est  (lisslpatour,  ou  seulomcnt  injuste  envers  ses  associés  (1).  » 
Cette  destitution  a  lieu  avec  un  certain  cérémonial.  Elle  se 
fait  ordinîiiiement  le  soir,  après  le  souper.  L'ainé  de  la  famille 
énumère  au  patriarche  déchu  tous  ses  défauts  ;  il  lui  fait  un  ta- 
bleau de  la  ruine  qui  menace  sa  maison  et  lui  déclare  qu'il  est 
incapable  d'être  plus  longtemps  le  chef  de  la  communauté  et  que 
tonte  la  famille  est  décidée  à  le  remplacer.  Tel  est  le  dénoue- 
ment de  cette  magnifique  épopée  du  patriarche. 

Dans  l'article  auquel  j'ai  fait  allusion  plus  haut,  j'ai  analysé  la 
situation  nouvelle  faite  aux  autres  membres  de  la  famille,  parle 
développement  de  la  culture  et  j'ai  montré  comment  ces  modi- 
fications viennent  encore  accuser  l'ébranlement  de  la  commu- 
nauté, lime  suffit  d'y  renvoyer  le  lecteur. 

Mais  ce  n'est  pas  tout  :  lorsque  cet  ébranlement  arrive  à  sa 
dernière  période,  il  aboutit  au  dénouement  final  :  la  dissolution 
de  la  communauté. 

La  dissolution!  Représentons-nous  ces  hommes  habitués  à 
être  toujours  groupés,  à  s'appuyer  les  uns  sur  les  autres  :  quelle 
crise  pour  eux  que  de  se  trouver  en  présence  de  cette  perspec- 
tive :  l'isolement,  la  dissolution! 

Les  principales  causes  de  dissolution  viennent  des  dissensions 
intérieures  que  l'autorité  amoindrie  du  patriarche  est  impuis- 
sante à  apaiser  ;  ces  dissensions  naissent  surtout  dans  les  com- 
munautés où  certains  membres  possèdent  des  biens  personnels 
et  cherchent  à  les  accroître  aux  dépens  de  l'association. 

Lorsque,  dans  une  communauté,  les  choses  sont  arrivées  à  cette 
extrémité,  que  la  dissolution  est  imminente,  les  membres  qui 
veulent  la  provoquer  n'osent  pas  toujours  le  déclarer  ouverte- 
ment au  domatchin.  Ce  n'est  pas  sans  un  sentiment  de  regret  et 
même  de  remords  que  l'on  porte  la  cognée  à  un  arbre  séculaire. 
Alors,  telle  est  du  moins  la  coutume  de  certaines  localités,  ils 
allument  un  feu  non  loin  du  foyer  commun.  Les  autres  mem- 
bres comprennent  ce  qu«  signifie  cet  acte  emblématique.  En 
Bulgarie,  comme  dans  l'Herzégovine  et  le  Monténégro,  la  disso- 
ut) Fédor  Deinelic,  op.  cit.,  p.  44,  45. 


.'{()  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

hition  ne  peut  avoir  lieu  que  du  coiisentomout  du  chef  de  la 
famille.  S'il  refuse,  elle  doit  être  différée  jusqu'à  sa  mort. 

La  dissolution  a  pour  conséquence  nécessaire  le  partage  des 
biens  de  la  communauté.  Ce  partage  a  lieu  dans  des  conditions 
qui  varient  suivant  les  régions.  Le  plus  souvent  les  immeubles 
sont  divisés  par  ménages;  les  fruits  et  les  meubles  par  tète,  gé- 
néralement par  parties  égales. 

Ce  partage  égal  de  la  communauté  nous  permet  de  relever 
une  loi  importante  :  à  savoir,  que  la  famille  patriarcale,  lors- 
qu'elle se  dissout,  passe  plus  spontanément  au  type  de  la  famille 
instable  qu'à  celui  de  la  famille-souche. 

Elle  suit  sa  pente  naturelle  :  tous ,  en  effet ,  font  partie  de  la 
communauté  au  même  titre  ;  tous  entrent  également  en  partage 
de  ses  produits  ;  les  incapaljles  sont  traités  sur  le  même  pied  que 
les  capables.  L'idée  qui  domine  est  celle  de  Véijalité,  sous  l'au- 
torité du  patriarche.  Dès  lors,  on  s'explique  que,  lorsque  la 
communauté  se  dissout,  la  famille  se  reconstitue  sur  la  seule 
pratique,  sur  la  seule  idée  qui  surnage,  celle  de  l'égalité,  du 
partage  égal  entre  les  divers  enfants. 

Ainsi ,  sous  l'influence  du  développement  de  la  culture ,  la 
communauté  de  famille  est  ébranlée  et  arrive  même  parfois  à  se 
dissoudre.  C'est  là  une  première  différence  essentielle  avec  ce 
que  nous  avons  constaté  chez  les  Nord-Slaves,  où  la  situation  du 
chef  de  famille  et  la  communauté  elle-même  se  maintiennent 
énergiquement,  grâce  à  l'abondance  et  à  la  richesse  du  sol. 

Mais  il  y  a  une  seconde  différence  dont  la  portée  n'a  pas  été 
moins  considérable. 


m.    —    L  INFLUENCE    DE    LA    DOMINATION   TURQUE. 

Tandis  que  le  Nord-Slave  est  dominé  par  une  race  venue  de 
l'Occident,  le  Russe ,  le  Sud-Slave  est  dominé  par  une  race  venue 
de  l'Orient,  le  Turc.  Or  le  Turc  a  comprimé,  a  retenu  en  arrière 
le  Sud-Slave,  autant  que  le  Russe  a  surélevé,  a  poussé  en  avant 
le  Nord-Slave.  Ainsi  l'écart  que  la  nature  du  sol  avait  mis  entre 


LE    TYl'K   SLD-SLAVE    ET    LA    DOMINATION    TURQUE.  37 

ces  deux  branches  de  la  même  famille  a  été  encore  augmenté  par 
le  caractère  différent  de  la  domination  que  chacun  de  ces  deux 
peuples  a  subie. 

On  sait  comment  Mahomet  II  s'empara  de  Constantinople ,  en 
li53,  et  comment  les  Turcs  se  rendirent  successivement  maîtres 
non  seulement  de  toute  la  Péninsule  des  Balkans  occupée  par  les 
Sud-Slaves,  mais  encore  de  la  Grèce,  de  la  Valachie ,  de  la  Mol- 
davie et  d'une  partie  de  la  Hongrie.  L'empire  des  Ottomans,  en 
Europe,  s'étendait  ainsi  de  la  mer  Noire  et  de  l'Archipel  à  l'Adria- 
tique et  à  la  mer  Ionienne,  et  des  Carpathes  à  la  Méditerranée. 

Cette  rapide  conquête  ne  s'explique  que  trop  facilement  :  il 
était  dans  la  destinée  des  peuples  slaves ,  aussi  bien  de  ceux  du 
Nord  que  de  ceux  du  Sud,  d'être  conquis  et  dominés,  par  suite  de 
leur  état  de  division  et  de  morcellement  (1).  Comme  les  Slaves, 
les  Turcs  étaient  issus  de  pasteurs ,  mais  ils  avaient  évolué  dans 
des  conditions  différentes  qui  leur  assuraient  la  prépondérance 
sur  ces  derniers. 

Les  Turcs  n'avaient  pas  suivi  la  même  route  que  les  Slaves  : 
ils  arrivaient  par  la  route  des  plateaux  de  l'Asie  Mineure  qui  les 
conduisit  directement  à  Constantinople.  Les  descendants  des 
Huns,  des  Slaves  et  des  autres  pasteurs  venus  par  les  steppes  de 
la  Russie  méridionale  s'étaient,  depuis  long-temps,  transformés 
plus  ou  moins  en  cultivateurs  ;  ils  avaient  peu  à  peu  contracté 
les  habitudes  tranquilles  de  la  vie  sédentaire  ;  ils  avaient  tout  au 
moins  perdu  l'habitude  de  la  guerre  et  de  la  vie  rude  du  no- 
made. Les  Turcs,  au  contraire,  avaient  conservé  ces  habitudes  sur 
les  hauts  plateaux  de  la  Perse  et  de  l'Asie  Mineure ,  où  la  culture 
est  toujours  difficile,  souvent  impossible.  C'étaient  encore,  à  vrai 
dire,  des  pasteurs,  capables,  par  conséquent,  d'être  rapidement 
et  facilement  mis  sur  le  pied  de  guerre.  Ils  avaient,  de  ce  chef, 
la  supériorité  qu'ont  eue  les  Tartares  vis-à-vis  des  Chinois,  les 
Maures  vis-à-vis  des  Espagnols  et  qu'auront  toujours  les  peuples 
habitués  à  une  existence  rude  et  mobile  sur  les  peuples  plus  ou 
moins  amollis  et  embarrassés  par  des  besoins  compliqués. 

(1)  Voir  mon  précédent  article,  t.  XVI,  novembre  1893,  p.  340,  3il. 


38  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Les  Turcs  enfin  avaient,  à  défaut  d'aptitudes  gouvernementales, 
une  certaine  habitude  du  commandement.  Depuis  plusieurs 
siècles,  ils  tenaient  sous  leur  domination  les  populations  de  la 
Perse  et  de  l'Asie  Mineure.  Ils  y  avaient  fondé  des  dynasties  ;  le 
schah  de  Perse  actuel  appartient  à  la  tribu  turque  des  Kadjars. 

Cependant  la  supériorité  des  Turcs,  par  rapport  aux  autres 
issus  de  pasteurs,  était  purement  relative  et  se  bornait  à  la  force 
militaire,  ainsi  qu'on  va  le  voir,  par  la  manière  dont  ils  usèrent  de 
leur  domination  sur  les  Sud-Slaves. 

1.  Le  Turc  a  comjwinté  la  Sud-Slave  ^  dans  la  vie  privée. 

Nous  avons  constaté  que  le  Russe  avait  surélevé  le  type  nord- 
slave,  en  le  poussant  à  développer  la  culture.  L'action  du  Turc 
sur  le  Sud-Slave  a  eu,  au  contraire,  pour  effet  d'entraver  la  mise 
en  culture  du  sol. 

D'abord  le  Turc  lui-même  cidtice  le  moins  possible.  Ayant  tra- 
versé en  dominateur  les  régions  de  l'Asie  qui  se  sont  trouvées 
sur  sa  route,  il  n'a  nulle  part  été  contraint  de  se  livrer  à  ce  tra- 
vail pénible;  il  a  toujours  pu  se  soustraire  à  cette  nécessité  si 
dure  pour  un  homme  à  formation  pastorale. 

C'est  également  en  dominateur,  pour  les  causes  que  nous  ve- 
nons d'indiquer,'  qu'il  s'est  établi  en  Europe.  Là  encore ,  il  a 
trouvé  plus  commode  de  vivre  sur  le  vaincu ,  sur  le  Slave.  "  Les 
Turcs  d'Europe  ne  prennent  qu'une  part  fort  minime  au  travail 
qui  se  fait  dans  leur  empire.  C'est  parmi  eux  que  se  recrutent  les 
maîtres  du  pays,  et  leur  ambition  se  porte  naturellement  vers  les 
honneurs  et  les  voluptés  du  kief ,  c'est-à-dire  de  l'oisiveté.  Ils 
n'ont  aucune  initiative;  en  dehors  de  la  routine,  ils  ne  savent 
plus  rien  faire  »  (1). 

«  Les  Turcs,  dit  M.  Albert  Dumont,  qui  a  séjourné  longtemps 
en  Orient,  semblent  s'interdire  tous  les  métiers  qui  leur  donne- 
raient un  peu  d'argent;  la  plupart  vivent  péniblement  du  revenu 
de  quelques  terres,  restes  d'une  ancienne  prospérité  ;  ils  n'ont  pas 
le  courage  de  cultiver  eux-mêmes,  et,  comme  la  corvée  n'est  plus 

(0  Reclus,  Géof/raphie  nniverselle,  l.  1,  \k  234. 


LE   TYI'E    SUD-SLAVE    ET    LA    DOMINATION    TURQIE.  'V.) 

à  leur  disposition,  ils  laissent  en  friche  la  moitié  de  leurs  do- 
maines. Presque  tous  sont  accablés  de  dettes.  Leur  grande  res- 
source est  d'obtenir  un  petit  emploi  chez  le  gouverneur,  une 
place  à  la  douane,  et  de  faire  payer  alors  ce  qu'ils  peuvent  aux 
raias  qui  s'adressent  à  eux.  Cette  incurie  est  étrange,  elle  frappe 
les  yeux  de  tous  les  côtés  (1).  « 

Même  ceux  des  Turcs  que  des  malheurs  particuliers  et  la  déca- 
dence de  leur  race  ont  réduits  à  la  condition  de  paysans  ne  tirent 
du  sol  qu'un  produit  misérable  et  presque  sans  travail.  ((  Le 
paysan  turc  laboure  juste  ce  qu'il  faut  pour  qu'il  ait  de  quoi  vivre 
l'année  qui  vient.  Un  champ  reste  inculte  cinq  ou  six  ans ,  quel- 
quefois sept  ;  la  charrue  rappelle  celle  d'Hésiode ,  c'est  à  peine  si 
elle  égratigne  le  sol...  Une  grande  partie  de  leur  temps  se  passe 
au  khan,  ou  cabaret.  Ils  s'enferment  là,  dès  le  matin,  allument 
leur  pipe  et  passent  des  heures  entières  dans  la  plus  étrange 
apathie,  plutôt  endormis  qu'éveillés.  Nous  n'avons  aucune  idée 
d'une  paresse  aussi  complète  ;  leur  démarche  même  indique  une 
mollesse  profonde ,  ils  traînent  dans  la  rue  leurs  babouches 
comme  s'ils  avaient  peine  à  marcher  »  (2). 

Le  Turc  ne  se  préoccupe  pas  davantage  de  perfectionner  la 
culture  chez  les  vaincus. 

Nous  nous  faisons  généralement  une  assez  fausse  idée  du 
Turc.  Il  n'est  pas,  dans  la  vie  privée,  ce  qu'il  a  été  à  certains 
moments  de  guerre  et  de  conquête  :  un  dominateur  violent  et 
cruel.  Le  Turc  est,  au  contraire,  un  bon  type  de  patron  oriental, 
exigeant  peu  de  travail  des  gens  qu'il  emploie,  parce  qu'il  n'a 
pas  même  l'idée  que  l'homme  puisse  travailler  beaucoup  ;  il  est 
d'ailleurs  devenu  trop  indolent  lui-même  pour  exercer  une  sur- 
veillance active.  On  laisse  aller  les  choses,  c'est  le  grand  procédé 
d'administration  publique  et  privée  en  Turquie.  «  Amourat-Ef- 
fendi  avait,  dans  sa  jeunesse,  dix  ou  douze  fermes,  des  haras 
magnifiques  et  de  belles  maisons.  Ses  régisseurs  l'ont  volé;  il 
s'est  laissé  engager  dans  des  spéculations  sur  les  blés.  Aujourd'hui, 
il  est  vieux  et  réduit  à  de  pauvres  revenus.  Du  reste,  disent  les 

(1)  Le  Balhan  et  l'Adriatique.,  p.  12. 

(2)  Ibld.,  p.  43,  41. 


Ai)  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

Grecs,  c'est  un  brave  homme  :  il  prêtait  sans  compter;  beaucoup 
d'entre  nous  ont  profité  de  sa  bonté,  c'est-à-dire  l'ont  exploité. 
La  dilapidation  est  une  habitude  des  maisons  turques  »  (1). 

La  Turquie  est  peut-être  le  pays  d'Europe  où  le  patron  est  le 
plus  exploité  par  l'ouvrier.  En  vertu  des  traditions  de  la  famille 
patriarcale,  celui-ci  se  considère  comme  membre,  à  un  certain 
degré,  de  la  famille  de  son  patron,  comme  un  enfant  de  la  mai- 
son. Ce  sentiment  se  traduit  entre  autres  par  ime  coutume  assez 
particulière  :  il  est  d'usage  que  les  ouvriers  de  l'agriculture  et 
de  l'industrie  empruntent  à  leur  patron  les  sommes  dont  ils 
ont  besoin,  et  c'est  là  une  habitude  si  générale  que  la  plupart 
des  ouvriers  sont  liés  à  leurs  patrons  par  des  dettes  de  ce  genre  ; 
ils  en  sont  fiers,  ils  les  considèrent  comme  une  preuve  de  la  solli- 
citude et  de  la  confiance  du  maitre  envers  eux.  Les  maîtres,  d'ail- 
leurs, «  respectent  scrupuleusement  les  prescriptions  du  Klioran, 
qui  interdisent  le  prêt  à  intérêt;  et,  quelle  que  soit  la  dette 
des  ouvriers,  ils  n'effectuent  jamais,  à  titre  de  remboursement, 
sans  le  consentement  de  ces  derniers,  aucune  retenue  sur  leurs 
salaires  »  (2). 

Ces  dettes,  empreintes  d'un  si  grand  caractère  de  bienveil- 
lance et  de  désintéressement,  contribuent,  dit  Le  Play,  «  aux 
excellentes  relations  qui  existent  entre  les  deux  classes  et  au 
maintien  d'une  solidarité  intime  entre  les  générations  successives 
d'ouvriers  et  de  patrons  ».  Et  il  conclut  par  le  jugement  suivant  : 
«  La  constitution  sociale  de  la  Turquie  est  celle  qui  garantit  le 
mieux  la  stabilité  et  le  bien-être  des  familles  vouées  aux  travaux 
manuels,  celle  surtout  qui  conserve  le  mieux,  entre  les  classes 
extrêmes  de  la  société,  les  rapports  naturels  de  patronage  et 
d'obéissance  fondés  sur  une  afiection  réciproque  »  (3). 

Malheureusement,  et  c'est  ce  que  Le  Play  n'a  pas  suffisamment 
aperçu  (4),  il  ne  suffit  pas  d'avoir  la  stabilité  et  de  bons  rapports 


(1)  Le  Balhan  et  VAdriatique,  p.  Ifi. 

(2)  Les  Ouvriers  européens,  le  Forgeron  bulgare  de  Samahova,  t.  II.  p.  '262. 

(3)  Ibid,  p.  '233,  263. 

(4)  J'ai  indiqué  la  cause  de  l'erreur  dans  laquelle  est   tombé  Le  Play,  voir   L'iHat 
actuel  de  la  Science  sociale,  dans  la  Science  sociale,  t.  XV,  p.  5  et  suiv. 


LE    TVl'E    Slh-SLAVE    HT    LA    DOMINATION    TLKOCi:.  41 

de  patronage,  il  faut  encore  développer  chez  les  individus  l'a- 
mour du  travail,  l'esprit  d'initiative,  l'habitude  de  compter  d'a- 
bord sur  soi.  Sans  cela,  la  stabilité  se  transforme  bientôt  en 
routine  invétérée  et  le  patrona,i;c  bienveillant  détourne  l'ouvrier 
de  tout  effort  personnel  pour  sortir  de  sa  situation  par  lui-même 
et  pour  s'élever.  Il  se  repose  en  tout  et  pour  tout  sur  son  patron, 
jusqu'au  jour  où  ce  patron,  victime  de  la  même  indolence  et 
endormi  dans  la  même  sécurité  fausse,  devient  à  la  fois  inca- 
pable et  de  le  soutenir  et  de  se  soutenir  lui-même.  C'est  là  d'ail- 
leurs la  triste  histoire  de  la  Turquie.  Cette  stabilité  et  ce  bon 
patronage  pouvaient  paraître  suffisants,  et  l'étaient  en  effet,  tant 
que  les  peuples  de  l'Orient  ne  rencontraient  en  face  d'eux  que 
des  populations  également  de  formation  communautaire;  mais 
il  n'en  est  plus  de  même  aujourd'hui  que  la  concurrence  s'éta- 
blit avec  les  peuples  à  formation  particulariste,  c'est-à-dii'e  avec 
les  peuples  qui  développent  au  plus  haut  degré  l'initiative  indi- 
viduelle et  l'action  personnelle.  Aujourd'hui,  il  faut  se  mettre  à 
ce  régime  sous  peine  d'être  évincé  impitoyablement. 

Le  Turc  a  encore  empêché  le  développement  du  Sud-Slave, 
en  mettant  obstacle  à  l' appropriation  du  sol.  Il  a  contribué  à 
maintenir  une  notable  partie  du  sol  dans  l'état  d'indivision,  à 
l'état  de  biens  communs.  Nous  voulons  parler  des  terres  dites 
wakfi,  et  qui  comprennent  actuellement  plus  de  la  moitié  de 
l'Empire  ! 

On  appelle  ainsi  des  terres  offertes  à  Dieu,  en  vertu  de  fon- 
dations pieuses.  Elles  ne  peuvent  être  ni  vendues,  ni  données, 
ni  acquises  en  héritage,  mais  leur  revenu  doit  être  employé  en 
bonnes  œuvres.  «  Quiconque  en  sera  l'administrateur,  dit  la  pre- 
mière fondation,  celle  du  khalife  Omar,  pourra,  avec  son  ami, 
vivre  légalement  du  revenu  de  ce  wakfi,  sans  toutefois  que  ce 
soit  pour  lui  un  moyen  de  s'enrichir.  »  Depuis  lors,  des  donations 
innombrables  ont  été  ainsi  faites,  de  siècle  en  siècle,  par  les 
particuliers,  les  unes  pour  des  motifs  purement  religieux,  les 
autres  pour  soustraire  des  biens  aux  rapines  des  gens  de  guerre, 
où  tout  simplement  à  celles  de  l'administration.  Les  donataires 
deviennent  alors  de  simples  usufruitiers  et,  lorsqu'ils  n'ont  plus 


i2  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

d'héritiers  au  premier  degré,  ces  biens  font  retour  à  l'État.  Je  ne 
puis  entrer  ici  dans  tous  les  détails  d'administration  (1)  de  ces 
terres  communes,  pour  lescpielles  on  a  dû  créer  une  sorte  de  mi- 
nistère spécial,  nommé  Ewkaf.  Il  me  suffit  de  constater  que  ce 
régime  a  eu  pour  effet  d'enlever  à  la  propriété  individuelle  et  à 
l'iniliative  privée,  et  de  rejeter  dans  l'incurie  communautaire 
plus  de  la  moitié  de  l'Empire.  Si  l'on  veut  se  rendre  compte  de 
ce  que  pourrait  devenir  l'exploitation  du  sol  sous  le  régime  du 
socialisme  d'État,  on  n'a  qu'à  considérer  l'administration  des 
terres  wakfi  en  Turquie. 

Ainsi,  tandis  que  la  domination  russe  a  eu  pour  effet  d'éten- 
dre et  de  multiplier  la  propriété  individuelle  parmi  les  Nord- 
Slaves,  la  domination  turque  a  eu  pour  effet  d'étendre  et  de 
multiplier  la  propriété  communautaire  parmi  les  Sud-Slaves, 
C'est  une  nouvelle  preuve  des  tendances  absolument  diver- 
gentes qui  entraînent  ces  deux  sociétés. 

Mais  les  difïérences  ne  sont  pas  moins  accusées  dans  la  vie  pu- 
blique que  dans  la  vie  privée. 

2.  Le  Turc  a  cotnprimê  le  Sud-Slave  dans  la  vie  publique. 

Le  Turc  est  incapable  d'administrer.  Où  aurait-il  pu  apprendre 
cet  art  difficile,  inconnu  des  populations  issues  des  Prairies, 
ainsi  que  nous  l'avons  vu  (2)?  Dans  son  passage  en  Asie  Mineure,  il 
atait  exploité  plutôt  qu'administré  les  populations;  il  s'était 
montré  bien  inférieur  à  ses  prédécesseurs,  les  Arabes,  issus  des 
déserts.  L'arrivée  des  Turcs  dans  le  bassin  de  la  Méditerranée  a 
été  une  reprise  de  la  barbarie  sur  la  civilisation. 

Aussi  les  Turcs  ont-ils  laissé  les  vaincus  s'administrer  eux- 
mêmes  et,  à  ce  point  de  vue,  on  peut  dire  qu'ils  ne  sont  pas  gê- 
nants. '<  Tous  les  raïas,  c'est-à-dire  les  non  musulmans,  sont 
divisés  en  communautés  (publiques)  selon  la  religion.  Chaque 
communauté  se  gouverne  par  elle-même  et  comme  elle  l'entend  ; 


(1)  On  peut  consulter  à  ce  sujet  un  exposé  de  Suavi  Effendi,  dans  les  Ouvriers  eu- 
ropéens, t.  II,  p.  256-262. 

(2)  Voir  Les  trois  Sociétés  à  formation  comtnunautaire  de  Famille,  dans  la  Science 
sociale,  t.  XV,  p.  177. 


LE    TYI'E    Srn-SLAVE    ET    LA    DOMLNATION    TlUniE.  43 

pour  ses  affaires  propres,  son  indépendance  est  absolue.  Un  con- 
seil la  représente  dans  ses  relations  avec  la  Porte.  Ces  conseils 
sont  électifs.  Une  fois  par  an,  on  se  réunit  au  temple,  ou  à  Féglise, 
et  là  on  nomme  par  Télcction  ceux  qui  doivent  veiller  aux  inté- 
rêts de  tous.  En  temps  ordinaire,  ce  conseil  a  l'initiative  des 
décisions  à  prendre;  mais  quand  des  questions  graves  se  pré- 
sentent, tous  les  membres  d'une  même  communauté  se  réunis- 
sent et  discutent.  Le  raïa  doit  au  gouvernement  la  dîme  et  les 
autres  impôts;  en  échange  de  ces  avantages,  l'État  ne  lui  fait 
aucun  avantage;  il  ne  s'occupe  ni  de  travaux  publics,  ni  de 
l'instruction,  ni  de  l'Église  »  (1). 

C'est  ce  que  constate  également  M.  Reclus  :  «  Heureusement, 
dit-il,  le  despotisme  turc  n'est  pas  un  despotisme  savant.  Les  Os- 
manlis  ignorent  l'art  «  d'opprimer  sagement  ».  Ils  ne  s'occupent 
pas  curieusement  des  affaires  de  leurs  administrés  et  ne  se  font 
point  adresser  de  rapports  et  de  contre-rapports  sur  les  indi- 
vidus et  les  familles.  Aussi,  par  bien  des  côtés,  l'autonomie  des 
groupes  de  populations  est-elle  plus  complète  en  Turquie  que 
dans  les  pays  les  plus  avancés  de  l'Europe  occidentale.  La  paresse 
des  fonctionnaires  turcs  a  pris  le  parti  le  plus  simple  :  elle  laisse 
faire.  Les  Francs ,  qui  servent  le  gouvernement  turc  à  Constan- 
tinople,  sont,  en  mainte  occurrence,  plus  tracassiers  et  plus  gê- 
nants pour  leurs  administrés  que  les  pachas  musulmans  de  vieille 
roche  »  (2). 

Les  Turcs  n'ont  pas  même  su  organiser  la  police  du  pays  et 
favoriser  le  développement  des  moyens  de  transports  nécessaires 
à  l'agriculture,  à  l'industrie  et  au  commerce.  Ils  se  sont  bornés 
à  vivre  sur  le  pays  et  à  en  tirer  le  plus  d'argent  possible.  Même 
dans  ce  rôle,  ils  se  montrent  inférieurs.  Tandis  que  les  gouver- 
nements de  l'Occident  tirent  du  contribuable  le  maximum  d'ar- 
gent avec  le  minimum  de  douleur,  le  Turc  ne  retire  que  le 
minimum  d'argent,  mais  avec  le  maximum  de  douleur.  Il  res- 
semble à  ces  charlatans  qui  vous  brisent  la  mâchoire  pour 
vous  extraire  une  dent. 

(1)  Duraont,  loc.  cit.,  p.  19. 

(2)  Géographie  universelle,  t.  I,  p.  239. 


44  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

C'est  ie  chef  militaire,  le  pacha,  qui  est  chargé  de  faire  ren- 
trer l'impôt,  et  il  ne  s'y  prend  ni  avec  habileté  ni  avec  douceur. 
Il  ag-it  brutalement,  en  vrai  fils  de  nomade,  et  la  queue  de  che- 
val qu'il  porte  comme  insigne  de  sa  dignité  témoigne  bien  qu'il 
est  encore  très  près  de  la  steppe.  Je  citerai  un  seul  exemple  des 
procédés  employés  pour  le  recouvrement  de  l'impôt.  Certains 
collecteurs,  pour  éviter  la  fraude,  exigent  que  chacun  entasse 
sur  le  bord  de  la  route  toute  sa  récolte,  sur  lacjuelle  le  fisc  doit 
prélever  un  dixième.  Elle  reste  ainsi  exposée,  souvent  pendant 
des  semaines,  à  toutes  les  intempéries  et  elle  a  parfois  perdu  la 
moitié  de  sa  valeur,  lorscjue  le  fisc  vient  enfin  prélever  sa  part. 
Double  perte  pour  le  Trésor  et  pour  le  contribuable  (1). 

Il  semble  cependant,  au  premier  abord,  que  l'incapacité  ad- 
ministrative du  Turc  ne  soit  pas  aussi  absolue  que  nous  venons 
de  le  dire.  On  observe  en  effet  chez  eux  deux  organismes  de 
gouvernement  qui  ont  eu  une  certaine  célébrité  et  qui  ont  jeté 
quelque  éclat  :  je  veux  parler  de  l'organisme  militaire  et  de  l'or- 
ganisme religieux. 

Or,  il  est  remarquable  que  ces  deux  organismes  ne  sont  pas 
un  produit  de  la  société  turque;  ils  ont  été  importés  du  dehors, 
et  ont  un  caractère  essentiellement  artificiel. 

1°  Lorcjanmne  mililaire. 

Par  suite  de  leur  origine  nomade,  les  Turcs  n'avaient,  au  mo- 
ment de  leur  établissement,  d'autre  organisme  militaire  que  la 
cavalerie.  Mais,  en  s'installant  en  Europe,  ils  sentirent  toute  Tin- 
suffisance  de  ce  système  unique,  et  la  nécessité  d'opposer  une 
infanterie  à  l'infanterie  des  populations  sédentaires.  Telle  fut 
l'origine  du  corps  fameux  des  Janissaires. 

Mais  comme,  à  cette  époque,  le  Turc  méprisait  le  fantassin  et 
se  refusait  au  service  à  pied,  on  fut  amené  à  recruter  ce  corps 
parmi  les  sédentaires  eux-mêmes,  c'est-à-dire  parmi  les  chré- 
tiens et  les  Grecs.  L'institution  fut  donc  importée  du  dehors  et 
constituée  avec  des  éléments  étrangers. 

(n  Reclus,  ibid.,  p.  2:V.\. 


LE   TYPE    SUD-SLAVE    ET    LA    DOMINATION    TURQUE.  45 

Elle  fut,  de  plus,  créée  d'une  manière  violente  et  artificielle, 
par  suite  de  l'impuissance  où  sont  les  issus  de  pasteurs  à  consti- 
tuer spontanément  les  organismes  des  pouvoirs  publics. 

On  sait  que  lorsque  Amurat  F  s'empara  de  la  Grèce,  en  1359, 
il  choisit  la  cinquième  partie  des  jeunes  prisonniers  et  les  incor- 
pora de  force  dans  le  corps  des  Janissaires.  Ce  mode  barbare  de 
recrutement  fut  continué  dans  la  suite. 

On  se  rendra  compte  du  caractère  factice  de  cette  institution, 
si  on  veut  bien  considérer  qu'elle  reposait  sur  les  cinq  bases  sui- 
vantes : 

Le  régime  de  la  caseime,  pour  la  vie  entière,  car  une  fois  pris 
par  le  système  on  ne  pouvait  plus  en  sortir  ; 

Le  célibat  forcé ,  qui  n'est  pas  plus  naturel  que  la  caserne, 
quand  on  n'y  est  pas  porté  par  une  vocation  spéciale  ; 

Le  serment  de  fidélité  au  Sultan,  qui  n'empêcha  jamais  les 
Janissaires  de  déposer  les  Sultans  et,  au  besoin,  de  les  assassiner; 

La  formation  religieuse  imposée,  car  ces  jeunes  recrues 
étaient  élevées  dans  l'islamisme  et  on  s'efforçait  de  les  fanatiser 
le  plus  possible.  Or  la  religion  n'a  sur  les  esprits  une  action 
réelle,  efficace,  puissante,  que  lorsqu'on  l'accepte  volontaire- 
ment. Ici,  elle  était  imposée  et  elle  échoua; 

Enfin,  Y  attachement  à  la  personne  des  Sultans  par  des  faveurs. 
On  les  en  a  comblés,  on  tes  en  a  accablés  :  haute  paye,  droit  de 
n'être  jugé  que  par  ses  pairs,  ce  qui  équivalait  à  l'impunité  ;  cons- 
titution en  corps  privilégié  de  l'armée  turque,  élévation  à  la 
dignité  de  gardes  de  corps  des  Sultans,  etc.  Ils  formaient,  en  un 
mot,  un  État  dans  l'État.  Or  on  ne  tient  les  gens  par  des  faveurs 
que  jusqu'au  jour  où  un  autre  se  présente  qui  promet  des  fa- 
veurs plus  grandes;  on  sait  comment  les  Sultans  en  firent  la  dure 
expérience. 

En  somme,  cette  formation  violente  et  artificielle,  loin  de  faire 
du  corps  des  Janissaires  un  soutien  de  l'État,  en  a  fait  un  danger 
public.  Ce  sont  eux  qui  ont  fomenté  la  plupart  des  révoltes  de 
l'Empire,  qui  ont  fait  et  défait  les  Sultans.  C'étaient  des  clients 
allant  sans  cesse  d'un  chef  à  un  autre  dont  ils  espéraient  davan- 
tage. Et,  de  fait,  chaque  Sultan,  à  son  avènement,  n'avait  rien  de 


46  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

plus  pressé  que  d'augmenter  leur  paie.  Enfin,  en  1826,  une  ré- 
volte plus  grave  que  les  autres  ayant  éclaté,  le  sultan  Mahmoud  11 
ne  réussit  à  se  débarrasser  de  ces  auxiliaires  gênants  qu'en  en 
faisant  un  massacre  général.  Digne  fin  de  cette  institution  factice 
qui  était  née  de  la  violence  et  ne  s'était  jamais  maintenue  que 
par  la  violence. 

Quant  aux  Turcs,  depuis  la  disparition  des  Janissaires,  ils  ont 
été  impuissants  à  les  remplacer  par  aucune  organisation  militaire 
régulière.  Depuis  lors,  leur  puissance  militaire  n'a  fait  que  dé- 
cliner. 

2°  V organisme  religieux. 

Nous  allons  vérifier  ici  une  loi  que  nous  avons  constatée  en 
étudiant  les  steppes  de  Prairies  et  les  steppes  de  Déserts  (1). 
Nous  avons  expliqué  comment  les  nomades  des  Prairies  sont 
impuissants  à  constituer  un  organisme  religieux  distinct  de  la 
famille  :  c'est  le  père,  ou  patriarche,  qui  y  remplit,  pour  les  mem- 
bres de  sa  communauté,  les  fonctions  de  pontife.  En  d'autres 
termes,  dans  ces  sociétés,  tout  l'organisme  social  est  réduit  à  la 
famille. 

En  leur  qualité  d'issus  des  Prairies,  les  Turcs  n'avaient  donc 
aucune  organisation  religieuse  en  dehors  du  culte  purement  fa- 
milial. Et  ils  étaient  si  parfaitement  incapables  de  créer  un  or- 
ganisme religieux  distinct  de  la  famille  qu'ils  durent  l'emprun- 
ter de  toute  pièce  aux  Arabes  avec  lesquels  ils  se  sont  trouvés  en 
contact,  pendant  leur  séjour  dans  l'Asie  Mineure.  Nous  savons 
que  les  Arabes  étaient  issus  des  Déserts  et  que,  contrairement  à 
la  Prairie,  le  Désert  a  la  propriété  de  développer  des  organis- 
mes religieux  fonctionnant  en  dehors  et  au-dessus  des  commu- 
nautés de  famille.  On  comprend  maintenant  pourquoi  les  Turcs, 
qui  ont  le  centre  de  leur  puissance  politique  à  Constantin ople, 
ont  le  centre  de  leur  culte  en  pleine  Arabie,  à  la  Mecque,  bien 
que  le  Sultan  soit  aujourd'hui  considéré  comme  le  chef  des 
Croyants. 

(1)  Voir  t.  XV,  p.  1G5  et  suiv. 


i.i:  TVi'i']  srit-si,A\K  i;t  la  domination  ïirque.  47 

Il  est  arrivé  aux  Turcs  exactement  ce  qui  est  arrivé  à  leurs 
frères  les  Mongols,  restes  sur  les  steppes  de  Prairies  du  Plateau 
central  asiatique  :  ceux-ci  ont  également  reçu  leur  organisme 
religieux  du  dehors  ;  il  leur  est  venu  de  Tlnde  sous  la  forme  du 
lamaïsme  boudhique. 

L'organisme  religieux  que  les  Turcs  ont  ainsi  emprunté  aux 
Arabes,  leur  a  fourni  la  seule  classe  supérieure  qui  existe  parmi 
eux  et  qui  constitue,  en  somme,  leur  principal  élément  de  gou- 
vernement. Sans  cela,  les  Turcs  seraient  depuis  longtemps  re- 
tournés en  Asie,  par  l'impuissance  où  ils  sont  de  constituer  môme 
un  semblant  de  gouvernement.  Ils  se  seraient  évanouis  comme 
les  grandes  invasions  d'Attila,  de  Gengis-Khan  et  de  Tamerlan. 

Cet  organisme  à  la  fois  religieux  et  gouvernemental  est  repré- 
senté par  la  fameuse  corporation  des  Ulémas,  assez  analogue 
aux  nombreuses  corporations  qui  détiennent,  dans  les  Déserts, 
le  pouvoir  politique,  ainsi  que  cela  a  été  expliqué  dans  cette 
Revue  ^^1). 

Les  Ulémas  sont  à  la  fois  des  religieux  et  des  lettrés.  Cette  ins- 
titution comprend  différents  degrés.  Tout  en  bas  de  la  hiérarchie, 
sont  les  étudiants  des  Médressehs,  ou  Sokhtas,  c'est-à-dire  «  brû- 
lés de  l'amour  de  la  science  ».  On  en  sort  avec  le  titre  de  Da/ii- 
cJimends  (doués  de  connaissances).  C'est  parmi  ces  derniers  c[ue 
l'on  choisit  les  professeurs  des  écoles  inférieures  et  les  Cadis  char- 
gés de  rendre  la  justice  dans  les  petites  circonscriptions.  Pour 
arriver  au  grade  supérieur  de  Mulazini,  il  faut  se  livrer  à  des 
études  plus  élevées  sur  la  dogmatique  et  le  droit.  La  dignité  de 
Miiderris,  qui  est  au-dessus ,  s'acquiert  par  de  nouvelles  études 
sur  les  quatre  branches  de  la  science  des  lois.  On  peut  alors 
être  professeur  dans  un  Medresseh,  ou  obtenir  le  grade  de  J/o/- 
laJi,  qui  confère  le  poste  de  juge  dans  les  douze  principales 
villes  de  l'Empire.  Enfin,  au-dessus,  vient  le  grand  xMufti,  ou 
Cheikh-îil-islamj  qui  est  le  chef  de  toute  la  puissante  corpora- 
tion des  Ulémas. 

Elle  est  puissante  en  effet,  car,  suivant  un  proverbe  turc,  «  les 

(l)Voii-  mon  précédent  article  sur  les  Sociétés  issues  des  Déserts,  t.  XV,  p.  315  et 
siiiv..  et  celui  de  M.  Poinsard  sur  les  Chaldéens,  t.  XVJ,  p.  206. 


48  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

gouverneurs  g-ouvernent  le  peuple,  le  Sultan  règne  sur  les 
gouverneurs,  les  Ulémas  régnent  sur  le  Sultan  et  dm  (la  science) 
règne  sur   les  Ulémas.  » 

Remarquez  cpi'il  n'existe  en  Turquie  que  deux  titres  marquant 
une  supériorité  sociale  :  celui  à'Aga,  ou  homme  du  sabre,  et 
celui  à'E/fendi,  ou  lettré,  c'est-à-dire  Uléma.  Or  l'Uléma  est  in- 
finiment supérieur  au  guerrier,  son  pouvoir  est  bien  plus  con- 
sidérable, parce  qu'il  constitue  un  organisme  de  gouvernement, 
le  seul  qui  existe  en  Turquie,  et  qui  s'étend  du  haut  en  bas 
de  la  hiérarchie  sociale.  Aussi  le  Sultan  ne  s'appelle  pas  le  chef 
de  l'armée,  mais  le  «  chef  des  Croyants  «,  et  son  pouvoir  ne  se 
maintient  que  par  son  caractère  religieux,  c'est-à-dire  préci- 
sément par  ce  caractère  qui  a  été  importé  du  dehors  et  qui  est 
représenté  par  la  corporation  des  Ulémas. 

Ainsi  le  pouvoir  politique,  chez  ces  hommes  issus  des  Prairies, 
provient  uniquement  d'une  institution  qui  a  pris  naissance 
parmi  les  hommes  issus  des  Déserts. 

On  peut  maintenant  s'expliquer  le  jugement  porté  par  un 
Uléma,  SuaviEfïendi  :  «  La  hiérarchie  des  Ulémas,  dit-il,  parcourt 
et  embrasse  comme  une  chaîne  toute  l'administration  ottomane  ; 
elle  seule  soutient  encore  les  parties  de  l'édifice  qui  menace  ruine 
depuis  longtemps.  » 

Mais  elle  le  soutient  mal,  puisqu'elle  n'a  pu  empêcher  la 
décadence  croissante  de  l'Empire  turc.  Il  ne  pouvait  en  être 
autrement,  car  cette  corporation,  qui  joue  ici  le  rôle  de  la 
classe  supérieure  et  gouvernante,  est,  elle-même,  une  institution 
factice;  elle  ne  tient  pas  au  sol  et  ne  peut  exercer  sur  les  po- 
pulations qu'un  patronage  artificiel.  Il  n'y  a,  nous  l'avons  vu, 
de  patrons  naturels  et  efficaces  que  ceux  qui  dirigent  le  travail, 
parce  que,  seuls,  ils  sont  en  situation  de  pourvoir  aux  moyens 
d'existence  de  la  population.  Or,  les  Ulémas  n'y  pourvoient  pas  ; 
au  contraire,  ils  vivent  sur  la  population  et  absorbent  la  meil- 
leure part  de  l'impôt,  sans  aider  en  rien  au  développement  de 
la  culture,  de  l'industrie  et  du  commerce. 

Ainsi,  loin  de  pousser  le  Sud-Slave  en  avant,  le  Turc  l'a  re- 
jeté en  arrière,  parce  qu'il  ne  fournit   à  un  aucun    degré   des 


LK    ÏVl'li:    SUD-SLAVE   ET    LA    DOMINATION    TUliQUE.  40 

patrons  efficaces,  ni  dans  la  vie  privée,  ni  dans  la  vie  publi- 
que; il  ne  tient  solidement  ni  le  sol  ni  les  populations  con- 
quises; il  est  simplement  superposé,  sans  avoir  jeté  des  racines; 
après  des  siècles  d'occupation,  il  est  encore  tout  simplement 
«  campé  »  sur  le  sol  de  l'Europe,  comme  un  vrai  nomade  qu'il 
est  resté,  malgré  ses  apparences  sédentaires.  En  réalité,  il  se 
maintient  en  Europe,  non  par  sa  force  propre,  mais  par  l'ac- 
cord des  diverses  Puissances,  qui  ont  besoin  de  ce  cadavre,  pour 
maintenir  l'équilibre  européen. 

Sans  cet  accord  des  Puissances,  le  Turc  serait  déjà  revenu  sur 
ses  pas,  car  sou  exode  vers  l'Orient  s'accomplit  par  un  mouve- 
ment insensible,  mais  continu.  «  Depuis  Cbateaubriand,  dit  Re- 
clus, on  a  souvent  répété  que  les  Turcs  ne  sont  que  campés  en 
Europe  et  qu'ils  s'attendent  eux-mêmes  à  reprendre  bientôt  le 
chemin  des  steppes  d'où  ils  vinrent  jadis.  Ce  serait  par  une 
sorte  de  pressentiment  que  tant  de  Turcs  de  Stamboul  deman- 
dent à  être  ensevelis  dans  le  cimetière  de  Scutari  :  ils  voudraient 
ainsi  sauver  leurs  ossements  du  pied  profane  des  giaours,  lors- 
que ceux-ci  rentreront  en  maîtres  à  Constantinople.  En  maints 
endroits,  les  vivants  imitent  les  morts,  et  des  îles  de  l'Archipel, 
du  littoral  de  la  Thrace,  un  faible  courant  d'émigration  en- 
traine, chaque  année,  vers  l'Asie  quelques  vieux  Turcs  mécon- 
tents de  toute  cette  activité  européenne  qui  se  manifeste  autour 
d'eux.  Mais  c'est  surtout  depuis  la  guerre  des  Balkans  que  l'exode 
s'est  accentué.  Sax  évalue  à  un  million  d'hommes  le  nombre 
des  malheureux  mahométans  qui  ont  dû  s'expatrier  depuis  l'oc- 
cupation russe.  Certains  districts  ont  été  complètement  aban- 
donnés par  cette  race,  et  des  hommes  d'une  autre  origine  l'ont 
remplacée  :  tout  a  changé,  langue,  religion,  mœurs  (1).   » 

Déjà  une'  partie  des  Sud-Slaves,  ceux  de  l'Herzégovine,  de  la 
Bosnie,  de  la  Serbie,  de  la  Bulgarie  sont  délivrés  de  la  domi- 
nation turque,  qui  les  comprimait  depuis  des  siècles;  ils  sont 
enfin  livrés  à  eux-mêmes.  Cependant  ils  ne  paraissent  pas,  jusqu'à 
présent,  s'en  porter  beaucoup  mieux.  C'est  qu'ils  n'ont  pas  souf- 

(1)  Géographie  universelle,   t.  1,  p.  237. 

T.    XVII.  4 


50  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

fert  seulement  de  la  domination  turque  ;  cette  domination  n'a 
été  que  la  conséquence  de  leur  état  social.  Ils  ont  souffert  d'a- 
bord et  surtout  de  leur  formation  communautaire,  qui  leur  crée 
une  infériorité  organique  vis-à-vis  des  populations  de  l'Occident. 
Cette  infériorité  est  si  réelle,  qu'ils  sont  maintenant  menacés 
de  tomber  sous  une  autre  domination  :  celle  de  l'Autriclie,  ou 
de  la  Russie. 

C'est  qu'il  ne  suffit  pas,  pour  un  peuple,  de  secouer  le  joug 
de  l'étranger,  il  faut  encore,  il  faut  surtout,  que  sa  formation 
sociale  rende  chaque  individu  capable  de  se  gouverner  lui- 
même  :  malheureusement,  c'est  là  ce  que  la  formation  commu- 
nautaire n'a  pas  appris  aux  Slaves,  et  c'est  pour  cela  que, 
partout,  aussi  bien  au  Nord  qu'au  Sud,  ils  sont  dominés  par 
des  peuples  plus  dégagés  de  cette  malheureuse  formation. 

L'exemple  des  Slaves  et  des  Turcs  doit  être  médité  par  ceux 
qui  seraient  portés  à  se  laisser  séduire  par  les  théories  socia- 
listes, qui  ne  sont  qu'une  importation,  en  Occident,  des  tendances 
communautaires  de  l'Orient. 

Edmond  Demolins. 


LA  CLASSIFICATION 

DES  ESPÈCES  DE  LA  FAMILLE 

DONNÉE  PAR  LE  PLAY  EST-ELLE  EXACTE  (1)? 


Nous  nous  proposons,  dans  cette  étude,  de  déterminer  et  de 
classer  les  différentes  Espèces  que  présente  la  Famille. 

Eq  grand  savant  qu'il  était,  le  créateur  de  la  Science  sociale 
comprit,  et  le  premier  mit  en  pleine  lumière,  l'importance  so- 
ciale et  l'action  prépondérante  du  groupement  familial.  Il  dé- 
montra que  les  sociétés  humaines  s'organisent,  constituent  les 
groupements  de  leur  vie  privée,  comme  ceux  de  leur  vie  pu- 
blique, d'après  la  constitution  particulière  que  l'organisme  fa- 
milial a  reçu  des  Moyens  d'Existence  imposés  à  la  race.  Aussi 
Le  Play,  après  avoir  observé  des  centaines  de  familles  ouvrières 
dans  les  deux  Mondes  (2),  pour  compléter  son  œuvre,  pour  en 
donner  la  synthèse,  détermina  trois  Espèces  fondamentales  de 
Famille,  espèces  primordiales,  dans  lesquelles  tous  les  autres 
types  de  famille  devaient  venir  se  ranger  comme  de  simples 
variétés. 

Tout  le  monde  connaît  aujourd'hui  ces  trois  Espèces.  La  Fa- 
mille patriarcale,  la  Famille-souche,  la  Famille  instable  ont  fait 
grande  fortune  scientifique,  elles  ont  vu  les  Sociétés  humaines 
se  répartir  d'après  elles  et  emprunter  leurs  noms. 

(1)  Voir,  sur  le  même  sujet,  L'élat  actuel  de  lu  Science  sociale,  d'après  les 
travaux  de  ces  dix  dernières  années,  par  M.  Edmond  Demolins  (la  Science  sociale, 
janvier  1893,  t.  XV,  p.  5).  —  N.  de  la  R. 

(2)  Voir  la  si- rie  des  Ouvriers  Européens  et  des  Ouvriers  des  deux  Mondes. 


52  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Après  une  œuvre  d'une  si  haute  et  si  puissante  portée,  que 
venons-nous  faire  aujourd'hui? 

Si  tous  hîs  admirateurs,  si  tous  les  disciples  de  Le  Play,  et 
nous  en  sommes,  s'accordent  à  proclamer  en  lui  le  créateur  de 
la  Science  sociale,  le  plus  grand  hommage  qu'ils  puissent  rendre 
à  son  génie,  c'est  de  traiter  son  œuvre  pour  ce  qu'elle  est,  de  la 
traiter  comme  une  science.  Alors  cette  œuvre  apparaît  comme 
éminemment  perfectible,  et  on  doit  faire  effort  pour  accroître 
le  champ  d'investigation,  pour  préciser  les  lois  de  cette  science. 
Quel  éclatant  hommage  les  découvertes  des  Pasteur,  des  Ber- 
thelot  rendent,  encore  aujourd'hui,  au  génie  de  Lavoisier!  Sans 
doute  il  ne  reste  plus  grand'chose  des  théories  du  «  père  de  la 
chimie  moderne  »  ;  mais,  sans  les  observations  qu'il  a  faites, 
sans  les  lois  qu'il  a  posées,  quelque  inexactes  qu'elles  apparaissent, 
la  chimie  ne  serait  peut-être  pas  encore  sortie  de  l'état  chaotique. 

Dans  toutes  les  sciences  d'observation,  les  savants  de  grande 
envergure  ne  se  lîornent  pas  à  analyser  avec  un  soin  minutieux 
les  phénomènes,  à  déterminer  leur  intime  constitution,  ils  s'ef- 
forcent de  découvrir  leurs  lois,  ils  se  plaisent  à  les  classer.  Mais, 
si  l'établissement  d'une  classification  est  le  point  d'arrivée  de 
tout  esprit  puissamment  scientifique,  il  ne  faut  pas  croire 
qu'une  classification,  si  parfaite  qu'elle  paraisse,  soit  le  point 
d'arrivée  de  la  science.  Ce  n'est  pour  elle  qu'une  étape.  Au  fait, 
que  représente  une  classification?  Une  classification  naturelle, 
car  les  classifications  artificielles  ne  sont  que  de  simples  range- 
ments sans  valeur  scientifique  ;  une  classification,  dis-je,  a  pour 
but  de  répartir  tous  les  êtres  ou  tous  les  faits,  appartenant  à  un 
même  genre,  en  différentes  catégories,  et  d'opérer  cette  répar- 
tition d'après  l'ensemble  de  l'organisation  que  présentent  ces 
êtres,  d'après  l'ensemble  des  éléments  qui  composent  ces  faits, 
de  telle  sorte  que  ces  êtres  ou  ces  faits  se  trouvent  distribués 
dans  un  ordre  qui  maintienne  et  qui  indique  leurs  analogies 
naturelles.  Il  est  donc  évident  qu'une  classification  naturelle 
n'est  jamais,  ne  peut  être  jamais  définitive.  A  peine  est-elle 
établie  que  l'analyse  se  porte  sur  de  nouveaux  faits,  que  l'obser- 
vation   étudie  de  nouveaux  organismes.    Bientôt  on  s'aperçoit 


LA    r.LASSlFlCATlON    llKS    KSI'KCES    l)K    LA    FAMILLE.  53 

que  les  caractères  de  ces  organismes,  que  les  éléments  de  ces 
faits  no  permettent  pas  de  les  ranger  dans  une  des  espèces 
préétablies;  entre  ces  nouveaux  faits,  ces  nouveaux  organismes, 
et  les  anciens,  on  remarque  des  rapports  et  des  analogies  inconnus 
jusque-là.  L'ancienne  classification  a  fait  son  temps!  En  réalité  , 
une  classification  n'est  que  la  constatation  officielle  et  scientifique 
des  rapports  qui  paraissent  exister  entre  les  faits  ou  les  êtres 
observés  à  une  époque  déterminée.  C'est  ainsi  qu'avec  les  pro- 
grès de  la  science  les  classifications  se  succèdent,  c'est  ainsi 
qu'à  la  classification  de  Lamark  a  succédé  la  classification  de 
Linné. 

Pourquoi  ne  pourrions-nous  pas  faire  ,  en  Science  sociale ,  ce 
qui  se  fait  dans  toutes  les  sciences? 

Nous  allons  donc  examiner  si  la  détermination  et  la  classi- 
fication que  Le  Play  nous  a  données  des  Espèces  de  la  Famille 
sont  encore  exactes;  et  si  toutes  les  familles  qui  ont  été  observées 
depuis  que  Le  Play  a  confié  aux  hommes  d'étude  le  soin  de  con- 
tinuer son  œuvre,  peuvent  facilement  se  ranger  dans  l'une 
quelconque  des  trois  grandes  Espèces  qu'il  a  déterminées. 

Tout  d'abord  rendons-nous  un  compte  exact  de  la  classification 
de  Le  Play. 


L 


Lorsqu'on  jette  les  yeux  autour  de  soi,  ou  lorsqu'on  se  rappelle 
les  faits  que  nous  rapportent  les  voyageurs  et  les  historiens,  on 
s'aperçoit  aussitôt  que  les  races  humaines  ont  présenté  et  pré- 
sentent encore  les  organisations  familiales  les  plus  différentes. 
Sans  connaître  le  premier  mot  de  Science  sociale,  et  sans  pousser 
bien  loin  l'observation,  on  a  vite  fait  de  remarquer  que  la  fa- 
mille, telle  qu'elle  était  organisée  chez  les  patriarches  de  la 
Bible,  ne  ressemble  en  rien  à  la  famille  anglaise  ou  à  la  famille 
française.  La  polygamie,  la  polyandrie,  la  monogamie,  le  pa- 
triarcat, le  matriarcat,  le  lévirat,  la  parenté  agnatique,  la 
parenté  cognatique...  sont  des  faits  connus  de  tout  le  monde. 


54  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

qui,  par  la  situation  différente  qu'ils  donnent  aux  membres  de 
la  famille,  prouvent  clairement  que  le  groupement  familial  n'est 
pas  partout,  et  n'a  pas  été  dans  la  suite  des  temps  organisé  de 
la  même  façon. 

A  peine  l'attention  est-elle  éveillée  sur  ces  faits,  qu'on  en 
arrive  aussitôt  à  se  demander  si  les  organisations  familiales,  si 
les  Espèces  de  la  Famille  ne  sont  pas  innombrables.  Non  seule- 
ment l'organisation  du  groupement  familial  varie  d'une  façon 
fondamentale  d'un  pays  à  un  autre ,  non  seulement  la  famille 
française  ne  ressemble  en  rien  à  la  famille  anglaise,  et  toutes 
deux  se  différencient  profondément  de  la  famille  chinoise,  mais 
on  remarque  aussi  que,  dans  chaque  pays,  l'organisme  familial 
parait  se  modifier  avec  le  temps,  se  diversifier  suivant  les  régions. 
La  famille  française  contemporaine  ne  ressemble  pas  plus  à  la 
famille  française  du  dix-septième  siècle  que  celle-ci  ne  res- 
semblait à  celle  du  moyen  âge.  Voyez  aussi  combien  la  famille 
du  paysan  normand  est  dissemblable  de  celle  du  paysan  li- 
mousin, celle  de  l'ouvrier  de  Paris  de  celle  du  mineur  du  Nord. 

Devant  cette  multitude  innombrable  de  types,  l'esprit  sent 
le  besoin  d'un  peu  d'ordre  et  arrive  naturellement  à  rechercher 
si  on  ne  pourrait  pas  les  classer  méthodiquement,  les  répartir 
entre  quelques  grandes  Espèces. 

Ce  problème  s'est  présenté  à  l'esprit  de  Le  Play;  comment 
Fa-t-il  résolu? 

Pour  déterminer  les  Espèces  de  la  Famille  et  les  classer,  il 
faut  tout  d'abord  dégager  les  causes  qui  agissent  pour  organiser 
le  groupement  familial,  qui  ici,  par  exemple,  rassemblent  nom- 
breux les  jeunes  ménages  autour  de  l'ancêtre  commun,  et  qui, 
là ,  les  dispersent  et  les  poussent  à  s'établir  chacun  de  son  côté. 

Or,  si  beaucoup  de  causes,  si  tous  les  faits  sociaux  agissent 
sur  la  famille  et  contribuent  à  l'organiser,  il  n'en  est  pas  moins 
clair  que,  pour  remplir  sa  fonction  essentielle,  qui  est  d'assurer 
la  perpétuité  de  la  race  et  de  ses  ressources  vitales,  aucune  cause, 
aucun  fait  social  n'exerce  sur  elle  une  action  plus  décisive,  plus 
considérable,  que  l'organisation  des  Moyens  d'Existence  auxquels 
elle  est  forcée  de  recourir. 


LA    CLASSIFICATION    DES    ESl'ÈCES    DE   LA    FAMILLE.  o5 

Cette  influence  prépondérante  qu'exercent  les  Moyens  d'Exis- 
tence sur  tous  les  groupements  que  les  hommes  sont  obligés 
de  former  pour  vivre  en  société  s'explique  aisément.  La  pre- 
mière et  la  plus  essentielle  des  choses  que  les  hommes  ont  à 
faire,  c'est  de  se  procurer  des  Moyens  d'Existence;  avant  tout 
il  faut  vivre.  Ce  sera  donc  d'après  les  conditions  particulières 
qu  imposent ,  en  chaque  endroit ,  les  groupeniejits  cjue  les  tra- 
vailleurs sont  obligés  de  former  pour  s'assurer  des  moyens  d'e.ris- 
tence,  que  la  famille  devra  s'organiser.  Les  nomades  de  la  steppe 
ne  constituent  pas  des  familles  nombreuses  par  amour  de  la 
société,  et  ce  n'est  pas  par  misanthropie  que  les  sauvages  ré- 
duisent leur  famille  au  strict  minimum. 

Ce  point  acquis  dans  l'observation  directe  des  sociétés  hu- 
maines, il  restait  à  interroger  encore  les  faits  pour  déterminer, 
parmi  tous  les  groupements  que  forment  les  hommes  en  vue 
des  Moyens  d'Existence,  ceux  c£ui  avaient  le  plus  d'influence  sur 
l'organisme  familial,  qui  le  constituaient  avec  assez  de  puissance 
pour  que  l'organisation  reçue  subsistât  dans  ses  traits  essentiels, 
alors  même  que  les  familles  demanderaient  ensuite  à  d'autres 
travaux  le  soutien  de  leur  vie.  C'est  ainsi  que  devaient  surgir, 
de  l'observation  même,  les  Espèces  de  la  Famille. 

Ce  fut  en  Asie  cjue  Le  Play  rencontra  la  solution  de  cette  c[ues- 
tion.  En  étudiant  les  Bachkirs  demi-nomades  de  l'Oural,  il  vit 
une  société  réduite  à  la  seule  famille,  où  tous  les  autres  grou- 
pements du  Travail,  de  la  Propriété,  du  Patronage,  de  la  Reli- 
gion... des  Pouvoirs  publics,  qui,  partout  ailleurs  agissent  plus 
ou  moins  sur  l'organisme  familial,  étaient  inexistants.  Le  Play 
se  trouva,  ainsi,  en  face  d'une  famille  subissant  au  plus  haut 
degré  l'influence  constituante  de  ses  Moyens  d'Existence,  et  fa- 
çonnée par  eux  de  si  puissante  façon  qu'on  la  voyait  conserver 
ses  traits  essentiels,  alors  même  qu'elle  quittait  les  Travaux  de 
l'art  pastoral  pour  s'adonner  aux  travaux  plus  compliqués  de  la 
Culture  et  de  la  Fabrication  (1).  Ce  fut  dans  la  steppe  d'Asie 
qu'apparut,  formée  par  l'art  pastoral,  par  les  Moyens  d'Existence 

(1)  Voir  les  séries  des  Ouvriers  de  l'Orient,  les  Ouvriers  européens,  t.  II. 


56  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

de  la  Simple  Récolte,  cette  fameuse  organisation  de  la  famille 
qui  devait  être  le  type  d'une  espèce  :  la  Famille  patriarcale. 

En  continuant  ses  observations  dans  d'autres  rég-ions,  Le  Play 
détermina,  par  le  même  procédé,  la  Famille-souche  et  la  Famille 
instable.  Il  montra  que  la  première  était  formée  par  la  pêche 
côtière  pratiquée  dans  les  fiords  de  la  Norwège,  tandis  que  la 
seconde  résultait  de  la  chasse  à  petits  gibiers  dans  les  forêts  (1). 

Le  Play  fit  plus;  après  avoir  découvert  dans  les  travaux  de  la 
•Simple  Récolte  les  causes  organisatrices  des  trois  Espèces  de  la 
Famille,  son  puissant  esprit  sentit  le  besoin  de  définir  exacte- 
ment et  de  classer  méthodiquement  ces  Espèces.  Pour  cela,  il  ne 
suffisait  plus  d'avoir  précisé  les  causes  organisatrices  du  groupe- 
ment familial,  il  fallait  se  placer  au  centre  de  ce  groupement, 
et  observer,  là,  dans  le  détail,  l'action  que  ces  causes  allaient 
avoir  sur  la  famille.  En  d'autres  termes,  il  ne  suffisait  pas  de 
s'être  rendu  compte  que  les  trois  travaux  de  la  Simple  Récolte, 
que  l'Art  pastoral,  la  Pêche  côtière,  et  la  Chasse,  avaient  eu  une 
influence  sur  l'organisme  familial,  il  fallait  noter  ce  que  cette 
action  venue  du  dehors  allait  produire  sur  cet  organisme,  en 
tant  qu'organisme  ayant  une  fonction  spéciale. 

Force  était  donc  de  rechercher  et  de  définir  exactement  quelle 
était  la  fonction  essentielle  et  caractéristique  de  l'organisme  fa- 
milial. 

C'est  ici,  c'est  sur  ce  point  particulier,  qu'à  notre  avis.  Le  Play 
s'est  gravement  trompé. 

Le  Plcu]  a  cru  que  la  fonction  essentielle  de  V organisme  fami- 
licd  était  de  transmettre  aux  jeunes  générations  l'héritage  pa- 
ternel. Aussi  a-t-il  analysé  l'action  que  les  trois  travaux  de  simple 
récolte  avaient  sur  celte  fonction  de  la  famille;  et,  poussant  jus- 
qu'au bout  ses  déductions ,  il  définit  et  classa  à  ce  point  de  vue 
les  trois  Espèces  de  la  Famille. 

«  La  Famille  patriarcale,  dit-il,  conserve  près  des  parents 
tous  les  fils  mariés  de  plusieurs  générations  (2)  ». 

«  La  Famille-souche  conserve  près  des  parents  fun  des  en- 

(1)  Voiries  Ouvriers  européens  e\,  Y  Organisation  du  travail 

(2)  Les  Ouvriers  européens,  t.  VI,  p.  511. 


LA    r.LASSIKICAÏION    DKS    ESPKCES    DK    LA    I-AMILLL:.  57 

fants  mariés  et  désigné  comme  héritier.  Elle  établit  au  dehors 
du  foyer  les  autres  rejetons  de  chaque  génération  avec  des  dots 
formées  par  la  totalité  des  produits  de  Tatclier  (1)  ».  Et  encore, 
«  la  Famille-souche  a  pour  caractère  le  libre  choix  par  les  pa- 
rents d'un  héritier  associé  »  (2). 

«  Dans  la  Famille  instable,  les  enfants  issus  d'un  môme  mé- 
nage s'établissent  tous  successivement  au  dehors  du  foyer,  puis 
se  divisent  l'héritage  laissé  par  les  parents  »  (3). 

Cette  définition  et  cette  classification  des  Espèces  de  la  Famille, 
par  le  mode  de  l'héritage,  étaient  tellement  évidentes  et  telle- 
ment caractéristiques  pour  Le  Play,  qu'il  les  répète  partout, 
qu'il  les  présente  sans  cesse  au  public,  à  ce  point  que  certains 
esprits  superficiels  ont  cru  que  c'était  là  toute  son  œuvre.  Il  se 
rencontre  encore  des  gens,  qui,  lorsqu'on  veut  leur  parler  du 
grand  savant  qu'était  le  créateur  de  la  Science  sociale,  vous  ré- 
pondent :  «  Le  Play,  ah  oui,  la  liberté  de  tester  !  » 

f^e  Play  s'étant  mépris  sur  la  fonction  essentielle  de  la  famille, 
les  trois  Espèces  qu'il  a  déterminées  sont  scientifiquement 
inexactes.  Nous  allons  le  prouver. 

En  même  temps  que  Le  Play  déterminait  et  caractérisait  les 
trois  Espèces  de  la  Famille  par  le  mode  de  transmission  de  l'hé- 
ritage, il  attachait  à  ces  espèces,  par  conséquent  à  ces  modes 
de  transmission,  des  conséquences  constitutives  d'un  état  social 
particulier. 

C'est  ainsi  que  la  Famille  patriarcale,  caractérisée  par  l'indi- 
vision et  la  communauté,  montrait  nécessairement  comme  con- 
séquence de  la  communauté  les  traits  suivants  :  prépondérance 
de  l'esprit  de  tradition,  autorité  des  vieillards,  faible  intensité  du 
travail,  défaut  d'initiative,  prédominance  des  groupements  de  la 
vie  privée  sur  le  particulier  (4). 

De  même  la  Famille-souche,  que  Le  Play  caractérise  par  la 


(1)  Les  Ouvriers  européens,  t.  VI,  p.  512. 

(2)  La  Constitution  de  l'Angleterre,  t.  I,  p.  165. 

(3)  Les  Ouvriers  etiropéens,  t.  VI,  p.  511. 

(4)  Voir  la  série  des  monographies  des  Ouvriers  de  l'Orient. 


58  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

transmission  intégrale  de  l'héritage  à  l'un  des  enfants,  montrait 
en  même  temps  comme  conséquences  immédiates  de  cette  trans- 
mission intégrale  l'établissement  définitif  des  autres  enfants  au 
dehors ,  l'esprit  d'entreprise ,  la  puissance  de  l'initiative  privée  , 
la  prédominance  du  particulier  sur  l'État  (1). 

La  Famille  instable  enfin,  qui  se  caractérisait  par  le  partage 
égal,  manifestait,  comme  traits  essentiels  et  comme  conséquences 
nécessaires  de  ce  régime  successoral,  l'instabilité  sociale,  le 
manque  d'initiative ,  la  prépondérance  de  l'esprit  de  nouveauté , 
l'anémie  de  la  race,  enfin  la  prédominance  de  l'État  sur  les  par- 
ticuliers (2). 

Et  pour  que  cette  démonstration  fût  complète,  Le  Play  don- 
nait, comme  type  des  Sociétés  à  famille  patriarcale,  les  tribus 
pastorales  du  plateau  central  asiatique  ;  comme  type  des  sociétés 
à  famille-souche,  l'Angleterre;  et  comme  type  des  sociétés  à  fa- 
mille instable,  la  France  contemporaine.  Ces  types  étaient  par- 
faits ! 

Après  la  mort  de  Le  Play,  tous  ceux  qui  avaient  été  ses  disci- 
ples, ceux  même  qui,  trop  jeunes  pour  avoir  fréquenté  un  tel 
maître,  ne  l'avaient  connu  que  par  ses  œuvres,  tous  les  hommes, 
en  un  mot,  qui  comprenaient  que  la  Science  sociale  était  née, 
se  donnèrent  la  tâche  de  la  pousser  plus  avant. 

Il  y  eut  alors,  dans  les  Écoles  qui  se  réclament  de  Le  Play,  un 
grand  et  puissant  labeur.  Tandis  que  la  Société  d'Économie  so- 
ciale donnait  tous  ses  soins  à  la  continuation  de  l'immense  en- 
quête entreprise  par  Le  Play,  et  faisait,  avec  l'outil  forgé  par  le 
maître,  des  monographies  de  familles  ouvrières,  un  groupe  de 
jeunes  hommes  se  rangeait  spontanément  autour  de  M.  Henri  de 
Tourville,  et  recherchait,  sous  la  direction  de  ce  maître  éminent, 
s'il  n'y  avait  pas  lieu,  avant  de  poursuivre  cette  enquête,  de  re- 
forger et  de  perfectionner  un  instrument  de  travail  qui  datait 
de  1830.  Ce  n'est  pas  en  compressant  de  nouveaux  gaz  dans  les 
anciens  appareils  de  Mariottc,  que  les  Dulong,  les  Pouillet,  les 

(1)  Voir  la  série  des  inonograi)hies  des  Ouvriers  du  Nord. 

(2)  Voir  la  série  des  monographies  des  Ouvriers  de  l'Occident,  populations  désorga- 
nisées. 


LA    CLASSIFICATION    PKS    ESI'KCES    DE    LA    FAMILLE.  .")9 

Regnault,  les  Cailletet...,  sont  arrivés  à  établit'  les  lois  de  la 
compressibilité  des  gaz;  mais,  les  uns  après  les  autres,  ces  savants 
s'efforcèrent  de  perfectionner  les  appareils  et  les  conditions  de 
leurs  expériences;  chacun  apporta  à  son  tour  un  perfectionne- 
ment. 

Henri  de  Tourville  reforgea  et  précisa  l'instrument  d'obser- 
vation, et  dota  la  Science  sociale  de  la  merveilleuse  classification 
que  l'on  connaît.  Munis  de  cet  outil  perfectionné,  nous  nous  mimes 
au  travail.  Quel  ne  fu  pas  notre  étonnement  lorsqu'après  un 
certain  nombre  d'observations,  nous  nous  aperçûmes  que  cer- 
taines familles  qui,  analysées  au  point  de  vue  de  la  transmis- 
sion de  l'héritage,  se  classaient  nettement  dans  une  espèce,  ne 
présentaient  cependant  aucun  des  caractères  que  Le  Play  avait 
déterminés  lui-même  comme  les  caractères  essentiels  de  cette 
espèce!  Je  m'explique  par  des  exemples. 

En  1885,  la  direction  de  l'enseignement  de  la  Science  sociale 
voulut  bien  me  confier  une  mission  d'étude  dans  le  Jura  ber- 
nois. Durant  une  dizaine  de  jours,  je  demeurai  chez  une  famille 
paysanne  des  Genevez,  petit  village  perdu  à  1.800  mètres  d'al- 
titude au  milieu  des  pâturages  et  des  forêts,  et  je  récoltai  les 
nombreux  matériaux  de  la  monographie  que  j'ai  publiée  dans 
la  Science  sociale.  Je  me  souviendrai  toujours  du  pioblème  qui 
se  posa  alors  devant  moi.  D'un  coté ,  je  me  rendais  très  bien 
compte  que  mes  hôtes  pratiquaient  la  transmission  intégrale. 
Dans  toutes  les  Franches-Montagnes,  la  coutume  bien  établie 
était  de  laisser  l'habitation  et  les  prairies  d'herbes  à  faucher 
nécessaires  à  son  exploitation  à  l'un  des  enfants,  généralement 
au  cadet;  les  nombreux  papiers  de  famille  que  je  pus  parcourir 
attestaient  que  cette  pratique  était  séculaire.  Mais,  d'un  autre 
côté,  toutes  les  fois  que  je  voyais  une  habitation  qui  avait  bon 
aspect,  qui  se  dépouillait  de  son  vieux  toit  de  planches  pour  se 
couvrir  de  tuiles,  et  que  je  demandais  quelles  étaient  les  causes 
de  cette  prospérité,  on  me  répondait  invariablement  :  Un  tel, 
oh  !  il  peut  bien  réparer  son  habitation  et  acheter  des  prairies , 
il  a  un  frère ,  ou  il  a  une  sœur  en  service  ,  en  France.  —  Eh  bien? 
—  Cela  l'aide  beaucoup;  ce  frère  lui  a  laissé  sa  part  d'héritage 


60  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

et  lui  envoie  une  partie  de  ses  gages.  —  Pourquoi?  —  Mais  pour 
avoir  le  droit  de  revenir  habiter  un  jour  dans  la  maison  pater- 
nelle. Tel  était  le  but  de  tous  les  émigrants,  aller  gagner  quel- 
que argent  dans  les  villes,  puis  revenir  dans  la  montagne.  D'au- 
tres traits  s'ajoutaient  à  celui-là  et  dessinaient  peu  à  peu  l'image 
de  la  communauté  familiale.  Je  sentais  que  j'avais  devant  moi 
une  famille  qui  ne  ressemblait  en  rien  à  cette  famille-souche 
que  Le  Play  nous  a  si  merveilleusement  dépeinte  envahissant  le 
monde  et  établissant  ses  rejetons,  sans  esprit  de  retour,  dans 
les  contrées  les  plus  lointaines.  Plusieurs  fois  je  fus  tenté  de 
ranger  la  famille  des  paysans  du  Jura  bernois  parmi  les  familles 
patriarcales,  mais  je  finis  par  m'incliner  devant  l'autorité  de  la 
classification  de  Le  Play  :  cette  famille  pratiquait  la  transmission 
intégrale,  elle  devait  donc  prendre  place  parmi  les  familles- 
souches. 

MM.  Demolins  et  de  Rousiers  firent,  peu  après,  un  voyage  en 
Auvergne  ;  ils  se  rencontrèrent  en  face  du  même  fait,  et  se  po- 
sèrent la  même  question  :  dans  quelle  espèce  devrait-on  classer 
ha  famille  des  paysans  du  plateau  central  de  la  France? 

Ce  problème  restait  sans  solution ,  lorsque  3L  de  Rousiers 
partit  en  Amérique  pour  aller  faire  une  série  d'observations  qui 
devaient  nous  donner  ce  merveilleux  tableau  de  la  Vie  américaine . 
Aux  États-Unis,  cette  questioh  se  présentait  sous  un  nouvel  as- 
pect. 11  existait  là  un  peuple  hardi,  rempli  de  vie  et  d'initiative, 
faisant  ses  affaires  lui-même  et  les  faisant  bien,  envahissant  le 
Far- West,  mettant  en  culture  et  colonisant  d'immenses  régions; 
un  peuple,  en  un  mot,  qui  parcourait  merveilleusement  la  car- 
rière que  Le  Play  avait  assignée  à  la  famille-souche,  qui  en 
avait  toutes  les  qualités  et  toutes  les  aptitudes,  et  cependant  ce 
peuple  pratiquait  le  partage  égal  (1). 

C'était  bien  le  cas  de  dire  :  Cruelle  énigme;  fallait-il  rejeter 
de  la  terre  promise  de  la  famille-souche  les  Anglo-Saxons  des 
États-Unis,  pour  y  faire  entrer  les  Auvergnats!  Quels  soldats  on 
perdait,  pour  quelles  recrues! 

(1)  Non  pas  cependant  le  partage  forcé.  (Voir  la  Vie  Amcricaine,  et  la  Science  so- 
ciale, t.  IX,  p.  50G  et  507.) 


LA    CLASSIFICATION    DES    ESPÈCES    DE    LA    l'A.MlLLE.  fil 

Ce  sacrifice,  il  faut  l'avouer,  J.e  Play  n'avait  pas  hésité  à  le 
faire!  Dominé  par  sa  classification  et,  voyant  que  Jefierson  avait, 
sous  l'influence  des  idées  humanitaires  du  dix-huitième  siècle, 
introduit  le  partage  égal  en  Amérique,  il  avait  condamné  les 
Américains  du  Nord  à  tous  les  maux  de  la  famille  instable. 
«  Gomme  vous  le  faites  très  bien  entrevoir,  écrivait-il,  dans  sa 
lettre-préface,  à  M;  Claudio  Jannet,  les  États-Unis  contemporains 
semblent  marcher  vers  la  décadence  morale  avec  les  excitants 
que  fournit,  et  la  rapidité  que  comporte  un  grand  développement 
de  richesses  et  de  culture  intellectuelle...  Ne  restons  pas  impas- 
sibles devant  cette  décadence  d'une  grande  race  (1)  ».  Le  Play 
écrivait  cela  en  1875,  et  il  faut  se  rappeler,  pour  expliquer  son 
erreur,  qu'à  cette  époque,  pour  qui  n'étudiait  que  les  pouvoirs 
publics,  ce  jugement  pouvait  paraître  exact. 

Lorsque,  dans  les  sciences  d'observation,  on  se  trouve  en  face 
du  problème  qui  se  posait  devant  nous  après  ces  trois  enquêtes, 
dans  le  Jura  bernois,  en  Auvergne,  et  aux  États-Unis,  on  n'hé- 
site pas,  on  recommence  les  observations  en  s'efforçant  de  les 
faire  dans  des  conditions  plus  parfaites. 

Le  Play  avait  donné,  dans  V Organisation  de  la  Famille,  la  fa- 
mille Melouga  comme  le  type  de  la  famille-souche  ;  il  fallait,  au 
point  où  nous  en  étions,  refaire  son  observation  pour  en  contrôler 
l'exactitude. 

Par  un  heureux  hasard,  deux  excellents  esprits,  appartenant 
aux  deux  écoles  qui  se  réclament  de  Le  Play,  ont  refait  pres- 
que à  la  même  époque  la  monographie  de  la  famille  paysanne 
des  Pyrénées.  M.  Butel  a  observé  Une  famille  dans  la  vallée 
d'Ossau,  et  M.  Louis  Batcave  a  étudié  la  Constitution  de  la  fa- 
mille et  du  patrimoine  sous  le  for,  en  Béarn;  la  première  de  ces 
études  a  paru  dans  la  Science  sociale  (2);  la  seconde,  dans  la  Ré- 
forme sociale  (3). 

La  monographie  de  Le  Play  avait  été  faite  de  main  de  maître. 
Tous  les  faits  qu'il  avait  relevés,  MM.  Butel  et  Batcave  les  cons- 

(1)  Les  États-Unis  contemporains,  p.  XXI. 
(•2)  La  Science  sociale,  t.  XIII  et  XIV. 
(3)  La  Réforme  sociale,  t.  VI,  3'=  série. 


62  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

tatent  après  lui.  Comme  lui,  ils  constatent  la  transmission  inté- 
grale de  l'habitation  paternelle.  A  ce  trait,  on  devrait  recon- 
naître la  famille-souche  !  Et  cependant,  il  se  dégage  des  obser- 
vations recueillies  par  ces  Messieurs  la  même  sensation  que  l'on 
éprouve  en  lissant  la  monographie  de  Le  Play  :  ces  populations 
montagnardes  pratiquent,  tout  comme  la  race  anglo-saxonne, 
la  transmission  intégrale,  ...  et  il  n'est  pas  possible  de  renconti'er 
des  races  plus  dissemblables. 

Chez  ces  familles  pyrénéennes,  nous  dit  Le  Play,  «  une 
moitié  environ  de  chaque  génération  garde  le  célibat,  formant 
auprès  de  l'héritier  une  communauté  nombreuse  (1)  »  ;  et,  plus 
loin  :  ((  Voilà  les  biens  transmis  à  l'ainé,  mais  il  n'en  dispose  pas 
en  toute  propriété,  à  vrai  dire  il  n'en  a  que  l'usufruit  (2)  », 
M.  Batcave  va  plus  loin.  Après  avoir  constaté  que,  sous  le  for,  en 
Béarn,  «  l'ainé  succède  universellement  à  toute  l'hérédité  de 
ses  pères  et  mères,  sans  que  les  puinés  puissent  prétendre  plus 
qu'une  légitime  »,  il  ajoute,  s'appuyant  sur  l'autorité  de  M.  Fus- 
tcl  de  Coulanges  :  «  Dans  la  pensée  des  anciens  âges,  le  droit 
d'aînesse  impliquait  toujours  la  vie  commune  et  n'était  au  fond 
que  la  jouissance  des  biens  en  commun,  sous  la  prééminence  de 
l'aîné  (3)  ».  Inutile  d'ajouter  que  M.  Bu  tel  confirme  tous  ces 
traits. 

Eh  bien,  mettez  en  face  de  cette  comniunauté  familiale  la 
famille  anglo-saxonne  et  voyez  si  ces  deux  familles  se  ressem- 
blent. Cette  différence  avait  frappé  au  dernier  siècle  Arthur 
Young  :  «  Quelques-uns  des  hôtels  de  Paris,  dit-il,  sont  im- 
menses, par  l'habitude  des  familles  de  vivre  ensemble.  Quand  le 
fils  aîné  se  marie,  il  amène  sa  femme  dans  la  maison  de  son 
père,  il  y  a  un  appartement  tout  prêt  pour  eux;  si  une  fille  n'é- 
pouse pas  un  aîné,  son  mari  est  reçu  de  même  dans  la  famille, 
ce  qui  rend  la  table  très  animée...  En  Angleterre,  V échec  serait 
certain  dans  toutes  les  classes  de  la  société  (ï)  ».  Le  Play  a  noté 


(1)  L'Organisation  delà  Famille,  p.  187. 

{•i)  Ibid.,  p.  27'.i. 

<:})  La  lie  forme  sociale,  t.  VI,  p.  7-ii. 

(4)  Arthur  Young,  Voyage  en  France,  t.  I,  p.  36'.». 


LA    CLASSIFICATION    DKS    ESl'ÈCKS    l)H   LA    FAMlLLi:.  63 

le  môme  fait,  et  en  a  l'ait  im  grief  à  la  famille  anglaise  :  Que  nous 
voilà  loin  de  la  communauté  familiale  !  et  cependant  aux  Pyré- 
nées, comme  en  Angleterre,  on  pratique  la  transmission  intégrale. 

Le  Play  avait  relevé  un  autre  trait  chez  la  famille  Melouga  : 
«  Les  émigrants  de  ces  régions  répugnent  g-énéralement  à  se 
fixer  dans  les  pays  étrangers  et  ils  reviennent  avec  leur  fortune 
fonder  un  établissement  au  lieu  natal  (1)  ».  MM.  Butel  et  Bat- 
cave  confirment  pleinement  cette  observation.  «  L'Ossalois  émi- 
gré, non  pour  coloniser,  mais  pour  faire  fortune  et  revenir 
ensuite  au  pays.  Revenir  riche,  acheter  un  coin  de  terre  pour  y 
faire  bâtir  une  de  ces  maisons  qu'on  désigne  de  loin  en  loin  au 
visiteur  comme  la  maison  d'un  «  Américain  »,  et  finir  ses  jours 
dans  une  aisance  relative  :  voilà  le  rêve  (2)   ». 

Opposez  à  cette  émigration  l'émigration  anglo-saxonne,  écoutez 
seulement  Le  Play  s'écrier  :  «  Si  l'Angleterre,  malgré  ses  étroites  li- 
mites, envahit  une  grande  partie  du  monde,  c'est  que  ses  familles- 
souches  produisent  sur  leurs  diverses  domaines  d'innombrables 
rejetons  ;  c'est  que  ceux-ci,  formant  un  courant  continu  d'émi- 
gration, fournissent  à  toutes  les  mers  et  à  toutes  les  parties  de 
l'empire  britannique  des  marins,  des  marchands  et  des  co- 
lons (3)  !  » 

Décidément,  de  l'aveu  de  Le  Play,  rien  ne  ressemble  moins  à 
la  famille  anglo-saxonne  que  la  famille  pyrénéenne  !  Et  cepen- 
dant il  les  classe  toutes  les  deux  dans  la  même  espèce,  parce  que 
toutes  les  deux  pratiquent  la  transmission  intégrale  ! 

L'expérience  était  concluante,  la  classification  de  Le  Play  ne 
tenait  plus , 


IL 


Démontrer  qu'une  classification  est  inexacte,  et  nous  espérons 
l'avoir  fait,  c'est  rendre  à  la  science  un  service  signalé;  mais  il 

(1)  L'Organisation  de  la  Famille,  p.  37. 

(2)  Butel,  la  Science  sociale,  t.  XV,  p.  282  ;  voir  aussi  Bactave,  la  Reforme  sociale, 
t.  VI,  p.  744. 

(3)  La  Constitution  de  l'Angleterre,  1. 1,  p.  243. 


Oi  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

y  a  mieux.  Il  faut  à  cette  classification,  qui  s'en  va,  en  substituer 
une  nouvelle,  qui  tienne  compte  de  toutes  les  observations,  qui 
présente  tous  les  faits  dans  une  puissante  synthèse. 

Cette  nouvelle  classification  des  Espèces  de  la  Famille  a  été 
établie,  et  nous  entreprenons  de  l'exposer  aujourd'hui  au  public, 
avec  la  modestie  que  donne  l'exacte  conscience  de  la  difficulté 
d'une  pareille  tâche. 

En  faisant  du  mode  de  transmission  de  l'héritage  la  cause  dé- 
terminante et  la  raison  classifiante  des  Espèces  de  la  Famille, 
Le  Play  s'était  trompé.  Le  mode  de  transmission  de  l'héritage 
exerce,  je  m'empresse  de  le  reconnaître,  une  action  profonde 
sur  l'organisme  familial,  mais  il  n'est  en  réalité  qu'un  quel- 
conque des  éléments  qui  constituent  la  propriété. 

Le  système  de  Le  Play  abandonné,  par  quel  autre  le  rem- 
placer? 

Quand  un  observateur  se  trouve  en  face  de  l'ensemble  des 
groupements  qui  appartiennent  à  un  même  fait  social,  que  ce 
soient  les  groupements  du  travail,  ou  ceux  de  la  Propriété,  ou 
d'autres,  peu  importe,  si  cet  observateur  veut  déterminer  les 
Espèces  que  présentent  les  groupements  d'un  même  ordre,  il 
doit  rechercher  quel  est  le  fait  constitutif,  la  fonction  essentielle 
des  gToupemenIs  de  cet  ordre.  En  se  mettant  à  ce  point  de  vue, 
on  voit  les  Espèces  apparaître  d'elles-mêmes. 

Mettons-nous  en  face  du  groupement  familial  et  demandons- 
nous  quelle  est  sa  fonction  essentielle. 

Est-ce  de  transmettre  un  héritag"e?  Non^  cent  fois  non!  Qu'est- 
il  besoin  d'être  organisé  en  famille  pour  transmettre  un  héri- 
tage? et  combien  de  familles  bien  organisées  n'en  transmettent 
pas! 

La  fonction  essentielle,  la  cause  constituante  de  la  Famille 
c'est  :  L'éducation  des  jeunes  (jènérations. 

Tous  les  jours,  comme  l'a  si  justement  observé  Le  Play,  la 
société  subit  une  terrible  invasion  ;  une  multitude  de  petits  bar- 
bares naissent  de  tous  les  cùtés;  ils  auraient  bien  vite  fait  de 
bouleverser  toutes  choses,  si  on  n'y  mettait  bon  ordre. 

L'éducation   n'est  pas  seulement  nécessaire  pour  apprendre 


\.\    CLASSIFICATION    DKS   ESl'ÈCKS    DE    LA    l'AMILLi:.  63 

aux  enfants  à  jouir  du  Mode  d'Existence,  pour  les  mettre  à 
même  de  manger  et  de  s'iiabiller  tout  seuls;  son  but  est  de 
dresser  ces  enfants  à  entrer,  à  cadrer  dans  tous  les  groupe- 
ments que  les  générations  précédentes  ont  formés  pour  se  pro- 
curer des  Moyens  d'Existence,  pour  vivre  en  société. 

Ce  qui  rend  cette  opération  absolument  nécessaire ,  et  sin- 
gulièrement difficile ,  c'est  que  l'enfant  naît  dans  de  telles 
conditions  qu'il  se  refuse  naturellement  et  spontanément  à  toute 
action  commune  ;  il  ne  veut  entrer  dans  aucun  groupement,  pas 
plus  dans  ceux  de  l'atelier  que  dans  ceux  du  foyer;  il  répugne 
à  toute  combinaison  de  son  être  avec  l'être  d'autrui  ;  il  est 
insociable  (1).  Cette  tendance  native  que  l'on  rencontre  chez 
l'enfant,  —  le  fait  ne  saurait  être  trop  mis  en  lumière,  —  n'est 
pas  la  simple  manifestation  de  l'ignorance  où  il  est  des  lois  de 
la  société ,  comme  des  lois  de  la  physique  par  exemple  ;  c'est 
une  résistance  de  sa  volonté  à  se  soumettre  aux  lois  nécessaires 
à  toute  société,  lui  fussent-elles  connues.  Il  faut  donc  le  dresser 
à  vouloir  lui-même  autrement  qu'il  ne  voudrait  s'il  suivait  sa 
naturelle  inclination  ;  et  cette  opération  est  d'autant  plus  né- 
cessaire que  c'est  sur  ce  jeune  être  que  repose  la  continuité 
des  œuvres  humaines,  la  continuité  du  genre  humain. 

L'éducation,  telle  parait  être  exactement  la  fonction  essen- 
tielle de  la  Famille.  Dans  cette  œuvre  aucune  action  ne  peut 
remplacer  la  sienne. 

C'est  donc  à  ce  point  de  vue,  au  point  de  vue  de  l'éducation 
donnée  par  la  famille  aux  jeunes  générations,  qu'il  faut  se 
placer  pour  déterminer  les  Espèces  de  la  Famille. 

Remarquez  bien  que  cette  éducation  n'est  pas  une  éducation 
quelconque,  une  éducation  générale  dont  le  but  serait  de  faire 
de  chaque  enfant  un  citoyen  de  l'univers.  L'éducation  n'existe 
pas,  n'a  jamais  pu  exister  avec  un  pareil  but,  sauf  dans  les  son- 
ges creux  de  quelques  idéologues.  Chaque  famille  élève  ses 
enfants  d'api^ès  les  procédés  et  suivant  les  nécessités  du  milieu 
dont  elle  est  ;  elle  les  élève  pour  les  faire  entrer  et  les  faire  agir 

(1)  Darwin  et  Le  Play  ont  mis  merveilleusement  ce  lait  en  lumière. 

T.    XVII.  5 


06  LA    SClENCb:   SOCIALE. 

dans  les  organismes  sociaux  qui  existent  autour  d'elle;  elle  les 
façonne  pour  les  rendre  capables  de  faire  partie  de  ces  grou- 
pements du  Travail,  de  la  Propriété...  du  Patronage,  de  la  Re- 
ligion... de  la  Vie  publique,  que  les  Moyens  d'Existence  et  les 
influences  morales  constituent  d'une  façon  si  particulière  en 
chaque  endroit.  C'est  l'éducation  qui  donne  à  chaque  famille, 
partant  à  chaque  société,  sa  physionomie  particulière. 

Si  l'éducation  a  une  pareille  action  sociale,  si  elle  différencie 
les  familles  et  les  sociétés,  elle  devra,  dans  le  débat  qui  nous 
occupe,  nous  montrer  si  la  Famille  pyrénéenne  et  la  Famille 
anglo-saxonne  appartiennent  réellement  à  la  même  espèce 
sociale. 

Gomment  la  Famille  pyrénéenne  forme-t-elle  ses  enfants?  Po- 
sons mieux  la  question  :  comment  ses  Moyens  d'Existence  la  for- 
cent-t-ils  à  élever  ses  enfants  ! 

Sur  les  Pyrénées,  comme  sur  les  Alpes,  comme  dans  les  mon- 
tagnes du  Jura  et  les  monts  d'Auvergne,  le  sol  cultivable 
n'occupe  qu'une  faible  étendue  (1).  En  fait,  ces  hauts  plateaux 
intransformables  sont  couverts  d'immenses  pâturages  et  de 
forêts. 

Ces  pâturages  à  productions  spontanées,  ne  pouvant  nourrir 
qu'une  quantité  constante  de  bétail,  limitent  d'une  façon  très 
étroite  la  densité  de  la  population.  Sur  ces  montagnes,  chaque 
habitation  est  un  organisme  bien  constitué,  qui,  pour  fonction- 
ner d'une  façon  normale,  demande  un  certain  nombre  d'ani- 
maux domestiques,  et  de  prairies  à  faucher,  partant  un  certain 
nombre  de  personnes.  Si,  pour  une  cause  quelconque,  une  de 
ces  conditions,  qui  sont  harmoniques,  vient  à  manquer,  tout 
l'édifice  s'écroule.  Telle  est  la  donnée  du  problème,  telles  sont 
les  conditions  que  les  Moyens  d'Existence  imposent  à  chaque 
Famille. 

Que  vont  faire  ces  familles?  Élever  les  jeunes  générations  en 
leur  inspirant  le  respect  et  l'amour  de  cet  édifice  qui  les  aljrite  ; 
les  dresser  à  se  sacrifier  pour  lui.  Car  tout  le  monde  se  sacrifie 

[l]  Voir  Le  Play,  Monof^raphie  de  la  famille  Melouga.  Se  reporter  aussi  à  l'élude  de 
M.  Butel  sur  la  vallée  d'Ossau  et  à  la  mienne  sur  le  Jura  Ijernois. 


LA    CLASSIFICATION    DES    ESPÈCES    DE    LA    l'AMlLLi;.  (>7 

dans  CCS  familles  de  montagnards!  L'héritier  tout  le  premier, 
voyez  son  labeur  :  pendant  les  vingt- cinq  ans  que  dure  en 
moyenne  sa  situation  de  chef  de  famille,  il  devra,  nous  dit  Le 
Play,  établir  au  dehors  ses  frères  piiinés  et  les  aines  de  ses  en- 
fants; toutes  ses  épargnes  annuelles  y  passeront  (1).  Il  devra, 
de  plus,  conserver  auprès  de  lui  ceux  de  ses  frères  et  de  ses 
enfants  qui  préfèrent  le  célibat  à  l'éloignement  (2)  ;  ce  sera  à 
lui  de  faire  vivre  et  de  gouverner  cette  communauté.  Si  l'ainé 
hérite  du  bien  paternel,  il  n'en  devient  pas  souverain  proprié- 
taire, il  ne  le  possède,  lui  dit  la  coutume,  que  par  un  fidéicom- 
inis  perpétuel  :  «  aliénation  de  lâa  (du  foyer)  no  sera  valable  en 
deguna  sorta,  senz  necessitaz  conegudas  (3)  »  ;  le  voilà  averti! 

Les  cadets  se  sacrifient  moins  que  l'aîné,  mais  eux  aussi  se  sa- 
crifient. D'abord,  en  aucun  cas,  ils  ne  peuvent  réclamer  leur  part 
en  nature  :  avant  tout,  il  faut  assurer  la  permanence  de  l'habita- 
tion. Un  grand  nombre  y  demeurent  célibataires,  ce  sont  les 
ouncoiis,  les  tataa.  D'autres  émigrent;  suivant  l'ancienne  cou- 
tume, ils  ne  pouvaient  émig-rer  sans  le  consentement  de  l'aîné, 
qui  avait  le  droit  de  les  retenir  pour  le  service  de  riiabitation  (2). 
Une  fois  partis  de  leurs  montagnes,  que  vont-ils  faire  !  Ils  ne  vont 
pas  fonder  un  domaine  au  loin,  défricher  la  terre;  ils  vont  se 
mettre  en  service  dans  les  villes,  ils  s'embarquent  pour  la  RéjDU- 
blique  Argentine  et  s'engagent  comme  domestiques  dans  les 
fermes  d'élevage  (4).  Quand  ils  le  peuvent,  non  seulement  ils 
laissent  leur  légitime  A  leur  aîné,  mais  ils  envoient  encore  une 
partie  de  leurs  gages  pour  s'assurer  une  retraite  dans  leurs  vieux 
jours  au  foyer  paternel  (5).  S'ils  sont  plus  aventureux,  ils  pren- 
nent leur  dot,  la  font  valoir,  mais  avec  l'idée  bien  lixe  d'amasser 

(1)  VOrganïsalion  de  la  Famille,  p.  194. 

(•>)  ma.,  \\  184. 

(8)  For  nouveau,  cite  par  M.  L.  Bactave,  la  Réforme  sociale,  t  VI,  p.  744. 

(4)  La  Coutume  du  Lavedan,  par  M.  Cheysson,  dans  V Organisation  de  la  Famille _ 

(5)  C'esl  là  un  fait  bien  connu,  nous  n'avons  malheureusement  pas  de  statistique  sur 
ces  mouvements  de  la  population  pyrénéenne.  La  Suisse,  dont  les  populations  monta- 
gnardes se  trouvent  dans  les  mêmes  conditions  sociales,  publie  à  ce  sujet,  dans  son 
Annuaire  statistique  Ae  1892,  des  renseignements  fort  curieux  ;  l'immense  majorité  de 
ses  émigrants  vont  en  Amérique  où  ils  s'emploient  tous  sur  des  fermes  d'élevage;  voir 
pages  79  et  80. 


()8  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

une  petite  fortune  pour  revenir  se  construire  une  maisonnette  et 
finir  leurs  jours  dans  leurs  montagnes.  Lorsque,  par  hasard,  quel- 
ques-uns de  ces  émigrants  se  marient  et  s'établissent  à  l'étranger, 
comme  ils  n'ont  pas  pris  racine  dans  le  sol,  comme  ils  n'exer- 
cent que  des  métiers  urbains,  ou  ayant  trait  à  l'élevage,  ils  se 
fondent  immédiatement  dans  la  population  où  ils  ont  élu  domicile 
et  les  familles  qu'ils  créent  se  désorganisent  rapidement. 

Demandez-vous  maintenant  ce  qu'il  faut  mettre  dans  la  tête 
de  ces  gens-là  pour  les  amener  à  agir  comme  ils  le  font.  Dès  leur 
naissance,  ils  sont  pénétrés  de  l'esprit  communautaire,  l'autorité 
se  manifeste  à  eux  sous  la  forme  particulière  du  chef  de  la  com- 
munauté familiale,  des  élus  des  communautés  de  pâturage;  ils 
se  rendent  compte  que  la  communauté  est  leur  plus  ferme  soutien, 
ils  font  tout  au  monde  pour  y  demeurer,  et,  quand  ils  la  quittent, 
c'est  pour  y  rentrer  un  jour. 

Opposez  à  ce  type  de  famille  la  famille  anglo-saxonne,  et  voyez 
comme  ses  moyens  d'existence,  son  milieu  social,  lui  ont  donné  une 
autre  allure,  lui  ont  appris  à  élever  ses  enfants  autrement!  Ici  j'a- 
brège, les  faits  sont  trop  connus.  Reportez-vous  à  ce  magnifique 
tableau  de  la  société  anglaise  que  Taine  nous  a  laissé,  lisez  son 
cliapitresur  l'éducation.  Parcourez  n'importe  quel  chapitre  de 
la  Constitution  de  l Angleterre  de  Le  Play,  et  dites-moi  si  la  for- 
malionque  rx\nglais  reçoit  dans  sa  famille  ressemble  à  la  for- 
mation que  nos  montagnards  pyrénéens  reçoivent  dans  la  leur. 

En  Angleterre,  commeauxÉtats-Unis,  onne  dresse  pas  les  enfants 
à  se  sacrifier  à  la  permanence  du  foyer  paternel,  on  les  élève  avec 
l'idée  de  le  quitter  bientôt,  pour  toujours;  on  leur  montre  le 
Far-West  américain,  l'Australie,  la  Nouvelle-Zélande  comme  la 
terre  promise  où  ils  devront  s'établir  un  jour,  comme  le  domaine 
dont  ils  s'empareront  pour  le  cultiver  et  le  détenir  à  jamais.  Si 
l'un  des  enfants  reste  au  foyer,  hérite  du  domaine  ou  de  l'atelier 
paternel,  c'est  tout  simplement  parce  que  ce  foyer,  ce  domaine, 
cet  atelier,  en  valent  un  autre;  s'il  était  plus  avantageux  de  le 
lâcher,  ce  serait  vite  fait,  notre  héritier  partirait  comme  les 
autres.  C'est  là  le  phénomène  que  l'on  voit  se  produire  aux  Etats- 
Lnis;  à  l'heure  actuelle,  on  liquide  très  souvent  la  situation  pater- 


LA    CLASSIFICATION    DES    ESPÈCES    HE    LA    FAMILLE.  09 

nelle,  tout  simplement  parce  que,  la  plupart  du  temps,  il  y  a 
mieux  à  faire  ailleurs  ;  le  Far-West  appelle  tous  les  hommes  hardis  ; 
ce  foyer  qu'on  abandonne,  combien  de  fois  le  père  lui-même  Fa- 
t-il  déplacé,  Fa-t-il  liquidé  dans  sa  vie  (1)!  Quand  les  États-Unis 
seront  peuplés  comme  rAngleterre,  alors  le  foyer  et  l'atelier  pa- 
ternels en  vaudront  d'autres,  et  il  se  trouvera  certainement  un 
héritier  pour  les  prendre. 

En  résumé,  la  famille  anglo-saxonne  élève  ses  enfan  ts  à  regarder 
au  dehors,  à  ne  compter  que  sur  eux-mêmes;  chacun  pour  soi, 
telle  pourrait  être  sa  devise.  Elle  fait  des  hommes  qui  n'ont  qu'un 
but  :  être  chez  eux,  se  créer  un  domaine  au  loin  où  ils  s'établiront 
atout  jamais;  aussi  ses  rejetons  ont-ils  envahi  le  monde  et  le 
font-ils  anglais,  que  cela  nous  plaise  ou  non! 

La  famille  pyrénéenne,  au  contraire,  élève  ses  enfants  à  se  sa- 
crifier pour  la  conservation  de  l'habitation  paternelle;  tout  le 
monde  pour  le  foyer,  telle  est  sa  devise;  elle  fait  des  hommes 
qui,  pour  forts  et  robustes  qu'ils  soient,  n'ont  qu'un  désir,  de- 
meurer dans  leurs  montagnes  ;  et,  quand  la  nécessité  les  force  à  les 
quitter,  semblables  à  la  femme  de  Lot,  ils  retournent  toujours  la 
tête  et  ils  n'ont  qu'un  but,  revenir  au  pays.  C'est  là  l'histoire  des 
populations  des  Pyrénées,  des  Alpes,  du  Jura,  de  l'Auvergne... 
Montrez-moi  les  contrées  que  ces  races  ont  défrichées,  les  nations 
qu'elles  ont  fondées! 

Eh  bien,  quand  deux  organismes  familiaux  fabriquent  des 
produits  aussi  différents,  n'est-ce  pas  une  grave  erreur  que  de 
les  ranger  dans  la  même  espèce?  Ils  ont,  dites- vous,  le  même 
mode  successoral.  Est-ce  bien  sùrl  Observez  les  faits  de  plus  près. 

En  prenant  l'éducation  donnée  aux  jeunes  générations  comme 
cause  déterminante  des  espèces  de  la  famille,  la  lumière  se  fait,  et 
les  différents  types  de  famille  vont  se  distribuant  eux-mêmes  en 
des  espèces  bien  définies. 

Cette  première  expérience  étant,  je  l'espère,  concluante,  don- 
nons maintenant  la  classification  des  Espèces  de  la  Famille  que 
nous  proposons  de  substituer  à  celle  de  Le  Play. 

(1)  Voir  la  Vie  américaine,  1)Sly  M.  de  Bousiers. 


70  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

Au  point  de  vue  de  rÉducation,  toutes  les  familles  paraissent 
pouvoir  se  répartir,  actuellement,  en  quatre  grandes  espèces  ; 

La  Famille  patriarcale, 

La  Famille-souche,  ou  particulariste, 

La  Famille  quasi  patriarcale ,  ou  fausse  famille-souche, 

La  Famille  instable, 

La  Famille  patriarcale  rend  les  jeunes  générations  aptes  à 
demeurer  en  paix  sous  Tautorité  du  chef  de  famille,  les  habitue 
à  consacrer  tous  leurs  efforts  à  la  Communauté,  à  dépendre  en- 
tièrement d'elle.  Chez  elle,  l'individu  est  annihilé,  et  entièrement 
subordonné  aux  différents  groupements  de  la  vie  privée, 

La  Faynillc-soiiclic,  ou  particulariste  rend  les  jeunes  générations 
aptes  à  se  tirer  d'affeire  toutes  seules;  elle  forme  ses  enfants  à  être 
capables  de  s'établir  définitivement  sur  un  domaine,  elle  porte 
à  son  paroxysme  l'initiative  privée.  Grâce  à  elle,  la  valeur  de 
l'individu  est  amenée  à  son  plus  haut  degré,  il  est  l'organisateur 
et  le  maître  de  tous  les  groupements  de  la  vie  privée  et  de  la  vie 
publique  ;  c'est  le  triomphe  du  particulier  sur  l'État. 

La  Fainille  quasi  patriarcale,  ou  fausse  familh-souclie,  ainsi 
nommée  pour  marquer  ses  analogiesavec  les  espèces  précédentes, 
rend  les  jeunes  générations  capables  des  plus  grands  sacrifices 
pour  la  permanence  du  foyer  paternel;  elle  met  au  cœur  de  ses 
enfants  un  tel  amour  de  ce  foyer  et  de  la  vie  fraternelle,  qu'ils 
n'hésitent  pas  à  garderie  célibat  pour  vivre  en  communauté  sous 
l'autorité  de  l'héritier,  et  quand  la  nécessité  les  force  à  émigrer, 
ils  conservent  des  liens  avec  le  foyer  où  ils  placent  leurs  écono- 
Hdes  pour  y  revenir  unjour.  Chez  elle  l'initiative  de  l'individu  est 
un  peu  développée,  mais  il  reste  encore  subordonné  aux  groupe- 
ments de  la  vie  privée. 

La  Famille  instable  ne  rend  les  jeunes  générations  aptes  à  rien, 
quand  elle  ne  les  rend  pas  inaptes  à  tout.  Elle  élève  ses  enfants 
sans  savoir  développer  chez  eux  le  respect  de  l'autorité  et  de  la 
tradition,  comme  le  fait  la  famille  patriarcale  et  la  famille  quasi 
patriarcale,  sans  faire  naître  chez  eux  la  moindre  valeur  ori- 
ginale, la  moindre  idée  de  se  tirer  d'affaire  tout  seuls,  comme  le 
fait  la  famille  particulariste.  Chez  elle,  les  qualités  desubordina- 


LA    CLASSIFICATION    DES   ESl'KCES    DE    LA    FAMILLE.  71 

tion  et  d'initiative  sont  également  absentes,  et  l'individu  qui,  en 
réalité,  n'a  pas  été  élevé ^  qui  n'a  été  rendu  capable  de  rien,  est 
la  proie  désignée  de  l'État. 

Examinez,  maintenant,  le  système  successoral  que  pratique 
chacune  de  ces  Espèces  de  la  Famille,  et  dites-moi  s'il  suffit  pour 
les  expliquer,  pour  les  difTérencier  les  unes  des  autres. 

Je  suis  loin  de  ne  pas  reconnaître  l'importance  considérable 
qu'exerce  le  mode  de  transmission  de  l'héritage  sur  l'organisme 
familial  ;  il  peut  le  soutenir,  comme  il  peut  le  briser,  mais  il  ne 
suffit  pas  pour  l'expliquer,  ni  surtout  pour  le  classer,  A  vrai 
dire,  le  mode  de  transmission  de  l'héritage  n'est  que  l'une  quel- 
conque des  actions  qu'exercent  sur  la  famille  les  organismes  sociaux 
différents  d'elle;  il  manifeste  l'action  que  la  Propriété  a  sur  la 
constitution  de  la  Famille,  et  rien  de  plus. 

Notre  tâche  est  terminée,  mais  nous  nous  rendons  bien  compte 
de  ce  qu'elle  a  d'incomplet  et  d'inachevé.  Il  ne  suffit  pas  d'avoir 
dégagé  ces  quatre  Espèces  de  la  Famille,  elles  ne  sont  en  quelque 
sorte  que  les  étiquettes  de  quatre  grands  casiers  où  se  répartissent, 
pour  le  moment,  tous  les  types  de  la  Famille.  Il  faut  maintenant 
remplir  ces  casiers,  puis,  une  fois  remplis,  analyser  ce  qu'ils  con- 
tiennent. On  trouvera  ainsi  dans  chaque  espèce  bien  des  types 
différents,  et  on  constituera  les  variétés  de  chaque  espèce.  En 
faisant  ce  travail,  on  arrivera  certainement  à  trouver  des  inexacti- 
tudes dans  notre  classification  :  on  la  corrigera,  on  en  proposera 
une  meilleure.  Nous  le  souhaitons  bien  vivement.  C'est  la  loi  du 
progrès  dans  toutes  les  Sciences. 

Robert  Pinot. 


/ 


EN  ITALIE. 


III. 

D'ASSISE   A  ROME  (1). 

I. 

Quand  j'arrivai  à  Assise,  la  nuit  était  déjà  tombée  :  je  m'étais 
attardé  au  pied  de  la  colline,  à  l'église  Santa  Maria  degli  An- 
g-ioli.  J'eus  le  temps  d'aller  au  tombeau  de  sainte  Claire,  mais 
je  dus  remettre  au  jour  suivant  ma  visite  au  sanctuaire  de  saint 
François 

J'errai  donc,  un  peu  au  hasard,  dans  Assise,  en  attendant 
l'heure  du  diner,  et  je  fus  très  surpris  de  ne  pas  voir  dans  les 
rues  plus  de  monde  que  si  j'eusse  été  à  Pompéi.  Des  villes  où 
nous  sommes  passés,  il  n'en  est  pas  dont  la  décadence  soit  plus 
complète.  Celle-ci  n'^st  plus  qu'un  amas  de  masures  à  demi  rui- 
nées; des  misérables  les  habitent  :  ce  sont  les  successeurs  des 
riches  marchands  dont  le  père  de  François  Bernardone  (2)  était 
un  des  plus  puissants.  De  retour  à  l'auberge,  je  manifestai  à 
l'hôtelier  mon  étonnement  :  dans  des  quartiers  entiers,  ce  n'é- 
taient que  maisons  délabrées,  échoppes  vides;  dans  les  ruelles 
silencieuses  et  obscures,  on  n'apercevait  même  pas  un  de  ces 
enfants  déguenillés  qui  pullulent  dans  toute  l'Italie;  chacun 
avait-il  donc  fait  vœu  de  pauvreté   et   de  virginité  comme  le 


(1)  Voir  les  deux  livraisons  précédentes. 

(2)  François  d'Assise. 


k 


EN    ITALIE.  73 

grand  Saint?  J'appris  qu'il  n'y  avait  à  cela  d'autre  dévotion  en 
honneur  que  celle  de  quitter  le  pays,  par  suite  de  la  misère  et 
de  l'incapacité.  Des  17.000  Assisiens  que  mon  guide  indiquait, 
je  dus  me  ra])attre  à  V.OOO.  Les  autres  peu  à  peu  sont  partis, 
pour  le  Brésil,  pour  Buénos-Ayres,  laissant,  comme  de  simples 
touristes,  leurs  bardes  au  foyer.  Mais  que  deviendront-ils,  une 
fois  en  Amérique?  Pauvres  ils  se  sont  embarqués,  pauvres  ils 
mourront  là-bas.  Ces  émigrants  ne  sont  pas  une  jeunesse  éner- 
gique, instruite,  en  quête  de  fortune;  ils  n'ont  pas  souci  de 
s'élever  par  l'effort  d'un  travail  intelligent  et  incessant;  ce  sont 
des  malheureux  abattus,  sans  autre  ambition  que  de  gagner  leur 
morceau  de  pain  quotidien  dans  quelque  métier  inférieur,  dont 
personne  ne  veut.  Edmond  de  Amicis  nous  a  décrit  ces  foules, 
sorte  de  bétail  exténué,  que  l'on  entasse  dans  la  cale  des  navires  de 
Gènes,  de  Livourne,  ou  de  Naples.  Des  familles  entières  fuient  le 
foyer  où  l'on  meurt  de  faim  :  c'est  ainsi  que  la  tribu  patriarcale 
abandonne  la  steppe,  quand  il  n'y  a  plus  d'herbe  pour  le  trou- 
peau nourricier.  Mais  qui  songe  parmi  eux  à  se  créer  une  posi- 
tion avec  ses  propres  ressources,  seul,  sans  s'appuyer  sur  les 
autres?  Y  en  a-t-il  un  qui  espère  être  jamais  le  maître  d'une 
usine,  d'une  ferme,  d'un  établissement  quelconque?  Où,  du  reste, 
auraient-ils  pris  de  telles  idées?  Chez  eux,  les  riches,  non 
seulement  ne  travaillent  pas,  mais  ne  font  pas  travailler,  préfé- 
rant leurs  maigres  rentes,  ou  un  traitement  chétif,  à  un  gain  con- 
sidérable, mais  aléatoire.  Aussi  est-ce,  dans  toute  la  force  du 
terme,  une  émigration  pauvre  :  gens  pauvres  et  pauvres  gens. 
Ces  malheureux  vont  se  mettre  dans  les  mains  d'entrepreneurs 
qui  les  embauchent  et  qui  les  embarquent,  souvent  pour  une 
destination  inconnue.  «  Ils  sont  recrutés  par  des  agents  dans  les 
campagnes;  ils  signent  un  contrat  en  blanc  dont  ils  n'appren- 
nent les  conditions  qu'une  fois  débarqués  en  Amérique C'est 

en  masse  qu'ils  désertent  leur  pays  transformé  en  solitude.  Il 
y  a  des  localités  où  l'exode  a  été  complet.  Ce  sont  des  villages 
entiers  qui  se  sont  dépeuplés...  Quelle  pitié  ces  pauvres  gens 
inspirent,  quand  l'on  songe  combien  d'entre  eux  ont,  dans  leur 
poche,  des  contrats  ruineux,  imposés  par  des  accapareurs  qui 


/4  .    LA    SCIENCE    SOCIALE. 

flairent  le  désespoir  dans  les  chaumières  et  qui  l'achètent;  quand 
l'on  songe  combien  seront  saisis  à  l'arrivée  par  d'autres  exploi- 
teurs, seront  tyranniquement  exploités  pendant  des  années!  Com- 
bien d'autres,  peut-être,  portent  déjà  dans  leur  corps  le  germe 
d'une  maladie  qui  les  tuera  dans  le  Nouveau  Monde  (1)!  » 

Ils  sont  pourtant  vigoureux,  la  plupart  de  ces  Italiens;  ils  sont 
sobres  :  ne  se  contentent-ils  pas  de  quelques  légumes,  d'un  peu 
de  pain  noir  et  d'eau  claire?  Ils  travaillent  avec  ardeur,  quand  ils 
ont  du  travail  ;  ils  économisent  sur  leurs  modiques  salaires,  pour 
envoyer  quelque  secours  à  ceux  qui  sont  demeurés  au  pays.  Que 
leur  manque-t-il  donc  pour  réussir,  à  ces  laborieux,  à  ces  gens 
sobres  et  économes?  Ni  l'art  pastoral,  ni  la  cueillette  des  fruits, 
ni  même  le  commerce  ne  leur  ont  appris  ce  qu'un  homme  livré  à 
lui-même,  laissé  à  lui  seul,  peut  au  perfectionnement  de  la  vie. 

Ces  émigrants,  destinés  à  rester  toute  leur  vie  des  manouvriers, 
des  maçons,  des  joueurs  d'orgue  de  Barbarie,  des  mendiants, 
vont,  dans  le  Nouveau  Monde,  se  trouver  en  contact  et  aux  prises 
avec  un  autre  flot  d'émigrants  doués,  tout  au  contraire,  d'une 
singulière  aptitude  à  s'élever  à  travers  toutes  les  conditions  :  et 
ceux-là  ne  s'enroutent  pas  en  bande  à  la  merci  d'exploiteurs. 
Qu'était-ce  que  Franklin?  Un  menuisier  d'abord,  un  correcteur 
d'imprimerie  ensuite,  qui  se  fit,  seul,  publiciste,  savant  et  grand 
politique.  Et  le  Président  actuel  des  États-Unis,  Cleveland?  Jeune, 
il  entra  dans  une  épicerie  pour  faire  les  courses,  et,  le  soir,  une 
fois  chez  hii,  seul,  dans  sa  mansarde,  il  étudiait  le  grec,  le 
latin,  les  mathématiques.  Le  gouverneur  de  la  Nouvelle-Zé- 
lande, lord  Glascow,ne  racontait-il  pas,  l'année  dernière,  dans 
un  discours  de  distribution  de  prix  à  Wellington,  «  qu'il  avait 
dû  s'engager  comme  mousse  à  l'âge  de  treize  ans  et  qu'il  lui 
avait  fallu  apprendre,  seul,  tout  ce  qu'il  savait  »!  Est-il  besoin 
de  rappeler  le  souvenir  du  milliardaire  Jay  Gould ,  «  que  son 
père,  envoya  seul,  chercher  fortune,  avec  un  vêtement  de  rechange 
et  deux  shellings,  en  lui  disant  :  Tire-toi  d'atfaire  comme  tu 
pourras  »?  A  vingt-cinq  ans,  il  avait  déjà  gagné  500.000  francs. 

(1)  De  Ainicis,  Sull'  Occano. 


I^N    ITALli:.  /O 

Si  jamais  pareille  aubaine  arrivait  à  un  Italien,  certes,  il  bor- 
nerait là  son  ambition;  assuré  d'avoir  du  macaroni  jusqu'à  la 
fin  de  ses  jours,  il  retournerait  aussitôt  dans  sa  chère  Italie, 
qu'il  a  quittée,  chassé  par  la  misère,  mais  emportant  le  secret  es- 
poir d"y  revenir  un  jour  avec  un  petit  pécule.  Décidément,  ces 
deux  types  d'émigrants  n'ont  pas  été  formés  à  la  même  école. 
Leur  éducation  ne  leur  a  pas  présenté  de  la  même  manière  les 
visées  et  les  procédés  de  l'existence.  Le  contraste  est  grand  et 
singulièrement  suggestif.  Combien  ce  rapprochement  de  peuple 
à  peuple  n'éclaire-t-il  pas,  pour  nous,  la  science  de  la  vie?  Et 
combien  ne  renseigne-t-il  pas  sur  l'avenir  comparatif  des  deux 
races? 

Mais  ce  que  les  Anglo-Saxons  n'ont  pas  eu,  ce  qu'ils  ne  pouvaient 
avoir,  c'est  un  saint  François  :  je  vais  le  faire  comprendre. 

Au  milieu  des  ruines  et  du  silence  d'Assise,  l'ombre  du  doux 
François  Bernardone  semble  partout  présente  ;  ici,  c'est  la  Por- 
tioucule  où  il  aimait  à  prier;  là,  c'est  la  chapelle  bâtie  à  l'en- 
droit même  où  eut  lieu,  dit-on,  le  miracle  des  roses;  plus  haut, 
c'est  son  tombeau  dans  une  crypte  profoiide  qu'abritent  deux 
églises  superposées,  où  Cimabué,  Giotto,  Simone  Memmio  ont 
peint  l'histoire  du  «  Poverello  ».  Voici  sa  maison,  voici  la  cage 
d'escalier  qui  fut  sa  prison,  voici  la  demeure  où  sainte  Claire, 
émule  du  saint,  s'ensevelit  dans  la  retraite.  Comme  la  grande 
sainte  Catherine  de  Sienne,  qui  couchait  sur  une  dalle  nue  et 
portait  sur  son  front  une  couronne  de  fer  garnie  d'épines,  Claire 
étonna  le  monde  par  ses  austérités.  Sa  vie,  cloitrée,  n'eut  pas, 
dans  l'histoire,  le  retentissement  de  celle  de  Catherine,  que  des 
succès  diplomatiques  illustrèrent;  mais  Claire  réussit  à  fonder 
un  Ordre,  qui,  malgré  les  rigueurs  de  sa  règle,  a  déjà  sept  siècles 
d'existence.  N'est-il  pas  étonnant  que  ce  peuple  italien,  si  adonné 
au  plaisir,  si  insouciant,  héritier  direct  du  paganisme  de  l'anti- 
quité, ait  enfanté  des  hommes  et  des  femmes  dont  l'énergie,  la 
volonté,  l'esprit  de  renoncement  n'ont  pas  connu  de  bornes?  Au 
douzième  et  au  treizième  siècle,  les  Romains  chassaient  à  coups  de 
pierres  les  souverains  pontifes;  le  cadavre  du  pape  Formose  était 
exhumé  et  jeté  au  Tibre;  les  moines  de  Facfa  soutenaient  l'Em- 


76  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

pereur  Henri  IV  contrtî  Grégoire  VII;  Venise  voyait,  dans  la  foi  et 
la  naïveté  des  Croisés  d'Occident,  l'occasion  de  bonnes  opérations 
commerciales  (1);  les  «  clerici  vagantes  »,  parodiant  les  paroles 
de  la  messe,  chantaient  :  hilroibo  ad  altare  Bacchi,  ad  deum 
qui  lœtificat  cor  Itoininis;  Frédéric  II  enfin,  roi  de  Naples  et 
Empereur,  moitié  athée,  moitié  niahométan,  déclarait  que  le 
successeur  de  Pierre  «  n'avait  le  droit  d'exercer  contre  les  sou- 
verains aucune  rigueur  même  pour  causes  légitimes  ».  Et  c'est 
à  cette  même  époque  que  le  bienheureux  Joachim  de  Flore,  saint 
François  et  sainte  Claire,  Jean  de  Parme,  Fra  Salimbeue,  saint 
Antoinede  Padoue  (•2),'Jacopone  de  Todi,  saint  Célestin,  se  dres- 
saient, comme  des  lys  éclatants  de  blancheur,  au-dessus  de  la 
corruption  du  siècle  !  Et  leur  popularité  était  immense  !  Comment 
le  même  milieu  social  a-t-il  pu  se  prêter,  au  même  moment,  à 
deux  produits  si  différents?  Comment  expliquer  cette  contradic- 
tion? 

La  contradiction  est  plus  apparente  que  réelle.  Saint  François, 
—  pour  nous  en  tenir  à  son  exemple,  le  plus  éclatant  de  tous,  — 
est  bien,  en  vérité,  «  un  Méridional,  un  poète,  ami  du  mouvement 
et  de  la  lumière,  à  qui  la  tristesse  est  inconnue  et  que  jamais 
une  pensée  amère  n'inquiéta.  Il  faut  se  l'imaginer  tel  que  ses 
premiers  disciples  l'ont  dépeint,  avec  sa  figure  fine  et  souriante, 
ses  lèvres  vermeilles,  ses  yeux  noirs  et  étincelants,  sa  taille 
délicate,  sa  démarche  leste,  et  non  point  avec  le  visage  émacié 
et  la  mine  lugubre  qu'ont  inventés  sans  aucun  doute  les  artis- 
tes espagnols  »  (3).  Avant  tout,  il  recommande  la  pauvreté  et 
l'obéissance.  La  pauvreté  :  «  Allez,  ne  portez  ni  or,  ni  argent, 
ni  monnaie  dans  votre  bourse,  ni  sac,  ni  deux  vêtements,  ni 
souliers,  ni  bâton.  »  Qui  ne  sent  avec  quelle  faveur  seront  ac- 
cueillis de  pareils  préceptes  dans  un  pays  tout  d'instinct  com- 
munautaire? à  de  tels  accents,  l'esprit  de  communisme  se  ré- 
veille; plus  de  propriété  individuelle,  tout  est  mis  en  commun. 
«  De  leurs  bréviaires,  de  leurs  pauvres  meubles,  des  ustensiles 

(1)  Siamo  Veniziani  poi  Chrisliani ,  «  Vénitiens  d'abord,  chrétiens  ensuite  ». 

(2)  Saint  Antoine  de  Padoue  était  d'origine  portugaise. 

(3)  Gebhart,  l' Italie  mystique. 


E\    ITALIE.  77 

familiers,  ils  n'ont,  suivant  un  bref  de  Grégoire  IX,  que  /'tisiifntù 
et  non  la  propriété  »  (1).  Et  dans  un  élan  vers  Dieu,  François 
s'écrie  :  «  0  très  pauvre  Jésus,  faites  que  le  signe  distinctif  de 
mes  fils  soit  de  ne  jamais  posséder  rien  en  propre  sous  le  so- 
leil et  de  n'avoir  d'autre  patrimoine  que  la  mendicité  I  »  Des 
communautaires,  des  mendiants,  voilà  bien  de  quoi  réjouir  l'âme 
de  cette  race  d'hommes  dont  nous  avons  vu  tout  à  l'heure  les 
naturelles  tendances.  Cela  nous  parait  dur,  à  nous  autres,  d'être 
des  mendiants;  mais,  en  Italie,  les  enfants  tendent  la  main  au 
riche  voyageur  avant  même  de  savoir  marcher.  A  Rome,  il 
m'est  arrivé  de  requérir  quelque  renseignement  d'un  artisan, 
d'un  forgeron,  d'un  savetier  :  ces  gens,  qui  ont  un  métier,  ré- 
clamaient quelque  piécette  pour  m'avoir  tout  simplement  in- 
diqué mon  chemin.  On  rencontre  aussi  des  hommes  bien  mis, 
qui  lient  facilement  conversation  et  qui  ne  manquent  pas, 
avant  de  se  retirer,  de  vous  exposer  leur  misère  et  de  vous 
prier  d'être  assez  bon  pour  leur  accorder  quelque  secours,  si 
petit  soit-il.  Je  citerais  mille  exemples  semblables,  qui  aide- 
raient à  expliquer  pourquoi  Franciscains  et  Capucins  prospérè- 
rent si  rapidement  dans  les  diverses  régions  de  la  Péninsule. 
La  deuxième  règle  était  l'obéissance  :  «  Obéir  humblement, 
enseigne  François  à  Fra  Egidio,  cela  vaut  mieux  que  de  con- 
verser avec  les  anges.  »  Si  la  soumission  absolue  est  pénible  à 
ceux  qui  aiment  à  marcher  d'eux-mêmes,  il  n'est  pas,  en  revanche, 
de  joug  plus  léger  pour  qui  a  des  sentiments  tout  opposés.  La 
liberté,  l'initiative  individuelle  sont  choses  inconnues  aux  Ita- 
liens. Parlez-leur  d'être  fonctionnaires,  soldats,  moines,  vous 
serez  accueilh  favorablement,  car,  là,  on  ne  court  pas  les  hasards, 
le  pain  quotidien  est  assuré  par  l'État  ou  la  Communauté, 
l'emploi  du  temps  est  réglé  d'avance,  et  on  n'a,  pour  l'existence, 
à  se  soucier  de  rien.  N'est-il  pas  vrai  que  les  esprits  de  cette 
nature  sont  plus  spontanément  disposés  que  d'autres  à  laisser 
retentir  en  eux  le  plein  écho  cette  parole  :  «  Obéir  humblement, 
cela  vaut  mieux  que  de  converser  avec  les  anges  »  ? 

(1)  Gebhart,    l'Italie  mystique. 


78  LA    SCIKNCE  SOCIALE. 

Voyez  encore  comme  s'harmonisent  bien,  avec  le  cadre  préé- 
tabli de  leur  vie,  les  consolations  que  leur  dépeint  le  Saint  en 
des  traits  si  persuasifs  :  «  Frère  Léon,  sais-tu  quelle  est,  pour 
les  Frères  Mineurs,  la  joie  parfaite?  Ce  n'est  pas  de  posséder 
toutes  les  langues,  sciences  et  Ecritures,  et  de  prophétiser  et  de 
connaître  les  étoiles,  la  vertu  des  plantes  et  des  eaux,  de  con- 
vertir les  infidèles.  —  Qu'est-ce  donc,  Père,  dit  Léon,  que  la  joie 
parfaite?  »  Et  François  lui  répond,  que,  lorsqu'ils  arriveront  au 
couvent,  boueux,  mouillés,  mourant  de  faim,  méconnaissables, 
et  que  le  frère  portier  refusera  de  les  recevoir,  les  prenant  pour 
des  voleurs,  ce  sera  alors  vraiment  la  joie  parfaite,  s'ils  suppor- 
tent avec  gaieté  toutes  ces  tribulations  pour  l'amour  du  bien- 
aimé  Jésus  (1).  Un  jour,  il  interpella  un  novice  en  ces  termes  : 
«  Mon  frère,  pourquoi  cette  figure  triste?  As-tu  commis  quelque 
péché?  cela  ne  regarde  que  Dieu  et  toi.  Va  prier.  Mais,  devant 
moi  et  devant  tes  frères,  aie  toujours  une  mine  saintement 
joyeuse;  car  il  ne  convient  pas,  quand  on  est  au  service  de 
Dieu,  de  montrer  un  air  maussade  et  renfrogné.  »  Son  cœur  est 
embrasé  par  l'amour  :  «  L'amour  m'a  mis  dans  la  fournaise, 
il  m'a  mis  dans  la  fournaise  d'amour.  »  Il  aime  toutes  les  créa- 
tures; l'homme  ne  mérite  pas  seul  son  affection,  il  appelle  les 
hirondelles  ses  chères  sœurs  et  il  prêche  les  petits  oiseaux  : 
«  Louez  toujours  et  partout  votre  Créateur,  qui  vous  a  donné 
l'air  du  ciel  pour  royaume,  les  rivières  et  les  sources  pour  vous 
désaltérer,  les  montagnes  et  les  vallées  pour  refuge  et  qui  vous 
donne  de  chauds  vêtements  pour  vous  et  vos  petits  (2).  » 

Mais  à  quoi  bon  multiplier  les  citations?  celles-ci  suffisent  pour 
nous  fixer  sur  le  caractère  de  cet  enfant  de  l'Ombrie  si  sympa- 
thique à  sa  race.  C'est  à  la  faveur  de  cette  conformité  de  sen- 
timents avec  ses  concitoyens  qu'il  entendit,  pendant  tout  son 
apostolat,  résonner  à  ses  oreilles  un  alléluia  ininterrompu  :  ce 
fut,  par  le  côté  humain,  la  raison  du  triomphe  enthousiaste  que 
lui  fit  cette  société  italienne,  assez  peu  fervente  pourtant. 

Le  rêve  poétique,    l'amour,    l'obéissance,    le  renoncement  à 

(1)  Fioretti. 

(2)  Gebhait,  l'Italie  mystique. 


KN    ITALIE.  7Î> 

toute  propriété  individuelle,  eu  fallait-il  davantage  pour  en- 
chanter ces  petits-fils  de  communautaires?  Encore  aujourd'hui, 
n'appartiennent-elles  pas  bien  plus  au  public  qu'à  leur  proprié- 
taire, ces  galeries  des  Borghèse,  des  Ludovisi,  des  Barberini,  des 
Sciarra,  des  Doria,  des  Torlonia,  qu'il  est  interdit  de  vendre?  Et 
cette  villa  des  Borghèse,  que  ceux-ci  sont  obligés  d'ouvrir  au 
public  de  Rome  !  Les  palais  eux-mêmes  ne  sont-ils  pas  des  biens 
indivis,  où  habitent  ensemble  les  frères  et  les  sœurs,  même 
mariés?  Ce  ne  sont  pas  les  demeures  du  Signer  un  tel,  mais  de 
la  famille  Colonna,  de  la  famille  Pamphili. 

Aussi  la  semence  que  jetait  à  pleines  mains  saint  François 
germa-t-elle  vite.  «  Il  n'y  eut  jamais  de  prédication  plus  po- 
pulaire... Quand  il  entre  dans  une  ville,  tous  les  habitants  cou- 
rent à  sa  rencontre.  A  Bologne,  la  grande  place  communale  est 
trop  étroite  pour  le  concours  des  fidèles...  A  Borgo-San-Don- 
nino,  il  s'évanouit,  à  demi  étouffé,  dans  les  bras  de  ses  adora- 
teurs; à  Gaète,  il  est  forcé  de  se  réfugier  sur  une  barque,  afin 
de  mettre  la  mer  entre  lui  et  la  multitude  »  (1). 

François  à  peine  mort,  son  successeur,  Élie  de  Cortone,  voulut 
apporter  des  tempéraments  à  cette  règle  d'absolue  pauvreté  : 
mais  Antoine  de  Padoue,  soutenu  par  l'opinion  publique,  l'em- 
porta, et  les  Franciscains  demeurèrent  pauvres.  Le  pape  excom- 
munia Élie,  et  Antoine  est  demeuré  un  des  saints  italiens  les 
plus  honorés.  Celui-ci,  pourtant,  était,  à  l'occasion,  aussi  dur 
pour  ses  contemporains  que  le  sera  Savonarole  :  «  Nos  gras 
chanoines,  s'écrie-t-il,  croient  être  quittes  envers  Dieu  s'ils 
chantent  d'une  voix  claire,  au  chœur,  un  alléluia  ou  un  répons... 
Le  Carmel  est  envahi  par  les  ronces  du  désert,  car  les  clercs  ne 
portent  plus  de  fruits...  Les  démons  suspendront  à  la  fumée 
infernale  la  chair  des  mauvais  prélats,  où  elle  attendra  un  in- 
cendie plus  cruel,  les  chaudières  ardentes  dont  parle  l'Écriture, 
c'est-à-dire  l'enfer,  le  lieu  de  l'anathème,  du  deuil  et  de  l'inef- 
fable douleur...  »  Jean  de  Parme,  élu  Général  en  12^8,  fut  à 
son  tour  acclamé  comme  ses  prédécesseurs.    Les  imaginations 

(1)  Gebhart,  l'Italie  mystique. 


80  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

s'exaltèrent  de  plus  en  plus.  En  1260,  les  Flagellants  étaient 
Innombrables  à  Gènes  et  en  Provence.  Sainte  Douceline  étonne 
Marseille  :  «  Elle  ne  pouvait  ouïr  parler  de  Dieu,  de  Notre-Dame, 
de  saint  François,  qu'elle  ne  fût  prise  aussitôt  d'une  extase  (1)  ». 
L'étincelle  qu'avait  allumée  le  suave  prédicateur  d'Assise  était 
tombée  sur  un  foyer  si  prompt  à  s'embraser,  que  le  Saint-Siège 
gardien  de  l'intégrité  du  dogme,  dut  intervenir  pour  ramener 
dans  la  vraie  voie  ces  esprits  méridionaux  qui  n'avaient  pas 
tardé  à  s'égarer.  Le  livre  de  Gérard  de  San  Donnino,  disciple 
de  Jean  de  Parme,  fut  condamné  en  cour  de  Rome  et  brûlé  à 
Paris  au  parvis  Notre-Dame,  après  avoir  été  condamné  égale- 
ment par  l'Université,  qui  «  représentait,  d'une  certaine  façon, 
l'esprit  pratique  et  mesuré  de  la  France  (2).  »  Mais  voici  les 
Flagellants  qui,  nus,  se  frappent  en  parcourant  les  rues  de  Rome; 
les((  Apostoli  »,  qui  pratiquent  «  le  communisme  à  outrance  »  (3). 
Jacopone  de  Todi  s'enduisait  le  corps  de  poix;  puis,  après  s'être 
roulé  dans  des  plumes,  il  sortait  ainsi  et  se  promenait;  par 
l'ordre  de  Boniface  VIII,  il  fut  enfermé  à  Palestrine  ;  mais,  quand 
il  mourut,  on  vit  reparaître  sur  sa  tombe  l'enthousiasme  reli- 
gieux par  lequel  le  petit  peuple  avait  salué  jadis  la  morl  de 
François  d'Assise  »   (V). 

J'ai  essayé,  par  cette  accumulation  de  faits,  de  montrer  quelle 
conformité  de  sentiments  unissait  François  et  les  Italiens.  Ceux-ci 
exagérèrent  jusqu'à  la  folie  les  préceptes  du  saint.  Il  avait  prêché 
la  pauvreté ,  le  renoncement  à  toute  propriété  particulière  ,  et  les 
«  Apostoli  »  voulaient  le  communisme  le  plus  absolu.  Mais  il 
avait  dit  que  l'amour  et  la  joie  de  l'âme  étaient  les  bases  de  la 
religion,  et  aussitôt  ces  Italiens ,  ardents  et  gais,  avaient  senti 
leur  cœur  s'enflammer.  Voilà  dans  quelles  conditions  harmoni- 
ques entre  la  grâce  et  la  nature  une  foule  si  nombreuse  se  pressa 
sous  le  manteau  de  saint  François  ;  voilà  comment  une  règle ,  qui 
nous  paraît  si  sévère ,  se  trouvait  pourtant  en  rapport  avec  les 


(1)  Vie  de  sainte  Douceline,  par  l'abbé  Aubancl. 

(2)  Gebhart,  l  Italie  mystique. 

(3)  Ibid. 

(4)  Ibid. 


EN    ITALIE.  81 

plus    secrets    instincts   des    contemporains    du    sceptique   Fré- 
déric II  (1). 

Aujourd'hui,  François  dort  dans  sa  crypte  d'Assise.  La  basi- 
lique qui  s'élève  sur  son  toinl)eau  a  été  sécularisée  et  les  moines 
qui  le  gardaient  ont  dû  partir  :  ils  se  sont  réfugiés  autour  de 
Sainte-Marie  des  Anges,  et  la  dalle  qui  pèse  sur  les  cendres  du 
saiat  ne  résonne  plus  que  rarement  sous  les  pas  religieux  des 
pèlerins.  Quelques  artistes  viennent  étudier  les  fresques  à  demi 
effacées  des  primitifs  toscans ,  et  les  touristes,  à  l'allure  pressée , 
descendent  rapidement  de  l'église  supérieure ,  éblouissante  de 
clartés,  à  l'église  inférieure,  basse  et  ténébreuse ,  puis  à  la  cha- 
pelle souterraine  dont  l'obscurité  n'est  percée  que  par  les  lueurs 
vacillantes  des  lampes  sacrées...  Qui  pourrait  bien  dire  l'avenir 
de  la  moderne  Italie? 

Le  bruit  des  cascades  et  des  usines  de  Terni  nous  arrache  à  la 
solitude  et  au  silence  d'x\ssise.  Des  cheminées,  des  fabriques,  de 
l'électricité ,  de  la  fumée  noire ,  nous  sommes  donc  bien  dans  le 
siècle  de  la  houille  et  de  la  vapeur.  Pise,  Florence,  Sienne,  Pé- 
rouse  auraient  pu  nous  le  faire  oublier.  Terni  n'est  pas  perché 
sur  le  sommet  d'une  montagne  comme  tous  les  villages  que  nous 
avons  aperçus  par  la  portière  de  notre  wagon;  la  ville  s'étend  à 
plat  au  milieu  d'une  plaine  fertile  et  cultivée.  Il  y  a  une  heure  de 
marche  d'ici  à  la  colline  la  plus  voisine ,  d'où  se  précipitent ,  de 
deux  cents  mètres  de  haut,  les  ondes  écumantes  du  Velino  :  aussi 
l'eau  et  la  force  motrice  sont-elles  en  abondance  à  Terni.  Ce  spec- 
tacle démentirait-il  ce  que  la  vue  d'Assise  nous  a  appris  de 
l'Italie?  Non  ;  car  n'allez  pas  croire  que  ce  soient  des  particuliers 
qui  emploient  cette  force.  Ces  scieries  sont  la  propriété  de  l'État  ; 
quant  à  une  autre  grande  manufacture  qu'on  aperçoit  là,  elle  est 

(1)  U  y  aurait  une  étude,  à  la  fois  sociale  et  religieuse ,  bien  intéressante,  à  faire  sur 
les  traits  communs  aux  saints  tfune  inème  race  et  d'une  même  époque  de  la  race.  On 
y  verrait  que  la  sainteté  elle-même,  comme  tout  ce  qui  agit  sur  l'homme  et  par 
l'homme,  est  modifiée,  dans  ses  formes,  dans  sa  manière  d'être,  par  les  conditions  so- 
ciales au  milieu  desquelles  elle  se  produit.  On  y  verrait  que.  pour  grands  et  excellents 
que  soient  les  saints  d'un  pays  ou  dune  époque,  ils  laissent  toujours  à  côté  deux  et 
après  eux  des  voies  nouvelles  à  parcourir. 

T.    XVll.  6 


82  LA     SCIENCE    SOCIALE. 

plus  officielle  encore  :  on  y  fond  des  fusils  et  des  canons.  Les  villes 
industrielles  de  l'Italie  demeurent,  on  le  voit,  bien  en  arrière  de 
Roubaix,  Liège,  Manchester,  Philadelphie,  Pittsburg.  Exploiter  les 
riches  étrangers,  sous  prétexte  de  les  guider  dans  leurs  excursions, 
les  conduire  en  voiture  aux  sites  pittoresques,  leur  faire  payer 
fort  cher  une  nourriture  peu  satisfaisante,  tel  est,  à  Terni,  comme 
dans  toute  l'Italie,  le  métier  le  plus  en  faveur. 

Le  train  atteint  Orte,  Monte  Rotondo,  et  déjà  le  dôme  de  Saint- 
Pierre,  colossal  écran  posé  devant  le  soleil  qui  se  couche,  appa- 
raît ceint  de  rayons  dorés  comme  dans  une  auréole  de  gloire. 


II. 


Quelqu'un  a-t-il  jamais  mis  le  pied  sur  le  sol  de  Rome  sans 
penser  au  Forum,  au  Golisée,  au  Capitole,  au  Vatican,  au  Corso, 
aux  Papes,  aux  Césars,  aux  Orsini ,  aux  Colonna?  Et  cependant 
l'espace  qui  se  déploie  devant  le  débarcadère  du  chemin  de  fer 
ne  présente  aux  yeux  qu'un  spectacle  bien  peu  fait  pour  réveiller 
ces  souvenirs  des  temps  passés.  Cette  place  porte  le  nom  de  Do- 
gali,  en  mémoire  des  soldats  italiens  tués  dans  l'Erythrée,  il  y  a 
cinq  ans  :  l'Erythrée  est  ce  pays  que  les  autres  peuples  civilisés 
appellent  tout  naïvement  rÉthiopie  ;  mais,  puisque  Erythrée  sonne 
mieux  aux  oreilles  des  descendants  de  Romulus,  ne  leur  refusons 
pas  cette  satisfaction.  Cette  emphatique  dénomination  est,  du  reste, 
ce  qu'il  y  a  de  plus  antique  dans  ce  quartier  tout  à  fait  moderne 
ou  modernisé.  De  grandes  bâtisses  de  six  à  huit  étages  entou- 
rent la  place;  des  cafés  et  des  chalets  plus  ou  moins  suisses,  où 
l'on  sert  des  sorbets  à  la  napolitaine,  de  la  bière  romaine  ou  des 
crèmes  Chantilly,  étalent  leurs  terrasses  sur  la  voie  publique.  Un 
square  ombrage  un  coin  de  la  place  ;  une  fontaine  lumineuse 
jaillit  à  son  extrémité  ;  dans  la  partie  des  thermes  de  Dioclétien 
que  Michel-Ange  n'a  pas  transformée  en  église,  on  chante  «  Ta- 
muraboumdié  »  et  ((  la  Pauvre  Fille  ».  O  temporal  Peut-être  vous 
imaginez- vous,  d'après  cette  description,  que  la  place  de  Dogali 
ressemble  assez  à  quelqu'une  des  places  de  Paris  et  vous  me  de- 


EN    ITALIE.  83 

mandez,  je  le  comprends,  de  vous  mener  dans  un  lieu  moins 
banal.  Mais  ne  vous  hâtez  pas  tant,  et  avant  de  descendre  la  rue 
Nationale  qui  nous  conduira  au  Corso ,  restons  encore  ici  un 
moment. 

Soit  que  la  municipalité,  ou  le  g-ouverncment,  ait  dépensé  tous 
les  c ledits  disponibles  pour  l'édification  de  cette  place  et  pour 
son  ornementation,  soit  qu'il  existe  un  autre  motif  inutile  à  re- 
chercher, les  arroseurs  municipaux  y  sont  tellement  rares  que  les 
jours  de  tramontane,  la  poussière,  le  soleil  et  tous  les  vents  de  la 
création  s'y  ébattent  de  manière  à  rendre  ce  lieu  impraticable 
aux  hommes.  Le  square  n'est  qu'une  oasis  desséchée  et  poudreuse, 
au  milieu  de  ce  Sahara.  Quant  au  café-concert,  la  modicité  du 
prix,  —  50  centimes,  consommation  comprise,  —  vous  indiquera 
suffisamment  que  nous  ne  sommes  pas  en  présence  d'une  popula- 
tion riche;  mais  ne  vous  y  trompez  pas,  cet  établissement  est  un 
des  meilleurs  de  Rome  et  un  des  mieux  fréquentés,  et  nous 
sommes  ici  dans  un  faubourg'  aristocratique.  Le  tableau  sera 
complet,  lorsque  je  vous  aurai  montré  les  maisons  inachevées 
faute  d'argent.  J'oubliais  la  fontaine.  Elle  est  aussi  simple  que  de 
mauvais  goût;  mais  le  soir  elle  est  lumineuse,  exactement  comme 
celles  de  l'Exposition  universelle  de  1889.  J'ajoute  qu'à  l'occasion 
de  la  première  visite  de  l'Empereur  d'Allemagne,  la  décoration 
de  cette  place  fut  complétée  par  une  rangée  de  chevaux  en  carton 
peint. 

Passons  au  Corso,  longue  rue  animée,  avec  d'élégants  et 
nombreux  palais,  et  de  riches  magasins  ;  elle  se  dirige  tout  droit 
vers  la  piazza  del  Popolo.  A  peu  près  au  milieu  du  Corso  se 
trouve  le  lieu  de  réunion  le  plus  à  la  mode  de  la  capitale  du 
royaume  d'Italie  :  la  piazza  Colonna.  C'est  vers  cinq  heures  que 
l'on  va  s'y  promener.  Après  avoir  soigné  longuement  et  minu- 
tieusement sa  toilette,  on  s'y  rend,  chaussé  de  ses  plus  fines  bot- 
tines vernies,  la  cravate  et  la  main  ornées  de  ses  plus  gros  bi- 
joux; puis,  une  fois  arrivé  devant  le  café  Araguo  et  le  magasin 
des  frères  Bocconi,  sorte  de  «  Bon-Marché  »  au  dix-millième, 
on  s'arrête;  on  demeure  là  une  heure  ou  deux,  presque  sans 
bouger;  tout  autour  de  vous  se  pressent  d'autres  Signori,  mieux 


8i  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

vctus  les  uns  que  les  autres  :  plus  il  y  a  de  monde,  plus  on  est 
satisfait  de  sa  journée.  «  A  quoi,  direz-vous  à  un  habitué  du  lieu, 
vousêtes-vous  occupé  pendant  deux  heures?  — Eh  bien,  vous  ré- 
pondra-t-il,  j'ai  salué  la  marquise  Z..,,  ou  la  comtesse  de  X...  (il 
y  a  tellement  de  marquises  et  de  comtesses!  il  n'est  guère  d'équi- 
page qui  ne  soit  blasonné).  Mais  mes  salutations  n'ont  duré  qu'un 
moment;  j'ai  ensuite  raconté  à  mes  amis  mes  bonnes  fortunes, 
je  leur  ai  indiqué  une  roulette  clandestine,  où  je  suis  naturel- 
lement en  train  de  gagner  des  sommes  folles.  Ils  m'ont,  à  leur 
tour,  répondu  par  le  récit  du  bal  où  ils  ont  été  hier,  de  la  soirée 
où  ils  ont  été  présentés  l'autre  jour  à  tel  prince  ou  à  tel  ambas- 
sadeur exotique.  »  Les  sujets  de  conversation  d'ailleurs  abondent 
d'eux-mêmes  :  plus  on  parle,  plus  on  a  de  choses  à  se  dire! 
Quel  est  celui  qui  se  lasserait  d'exposer  sa  généalogie,  ou  de 
se  vanter  de  ses  relations?  Tout  cela,  pensez-vous,  doit  pour- 
tant, à  la  longue,  perdre  de  son  intérêt  et,  à  moins  d'être  en 
compagnie  de  gens  prodigieusement  doués  d'esprit,  on  ne  peut 
guère  tarder  à  sentir  le  vide  horrible  de  tels  entretiens.  «  Mais,  vous 
dira-t-on,  s'agit-il  d'être  intéressant?  Ne  suis-je  pas  ici  unique- 
ment pour  passer  un  temps  dont  je  ne  sais  que  faire?  Je  suis 
un  oisif,  ou  un  fonctionnaire,  d'autant  moins  chargé  de  besogne 
que  mes  collègues  sont  légion;  j'éprouve  un  vif  besoin  de  re- 
muer ma  langue,  peu  m'importe  à  quel  propos.  J'ai  d'ailleurs 
des  amis  qui  ont  de  l'esprit.  »  Les  Italiens  sont  fins,  la  vie  urbaine 
dégourdit  les  plus  bornés.  Quelques-uns  sans  doute  sont  proches 
parents  de  Tartarin;  leur  imagination  voit  double;  ils  discer- 
nent mal  ce  qui  est  «  shoking  »  de  ce  qui  ne  l'est  pas;  mais  ils 
ne  sont  pas  toujours  pour  cela  les  moins  recherchés. 

Il  y  a,  il  faut  le  dire,  un  sujet  dont  on  s'entretient  généra- 
lement peu,  et  pour  cause  :  c'est  la  bonne  chère.  Mon  compagnon 
me  dit,  en  désignant  de  l'œil  la  foule  compacte  et  élégante 
amassée  sur  le  trottoir  :  «  Il  y  en  a  parmi  ceux-là  plus  d'un  qui 
n'a  pas  encore  déjeuné  »,  et  il  était  bientôt  l'heure  du  dîner, 
ce  qui  ne  les  empêchait  pas  de  supporter  gaiement  leur  appétit 
retardé  ;  leur  estomac  est  plus  complaisant  que  le  nôtre.  Suivant 
le  mot  de  Wellington,  là  ou  une  armée  française  a  le  néces- 


ES    ITAMi:.  85 

saire,  une  cinnée  anglaise  meurt  de  faim  et  une  année  italienne 
a  du  superflu.  C'est  dans  le  même  ordre  de  réflexions  qu'un 
Romain  de  ma  connaissance,  devenu  habitant  de  Paris,  s'éton- 
nait que  son  concierge  mangeât  mieux  que  lui ,  qui  était  un 
Signor,  Nous,  ajoutait-il,  nous  étions  toujours  prêts  à  nous  lever 
de  table  sous  le  moindre  prétexte,  tandis  que  lui  devenait  d'une 
humeur  exécrable  si  on  le  dérangeait  avant  (ju'il  eût  vidé  sa 
bouteille  de  vin  et  pris  son  café. 

A  la  piazza  Colonna,  les  Romains  se  tiennent  en  repos  :  on 
croirait  qu'ils  ont  peur  de  déranger  la  symétrie  de  leur  vête- 
ment. Mais  n'y  a-t-il  pas,  par  contre,  des  quartiers  où  l'on  tra- 
vaille? Non,  il  y  a  des  quartiers  riches  et  il  y  a  des  quartiers 
pauvres;  mais,  des  quartiers  où  l'on  travaille,  je  n'en  ai  ren- 
contré nulle  part;  car  ce  n'est  point  travailler  que  d'ouvrir 
les  portes  des  églises,  de  vendre  des  allumettes,  de  courir  après 
les  étrangers  pour  leur  arracher  un  pourboire,  une  mancia, 
une  buona  mano,  une  bottiglia,  ou  pour  leur  faire  acheter  des 
objets  d'art  frelatés,  des  chapelets  et  des  images  plus  ou  moins 
bénits  par  le  Saint-Père.  Ainsi,  bien  des  analog-ies  avec  Assise  et 
Terni  ! 

On  a  pourtant  appelé  ici  de  nombreux  ouvriers,  lorsque  gou- 
vernement, municipalité,  spéculateurs  ont  été  pris  de  la  manie 
de  construire.  «  On  décrétait  chaque  jour  de  nouveaux  travaux... 
Rome  devait  avoir  un  port  sur  la  mer,  elle  devait  devenir  une 
ville  industrielle;  sa  transfiguration  devait  s'opérer  comme  par 
enchantement  (1).  »  Quelle  idée  sing-ulière  c'était  là!  Mais  ne 
sommes-nous  pas  au  berceau  même  de  la  grande  centralisation 
antique?  Habitués  depuis  des  milliers  d'années  à  des  régimes 
politiques  qui  ont  détruit  tout  esprit  d'initiative  privée,  les  Ro- 
mains n'ont  pas  été  le  moins  du  monde  choqués  de  ces  vastes 
entreprises  administratives.  Mais  on  n'eut  pas  longtemps  à  at- 
tendre le  résultat  de  projets  aussi  g'randioses,  et  toute  l'Italie, 
du  Nord  au  Midi,  fut  bientôt  définitivement  fixée  sur  ce  point. 
«  Les  banques  d'escompte  et  soies  de  Turin,  la  banque  subal- 

(1)  Merlino,  l'Italie  telle  qu'elle  est. 


86  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

pine,  la  banque  de  Turin,  la  Banque  des  constructions  de  Milan, 
la  Banque  tibérine,  la  Banque  des  constructions  de  Rome,  la 
Société  de  l'Esquilino,  etc.,  etc.,  »  fermèrent  tour  à  tour  leurs 
guichets,  bien  que  le  gouvernement  eût  accordé  «  50  millions 
à  la  Banque  de  Turin  et  d'autres  sommes  à  d'autres  banques, 
ce  qui  leur  permettait  de  distribuer  des  dividendes  de  15  à  30  ^ 
à  leurs  actionnaires  ».  Aussi  les  travaux  d'embellissement  ces- 
sèrent-ils tout  à  coup,  et,  au  lieu  de  somptueux  palais,  d'indus- 
tries florissantes,  de  ports  de  mer,  ce  ne  sont  partout  que  de 
lamentables  ruines  où  gitent  des  milliers  de  malheureux  sans 
ouvrage  et  sans  pain.  «  On  croirait  être  dans  une  ville  assiégée... 
Partout  des  travaux  inachevés,  des  rues  en  désordre,  des  commu- 
nications interrompues,  de  vastes  palais  inutilement  acquis  par 
le  Conseil  municipal  :  une  confusion,  un  gaspillage  indescrip- 
tible (Ij.  »  Heureusement,  touristes  et  pèlerins,  peintres  et 
sculpteurs  continuent  à  venir  nombreux  à  Rome,  ce  qui  permet 
aux  ouvriers  inoccupés  de  ramasser  quelques  sous  en  portant 
les  colis,  en  ouvrant  les  portières,  en  obsédant  les  voyageurs 
de  mille  manières.  Toujours  même  solution  à  la  question  de 
vivre  ! 

En  1870,  il  y  avait  un  peu  plus  de  deux  cent  mille  habitants  ; 
aujourd'hui,  il  y  en  a  quatre  cent  mille;  la  cour  et  le  gouver- 
nement occupent,  il  est  vrai,  un  grand  nombre  de  fonctionnaires, 
mais  le  gros  contingent  de  cette  nouvelle  population  provient 
de  ces  travailleurs  que  l'on  laisse  aujourd'hui  sur  le  pavé,  après 
leur  avoir  imprudemment  conseillé  d'abandonner  leurs  champs 
et  leurs  chaumières.  Ce  sont  eux  qui  demeurent  en  dehors  de 
la  porte  San  Lorenzo  et  aux  Prati  di  Castello,  faubourgs  où  il  est 
dangereux  de  s'aventurer  une  fois  la  nuit  tombée.  Une  tourbe 
immonde  habite  ce  qui  fut  la  place  de  Saint- Jean  de  Latran  et, 
chaque  jour,  des  coups  decouteau  et  de  sanglants  méfaits  de  tout 
genre  attirent  l'attention  sur  ce  repaire.  Cette  place  San  Gio- 
vanni, de  l'avis  de  Taine,  n'avait  rien  d'égal  à  Rome  :  «  On  ne 
peut,  écrit-il,  imaginer  un  spectacle  plus  simple,  plus  grave, 

(1)  Sénateur  ViUeleschi,  Séance  du  Conseil  municipal,  1889. 


i 


EN   ITALIE.  87 

plus  beau...  On  n'a  pas  l'idée  d'un  déploiement  d'espace  si 
bien  peuplé,  d'une  solitude  si  calme,  si  noble...  Sur  la  droite 
se  développe  la  large  campagne,  au  milieu  un  aqueduc  éclairé, 
dans  le  lointain  des  montagnes  rayées  et  bleuâtres,  marbrées 
de  grandes  ombres  et  çà  et  là  tachées  de  villages  blancs... 
Entre  les  briques  roussies  ,  sous  les  créneaux  disjoints  du  mnr 
d'enceinte,  on  voit  se  lever  en  bouquets  des  chênes  verts,  des 
cyprès,  des  pins  illuminés  par  le  soleil  ({ui  penche.  »  Tel  était  le 
solennel  et  mélancolique  paysage  que  l'œil  découvrait  du  haut 
de  l'escalier  de  Saint  Jean,  oniniînn  ecclesiamm  uî'bis  fl  oi^bis 
mater  et  caput.  Je  viens  de  dire  de  quelle  manière  il  a  été  trans- 
formé. 

Avant  l'entrée  des  Piémontais  à  Rome,  on  accusait  le  pape 
d'être  la  cause  des  infortunes  de  ses  sujets;  sous  le  règne  d'Hum- 
bert,  les  mêmes  abus  subsistent,  le  personnel  seul  est  changé. 
Pourquoi  en  serait-il  autrement?  Ce  n'est  pas  du  gouvernement 
que  dépend  la  prospérité  d'un  peuple;  tant  qu'il  n'y  aura  ni 
agriculture,  ni  industrie,  ni  grand  commerce,  qui  surgissent  de 
l'initiative  privée,  aux  mains  d'une  élite  de  la  race,  la  république 
pourra  succéder  à  la  royauté,  comme  celle-ci  a  succédé  au  pou- 
voir pontifical,  les  moyens  de  vivre  resteront  toujours  les 
mêmes.  Il  est  certain  que  cette  caricature  du  parlementarisme 
anglais  n'a  pas  amélioré  la  situation  des  Romains;  cela  saute  aux 
yeux.  On  était,  après  tout,  plus  heureux  sous  le  règ-ne  de  Pie  IX, 
au  point  de  vue  matériel.  Les  fonctionnaires  nombreux  que  l'on 
a  créés  pour  des  emplois  nouveaux  ne  sont  pas,  bien  entendu, 
de  cet  avis,  non  plus  que  toute  cette  plèbe  de  sac  et  de  corde  qui 
s'est  abattue  sur  la  jeune  capitale,  se  promettant  qu'une  fois  là 
elle  n'aurait  qu'à  couler  des  jours  fortunés.  Mais  les  deux  cent 
mille  Romains  (lavant  l'occupation  ne  profitent  en  rien  des 
bienfaits  du  récent  état  de  choses  :  ceci  est  évident,  lorsqu'on 
sait  que  la  populatiou  de  Rome  est  uniquement  organisée  en 
vue  de  l'exploitation  des  voyageurs  et  des  pèlerins,  dont  laf- 
fluence  est  considérablement  ralentie  par  la  condition  présente 
de  la  papauté.  De  plus,  autrefois,  on  ne  levait  pour  ainsi  dire 
pas  d'impôts ,  la  charité  du  monde  catholique  suffisait  pour  ali- 


88  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

menter  le  trésor  du  Saint-Siège.  L'impôt  du  sang,  aujourd'hui 
le  plus  lourd,  était  alors  le  plus  léger.  Quinze  mille  hommes  de 
troupes  françaises,  les  gardes  suisses,  quelques  gendarmes  pon- 
tificaux, formaient  toute  l'armée.  La  richesse  arrivait  avec  les 
fidèles,  qui  accouraient  en  foules  innoml^rables  pour  voir  le 
pape  officier  dans  Saint-Pierre  à  l'époque  des  grandes  solennités. 
Dans  ces  jours  de  fête,  l'Église  déployait  toute  sa  pompe;  tapis- 
series antiques,  chapes  damasquinées,  orfèvreries  d'or  et  d'ar- 
gent, candélabres  ciselés  par  Benvenuto  Cellini,  musique  de 
Pergolèse  et  de  Palestrina,  voix  de  la  chapelle  Sixtine,  rien  ne 
manquait  pour  charnier  les  amis  des  arts  et  de  la  religion.  Main- 
tenant, la  basilique  du  Bramante  et  de  Michel-Ange  est  silen- 
cieuse; les  calices,  les  ostensoirs,  les  vêtements  sacrés  reposent 
au  fond  des  sacristies ,  le  son  des  trompettes  d'argent  ne  retentit 
plus  sous  la  vaste  coupole  ;  une  fois  par  hasard  quelque  céré- 
monie extraordinaire,  un  jubilé,  ramène  un  flot  de  peuple  dans 
ce  temple  abandonné  ;  mais  ce  n'est  jamais  qu'une  pâle  image 
des  fêtes  d'antan.  ils  sont  passés  les  jours  où  les  parapets  du 
pont  Saint-Ange  croulaient  sous  la  poussée  de  la  multitude  qui 
se  précipitait  au  tombeau  des  Apôtres? 

En  revanche,  l'Italie  est  une  grande  puissance.  Elle  a  une 
grande  armée  comme  l'Allemagne,  une  grande  flotte  comme  la 
France,  une  Chambre  haute  et  une  Chambre  basse  comme 
l'Angleterre;  elle  a  des  colonies  en  Afrique;  l'Empereur  Guil- 
laume l'honore  de  ses  visites  et  de  son  alliance  ;  elle  a  une  légion 
de  fonctionnaires  comme  ceux  de  Louis  XIV,  de  Napoléon.  Mais 
d'aussi  beaux  dehors  cachent  mal  la  laideur  des  dessous;  c'est 
toujours  la  même  chose  :  tout  pour  l'extérieur,  tout  pour  l'ap- 
parence, comme  ces  élégants  messieurs  de  la  place  Colonna  qui 
ont  des  diamants  aux  doigts,  mais  le  ventre  vide!  - 

Les  Italiens  ont  heureusement  la  consolation  facile.  Sans 
doute,  vous  disent-ils,  tout  n'est  pas  comme  nous  l'aurions  dé- 
siré; mais  considérez  un  peu  que  nous  naissons  à  peine;  vous 
voulez  comparer  notre  pays  à  la  France;  vous  ne  réfléchissez 
donc  pas  que  voilà  vingt  ans  seulement  que  nous  sommes  au 
monde?  Nous  sommes  jeunes,  donnez-nous  le  temps  de  grandir. 


EN    ITALIE.  89 

Ils  tirent  volontiers  un  trait  sur  les  années  antérieures  au  Ri- 
sorginiento]  ce  n'était  là  qu'une  préface  à  l'histoire  d'Italie. 
Médicis  de  Florence,  Doria  de  Gênes,  Dandolo  de  Venise,  Jules  II, 
Léon  X,  effacez-vous  et  saluez,  voici  le  prince  de  Naples  qui 
revient  de  Metz  !  Notre  sœur  latine  ne  soupçonne  même  pas  qu'en 
dépit  de  sa  jeune  Constitution  elle  continue  tout  simplement  le 
passé.  Elle  s'est  mis  un  peu  de  rouge  sur  les  joues  pour  se 
donner  des  airs  de  fraîcheur  et  de  jeunesse;  mais  si  le  fard  a 
dissimulé  sur  son  front  les  rides  et  sur  ses  tempes  les  «  pattes 
d'oie  »,  elles  sont  toutes  prêtes  à  reparaître  ;  c'est  en  travaillant 
et  non  en  s'attifant  à  la  moderne  qu'elle  empêchera  l'avenir  de 
ressembler  au  passé. 

Le  fera-t-elle?  Saura-t-elle,  en  ses  vieux  jours,  corriger  son 
caractère  et  refaire  son  tempérament?  A  Rome,  plus  qu'en  aucun 
autre  lieu,  ce  fut  le  triomphe  de  la  vie  urbaine,  et  d'une  vie 
urbaine  spéciale  qui  n'était  pas  fondée,  comme  à  Venise,  sur  le 
commerce  maritime,  comme  à  Florence  sur  le  commerce  de 
l'argent,  mais  sur  la  faveur,  l'intrigue  et  le  népotisme.  Les 
factions  étaient  en  guerre  perpétuelle  pour  s'arracher  la  puis- 
sance qui  permet  de  dépouiller  les  adversaires  de  leurs  biens. 
C'était  de  la  haute  mendicité  à  main  armée.  Les  Orsini,  les  Co- 
lonna  remplissent  les  siècles  de  leurs  luttes  :  les  papes  sont  à 
chaque  instant  obligés  de  s'enfuir  pour  échapper  aux  partis  qui 
se  disputent  la  ville.  Les  conclaves  délibèrent,  assiégés  par  la 
révolution,  les  neveux  du  souverain  pontife  défunt  ameutent  la 
populace  pour  faire  élire  un  successeur  de  leur  choix;  tantôt  ce 
sont  les  neveux  d'Urbain  VIII,  les  Barberini,  qui  conspirent, 
négocient,  menacent,  tantôt  c'est  César  Borgia  qui,  à  la  mort 
d'Alexandre  VI,  se  pose  en  grand  électeur.  Avoir  au  gouverne- 
ment quelqu'un  des  siens,  voilà  le  point  capital  ;  aussi  les  vain- 
cus n'essaient-ils  pas  de  se  relever  par  le  travail;  ils  trament 
dans  l'ombre,  une  petite  comb'mazionc,  ils  se  groupent  autour 
d'un  chef  de  clan  habile  et  hardi ,  et  quand  celui-ce  se  sent  assez 
fort,  quand  il  a  distribué  les  rôles,  aussi  bien  ceux  qui  doivent 
se  jouer  à  ciel  ouvert  que  ceux  qui  doivent  se  jouer  dans  l'ombre, 
il  s'élance,  aidé  de  tous  ses  clients,  à  l'assaut  du  pouvoir. 


90  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Ce  n'est  point  l'Église,  ainsi  que  plusieurs  l'ont  cru ,  qui  fut 
responsable  de  ces  fâcheux  événements.  Établie  à  Rome ,  gou- 
vernée par  des  Italiens,  vivant  au  milieu  d'un  peuple  qui ,  après 
s'être  pendant  tant  de  siècles  eng-raissé  aux  dépens  de  l'univers, 
ne  désirait  que  continuer  cette  agréable  existence  aux  dépens  de 
la  chrétienté,  l'Église,  loin  d'être  la  cause  de  faits  qu'elle  dut 
subir,  eut  plus  à  en  souffrir  qu'à  s'en  louer.  Les  Italiens  introdui- 
sirent dans  l'Église  les  défauts  caractéristiques  de  leur  race  ,  dé- 
fauts qui  choquent  tant  les  autres  peuples,  et  ceux-ci  ont  souvent 
accusé  la  religion  de  fautes  dont  les  hommes  seuls,  dont  les 
Italiens,  étaient  coupables.  Qui  sait  si  les  nations  du  Nord  de 
l'Europe,  orientées  vers  le  particularisme  ,  auraient  suivi  Luther, 
Calvin, Henri  VIII,  si  ellesn'avaientcru  voir  danslaRome  chrétienne 
une  résurrection  de  l'Empire  des  Césars  ?  Quand  ils  quittaient 
leurs  brouillards  pour  aller  se  prosterner  au  tombeau  de  saint 
Pierre,  ces  ruraux  étaient  scandalisés  par  les  mœurs  de  cette  ci- 
vilisation urbaine.  Il  n'est  point  jusqu'à  l'une  des  plus  hautes 
gloires  de  la  papauté,  jusqu'à  cette  libérale  protection  accordée 
aux  beaux-arts,  qui  ne  fût  pour  leur  déplaire.  Les  Vierges  angé- 
liques  de  leurs  tristes  cathédrales,  les  Christs  en  croix  de  Memiing, 
les  tryptiques  de  Van  Eyck  leur  semblaient  plus  édifiants  et  plus 
appropriés  à  des  lieux  saints  que  les  madones  païennes  des  Ro- 
mains. Accoutumés  aux  clartés  éteintes  des  édifices  gothiques, 
leurs  yeux  étaient  éblouis  par  les  splendeurs  et  la  lumière  abon- 
dante des  temples  italiens.  Us  ne  comprenaient  pas  l'empresse- 
ment du  vicaire  du  Christ  à  recueillir,  dans  son  palais,  les  Vénus, 
les  Antinous,  les  Apollons,  lesBacchus;  ils  n'avaient  encore  ad- 
miré, dans  leurs  campagnes ,  que  quelques  statues  de  saints  en 
bois  grossièrement  taillé  et  des  crucifix  lamentables  au  fond  de 
chapelles  ténébreuses.  Les  vitraux  de  leurs  églises  ne  laissaient 
passer  que  des  lueurs  douteuses;  ni  la  prière  ni  le  recueillement 
ne  leur  étaient  plus  possibles  dans  ces  vastes  nefs  romaines  inon- 
dées de   soleil    (1).  Aussi  Luther  exploite-t-il  cet  état  d'esprit? 

(1)  L'église  italienne  est  gaie  et  somptueuse  comme  un  salon.  Pour  les  Italiens  ,  Dieu 
est  avant  tout  un  bon  pi'ie,  qui  n'exige  pas  de  ses  enfants  un  respect  excessif  :  aussi  se 
promène-l-on,  cause-ton,  sourit-on  dans  sa  demeure,  sans  plus  penser  à  mal  que  si 


EN    ITALIi:.  91 

lors([iril  s'écrie  :  «  Les  Italiens  sont  les  plus  impies  des  hommes  ; 
ils  se  moquent  de  la  vraie  religion...  Ils  associent  la  plus  grande 
indifférence  pour  les  dogmes  sérieux  à  une  basse  superstition 
pour  les  bagatelles.  »  Knfin,  une  dernière  goutte  fit  déborder  le 
vase  :  le  concile  de  Latran  proclama  que  des  indulgences  seraient 
accordées  à  qui  enverrait  son  obole  pour  l'achèvement  de  Saint- 
Pierre.  Et  Luther  continue  :  «  Voyez,  les  voilà  maintenant  qu'ils 
vendent  le  ciell  »  En  1517,  il  lève  définitivement,  à  Heidelberg,  le 
drapeau  de  la  révolte. 

Cependant  nous  sommes  sous  le  pontificat  de  Léon  X  :  la  basi- 
lique la  plus  grande  de  la  catholicité  s'achève  sous  la  main  de 
Bramante,  de  Raphaël,  de  Michel-Ange  :  le  pouvoir  temporel  porte 
ses  plus  beaux  fruits.  Mais  si  l'Église,  grâce  au  milieu  social  où  son 
siège  fut  établi ,  eut  la  fortune  d'être  gouvernée  par  d'illustres 
pontifes,  amis  des  arts,  des  lettres,  des  sciences,  il  faut  recon- 
naître qu'elle  paya  quelquefois  cher  cet  avantage. 


[A  suivre. 


Georges  Laixk. 


l'on  élait  chez  un  chef  de  famille  qui  administrerait  les  siens  avec  douceur  et  indul- 
gence. 


Le  Directeur-Gérant  :  Edmond  Demolins. 


TYPOGRAPHIE  FlK\UX-DIDOr   ET   C''.    —  .MESXIL  (EURE). 


LE  MOUVEMENT  SOCIAL 


QUESTIONS  MAL  POSÉES. 

Pendant  les  dernières  grèves  des  mi- 
neurs du  Nord,  l'administration  d'une 
des  houillères  refusa  d'entrer  en  pour- 
parlers avec  une  délégation  d'ouvriers. 
Elle  en  donna  cette  raison  :  Oti  ne  dis- 
cute pas  sur  le  pied  d'égalité  avec  ceux 
qu'on  paye. 

Cette  parole  a  été  l'objet  de  discus- 
sions fort  vives  dans  la  Presse  :  les  uns 
l'approuvaient;  les  autres  déclaraient 
que  l'ouvrier,  qui  donne  son  travail,  est 
l'égal  du  patron,  qui  donne  le  capital. 

On  peut  discuter  cette  question  pen- 
dant des  années  sans  arriver  à  s'en- 
tendre; c'est  un  excellent  exemple  de 
question  mal  posée,  ce  qui  est  d'ailleurs 
le  cas  pour  la  plupart  des  questions  so- 
ciales. 

La  question  est  mal  posée,  parce 
qu'on  essaye  de  la  résoudre  par  le  rai- 
sonnement pur,  au  nom  du  bon  sens, 
de  la  justice,  de  l'humanité,  de  l'égalité, 
etc.  On  se  bat  à  coups  de  sentiment;  or 
chacun  a  le  sien  et  s'y  tient. 

C'est  ainsi  encore  que  l'on  discute 
beaucoup,  en  ce  moment,  la  question 
du  juste  salaire.  Les  uns  disent  :  «  Le 
juste  salaire  est  celui  qui  suffît  à  nourrir 
l'ouvrier.  »  Les  autres  disent:  «  Le  juste 
salaire  est  celui  qui  nourrit  non  seule- 
ment l'ouvrier,  mais  encore  sa  famille.  » 
Ainsi  posée,  la  question  n'a  qu'un  inté- 
rêt moral,  en  quelque  sorte  philoso- 
phique, et  ne  peut  aboutir  à  aucune  so- 
lution précise  et  pratique. 

Revenons  à  la  première  question. 
Comment    doit-elle    être   posée ,    pour 

LE   MOUVEMENT   SOCIAL.      —      III. 


aboutir  à  une  solution  positive,  à  une 
solution  qui  s'impose,  à  une  solution 
réellement  scientifique? 

La  question  doit  être  posée  ainsi  : 

«  Dans  quels  cas  discute-t-on  sur  le 
pied  d'égalité  avec  ceux  qu'on  paye? 
Dans  quels  cas  ne  discute-t-on  pas  avec 
eux  sur  le  pied  d'égalité?  » 

La  question  de  principe  se  trouve 
ainsi  immédiatement  ramenée  à  une 
question  de  fait.  Dès  lors,  elle  est  solu- 
ble,  parce  qu'elle  peut  être  soumise  à 
l'observation  et  à  l'analyse.  Elle  est 
aussi  soluble  que  la  question  de  savoir, 
par  exemple,  dans  quel  cas  tel  corps 
s'amalgame  avec  tel  autre,  dans  quel 
cas  il  ne  s'amalgame  pas.  D'instinct, 
vous  devez  pressentir  que  la  question 
ainsi  posée  est  susceptible  d'une  solu- 
tion; et,  par  la  réflexion,  vous  vous 
rendez  compte  qu'elle  est  susceptible  de 
solution ,  parce  qu'elle  devient  suscep- 
tible de  constatation. 

Les  plus  ignorants  savent  que  la  si- 
tuation des  ouvriers  vis-à-vis  des  patrons 
est  très  différente  d'une  époque  à  une 
autre,  d'un  pays  à  un  autre.  On  peut 
analyser,  comparer  et  classer  ces  diffé- 
rences, suivant  qu'elles  vont  du  pied  d'i- 
négalité le  plus  complet  au  pied  d'égalité 
le  plus  complet,  par  exemple  de  l'es- 
clave antique  ou  de  l'esclave  nègre  ac- 
tuel à  l'ouvrier  des  Trade-Unions.  Vous 
savez  que  non  seulement  ce  dernier  dis- 
cute ses  intérêts  avec  son  patron,  mais 
que  les  patrons  ont  souvent  pris  pour 
intermédiaires  entre  eux  et  les  ouvriers 
les  chefs  mêmes  des  Trade-Unions.  Ils 
ont  déclaré,  dans  une  enquête  faite  par 

1 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


le  Gouvernement,  que  les  Trade-Unions 
comptaient  dans  leur  sein  leurs  meil- 
leurs ouvriers. 

Les  types  extrêmes  d'inégalité  et  d'é- 
galité vis-à-vis  du  patron  et  un  nombre 
plus  ou  moins  grand  de  types  interca- 
laires étant  connus,  la  question  devient 
très  facile  à  résoudre.  Il  ne  s'agit  plus 
que  de  déterminer  quelles  sont  les  con- 
ditions de  milieu  social,  de  formation 
individuelle,  etc.,  qui  ont  donné  nais- 
sance, à  une  extrémité,  au  type  de 
l'esclave;  tout  le  long  de  la  série,  aux 
divers  types  intermédiaires;  enfin,  à 
l'autre  extrémité,  au  type  des  Trade- 
Unions  que  nous  avons  pris,  par  sup- 
position ,  comme  le  plus  rapproché  du 
patron. 

Ce  second  point  étant  élucidé,  on  peut 
répondre  à  la  question  avec  certitude. 
On  sait  dans  quels  cas  on  discute  sur  le 
pied  d'inégalité  plus  ou  moins  absolu; 
dans  quels  cas,  sur  un  pied  d'inégalité 
plus  ou  moins  atténué  ;  dans  quel  cas, 
sur  le  pied  d'égalité  plus  ou  moins  com- 
plet. 

Dès  lors,  à  ceux  qui  préfèrent  l'inéga- 
lité, on  peut  indiquer  les  causes  qui 
produisent  nécessairement  ce  type;  à 
ceux  qui  préfèrent  l'égalité,  les  causes 
qui  produisent  non  moins  nécessaire- 
ment l'autre  type.  Enfin ,  on  peut  dé- 
montrer aux  uns  et  aux  autres  que,  dans 
une  société  qui  ne  réalise  pas  les  con- 
ditions nécessaires,  le  type  désiré  ne 
peut  être  produit,  pas  plus  qu'on  ne 
peut  cultiver  la  vigne  et  l'olivier  en  de- 
hors de  certaines  conditions  de  sol  et 
de  climat. 

On  aboutit  ainsi  à  constater  que,  pour 
résoudre  la  question  pratiquement,  il 
faut  se  replacer,  en  fait,  dans  les  condi- 
tions sociales  qui  produisent  le  type  que 
l'on  veut  obtenir,  absolument  comme, 
pour  produire  de  la  vapeur  ou  de  la 
glace,  il  faut  se  placer  dans  des  condi- 
tions  déterminées    de    chaleur   ou    de 


froid.  Cela  revient  à  dire  que  le  type  de 
l'esclave,  comme  celui  de  l'ouvrier  des 
Ïrade-Unions,  comme  tous  les  types 
intermédiaires,  sont  les  produits  du  mi- 
lieu social  et  qu'on  ne  peut  les  obtenir 
qu'en  reconstituant  un  milieu  analogue. 

L'échec  de  tant  de  braves  gens  qui 
s'acharnent  à  résoudre,  par  théories  et 
par  systèmes,  la  question  sociale,  vient 
précisément  de  ce  qu'ils  veulent  obtenir 
des  résultats  en  dehors  des  conditions 
qui  seules  peuvent  les  produire  :  ils  tra- 
vaillent, avec  une  persévérance  extraor- 
dinaire, à  faire  produire  des  lapins  par 
des  carpes.  Cette  génération  n'existe 
pas  dans  la  nature. 

La  question  du  «  juste  salaire  »  peut 
être  résolue  d'une  façon  tout  aussi  po- 
sitive. Ce  n'est  pas  davantage  une  ques- 
tion de  prmcipe,  mais  une  question  de 
fait.  Sa  solution  varie  suivant  les  con- 
ditions du  milieu  social.  Cette  démons- 
tration a  été  faite  dans  la  Science  so- 
ciale (1). 

Oh!  j'entends  bien  ce  que  vous  allez 
m'objecter  :  Il  est  si  facile,  si  simple,  si 
à  la  portée  du  premier  venu,  de  résou- 
dre les  problèmes  sociaux  par  le  rai- 
sonnement, par  le  sentiment,  par  des 
théories,  par  des  systèmes,  tandis  qu'il 
est  si  long,  si  compliqué  de  les  résoudre 
par  l'analyse ,  par  la  comparaison  et 
par  la  classification  des  faits. 

Je  suis  sans  réponse  contre  cette  ob- 
jection :  elle  est  absolument  fondée. 
Manifestement,  la  voie  que  nous  suivons 
est  infiniment  plus  longue,  elle  exige 
infiniment  plus  de  travail.  Elle  est  lon- 
gue, elle  est  laborieuse  comme  la  voie 
suivie  par  toutes  les  sciences. 

Seulement,  chaque  science,  à  mesure 
qu'elle  s'est  constituée,  a  eu  raison  de 
tous  les  systèmes  qu'on  lui  opposait, 
même  des  plus  ingénieux. 


(1)  Voir  la  série  des  articles  du  Cours  sur  la  Cul- 
<«re,la  Fabrication  et  les  Transports,  du  tome  I  au 
tome  XII. 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL. 


:i 


La  Science  sociale,  à  son  tour,  comme 
ses  aînées,  aura  raison  de  l'alchimie  et 
de  l'astrologie  sociales.  Il  n'y  a  de  court 
chemin  que  celui  qui  mène  au  hut. 

Edmond  Demolins. 


LES  ÉVÉNEMENTS  DU  BRESIL. 

La  guerre  civile  dure  au  Brésil  de- 
puis quatre  mois. 

Il  y  a  là  d'abord  un  curieux  démenti 
à  l'opinion  généralement  répandue  d'a- 
près laquelle  le  perfectionnement  des 
moyens  de  destruction  devait  abréger  de 
plus  en  plus  les  opérations  militaires. 

Mais  ce  n'est  pas  de  cela  qu'il  s'agit. 

Nous  voudrions  rechercher,  autant 
que  la  pénurie  d'informations  peut  le 
permettre,  la  signiflcation  sociale  de 
cette  guerre. 

Trois  personnages,  par  elle,  ont  été 
mis  en  vedette  :  le  président  Peixoto, 
l'amiral  Custodio  de  Mello,  et  l'amiral 
Seldanha  daGama.  Chacun  d'eux,  sem- 
ble-t-il,  représente  un  certain  courant 
d'opinion,  une  certaine    force   sociale. 

Le  président,  maréchal  Peixoto  est, 
en  même  temps  que  le  chef  de  l'État,  le 
chef  de  l'armée  de  terre.  C'est  cette  ar- 
mée, on  s'en  souvient,  qui  a  détrôné 
l'empereur  dom  Pedro  II  pour  y  substi- 
tuer la  dictature  du  maréchal  da  Fon- 
seca,  renversée  depuis  par  celle  de 
Peixoto. 

L'armée  de  terre,  en  cette  circons- 
tance, adoptait  au  Brésil  le  rùle  qu'elle 
.joue  depuis  longtemps  dans  toutes  les 
républiques  hispano-américaines ,  de- 
puis le  Mexique  jusqu'à  la  Plata,  Mais 
elle  ne  s'y  est  décidée  que  beaucoup 
plus  tard. 

L'armée,  au  Brésil  'nous  parlons  tou- 
jours de  l'armée  de  terre),  semble 
moins  puissante,  moins  considérée  que 


dans  les  pays  voisins,  de  race  espagnole. 
L'élément  civil,  surtout  commercial, 
parle  au  Brésil  plus  haut  qu'au  Pérou 
ou  même  qu'à  la  Plata.  Il  y  a  conflit 
souvent  entre  les  deux,  et  l'élément  mi- 
litaire est  forcé  de  ménager  dav^antage 
cet  élément  civil. 

D'autre  part,  M.  Leclerc  nousdit,  dans 
ses  Lettres  sur  le  Brésil,  que  les  Bré- 
siliens distingués  n'aiment  pas  à  entrer 
dans  l'armée  de  terre,  répugnance  qui 
semblerait  bien  extraordinaire  chez  un 
Espagnol. 

Ces  circonstances  expliquent,  selon 
nous,  la  longévité  de  l'empire  brésilien, 
au  milieu  de  tous  les  pronunciamientos 
qui,  au  Nord,  à  l'Est,  au  Sud,  donnèrent 
pourtant  l'exemple  à  son  armée.  Il  a 
fallu  plus  de  cinquante  ans  pour  la 
faire  succomber  à  la  tentation. 

L'armée  brésilienne  est  donc  moins 
maîtresse  dans  le  Brésil  qu'une  armée 
argentine  dans  la  Plata,  ou  qu'une  ar- 
mée mexicaine  dans  le  Mexique.  Elle  est 
forte  néanmoins,  forte  de  l'apathie  de 
beaucoup  de  blancs,  de  l'ignorance  des 
nègres,  et  du  prestige  personnel  du  ma- 
réchal Peixoto,  fort  aimé,  dit-on  de  ses 
soldats  (1). 

En  face  du  maréchal ,  un  amiral. 

C'est  encore  une  difîérence  entre  le 
Brésil  et  les  républiques  sud-américai- 
nes. Dans  celles-ci,  l'armée  de  terre  est 
souvent  divisée  contre  elle-même;  mais 
nulle  part  la  marine  n'est  assez  forte 
pour  tenter,  à  elle  seule,  de  combattre 
les  forces  du  gouvernement. 

La  marine  du  Brésil  est  relativement 
importante.  Les  amiraux  insurgés  ont 
sous  leurs  ordres,  non  seulement  six 
à  huit  vaisseaux  de  guerre ,  mais  encore 
un  certain  nombre  de  paquebots  de  com- 
merce assez  bien  construits  pour  être 
armés  en  croiseurs. 


(1)  En  arrivant  au  pouvoir,  un  des  i)rincipaux 
soins  du  marcclial  da  Fonseca  a  été  de  doubler  la 
solde. 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL. 


Le  personnel  de  cette  flotte  est  dévoué 
à  l'amiral  de  Mello,  ministre  de  la  ma- 
rine, et  à  son  confrère  l'amiral  da 
Gama,  comme  l'armée  de  terre  est  dé- 
vouée au  président  Peixoto.  Seulement 
le  niveau  est  plus  relevé. 

Toujours  d'après  M.  Leclerc,  la  posi- 
tion d'officier  de  marine  est  fort  re- 
cherchée au  Brésil  par  des  jeunes  gens 
de  familles  riches  et  distinguées  qui  dé- 
daigneraient la  position  d'officier  dans 
l'armée  de  terre.  L'état-major  de  la 
flotte  est  donc  excellent,  seulement  il  est 
peu  nombreux. 

Nous  retrouvons  là  une  des  différen- 
ces caractéristiques  des  races  espagnole 
et  portugaise.  L'Espagnol  est  surtout 
soldat.  Le  Portugais  l'a  été  quelquefois, 
souvent  même;  mais  il  est  aussi  com- 
merçant, navigateur.  11  a  fallu  des  Ita- 
liens, Colomb,  Vespuce  ,  pour  conduire 
au  delà  des  mers  les  conquistadors  de  la 
Caslille.  Le  Portugal  n'a  eu  besoin  que 
de  ses  enfants,  Diaz,  Vasco  de  Gama, 
Albuquerque, Cabrai, marins  doublés  de 
négociants  et  triplés  seulement  de  mi- 
litaires, pour  tourner  l'Afrique,  conqué- 
rir l'Inde,  le  Brésil,  et  semer  leurs  comp- 
toirs à  travers  les  îles  de  la  Sonde. 
Malgré  la  décadence  de  la  race  portu- 
gaise dans  les  deux  continents,  quelque 
chose  de  ces  aptitudes  est  demeuré.  Le 
type  du  grand  négociant  n'est  pas  très 
rare  au  Brésil,  même  parmi  les  Brési- 
liens, et  les  fils  de  famille,  dans  ces  con- 
ditions, se  tournent  plus  volontiers  vers 
la  mer  que  vers  la  terre.  La  flotte  brési- 
lienne a  gagné  à  cette  tendance  ce  que 
l'armée  a  perdu. 

Tous  ces  officiers  de  marine  ,  plus 
riches  et  plus  instruits  que  les  officiers 
terrestres,  et  naturellement  mécontents 
de  la  prépondérance  prise  par  ceux-ci 
à  la  suite  d'une  révolution  militaire, 
avaient  donc  intérêt  à  essayer,  eux  aussi, 
un  coup  de  force,  et  à  se  rallier  autour 
de  l'amiral  de  Mello. 


Un  troisième  personnage,  depuis  un 
peu  plus  d'un  mois,  est  entré  en  scène  : 
l'amiral  Seldanha  da  Gama,  directeur  de 
l'École  navale. 

Chose  curieuse,'ce  personnage,  depuis 
le  commencement  de  l'insurrection  , 
gardait  la.  neutralité ,  sans  que  le  gou- 
vernement, qui  aurait  dû  pourtant  le 
forcer  à  marcher  contre  l'insurrection, 
osât  se  formaliser  de  la  chose. 

Enfermé  dans  une  île,  en  pleine  rade 
de  Rio,  l'amiral  da  Gama  considérait 
attentivement  les  opérations  militaires 
des  deux  partis.  C'est  seulement  après 
trois  mois  de  méditation  qu'il  s'est 
prononcé,  comme  on  le  prévoyait  d'ail- 
leurs, en  faveur  de  son  collègue. 

L'entente  des  deux  amiraux  a  eu  pour 
résultat  de  donner  à  l'insurrection  une 
tournure  monarchique.  L'amiral  da 
Gama  est  connu,  en  effet,  pour  son 
impérialisme,  et  la  proclamation  lancée 
par  lui  au  pays  laissait  entrevoir  l'espé- 
rance d'une  restauration. 

L'adhésion  de  l'amiral  da  Gama  à 
l'insurrection  de  l'amiral  de  Mello  a 
donc  eu  pour  résultat  de  renforcer  le 
parti  de  ce  dernier  des  quelques  forces 
qui  restent  encore  au  parti  impérialiste. 
Mais  ce  secours  est  moins  important  en 
réalité  qu'il  ne  semble  au  premier  abord, 
et  ceci  pour  trois  raisons  : 

1"  Le  parti  impérialiste  se  confond 
en  grande  partie  avec  cette  société  aris- 
tocratique où  se  recrute  la  marine.  De 
nombreux  monarchistes  étaient  donc 
déjà  insurgés  avant  la  résolution  de  leur 
chef. 

2°  Le  parti  impérialiste  manque  à 
peu  près  totalement  d'enthousiasme.  La 
révolution  de  1889  s'étanl  faite  sans  vio- 
lence, sans  proscriptions  analogues  à 
nos  événements  de  1789  et  des  années 
suivantes,  les  rancunes  et  les  haines 
sont  restées  bénignes.  Les  gens  qui  n'ont 
rien  perdu  à  une  révolution  ne  souhai- 
tent que  modérément  le  retour  de  l'an- 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL. 


cien  état  de  choses.  Beaucoup  de  Brési- 
liens regrettent  l'empire,  mais  ne  se 
dérangeraient  pas  le  moins  du  monde 
pour  le  rétablir. 

'.i"  Entin,  l'évolution  monarchiste  de 
l'amiral  de  Mello,  quoique  déguisée  avec 
soin,  n'en  a  pas  moins  indisposé  l'élé- 
ment républicain  de  son  parti,  repré- 
senté par  le  sénateur  Ruy  Barbosa  et 
ses  amis.  De  là  une  situation  un  peu  lou- 
che, et  dont  les  insurgés  risquent  de  ne 
pas  sortir  avec  bonheur. 

Maintenant,  que  veulent  les  insurgés? 
sur  quelle  plate-forme  se  fait  leur  insur- 
rection ? 

Sur  la  question  de  décentralisation. 

Nous  voulons,  dit  l'amiral  de  Mello, 
réorganiser  sincèrement  les  Etats-Unis 
du  Brésil,  dont  la  constitution,  calquée 
sur  celle  des  Etats-Unis  de  l'Amérique 
du  Nord,  n'a  pu  encore  fonctionner  ré- 
gulièrement, à  cause  de  la  tyrannie  mi- 
litaire et  des  prétentions  du  gouverne- 
ment central. 

Nous  voulons,  insinue  l'amiral  da 
Gama,  établir  un  empire  libéral,  sous 
lequel  les  provinces  jouiraient  d'une  au- 
tonomie aussi  complète  que  possible. 

C'est  bonnet  blanc  et  blanc  bonnet. 
Il  y  a  donc,  au  Brésil,  des  hommes  qui 
sentent  les  désavantages  de  la  centrali- 
sation et  s'entendent  pour  la  combattre. 
Le  grand  exemple  de  la  confédération 
américaine  les  éblouit  par  les  merveil- 
leux résultats  qu'elle  a  obtenus  depuis 
un  siècle. 

L'Amérique  du  Sud  voit  l'Amérique 
du  Nord,  constate  qu'elle  est  prospère, 
et  sedit  :  «  Nous  allons  en  faire  autant.  » 

Vite,  l'expression  «  Etals-Unis  »  vient 
précéder  les  noms  de  Colombie,  de  la 
Plata,  du  Brésil.  D'un  trait  de  plume,  on 
décide  que  ce  qui  s'appelait  «  province  » 
s'appellera  désormais  «  Etat  ».  Puis  on 
attend  bravement  que  la  prospérité  ar- 
rive. La  prospérité  n'arrive  pas. 

JGe  qui  arrive,  c'est  la  banqueroute, 


la  baisse  des  fonds  publics,  la  perte  du 
change,  les  guerres  civiles,  l'augmen- 
tation des  impôts,  et,  par-dessus  le  mar- 
ché, le  redoublement  du  despotisme 
central,  de  sorte  que  les  divisions  géo- 
graphiques appelées  «  Etats  »  se  trou- 
vent reliées  aux  bureaux  de  la  capitale 
beaucoup  plus  étroitement  que  lors- 
(|u'elles  s'appelaient  «  provinces  ».  Mal- 
heur à  elles  si,  comme  la  province  de 
Rio-Grande-du-Sud,  elles  ont  le  malheur 
de  préférer  un  président  élu  par  elles  à 
celui  que  leur  octroie  gracieusement  le 
maréchal-dictateur  ! 

Ceci  prouve  qu'on  ne  change  pas,  par 
une  simple  substitution  de  mots,  les  ap- 
titudes ou  les  inaptitudes  d'une  race.  11 
ne  suffit  pas  de  mettre  l'étiquette  «  Cli- 
quot  »  sur  une  bouteille  de  gros-bleu 
pour  avoir  instantanément  du  Cham- 
pagne. 

Le  Brésil  voulant  se  modeler  sur  les 
États-Unis  rappelle  la  France  de  1814, 
qui,  admirant  la  stabilité  de  l'Angle- 
terre, crut  acquérir  cette  stabilité  en 
lui  empruntant  sa  royauté  constitution- 
nelle, sa  Chambre  des  pairs  héréditaire 
et  sa  Chambre  basse  élective.  Si  le 
peuple  anglais  n'avait  jamais  eu  que 
cela,  il  ne  serait  pas  allé  loin. 

Souhaitons,  sans  trop  y  compter,  que 
les  aspirations  de  certains  Brésiliens  d'é- 
lite vers  la  décentralisation  et  l'initia- 
tive privée ,  puissent  arrêter  la  déca- 
dence de  cet  immense  pays,  à  qui  ses 
richesses  naturelles  promettent  un  si 
bel  avenir. 

H.  La  Bourdonnière. 


LA  FRANCE  ÉVOLUE-T-ELLE  VERS 
LE  PARTICULARISME? 

Paris,  le  2  janvier  189i. 

Mon  cher  Monsieur, 

Vous  me  faites  part  de  vos  anxiétés. 
Vous  craignez  que  la  France  ne  soit 


0 


LE    MOUVEMENT    SOCIAL. 


fatalement  attachée  à  la  formation  com- 
munautaire, ou  quasi  communautaire, 
qu'elle  ne  soit  fatalement  destinée  à  res- 
ter inférieure  à  l'Angleterre,  qu'elle  ne 
puisse  évoluer  vers  le  particularisme, 
c'est-à-dire  vers  la  formation  sociale  qui 
développe  au  plus  haut  degré  l'action, 
f iniliative  du  particulier,  et  restreint 
étroitement  l'intervention  de  l'État. 

Je  comprends  vos  préoccupations  : 
elles  proviennent  de  l'esprit  français 
qui  est  hésitant,  timide,  tant  qu'il  ne  sent 
pas  beaucoup  de  monde  autour  de  lui, 
dans  le  même  sentiment  que  lui.  Nous 
hésitons  à  nous  séparer  de  l'opinion 
courante,  de  l'opinion  qui  règne  et  qui 
fait  la  loi. 

La  science  n'a  pas  de  ces  timidités-là. 
Elle  commence  par  un  homme  qui  est 
tout  seul  et  elle  met  beaucoup  de  temps 
à  avoir  raison  de  tout  le  monde...  Voyez 
M.  Pasteur,  voyez  Christophe  Colomb. 

Mais  je  puis  vous  dire,  pour  vous  ras- 
surer, pour  vous  donner  du  courage, 
que  les  faits  combattent  avec  nous,  ils 
poussent  la  France  dans  le  sens  même 
oîi  nous  voulons  la  pousser.  Rien  ne 
réussit  sérieusement  en  France  aujour- 
d'hui, que  ce  qui  se  rapproche  de  la  ma- 
nière d'être  des  Anglo-Saxons  :  cela  est 
vrai  dans  la  culture,  dans  l'industrie, 
dansle  commerce,  dansl'éducation,  dans 
les  tendances  politiques.  On  ne  peut  plus 
réussir  aujourd'hui  en  comptant  sur  la 
naissance,  sur  les  relations,  sur  la 
parenté,  sur  les  vieux  cadres  sociaux 
qui  craquent  sur  tous  les  points,  sur  la 
protection  de  l'État.  On  ne  peut  plus 
réussir  que  par  sa  valeur  propre,  par 
son  initiative  personnelle,  sous  le  nou- 
veau régime  créé  par  le  développement 
des  transports  et  de  la  grande  industrie. 
J'ai  essayé  de  mettre  ce  point  en  lumière 
dans  la  brochure  intitulée  :  Comment 
élever  et  établir  nos  enfants  ?  Permettez- 
moi  de  vous  y  renvoyer. 

Puisque  la  France  réussit  mieux  dans 


le  sens  du  particularisme  que  dans  le 
sens  contraire,  c'est  qu'elle  est  plus  faite 
pour  le  particularisme  que  pour  le  con- 
traire. 

Ce  qui  la  décide  à  tourner  au  parti- 
cularisme, c'est  la  concurrence  anglo- 
saxonne.  Elle  serait  moins  stimulée  à 
coup  sûr,  si  elle  n'avait  de  concurrence 
qu'avec  la  Russie  ou  la  Turquie. 

Quand  on  suit  la  méthode  d'observa- 
tion et  qu'au  lieu  de  regarder  en  gros 
dans  le  vague,  on  regarde  de  près  ce 
qui  s'opère  dans  une  famille,  on  constate 
que  cette  famille  monte  ou  décline  pré- 
cisément dans  la  mesure  où  elle  se 
rapproche  ou  s'éloigne  du  régime 
particulariste.  Vous  me  direz  que  les 
familles  montent  ou  descendent  par 
bien  d'autres  causes  :  cela  n'empêche 
pas  l'action  spéciale  du  facteur  dont  il 
est  question  ici  et  qui  se  discerne  par- 
faitement bien  entre  tous  les  autres. 

En  somme,  la  France  peut  et  doit 
s'assimiler  le  particularisme. 

On  voit  tous  les  jours  des  enfants  des 
races  non  particularistes  s'assimiler  aux 
Angio-Saxons  chez  les  Anglo-Saxons;  on 
voit  insensiblement  en  France  les  famil- 
leslesplus  éloignées  du  particularisme  se 
rapprocher,  même  à  leur  insu,  de  l'édu- 
cation particulariste,  et  les  enfants  diffé- 
rer de  plus  en  plus  de  leurs  pères,  en 
ce  sens.  Il  est  certain  que  les  fils  aujour- 
d'hui ne  ressemblent  pas  aisément  à  ce 
qu'étaient  leurs  pères  :  on  peut  dire  que 
c'est  la  loi  dominante.  Or,  quand  ce  n'est 
pas  dans  le  sens  du  particularisme  qu'ils 
diffèrent  de  leurs  pères,  c'est  dans  le 
sens  de  la  désorganisation. 

Je  conclus  de  cette  analyse  intime, 
faite  au  foyer,  faite  au  centre  de  l'or- 
ganisme social,  que  la  France  est  placée 
entre  un  avenir  particulariste  et  un 
avenir  désorganisé.  Mais,  aussi  bien 
d'un  cût('î  que  de  l'autre,  la  France  va  à 
rencontre  de  son  organisation  dite  tra- 
ditionnelle, de  celle  qu'elle  a  eue  aux 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL. 


WIV,  XVIII"  et  XI-X*-"  siècles  commen- 
rant.  Cetle  tradition,  qu'on  appelle  cou- 
ramment celle  flps  «  bonnes  vieilles 
familles  »,  disparaît  de  plus  en  plus, 
de  l'aveu  de  tout  le  monde,  et  cela  en 
dépit  des  eflorls  inouïs  qu'on  fait  depuis 
longtemps  pour  la  maintenir,  efforts 
auxquels  se  sont  associés  la  Religion  et 
Le  Play  lui-même  tout  comme  un  autre. 

C'est  donc  très  vainement  qu'on  pen- 
serait que  la  France  ne  peut  pas  sortir 
de  sa  route  :  le  vrai  est  qu'elle  n'y  peut 
pas  rester  et  qu'elle  en  est  sortie  très 
fort. 

Le  phénomène  n'est  pas  très  étrange  : 
(juand  un  peuple  à  organisation  commu- 
nautaire, ou  quasi  communautaire,  ren- 
contre un  régime  économique  auquel 
ne  suffit  pas  la  famille  communautaire 
ou  quasi  communautaire,  ce  type  de 
famille  se  défait;  et  il  reste  soit  des 
désorganisés,  soit  des  gens  qui  s'élèvent 
au  particularisme. 

C'est  l'exemple  qu'ont  donné  les  peu- 
ples qui  ont  été  en  contact  avec  le  peuple 
anglais  depuis  le  commencement  de  ce 
siècle,  les  Écossais  mieux  que  les  autres  : 
ils  se  sont  partagés  en  désorganisés  et 
en  assimilés  au  particularisme.  Les  Ir- 
landais du  nord  entrent  dans  cette 
même  voie. 

Ce  qui  s'est  fait  chez  ces  peuples  par 
contact,  depuis  le  régime  économique 
récent,  depuis  la  grande  industrie, com- 
mence à  se  faire  en  France  par  concur- 
rence. Les  peuples  ne  s'assimilent  pas 
seulement  par  le  contact,  mais  par  la 
concurrence. 

Si  la  France  ne  s'assimilait  pas  le 
particularisme,  son  infériorité  ferait 
bientôt  d'elle,  vis-à-vis  de  l'Angleterre, 
un  second  Portugal  ;  elle  ne  serait  pas 
l'émule,  mais  le  satellite  de  l'Angleterre. 

Vous,  mon  cher  Monsieur,  qui  êtes 
Jeune,  qui  devez  plus  regarder  à  l'ave- 
nir qu'au  passé  et  au  présent,  qui  avez 
beaucoup  de  valeur,  vous  auriez  le  plus 


grand  tort  de  vous  classer  parmi  ceux 
qui  retiennent  la  France  dans  une  voie 
d'où  la  force  des  choses  l'oblige  à  sortir 
et  d'où  elle  peut  sortir  par  la  bonne 
porte,  ainsi  qu'elle  en  donne  des  témoi- 
gnages intimes  et  évidents  à  ceux  qui 
descendent  à  l'analyse. 

Edmond  Demouns. 


AU  SUMMER  MEETING 
D'EDIMBOURG. 

Notes  de  voyage  (suiti    (1). 

Vendredi  4  août.  —  J'ai  un  vif  désir 
défaire  plus  complètement  connaissance 
avec  les  personnes  qui  veulent  bien 
suivre  mes  conférences,  afin  de  me  ren- 
dre compte  de  leur  état  d'esprit  et 
de  l'impression  produite  par  la  Science 
sociale.  Je  ne  suis  pas  ici  seulement 
pour  enseigner  ;  je  veux  aussi  apprendre 
le  plus  possible;  je  tiens  à  bien  voir  ce 
ce  que  les  gens  ont  dans  la  tète. 

M'^'^Burton  vaau-devantde  mondésir, 
en  m'offrant  de  recevoir  chez  elle,  à 
la  campagne,  le  lendemain,  toutes  les 
personnes  qui  voudront  bien  venir. 

A  la  fin  du  Cours,  je  fais  mon  invita- 
tion, qui  est  fort  bien  accueillie.  Je  dois 
constater,  à  ce  propos,  une  assez  grande 
différence  entre  nos  mœurs  et  celle  des 
Anglais.  Chaque  année,  depuis  douze 
ans,  à  Paris,  j'invite  les  jeunes  qui  sui- 
vent mon  Cours  de  Science  sociale,  à  ve- 
nir me  voir  chez  moi,  car  il  n'y  a  pas  de 
véritable  enseignement  sans  une  com- 
munication personnelle  du  professeur 
et  des  auditeurs.  Or  je  suis  toujours 
obligé  de  répéter  mon  invitation  à  plu- 
sieurs reprises,  et  je  me  rends  parfaite- 
ment compte,  qu'au  premier  abord,  elle 

(1)  Voir  les  livraisons  de  septemlire,  d'octobre  et 
(le  doccmljre  1893. 


8 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL. 


excite  quelque  étonnement  clans  l'audi- 
toire. Cette  habitude  n'est  pas  dans  nos 
mœurs  :  le  professeur  parle  du  haut  de 
la  chaire  et,  sa  leçon  terminée,  tout 
lien  est  rompu  entre  lui  et  ses  élèves.  11 
nous  manque  les  rapports  d'homme  à 
homme  qui  constituent  le  seul  moyen 
décisif  de  faire  passer  une  doctrine  d'une 
tête  dans  une  autre  et  de  créer  vérita- 
blement des  disciples  au  sens  ancien  et 
fécond  du  mot.  Ce  qu'un  homme  peut 
enseigner  du  haut  de  la  chaire  n'est  et 
neserajamaisquelaplus  petite  partie  de 
la  science;  c'est  en  quelque  sorte  delà 
science  morte.  La  science  vivante,  qui 
consiste  surtout  dans  la  méthode,  dans 
la  manière  de  voir,  de  juger,  de  classer, 
dans  ce  qu'on  pourrait  appeler  le  tour 
de  main  scientifique,  tout  cela  ne  peut 
se  transmettre,  que  par  le  contact  intime 
des  intelligences. 

Ici,  ce  contact  me  paraît,  d'après  de 
nombreux  exemples,  exister  bien  plus 
complètement.  La  maison  de  M.  Geddes 
est  ouverte  à  tous  les  auditeurs  du  Sum- 
mer  Meeting.  Il  les  reçoit  fréquemment, 
soit  à  sa  table,  soit  le  soir  dans  des  réu- 
nions; il  se  mêle  à  eux  dans  les  excursions 
qui  ont  lieu  chaque  jour,  et  auxquelles 
M""'  Geddes  prend  part  également. 
Tout  cela  vous  explique  comment  mon 
invitation  fut  accueillie  comme  une 
chose  tout  à  fait  naturelle. 

On  vient  me  prendre  en  voilure  après 
le  Cours,  car  je  dois  aller  déjeuner  avec 
M"^  et  M"^  Burton  dans  une  famille 
qui  habite  aux  environs  d'Edimbourg, 
(^ette  visite  m'intéresse  particulière- 
ment, car  celte  famille  lit  la  Science  so- 
ciale; c'est  une  bonne  occasion  de  cons- 
tater l'impression  produite  par  nos 
études. 

La  maison  est  tenue  sur  un  très  grand 
pied;  c'est  une  luxueuse  installation  an- 
glaise. La  famille,  un  jeune  ménage, 
comprend  le  père,  la  mère  et,  autant 
qu'il  me  souvient,  trois  enfants.  Ils  ha- 


bitent toute  l'année  à  la  campagne,  à 
environ  six  kilomètres  d'Edimbourg. 
Sur  tout  le  parcours  je  vois  un  très 
grand  nombre  de  cottages,  qui,  à  ce 
qu'on  me  dit,  sont  également  habités 
toute  l'année.  Cette  permanence  de  la 
résidence  rurale,  même  pendant  l'hiver, 
est  un  trait  bien  anglais.  Une  jeune  fille 
qui  va  se  marier,  me  dit  qu'elle  ira  ha- 
biter dans  les  environs  d'Edimbourg, 
quoique  son  mari  soit  obligé  de  venir 
tous  les  jours  à  la  ville,  et,  ce  qui  est  fait 
pour  nous  surprendre,  elle  ajoute  qu'elle 
trouve  cela  beaucoup  plus  agréable  : 
on  y  est  plus  indépendant  et  plus  «  con- 
fortable ».  Indépendance  et  confortable, 
je  crois  bien  que  ces  deux  mots  résument 
tout  l'idéal  de  l'Anglais  en  ce  monde. 
Il  s'accommode  parfaitement  de  l'isole- 
ment et  d'un  cercle  restreint  de  rela- 
tions. 

Je  suis  accueilli  avec  une  cordialité 
qui  me  touche,  comme  un  ami  dont  on 
connaît  déjà  et  dont  on  partage  les 
idées.  Certainement  la  Science  sociale  ne 
pénètre  pas  dans  une  tête  anglaise  de 
la  même  manière  que  dans  une  tête 
française.  Si  je  voulais  caractériser  cette 
différence,  je  dirais  que  le  Français  y 
cherche  plutôt  un  système  rationnel 
pour  la  direction  générale  de  la  société 
et  l'Anglais  une  règle  de  conduite  pra- 
tique pour  sa  direction  personnelle.  Ces 
deux  manières  de  juger  et  de  sentir  ré- 
pondent bien  d'ailleurs  à  la  formation 
sociale  différente  des  deux  peuples  : 
nous  inclinons  davantage  vers  les  idées 
générales  ;  les  Anglais,  vers  les  applica- 
tions pratiques. 

C'est  ainsi  que  ce  jeune  ménage  a  pris 
et  compris  la  Science  sociale  :  il  y  a 
cherché  une  règle  personnelle  de  con- 
duite. La  famille  possède  une  grande 
propriété  rurale^  qui  est  actuellement 
affermée  ;  mais  le  bail  va  expirer  dans 
un  an.  Il  ne  sera  pas  renouvelé,  car 
mon  hûle  a  l'intention  d'aller  s'y  instal- 


LE    MOUVEMENT    SOCIAL. 


9 


1er  et  de  diriger  lui-même  l'exploitation 
de  ses  terres.  En  attendant,  il  s'y  prépare 
pratiquement.  11  passe  ses  journées 
chez  un  fermier  du  voisinage,  afin  de  se 
mettre  au  courant  de  la  culture,  non 
pas  seulement  au  moyen  des  livres  et 
des  écoles,  mais  surtout  par  la  pratique 
quotidienne,  à  la  façon  anglaise,  qui  est 
la  bonne. 

Je  remarque  d'ailleurs  que  les  An- 
glais, même  ceux  qui  sont  dans  les  af- 
faires, qui  passent  leurs  journées  à  la 
ville,  sont  mieux  préparés  à  la  culture 
que  nos  industriels  et  nos  négociants; 
ils  y  sont  moins  étrangers  et  s'y 
mettent  plus  facilement.  M.  Bailhache, 
qui  m'a  accompagné  ici,  a  été  reçu 
chez  un  fermier,  qui  était  directeur  de 
la  succursale  d'une  petite  banque;  la 
banque  ayant  dû  fermer,  il  a  loué  un 
assez  grand  domaine  et  s'est  établi  fer- 
mier. Je  ne  crois  pas  que  l'on  puisse 
trouver  en  France  un  seul  exemple  de 
ce  genre. 

Cette  prédisposition  à  la  culture  me 
paraît  provenir  de  l'éducation  semi-ru- 
rale que  reçoivent  la  plupart  des  An- 
glais, par  suite  de  leur  résidence  dans 
des  cottages,  entourés  d'un  jardin;  il 
faut  y  joindre,  ce  qui  est  la  visée  géné- 
rale de  leur  formation  particulariste,  le 
soin  de  connaître  les  choses  bien  plu- 
tùtencore  que  les  hommes  qui  les  entou- 
rent. Dans  ce  milieu,  ils  se  trouvent, 
dès  le  jeune  âge,  en  contact  avec  la  na- 
ture; ils  ont  la  perception  réduite  de  la 
la  vie  rurale,  qui  s'harmonise  avec  leur 
disposition  à  se  suffire  à  eux-mêmes; 
pendant  leur  jeunesse,  ils  ont  élevé  des 
plantes,  fait  pousser  des  légumes,  soi- 
gné quelques  animaux  de  basse-cour. 
Toutes  ces  choses  qui,  chez  nous,  ne 
sont  guère  que  du  domaine  des  paysans 
et  des  propriétaires  exploitant  eux- 
mêmes,  pénètrent  ici  dans  l'esprit  d'un 
très  grand  nombre  de  gens  par  le  sim- 
ple mécanisme  de  l'éducation. 


M.  Bureau,  qui,  ainsi  que  je  l'ai  dit,  est 
allé  cet  été  aux  Etals-Unis,  pour  y  faire 
une  étude  sociale,  a  été  très  frappé  de 
ce  caractère  de  l'éducation,  même  dans 
les  écoles  urbaines.  Les  sciences  natu- 
relles, particulièrement  la  connaissance 
des  plantes  et  des  animaux,  y  occupent 
une  bien  plus  grande  place  que  chez 
nous  ;  elles  sont  étudiées  d'une  manière 
plus  pratique,  non  pas  seulement  dans 
les  livres,  mais  dans  la  nature,  et  au- 
tant que  possible  sur  des  spécimens  vi- 
vants. On  demande  aux  élèves  d'appor- 
ter, pour  la  classe  suivante,  une  feuille  ou 
une  branche  de  tel  arbre,  qui  doit  être 
étudié,  afin  de  leur  enfoncer  la  notion  de 
chaque  chose,  par  la  vue  même  et  par 
le  contact  de  la  chose  elle-même,  prise 
dans  son  milieu  réel.  On  comprend 
après  cela  combien  l'explication  du  pro- 
fesseur doit  être  plus  vivante  et  plus 
suggestive.  On  peut  demander  aux 
élèves  :  «  Où  avez-vous  cueilli  cette 
plante?  Dans  quel  terrain?  Avez-vous 
remarqué  sa  forme  générale,  les  condi- 
tions de  sa  croissance,  etc.? 

Mais  cet  enseignement  n'est  possible 
que  si  les  enfants,  ou  tout  au  moins  une 
partie  d'entre  eux,  habitent  hors  de  la 
ville,  ou  s'ils  sont,  d'une  façon  ou  d'une 
autre,  en  contact  avec  la  campagne,  par 
la  possession  ou  le  voisinage  d'un  jar- 
din. 

Taine  a  aussi  été  très  frappé  de  cette 
prédisposition  de  l'Anglais  aux  choses 
de  la  vie  rurale.  Dans  un  salon,  à  la 
ville,  dit-il  (je  cite  de  mémoire),  on  parle 
couramment  des  choses  de  la  culture; 
on  discute  les  meilleurs  assolements,  on 
entre  dans  les  détails,  on  cite  des  exem- 
ples; chacun  s'intéresse  à  cette  con- 
versation et  les  femmes  y  prennent  part 
comme  les  hommes.  J'ai  dit  que 
M'"*Burlonavaitécritunvolume  intitulé: 
Mij  home  farm,  «  Mon  home- ferme  ». 
Elle  m'a  d'ailleurs  démontré,  par  sa 
propre  expérience,  qu'on  peut  élever  la 

2 


10 


LE  MOUVEMENT   SOCIAL. 


volaille  à  meilleur  marché  que  je  ne  fais 
moi-même  en  Normandie.  Elle  obtient 
des  œufs  pendant  tout  l 'hiver,  en  Ecosse  ! 
Et  notez  que  M'"'^  Burton  n'est  point  une 
fermière;  elle  est  fille  et  femme  de  litté- 
rateurs. 

Autre  exemple.  Je  reçois,  en  Norman- 
die, la  visite  d'une  Anglaise,  qui  est  fixée 
à  Paris  depuis  dix  ans,  et  qui,  aupara- 
vant, a  habité  Londres  pendant  plusieurs 
années.  Naturellement,  je  lui  fais  faire 
le  tour  classique  du  propriétaire;  je 
dois  dire,  à  ma  décharge,  qu'elle  me 
Favait  demandé.  Cela  d'ailleurs  se  de- 
mande toujours...  par  politesse.  Mais 
chez  elle  ce  n'était  point  un  simple  acte 
de  politesse.  Elle  s'intéresse  en  effet  à 
tout  ce  que  je  lui  montre,  aux  plantes 
comme  aux  animaux;  elle  me  pose  des 
questions  et  discute  mes  réponses.  Je 
n'ai  pas  besoin  de  lui  nommer  les  plan- 
tes, elle  les  désigne  d'elle-même  par  leur 
nom.  En  parcourant  le  potager,  je  com- 
mets une  erreur,  elle  la  rectifie  aussitôt. 
Quelle  différence  avec  les  amis  de  Paris 
qui  viennent  me  voir  :  ils  n'admirent 
guère  que  le  site,  par  pohtesse,  car  il 
n'a  rien  de  remarquable;  les  choses  de 
la  culture  les  intéressent  peu.  «  C'est  gen- 
til; vous  êtes  au  bon  air,  c'est  excellent 
pour  vos  enfants.  »  Je  demande  à  mon 
Anglaise  où  elle  a  appris  tous  ces  dé- 
tails sur  la  culture  :  «  Chez  mon  père, 
me  dit-elle,  qui  a  un  grand  jardin  autour 
de  son  habitation.  » 

Après  cela,  je  ne  vous  étonnerai  pas, 
en  vous  disant  que  la  femme  de  mon 
hôte  est  aussi  disposée  et  aussi  préparée 
que  son  mari  à  aller  s'étabhr  complète- 
ment à  la  campagne  sur  le  domaine 
qu'ils  doivent  exploiter.  Elle  en  cause 
longuement  avec  moi,  en  personne  dé- 
cidée, qui  entreprend  cela  froidement, 
après  avoir  pesé  le  pour  et  le  contre.  Si 
son  mari  avait  besoin  d'être  encouragé, 
elle  l'encouragerait,  elle  le  soutiendrait. 
Ce    concours   de    la    femme   donne    à 


l'homme  une  grande  force.  En  France , 
plusieurs  de  mes  amis,  qui  ont  des  terres 
et  trouvent  difficilement  des  fermiers  , 
seraient  bien  disposés  à  s'occuper  de 
leur  exploitation  :  le  grand  obstacle, 
c'est  la  résistance  de  leur  femme.  Chez 
nous,  la  femme  est  bien  plus  éloignée  que 
l'homme  de  la  vie  rurale  :  elle  a  plus  de 
peine  à  se  passer  des  relations,  des  vi- 
sites, des  réunions  mondaines.  La  femme 
est  peut-être  le  principal  obstacle  au  re- 
lèvement de  l'agriculture,  de  l'industrie 
et  du  commerce  en  France,  par  les  pré- 
jugés qui  lui  font  considérer  ces  pro- 
fessions comme  inférieures,  comme  dis- 
qualifiées. Un  jeune  homme  se  marie 
beaucoup  mieux,  — je  veux  dire  plus 
richement,  ce  qui  n'est  pas  la  même 
chose,  —  s'il  est  dans  farmée,  ou  dans 
l'administration.  On  dit  que  le  clergé 
a  encore  de  l'influence  sur  les  femmes; 
j'aime  mieux  croire,  pour  son  bon 
renom,  qu'on  le  calomnie. 


Samedi,  5  août.  —  Je  n'ai  pas  de  con- 
férence à  faire  ni  aujourd'hui  nidemain, 
car  vous  savez  qu'en  Angleterre,  les  af- 
faires sont  suspendues,  les  bureaux  et 
les  ateliers  sont  fermés  depuis  le  sa- 
medi à  midi  jusqu'au  lundi  matin.  Un 
esprit  qui  aimerait  le  paradoxe  pourrait 
entreprendre  de  démontrer  tour  à  tour 
que  les  Anglais  sont  le  peuple  qui  tra- 
vaille le  plus  et  que  les  Anglais  sont  le 
peuple  qui  travaille  le  moins.  En  effet,  rien 
n'est  comparable  à  la  puissance  de  tra- 
vail de  l'Anglais,  si  ce  n'est  sa  puissance 
de  repos. 

Comme  formule,  il  me  semble  que  la 
plus  exacte  est  la  suivante  :  L'Anglais 
donne,  dans  le  moins  de  temps  possible, 
la  plus  grande  somme  possible  de  tra- 
vail, afin  de  pouvoir  se  donner  ensuite  la 
plus  grande   somme  possible  de  repos. 

A  Londres,  je  remarque  que  beaucoup 


LE  MOUVEMENT    SOCIAL. 


n 


de  boutiques  ne  sont  pas  encore  ouver- 
tes à  9  heures  du  matin,  et  elles  ferment 
le  soir  bien  plus  tôt  que  chez  nous.  11  en 
est  de  même  des  administrations  et  des 
maisons  d'affaires.  En  somme,  la  jour- 
née effective  de  travail  est  plus  courte. 
Aussi  est-il  possible  d'aller,  chaque  soir, 
dans  la  banlieue  et  souvent  assez  loin, 
car  l'Anglais,  je  l'ai  dit,  habite  rarement 
le  quartier  des  affaires.  On  m'affirme  qu'à 
Edimbourg  un  grand  nombre  de  bouti- 
quiers habitent  également  dans  la  ban- 
lieue et  font  ainsi,  matin  et  soir,  un  long 
trajet.  Chez  nous,  au  contraire,  la  plu- 
part des  boutiquiers  ont  leur  apparte- 
ment dans  l'arrière-boulique,  ou  au-des- 
sus, à  l'entresol.  Us  peuvent  ainsi  ouvrir 
de  très  bonne  heure  et  fermer  très  tard. 
En  outre,  beaucoup  ne  chôment  pas  le 
dimanche  et  aucun  le  samedi  soir.  A  ne 
considérer  que  cet  indice,  le  Français 
donnerait  donc  une  somme  de  travail 
plus  considérable  que  l'Anglais. 

Mais  c'est  ici  surtout  qu'il  ne  faut  pas 
compter  les  heures,  mais  les  peser.  Au 
poids,  la  somme  de  travail  que  donne 
l'Anglais  est  plus  considérable;  il  fait 
plus  de  travail  en  moins  de  temps,  il 
prend  même  à  peine  le  temps  de  faire 
un  lunch  rapide  dans  le  milieu  de  la 
journée,  souvent  debout,  dans  son  of- 
fice et  sans  interrompre  ses  affaires. 

Je  profite  de  ma  matinée  du  samedi 
pour  aller  visiter,  avec  M""  Burton  et 
M.  Poinsard,  la  raine  de  houille  qui  est 
située,  ainsi  que  je  vous  l'ai  dit,  dans  le 
voisinage  de  Hawthornden.  Mais  je  laisse 
à  M.  de  Rousiers  le  soin  de  vous  faire 
connaître  cette  exploitation,  car  il  l'a  vi- 
sitée après  nous  et  il  prépare  une  étude 
spéciale  sur  la  question  ouvrière  en  An- 
gleterre. Vous  ne  perdrez  donc  rien  pour 
attendre. 

Pendant  cette  visite,  j'ai  fait  la  con- 
naissance d'un  cousin  du  directeur  de  la 
mine,  jeune  Anglais  qui  exploite  un  run 
de  moutons  en  Nouvelle-Zélande.  Il  vient 


tous  les  deux  ans  passer  deux  mois  en 
Angleterre.  Il  se  plaît  beaucoup  en  Nou- 
velle-Zélande et  y  est  fixé  définitivement. 
«  C'est  la  vraie  vie,  »  me  dit-il.  Je  lui 
demande  ce  qui  le  séduit  dans  cette  exis- 
tence. «  L'indépendance,  »  me  répond-il 
sans  hésiter.  Vous  le  voyez,  encore  une 
fois,  le  besoin  d'indépendance  est  bien 
ce  qui  domine  et  actionne  toute  la  vie 
de  l'Anglais;  on  peut  tourner  et  retour- 
ner le  problème,  on  arrive  toujours  à 
cette  solution. 

Je  lui  demande  quel  est  le  meilleur 
moyen  de  réussir  clans  ces  pays  neufs. 
«  C'est  de  débuter  comme  simple  ou- 
vrier, gardeur  de  moutons.  »  C'est  ainsi 
qu'il  a  commencé  lui-même,  et  remar- 
quez qu'il  appartient  à  une  bonne  fa- 
mille de  la  bourgeoisie.  Mais  vous  savez 
que,  pour  l'Anglais,  il  n'y  a  pas  de  aot 
métier,  si  ce  n'est  ceux  qui  ne  paient 
pas. 

Or  celui-là  paie,  car  cet  apprentissage 
est  le  seul  moyen  de  se  mettre  au  cou- 
rant du  pays  et  d'apprendre,  dans  les  plus 
petits  détails ,  tout  ce  qui  concerne  une 
exploitation  de  moutons.  Ce  qui  est  le 
plus  dur  dans  ce  début,  c'est  le  contact 
avec  des  ouvriers  grossiers  et  sans  édu- 
cation; «  mais  quand  on  est  bien  élevé, 
meditmonranchman,  ils  ne  tardent  pas 
à  avoir  de  la  considération  pour  vous; 
d'ailleurs,  on  peut  toujours  éviter  la 
promiscuité  en  établissant  son  home  à 
part  ».  Quand  on  se  sent  assez  au  cou- 
rant, on  saisit  une  bonne  occasion  pour 
acheter  un  run  et  on  le  fait  en  connais- 
sance de  cause,  parce  qu'on  connaît  le 
métier  à  fond.  Si,  au  contraire,  on  veut 
débuter  en  s'élablissant  à  son  compte, 
on  est  la  victime  des  agences,  qui  passent 
aux  nouveaux  venus  des  terres  d'un 
mauvais  rapport  et  des  troupeaux  ava- 
riés. Je  crois  que  nos  jeunes  gens  de 
famille  ne  goûteront  pas  beaucoup  cette 
manière  d'entrer  dans  un  métier;  ce- 
pendant c'est  la  bonne,  c'est  celle  qui 


12 


LE    MOUVEMENT   SOCIAL. 


conduit  au  succès  tant  déjeunes  Anglo- 
Saxons. 

Remarquez  que  nous  ne  louons  pas 
les  Anglais  pour  le  plaisir  de  les  louer; 
nous  n'y  avons  aucun  plaisir.  Notre  uni- 
que désir  est  de  connaître  exactement 
les  procédés  qui  leur  assurent  une  su- 
périorité malheureusement  trop  réelle; 
nous  voudrions  connaître  leur  secret, 
afin  de  mettre  nos  enfants  en  mesure  de 
tenir  tête  dans  le  monde  à  ces  redouta- 
bles concurrents.  Cela  est  plus  patrioti- 
que que  de  nier  celte  supériorité  et  de 
se  faire  illusion  à  soi-même.  Nous  serons 
bien  avancés,  quand,  avec  cet  ingénieux 
procédé,  nous  nous  réveillerons,  un 
beau  matin,  dans  la  situation  où  se  trou- 
vent aujourd'hui  l'Italie,  ou  l'Espagne, 
en  attendant  pire  ! 

Nous  sommes  obligés  d'écourter  notre 
visite  à  la  mine  pour  revenir  à  Haw- 
thornden,  car  c'est  à  deux  heures  que 
doivent  arriver  ceux  de  mes  auditeurs 
qui  auront  bien  voulu  se  rendre  à  mon 
invitation  de  la  veille.  Nous  pensons  qu'il 
ne  viendra  guère  qu'une  vingtaine  de 
personnes,  car  nous  sommes  à  quinze 
kilomètres  d'Edimbourg.  Ils  arrivent  au 
nombre  d'environ  soixante.  Le  premier 
groupe  qui  débarque  par  le  chemin  de 
fer  est  conduit  par  notre  ami  Bailhache, 
qui  n'a  jamais  été  à  pareille  fête. 

Après  le  thé,  quelqu'un  propose  d'al- 
ler visiter  les  ruines  de  Roslyn,  qui  se 
trouvent  à  environ  cinq  kilomètres  de 
là.  Notez  qu'il  fait  une  pluie  battante, 
une  bonne  pluie  écossaise,  et  qu'il  y  a 
là  un  bon  nombre  de  jeunes  filles.  Ce- 
pendant, pas  un  moment  d'hésitation;  la 
proposition  est  accueillie  avec  enthou- 
siasme. Il  faut  décidément  classer  l'An- 
glais parmi  les  amphibies. 

Et  nous  partons  à  l'allure  accélérée, 
qui  est  ici  la  seule  manière  de  marcher, 
aussi  bien  pour  les  hommes  que  pour 
les  femmes.  Je  crois  vous  avoir  dit  que 
l'Anglaise   a  le   pas  aussi  allongé  que 


l'homme.  En  cela,  elle  diffère  de  la  Fran- 
çaise, qui  fait  trois  pas  pendant  que 
l'homme  en  fait  deux.  Vous  pouvez  vé- 
rifier le  fait  quand  vous  voudrez.  C'est 
ce  qui  donne  à  la  démarche  de  l'Anglaise 
beaucoup  moins  de  grâce  qu'à  celle  de 
la  Française.  Vous  voyez  que  je  n'admire 
pas  tout  chez  les  Anglais. 

Vous  allez,  j'en  suis  sûr,  me  deman- 
der la  cause  de  ce  fait.  Elle  tient  encore, 
elle  tient  toujours  à  l'état  social.  Ici,  la 
femme  est  élevée  sensiblement  comme 
l'homme;  comme  lui,  elle  doit  se  tirer 
d'affaire  par  elle-même  dans  la  vie;  elle 
n'attend  aucune  dot  de  sa  famille  au  mo- 
ment de  son  mariage  ;  elle  n'attend  même 
pasquesafamille  lui  donne  un  mari.  Vous 
ne  voyez  pas  en  quoi  cela  allonge  son 
pas, Cela  l'allonge,  àcause  de  lanécessité 
où  elle  est  de  mener  une  vie  aussi  active 
que  l'homme,  de  tendre,  comme  lui,  à 
faire  le  plus  de  choses  possible  dans  le 
moins  de  temps  possible,  d'entrer  en 
concurrence  avec  l'homme  pour  un  cer- 
tain nombre  de  professions,  enfin  d'être 
mêlée  aux  hommes  infiniment  plus  que 
la  jeune  fille  française.  C'est  dans  la  race 
anglo-saxonne  que  la  distance  qui  sé- 
pare l'homme  de  la  femme  est  la  plus 
réduite.  L'impression  que  l'on  a  quand 
on  cause  avec  des  jeunes  filles  est  qu'on 
cause  avec  des  camarades;  elles  tien- 
nent beaucoup  à  ce  qu'on  les  considère 
ainsi.  Cet  état  d'esprit  coupe  court  à 
toute  tentative  de  galanterie,  à  tous  ces 
petits  compliments  fades  et  doucereux 
que  nous  prodiguons  chez  nous  aux  fem- 
mes et  qui  font  même  partie  de  la  civi- 
lité puérile  et  honnête.  Tous  les  Fran- 
çais qui  se  trouvent  ici  avec  moi  sont 
très  frappés  de  cette  différence;  ils  en 
sontcharmés,  car  cette  simplicité  de  rap- 
ports rend  les  relations  plus  faciles  et  la 
conversation  plus  agréable. 

En  allongeant  ainsi  le  pas,  nous  arri- 
vons à  l'église  de  Roslyn,  curieux  mo- 
nument de  l'architecture  du  moyen  âge 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


13 


anglais.  Là,  je  prends  congé  de  nos  visi- 
teurs après  cette  journée  bien  remplie. 
El  la  pluie  tombait  toujours. 

Edmond  Demolins. 


LES  ŒUVRES  DE  L'INITIATIVE  PRIVEE. 
L'assistance  par  le  travail. 

Le  but  de  notre  Société  étant  d'en- 
courager de  toutes  nos  forces  toute  en- 
treprise utile  provenant  de  l'initiative 
privée,  nous  nous  ferons  un  devoir  de 
tenir  nos  lecteurs  au  courant  des  essais 
qui  pourront  se  produire  sur  ce  terrain, 
et  nous  invitons  ceux  qui  connaîtraient 
autour  d'eux  quelque  tentative  de  ce 
genre  de  nous  le  faire  connaître,  avec 
des  détails  aussi  précis  que  possible  sur 
son  fonctionnement. 

Nous  appellerons  aujourd'hui  l'atten- 
tion sur /Viss/s/awce/jar/e^/'avaî/.  Le  meil- 
leur genre  d'assistance  par  le  travail  est 
l'assistance  agricole,  florissante  en  An- 
gleterre ainsi  que  dans  l'Allemagne  du 
Nord  et  en  Hollande.  Des  œuvres  ana- 
logues existent  en  France,  mais  à  l'état 
embryonnaire,  et  n'ont  point  encore  at- 
teint une  sérieuse  notoriété. 

L'assistance  par  le  travail  est  destinée 
à  répondre  à  une  angoisse  bien  connue 
des  personnes  charitables  lorsqu'elles  se 
trouvent  en  présence  d'un  mendiant  qui 
leur  demande  l'aumône,  angoisse  qui  se 
traduit  par  cette  question  :  «  Est-ce  un 
mendiant  de  profession?  est-ce  un  vrai 
pauvre?  « 

Le  faux  mendiant  pullule,  on  le  sait, 
surtout  dans  nos  grandes  villes.  Sur  dix 
personnes  qui  demandent  l'aumûne,  on 
peut  dire,  sans  crainte  de  se  tromper, 
que  neuf  n'en  ont  pas  besoin ,  et  certains 
trouveront  notre  proportion  bien  géné- 
reuse. 


Les  bons  de  pain  et  de  viande  eux- 
mêmes  ne  résolvent  pas  toujours  la  ques- 
tion. Donnés  discrètement,  à  des  familles 
dont  la  misère  est  connue,  ils  rendent 
de  grands  services;  donnés  au  hasard, 
ils  sont  à  peu  près  sûrs  de  n'aller  ni  chez 
le  boulanger  ni  chez  le  boucher,  mais 
chez  le  marchand  de  vin,  qui  saura  les 
Taire  prendre  sous  main  à  ces  derniers. 

Le  bon  de  travail  échappe  à  ces  tra- 
fics. Ces  bons,  délivrés  au  malheureux 
qui  seditvictimedu  chômage, iuidonnent 
le  droit  d'être  admis,  pour  un  laps  de 
temps  donné,  dans  des  ateliers  spéciaux 
où  on  l'emploie  à  un  travail  facile,  con- 
fection de  bûchettes,  de  cordes,  pour  les 
hommes,  tricotage  et  ouvrages  divers 
pour  les  femmes.  L'indigent  emplo^'é 
peut  travailler  ainsi  pendant  un  certain 
nombre  de  jours,  après  quoi,  comme 
pour  l'hospitalité  de  nuit,  on  est  forcé 
de  l'éliminer  pour  faire  place  à  d'autres; 
à  l'œuvre  de  Belleville ,  rue  Fessard,  le 
délai  est  de  dix  jours.  Mais  on  laisse  cha- 
que jour  à  l'ouvrier  un  certain  temps 
pour  chercher  de  l'ouvrage.  Au  refuge 
ouvrier  pour  les  femmes  enceintes,  ave- 
nue du  Maine,  les  femmes  ne  sont  occu- 
pées que  l'après-midi. 

M.  Raoul  Bompard  vient  de  terminer 
un  rapport  sur  celles  de  ces  œuvres  qui 
ont  leur  siège  à  Paris.  Ce  rapport  énumè- 
re  divers  résultats  satisfaisants  qu'elles 
ont  obtenus,  par  le  seul  zèle  des  per- 
sonnes qui  les  ont  fondées  et  qui  s'en 
occupent.  L'œuvre  de  Belleville,  citée 
plus  haut ,  a  employé  930  indigents ,  qui 
ont  fabriqué  dans  l'année  139.800  bû- 
chettes. Dans  le  iT  arrondissement,  on 
fabrique  jusqu'à  3.000  margotins  par 
semaine.  C'est  peu ,  eu  égard  à  la  popu- 
lation et  à  la  consommation  de  Paris  ; 
mais  de  vraies  misères  ont  été  soulagées, 
ce  qui  est  un  grand  point,  et  un  ex- 
cellent exemple  est  donné  ,  ce  qui  en  est 
un  autre. 
M.  Raoul  Bompard  compare  les  résul- 


14 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


lats  obtenus  par  ces  œuvres  privées  à 
ceux  qu'obtient  àgrands  frais  l'Assistance 
publique.  Celle-ci  est  obligée  de  s'en  te- 
nir^  sur  la  situation  des  familles  qui  récla- 
ment ses  secours,  aux  renseignements  de 
83  visiteurs  salariés  chargés  de  570.000 
enquêtes  par  an.  On  voit  d'ici  la  sécu- 
rité que  peuvent  présenter  de  telles  en- 
quêtes. 

En  d'autres  termes ,  et  de  l'avis  d'un 
homme  compétent, /'^^a^esf^m  mauvais 
aumônier,  ce  que  nous  savons  déjà. 

«  Les  colonies  de  travail,  dit  M.  Bom- 
pard,  ne  doivent  pas  être  des  entrepri- 
ses gouvernementales  ni  même  provin- 
ciales. ))  «  M.  Raoul  Bompard  constate, 
ajoute  le  Temps ^  que  partout  où  l'État, 
les  provinces  et  les  villes  ont  voulu  ou- 
vrir et  gérer  des  ateliers  de  bienfaisance, 
on  a  abouti  à  des  résultats  déplorables  : 
dépenses  excessives,  multiplication  de 
produits  sans  valeur,  concurrence  faite 
au  travail  indépendant,  dégradation  in- 
tellectuelle et  morale  des  assistés,  ...etc.  » 

La  comparaison  n'est  pas  flatteuse  pour 
l'œuvre  collective  et  impersonnelle  de 
l'administration.  Et  combien  tous  les 
rouages  de  celles-ci,  faits  pour  favoriser 
surtout  le  coulage,  sont  lourds  et  im- 
puissants à  côté  de  l'initiative  intelli- 
gente et  active  de  quelques  personnes 
de  bonne  volonté! 

Ce  qui  achève  de  le  prouver,  c'est  un 
autre  rapport,  celui  de  M.  Baudin  sur  les 
dépenses  de  l'Assistance  publique,  en  ce 
qui  concerne  les  hôpitaux.  Ces  dépen- 
ses se  montent,  pour  la  ville  de  Paris, 
à  47  millions. 

Nos  lecteurs  ont  dû  lire,  dans  plusieurs 
journaux,  notamment  dans  XeXIX^  Siè- 
cle ,  organe  radical ,  et  dans  les  Débats, 
organe  modéré,  le  récit  identique  de  ces 
gaspillages. 

Les  cahiers  de  visite,  où  les  internes 
ou  externes  doivent  inscrire,  sous  la 
dictée  du  médecin,  les  remèdes  ou  ali- 
ments  prescrits  aux   malades,   étaient 


tenus  par  de  simples  surveillants  ou  sur- 
veillantes, hors  de  la  présence  du  méde- 
cin, et  portaient  quelquefois,  la  veille^ 
ce  que  celui-ci  devait  prescrire  le  lende- 
main. 

Du  lait,  des  œufs,  du  bouillon  étaient 
marqués,  et,  naturellement,  achetés, 
sans  que  les  malades  intéressés  en  eus- 
sent seulement  connaissance  et  fussent 
invités  à  y  goûter. 

Un  compte  a  été  découvert,  portant 
300  litres  de  lait  et  600  œufs,  pour  une 
soupe  à  la  panade.  La  soupe  à  la  panade 
n'avait  jamais  été  mangée. 

Dans  l'un  de  ces  hôpitaux,  la  consoni- 
mation  du  lait  a  suivi  une  progression 
très  curieuse  :  en  janvier,  1.705  litres; 
en  février,  2.087;  en  mars,  2.182;  en 
avril,  3.860;  en  mai,  6.730. Les  chaleurs 
altèrent. 

De  temps  en  temps  quelque  autorité 
grondait,  faisait  les  gros  yeux  ;  et  la  dé- 
pense baissait  brusquement.  De  même 
dans  une  étude,  lorsqu'un  maître  répé- 
titeur, grâce  à  une  explosion  de  pensums, 
obtient  trois  minutes  de  silence. 

Et  ce  qui  se  passait  pour  le  lait  se 
passait  pour  la  viande,  pour  le  vin  de 
Banyuls,  pour  toutes  les  denrées  ali- 
mentaires, pour  les  verres  à  boire,  les 
verres  à  lampes,  les  flacons,  les  as- 
siettes, les  cuvettes,  les  objets  de  panse- 
ments, les  instruments  de  laboratoire. 
Il  paraît  qu'on  casse  beaucoup  dans  les 
hôpitaux,...  à  moins  que  l'on  n'exporte. 

Le  problème  devient  moins  obscur  si 
l'on  songe  au  personnel  soignant  des 
hôpitaux,  lequel  arrivepresque  à  égaler, 
au  moins  pourl'un  d'entre  eux,  le  nombre 
des  malades. 

Et  qu'on  ne  nous  accuse  pas  de  choi- 
sir arbitrairement.  Deux  articles  relatifs 
à  l'assistance,  durant  le  mois  dernier, 
sont  tombés  sous  nos  yeux  :  celui  qui 
résume  le  rapport  de  M.  Bompard  et 
celui  qui  expose  le  désordre  des  hôpi- 
taux. Nous  les  avons  découpés,  analy- 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL. 


15 


ses,  et  c'est  tout.  Les  faits  parlent  d'eux- 
mêmes. 

A.    DUPARC. 


LE   SOCIALISME  ET  LES  PETITS 
PRODUCTEURS. 

Depuis  le  congrès  de  Marseille  (dont 
le  Mouvement  social  d'octobre  1892  a 
rendu  compte  ),  certains  socialistes  se 
posent  non  plus  en  adversaires  résolus, 
mais  en  protecteurs  désintéressés  de  la 
propriété  individuelle. 

Oh  !  pas  de  toute  espèce  de  propriété  ! 
De  la  propriété  de  ceux-là  seulement 
devant  lesquels  tous  leurs  efforts  vien- 
nent se  briser,  et  dont  ils  veulent  gagner 
les  suffrages  coûte  que  coûte. 

Les  paysans  ne  s'étant  pas  laissé 
prendre  aux  grandes  promesses  et  aux 
grands  mots,  la  socialisation  du  sol  et 
des  moyens  de  production  ne  leur  ayant 
dit  rien  qui  vaille,  nos  adversaires  ont 
mis  de  côté  les  conclusions  du  socialisme 
scientifique,  et  confectionné  un  socia- 
lisme réduit  à  l'usage  des  ruraux. 

Écoutons  M.  Gabriel  Deville  (1)  :  «  Le 
paysan  conservera  le  lopin  de  terre 
qu'il  possède  et  qu'il  cultive,  son  petit 
instrument  de  travail  continuera  à  ap- 
partenir au  petit  industriel  qui  le  met 
lui-même  en  mouvement  ('page  513)... 
Les  avantages  de  la  socialisation  des 
moyens  de  production  centralisés  par 
les  capitalistes  se  répercuteront  sur  les 
petits  propriétaires  des  moyens  de  pro- 
duction qui  ne  seront  pas  socialisés.  Le 
petit  producteur  resté  maître  de  son 
moyen  de  travail  trouvera  près  de  la 
collectivité  l'aide  dont  il  a  besoin,  et  sera 


(1)  Socialisme,  Révolution,  Internationalisme, 
conférence  faite  aux  Étudiants  socialistes  le  27  no- 
vembre 1893,  et  publiée  dans  l'Ère  nouvelle  de 
décembre  1893. 


notamment  délivré  des  intermédiaires 
financiers  dont  il  est  à  cette  heure  la 
victime  (p.  514j...  Les  travailleurs  qui 
possèdent  encore  leurs  moyens  de  tra- 
vail les  garderont...  La  seule  propriété 
que  le  socialisme  veuille  transformer  est 
la  propriété,  qui  n'est  déjà  plus  indivi- 
duelle (page  517).  » 

Voilà  qui  est  net  et  précis.  Mais  M.  De- 
ville  va  plus  loin  encore. 

«  Depuis  bientôt  seize  ans,  dit-il,  que 
notre  théorie  socialiste  est  développée 
en  France,  elle  n'a  jamais  varié  au  sujet 
des  petits  producteurs.  Ceux  qui  préten- 
dent le  contraire  parlent  d'après  ce  qu'ils 
imaginent  et  non  d'après  ce  qui  est.  Je 
les  mets  au  défi  d'établir  que  nous  n'a- 
vons pas  toujours  parlé  de  même,  à  pro- 
pos, par  exemple,  de  la  petite  propriété 
paysanne  (page  oli  .  » 

Bien  que  M.  Deville  jure  ses  grands 
dieux  ((  qu'il  n'y  a  ni  église  socialiste, 
ni  dogme  socialiste  »  (p.  514),  l'affirma- 
tion précédente  semble  à  notre  cerveau 
bourgeois  se  rapprocher  grandement  de 
l'énoncé  d'un  dogme,  et  mettre  en  dehors 
du  parti ,  ou  de  l'église  en  question,  —  le 
nom  ne  fait  rien  àla  chose,  —  tous  ceux 
qui,  parmi  les  socialistes,  ne  professent 
pas  pour  les  petits  producteurs  une  ten- 
dresse aussi  patriarcale  que   la  sienne. 

Eh  bien,  au  risque  de  fâcher  M.  De- 
ville,  je  me  permettrai  de  lui  remettre 
sous  les  yeux  un  article  paru  le  samedi 
d'après  sa  conférence,  sous  la  signature 
d'un  Etudiant  socialiste  (1)  : 

«  ...  La  prévision  d'un  insuccès 
alarme  certains  socialistes  peu  confiants 
dans  l'efficacité  d'une  propagande  dé- 
ployant ouvertement  le  drapeau  du  com- 
munisme. Au  lieu  de  préconiser  franche- 
ment la  socialisation  du  capital  agricole 
comme  du  capital  industriel  et  commercial , 
ils  déclarent  que  le  socialisme  garantira 
aux  paysans  la  possession  individuelle  de 

(1)  Le  Parti  socialiste,  3  décembre  1893. 


16 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


leurs  terres.  D'autres  sont  arrivés  à  une 
même  conclusion  qu'ils  ont  essayé  d'é- 
tayer  avec  des  principes  scientitiques. 
Les  faits  économiques  n'ont  pas  encore 
détruit  la  petite  propriété  privée,  les 
socialistes  ne  doivent  pas  y  toucher. 

«  Que  nos  adversaires  se  résignent  à 
voir  s'envoler  leur  dernière  illusion,  et 
(pie  nos  amis  hésitants  reprennent  con- 
fiance. 

«  Puisque  la  communisation  du  sol 
est  le  seul  salut  du  paysan  et  le  seul 
moyen  de  proportionner  la  richesse  so- 
ciale aux  besoins  de  l'humanité,  pour- 
quoi ne  pas  l'exposer  franchement  aux 
paysans?  Est-il  besoin  d inventer  une 
théorie  à  deux  tètes  qui  promet  aux  uns  la 
socialisation^  aux  autres  la  conservation 
de  la  propriété  individuelle?  Qu'on  laisse 
dire  les  bourgeois  et  que  l'on  marche 
droitdanslavoie  du  communisme.  Assez 
de  sous-entendus,  d'équivoques,  de  réti- 
cences, proclamons  hautement  qnenotre 
but  est  la  suppression  de  toute  propriété  in- 
dividuelle et  l'avènement  du  commu- 
nisme. »  —  M.-L.  LoHciN. 

Ceci  n'est  pas  moins  net  que  les  ser- 
ments de  M.  Deville.  Qui  se  trompe  des 
deux,  ou  plutôt  qui  nous  trompe?  La  ré- 
ponse est  aisée. 

«  Dans  le  sens  propre,  —  c'est  le  cas 
de  dire,  — du  mot,  ditM.  Deville  (p.  515), 
il  ne  peut  y  avoir  de  parti  plus  foncière- 
ment opportuniste  que  le  parti  socialiste.  » 
Il  est  opportun,  croient  les  marxistes, 
d'user  de  théories  à  deux  têtes,  de  sous- 
entendus,  d'équivoques,  etc.,  pour  ga- 
gner les  voix  des  paysans;  ils  en  usent. 

Du  reste,  les  promesses  de  M.  Deville 
et  de  ses  amis  les  engagent  beaucoup 
moins  qu'elles  n'en  ont  l'air.  M.  Deville 
promet  au  petit  producteur  l'aide  de  la 
collectivité,  et  principalement  une  aide 
financière.  Il  sait  ce  que  vaut  celle  belle 
promesse.  Après  avoir  juré  (p.  513) 
«  que  le  paysan  conservera  le  lopin  de 
terre   qu'il  possède  et  qu'il  cultive,  »  il 


ajoute  aussitôt  :  «  tant  que  les  faits  ne 
l'auront  pas  conduit  à  renoncer  à  une  in- 
grate (!)  appropriation  privée  pour  jouir 
des  bénéfices  autrement  rémunéra- 
teurs i^?)  de  l'appropriation  et  de  la  pro- 
duction collective.  » 

Ainsi,  malgré  l'aide  —  même  financière 
—  de  la  collectivité,  les  petits  produc- 
teurs seraient  expropriés  par  la  seule 
action  des  faits.  M.  Deville  ne  nous  dit 
pas  de  quels  faits;  qu'il  nous  laisse  lui 
en  signaler  au  moins  un  :  le  bon  vouloir 
assuré  de  ceux  des  socialistes  qui  ne  pro- 
mettent rien  de  particulier  aux  petits 
producteurs,  et  qui  marchent  droit  dans 
la  voie  du  communisme. 

J.  Bailhache. 


VICTOR  CONSIDERANT. 

Un  homme  singulier  vient  de  mou- 
rir, disciple  d'un  homme  plus  singulier 
encore. 

Fourier,  en  effet,  est  le  troisième  an- 
neau de  la  chaîne  d'utopistes  dont  les 
deux  premiers  s'appellent  Rousseau  et 
Saint-Simon.  Nous  sautons  Condorcet 
et  la  menue  monnaie  de  ces  grands 
hommes. 

Depuis  Rousseau,  philosophe  pur, 
jusqu'à  nos  possibilisles  modernes,  tous 
les  chefs  du  socialisme  (car  c'est  tou- 
jours lui)  se  sont  efforcés  de  gazer  de 
plus  en  plus  l'utopie,  la  théorie  trans- 
cendante et  inabordable,  et  à  donner 
une  physionomie  pratique  à  leurs  reven- 
dications. 

Cette  transition  du  plus  de  théorie  au 
moins  de  théorie,  et  du  moin?  de  pra- 
tique au  plus  de  pratique,  se  manifeste 
si  l'on  considère  la  jeunesse  et  la  vieil- 
lesse de  Victor  Considérant. 

Considérant,  lui,  n'a  pas  changé.  Ce 
qui  a  changé,  c'est  la  façon  dont  il  a  été 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


17 


apprécié  successivement  par  les  hom- 
mes môme  de  son  parli. 

Jeune,  il  était  regardé  comme  un 
transacteur,  comme  un  homme  qui  fait 
des  concessions,  qui  ménage  les  profa- 
nes et  les  adversaires.  Vieux,  il  ne  sem- 
blait guère,  aux  plus  bienveillants,  qu'un 
utopiste. 

Considérant  après  Fourier,  c'est  la 
lutle  active,  efficace  sur  certains  points, 
succédant  à  la  rêverie  philosophico- 
poétique. 

Rappelons  à  grands  traits  la  doctrine 
du  maître  : 

Fourier,  c  est  le  phalanstère.  Le  pha- 
lanstère est  fondé  sur  V  attraction  passion- 
nelle, principe  ô^harmonie. 

Car  il  y  a  cinq  mouvements  dans  la 
nature  :  le  mouvement  matériel,  ou  loi 
de  Newton ,  le  mouvement  organique, 
d'où  résulte  la  vie,  le  mouvement  ins- 
tinctuel,  qui  fait  agir  les  animaux  et  la 
pai'tie  inférieure  de  nous-mêmes,  le  mou- 
vement aromal  (sic)  qui  est  celui  des 
fluides  impondérables,  et  le  mouvement 
passionnel,  qui  enfante  Tordre   social. 

Le  genre  humain  a  déjà  passé  par 
cinq  phases  sociales  :  l'édénisme  ou  âge 
d'or,  l'état  sauvage,  le  patriarcat,  la 
barbarie,  et  la  civilisation.  La  civilisa- 
tion elle-même  se  subdivise  en  périodes. 
Nous  sommes  à.  celle  du  mercantilisme. 
Puis  viendront  celles  du  garantisme  et 
du  sociantùrne ,  qui  nous  conduiront  à  la 
sixième  phase  :  celle  de  l'harmonie. 

L'harmonie  sera  le  résultat  de  douze 
passions  :  cinq  passions  sensitives,  se 
rapportant  à  nos  cinq  sens,  et  résumées 
dans  la  tendance  au  luxe:  quatre  pas- 
sions affectives  :  amitié,  ambition,  es- 
prit de  famille,  amour,  se  résumant 
dans  la  tendance  au  groupe  ;  trois  passions 
distributives  :  la  composite,  la  cabaliste 
et  la  papillonne,  se  résumant  dans  la 
tendance  à  la  série. 

La  composite  est  la  passion  qui  nous 
porte  à  triompher  des  triomphes  de  notre 


groupe;  la  cabaliste  nous  excite  à  l'é- 
mulation en  présence  des  groupes  ri- 
vaux; Idi  papillonne  nous  porte  à  chan- 
ger, à  voler  de  groupe  en  groupe,  caria 
variété  contribue  essentiellement  au  bon- 
heur. 

La  résultante  de  toutes  ces  passions 
est  l'amour  de  l'humanité  ou  unitéisme. 

Voilà  donc  notre  phalanstère  formé  : 
il  se  compose  de  dix-huit  cents  person- 
nes environ,  occupant  un  territoire  dé- 
terminé, et  se  subdivise  en  phalanges, 
lesquelles  se  subdivisent  en  séries,  les- 
quelles se  subdivisent  en  groupes.  Cha- 
que groupe  comprend  sept  ou  neuf  per- 
sonnes, groupées  parles  lois  de  l'attrac- 
tion passionnelle. 

Tout  le  monde  travaille  dans  le  pha- 
lanstère, mais  chacun  prend  le  travail 
qui  lui  plait  le  mieux,  clause  qui,  paraît- 
il,  suffit  à  tout.  Tout  le  travail  à  faire 
se  trouve  ainsi  fait.  Quant  au  produit, 
il  est  partagé  en  douze  parts  égales, 
dont  quatre  pour  le  capital,  trois  pour  le 
talent,  et  cinq  pour  le  travail.  C'est  ma- 
thématique. 

Chaque  phalange apourchef  un  uniar- 
que.  Au-dessus  s'étagent  les  duarques, 
triarques,  etc.,  jusqu'à  Vomniarqiie,  ou 
empereur  du  globe,  domicilié  dans  la 
métropole  universelle,  laquelle  doit  être 
située  sur  le  Bosphore. 

Avec  le  temps,  et  grâce  aux  progrés 
de  l'harmonie,  tous  les  fléaux  disparaî- 
tront. Des  animaux  nouveaux,  serviteurs 
dociles  de  l'homme,  remplaceront  les 
bêtes  féroces;  la  mer  ne  sera  plus  salée, 
et  la  terre  en  arrivera  â  ressusciter  la 
lune,  qu'elle  a  fait  périr  autrefois. 

Victor  Considérant,  quoique  pénétré 
de  la  doctrine  entière  de  Fourier,  sut 
laisser  dans  l'ombre  la  partie  qui  prêtait 
le  plus  au  ridicule,  et  ne  retint,  pour  le 
public,  que  la  théorie  du  phalanstère, 
qu'il  s'efiForça  hardiment  de  mettre  en 
pratique. 

Élève  de  l'École  polytechnique  et  ca- 


18 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


pitaine  du  génie,  Considérant  donna  sa 
démission  pour  s'attacher  à  la  doctrine 
de  Fourier  et  consacrer  sa  vie  à  la  pro- 
pagande. Il  fonda  successivement  trois 
journaux  :  le  Phalanstère,  la  Phalange 
et  la  Démocratie  pacifique.  Il  publia  di- 
vers ouvrages  ,  notamment  :  Destinée 
sociale  (1834),  Théorie  de  C éducation 
naturelle  et  attrayante  (183o),  Le  so- 
cialisme devant  le  monde.  Vers  1853,  il 
partit  pour  le  Texas,  avec  un  certain 
nombre  de  disciples,  et  fonda  un  Pha- 
lanstère, tentative  qui  fut  couronnée 
de  l'échec  le  plus  complet.  Pauvre, 
et  réellement  désintéressé,  il  vient  de 
s'éteindre  à  làge  de  quatre-vingt-cinq 
ans,  absolument  ignoré  des  générations 
nouvelles,  et  regardé  comme  un  être 
antédiluvien  par  les  socialistes  d'aujour- 
d'hui. 

Comme  on  Fa  fait  justement  remar- 
quer, il  y  a  une  notable  différence  entre 
les  anciens  chefs  du  socialisme  et  ses 
leaders  actuels.  Les  premiers  croyaient  à 
leur  doctrine,  et  payaient  de  leurs  per- 
sonnes. Les  seconds  payent  surtout  delà 
personne  leurs  adeptes  et,  —  sauf  excep- 
tion, —  ne  croient  qu'à  la  jolie  position 
qu'ils  pourraient  se  faire  dans  la  poli- 
tique, par  l'exploitation  des  rancunes  et 
des  misères  d'aulrui. 

H.  B. 


UN  MOT  SUR  LE  SPLEEN. 

Une  de  nos  lectrices,  à  propos  de  notre 
article  intitulé  «  Philologie  et  science 
sociale  comparées»,  nous  demande  àquel 
ordre  d'idées  se  rattache  le  mot  spleen, 
dont  nous  avons  oublié  de  faire  mention 
parmi  les  termes  em[)runtés  par  nous  à 
la  langue  anglaise. 

Nous  répondrons  brièvement. 

Spleen,  en  anglais,  signifie  rate.  J^a 


rate  passait,  chez  les  anciens  médecins, 
pour  être  le  siège  de  la  mélancolie. 

Le  spleen  est  donc  une  sorte  de  mélan- 
colie, mais  il  n'est  pas  toute  espèce  de 
mélancolie,  sans  quoi  nous  n'aurions  eu 
aucun  besoin  d'emprunter  ce  synonyme 
à  l'Angleterre.  Le  spleen  est  une  mé- 
lancolie particulière ,  et  porte  au  plus 
haut  degré  le  cachet  de  la  race  anglo- 
saxonne. 

Nous  savons  tous  ce  que  c'est  que  la 
nostalgie,  cette  tristesse  de  l'exilé  qui 
regrette  sa  maison,  son  clocher,  son  vil- 
lage, l'aspect  des  lieux  où  il  est  né,  les 
habitudes  et  les  fêtes  de  sa  famille.  La 
nostalgie  est  une  mélancolie  de  commu- 
nautaire, une  mélancolie  d'Oriental,  de 
Français,  d'Italien,  de  montagnard. 

Eh  bien,  le  spleen  est  précisément  le 
contraire  de  la  nostalgie.  Il  se  manifeste 
chez  certains  individus  qui,  nés  d'une 
race  active  et  entourés  d'un  milieu  actif, 
n'ont  pu  ou  n'ont  voulu ,  par  un  accident 
quelconque,  ou  par  un  dégoût  person- 
nel, entreprendre  une  profession  absor- 
bante et  lucrative.  Riches  et  oisifs,  ils 
s'ennuient  chez  eux.  Cet  ennui,  joint  à 
leur  éducation  qui  les  porte  à  l'initiative, 
les  entraîne  au  dehors,  en  France,  en 
Suisse,  en  Italie,  partout.  Us  escaladent 
tous  les  pics,  traversent  tous  les  gla- 
ciers, parcourent  toutes  les  villes  d'eaux, 
toutes  les  stations  hivernales,  afm  de 
donner  au  moins  un  assouvissement  fac- 
tice à  ce  besoin  d'activité  qui  les  dévore. 
Ce  qui  les  rend  mélancoliques,  c'est 
précisément  cette  petite  vie  douce, 
calme,  régulière,  qui  fait  le  bonheur  de 
nos  rentiers.  Il  leur  faut,  à  eux,  des  agi- 
tations et  des  obstacles,  et,  quand  la 
vie  ne  leur  en  offre  pas,  ils  s'en  créent 
eux-mêmes.  Le  plaisir  même,  avec  eux, 
prend  les  allures  d'un  travail. 

G.  d'A. 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


19 


A  TRAVERS  LES  FAITS  DU  MOIS. 

Le    projet  Goblet  sur  les  mines.    — 

M.  Goblet  a  saisi  la  Chambre  d'un  projet 
sur  les  mines ,  destiné ,  non  pas  à  être 
accepté,  car  il  ne  le  sera  pas  et  ne  peut 
l'être,  mais  à  montrer  aux  socialistes 
que  l'ex-ministre  opportuniste  marche 
fidèlement  avec  eux. 

Ce  projet  consiste  à  permettre  au  Gou- 
vernement de  confisquer  les  mines  à 
leur  propriétaire,  toutes  les  fois  qu'une 
grève  de  mineurs  se  prolongera  pendant 
deux  mois.  Si  le  manque  d'accord  a  eu 
lieu  par  la  faute  des  ouvriers,  les  pro- 
priétaires de  mines  auraient  droit  à  une 
indemnité  égale  à  la  moitié  du  revenu 
de  leur  mine.  Ce  serait  pour  les  récom- 
penser d'avoir  eu  raison. 

Le  Gouvernement  serait  invité  ensuite 
à  transmettre  la  propriété,  ou  plutôt 
l'usufruit  des  mines  pendant  vingt-cinq 
ans,  à  des  sociétés  ouvrières  dont  les 
bénéfices  seraient  strictement  limités 
par  la  loi. 

Nous  ne  ferons  pas  à  M.  Goblet  l'hon- 
neur de  répéter  les  excellentes  réfuta- 
tions de  sa  doctrine,  publiées  par  le 
Temps,  les  Débats,  V Economiste  français 
et  une  foule  d'autres  journaux.  L'injus- 
tice et  l'absurdité  d'un  pareil  projet 
éclatent  suffisamment  aux  yeux.  Nous 
nous  contenterons  seulement  de  citer,  à 
propos  de  la  transmission  des  mines  à 
des  sociétés  ouvrières,  quelques  ré- 
flexions de  M.  Laur,  qui  en  fut  jadis  un 
des  plus  chauds  partisans. 

«  La  nouvelle  loi  proposée  par  M.  Go- 
blet, dit  M,  Laur,  m'aurait  semblé,  il  y  a 
quelques  années,  parfaite  et  j'y  aurais 
adhéré  volontiers  en  principe  ;  mais  l'ex- 
périence de  la  «mine  aux  mineurs  »  que 
j'ai  instituée,  il  y  a  sept  ans,  à  Rive-de- 
Gier,  est  venue  légèrement  (sic)  modifier 
mes  vues. 

«   A  la  mine  aux  mineurs  de  Mon- 


thieux,  en  effet,  c'est  l'intervention  de 
l'administration  qui  a  tout  gâté. 

«  Loin  de  solliciter  une  ingérence  plus 
active  de  l'Etat,  je  suis  amené  à  ia  re- 
pousser maintenant  sous  quelque  forme 
que  ce  soit,  comme  funeste  au  plus  haut 
chef  en  matière  de  mines. 

«  L'Etat  contrôle,  l'Etat  sécurité,  oui. 
L'État  propriétaire,  si  peu  que  ce  soit, 
et  exploitant ,  jamais.  Il  n'y  a  pas  de 
mines  plus  en  retard  et  plus  onéreuses 
que  les  mines  fiscales  en  Allemagne.  » 

L'exploitation  d'une  mine  par  des  ou- 
vriers réunis  sous  forme  de  société  coo- 
pérative est  un  problème  à  peu  près 
analogue  à  celui  de  la  quadrature  du 
cercle. 

Il  ne  suffit  pas  de  savoir  piocher  pour 
faire  marcher  une  mine.  Le  savoir  de 
l'ingénieur,  l'aptitude  commerciale ,  le 
talent  de  diriger  des  hommes,  le  courage 
de  faire  des  recherches  souvent  infruc- 
tueuses, la  conception  des  améliorations 
et  des  perfectionnements  sont  choses 
qui  dépassent  l'intelligence  des  ouvriers. 
Si  quelques-uns,  sur  le  nombre,  sont 
réellement  capables,  ils  s'élèvent  rapi- 
dement, par  la  force  des  choses,  au  rang 
de  patrons,  et  la  coopération  n'existe 
plus. 

Mais  ce  cas  de  réussite,  surtout  dans 
des  travaux  difficiles  comme  ceux  d'une 
mine ,  est  le  plus  rare.  La  vérité ,  c'est 
qu'une  mine  exploitée  par  des  ouvriers 
seuls  est  une  mine  perdue,  surtout  si  les 
bénéfices  sont  limités,  et  si  l'on  a  la 
perspective  de  voir  l'État,  au  bout  de 
vingt-cinq  ans,  venir  vous  dire  :  «  Mes 
amis,  vous  avez  assez  joui  de  votre  pro- 
priété ;  nous  allons  la  passer  à  d'autres  » . 
Quel  zèle  mettra-t-on,  dans  ces  circons- 
tances, aux  améliorations  et  aux  travaux 
de  long  avenir? 

Le  triomphe  de  l'esprit  communau- 
taire serait,  sur  ce  point  comme  sur  tant 
d'autres,  le  recul  vers  la  barbarie,  vers 
l'Orient,  vers    les  pays  où   l'industrie, 


^{) 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


faute  d'initiatives  et  de  capitaux ,  faute 
d'industriels  riches  et  p?'évoyan(s,  en  un 
mot,  reste  inexorablement  dans  l'en- 
fance. 


Le  congrès  des  étudiants  socialis- 
tes. —  Le  congrès  international  des  étu- 
diants socialistes  s'est  tenu  à  Genève  vers 
la  fin  de  décembre  dernier.  La  France, 
l'Allemagne,  l'Italie,  la  Suisse,  la  Bel- 
gique, la  Bulgarie,  la  Roumanie  et  l'Ar- 
ménie étaient  représentées.  On  atten- 
dait même  un  Russe,  qui  n'est  pas  venu. 
La  Russie  ne  s'arrête  guère  au  socia- 
lisme et  va  tout  droit  au  nihilisme.  Quant 
à  l'Angleterre,  elle  brillait  par  son  ab- 
sence. 

Les  discussions  ont  roulé  sur  le  pro- 
gramme suivant  : 

Partie  théorique. 

1"  Du  prolétariat  intellectuel; 

i"  Le  socialisme  d'État  et  l'antisémi- 
tisme devant  le  socialisme  scientifique; 

3"  De  la  criminalité  au  point  de  vue 
socialiste; 

4"  De  certaines  maladies  considérées 
comme  conséquences  des  conditions  ac- 
tuelles du  travail. 

Partie  pratique. 

1°  Organisation  de  la  propagande 
dans  les  milieux  intellectuels  ; 

"1°  Création  d'une  fédération  interna- 
tionale d'étudiants. 

Nous  n'insisterons  pas  sur  les  lieux 
communs  qui  ont  résonné  pendant  ces 
cinq  jours  dans  la  salle  des  séances.  La 
docte  assemblée  a  fait  tous  ses  efforts, 
paraît-il,  pour  définir  le  «  prolétaire  in- 
tellectuel »,  mais  elle  n'y  a  pas  réussi. 

L'élément  comique  devait  forcément 
percer  : 

«  Un  délégué,  raconte  le  Temps,  a 
proposé  l'établissement  dans  les  centres 


universitaires  de  laboratoires  expérimen- 
taux de  sociologie.  Le  mot  laboratoire 
ne  paraissant  pas  compris  par  le  con- 
grès, une  discussion  interminable  s'est    II 
engagée  sur  sa  signification   exacte.  » 

Certes,  nous  savions  que  la  Science 
sociale  est  une  science  d'observation, 
mais  nous  ne  savions  pas  qu'on  pût 
mettre  des  sociétés  en  bocaux  pour  faire 
des  expériences.  Le  Play  et  ses  disciples, 
en  étudiant  les  groupements  humains, 
ont  fait  de  l'histoire  naturelle;  ils  n'ont 
jamais  cru  faire  de  la  chimie. 

A  retenir  ce  renseignement  caracté- 
ristique d'un  étudiant  belge  :  «  Nous 
faisons  de  la  propagande  socialiste  dans 
les  lycées,  toutes  les  fois  que  des  rete- 
nues ou  des  suppressions  de  congé  créent 
des  sujets  de  mécontentement.  »  Une 
telle  phrase  ouvre  un  jour  lumineux 
sur  la  genèse  entière  du  socialisme. 

Le  même  Belge  a  déclaré  que  le  so- 
cialisme est  ami  des  arts.  Conformé- 
ment à  ce  principe,  une  soirée  dan- 
sante a  eu  lieu,  le  22  décembre,  dans 
la  grande  salle  de  l'hôtel  Bellevue,  hô- 
tel fort  peu  démocratique.  Étudiants  et 
étudiantes  ont  dansé 'avec  fureur  toute 
la  nuit.  Les  danses  bulgares,  roumai- 
nes, arméniennes,  ont  obtenu  un  vif  suc- 
cès de  curiosité. 

La  question  de  l'anarchie  devait  na- 
turellement se  poser.  M.  Zévaès,  étu- 
diant français,  a  proposé  une  motion 
dégageant  les  étudiants  socialistes  de 
toute  compromission  avec  l'anarchie. 
Le  vote  a  eu  lieu  par  nationalités.  La 
motion  a  été  adoptée  par  4  voix  (Alle- 
magne, Suisse,  Italie,  Roumanie)  contre 
quatre  abstentions  (France,  Belgique, 
Arménie,  Bulgarie.) 

Malgré  tout,  la  résolution  que  M.  Zé- 
vaès a  fait  adopter  au  sujet  du  socia- 
lisme d'Etat,  se  rapproche  singulière- 
ment de  l'anarchie.  Cette  résolution 
porte  «  que  le  socialisme  d'Etat  ne  doit 
être  considéré  que  comme  une  conces- 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


21 


sion  faite  par  la  bourgeoisie  à  l'organi- 
sation ouvrière,  et  que,  tout  en  récla- 
mant linlervention  des  pouvoirs  publics 
entre  le  capital  et  le  travail,  il  n'y  a 
rien,  de  commun  entre  le  socialisme 
scientifique  et  le  socialisme  d'État.  » 

Comme  nous  le  disions  le  mois  der- 
nier, à  propos  des  attentats  anarchistes, 
le  déclassement,  l'instruction  donnée  à 
des  gens  qui  ne  pourront  malgré  elle  ga- 
gner leur  vie,  poussent  vite  un  homme 
hors  des  cadres  de  l'armée  socialiste, 
lorsqu'il  ne  peut  s'y  créer  la  situation 
de  chef  d'école.  On  préfère  combattre 
en  tirailleur,  en  sauvage,  en  génie  mé- 
connu, ce  qui  est  tout  un. 


Les  grèves  de  1892.  —  La  direction 
de  YOffice  du  travail  vient  de  publier  la 
statistique  des  grèves  qui  se  sont  pro- 
duites en  France  pendant  l'année  1892. 

Ces  grèves  ont  été  au  nombre  de  292, 
atteignant  environ  cinq  cents  établis- 
sements et  près  de  cinquante  mille 
ouvriers;  en  1891,  on  avait  compté  seu- 
lement 267  grèves. 

On  ne  possède  pas  encore  la  statis- 
tique de  l'année  courante;  mais  on  sait 
que  l'intensité  du  mouvement  gréviste 
a  encore  augmenté. 

Voici,  d'après  V Office  du  travail,  les 
causes  et  les  résultats  des  grèves  en 
1892  : 

Cent  une  cessations  de  travail  ont 
été  motivées  par  des  demandes  d'aug- 
mentation de  salaire  :  31  ont  réussi,  31 
se  sont  terminées  par  une  transaction, 
39  par  un  échec. 

Réduction  de  salaire,  augmentation 
<ie  durée  de  travail  sans  augmentation 
de  salaire,  baisse  de  salaire  résultant  de 
diminution  de  durée  de  travail,  58  grè- 
ves :  10  réussites,  17  transactions  et  31 
échecs. 


Demande  de  diminution  de  durée  de 
travail  sans  augmentation  de  salaire,  17 
grèves  :  2  réussites,  10  transactions,  5 
échecs. 

Contestations  diverses  au  sujet  des  sa- 
laires, 38  grèves  :  11  réussites,  G  tran- 
sactions, 21  échecs. 

Refus  par  les  patrons  de  règlements 
élaborés  et  droits  généraux  réclamés  par 
les  syndicats  ouvriers,  5  grèves  :  3  réus- 
sites, 1  transaction,  1  échec. 

Renvoi  de  personnel,  21  grèves  :  2 
réussites,  <>  transactions,  12  échecs. 

Demande  de  renvoi  de  personnel,  34 
grèves  :  i  réussites,  .'j  transactions,  26 
échecs. 

Protestations  contre  les  amendes  et  les 
règlements  d'usine,  14  grèves  :  6  réus- 
sites, ^  transactions,  3  échecs. 

Enfin,  demande  de  réforme  des  caisses 
de  secours,  1  grève  terminée  par  tran- 
saction. 

Soit  un  total  de  292  grèves  pour  les- 
quelles on  compte  :  69  réussites,  82 
transactions,  137  échers  et  i  résultats 
inconnus.  » 

Le  Moniteur  t/'/izuerse/ apprécie  comme 
il  suit  cette  statistique: 

«  Ainsi  les  grèves  ont  en  grande  ma- 
jorité mal  tourné  pour  les  ouvriers  :  en 
échange  de  69  réussites  seulement,  ils 
ont  éprouvé  137  échecs;  quant  aux  tran- 
sactions, il  faudrait  savoir  sur  quelles 
bases  elles  se  sont  faites.  Il  est  peu  pro- 
bable que,  tout  compensé,  même  lors- 
que les  ouvriers  ont  pu,  en  partie,  faire 
prévaloir  leurs  prétentions,  les  avan- 
tages qu'ils  en  ont  obtenus  ne  soient  pas 
dépassés  par  les  privations  de  la  grève, 
au  point  de  vue  matériel,  et,  morale- 
ment, par  l'irritation  sourde  qui  reste 
dans  les  esprits. 

«  Mieux  vaut  incontestablement  ne 
pas  recourir  à  ces  moyens  violents.  » 

La  réflexion  est  naïve,  mais  la  vérité 
qu'elle  exprime  n'en  est  pas  mieux  com- 
prise par  les  intéressés. 


^,)t) 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL. 


Le  même  journal  fait  l'observation 
suivante  : 

«  Remarque  intéressante  :  la  réussite 
des  grèves  est  en  proportion  inverse  de 
leur  durée.  Presque  toujours,  quand 
l'accord  s'est  fait,  c'a  été  dès  les  pre- 
mières journées,  tandis  que  les  longues 
grèves  ont  presque  toutes  échoué.  Cela 
prouve  que  les  journaux  socialistes  et 
révolutionnaires  calomnient  les  patrons 
lorsqu'ils  les  représentent  comme  intran- 
sigeants. Lorsqu'ils  peuvent  au  contraire 
accepter  les  réclamations  de  leurs  ou- 
vriers, ils  le  l'ont  aussitôt  que  leurs  cal- 
culs ont  démontré  cette  possibilité.  Ils 
ne  refusent  que  lorsque  les  moyens  ma- 
tériels leur  font  défaut.  » 

C'est  ce  que  les  socialistes  ne  manque- 
raient pas  d'appeler  la  lutte  du  pot  de 
terre  contre  le  pot  de  fer.  Au  fond,  c'est 
la  lutte  de  la  prévoyance  contre  l'im- 
prévoyance, ou  contre  une  prévoyance 
incomplète. 

L'espérance  fait  croire  facilement  à  la 
réalisation  de  ce  qu'on  espère.  Certains 
ouvriers  se  mettent  en  grève,  alors  qu'ils 
devraient  savoir  que  l'augmentation  de 
salaire  réclamée  par  eux  ruinerait  le 
patron,  et,  par  contre-coup,  les  affame- 
rait eux-mêmes. 

Mais  le  mirage  est  plus  fort  que  le  bon 
sens,  et  les  politiciens  plus  éloquents  que 
les  chiffres. 

La  grève  peut  être  utile.  Ce  qui  le 
prouve,  ce  sont  les  69  succès  obtenus 
grâce  à  elle  sur  le  total  de  292.  Seule- 
ment les  ouvriers  ne  devraient  pas  s'y 
jeter  avant  de  s'être  démontré  mathé- 
matiquement, —  et  on  le  peut  avec  une 
certaine  approximation,  —  que  la  réus- 
site est  possible.  Les  patrons,  sachant 
que  leur  certitude  repose  sur  un  calcul 
sérieux,  n'en  arriveraient  que  plus  vite 
à  des  concessions. 

«  Gouverner,  c'est  prévoir,  »  la 
maxime  est  vraie  des  grèves  comme  des 
empires. 


La    déclaration    de    M.    Crispi.     — 

M.  Crispi,  en  revenant  au  pouvoir,  n'a 
pu  s'empêcher  de  reconnaître  l'état  dé- 
plorable des  finances  d'Italie. 

L'Italie,  née  d'hier,  a  eu  la  prétention 
de  faire  grand  tout  de  suite,  et  d'imiter 
les  grandes  puissances  au  rang  desquel- 
les elle  a  voulu  à  toute  force  se  faire 
admettre.  Elle  a  mis  sur  pied  une 
nombreuse  armée,  construit  une  flotte 
magnifique  ,  établi  une  administration 
compliquée  à  l'instar  de  la  nôtre ,  et,, 
finalement,  s'est  ruinée. 

Ses  supplications,  lors  de  la  confé- 
rence monétaire,  pour  se  faire  rendre 
sa  monnaie  d'argent,  indique  clairement 
à  quelle  pénurie  de  numéraire  en  est 
arrivée  sa  circulation. 

M.  Crispi  sent  qu'on  est  allé  trop  loin, 
et  proclame  la  nécessité  des  économies; 
mais  ces  économies,  on  le  sait  d'a- 
vance, ne  seront  pas  héroïques.  L'Italie 
ne  veut  pas  porter  la  main  sur  l'arche 
sacrée  de  son  appareil  militaire.  Force 
est  donc  au  gouvernement ,  malgré  sa 
répugnance,  malgré  l'épuisement  du 
pays,  malgré  l'opposition  qu'une  telle 
mesure  peut  déchaîner,  de  réclamer  de- 
nouveaux  impôts. 

Voici  le  passage  en  question,  le  seul 
de  la  déclaration  qui  ne  soit  pas  de  la 
phraséologie  d'usage  : 

«  Nous  ferons  des  économies  dans- 
l'administration  par  d'opportunes  sim- 
plifications dans  les  services  publics. 
Nous  ferons  les  plus  grandes  écono- 
mies possibles  ,  mais  il  ne  faut  pas  se 
faire  d'illusions.  L'heure  de  demander 
quelques  sacrifices  au  pays  est  sonnée. 
Le  pays,  soyez-en  sûrs,  ne  les  refusera 
pas.  Il  est  inutile  de  nous  tourmenter  à 
chercher  des  remèdes  impuissants,  en^ 
attendant  un  bénéfice  qui,  par  notre 
négligence,  s'éloignerait  de  nous.  Si,  de- 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


'i.'i 


1881)  à  maintenant,  le  Parlement  n'eût 
pas  rejeté  les  demandes  du  pouvoir 
exécutif,  personne  ne  douterait  de  notre 
avenir.  » 

L'Italie  va  donc  économiser  des  bouts 
<le  chandelle,  et  se  grever  de  nouveaux 
impôts.  Pourra-t-elle  les  supporter? 

Ce  qui  nous  intéresse,  nous  Français, 
dans  cette  crise  italienne,  c'est  moins  la 
perspective  d'un  affaiblissement  de  la 
Triple  Alliance,  que  l'exemple  salutaire 
qui  nous  est  donné  par  un  peuple  encore 
inférieur  à  nous ,  mais  auquel  nous 
pourrions  ressembler  un  jour. 

Moins  laborieuse,  moins  prévoyante, 
moins  économe  (en  certaines  régions  du 
moins)  que  la  race  française ,  la  race 
italienne  crée  actuellement  moins  de  ri- 
chesse que  nous.  Mais  il  ne  faut  pas 
nous  faire  illusion.  Le  beau  fruit  fran- 
çais a  sou  ver  intérieur  qui  le  ronge,  et 
qui  travaille  à  faire  ressembler  la  France 
de  demain  àl'Italie  d'aujourd'hui, comme 
le  Portugal  et  la  Grèce  d'aujourd'hui, 
abîmés  dans  la  faillite,  montrent  à  l'I- 
talie ce  qu'elle  risque  d'être  demain. 

Les  nations  s'échelonnent  ainsi,  plus 
ou  moins  rapides  à  la  course,  sur  la 
route  qui  conduit  à  la  ruine,  à  l'effondre- 
ment, à  cette  humiliante  crise  finale 
qui  fait  descendre  un  peuple  jadis  il- 
lustre au  rang  de  nation  secondaire,  de 
peuple  protégé  ou  opprimé. 

Prenez  un  bulletin  de  la  Bourse,  et 
voyez  où  en  sont  les  fonds  des  quatre 
nations  du  Midi  :  fonds  portugais,  dé- 
bâcle; fonds  grecs,  débâcle;  fonds  espa- 
gnols, baisse  lamentable;  fonds  italiens, 
baisse  importante.  En  revanche ,  les 
consolidés  anglais,  les  fonds  Scandina- 
ves sont  inabordables,  et  la  faiblesse  de 
leur  taux  montre  la  confiance  que  l'on 
a  dans  leur  revenu. 

Nous  devons  une  grande  reconnais- 
sance à  ces  nations  du  Midi,  plus  «  avan- 
cées »  que  nous,  qui  nous  montrent  si 
charitablement  l'écueil. 


Si  le  fonctionnarisme  continue  à  croî- 
tre; si  les  impôts,  (jui  font  déjà  de  nous, 
et  de  beaucoup,  la  nation  la  plus  imposée 
du  globe,  continuent  à  s'alourdir,  si  le 
budget,  entre  les  mains  de  politiciens 
insouciants,  uniquement  avides  de  plaire 
à  telle  ou  telle  classe  d'électeurs,  conti- 
nue à  s'enfler  outre  mesure  et  à  absorber 
les  revenus  des  particuliers,  de  plus  en 
plus  découragés  de  toute  initiative  par 
les  prétentions  et  les  interventions  ma- 
ladroites de  l'Etat,  nous  ne  pouvons 
espérer  un  autre  sort  que  celui  de  cette 
Italie  dont  nous  contemplons  ironique- 
ment la  déconfiture. 


Les  habitations  ouvrières.  —  Nous 
sommes  encore  bien  loin,  en  France,  de 
la  liberté  testamentaire.  Un  projet  de 
loi  est  cependant  déposé  devant  le 
Sénat,  tendant  à  atténuer  dans  une 
certaine  mesure  les  inconvénients  du 
partage  forcé  pour  les  ouvriers  pro- 
priétaires de  leur  habitation.  Cette 
catégorie,  comme  on  le  sait,  est  bien 
rare  en  France. 

Tout  un  chapitre  du  Code  civil  (arti- 
cles 81 3-8 '(-2)  a  pris  soin  de  mettre  les 
points  sur  les  i  dans  les  questions  de 
partage.  Nul  n'est  tenu  de  rester  dans 
l'indivision,  et  comme  chaque  héritier 
a  droit  à  une  partie  de  chaque  espèce  de 
biens  du  défunt,  tout  héritier  peut  ré- 
clamer la  licitation  de  la  maison  pater- 
nelle, même  lorsqu'il  existe  dans  la  suc- 
cession assez  de  valeurs  mobilières  pour 
que  la  maison  puisse  être  comprise  dans 
un  seul  lot.  Voilà  donc,  sur  la  moindre 
réclamation  d'un  jeune  homme  pressé 
d'argent ,  l'immeuble  vendu  par  voie  de 
justice,  avec  d'énormes  frais,  et  généra- 
lement bien  au-dessous  de  sa  valeur. 

La  proposition  de  loi  soumise  en  ce 
moment  au  Sénat  s'efforce  de  remédier  à 


24 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


ces  abus.  Elle  porte  que,  lorsqu'il  y  aura 
des  mineurs  parmi  les  héritiers ,  on 
pourra  surseoir  au  partage  jusqu'à  leur 
majorité,  et  que  soit  l'un  des  héritiers, 
soit  l'époux  survivant  aura  la  faculté  de 
reprendre  la  maison  sur  estimation  et 
dans  des  conditions^  déterminées.  On 
veut  ainsi  rassurer  l'acheteur  d'une  mai- 
son ouvrière  en  lui  donnant  la  certitude 
que  cette  maison,  après  sa  mort,  ne  sera 
pas  vendue  à  vil  prix  par  autorité  de 
justice. 

Beaucoup  d'hommes  de  divers  partis, 
éclairés  par  l'expérience  et  désabusés 
par  elle  des  préjugés  philosophiques  de 
la  fin  du  dernier  siècle,  réclament  de- 
puis longtemps  la  modification  du  Gode 
civil  en  matière  de  succession.  La  mo- 
dification présente  sera  bien  petite;  mais 
telle  qu'elle  est,  elle  pourra  soulager 
en  certaines  circonstances  telle  ou  telle 
famille  ouvrière.  Elle  aura  pour  effet  de 
ne  pas  désespérer  les  initiatives,  les  lé- 
gitimes ambitions  de  certains  ouvriers 
d'élite,  malheureusement  trop  rares 
dans  notre  pays. 

G.  d'Azambuja. 


Par  suite  de  l'abondance  des  matières, 
nous  sommes  obligés  de  renvoyer  à  la 
prochaine  livraison  la  suite  des  réponses 
à  notre  Enquête  sur  la  France  sociale. 


SOCIETE  DE  SCIENCE  SOCIALE 

POUR 

LE  DÉVELOPPEMENT  DE  L'INITIATIVE  PRIVÉE 

ET  LA 

VULGAKISATION  DE  LA  SCIENCE  SOCIALE. 

Nouveaux  membres  (1)  : 

AmôZard  (Auguste)  ,Vitry-le-Français  (Marne), 
présenté  par  M.  Emile  Amblard. 

Berger  (Pierre),  étudiant  en  droit,  présenté 
par  M.  J.  Railhache. 

BuRTox  (M"''  C-.J.),  Londres,  présentée  par 
M.  Edmond  Demolins. 

Chatillon  (le  R.  P.),  Rome,  présenté  par 
le  P.  M.  B.  Schwalm. 

Crestey  (l'abbé  J.),  Paris,  présenté  par 
M.  Demolins. 

Doutriaux  (Charles),  agriculteur,  St-Lau- 
i^ent-Blangy  (  Pas-de-Calais  ),  présenté  par 
M.  André  Doutriaux. 

Froment  (André),  Paris,  présenté  par  M.  Ed- 
mond Demolins. 

G  ARMER  (Paul,  étudiant  en  droit,  Nancy, 
présenté  par  le  P.  M.-B.  Schwalm. 

Godard  (T.),  ingénieur  des  Ponts  et  Chaus- 
sées, le  Havre,  présenté  par  M.  Edmond 
Demolins. 

Guérin  (l'abbé),  Châtelleraut  (Vienne),  pré- 
senté par  M.  Mascarel. 

Laity  (l'abbé  Joseph-Marie),  Port-au-Prince 
(Haïti),  présenté  par  M.  Edmond  Demolins. 

Lanskoï  (comte  N.),  Saint-Pétersbourg, 
(Russie),  présenté  par  le  même. 

Ualli  (M'^^^'^  j.  de),  Odessa,  Russie,  présentée 
par  M"'=  C.-J.  Burton. 

(1)  Les  noms  des  membres  titulaires  sont  inscrits 
en  capitales;  ceux  des  membres  souscripteurs,  en 
italiques.  Les  premiers  re(.-oivenl  la  Revue  et  le  Bul- 
letin; les  seconds,  le  Bulletin  seulement. 


Le  Directeur-Gérant  :  Edmond  Demolins. 


Xypographie   Fimiin-Didot    et  C".  —  Ueenil  CEurc). 


QUESTIONS  DU  JOUR.  ^ 


LE  DEVOIR  PRESENT. 


A  M.  Paul  Desjardins. 


Cher  Monsieur  et  Ami, 

J'avais  le  plaisir  de  vous  connaître  avant  la  publication  de 
votre  brochure,  Le  Devoir  présent.  Depuis  lors,  j'ai  suivi  avec 
l'intérêt  qu'ils  méritent  vos  efTorts  pour  passer  de  la  doctrine  à 
son  application,  au  moyen  de  votre  Union  pour  V action  mo- 
rale ».  Enfin,  je  vous  ai  vu  vous-même  à  l'œuvre,  l'été  dernier, 
au  Summer  Meeting  d'Edimbourg-,  où  nous  venions  tous  deux 
donner  des  conférences,  vous,  sur  l'action  morale^  moi,  sur 
la  Science  sociale.  Je  vous  ai  vu,  là,  véritable  apôtre  du  relève- 
ment moral,  vous  faisant  tout  à  tous  et  vous  donnant  sans  me- 
sure. J'ai,  dès  lors,  conçu  une  réelle  admiration  pour  vous. 

Et  cependant,  je  ne  figure  pas  dans  vos  rangs,  si  ce  n'est  par 
ma  sympathie.  Voulez-vous  me  permettre  de  vous  donner  pu- 
bliquement l'explication  de  ma  réserve,  et  de  me  donner  à  moi- 
même  le  rare  plaisir  de  causer  avec  vous  de  ces  graves  ques- 
tions? 


9i  LA    SCIENCE    SOCIALE. 


Le  but  que  vous  poursuivez  est  «  la  pacilîcatiou  de  la  cons 
cience  par  la  vie  meilleure  ».  Pour  amener  à  la  vie  meilleure, 
vous  voulez  développer  l'esprit  de  sacrifice  et  l'amour  du  pro- 
chain. Pour  vous,  la  question  sociale  n'est  ni  d'ordre  politique, 
ni  d'ordre  social,  «  mais  d'ordre  moral  et  religieux,  »  et,  dès 
lors,  le  plus  efficace  moyen  de  la  résoudre  est  de  se  changer  soi- 
même  d'abord,  de  «  naître  à  nouveau  »,  comme  vous  le  redites 
après  l'Évangile  de  saint  Jean.  Et  vous  ajoutez  :  «  L'acte  chari- 
table initial,  ou  même  le  seul  acte  charitable  au  fond,  est  cette 
détermination  par  laquelle  je  renonce  à  l'égoïsme  pour  mon  pro- 
pre compte,  et  me  plie  à  la  règle  »  (1). 

Pour  résoudre  la  question  sociale,  vous  voudriez  susciter 
«  des  hommes  vraiment  bons,  spirituels,  des  saints  ».  Il  en 
existe,  dites-vous,  parmi  nous,  «  mais  ces  sources  vives  se  per- 
dent isolément  dans  des  sables  arides.  La  société  distraite  les 
laisse  écouler,  et  l'esprit  public  n'en  retient  rien,  du  moins  vi- 
siblement »  (-2).  Vous  voulez  capter  ces  sources,  les  grossir  en 
leur  amenant  des  courants  nouveaux. 

Vous  repoussez  cependant  le  reproche  de  vouloir  proposer 
une  religion  nouvelle,  d'ajouter  une  secte  à  des  sectes.  «  Il  ne 
s'agit  pas  de  creuser  un  port  nouveau  pour  les  âmes,  mais  sim- 
plement de  faire  monter  le  flot  dans  les  ports  qui  existent  déjà. 
Alors  ils  communiqueront.  » 

En  effet,  ce  n'est  pas  une  religion  nouvelle  que  vous  apportez, 
car  vous  n'affirmez  aucun  dogme,  c'est  seulement  un  état  d'es- 
prit religieux,  une  tendance  religieuse,  que  vous  opposez  au 
matérialisme  et  au  scepticisme.  Vous  appelez  à  vous  les  membres 
des  diverses  Églises  et  ceux  qui  sont  en  dehors  des  Églises,  mais 
qui  éprouvent  le  besoin  d'un  appui  extérieur  pour  le  combat 
contre  leurs  passions.  ((  Quoique  nous  regardions,  dites- vous,  tous 

(1)  Notre  Esprit,  Union  pour  l'action  morale,  1  novembre  1894. 

(2)  Ibid.,  p.  12. 


LE    DEVOIR    PRÉSENT.  05 

les  fidèles  des  Églises,  qui  Je  sont  en  esprit,  comme  nos  coopé- 
rateurs  aimés,  les  isolés  sont  nos  Benjamins,  pour  ainsi  dire;  ils 
sont  trop  à  l'abandon  »  (1). 

En  somme,  vous  battez  le  rappel  pour  tous  ceux  qui  souffrent 
de  la  vie,  moralement  ou  matériellement,  et  vous  voulez  fonder, 
avec  eux  et  par  eux,  une  société  nouvelle,  une  société  renouvelée, 
qui  aurait  pour  base  l'esprit  de  sacrifice,  l'immolation  de  soi- 
même,  de  ses  passions,  de  ses  volontés  et  l'amour  du  prochain. 

Vous  déclarez,  en  effet,  qu'on  «  agit  sur  autrui  par  cela  seul 
qu'on  a  opté  courageusement  pour  la  vie  de  l'esprit  »  (2). 

L'esprit  de  sacrifice,  l'immolation  de  soi-même,  l'amour  du 
prochain,  en  un  mot  l'action  morale,  pour  emprunter  la  for- 
mule même  de  votre  Association,  peuvent-ils  produire  nécessai- 
rement, comme  vous  l'affirmez,  le  relèvement  de  la  société,  la 
réforme  sociale? 

Voilà  la  question.  Voilà  toute  la  question. 

Je  vais  sans  doute  vous  scandaliser  et  en  scandaliser  bien  d'au- 
tres, mais  je  n'hésite  pas  à  répondre  :  Non,  l'action  morale,  quel- 
que utile  qu'elle  soit  à  l'amélioration  de  l'individu,  n'est  pas 
suffisante  pour  produire  le  relèvement  social. 

Et  remarquez  que  vous  n'avez  pas  devant  vous  un  sceptique  , 
mais  un  croyant,  un  homme  qui  est,  je  ne  dis  pas  plus  vertueux, 
je  ne  dis  même  pas  aussi  vertueux,  je  dis  simplement  plus 
croyant  que  vous,  plus  attaché  que  vous  à  une  forme  religieuse 
positive,  à  des  dogmes,  à  une  Église.  Mon  aftîrmation  n'est  donc 
pas  inspirée  par  un  sentiment  d'hostilité  quelconque;  c'est  pu- 
rement et  simplement  une  affirmation  d'ordre  scientifique,  et,  si 
vous  voulez  bien  me  suivre,  nous  allons  l'examiner. 


II. 


Nous  avons  un  moyen  bien  simple  et  en  même  temps  bien 
positif  de  trancher  cette  question.    Certaines  époques  privilé- 

(1)  Notre  Esprit,  p.  25. 

(2)  Ibid.,  p.  8.  '  ■    . 


96  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

giées  ont  produit  des  pléiades  de  saints,  c'est-à-dire  de  ces 
hommes  que  vous  considérez  avec  raison  comme  s'étant  élevés 
au  plus  haut  développement  moral,  comme  ayant  donné  les 
plus  grandes  preuves  d'esprit  de  sacrifice,  d'immolation  de  soi- 
même,  d'amour  du  prochain.  Vous  vous  tiendriez  pour  com- 
plètement satisfait  et  pour  assuré  de  notre  relèvement  social, 
si  vous  pouviez  faire  couler  de  nouveau  et  aussi  abondamment 
cette  «  source  vive  »  de  l'action  morale. 

Voyons  donc  les  résultats  qu'elle  a  produits. 

Cette  source  a  coulé  abondamment,  elle  a  vraiment  débordé, 
pendant  les  premiers  siècles  de  l'Église;  et  ce  n'était  pas  seule- 
ment l'action  morale  qui  coulait  alors  à  pleins  bords,  c'était  le 
sang  même  de  milliers  de  martyrs.  Jamais  il  n'y  eut  une  plus 
magnifique  efflorescence  de  saints,  jamais,  peut-être,  l'homme 
ne  s'est  élevé  plus  haut  au  point  de  vue  moral,  au  point  de  vue 
du  sacrifice  de  soi-même. 

Et  cependant  jamais,  peut-être,  la  société  n'est  tombée  plus 
bas.  C'est  l'époque  des  Césars,  c'est-à-dire  d'un  des  plus  abomi- 
nables gouvernements  qui  se  soit  imposé  à  l'espèce  humaine. 
Jamais  l'art  d'opprimer  savamment  n'a  été  poussé  plus  loin. 
Rarement  la  misère  humaine,  le  vice  public  et  privé  ont  été  aussi 
intenses.  «  Où  donc  et  chez  quel  autre  peuple  que  les  Romains, 
s'écrie  un  contemporain,  le  prêtre  Salvien,  trouverons-nous  de 
si  grands  maux?  Car  les  Francs  ne  sont  pas  si  avides;  les  Huns 
sont  étrangers  à  de  pareils  forfaits;  rien  de  semblable  chez  les 
Vandales  et  les  Goths.  Les  Romains  même  qui  vivent  au  milieu 
des  Barbares  ne  souffrent  pas  de  pareilles  calamités.  Aussi  ne 
forment-ils  qu'un  vœu,  c'est  de  ne  jamais  être  réduits  à  passer 
de  nouveau  sous  la  domination  romaine.  C'est  pourquoi  nos 
frères  désertent  nos  provinces  pour  se  réfugier  auprès  des  Bar- 
bares, Ceux  qui  ne  peuvent  transporter  leur  chétive  cabane  et 
leur  famille,  prennent  le  seul  parti  qui  leur  reste,  ils  se  donnent 
aux  riches;  mais  ceux-ci,  au  lieu  de  les  défendre,  ne  font  que  les 
rendre  plus  misérables.  » 

Ces  maux  étaient  anciens,  Lactance  les  avait  déjà  signalés  : 
«  Les  champs,  dit-il,  sont  mesurés  jusqu'à  la  dernière  motte;  les 


I 


LE    DEVOIR    PRÉSENT.  97 

ceps  de  vignes  et  les  pieds  d'arbres  sont  comptés,  les  animaux 
de  toute  espèce  sont  inscrits,  chaque  tête  d'homme  est  marquée. 
Le  pauvre  peuple  des  villes  et  des  campagnes  est  rassemblé  dans 
les  villes,  pendant  qu'au  dehors  se  pressent  d'innombrables 
troupeaux  d'esclaves.  La  torture  et  le  fouet  retentissent  de  tous 
côtés.  On  vous  inscrit  pour  des  biens  que  vous  ne  possédez  pas. 
Les  malades,  les  infirmes  et  les  morts  sont  également  portés  sur 
les  registres  du  fisc.  » 

Contre  ces  maux  sans  nombre,  des  centaines  et  des  milliers 
d' évoques,  de  moines,  de  saints,  ont  élevé  leurs  protestations  et 
leur  exemple.  Ils  ont,  comme  vous,  prêché  l'action  morale  et 
enseigné  la  morale  la  plus  pure.  Et  cependant  la  décadence 
sociale  s'est  poursuivie  d'un  pas  accéléré,  sans  que  toutes  ces 
protestations  et  tous  ces  exemples  l'ait  fait  dévier  un  seul  instant 
de  sa  route  vers  la  décomposition  finale. 

Et  alors  les  Barbares  sont  arrivés.  Et  le  miracle  que  n'avaient 
pu  accomplir  tant  d'hommes  vertueux,  tant  de  saints,  ils  l'ont 
réalisé ,  eux ,  avec  une  aisance  extraordinaire ,  sans  s'en  douter, 
et  en  dépit  de  toute  leur  brutalité,  de  tous  leurs  vices  et  de  tous 
leurs  crimes.  C'est  de  leur  sein  que  sont  sorties  les  sociétés  mo- 
dernes, si  dilîérentes  des  sociétés  de  l'antiquité  et  si  supérieures 
moralement  et  socialement  (1). 

Et  vous  me  ferez  l'honneur  de  croire  que  je  n'attribue  pas  ce 
miracle  à  leur  brutalité,  à  leurs  vices  et  à  leurs  crimes.  Je  m'ex- 
pliquerai dans  un  instant  sur  la  cause  de  cette  transformation 
sociale.  Pour  le  moment,  je  me  borne  à  constater  qu'ils  ont  fait 
ce  que  les  autres  n'avaient  pu  faire  et  que,  pour  cela,  ils  ont  dû, 
de  toute  nécessité,  apporter  avec  eux  et  en  eux  quelque  chose 
de  puissant,  d'irrésistible,  de  plus  puissant  et  de  plus  irrésis- 


(1)  On  pourrait  peut-être  objecter  que  le  succès  social  des  Barbares  est  dfl  à  ce  qu'ils 
infusèrent  à  la  société  romaine  une  vie  plus  simple,  à  ce  qu'ils  étaient  moins  corrom- 
pus parla  richesse,  et  que,  dès  lors,  ils  furent  plus  accessibles  à  la  prédication  morale. 
Cet  argument  tombe  devant  ce  fait  que  le  relèvement  social  n'a  pas  co'incidé  avec  l'ar- 
rivée de  tous  les  Barbares,  mais  seulement  d'une  certaine  catégorie  de  Barbares,  qui. 
précisément,  n'étalent  ni  les  plus  simples  ni  les  plus  pauvres.  Voir  cette  démonstra- 
tion dans  une  publication  que  fera  prochainement  la  Science  sociale  et  que  nous  re- 
commandons vivement  à  nos  lecteurs. 


08  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

tible,  au   point  de   vue  social,  que  l'action  purement  morale. 

Un  autre  échec  éclatant  de  l'action  purement  morale  nous 
est  fourni  par  l'exemple  de  l'Irlande.  Vous  savez  que  cette  île 
fut  appelée,  au  sixième  siècle,  «  Tile  des  Saints  »  ;  elle  était  cou- 
verte de  monastères  et  ce  fut  même  de  cette  lie  que  partirent  la 
plupart  des  missionnaires  qui  convertirent  la  Germanie.  Votre 
Unio?i  pour  l'action  morale  aurait  pu  recruter  alors,  en  Irlande, 
un  grand  noml)re  d'adhérents,  car  la  préoccupation  de  «  la 
vie  meilleure  »  dominait  les  esprits.  Cette  île  fut  une  pépinière 
inépuisable  d'hommes  tels  que  vous  voulez  en  susciter,  ((  vrai- 
ment bons,  spirituels,  saints  ». 

Et  leur  foi  n'était  pas  un  feu  de  paille,  car  elle  dure  encore; 
l'Irlande  est  toujours  la  terre  classique  de   l'ardeur  religieuse. 

Cette  vie  morale  intense  aurait  dû,  d'après  vous,  assurer  à 
ce  peuple  une  longue  et  éclatante  prospérité  sociale.  Hélas! 
vous  savez  qu'il  n'y  a  eu  de  long  et  d'éclatant  que  sa  décadence  ; 
elle  a  commencé  au  beau  milieu  de  cette  effervescence  morale 
et  elle  dure  toujours. 

Et,  ici  encore,  n'allez  pas  croire,  je  vous  en  prie,  que  j'attri- 
bue cette  décadence  à  ce  développement  moral  et  religieux. 
Ce  serait,  de  ma  part,  tomber,  en  sens  inverse,  dans  la  confusion 
que  je  vous  reproche,  confusion  qui  consiste  à  vouloir  établir 
une  relation  nécessaire,  de  cause  à  effet,  entre  les  phénomènes 
moraux  et  les  phénomènes  sociaux.  Je  m'expliquerai  sur  ce 
point,  car  c'est  là  le  nœud  même  de  la  question  que  j'examine. 

L'Italie  a  été  aussi,  aux  treizième  et  quatorzième  siècles,  un 
foyer  intense  de  vie  morale  et  religieuse,  avec  saint  François 
d'Assise  et  sainte  Claire,  saint  Antoine  de  Padoue,  le  bienheu- 
reux Joachim  de  Flore,  Jean  de  Parme,  Fra  Salimbue,  Jaco- 
pone  de  Todi,  saint  Célestin,  sainte  Catherine  de  Sienne,  etc. 
Alors  naissent  les  Ordres  des  Franciscains  et  des  Clarisses,  qui 
devaient  étonner  le  monde  par  leur  pauvreté  et  leur  obéissance, 
ces  deux  vertus  que  vous  tenez  en  si  haute  estime.  Ne  décla- 
rez-vous pas  qu'il  est  impossible  d'arriver  au  relèvement  social, 


LE    DEVOIR    PRÉSENT.  90 

«  si  on  ne  se  montre  pas  détaché  soi-même  des  objets  non  stric- 
tement nécessaires  »?  «  On  vient  en  voiture,  dites-vous,  prêcher 
au  peuple  qu'il  ne  sert  de  rien  d'avoir  des  voitures.  On  répand 
ainsi  lenvie  autour  de  soi  en  promenant  son  luxe,  ses  raffine- 
ments; on  souhgne  les  difïérences  sociales  qu'on  dit  n'être  qu'un 
préjugé...  Ainsi  nous  voici  amenés,  si  nous  avons  sincèrement 
pitié  des  souffrances  du  peuple,  à  nous  détacher  nous-mêmes  de 
tout  ce  qui  rend  en  apparence  une  vie  brillante  et  charmante. 
Nous  ne  pouvons  échapper  à  cette  conséquence;  mais,  encore 
une  fois,  elle  est  rude.  Il  ne  s'agit  de  rien  moins  que  de  ren- 
verser entièrement  l'échelle  de  nos  jugements,  de  mettre  en  haut 
ce  qui  était  en  bas  et  en  bas  ce  qui  était  en  haut.  Il  s'agit  d'une 
conversion  totale,  en  somme...  Et  cependant,  si  l'on  n'est  pas 
résolu  à  cette  conversion,  on  ne  saura  que  gémir  sur  le  mal 
comme  un  enfant.  »  Saint  François  d'Assise  aurait  certainement 
signé  des  deux  mains  cette  déclaration. 

Comme  vous,  il  voulait  qu'on  se  «  détachât  des  objets  qui  ne 
sont  pas  strictement  nécessaires  »  :  «  Allez,  dit-il,  ne  portez  ni 
or,  ni  argent,  ni  monnaie  dans  votre  bourse,  ni  sac,  ni  deux 
vêtements,  ni  souliers,  ni  bâton.  »  Et  vous  savez  avec  quel  en- 
thousiasme les  disciples  lui  arrivèrent  en  foule,  si  bien  que, 
neuf  années  seulement  après  '  sa  fondation,  il  put  envoyer 
5.000  députés  au  chapitre  général  tenu  à  Assise;  ses  religieux 
atteignirent  le  chiffre  prodigieux  de  115.000,  répandus  dans 
7.000  couvents.  Et  je  ne  parle  ni  des  maisons  de  femmes  ni 
de  la  foule  innombrable  des  laïques  affiliés  au  Tiers  Ordre. 

Si  votre  appel  était  entendu  par  de  pareilles  multitudes,  vous 
vous  croiriez  certainement  assuré  du  relèvement  social  de  la 
France. 

Or  les  faits  nous  montrent  que  cette  splendide  efflorescence 
morale  et  religieuse  n'a  pas  eu,  au  point  du  vue  social,  plus 
d'effet  que  pour  l'Empire  romain,  ou  pour  la  malheureuse  Ir- 
lande :  la  décadence  de  l'Italie  se  poursuivit  lamentablement, 
au  milieu  d'une  anarchie  politique  et  d'un  désordi'e  des  mœurs 
qui  rappelait  et  faisait  presque  pâlir  ceux  de  la  Rome  païenne. 
La  Renaissance  ne  rendit  pas  seulement  à  l'Italie  les  œuvres  lit- 


100  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

téraires  et  les  chefs-d'œuvre  artistiques ,  mais  aussi  les  mœurs 
et  les  vices  de  l'antiquité.  Ainsi,  ni  l'action,  ni  l'influence,  ni 
les  exemples  de  l'Italie  mystique  n'empêchèrent  l'effondrement 
de  l'Italie  sociale  et  politique.  Et  cet  effondrement  dure  encore. 

Je  ne  veux  pas  multiplier  les  exemples;  il  n'y  a  qu'à  se  bais- 
ser dans  l'histoire  pour  en  ramasser.  Permettez-m'en  un  der- 
nier. 

Vous  professez  pour  la  morale  boudhiste  une  grande  admi- 
ration et  vous  avez  écrit,  pour  la  louer,  des  pages  ravissantes. 
Elle  est,  en  effet,  fort  touchante  et  fort  pitoyable  aux  faibles,  aux 
humbles,  aux  opprimés.  Mais  là  n'est  pas  la  question.  A-t-elle 
réussi  à  résoudre  le  problème  du  relèvement  social,  pour  l'Inde 
et  pour  les  pays  de  l'extrême  Orient  sur  lesquels  son  action  s'est 
fait  sentir?  L'infériorité  sociale  de  ces  pays  ne  se  démontre  pas  : 
il  suffit  d'ouvrir  les  yeux  et  de  voir.  Toute  la  morale  boudhiste 
n'a  pu  les  tirer  de  là. 

Et  cet  échec  de  la  morale  vis-à-vis  de  l'action  sociale  est 
tellement  flagrant  que  vous-même,  qui  le  niez,  vous  le  cons- 
tatez cependant.  C'est  la  vérité  qui  sort  de  votre  bouche  malgré 
vous,  par  la  force  des  choses,  plus  forte  que  tout.  Voici  ce  que 
vous  écrivez  :  «  On  enseigne  bien  aux  enfants,  dans  chaque  fa- 
mille et  dans  chaque  école,  qu'il  faut  non  seulement  être  hon- 
nête, mais  être  bon,  et  faire  consister  son  honneur  dans  le 
dévouement  :  s'il  suffisait  que  la  chose  fût  dite  et  entendue 
pour  être  pratiquée,  la  conversion  du  peuple  en  masse  serait 
vraiment  simple.  Il  existe  aussi,  en  grand  nombre,  des  églises, 
des  temples,  des  synagogues.  Les  enfants  y  entrent  comme  ca- 
téchumènes, et,  hommes  faits,  ils  en  trouvent  toujours  les  portes 
ouvertes ,  s'ils  veulent  entendre  recommander  dans  la  prédi- 
cation et  symboliser  par  la  cérémonie  le  passage  de  la  vie  na- 
turelle à  la  vie  sainte  ou  véritable.  Des  milliers  de  prêtres  dé- 
voués y  sont  occupés  sans  relâche.  Il  semble  donc  que  l'œuvre 
•à  faire,  si  lourde  qu'elle  soit,  doive  être  déjà  œuvre  faite.  Mais 
avec  tout  cela  l'Évangile  ne  règne  point  ;  la  sagesse  pure ,  — 


LE    DEVOIlt    l'KÉSENT.  10' 

et  d'ailleurs  conforme  à  rÉvangilc,  —  établie  si  fortement  par 
les  grands  philosophes  modernes,  n'a  point  passé  dans  l'acte... 
Ce  qui  est  manifeste,  c'est  que  l'écart  est  excessif  entre  l'idéal 
moral  que  notre  conscience  est  parvenue  à  dégager,  et  notre 
moralité  effective  (1)  ». 

Je  n'aurais  certainement  pas  aussi  bien  dit.  iMais  comment, 
en  écrivant  cela,  n'avez-vous  pas  aperçu  le  point  faible  de  votre 
tentative  exclusivement  morale?  Vous  reconnaissez,  vous  pro- 
clamez que  «  des  milliers  de  prêtres  dévoués  se  sont  occupés 
sans  relâche  »  de  cette  œuvre  du  relèvement  social  ;  et  des  prê- 
tres de  toutes  les  communions  religieuses,  catholiques,  protes- 
tants, juifs;  et  non  seulement  les  ministres  des  divers  cultes, 
mais  encore  tous  «  les  grands  philosophes  modernes  »  ;  et  vous 
aboutissez  à  cette  triste  constatation  que  tous,  tous,  ont  échoué  : 
M  L'Évangile,  la  morale  n'ont  point  passé  dans  l'acte.  » 

Et  alors,  après  cette  constatation,  vous  formulez  purement, 
simplement,  tranquillement,  cette  conclusion  imprévue  :  «  Il 
faut  recommencer  tout  cela.  »  Et  vous,  qui  ne  disposez  ni  de  la 
formidable  puissance  de  l'Église,  ni  de  la  formidable  puissance 
du  Temple,  ni  de  la  formidable  puissance  delà  Synagogue,  vous 
espérez  réussir  là  où  l'Église,  le  Temple  et  la  Synagogue  ont 
échoué!  Comment  un  homme  tel  que  vous  n'a-t-il  pas  aperçu 
que  si  tant  d'efforts,  tant  de  dévouement,  tant  d'abnégation, 
tant  de  charité,  tant  d'esprit  de  sacrifice,  tant  d'immolation  de 
-soi-même,  tant  d'amour  du  prochain  avaient  échoué,  c'est  que 
ni  rien,  ni  personne,  ne  réussirait  en  suivant  la  même  voie? 
Comment  cette  idée  si  simple,  si  naturelle,  qui  serait  venue 
à  tout  savant  ayant  manqué  une  expérience,  ne  vous  est-elle 
pas  venue  :  Faction  morale  doit  être  insuffisante  pour  assurer 
à  un  peuple  la  durée,  la  prospérité,  la  grandeur  sociale;  il  lui 
manque  quelque  chose,  dont  l'absence  empêche  le  résultat  de 
se  produire? 

Que  lui  manque-t-il  donc?  —  Je  vais  vous  le  dire. 

(1)  lyotre  esprit,  p.  11. 


102  LA   SCIENCK  SOCIALE. 


III. 


Voulez-vous  me  permettre  d'employer  une  parabole  et  de  la 
tirer  de  l'Écriture  sainte,  ce  qui  ne  doit  pas  être  pour  vous  dé- 
plaire? 

L'action  morale  peut  être  comparée  à  une  graine  qui  germe 
ou  ne  germe  pas,  suivant  qu'elle  tombe  sur  un  bon  ou  sur  un 
mauvais  terrain.  Dès  lors,  la  qualité  bonne  ou  mauvaise  du  ter- 
rain a  une  importance  extrême,  une  importance  décisive. 

Et  remarquez  qu'en  disant  cela  je  n'ai  pas  la  prétention  d'é- 
mettre une  nouveauté  ;  cette  affirmation  est  presque  un  lieu 
commun,  car,  depuis  l'Évangile,  elle  a  été  répétée  des  milliers 
de  fois  par  les  prédicateurs,  les  moralistes,  les  théologiens  de 
toutes  les  écoles  et  de  tous  les  cultes.  C'est  banal  à  force  d'être 
vrai  et  évident. 

Mais,  sur  cette  vérité  banale,  on  a  malheureusement  grefïé  une 
erreur  qui  a  fini  par  étouffer  cette  vérité  :  on  a  cru,  pour  con- 
tinuer ma  comparaison,  que  la  bonne  qualité  de  la  graine  suf- 
fisait à  créer  la  bonne  qualité  du  terrain,  et  à  amener,  par  con- 
séquent, la  germination.  Et  alors  on  a  dit  :  «  Il  n'y  a  pas  de 
mauvais  terrains,  il  n'y  a  que  de  mauvaises  graines  ».  De  là 
à  ne  plus  se  préoccuper  de  la  qualité  du  terrain,  il  n'y  avait 
qu'un  pas,  on  l'a  franchi  et  vous  l'avez  franchi  vous-même  les- 
tement. Vous  dites,  après  tant  d'autres,  je  vous  cite  textuelle- 
ment :  «  La  question  n'est  pas  de  savoir  si  l'époque  présente 
est  pire  que  les  précédentes  ;  nul  ne  peut  rien  assurer  de  précis 
à  ce  sujet;  il  est  donc  oiseux  de  le  demander.  »  Ce  qui  revient 
à  dire  :  il  est  oiseux  de  se  préoccuper  de  la  nature  du  terrain. 

Et  sur  cette  affirmation  gratuite ,  vous  allez  tranquillement 
jetant  votre  graine  morale  à  pleine  main,  par  les  voies  et  par 
les  chemins.  Vous  vous  étonnez  ensuite  qu'elle  ne  germe  pas, 
ou  plutôt  vous  dissimulez  votre  étonnement  en  renvoyant  la 
germination,  permettez-moi  cette  expression,  aux  kalendes 
grecques.  «  L'œuvre  est  si  démesurée,  dites-vous,  qu'il  ne  faut 


I 


LE    DEVOIR    PRÉSENT.  10.'} 

pas  attendre  d'en  voir  môme  un  commencement  de  réalisation. 
Mais  cela  ne  change  rien  à  notre  devoir.  Ce  n'est  pas  le  succès 
qui  est  notre  afifaire  (1).  » 

Mais  c'est  au  contraire  le  succès  qui  est  notre  affaire,  qui  est 
toute  raflFaire;  il  n'y  a  même  pas  d'autre  affaire  que  celle-là. 
Comment!  vous  poursuivez  l'œuvre  magnifique  et  méritoire  du 
relèvement  moral  et  social  de  votre  pays,  et  vous  proclamez  que 
le  succès,  c'est-à-dire  ce  relèvement,  n'est  pas  votre  affaire! 
Ce  serait  faire  de  l'art  pour  l'art,  de  la  morale  pour  la  morale. 

L'insuccès ,  dont  vous  prenez  si  tranquillement  votre  parti , 
l'insuccès  de  tous  les  autres  moralistes  exclusifs,  viennent  de 
cette  croyance  que  la  nature  du  terrain  sur  lequel  on  jette  la 
graine  est  indifférente,  qu'il  est  ce  oiseux  »  de  s'en  préoccuper. 

La  nature  du  terrain  social  est,  au  contraire,  une  des  conditions 
extrinsèques  qui  agissent  le  plus  sur  le  succès  ou  l'insuccès  de 
l'action  morale. 

Et,  sur  ce  point  encore,  je  fais  appel  à  votre  propre  expé- 
rience. Vous  avez  été  vivement  frappé,  et  vous  me  l'avez  dit  vous- 
même,  à  Edimbourg,  des  facilités  extraordinaires  que  vous  ren- 
contriez là  pour  votre  apostolat  :  «  Quel  excellent  terrain!  »  me 
disiez-vous.  Vous  avez  trouvé,  en  effet,  un  public  attentif,  sérieux, 
très  sérieux,  dans  les  dispositions  d'esprit  que  vous  considérez 
comme  les  meilleures  pour  recevoir  et  pour  faire  fructifier  l'ac- 
tion morale. 

Vous  avez  été  frappé  de  la  différence  de  cet  état  d'esprit  et  de 
l'état  d'esprit  que  vous  rencontrez  généralement  en  France.  Même 
parmi  ceux  qui  vous  suivent,  beaucoup  cèdent  à  une  sorte  de 
mode,  de  vogue,  d'engouement,  que  l'on  constate  actuellement 
chez  nous  pour  les  idées  morales;  c'est  plus  sélect,  c'est  bien 
porté,  c'est  le  dernier  cri,  pour  employer  l'étrange  langage  de 
ce  public  ;  en  un  mot,  c'est  une  attitude.  Mais  que  le  vent  varie, 
que  la  mode  change,  et  on  ira  à  d'autres  préoccupations,  à  d'au- 
tres spectacles,  aussi  aisément  que  l'on  passe  des  robes  fourreau 
'aux  robes  bouffantes.  Quant  à  la  masse  du  public,  elle  tourne 

(1)  J^oire  esprit,  p.  26. 


104  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

votre  tentative  «  à  la  blague  »,  comme  nous  tournons  toutes 
choses  en  France. 

Dans  un  terrain  aussi  mal  préparé,  votre  graine  ne  peut  pas 
germer.  La  formation  sociale  actuelle  est  un  obstacle  au  déve- 
loppement de  l'action  morale,  comme  elle  l'a  été  pour  la  société 
romaine,  pour  l'Irlande,  pour  l'Italie,  pour  l'Orient,  où  elle  n'a 
pas  donné  les  fruits  qu'elle  aurait  dû  donner  et  que  vous  voudriez 
à  votre  tour  lui  faire  produire. 

C'est  donc  bien  la  formation  sociale  qu'il  faut  modifier  tout 
d'abord,  si  vous  voulez  obtenir  un  résultat  qui  réponde  à  la  pléni- 
tude de  vos  efforts.  Il  faut  commencer  par  le  commencement. 

Mais  en  quoi  faut-il  modifier  cette  formation  sociale? 

IV. 

Que  manque-t-il  donc  à  notre  état  social  pour  qu'il  soit  apte  à 
recevoir  et  à  faire  fructifier  la  semence  morale  que  vous  voulez 
jeter  en  lui? 

Il  lui  manque  précisément  ce  que  vous  demandez  comme 
l'assiette  naturelle  de  votre  action  morale  :  il  lui  manque  de  for- 
mer des  hommes  ;  il  lui  manque  de  préparer  à  ce  que  vous  ap- 
pelez «  la  vie  sérieuse  ». 

A  quoi  préparons-nous  nos  enfants?  Qu'est-ce  que  nous  leur 
enseignons  ? 

Nous  leur  enseignons  que  l'idéal,  la  sagesse  suprême,  est  de 
se  soustraire  aussi  complètement  que  possible  aux  difficultés  et  à 
tous  les  aléas  de  la  vie.  Nous  leur  disons  :  u  Mon  cher  enfant, 
compte  d'abord  sur  nous  ;  tu  vois  comme  nous  économisons  pour 
pouvoir  te  donner,  au  moment  de  ton  mariage,  une  dot  aussi 
forte  que  possible.  Nous  t'aimons  trop  pour  ne  pas  t'aplanir,  autant 
qu'il  est  en  nous,  toutes  les  difficultés  de  la  vie.  Compte  ensuite 
sur  nos  parents,  sur  nos  amis,  qui  te  pousseront,  qui  te  recom- 
manderont, pour  t'aider  à  trouver  une  carrière.  Compte  encore 
sur  le  Gouvernement,  qui  dispose  d'une  quantité  innombrable" 
de  places;  on  y  est  bien  tranquille,  on  ne  court  aucun  aléa,  on 
est  payé  régulièrement  à  la  fm  de  chaque  mois,  on  a  un  avance- 


t 


LE   DEVOIR   PRÉSENT.  105 

ment  automatique,  par  le  simple  mécanisme  des  retraites  et  des 
décès;  si  bien  que  tu  peux  savoir  d'avance  qu'à  tel  âge  tu  ga- 
gneras tant,  à  tel  âge  tant,  et  enfin  qu'à  tel  âge  tu  auras  ta  re- 
traite, une  bonne  petite  retraite;  en  sorte  que,  après  n'avoir 
pas  fait  grand'chose  pendant  toute  ta  vie,  tu  pourras  ne  rien 
faire  du  tout  à  un  âge  où  un  homme  est  encore  capable  d'action. 
iMais,  mon  cher  enfant,  comme  ces  situations  sont  assez  peu  ré- 
tribuées ,  car  on  ne  peut  pas  avoir  tous  les  avantages  à  la  fois, 
il  faut  que  tu  comptes  encore  sur  ce  que  ta  femme  pourra  Rap- 
porter. 11  faut  donc  chercher  avant  tout  une  femme  riche  ;  mais 
ne  t'en  inquiète  pas,  nous  te  la  chercherons,  nous  te  la  trouve- 
rons. Voilà,  mon  cher  enfant,  les  conseils  que  nous  dictent  notre 
amour  pour  toi.  » 

Quand  un  jeune  homme  entend  tous  les  jours,  à  son  foyer,  de 
pareils  conseils  ;  quand  tout  le  monde  autour  de  lui,  dans  la  rue, 
dans  la  société,  lui  tient  le  même  langage,  il  finit  pas  s'habituer, 
insensiblement,  à  compter  sur  les  autres  plus  que  sur  lui-même, 
et  il  s'éloigne  des  situations  qui  exigent  l'effort  continu,  l'initia- 
tive intense,  et  qui  exposent  à  des  aléas,  comme  l'agriculture, 
l'industrie  et  le  commerce.  Il  s'oriente  vers  la  vie  tranquille. 

Une  telle  conception  de.  la  vie  a  pour  résultat  d'engourdir, 
d'atrophier  la  volonté,  l'énergie,  la  virilité;  elle  rend  l'homme 
moins  propre  à  l'effort;  elle  le  porte  plus  à  éviter  les  difficultés 
qu'à  les  vaincre;  on  recherche  ce  que  la  vie  a  d'amusant  et  on 
écarte  ce  qu'elle  a  de  sérieux;  ainsi  on  devient  moins  apte  à 
cette  action  morale,  qui  exige  essentiellement  l'effort  et  le  triom- 
phe sur  soi-même. 

Voilà,  cher  Monsieur,  le  grand  obstacle  qui  paralyse  votre 
prédication  et  dont  vous  ne  pouvez  triompher  par  le  seul  instru- 
ment de  l'action  morale ,  parce  que  tout  le  milieu  social  est  con- 
juré contre  vos  paroles.  Vous  dites  :  «  Il  faut  que  l'homme  soit 
résolu  à  faire  ce  qui  lui  coûte  ».  Tout  notre  milieu  social  nous 
crie  le  contraire  et  étouffe  votre  voix. 

C'est  donc  ce  milieu  qu'il  faut  modifier  avant  toute  chose  ;  et  il 
faut  le  modifier  dans  le  sens  du  développement  de  l'initiative  indi- 
viduelle, ce  qui  revient  à  dire  :  dans  le  sens  de  la  «  via  sérieuse  ». 


106  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

Cela  est  bien  long-,  allez-vous  répondre.  —  Il  n'y  a  de  court 
chemin  que  celui  qui  conduit  au  but,  et  vous  avouez  vous-même 
que  celui  que  vous  suivez  n'y  conduit  pas. 

Mais  ce  chemin  est-il  aussi  long-  que  vous  le  croyez?  Vous  allez 
voir  que  non,  car  la  force  des  choses,  —  qui  est  plus  forte  que 
tout,  —  nous  y  pousse  irrésistiblement.  C'est  donc  à  connaître, 
à  aider  et  à  hâter  ce  mouvement,  au  lieu  de  le  contredire,  de  le 
contrecarrer  et  de  le  retarder,  comme  on  fait  le  plus  souvent  au 
nom  même  des  meilleures  intentions,  que  nous  devons  employer 
nos  efforts. 

Comment  et  en  quoi  ce   mouvement  se  manifeste-t-il? 

Il  se  manifeste  par  un  ensemble  de  symptômes,  que  je  vais 
essayer  de  noter  brièvement. 

l*""  Symptomk.  —  Le  contact  et  la  concurrence  de  la  race 
anglo-saxonne.  Nous  ne  pouvons  pas  nous  y  soustraire  ;  nous 
rencontrons  cette  race  entreprenante  et  envahissante,  sur  tous 
les  terrains  où  s'exerce  notre  activité  sociale.  En  Europe,  elle 
est  à  nos  portes;  au  dehors,  elle  est  partout,  et  c'est  toujours 
elle  que  nous  trouvons  sur  tous  les  points  où  nous  créons  une 
colonie,  ou  un  simple  établissement.  En  Europe  et  au  dehors, 
nous  rencontrons  la  concurrence  de  ses  agriculteurs,  de  ses  co- 
lons, de  ses  industriels,  de  ses  commerçants,  et  vous  savez  à 
quel  point  cette  concurrence  est  redoutable,  à  quel  point  elle 
est  faite  d'énergie,  de  ténacité,  de  sens  pratique,  d'habitude  de 
compter  sur  soi-même,  de  self  help^  car  ils  ont  le  mot,  parce 
qu'ils  ont  la  chose. 

Or  ce  contact  et  cette  concurrence  sont  un  stimulant  pour 
nous  :  on  est  porté  à  réagir  quand  on  se  voit  sur  le  point  d'être 
évincé,  débusqué  des  positions  qu'on  occupe;  on  s'instruit  par 
l'exemple  de  ses  adversaires,  on  en  subit  l'influence. 

C'est  pour  leur  faire  apprendre  cette  salutaire  leçon  que  nous 
engageons  les  jeunes  gens  qui  suivent  nos  Cours  de  Science  so- 
ciale à  aller  en  Angleterre,  à  se  mettre  en  contact  plus  intime 
avec  cette  race  et  à  apprendre  d'elle  ce  qui  fait  la  cause  de  sa 
supériorité. 


LE   DEVOIR   PRÉSENT.  107 

Mais  ce  symptôme  serait  insuffisant  pour  dessiner  révolution 
sociale,  s'il  n'y  en  avait  pas  d'autres  qui  se  manifestent  directe- 
ment, dans  la  nation  elle-même. 

2^  Symptôme.  —  Léchée  unanimement  avéré  de  notre  système 
d'enseignement.  Il  éclate  aujourd'hui  à  tous  les  yeux.  Les  cri- 
tiques de  notre  système  d'enseignement  sont  de  jour  en  jour  plus 
nombreux,  plus  audacieux  ;  ils  se  recrutent  même  dans  l'Uni- 
versité; même  parmi  les  ministres  de  l'instruction  publique,  et 
dans  tous  les  partis  politiques.  C'est  presque  un  lieu  commun 
aujourd'hui  de  dire  que  l'école  n'a  pas  tenu  tout  ce  qu'elle 
promettait.  On  constate  un  abaissement  général  des  études. 
L'école  forme  des  bacheliers,  des  fonctionnaires,  des  bureau- 
crates ;  elle  ne  forme  pas  des  hommes  capables  de  se  tirer  d'af- 
faire par  eux-mêmes  dans  la  vie. 

Vous  savez  que  M.  Lavisse  est  à  la  tête  d'un  groupe  d'universi- 
taires qui  poursuit  la  réforme  de  notre  enseignement  dans  le 
sens  de  la  mise  en  valeur  de  l'homme.  «  Je  me  souviens,  dit-il 
dans  une  conférence  faite  sur  ce  sujet,  d'un  mot  qui  me  fut  dit 
par  un  jeune  x\nglais  :  «  N'allez  pas  croire  que  je  sois  un  savant  ; 
«  au  collège,  en  Angleterre,  nous  n'apprenons  pas  grand'chose, 
«  si  ce  n'est  peut-être  à  nous  conduire  dans  la  vie.  »  Quel  bel  or- 
gueil anglais  dans  cette  parole  modeste  !  Certainement  mon  visi- 
teur n'aurait  pas  accepté  l'échange  de  notre  savoir  scolaire  contre 
la  science  de  se  conduire.  Il  m'aurait  dit  que  l'Angleterre  a 
besoin  d'hommes  accoutumés  à  compter  sur  eux-mêmes,  d'hu- 
meur indépendante  et  hardie  ;  qu'elle  en  a  besoin  pour  son 
commerce,  pour  son  industrie  et  pour  sa  politique.   » 

C'est  déjà  beaucoup  que  nous  reconnaissions  que  notre  sys- 
tème d'éducation  est  à  réformer,  qu'il  ne  donne  ni  «  la 
science  de  se  conduire  »  ni  l'habitude  de  «  compter  sur  soi- 
même  ».  La  connaissance  d'une  erreur  est  le  premier  pas  dans 
la  voie  de  la  vérité. 

3"  Symptôme.  —  Le  développement  des  exercices  physiques 
dans  la  jeunesse.  Avons-nous  eu  assez  de  mépris  pour  l'éduca- 


108  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

tion  physique?  Nous  en  ignorons  jusqu'au  nom.  Vous  connaissez, 
comme  moi,  et  j'espère  que  vous  détestez,  comme  moi,  notre 
affreux  collèg-e  avec  ses  classes  et  ses  études  trop  longues,  ses 
récréations  trop  courtes  et  sans  exercice,  ses  promenades  de 
prison,  va-et-vient  monotone  entre  des  murs  élevés  et  navrants, 
puis,  le  jeudi  et  le  dimanche,  la  promenade  militaire,  en  rangs, 
exercice  de  vieillards  et  non  de  jeunes  hommes. 

Comment  la  virilité,  l'énergie,  le  sentiment  de  l'action,  le 
besoin  de  l'indépendance  auraient-ils  pu  se  développer  sous  un 
régime  qui  atrophie  le  corps,  qui  en  fait  un  embarras  et  non  un 
aide?  L'homme  qui  a  à  sa  disposition  un  bon  instrument  phy-' 
sique  a  plus  de  confiance  en  lui-même  et  réellement  plus  d'apti- 
tude à  affronter  les  difiicultés  de  la  vie  ;  il  est  plus  porté  vers  la 
vie  active  que  vers  les  situations  sédentaires  et  subordonnées  de 
l'administration;  il  se  sent  plus  homme  et,  par  le  fait,  il  l'est 
réellement. 

Or  vous  savez  quel  développement  ont  pris,  depuis  quelques 
années,  les  exercices  physiques  :  les  mots  sport,  match,  record, 
recordman,  etc.,  tous  d'origine  anglaise,  font  irruption  dans  notre 
langue.  Tous  les  journaux  ont  dû  ouvrir  une  rubrique  nouvelle 
pour  les  sports  et  un  grand  nombre  de  feuilles  spéciales  ont  été 
créées,  quelques-unes  ont  des  tirages  qui  dépassent  dix  mille 
exemplaires.  A  certains  jours,  il  y  a  plus  de  vingt  mille  specta- 
teurs dans  tel  vélodrome,  et  on  refuse  du  monde.  Des  jeunes  gens 
ainsi  «  entraînés  »  sont  manifestement  préparés  k  une  vie  plus 
active,  à  une  initiative  plus  intense  :  ils  ont  appris  à  triompher 
de  leur  corps,  à  le  dompter,  ce  qui  est  la  meilleure  préparation 
pour  triompher  de  la  vie.  Cette  jeunesse  est  une  espérance. 

4^  Symptôme.  —  V encombrement  croissant  des  professions 
administratives  et  libérales.  C'est  un  gémissement  général.  Il  y 
a  dix,  vingt,  cent  candidats  pour  une  place,  car  tout  le  monde 
veut  y  entrer.  Les  candidats  attendent;  ils  encombrent  les  anti- 
chambres administratives,  ils  se  font  signer  des  lettres  de  re- 
commandation, ils  se   lamentent. 

Cependant  une  opinion  nouvelle  se  forme  peu  à  peu  :  on  se 


i 


LE   DEVOIR   PRÉSENT.  109 

tlit  qu'il  devient  très  difficile  de  pénétrer  dans  ces  carrières,  que 
les  chances  de  succès  sont  véritablement  trop  aléatoires  et  que 
cela  ne  vaut  pas  la  peine  qu'on  se  donne.  On  commence  à  tour- 
ner les  yeux  vers  les  situations  indépendantes,  qui  sont  en 
même  temps  plus  lucratives.  Ce  n'est  encore  qu'une  hésitation, 
une  tendance;  laissez  agir  la  force  des  choses  et  le  mouvement 
se  dessinera;  il  s'accuse  déjà,  çà  et  là,  parmi  les  jeunes  gens 
les  plus  capables  et  les  plus  avisés. 

6"  Symptôme.  —  La  baisse  de  l'intérêt  de  larrjent.  Du  ô  X 
nous  sommes  tombés  au  i  ;  nous  voici  maintenant  au  3,  et  les 
meilleures  valeurs  produisent  même  un  intérêt  moins  élevé.  Dès 
lors,  chacun  doit  compter  de  moins  en  moins  sur  ses  revenus, 
sur  la  dot  de  sa  femme.  Il  devient  de  plus  en  plus  difficile  de 
se  contenter  des  faibles  appointements  administratifs;  il  devient 
surtout  plus  difficile  de  vivre  en  rentier  oisif.  Voilà  qui  est  plus 
fort  que  tous  les  raisonnements  pour  pousser  les  gens  à  agir 
par  eux-mêmes,  à  ne  compter  que  sur  eux-mêmes.  On  ne  se 
raidit  pas  longtemps  contre  une  pareille  nécessité.  Quand  on 
aura  réalisé  sur  son  budget  toutes  les  économies  possibles,  il 
faudra  bien  en  venir  là. 

6°  Symptôme.  —  L'extrême  tension  des  impôts.  Les  Fran- 
çais sont  le  peuple  le  plus  imposé  :  ils  soutiennent  cet  excès 
d'impôts  bien  plus  par  leur  puissance  d'économie  que  par  leur 
puissance  de  travail,  car  l'agriculture,  l'industrie  et  le  com- 
merce ont  été  délaissés  par  toutes  les  familles  qui  s'élevaient, 
c'est-à-dire  par  celles  qui  auraient  été  les  plus  capables  de  les 
faire  prospérer,  grâce  à  leur  intelligence  et  à  leurs  capitaux. 
Dans  ces  conditions,  ces  trois  sources  uniques  de  la  richesse  pu- 
blique ont  diminué  d'année  en  année;  si  bien  qu'il  nous  faut 
compter  de  moins  en  moins  sur  l'impôt,  si  nous  ne  revenons 
d'abord,  et  dans  toute  la  suite,  à  compter  sur  nous-mêmes  pour 
remettre  à  leur  point  et  pour  pousser  dans  un  perpétuel  progrès 
l'agriculture,  l'industrie  et  le  commerce,  qui  sont  les  sources  où 
s'alimentent  toutes  les  professions  parasites  inscrites  au  budget. 

T.   XVII.  9 


110  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

T  Symptôme.  —  La  tendance  à  revenir  à  la  vie  rurale  et  aux 
professions  indépendantes.  C'est  la  conséquence  de  l'encombre- 
ment des  fonctions  administratives,  de  la  baisse  du  taux  de 
l'intérêt  et  de  l'insuffisance  du  budget.  On  commence  à  consi- 
dérer avec  moins  de  dédain  les  professions  dont  on  s'était  éloi- 
gné par  sentiment,  par  préjugé  de  caste,  par  répugnance  pour 
tout  ce  qui  exige  l'initiative  et  la  responsabilité;  on  va  être 
contraint  d'y  revenir  par  la  force  des  choses. 

Ce  mouvement  de  retour  se  manifeste  surtout  pour  rag"ricul- 
ture.  Il  s'impose  à  un  certain  nombre  de  propriétaires,  qui 
souffrent  de  la  crise  agricole  augmentée  par  la  baisse  de  l'intérêt 
de  l'argent  et  l'encombrement  des  carrières  administratives. 
Ils  voudraient  bien  pouvoir  prolonger  leur  séjour  à  la  ville, 
mais  l'inéluctable  force  des  choses  les  pousse  vers  la  campagne  ; 
ils  finissent,  —  il  le  faut  bien,  —  par  se  faire  à  l'idée  de  s'oc- 
cuper de  leur  exploitation  rurale  abandonnée,  ou  compromise, 
par  leurs  fermiers.  Puis,  quelques-uns  en  viennent  à  résider  sur 
leurs  terres,  à  y  passer  une  grande  partie  de  l'année,  parfois 
même  à  s'y  fixer  complètement,  par  économie. 

Ce  mouvement  de  retour  vers  la  culture  est  accusé  par  le 
développement  des  sociétés  agricoles,  des  publications  agricoles, 
des  syndicats  agricoles.  On  sait  comment  ces  derniers  ont  surgi 
par  centaines  sur  tous  les  points  du  territoire  et  sur  l'initiative 
de  grands  propriétaires.  Beaucoup  de  ces  propriétaires  n'ont 
vu  là,  tout  d'abord,  qu'un  instrument  politique,  ou  un  moyen 
d'influence;  mais,  peu  à  peu,  ils  subissent  l'action  de  ce  milieu 
nouveau  et  ils  sont  amenés  à  se  mettre  au  courant  de  ces  ques- 
tions d'engrais  et  de  machines  agricoles  qu'ils  dédaignaient 
jusqu'ici;  le  syndicat  devient  insensiblement  agricole  tout  de  bon. 

D'autre  part,  certains  capitalistes  avisés  commencent  à  pro- 
fiter de  l'abaissement  du  prix  de  la  terre,  résultat  de  la  crise 
agricole,  pour  acheter  des  domaines  ruraux,  car  le  revenu  de  la 
terre  tend  à  se  rapprocher  de  plus  en  plus  du  revenu  des  valeurs 
de  bourse. 

W  Symptôme.   —  Les  encouragements  à  la  colonisation.  La 


LE   DEVOIR    PRÉSENT.  111 

puissance  colonisatrice  d'un  peuple  est  un  des  plus  sûrs  indices 
de  sa  puissance  sociale.  Elle  témoigne  de  l'esprit  d'initiative  de 
ses  lial)itants  et  de  leur  expansion  dans  le  monde.  C'est  par  là 
que  la  race  anglo-saxonne  est  si  redoutable. 

On  ne  peut  pas  dire  que  la  France  soit  sérieusement  entrée 
dans  cette  voie  :  sa  colonisation  est  surtout  administrative  : 
nous  exportons  encore  plus  de  soldats  et  de  fonctionnaires  que 
de  colons.  Cependant  on  remarque  tout  au  moins  une  tendance 
à  encourager  la  colonisation,  à  en  signaler  les  avantages.  Un 
certain  nombre  de  sociétés  et  de  publications  périodiques  ont  été 
fondées  dans  ce  but;  des  missions  d'exploration  ont  été  orga- 
nisées; il  y  a  un  public  de  plus  en  plus  nombreux  qui  sïntéresse 
aux  questions  de  géographie;  on  dirait  que  le  Français,  si  ca- 
sanier, commence  à  s'apercevoir  qu'il  existe,  en  dehors  de  la 
France,  des  pays  où  l'on  peut  s'établir  et  vivre. 

Tout  cela  est  encore  bien  platonique,  j'en  conviens,  mais  n'ou- 
blions pas  que  les  symptômes  que  nous  venons  de  constater 
précédemment  poussent,  eux  aussi,  dans  le  sens  de  la  colonisa- 
tion et  qu'ils  auront  pour  effet  d'accentuer  ce  mouvement. 

9®  Symptôme.  —  Le  discrédit  croissant  de  la  jiolitique  et  des 
politiciens.  Si  l'aptitude  colonisatrice  est  un  indice  de  la  puis- 
sance sociale,  lacontiance  dans  la  politique  et  dans  les  politiciens 
^  est  un  des  indices  les  plus  sûrs  d'infériorité.  Elle  est  la  preuve 
que  les  citoyens  comptent  plus  sur  l'action  et  sur  l'intervention 
de  l'État  que  sur  leur  propre  initiative,  qu'ils  sont  plus  portés 
à  vivre  des  situations  administratives  et  des  fonctions  publi- 
ques que  des  professions  indépendantes.  Ce  que  les  partis  ai- 
ment dans  la  politique,  c'est  le  butin  qui  suit  la  victoire,  c'est- 
à-dire  les  places  :  aux  vainqueurs  les  dépouilles.  Cet  état  d'es- 
prit détourne  des  professions  indépendantes  qui  constituent  la 
force  vitale  d'un  pays,  et  il  paralyse  l'action  privée. 

Des  indices  certains  témoignent  que  les  Français  commencent 
à  secouer  cette  illusion.  Nous  en  arrivons  à  comprendre  que  la 
politique  ne  nous  a  pas  donné  tout  ce  que  nous  en  attendions; 
nous  sommes  déçus  sur  presque  tous  les  points  :  liberté,  égalité, 


112  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

fraternité ,  gouvernement  à  bon  marché ,  gouvernement  du 
peuple  par  le  peuple,  diminution  des  impôts,  tolérance  pour  les 
opinions  politiques  ou  pour  les  opinions  religieuses,  etc.  Nos 
désillusions  se  sont  traduites  par  des  changements  nombreux  de 
gouvernements  et  par  des  changements  encore  plus  nombreux 
de  constitutions.  Aujourd'hui  nous  avons  tout  expérimenté  et 
nous  avons  vu  le  fond  de  toute  la  politique. 

Aussi  on  constate  un  fait  bien  significatif  :  l'intérêt  décrois- 
sant que  présentent,  pour  le  public,  les  journaux  exclusivement 
politiques.  Reportez-vous  à  la  Restauration  et  au  Gouvernement 
de  Juillet,  ou  même  au  Second  Empire  :  alors,  un  journal  poli- 
tique était  une  puissance  écoutée  et  respectée;  un  journaliste 
disposait  d'une  force  énorme  ;  les  plus  grands  hommes  d'État 
avaient  été  ou  étaient  journalistes.  Le  National,  h  Globe,  le 
Constitutionnel,  les  Débats,  tournaient  et  retournaient  l'opinion 
et  parfois  même  faisaient  une  révolution  en  quelques  mois.  Il 
n'y  avait  guère  d'autres  journaux  que  les  journaux  politiques 
et  chaque  journal  représentait  une  fraction  bien  déterminée  de 
l'opinion. 

Que  les  temps  sont  changés!  Aujourd'hui,  les  journaux  pu- 
rement politiques  ont  perdu  une  grande  partie  de  leur  auto- 
rité et  une  paitie  encore  plus  grande  de  leur  clientèle.  Le  succès 
va  aux  journaux  dits  «  du  boulevard  »,  qui  ont  relégué  la  po- 
litique dans  un  tout  petit  espace  et  qui  la  considèrent  comme 
gênante;  ou  bien  aux  journaux  de  nouvelles,  de  pures  infor- 
mations télégraphiques,  sans  opinion  politique;  ou  encore  aux 
publications  spéciales  qui  traitent  d'affaires,  d'intérêts  de  métier 
ou  d'intérêts  locaux,  genre  complètement  inconnu  il  y  a  quarante 
ou  cinquante  ans. 

Autre  indice  de  ce  discrédit  :  les  situations  politiques  jouis- 
sent d'une  considération  moins  exclusive  qu'autrefois.  Un  fonc- 
tionnaire n'est  plus  entouré  de  la  même  auréole  que  sous  les 
précédents  régimes  :  il  s'en  faut  de  beaucoup.  Où  est  ce  type 
du  préfet  de  l'Empire,  personnage  qu'on  ne  pouvait  voir  sans 
émotion?  Où  est  cette  vieille  magistrature  française  d'il  y  a 
quarante  ans  seulement,  cette  magistrature  «  du  ressort  »  qui 


LE    1»KV(»1I{    PRÉSENT.  113 

semblait  presque  un  corps  sacerdotal?  On  s'aperçoit  d'ailleurs 
que  ces  situations  sont  moins  sûres  qu'on  le  croyait;  qu'elles 
enchaînent  l'indépendance;  qu'en  somme  elles  sont  peu  rétri- 
buées. Et  je  ne  fais  pas  entrer  en  ligne  les  incidents  du  Panama 
qui  devraient  dégoûter  de  la  politique  les  gens  les  moins  dé- 
goûtés. 

L'auréole  qui  environnait  l'État,  ses  ministres,  ses  fonction- 
naires, est  donc  sérieusement  voilée;  el  cela  est  bon,  car  tout 
ce  que  perd  l'État,  le  particulier,  la  vie  privée,  la  vie  locale 
le  gagnent,  et  ce  sont  là  les  vrais  et  solides  éléments  de  la 
puissance  sociale.  De  ce  côté  encore,  il  y  a  donc  progrès. 

10^  Symptôme.  —  La  réaction  effective  de  l" opinion  contre  le 
militarisme.  Le  développement  du  militarisme  est  un  grand 
obstacle  à  la  réforme  sociale  :  non  seulement  il  ruine  la  nation, 
mais,  en  poussant  la  jeunesse  vers  les  écoles  spéciales,  il  l'éloigné 
des  arts  usuels,  des  professions  utiles  ;  ceux  même  qui  échouent  à 
l'entrée  des  carrières  militaires  se  trouvent  impropres,  par  cette 
éducation  même,  à  entreprendre  une  profession  indépendante 
qui  exige  l'énergie  personnelle  et  l'initiative  individuelle. 

Mais  on  peut,  dès  maintenant,  augurer  que  le  militarisme  est 
en  baisse.  Les  charges  énormes  qu'il  impose  à  une  nation  ne 
peuvent  être  supportées  longtemps  ;  à  ce  compte ,  la  paix  est 
presque  aussi  écrasante  qu'une  guerre  désastreuse.  Déjà,  l'Italie  a 
été  ruinée  par  ce  beau  régime  et  elle  va  être  obligée  de  res- 
treindre ses  armements;  l'Allemagne  et  la  France  les  supportent 
à  grand'peine  et  ne  pourront  les  supporter  longtemps  sans  danger 
pour  leur  vitalité.  Cet  argument  financier  aura  raison  de  tous  les 
raisonnements  des  militaristes. 

Mais  ces  derniers  eux-mêmes  témoignent  hautement  contre  ce 
régime.  Leurs  actes  démentent  leurs  paroles.  Ils  se  rendent  par- 
faitement compte  que  toute  carrière  est  brisée,  ou  tout  au  moins 
rendue  très  difficile  par  ce  long  séjour  à  la  caserne.  Aussi  ils 
n'ont  rien  de  plus  pressé  que  d'y  soustraire  leurs  fils.  C'est  à  qui 
échappera  à  ce  régime  dont  on  célèbre  en  public  les  avantages  et 
la  nécessité.  C'est  ainsi  que,  depuis  la  nouvelle  loi,  les  écoles  qui 


114  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

dispensent  de  deux  ans  de  service  ont  vu  arriver  à  elle  la  foule 
des  candidats;  on  s'écrase  à  leurs  portes.  Voilà  bien  la  plus  élo- 
quente des  protestations;  celle-là  est  véritablement  spontanée. 
Dans  la  classe  supérieure  ,  toutes  les  combinaisons  paternelles  et 
maternelles  roulent  autour  de  ce  problème  :  Gomment  échapper 
au  régime  militaire?  qui  est  cependant  la  plus  belle  de  nos  insti- 
tutions. Dans  la  classe  inférieure,  on  s'y  soumet  en  grondant  et 
en  jalousant,  non  sans  raison,  la  classe  supérieure  qui  s'y  sous- 
trait. Quand  une  institution  est  ainsi  désertée  même  par  ses  plus 
bruyants  défenseurs,  elle  est  bien  compromise.  Ce  militarisme  à 
outrance  durera-t-il  seulement  autant  que  nous?  C'est  peu  pro- 
bable. La  situation  financière  et  l'intérêt  public  en  auront  raison, 
à  défaut  du  bon  sens. 

Le  militarisme  n'est  pas  nécessaire  pour  jouer  un  grand  rôle 
dans  le  monde  :  la  race  anglo-saxonne  ne  le  prouve  que  trop 
par  son  exemple. 

11"  Symptôme.  —  La  diminution  du  prestige  des  ((  Œuvres  ». 
Le  but  que  poursuivent  les  œuvres  de  bienfaisance,  d'assistance, 
ou  celles  dites  de  bien  public,  est  évidemment  élevé,  mais  leur 
danger  est  de  faire  croire  qu'elles  suffisent  pour  résoudre  la  ques- 
tion sociale;  elles  sont  des  palliatifs  et  non  des  remèdes;  elles 
endorment  le  mal,  comme  la  morphine,  elles  ne  le  guérissent 
pas.  Ce  n'est  pas  en  secourant  les  gens,  mais  en  les  rendant  plus 
aptes  à  s'élever,  qu'on  leur  viendra  décisivement  en  aide.  A  ce 
point  de  vue,  la  préoccupation  de  chercher  le  remède  social 
exclusivement  dans  les  œuvres  peut  être  un  danger. 

Or  il  est  manifeste  (jue  notre  engouement  pour  les  œuvres, 
que  le  prestige  des  hommes  d'œuvres  est  sérieusement  en  baisse. 
Ces  institutions  ont  trop  échoué  et  pendant  trop  longtemps  ;  on 
a  perdu  en  elles  la  belle  confiance  qu'on  avait  autrefois.  On  a  pu 
reconnaître  toute  la  débilité  de  ces  efforts  collectifs,  en  apparence 
si  puissants,  mais  qui  ne  sont  que  la  manifestation  de  l'impuis- 
sance personnelle.  On  commence  à  s'apercevoir  qu'un  chef  d'in- 
dustrie, qu'un  propriétaire  rural,  qu'un  patron  quelconque,  qui 
s'intéresse  au  sort  de  ses  ouvriers,  le  fait  avec  beaucoup  plus  d'ef- 


LE    DEVOIR    PRÉSENT.  115 

licacité  que  cinquante  hommes  d'cruvres  qui  prétendent  amélio- 
rer le  sort  de  gens  qui  échappent  à  leur  action  par  tons  les  bouts, 
qu'ils  ne  connaissent  même  pas,  avec  lesquels  ils  n'ont  aucun 
rapport  naturel  et  positif. 

12*  Symptôme.  —  V explosion  des  doctrines  socialistes.  Les 
divers  symptômes  que  nous  venons  d'énumérer  nous  poussent 
manifestement  en  sens  inverse  du  socialisme,  puisqu'ils  tendent 
à  développer  l'initiative  individuelle  et  à  restreindre  l'action  de 
la  collectivité.  D'autre  part,  le  groupe  social  qui  est  aujourd'hui 
en  avance  sur  tous  les  autres,  le  groupe  anglo-saxon^  doit  pré- 
cisément cette  avance  au  développement  de  l'initiative  indivi- 
duelle. Le  socialisme  est  donc  en  contradiction  avec  la  marche 
actuelle  des  faits. 

Mais  alors,  comment  expliquer  l'explosion  de  ces  doctrines,  et 
comment  voir,  dans  cette  explosion,  un  symptôme  de  relèvement 
social? 

La  genèse  du  phénomène  est  très  facile  à  expliquer. 

Une  évolution,  comme  celle  dont  nous  venons  d'énumérer  les 
divers  symptômes,  ne  s'accomplit  pas  sans  froissement  et  sans 
douleur.  On  était  habitué  à  compter  sur  la  protection  de  sa  fa- 
mille, de  ses  amis,  de  son  parti  politique,  de  l'État;  on  vivait  dans 
une  société  qui  était  plus  orientée  vers  la  stabilité  que  vers  le 
progrès,  où  la  concurrence  était  limitée  par  la  difficulté  même 
des  moyens  de  transports,  ce  qui  tendait  à  assurer  la  tradition  et 
la  fixité  des  moyens  d'existence.  Mais  voilà  que  le  développement 
des  transports  et  du  grand  atelier,  dû  à  la  découverte  de  la 
houille,  a  emporté  toutes  ces  barrières  protectrices,  a  brisé  le 
vieux  cadre  qui  enserrait  et  protégeait  l'individu.  L'agriculteur, 
l'industriel ,  le  commerçant  se  sont  trouvés  tout  d'un  coup  expo- 
sés à  la  concurrence  de  tous  les  agriculteurs,  de  tous  les  indus- 
triels, de  tous  les  commerçants  du  monde  entier. 

Alors  que  s'est-il  produit? 

Ceux  qui  étaient  le  plus  doués  d'énergie  personnelle  et  d'ini- 
tiative individuelle  ont  trouvé,  dans  ces  conditions  nouvelles  et 
fatales  du  monde,  un  théâtre  magnifique  pour  développer  leurs 


IIG  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

qualités  :  ils  sont  arrivés  à  un  degré  inconnu  jusqu'ici  de  ri- 
chesse et  de  puissance.  C'est  le  cas  de  la  race  anglo-saxonne, 
qui  était  en  avance  sur  toutes  les  autres  au  point  de  vue  de 
l'énergie  et  de  l'initiative  du  particulier.  C'est  à  partir  de  ce  mo- 
ment qu'elle  a  commencé  à  déborder  sur  le  inonde,  et  à  devenir 
une  menace  pour  toutes  les  autres  races. 

Au  contraire,  les  individus  moins  formés  à  l'initiative  ont  été 
surpris  et  comme  accablés;  au  lieu  de  s'armer  d'énergie,  de  se 
ressaisir  eux-mêmes,  pour  tenir  tête  aux  difficultés  de  l'heure 
présente,  ils  ont  trouvé  plus  commode  de  gémir,  puis  d'appeler 
à  leur  aide  le  vieux  cadre  :  parents,  amis,  État,  collectivité, 
suivant  la  formule  usée  des  Ages  anciens.  Cette  levée  en  masse 
des  retardataires,  des  incapables,  des  impuissants,  s'est  réunie 
autour  de  la  formule  du  socialisme,  qui  n'est  qu'une  résurrec- 
tion plus  ou  moins  modifiée  du  communisme  oriental,  de  ce 
communisme  qui  a  voué  à  l'impuissance  tous  les  peuples  de 
l'Orient. 

C'est  ainsi,  qu'au  siècle  dernier,  les  corporations  ouvrières,  sur 
le  point  d'expirer  devant  le  premier  développement  du  grand 
atelier,  ont  réuni  tous  leurs  efforts  dans  une  suprême  tentative  de 
résistance  :  elles  ont  multiplié  les  règlements  restrictifs  qui  leur 
assuraient  le  monople  du  travail  et  les  mettaient  à  l'abri  de  la 
concurrence.  Mais  vous  savez  que  tout  cela  n'a  servi  de  rien  et 
que  la  force  des  choses  a  emporté,  pour  toujours,  ces  institutions 
finies. 

L'erreur  du  socialisme  est  d'être,  lui  aussi,  un  anachronisme 
et  de  marcher  contre  la  force  des  choses  qui  pousse  le  monde 
dans  des  voies  nouvelles.  Tous  ses  efforts  ne  font  que  mieux  ac- 
cuser cette  force  des  choses  contre  laquelle,  à  l'exemple  des 
anciennes  corporations,  il  élève  une  suprême  et  impuissante 
protestation. 

Le  seul  résultat  réel  du  socialisme  sera  d'affaiblir  encore  et, 
par  là,  d'abattre  plus  irrémédiablement  les  aveugles  qui  atten- 
dent, pour  se  relever,  le  secours  d'un  sauveur  chimérique. 

Le  socialisme  n'est  pas  quelque  chose  qui  commence,  mais 
quelque  chose  qui  finit. 


LE    DEVOIH    riŒSKNÏ.  117 

Ainsi,  de  quelque  manière  que  nous  tournions  et  que  nous 
retournions  les  faits,  ils  aboutissent  tous  à  cette  conclusion  que 
le  monde  marche,  et  que  nous  marchons  nous-mêmes,  vers  un 
plus  grand  développement  de  l'initiative  individuelle  ;  c'est  par 
là  seulement  que  l'on  peut  triompher,  aujourd'hui  plus  encore 
qu'autrefois. 

Et  maintenant,  cher  Monsieur,  je  reviens  à  vous  et  je  vous 
dis  :  «  Le  devoir  présent  est-il  de  s'en  tenir  à  une  vague  pré- 
dication de  l'action  morale?  ne  consiste-t-il  pas,  au  contraire,  à 
se  rendre  compte  des  conditions  sociales  sans  lesquelles  ne 
peuvent  se  voir  le  relèvement  et  la  prospérité,  puisqu'il  est 
démontré  que  l'action  morale  pure  est  insuffisante?  Le  devoir 
ne  consisfe-t-il  pas,  en  outre,  à  se  faire  le  défenseur,  le  propa- 
gateur de  ces  vérités  sociales  libératrices? 

Mais  peut-être  allez-vous  craindre  que  l'action  morale  ne  soit 
ainsi  sacrifiée,  qu'elle  soit  étouffée  sous  le  développement  de 
l'initiative  individuelle_,  du  ■ielf  help  ;  vous  redoutez  peut-être  de 
rabaisser  l'homme,  de  le  rendre  égoïste,  d'étouffer  en  lui  l'idéal, 
l'esprit  de  sacrifice  et  de  charité,  l'amour  du  prochain,  en  un 
mot  tout  ce  que  vous  rêvez  de  restaurer. 

Je  voudrais,  en  terminant,  vous  rassurer  sur  ce  point. 

Par  une  conséquence  bien  remarquable  de  l'enchaînement 
des  choses  humaines,  les  sociétés  à  initiative  individuelle  dé- 
veloppée se  trouvent  être  le  foyer  le  plus  favorable  pour  la  vie 
morale  énergique,  intense,  résistante.  Cela  s'explique  :  l'action 
morale  consiste  essentiellement,  ainsi  que  vous  le  reconnaissez, 
à  se  vaincre  soi-même.  Or  il  n'y  a  pas  de  plus  rude  école  générale 
pour  apprendre  à  se  vaincre  soi-même,  que  la  formation  sociale 
qui  oblige  à  ne  compter  que  sur  soi-même  dans  la  vie  :  rien 
n'est  plus  propre  à  développer  ce  que  vous  appelez  «  la  vie 
sérieuse  »,  c'est  bien  là  l'école  du  «  sacrifice  »  la  plus  naturelle, 
la  plus  usuelle,  la  plus  applicable  en  masse,  qui  puisse  exister 
parmi  les  hommes.  Cette  nécessité  est  plus  empoignante  que 
toutes  les  exhortations  des  prédicateurs  et  des  moralistes,  qui, 
trop  aisément,    peuvent  entrer    par    une  oreille   et    sortir  par 


118  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

l'autre.  Les  faits  poussent  bien  plus  à  l'action  que  les  paroles. 
Il  est  écrit  :  «  Tu  gagneras  ton  pain  à  la  sueur  de  ton  front  ». 
Cette  parole  est  non  seulement  le  fondement  de  la  puissance 
sociale,  mais  encore  le  fondement  de  la  puissance  morale.  Les 
peuples  qui  se  dérobent,  par  toutes  sortes  de  petites  combinaisons, 
à  cette  loi  du  travail  personnel  et  intense  subissent  une  dépres- 
sion, une  infériorité  morale  ;  ainsi  le  Peau-Rouge  par  rapport  à 
l'Oriental;  ainsi  l'Oriental,  par  rapport  à  l'Occidental;  ainsi  les 
peuples  latins  et  germains  de  l'Occident,  par  rapport  aux  peuples 
anglo-saxons. 

Savez-vous  quelle  est  aujourd'hui  une  des  grandes  espérances 
de  l'Église  catholique?  Je  ne  sais  si  elle  s'en  doute.  Jusqu'ici 
l'Eglise  a  eu  son  point  d'appui  surtout  parmi  des  populations  à 
formation  plus  ou  moins  communautaire  ;  mais  ces  populations,  par 
le  fait  même  de  leur  formation  sociale,  se  sont  trouvées  moins  pré- 
parées à  recevoir,  à  retenir  et  à  pratiquer  complètement  les 
grands  préceptes  du  devoir  moral  et  religieux.  Or,  aujourd'hui 
l'Église  fait  de  grands  progrès  parmi  les  populations  à  formation 
particulariste  de  l'Angleterre  et  des  États-Unis.  C'est  là  un  des 
plus  grands  événements  de  son  histoire  (1).  Elle  va  trouver,  parmi 


(I)  Nous  répondrons  ici,  en  passant,  à  une  difficulté  que  quelques  esprits  voudraient, 
mal  à  propos,  tirer  de  la  théologie  catholique  contre  le  sujet  que  nous  venons  de  sou- 
tenir. Il  leur  semble  qu'accorder  un  rôle  aux  conditions  naturelles,  dans  la  morale, 
est  ce  qu'ils  appellent  du  «  Pélagianisnie  »,  c'est-à-dire  faire  de  la  nature  la  cause  de  la 
grâce.  Non  :  c'est  constater,  —  ce  qui  est  l'orthodoxie  même,  —  que  la  grâce  requiert 
normalement  des  conditions  naturelles,  non  pas  comme  causes  efficientes  de  la  grâce, 
mais  comme  facilité  laissée  à  son  action  :  à  peu  près  à  la  façon  dont  le  soleil  requiert 
des  ouvertures  aux  maisons,  non  pas  que  ces  ouvertures  produisent  la  lumière,  mais 
parce  qu'elles  la  laissent  passer.  Les  moralistes  les  plus  autorisés  savent  si  bien  appli- 
quer ce  principe,  qu'on  voit  les  fondateurs  d'Ordres  entourer  de  conditions  naturelles, 
très  minutieuses  et  très  impérieuses,  l'existence  des  religieux  auxquels  ils  aspirent  à 
faire  pratiquer  les  vertus  pourtant  les  plus  surnaturelles.  Pour  prendre  un  exemple 
plus  commun,  tous  les  gens  vertueux  savent  qu'ils  ne  le  sont  qu  en  observant  un  cer- 
tain nombre  de  précautions  d'ordre  naturel,  sans  lesquelles  leur  vertu  serait  livrée  à 
l'assaut  de  cent  aventures  périlleuses.  Contrairement  à  l'histoire  et  à  l'apologétique 
la  plus  classique,  les  esprits  auxquels  nous  nous  adressons  ici  ne  veulent  pas  voir  que 
l'Kglisc  a  maintes  fois  reçu,  providentiellement,  des  secours  naturels  dont  l'effet  a  été 
d'offrir  à  son  action  un  chemin  jdus  ouvert,  plus  libre  :  ainsi  on  a  fait  valoir, 
avec  raison,  la  publicité  de  premier  ordre  que  lui  a  donnée  son  entrée  dans  le  monde 
romain;  or,  celte  publicité,  qui  a  aidé  à  la  faire  connaître  sinon  à  la  faire  accepter,  et 
qui  a  jeté  à  tout  jamais  ses  origines  en  pleine  lumière  historique,  ne  venait  pas  de 


LE    DEVOIR    PRÉSENT.  119 

ces  peuples,  le  terrain  le  plus  admirablement  préparé  à  recevoir 
la  semence  qu'elle  a  la  mission  de  répandre  sur  le  monde;  et 
les  fruits  de  cette  semence  seront,  là,  pliïs  beaux  et  plus  nom- 
breux que  partout  ailleurs.  Ils  sont  déjà  magnifiques,  par  la 
seule  puissance  de  ce  milieu  social.  Vous  savez,  en  effet,  que  le 
clergé  protestant  n'exerce  qu'une  action  très  restreinte;  c'est 
donc,  par  la  seule  action  delà  vie  privée  «  sérieuse  »  et  laborieuse, 
que  ces  populations  ont  conservé  une  si  haute  dose  de  force 
morale.  Vous  l'avez  bien  constaté  à  votre  dernier  voyage  en 
Angleterre  et  en  Ecosse. 

Je  crois  que  je  puis  maintenant  conclure  en  ces  termes,  dont 
tout  ce  qui  précède  explique  assez  le  sens  : 

Ce  n'est  pas  le  développement  de  l'action  morale  qui  suffira 
à  nous  assurer  le  relèvement  social; 

Mais  c'est  le  relèvement  social  qui  nous  permettra  le  plein 
développement  de  l'action  morale. 

Par  conséquent,  le  «  devoir  présent  »  est  de  travailler,,  de 
toutes  ses  forces,  au  relèvement  social,  suivant  les  indications 
qui  sont  fournies  par  l'étude  méthodique  des  sociétés  humaines, 
c'est-à-dire  par  la  Science  sociale. 

Ce  relèvement  social  est  en  voie  de  s'accomplir  en  France  : 
les  faits  sont  avec  nous  ;  mettons-nous  donc  avec  eux,  c'est  le 
meilleur  moyen,  c'est  le  seul  moyen  de  réussir. 

Edmond  Demglixs. 


l'Église,  mais  de  l'organisation  de  l'Empire  romain;  on  a  pareillement  fait  valoir,  avec, 
raison,  la  liberté  politique  que  les  Barbares  ont  apportée  à  l'Église,  et  qui  a  été  mar- 
quée par  l'épanouissement  du  moyen  âge,  etc.,  etc.  M.  Paul  Desjardins  dit,  lui  aussi, 
parce  que  cela  est  d'expérience  quotidienne,  que  pour  l'élévation  morale  il  faut  la  vie 
constituée  dans  des  conditions  naturelles  sérieuses.  C'est  cette  vie  sérieuse,  adaptée  au 
temps,  à  laquelle  les  événements  acheminent  aujourd'hui,  avec  le  régime  de  l'éduca- 
tion anglo-saxonne  qu'ils  inlroduisent.  Il  faut  aller  à  cette  éducation,  comme  l'Église 
est  allée  déjà  du  monde  juif  au  monde  romain,  et  du  monde  romain  au  monde  barbare  : 
c'est  unpasde|)lus,  et  du  même  genre,  à  faire  maintenant. 


LES  TENDANCES  NOUVELLES 

DANS  L'ÉGLISE  CATHOLIQUE 

A  PROPOS  D'UN  DISCOURS  DE  IF  IRELAND. 


Il  n'est  plus  personne  aujourd'hui  qui  conteste  que,  depuis  le 
pontificat  de  Léon  XIII,  l'Église  catholique  romaine  ne  soit  entrée 
dans  une  phase  nouvelle  de  son  histoire.  Beaucoup  saluent  avec 
joie  ce  qu'ils  ne  craignent  pas  d'appeler  une  transformation  et 
une  rénovation;  plusieurs,  tant  parmi  les  amis  que  parmi  les 
ennemis  de  l'Église,  s'alarment  et  s'inquiètent.  A  quelles  ré- 
sistances se  heurtera  ce  mouvement  nouveau,  quelle  sera  sa 
vitesse,  au  prix  de  quelles  luttes  triomphera-t-il  des  obstacles 
artiiiciels  ou  naturels  élevés  devant  lui,  ce  sont  là  autant  de 
questions  auxquelles  l'avenir  seul  répondra.  Une  chose  est  cer- 
taine, c'est  que  si  plusieurs  événements  (notamment  le  choix  du  suc- 
cesseur de  Léon  XllI)  peuvent  retarder  ou  accélérer  la  marche  du 
phénomène,  il  ne  dépend  de  personne  de  l'empêcher  de  se  ma- 
nifester, dans  sa  majestueuse  toute-puissance,  en  dépit  des  oppo- 
sitions du  dedans,  ou  des  coalitions  intéressées  du  dehors. 

On  ne  doute  pas  davantage,  à  l'heure  actuelle,  que  l'Eglise 
catholique  américaine  n'ait  contribué,  pour  une  bonne  part,  à 
développer  ces  tendances  nouvelles.  Par  un  contraste  étrange, 
la  jeune  république  du  Nouveau  Monde  a  eu  l'enviable  privilège 
d'exercer  sur  la  plus  antique  des  institutions  des  «  vieux  pays  » 
une  influence  décisive;  et  cette  société,  où  la  préoccupation  des 
intérêts  matériels  tient  une  place  prépondérante  et  où  on  ma- 
térialise volontiers  la  notion  abstraite  de  la  Toute-l*uissance  sous 


I 


LES    TENIJANCES    NOIVKLLES    DE    f/ÉCLISE   CATHOLIQUE,  121 

les  apparences  du  dollar,  thc  Almighty  Dollar,  est  aussi  celle 
(jui  a  eu  l'honneur  de  pousser,  dans  une  voie  nouvelle,  la  puis- 
sance la  plus  conservatrice,  la  plus  traditionnelle  et  la  plus  im- 
matérielle qui  existe  sur  la  Terre.  Pour  surprenantes  que  ces 
assertions  puissent  paraître,  au  premier  abord,  elles  n'en  expri- 
ment pas  moins  une  vérité  certaine,  et  F  «  Affaire  »  célèbre  des 
«  Chevaliers  du  Travail  »  a  été  le  préliminaire  de  l'Encyclique 
sur  la  Condition  des  Ouvriers,  de  même  qu'il  existe  une  con- 
nexité  étroite  entre  la  politique  républicaine  du  Pape  et  la  venue 
à  Rome  de  ces  parfaits  républicains  qui  se  nomment  Gibbons  et 
Ireland. 

Les  esprits  curieux  de  suivre  l'évolution  de  l'Eg-lise  catholique 
et  d'en  connaître  par  avance  la  direction  doivent  donc  prêter 
une  oreille,  tout  spécialement  attentive,  aux  paroles  des  pre- 
miers évêques  catholiques  de  «  l'autre  côté  de  l'eau  »  et,  à  ce 
titre,  le  discours  prononcé,  le  18  octobre  dernier,  dans  la  ca- 
thédrale de  Baltimore,  à  l'occasion  du  vingt-cinquième  anni- 
versaire de  la  consécration  épiscopale  du  cardinal  Gibbons,  mé- 
rite d'attirer  l'attention. 

Au  surplus,  les  lecteurs  de  la  Science  sociale  savent  par  avance 
quel  homme  est  celui  qui  le  prononça  (1),  car  il  va  sans  dire 
que  ce  fut  l'éloquent  «  pionnier  de  l'Ouest  » ,  le  Très  Révérend 
John  Ireland,  archevêque  de  Saint-Paul  (Minnesota)  qui  fut 
choisi  pour  porter  la  parole,  en  cette  circonstance  solennelle,  au 
nom  du  clergé  américain. 

Voici,  dans  ce  discours,  les  passages  susceptibles  d'intéresser 
les  catholiques  français. 

I. 

L'archevêque  de  Saint-Paul,  laissant  de  côté  «  le  clinquant  et 
les  chants  élogieux  »  [sang  and  tinsel),  affirme  que  le  jubilé  du 
cardinal  Gibbons  est  une  leçon  pour  les  évêques,  les  prêtres  et 
les  laïques  de  l'Église  de  Dieu  en  Amérique  :  aussi,  revenant  sur 

(1)  La  Science  sociale,  Année,  1892,  t.  XIV,  p.  5  :  Vn  Américain  en  France,  par 
M.  Paul  de  Rousiers. 


1:22  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

un  thème  favori,  choisit-il  pour  sujet  les  relations  de  l'Église 
avec  le  Siècle  {the  Clturch  and  The  Age)\  après  avoir  montré 
brièvement  qu'zme  ère  nouvelle  est  venue  pour  F  humanité  et  que 
rÉglise  doit  s'adapter  à  cette  formation  nouvelle  (1),  il  poursuit 
en  ces  termes  : 

«  Que  des  choses  nouvelles  arrivent!  Tel  est  le  mot  d'ordre  de 
l'humanité  à  l'heure  présente.  Produire  ejffectivement  ces  choses 
nouvelles,  tel  est  son  dessein  arrêté  ;  et,  vers  ce  but,  sont  tour- 
nées ses  activités  les  plus  énergiques. 

«  Et  cependant,  au  milieu  de  ces  temps,  l'Église  catholique  se 
meut  et  travaille,  s'employant,  ainsi  que  sa  charte  l'y  oblige,  à 
conquérir  les  esprits  et  les  coeurs,  les  individus  et  les  sociétés. 
Sa  mission  dans  ce  monde  est  précisément  la  même  que  dans 
les  siècles  passés;  mais  le  monde  présente  un  aspect  nouveau. 
L'Église  vogue  sur  les  eaux  du  même  océan  dont  les  flots  por- 
tent sa  barque  depuis  son  départ  de  la  Palestine  ;  mais  des  vents 
nouveaux  agitent  ces  eaux  et  les  soulèvent  en  des  vagues  inu- 
sitées. Il  n'est  pas  nécessaire  d'argumenter  longtemps  pour  mon- 
trer qu'il  faut  imprimer  au  gouvernail  des  mouvements  nou- 
veaux et  déployer  aux  mâts  de  nouvelles  voiles. 

«  Aujourd'hui  la  routine  du  vieux  temps  conduit  à  la  mort  : 
aujourd'hui  ce  qui  est  habituel  est  suranné  {looi'n  out  senility). 
La  crise  exige  quelque  chose  de  nouveau,  d'extraordinaire,  et, 
par  là,  l'Église  remportera  une  des  plus  grandes  victoires  dans  la 
plus  grande  des  époques  de  l'histoire. 

«  Il  y  a  un  désaccord  entre  le  Siècle  et  l'Église.  Je  constate  le 
fait  avec  chas:rin.  Les  intérêts  de  la  société  et  de 


Il  y  a  un  dé- 


••e 


saccord  entre  VÊ-  ^^  religion  souffrent,  pendant  que  durent  le  ma- 
ijUse  et  le  Temps  lentendu  et  la  séparation.  La  paix  et  l'entente 
moderne. Aquiin-      gQ,jj.  |g^  condition   du  bien-être  et  du  progrès. 

combe  la  faute  (2).  j      e     i  •  i  c-^  i      x  -  n'^   i- 

«  La  laute  en  incombe  au  Siècle  et  a  1  Eglise, 

ou  plutôt  aux  porte-paroles  du  Siècle  et  aux  porte-paroles  de  l'É- 

[U  Dans  le  tirage  spécial  qui  a  été  fait  de  ce  discours,  ces  mots  sont  mis  en  évidence 
dans  une  manchette,  hors  texte  (  The  Cliurcli  and  the  Age),  édité  chez  John  Murphy  et 
C'®,  Baltiinore. 

("2)  Nous  reproduirons  ici,  dans:  nos  citations,  les  manchettes  de  l'édition  américaine 
du  discours  :  elles  ont  leur  signification. 


LES   TENDANCES   NOIVKLLKS   DE    L  l':GLISE   CATUOLIQUE.  123 

glise.Le  Siècle  et  l'Église,  sainement  compris,  ne  sont  nullement 
en  guerre.  Le  Siècle,  tel  (ju'on  nous  le  représente,  doit  être 
blâmé. 

«  Enflé  par  ses  succès  matériels  et  intellectuels,  il  est  orgueil- 
Icu.v  et  exagère  sa  puissance.  Il  croit  que  le  domaine  naturel, 
dont  il  a  tiré  un  parti  si  merveilleux,  suffit  à  tous  ses  besoins; 
il  tend  à  Tcxclusion  du  surnaturel,  il  revêt  le  vêtement  du  sécu- 
larisme.  Dans  son  adoration  de  la  nouveauté,  amenée  par  la 
marcbe  du  progrès,  tout  ce  qui  est  vieux  lui  est  suspect.  Il  de- 
mande pourquoi  son  Église  ne  serait  pas  nouvelle  comme  sa 
cliimie  et  sa  mécanique.  Une  Église  qui  porte  sur  son  front  l'em- 
preinte de  dix-neuf  siècles  lui  parait  surannée  et  bors  de  sa 
place.  L'orgueil  et  la  légèreté  sont  les  maux  caractéristiques  du 
siècle. 

«  L'Église,  telle  qu'elle  nous  apparaît,  dans  les  discours  et  les 
actions  de  ses  représentants,  mérite  sa  part  de  reproche.  Je  parle 
en  catholique,  avec  un  amour  sincère  de  TÉglise  catholique. 
Je  connais  les  éléments  divins  de  l'Église  auxquels  le  Christ  a 
confié  le  dépôt  de  la  vérité  et  de  la  grâce,  et  je  crois  fermement 
que  ces  éléments  sont,  à  toute  époque,  préservés  de  l'erreur  par 
l'action  du  Saint-Esprit.  iMais  je  connais  aussi  les  éléments 
humains  de  l'Église.  Les  hommes  conservent  dans  l'Église, 
leurs  attributs  humains,  et  de  leur  sagesse  et  de  leur  énergie  dé- 
pend la  prospérité  extérieure  de  l'Église.  L'Église  a  eu  ses  épo- 
ques, différentes  les  unes  des  autres  en  gloire  et  en  lumière ,  sui- 
vant que  les  pasteurs  catholiques  et  le  peuple  catholique  ont  me- 
suré le  monde  d'un  œil  plus  clairvoyant,  et  ont  manié  l'épée  spi- 
rituelle avec  plus  d'habileté  (1).  La  dépendance  de  l'Église  à  l'é- 
gard de  ses  éléments  humains  est  souvent  trop  oubliée,  bien  que 
l'Église  elle-même  nous  enseigne  que  le  fait  de  se  reposer,  à  l'excès, 
sur  la  grâce  divine  soit  un  péché  de  présomption. 

«  Je  ne  crains  pas  de  dire  que,  pendant  ce  siècle,  les  hommes, 
dans  l'Église,  ont  été  trop  lents  à  comprendre  le  temps  nouveau 

(1)  De  ce  côté  de  l'Atlantique,  on  dit  plutôt  :  o  Suivant  que  Dieu,  dans  sa  bonté,  a 
envoyé  à  l'Église  des  saints  plus  éniinents  et  l'a  assistée  de  sa  grâce  plus  abondante.  » 
Grande  est  la  différence  entre  l'un  et  l'autre  point  de  vue. 


124  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

et  trop  lents  à  tendre  vers  lui  la  main  aiixiliatricc  de  l'amitié.  Ils 

avaient  leurs  excuses,  dont  je  ne  méconnais  pas  la  valeur.  L'Église 

est,  dans  ses  éléments  divins,  intransformable 
Erreurs  que  .  . 

fo7it  les  hommes      ^^  conservatrice  par-dessus  tout.  La  cramte  du 

d'Église    en    ne      changement,  pour  légitime  qu'elle  soit  dans  une 

cher  chant  pas  a  se     certaine  mesure,  est  volontiers  poussée  au  delà 
concilier  le  siècle.       i       i-     -,  ,  ,         ,  i  ^    •.     •    > 

des  limites  convenables  et  la  conduit  aisément 

à  maintenir  des  positions  qu'elle  devrait  abandonner.  Il  est  vrai 
également,  que  les  mouvements  du  siècle  se  présentèrent  le  plus 
souvent,  lorsqu'ils  apparurent  pour  la  première  fois,  sous  des 
•apparences  défavorables  et  peu  engageantes.  La  Révolution  de 
1789  dressa  des  écliafauds.  Mais,  en  dépit  de  toutes  ces  excuses,  les 
hommes  de  l'Église  pensèrent  et  agirent  trop  lentement .  Ils  ne  su- 
rent pas  comprendre  le  siècle,  christianiser  ses  aspirations  et  le 
guider  dans  sa  marche  en  avant;  aussi  il  poursuivit  sa  route  sans 
eux.  11  y  eut  bien  quelques  Lacordaire,  qui  reconnurent  et  pro- 
clamèrent les  devoirs  du  moment;  mais  leurs  timides  compa- 
gnons les  abandonnèrent;  des  réactionnaires  les  accusèrent  de 
libéralisme  dangereux,  de  demi-hérésie  et  ils  furent  contraints 
au  silence.  La  plupart  ne  virent  que  les  vices  du  siècle,  qu'ils 
anathématisèrent  volontiers  :  ils  méconnurent  et  nièrent  ses  ten- 
dances nobles  et  bonnes  (1).  Le  siècle  fut,  pour  eux,  le  monde  des 
ténèbres  contre  lequel  le  Christ  a  prémuni  ses  disciples  ;  on  dé- 
sespéra de  pouvoir  le  gagner  à  l'Évangile.  Une  pareille  tâche 
ne  pouvait  être  accomplie  que  par  l'intervention  du  ciel,  au 
moyen  de  quelque  miracle  stupéfiant  et,  jusqu'à  la  venue  de 
ce  miracle,  les  ministres  du  Christ  se  retirèrent,  comme  dans 
leurs  quartiers  d'hiver,  dans  les  sacristies  et  les  sanctuaires,  où, 

(1)  Il  n'est  pas  sans  intérêt  de  rapprocher  ces  paroles  de  larchevêque  de  Saint. 
Paul  de  ces  lignes  écrites,  en  1891,  par  M.  Anatole  Leroy-Beaulieu  :  «A  l'imitation  du 
suprême  pontife,  les  évéques  n'apparaissaient  guère  sur  le  portail  de  leurs  cathédrales 
que  pour  jeter  un  anathème  aux  nouveautés  du  jour.  Par  ses  malédictions  chagrines, 
l'Église  semblait  elle-même  se  reléguer  à  l'écart  de  ce  monde  qui  se  retirait  d'elle. 
Prétendait-elle  encore  s'adresser  à  eux,  les  peuples  ne  la  comprenaient  plus.  Nombre 
même  de  ses  enfants  ne  lui  prêtaient  qu'une  oreille  inattentive.  C'est  qu'elle  les  fati- 
guait de  ses  doléances  sur  les  malheurs  des  temps,  ne  cessant  de  vanter  le  passé  à 
des  générations  qui  n'avaient  d'yeux  que  pour  la' venir.  »  [Revue  des  Deux-Mondes, 
15  décembre  1891,  p.  722;  La  Papauté,  le  Socialisme  et  la  Démocratie.) 


I.KS    TENDANCES    NOUVELLES    DE    l'ÉGLISE    CATIIoLIQrE.  125 

entourés  d'un  petit  groupe  d'élus,  ils  pouvaient  se  préserver 
eux-mêmes  et  leurs  amis  de  la  contagion  qui  envahissait  tout. 

«  Le  siècle,  abandonné  à  lui-même  et  à  des  guides  malfaisants, 
s'éloigna  chaque  année  davantage  de  l'Église,  à  raison  de  l'iso- 
lement dans  lequel  celle-ci  cantonnait  ses  énergies  :  irrité  de 
cette  inimitié,  il  s'endurcit  dans  son  sécularisme  et  enseigna  à 
ses  enfants  le  mépris  et  la  haine  de  la  religion.  Ce  déplorable 
état  de  choses  prévalut  dans  quelques  pays  plus  que  dans  d'au- 
tres, mais  en  aucun  pays  il  ne  fut  complètement  inconnu.  L'É- 
glise avait,  semble-t-il,  replié  son  dmpeau  de  bataille,  son  dra- 
peau de  victoire. 

«  Ce  fut  une  erreur  et  un  malheur.  Allez  et  enseignez  les  na- 
tions, avait  dit  le  Christ  une  fois  pour  toutes;  et,  obéissant  à  cette 
parole,  les  premiers  apôtres  se  précipitèrent  sur  l'Empire  romain, 
haranguant  les  sages  d'Athènes  sur  la  colline 

L'occasion  pour     ([q  Mars,  les  patriciens  et  les  sénateurs  de  Rome, 
rhomme  d'Éqîlse      .  i         i  i   •    i  i  , 

éminent  et  supé-  J"''^!"^  '^^""^  ^^'  P^^^'^  ^^^  empereurs,  les  esclaves 
rieur.  dans  leurs   cabanes    :    et  l'Empire  romain  fut 

christianisé . 

«  Quelque  grands  qu'aient  pu  être  les  erreurs  et  les  méfaits  du 
siècle  présent,  les  moyens  et  le  zèle  des  premiers  apôtres  l'eussent 
néanmoins  conquis  au  Sauveur.  Mais,  en  fait,  le  siècle,  pour  païen 
qu'il  soit,  dans  son  langage  et  dans  les  excès  de  ses  qualités,  est, 
dans  sa  nature  intime,  rempli  des  émotions  chrétiennes;  il  adore, 
sans  le  savoir,  dans  les  sanctuaires  chrétiens,  et  il  n'attend  que  le 
contact  brûlant  avec  la  religion  catholique  pour  se  proclamer 
chrétien. 

«  Je  montre  l'occasion  pour  l'homme  d'Église  éminent  et 
supérieur.  Son  œuvre  est  de  construire  un  pont  sur  la  vallée 
profonde  qui  sépare  le  siècle  de  l'Église,  d'écarter  les  nuages 
qui  empêchent  l'un  de  voir  les  réalités  de  l'autre,  de  rapprocher 
l'Église  du  siècle  et  le  siècle  de  l'Église. 

«  Le  siècle  a,  sans  doute,  ses  erreurs  et  ses  fautes,  et  avec 
celles-ci  l'Église  ne  peut  transiger.  Aucune  réconciliation  n'est 
possible  entre  l'Église  et  le  siècle,  r.^présenté  comms  la  synthèse 
concrète  des  erreurs  et  des  péchés.  iMais  ceuv-ci  sont,  dans  l'en- 

T.    XVII.  10 


126  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

semble,  des  accidents,  et  non  des  éléments  essentiels.  Pour  ma 
part,  je  vois,  dans  le  siècle  présent,  un  de  ces  soulèvements  qui 
se  manifestent,  de  temps  à  autre,  dans  l'humanité,  et  qui  mar- 
quent les  étapes  successives  du  progrès  continu.  L'humanité 
développée,  réconfortée  par  plusieurs  siècles  de  réflexion  et 
d'épreuve,  nourrie  et  imprégnée  des  principes  de  la  vérité  chré- 
tienne, soulève  sa  masse  entière  vers  des  régions  plus  élevées 
de  liberté  et  de  lumière,  et  demande  une  jouissance  plus  com- 
plète et  plus  universelle  des  droits  que  Dieu  lui  a  donnés.  Tout 
cela  est  digne  d'éloges;  tout  cela  est  noble  et  beau. 

«  C'est  tout  ce  qu'on  nous  demande  d'accepter,  quand  nous 
acceptons  le  siècle;  et,  en  acceptant  le  siècle,  nous  nous  confé- 
rons le  droit  de  le  morigéner  pour  ses  défauts  ;  nous  nous  met- 
tons en  situation  de  les  corriger. 

«  L'Église,  elle  aussi,  a  ses  éléments  accidentels  et  ses  élé- 
ments essentiels.  Nous  devons  être  capables  de  distinguer  les 
premiers  des  seconds;  nous  devons  être  préparés,  tout  en 
veillant  avec  un  soin  jaloux  à  conserver  ceux-ci ,  à  aban- 
donner ceux-là,  suivant  les  exigences  des  lieux  et  des  temps. 

Ce  que  l'Église  a  été,  à  une  époque  déterminée, 
Le  variable  et  \  °  \  ,  „     ,  .  . 

rinvariablc       le     certames  gens  prétendent  qu  elle  devrait  toujours 

permanent   et  le      l'être.  Ils  lui  font  le  plus  grand  tort,  la  rendant 

transitoire    dans      ainsi  rigide  et  inflexible,  incapable  de  s'adapter 

^  *^'"  aux  milieux  changeants  et  nouveaux.  L'Église, 

créée  par  le  Christ  pour  tous  les  âges,  vit  dans  chaque  âge  et  de 
chaque  Age.  Nous  trouvons  donc,  dans  son  organisme  externe, 
du  variable  et  du  contingent.  L'Église  a  pactisé,  à  une  époque, 
avec  les  empires;  aune  autre,  avec  la  féodalité;  et,  cependant, 
elle  ne  fut  jamais  en  principe  ni  impérialiste  ni  féodale.  Elle 
parla  grec  à  Athènes  et  latin  à  Home,  et  ses  fils  portèrent  la 
chlamyde  ou  la  toge;  mais  elle  ne  fut  jamais  une  institution 
confinée  à  la  Grèce  ou  à  l'Itahe. 

«  Ses  connaissances  scientifiques  furent,  à  diverses  époques,  res- 
treintes comme  celles  de  ses  contemporains;  sa  législation  sociale 
et  ses  coutumes  furent,  comme  les  leurs,  grossières  et  primitives. 
Elle  ne  faisait  que  partager,  dans  ses  éléments  humains,  la  vie 


LKS    TENDANCES   NOUVELLKS    DE   l'ÉIîLISE   CATUÙLIQUE.  127 

de  son  temps,  ses  éléments  divins  restant  toujours  les  mêmes. 
11  y  a  deux  ou  trois  siècles,  elle  fut  aristocratique  et  élégante  avec 
Charles-Quint  d'Espagne  et  Louis  XIV  de  France  ;  mais  cela  encore 
n'était  cpi'une  phase  transitoire  de  son  existence,  et  elle  peut,  à 
une  autre  époque,  être  aussi  démocratique,  dans  sa  conduite,  que 
la  démocratie  la  plus  authentique  peut  le  souhaiter. 

«  Si  tout  cela  n'était  pas  vrai,  l'Église  ne  serait  pas  catholique, 
comme  son  fondateur  était  catholique,  lui  le  Docteur  et  le  Sau- 
veur de  tous  les  âges  et  de  toutes  les  nations.  Soyons  aussi  larges 
et  aussi  catholiques  dans  nos  conceptions  de  l'Église  que  le  Christ 
lui-môme,  et  nous  ne  rencontrerons  aucune  difficulté  à  recon- 
naître combien  elle  convient  à  tous  les  âges  et  à  tous  les  temps, 
au  passé  comme  au  présent,  au  présent  et  à  l'avenir  comme  au 
passé. 

«  Je  prêche  la  nouvelle,  la  très  glorieuse  croisade.  L'É- 
glise et  le  siècle,  unissez -les  au  nom  de  l'humanité,  au  nom  de 
Dieu. 

«  L'Église  et  le  siècle  !  Établissez  entre  eux  un  contact  intime  : 
leurs  cœurs  battent  à  l'unisson  :  le  Dieu  de  l'humanité  opère  dans 
l'un,  le  Dieu  de  la  révélation  surnaturelle  opère  dans  l'autre  : 
dans  les  deux,  le  même  Dieu.  » 

L'archevêque  de  Saint-Paul  continue  son  discours  en  énumé- 
rant  les  qualités  caractéristiques  du  temps  présent  ;  il  montre  suc- 
cessivement que  le  désir  de  la  science,  la  liberté,  la  démocratie, 
la  justice  sociale,  le  progrès  matériel  sont  les  traits  principaux 
qui  distinguent  notre  époque... 

«  J'ai  parlé,  dit-il,  de  l'attitude  intellectuelle  qu'il  nous  con- 
vient de  prendre  vis-à-vis  du  siècle.  Quelles  seront  nos  relations 
pratiques  avec  lui?  Qu'elles  soient  celles  que  conseillent  le  zèle 
apostolique  le  plus  ardent  et  la  prudence  humaine  la  plus  sage? 
Nous  désirons  gagner  le  siècle  ;  dès  lors  ne  restons  pas  isolés  de 
lui.  Notre  place  est  dans  le  monde  aussi  bien  que  dans  le  sanc- 
tuaii'e;  dans  le  monde,  pour  lui  prouver  notre  amour  et  lui 
rendre  service.  Nous  ne  pouvons  influencer  les  hommes  à  dis- 
tance :  un  contact  intime  est  nécessaire.  Soyons  avec  eux  dans 
les  choses  qui  sont  leurs,  — intérêts  matériels,  prospérité  sociale. 


128  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

bien-être  civil,  —  afin  qu'ils  soient  avec  nous  dans  les  choses  qui 
sont  nôtres,  —  les  intérêts  de  la  religion.  Soyons  avec  eux, 
parce  que  leurs  intérêts  sont  les  nôtres,  parce  que  la  nature  et 
la  grâce  ne  doivent  pas  être  séparées.  On  me  dira  que  le  siècle 
suit  une  mauvaise  route.  Je  répondrai  que  c'est  nous  qui  l'avons 
abandonné  à  lui-même  et  qui  l'avons  laissé  s'engager  dans  l'er- 
reur. Réparons  maintenant  la  faute  commise  et  marchons  avec 
lui,  afin  de  le  guider,  à  l'avenir. 

«  Le  siècle  demande  la  liberté  avec  un  bon  gouvernement; 
soyons  des  modèles  de  patriotisme,  de  vertu  civique,  de  loyauté 
aux  institutions  du  pays,  et  on  ne  soupçonnera  jamais  les  ca- 
tholiques d'être  les  alliés  de  régimes  enterrés,  les  ennemis  de  la 
liberté,  civile  ou  politique.  Dans  toutes  les  organisations  et  les 
combinaisons  sociales,  soyons  les  plus  actifs,  les  plus  utiles  :  les 
hommes  reconnaîtront  alors  cette  grande  vérité,  que  la  religion, 
qui  a  les  promesses  de  la  vie  future,  a  aussi  celles  de  la  vie  ac- 
tuelle, et  voyant  en  elle  l'amie  et  la  protectrice  de  leurs  intérêts 
terrestres,  ils  écouteront  sa  parole,  lorsqu'elle  les  entretiendra 
de  ses  promesses  surnaturelles. 

«  Par-dessus  toutes  choses,  aimons  et  travaillons  avec  ardeur 
et  énergie.  Le  monde  réussit  dans  ses  entreprises  grâce  à  une 
persévérance  infatigable  et  â  un  labeur  sans  mesure.  Ainsi  réus- 
sirons-nous dans  notre  tâche.  La  manière  nonchalante  [half- 
hearted)  dont  nous  évangélisons  le  siècle  ne  mérite  et  ne  produit 
que  l'insuccès.  La  vapeur  et  l'électricité  dans  la  religion,  coopé- 
rant avec  la  grâce  divine,  trompheront;  les  vieilles  méthodes 
«  à  la  papa  »  (1)  [easy  going)  sont  synonymes  de  défaite.  Nous 
n'avons  pas  jusqu'ici  gagné  le  siècle;  n'en  rejetons  pas  tout  le 
blâme  sur  le  siècle. 

«  Je  ne  m'arrêterai  pas  longtemps  aux  objections  qui  surgis- 
sent dans  beaucoup  d'esprits.  Le  siècle,  pourra-t-on  dire,  s'est 
détourné  de  l'Éghsc  et  n'écoutera  pas.  Je  crois  que  si  des  esprits 
et  des  cœurs  convenablement  mis  au  ton  [attuned)  (2)  atteignent 

(1)  Le  lecteur  voudra  bien  excuser  la  Irivialité  de  celte  expression  qui  nous  paraît 
seule  traduire  la  pensée  de  l'orateur. 

(2)  Le  verbe  ixine,  signilic  proprement  accorder  un  instrument  de  musique. 


LES    TENDANCES    NOUVELLES   DE  l'ÉGLISE   CATIIOLIQl  E.  129 

jus([u'à   lui,   il   écoutera.    Les  hommes  peuvent  toujours    être 

convertis  à  Dieu.  Je  crains,  dira  un  autre,  l'opposition  qui  sera 

soulevée  par  les  hommes,  dans  le  sein   même 

Ne  faisons  point      ^^  l'Église.  Amis,  si  vous  êtes  effrayés  de  cette 
attention  a  l  op-  .  .  .  *"       ^ 

position.  opposition,  vous  ne  réussirez  pas  :  vous  n'êtes  pas 

«  de  la  race  de  ces  hommes  par  qui  le  salut  est 
apporté  à  Israël  ».  L'opposition  viendra  sûrement.  A  chaque 
transition  historique,  il  y  a  les  réactionnaires  qui  voudraient 
faire  remonter  dans  l'Érié  les  eaux  du  Niagara,  pour  qui  tout 
changement  est  dangereux,  toute  initiative  est  du  libéralisme 
condamnable  et  même  une  hérésie  toute  pure.  Ne  faites  pas  at- 
tention à  eux;  passez  votre  chemin  avec  le  Christ  et  sa  Vérité! 

«  L'Eglise  et  le  siècle  !  Leur  union  est  assurée.  Le  dix-neuvième 
siècle  a  vu,  à  son  déclin,  les  hommes  par  qui  le  salut  est  apporté 
à  Israël.  J'en  nommerai  quelques-uns,  —  et  en  les  nommant,  je 
leur  envoie,  dans  leur  demeure  terrestre  ou  céleste,  le  tribut  de 
mon  âme  :  Ketteler  de  Cologne,  Lavigerie  de  Carthage,  Manning 
de  Westminster,  Gibbons  de  Baltimore,  Léon  de  Rome.  » 

Suit  un  éloge  de  Léon  XIII  et  du  cardinal  Gibbons... 


IL 


Ce  beau  discours  de  l'éloquent  évêque  de  l'Ouest  mériterait 
un  commentaire  développé  :  aussi  le  lecteur  me  permet tra-t-il 
quelques  observations  sur  les  idées  importantes  qu'il  contient. 

Tout  d'abord,  il  est  remarquable  que  l'orateur  chrétien  ne  se 
livre  à  aucune  plainte,  à  aucune  récrimination;  pas  un  mot  sur 
le  malheur  des  temps,  sur  la  coalition  des  puissances  satani- 
ques,  sur  la  franc-maçonnerie,  sur  les  desseins  des  méchants,  etc. 
On  avouera  que,  dans  un  discours  intitulé  par  son  auteur  /'£"- 
glise  et  le  Siècle,  c'est  là  une  nouveauté  grande  ;  des  consta- 
tations de  faits ,  des  aveux  de  culpabilité ,  des  exhortations  à 
mieux  faire,  voilà  tout  le  discours  de  ce  véritable  Américain, 
de  cet  «  homme  splendide  »  [splendid  man),  ainsi  que  l'appel- 
lent ses  concitoyens. 


130  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

Mais  ce  n'est  là  qu'une  qualité  négative;  passons  aux  assertions 
positives. 

En  premier  lieu ,  M^'  Ireland  reconnaît  franchement  qu'un 
désaccord  existe  entre  le  Siècle  et  l'Eglise,  et  on  peut  même 
ajouter,  sans  crainte  de  se  tromper,  qu'à  ses  yeux  ce  désaccord 
est  grave  et  se  manifeste  simultanément  sur  plusieurs  points 
essentiels.  Cette  constatation,  faite  solennellement  par  un  évèque 
catholique,  est  importante,  car  il  est  évident  que,  si  ce  désaccord 
existe  en  réalité,  comme  on  n'en  peut  douter,  il  ne  faut  pas  en 
espérer  la  disparition,  tant  que  les  parties  intéressées  n'en  au- 
ront pas  reconnu  l'existence.  Lorsque,  dans  un  duo  musical,  il 
se  produit  une  cacophonie,  tenez  pour  certain  qu'elle  persistera 
tant  que  les  exécutants  ne  s'en  seront  pas  aperçus. 

De  ce  côté  de  l'Atlantique,  il  ne  manque  pas  de  chrétiens  qui, 
encore  aujourd'hui,  nient  ce  désaccord,  ou  ne  le  voient  pas.  S'at- 
tachant  exclusivement  aux  éléments  théoriques  de  la  question  et 
ne  relevant,  dans  la  constitution  essentielle  de  l'Église,  rien  qui 
condamne  les  tendances  et  les  idées  modernes,  en  tant  qu'elles 
sont  conformes  à  la  morale  et  au  dogme,  ils  en  concluent  que 
l'Église  et  le  siècle  devraient  marcher  la  main  dans  la  main  et 
ils  sont  vivement  scandalisés  de  voir,  au  contraire,  le  siècle  pour- 
suivre l'Église  catholique  comme  son  ennemie;  ils  ne  peuvent 
expliquer  ce  désaccord  dont  ils  n'aperçoivent  pas  la  raison.  Ce 
jugement  vient  d'une  confusion  dont  il  est  facile  de  préciser  la 
nature,  en  choisissant,  entre  mille,  un  exemple  emprunté  à  des 
événements  récents  et  cependant  assez  éloignés  pour  ne  plus 
être  l'objet  d'aucune  discussion  passionnée. 

Quels  que  soient  les  sentiments  individuels  des  catholiques, 
qu'ils  soient  monarchiques  ou  républicains,  aucun  d'eux  ne 
conteste  aujourd'hui  que  l'Église  ne  puisse  également  vivre  en 
bonne  intelligence  avec  une  république  et  avec  une  monarchie. 
L'Église  n'a  aucune  raison  de  principe  pour  s'opposer  à  la  forme 
républicaine,  et  plusieurs  pensent  même,  avec  l'archevêque  Ire- 
land, que  «  ce  mode  de  gouvernement,  qui  est  celui  du  peuple 
par  le  peuple  et  pour  le  peuple,  est  aussi  celui  où  l'Église  respire 
l'air  le  mieux  adapté  à  ses  principes  et  à  son  cœur  ». 


LES   TKNDANCKS    NOl'VELLES    DE    l'ÉGLISE    CATHOLIQUE.  131 

Voilà  pour  la  théorie  ;  considérez  maintenant  la  pratique. 
Chacun  sait  que  la  presque  universalité  des  catholic[ues  français 
a  été,  jusqu'à  ces  derniers  temps,  dévouée  aux  institutions  mo- 
narchiques. L'union  du  trône  et  de  l'autel  lui  paraissait  néces- 
saire ;  ralliance  de  la  république  et  des  ennemis  de  la  religion 
lui  semblait  fatale.  Je  ne  veux  pas  rechercher  maintenant  à 
qui  incombe  la  responsabilité  de  cet  état  de  choses,  je  désire 
seulement  le  constater,  pour  indiquer  que  si,  en  théorie,  ceux 
qui  affirmaient  qu'il  n'y  avait  aucun  désaccord  entre  l'Ég-lise 
et  la  forme  républicaine  n'avaient  pas  tort,  ceux  qui  affirmaient 
l'incompatibilité  essentielle  de  ces  deux  institutions  avaient 
aussi  raison,  en  pratique;  et,  en  ces  matières,  le  fait  l'emporte 
sur  le  concevable,  le  réel  sur  le  virtuel;  car  le  siècle  qui  connaît 
très  peu  ou,  pour  mieux  dire,  point  du  tout,  la  doctrine  véri- 
table de  l'Église,  la  juge  naturellement  d'après  la  conduite  de 
ceux  qui  ont  qualité  pour  la  représenter.  L'archevêque  de  Saint- 
Paul  discerne  clairement  cette  vérité  lorsqu'il  affirme  qu'un 
malentendu  existe  entre  le  siècle  et  l'Église  (1). 

Constater  un  désaccord  est  un  premier  pas  vers  l'entente  ;  mais 
cette  constatation  est  inutile,  si  l'on  s'empresse,  ainsi  qu'il  arrive 
trop  souvent,  d'imputer  à  «  Vautre  »  tous  les  torts.  La  clair- 
voyante franchise  de  M^  Ireland  a  préservé  l'orateur  sacré  de 
cet  écueil;  il  proclame  hautement  que  l'Église  et  le  Siècle  ont 
chacun  leur  part  de  responsabilité  dans  ce  regrettable  conflit. 
Il  résulte  même  implicitement  de  l'habile  disposition  de  son  dis- 
cours et  de  l'emploi  de  certaines  expressions  que,  s'il  lui  fallait 
peser  dans  la  balance  symbolique  de  la  justice  la  responsabilité 
de  chacun,  il  serait  à  craindre  que  le  plateau  de  l'Église  ne  se 
trouvât  le  plus  lourd  (2). 

Il  parait  difficile  de  nier  que  les  actes  de  l'Église  n'aient  con- 

(1)  Cette  désunion  a  existé  ou  existe  encore  au  point  de  vue  politique,  au  point  de 
vue  social  et  au  point  de  vue  scientilique;  ce  dernier  chef  de  conflit  ne  sera  pas  visé 
dans  les  pages  de  cet  article. 

(2)  L'éloge  des  qualités  du  sit'cle  est,  dans  son  discours,  l'objet  de  développements 
étendus  que  nous  n'avons  pas  cru  nécessaire  de  reproduire.  On  remarquera  de  môme 
(jue  l'orateur  considère  volontiers  certains  défauts  du  Siècle  comme  des  excès  de  ses 
([ualités. 


i'.V2  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

tribué,  dans  une  certaine  mesure,  à  amener  ce  malentendu. 
L'Église  catholique,  conservatrice  par  essence,  héritière  par  nature 
des  conceptions  administratives  romaines,  habituée,  par  l'usage  de 
plusieurs  siècles,  à  penser  que  l'influence  sociale,  politicjue,  reli- 
gieuse vient  d'en  haut  et  descend  vers  les  couches  inférieures,  fut 
prise  au  dépourvu  en  présence  de  la  rénovation  universelle  et  des 
commotions  brusques  que  le  dix-neuvième  siècle  ménageait  aux 
sociétés  humaines.  On  ne  crut  pas  à  l'avenir  de  ces  mouvements 
nouveaux,  qui,  d'ailleurs,  ainsi  que  le  remarque  si  justement 
l'archevêque  de  Saint-Paul,  se  présentaient  sous  les  apparences 
les  moins  attrayantes  et  étaient  dirigés  par  des  hommes  cjui,  loin 
de  ménager  les  transitions,  semblaient  prendre  plaisir  à  accen- 
tuer le  conflit  et  à  rendre  impossible  tout  contact.  Aussi  l'Église 
ne  vit-elle  guère,  dans  ces  agitations,  que  des  explosions  acciden- 
telles qui,  comme  toutes  les  explosions,  n'apportent  c|u' un  trouble 
momentané  et  n'empêchent  pas  l'organisation  ancienne  de  se 
reformer,  dès  qu'on  a  eu  le  temps  matériel  de  faire  les  répa- 
rations. On  pensa  que  «  le  siècle  passerait  »,  mais  il  se  trouva 
quïl  ne  passa  pas,  ou  plutôt  qu'il  ne  passa  pas  tout  entier.  Sans 
doute,  bien  des  illusions  ont  été  abandonnées  et  notamment 
les  Français  cultivés  de  1894  n'ont  plus  pour  les  immortels  prin- 
cipes de  la  Révolution  française  cette  admiration  béate  cjui  pré- 
parait à  toutes  les  déceptions  (1)  ;  mais  aussi,  que  de  nouveautés 
se  sont  définitivement  consolidées  et  ont  acquis  droit  de  cité 
en  dépit  de  toutes  les  résistances  et  de  toutes  les  coalitions  !  La 
forme  républicaine,  plus  ou  moins  avouée,  a  triomphé  ou  est  à 
la  veille  de  triompher  de  l'ancien  gouvernement  des  classes  diri- 
geantes dans  tous  les  pays  dont  la  civilisation  est  avancée  et  l'or- 
ganisation artificielle  de  l'Allemagne  contemporaine   est  seule 

(1)  Dès  1871,  M.  Montégut  écrivait  dans  la  Ucvue  des  Deux-Mondes  :  La  banque- 
route de  la  Révolution  française  est  désormais  un  fait  accompli,  inévitable.  Il  n'est  pas 
une  seule  de  ses  promesses  que  la  Révolution  n'ait  été  impuissante  à  tenir;  il  n'est 
j)as  un  seul  de  ses  principes  qui  n'ait  engendré  le  contraire  de  lui-même  et  produit 
la  conséquence  qu'il  voulait  éviter.  »  (Montégut,  Libres  opinions  morales  et  histo- 
riques, p.  291).  — En  1889,  M.  Ferncuil,  un  socioioguede  l'école  positiviste,  fit  tout  un 
livre  pour  établir  «  la  stérilité  des  principes  de  1789  ».  On  connaît  les  opinions  de 
Renan,  deTaine,  de  M.  de  Vogïié  et  de  tant  d'autres.  Cf.  Le  Pape,  les  catholiques  et 
la  question  sociale,  par  Léon  Grégoire,  Paris,  Pcrrin  et  C'*,  1893. 


LES    TENDANCES    NOUVELLES    DE   l'ÉGLISE   CATHOLIQUE.  133 

à  voiler  à  bien  des  yeux  cette  vérité  évidente  (ju'un  évêqiie  amé- 
ricain exprimait  si  nettement  devant  moi,  aux  États-Unis,  lorsqu'il 
me  disait  que  «  le  césarisme  et  le  militarisme  sont  définitivement 
condamnés  ».  Sur  le  terrain  social,  comme  sur  le  terrain  poli- 
tique, des  mouvements  étendus  de  conversion,  d'évolution,  de 
retournements,  se  sont  développés  et,  si  la  masse  est  composée 
comme  autrefois  de  patrons  et  d'ouvriers,  ces  deux  facteurs  de 
la  production  économi(jue  n'occupent  plus  respectivement  les 
mêmes  positions,  et  leurs  relations  mutuelles  se  sont  modifiées 
avec  leurs  proportions  numériques.  De  même  que,  dans  le  do- 
maine politique,  il  n'y  a  plus  de  direction  d'en  haut,  il  n'y  en 
a  plus  davantage  dans  le  domaine  économique  et  social.  Long- 
temps les  catholiques  ont  cherché  à  retenir,  dans  la  main  des 
patrons  chrétiens  et  bien  pensants,  le  gouvernement  des  intérêts 
matériels  et  moraux  de  la  classe  ouvrière  ;  on  estimait  qu'il 
fallait  surtout  enseigner  au  patron  à  faire  un  emploi  charitable 
de  sa  richesse  et  à  l'ouvrier  à  accepter  l'humilité  de  sa  condi- 
tion ;  au  témoignage  même  de  l'archevêque  de  Saint-Paul, 
«  les  prêtres  ne  lui  parlaient  de  ses  droits  qu'en  baissant  le  ton 
de  leur  voix  [ivith  bated  breath),  tandis  qu'on  l'entretenait  sans 
cesse  de  ses  devoirs.  »  Cependant  il  a  bien  fallu  reconnaître  que 
le  patron,  remplacé  trop  souvent  par  l'anonymat,  ne  pouvait  ou 
ne  voulait  plus  remplir  la  mission  qu'on  lui  confiait  et,  d'autre 
part,  les  ouvriers  échappaient  de  plus  en  plus  à  l'influence  de 
celui  qui  n'était  plus  pour  eux  qu'un  emploijeur.  Sans  parler 
des  nouveautés  scientifiques,  on  peut  donc  dire,  avec  l'évêque 
américain,  que  «  les  porte-paroles  de  l'Église  ont  été  trop  lents  à 
comprendre  le  Siècle  nouveau  et  qu'ils  ont  pensé  et  agi  trop 
lentement  ». 

Ici  s'élève  une  objection  que  l'évêque  de  Saint-Paul,  s'adressant 
à  un  public  américain,  a  réfutée  directement,  sans  en  exposer 
au  préalable  les  termes.  Très  souvent  ceux  qui  pensent  que  l'É- 
glise catholique  a  sa  part  de  responsabilité  dans  le  désaccord  qui 
la  divise  du  Siècle,  en  viennent  à  lui  reprocher  son  esprit  tradi- 
tionnel. Celte  critique  est-elle  légitime?  Cette  «  lenteur  à  chan- 
ger »  dont  on  se  plaint  n'est-elle  pas  précisément  le  plus  beau 


134  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

titre  de  gloire  tle  cette  institution  essentiellement  conservatrice? 
N'a-t-elle  pas  reçu  de  son  divin  Fondateur  le  dépôt  sacré  de  la 
vérité  et,  des  lors,  peut-elle  avoir  d'autre  obligation  que  de  le 
transmettre  intact  aux  générations  les  plus  reculées?  Si  elle  est  di- 
vine, elle  doit  nécessairement  être  aujourd'hui  ce  qu'elle  était 
hier,  comme  elle  sera  demain  ce  qu'elle  était  aujourd'hui,  car 
«  il  n'appartient  à  aucun  homme  d'améliorer  l'œuvre  de  Dieu  ». 

Cette  objection  est  grave  et  produit  une  impression  très  vive 
sur  beaucoup  d'esprits.  Plusieurs,  ne  trouvant  rien  à  répondre, 
en  concluent  <[u"il  faut  certainement  demeurer  dans  la  voie  tra- 
ditionnelle; d'autres,  plus  hardis  et  plus  ouverts  aux  suggestions 
impérieuses  du  Siècle ,  ne  croient  pas  pouvoir  se  dissimuler  plus 
longtemps  la  nécessité  de  modifications  importantes,  mais  aussi- 
tôt leur  foi  alarmée  proteste  contre  cet  aveu  de  leur  raison. 

L'archevêque  de  Saint-Paul  entreprend  de  démontrer  aux  pre- 
miers leur  erreur  et  de'  rassurer  la  conscience  inquiète  des  se- 
conds. Il  nie  que  tout  dans  l'Église  doive  être  conservé;  il 
distingue  les  éléments  contingents  et  accidentels  des  éléments 
essentiels  et  immuables,  et  il  déclare  que  les  catholiques  doi- 
vent être  prêts  à  abandonner  les  premiers,  suivant  les  exigen- 
ces des  temps  et  des  lieux.  Il  est  inutile  de  faire  remarquer 
l'importance  capitale  de  cette  distinction  ;  elle  offre  aux  catholi- 
ques un  moyen  simple  et  très  correct  de  résoudre  des  conflits,  de- 
venus irréductibles  pour  ceux  qui  la  repoussent  (1).  A  la  vérité, 

(1)  Me'  Ireland  a  parlé  de  la  modification  des  éléments  accidentels  de  l'Église.  Il  est 
aisé  de  savoir  ce  que  cela  signifie,  il  y  a  dans  l'Église  trois  sortes  d'éléments  acciden- 
tels; la  discipline,  les  formalités,  les  tendances  dans  l'application  des  doctrines.  Ce 
sont  ces  trois  choses  qui,  par  le  brusque  revirement  des  temps,  sont  aujourd'hui 
surannées  pour  la  plupart,  et  qui,  aux  yeux  des  gens  du  dehors,  surtout,  incapables 
d'apprécier  combien  elles  diflèrent  des  apparences  dans  la  pratique,  font  apparaître 
l'Église  comme  étant  d'un  autre  temps  et  comme  à  peine  compatible  avec  la  vie 
prompte,  précise,  ouverte,  mêlée,  et  déjà  surchargée  de  difficultés  et  de  fatigues, 
que  l'immense  majorité  des  hommes  doit  mener,  au  moins  chez  les  races^  supérieures- 
11  importe  que  ce  terrain  soit  déblayé;  il  est  à  désirer  qu3,  sur  ces  trois  points 
modifiables  ,  l'Église  fasse  ce  qu'elle  a  fait  au  Concile  de  Trente  pour  la  doctrine 
fondamentale,  en  la  fixant  au  minimum  nécessaire. 

Voilà  ce  qui  résulte  logiquement  des  paroles  de  Mb'  Ireland,  et  ce  qui  résulte 
d'ailleurs  directement  de  l'observation  des  faits.  L'arcliL'vêque  de  Saint-Paul  ne  s'est 
pas  appli(|ué  à  le  développer  :  cela  n'était  i)as  en  situation  dans  les  circonstances 
où  il  parlait.  Mais  après  avoir  posé  le  jjrincipe  de  ces   réformes,  il  s'est  préoccupé 


LES    TENDANCES    NOl'VELLES    DE   l'ÉGLISE   CATHOUOrE.  l.'}o 

elle  n'est  pas  exempte  de  périls,  cai'  s'il  était  facile  de  soutenir 
le  <{  bloc  »,  il  va  devenir  au  contraire  singulièrement  malaisé  de 
discerner,  d(in>i  un  cas  doiuir,  l'immuable  du  contingent.  11  est 
remarquable  que  l'orateur  américain  ne  nous  indique  nulle  part 
ce  qu'il  faut  ranger  dans  la  première  catégorie  ou  classer  dans  la 
seconde  ;  pas  davantage,  ne  nous  donne-t-il  un  critérium  théori- 
que pour  dresser  notre  catalogue.  Sans  doute,  la  circonspection 
et  la  prudence  n'ont  point  été  sans  dicter  à  l'évéque  cette  réserve 
silencieuse  ;  mais  on  se  tromperait  g-randement  si  l'on  se  con- 
tentait de  cette  explication ,  car  aussitôt  il  dit  à  ses  auditeurs  : 
«  Allez  et  agissez,  et  que  le  zèle  apostolique  le  plus  ardent  et  la 
prudence  humaine  la  meilleure  vous  dirigent  »,  montrant  ainsi 
qu'un  véritable  Américain,  môme  en  ces  délicates  matières,  at- 
tend, surtout,  des  résultats  de  l'expérience  et  de  l'enseignement 
des  faits,  la  solution  des  questions  épineuses  (1). 

Mais,  tant  il  est  vrai  qu'en  un  tel  sujet  les  objections  se  pres- 
sent innombrables,  l'orateur  catholique,  en  invitant  ses  auditeurs 
à  l'action,  entend  encore  résonner  à  ses  oreilles  les  réserves  des 
chrétiens  indolents.  Il  est  bien  d'agir,  lui  disent-ils,  il  est  bien 
d'aller  au  Siècle,  mais  en  quoi  cet  acte  peut-il,  à  l'heure  ac- 
tuelle, être  utile  à  l'Église?  Comme  il  est  manifeste  que  l'Église 
ne  pourra,  à  elle  seule,  franchir  toute  la  distance,  puisque  vous 
reconnaissez  vous-même  que  le  Siècle  a  ses  fautes  et  ses  erreurs 
avec  lesquelles  le  compromis  est  impossible,  ne  convient-il  pas 
plutôt  d'attendre  que  celui-ci  fasse  les  premiers  pas;  autre- 
ment l'Église  ne  recueillera  de  sa  démarche  que  l'humiliation, 
sans  aucun  bénéfice. 


d'une  autre  nécessité  :  il  faut  à  toute  lélorme  un  personnel  apte  à  la  faire,  et  c'est 
pourquoi  il  a  réclamé  des  hommes,  et  a  indiqué  aux  membres  du  clergé,  dans  la 
seconde  partie  de  son  discours,  les  procèdes  qui  les  feront  et  les  montreront  plus 
hommes,  plus  hommes  de  leur  temps. 

(i)  Cet  emploi  de  la  méthode  expérimentale,  en  matière  religieuse,  pourrait  être  «  il- 
lustré »  par  des  exemples  nombreux.  La  célèbre  question  des  écoles  aux  États-Unis 
n'eut  pas  d'autre  origine.  On  sait  qu'en  Europeon  l'a  envisagée  comme  un  problème 
doctrinal,  dont  la  solution  mettait  en  cause  des  principes  essentiels.  Celte  manière 
d'envisager  la  difficulté  est  directement  opposée  à  celle  de  l'archevêque  Ireland  qui  me 
disait  récemment  qu'il  n'avait  voulu  faire  à  Slillwater  et  à  Faribault  qu'un  essai. 
«  pour  voir  le  résultat  de  cette  tentative  ». 


136  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Ce  langage  est  spécialement  connu  des  catholiques  français 
qui,  ayant  laissé  à  leurs  adversaires  la  direction  de  la  troisième 
République,  lui  demandaient  de  devenir  amie  de  leur  religion, 
lui  promettant  pour  ce  moment  leur  adhésion  :  c'est  la  fameuse 
dispute  au  p?'e?nie?'  pas,'  chacun  se  vante  de  ne  point  le  faire  et 
la  querelle  continue. 

Le  sens  pratique  de  l'archevêque  de  Saint-Paul  perce  à  jour  le 
sophisme  de  ce  raisonnement  et,  fort,  de  sa  propre  expérience  et 
de  celle  du  grand  cardinal  devant  lequel  il  parle,  il  affirme  que 
si  des  esprits  et  des  coeurs,  convenablement  mis  au  ton,  s'adres- 
sent au  Siècle,  ce  dernier  écoutera,  car  le  Siècle  n'a  suivi  une 
fausse  voie,  que  parce  nous  l'avons  abandonné  à  lui-même  et 
laissé  se  diriger  vers  l'erreur. 

Il  faut  donc  agir.  Mais  comment?  A  cette  question  l'évêque  ré- 
pond :  En  nous  mêlant  au  monde,  en  étant  avec  lui  dans  les 
choses  qui  sont  siennes  :  intérêts  matériels,  bien-être  social,  pros- 
périté temporelle.  «  Notre  place  est  dans  le  monde  aussi  bien 
que  dans  le  sanctuaire  » . 

Cette  réponse  contient,  pour  les  catholiques  français,  un  dou- 
ble enseignement.  D'abord,  elle  heurte  de  front  cette  idée 
bizarre  et  qui,  probablement,  à  raison  de  sa  bizarrerie  même,  a 
eu  la  bonne  fortune  de  trouver  un  égal  accueil  auprès  des  âmes 
chrétiennes  et  auprès  des  esprits  indifférents  ou  hostiles,  idée 
d'après  laquelle  le  prêtre  doit  se  renfermer  dans  le  sanctuaire 
du  temple  et  se  confiner  dans  sa  mission  toute  spirituelle. 

Nombre  de  catholiques  sincères  en  sont  encore  à  cette  con- 
ception du  libéralisme  révolutionnaire,  et  le  crédit  qu'ils  accor- 
dent au  prêtre  dans  les  choses  de  la  conscience  n'a  d'égal  que  la 
défiance  qu'ils  manifestent  à  son  égard  dans  les  autres  domai- 
nes. D'ailleurs  le  clergé  lui-même  partageait  cette  opinion,  et 
pour  obtenir  la  conversion  des  méchants  il  ne  comptait  plus  guère 
que  sur  l'intervention  divine,  puisqu'il  avait  perdu  tout  contact 
avec  eux  :  ceux-ci  ne  venaient  jamais  dans  le  temple,  dont  lui- 
même  ne  sortait  jamais. 

Cette  conduite  est  précisément  le  contrepied  de  celle  qui  est  re- 
commandée par  les  prêtres  dont  l'influence  prédominante  entraine 


LES    ÏKiNlIANdES    NOUVELLES   DE   l'ÉGLISE    CATHOLIQUE.  137 

aujourd'hui  à  sa   suite  tout  le  clergé   américain.  «  11  faut  bien 
vous   convaincre,   me  disait  un   prêtre  catholique  d'une   ville 
du  Minnesota,  que  si  je  me  borne  à  célébrer  ma  messe  le  matin, 
à  dire  mon  bréviaire,  et  à  administrer  les  sacrements  à  ceux  de 
mes  paroissiens  qui  désirent  les  recevoir,  je  n'accomplis  pas  la 
dixième  partie  de  ma  tâche.  Alors  môme  que  je  mènerais  dans 
mon  presbytère  la  vie  la  plus  sainte,  si  j'y  reste  enfermé,  je  ne 
suis  qu'un  prêtre  inutile.  Prier  est  bien,  mais  agir  est  beaucoup 
mieux;  à   tout  prix,   il  faut  que  j'établisse  des  communications 
entre  moi  et  la  grande  masse  de  mes  concitoyens,   qui  ne  pro- 
fessent pas   la  même   religion ,   ou   bien  souvent    encore  n'en 
professent  aucune  :  il  est  certain  qu'ils  ne  viendront  pas  me  trou- 
ver chez  moi,  ni  m'entendre  à  l'église  ;  c'est  donc  à  moi  d'aller 
à   eux,  comme  l'ont  fait  Jésus-Christ  et  les  premiers  apôtres  ». 
Il  n'est  pas  sans  intérêt  de  remarquer  que  l'archevêque  Ireland, 
entretenant  ses  auditeurs  de  la  nécessité  de  convertir  le  Siècle  au 
Christ,  ne  leur  dit  pas  de  prier  et  de  demander  que  Dieu  touche, 
par  sa  grâce,  le  cœur  des  hérétiques,  des  indifférents,  ou  des  enne- 
mis. Loin  de  là.  Dirai-je  qu'il  semble  parler  avec  peu  de  confiance 
de  ces  chrétiens  qui  attendent  de  quelque  miracle  stupéfiant  [stu- 
pendous)  la  restauration  du  règne  de  Dieu?  On  voit  qu'il  tient  plu- 
tôtà  prémunir  ses  auditeurs  contre  toute  pensée  de  ce  genre,  car 
il  revient  sur  cette  idée  à  plusieurs  reprises  et,  lorsqu'à  la  fin  de 
son  discours,  il  exposera  les  motifs  qui  commandent  au  chrétien 
l'espérance,  il  s'écriera  :   «  Je  me  rappelle  le  Dieu  qui  est  au- 
dessus  de  moi;  je  me  rappelle  les  chefs  qu'il  a  donnés  à  l'É- 
glise :  —  à  Rome,  Léon  XIII  ;  en  Amérique,  le  cardinal  Gibbons. 
Ce  qu'un  homme  peut  faire   est  surprenant  :  que  ne  pourraient 
faire  dix  hommes,  cent  hommes?  0  Église  catholique,  mère  fé- 
conde de  héros,  donne-nous,  sans   compter,  des  hommes,  fils 
de  ta  propre  grandeur  et  de  ta  propre  puissance  »  (1)  ! 

(1)  L'emploi  répété  de  ce  mot //omwe,  dans  toute  sa  virile  signification  américaine, 
exprime  bien  la  pensée  essentielle  de  l'orateur;  nulle  part,  il  ne  demande  à  Dieu  des 
saints.  L'éloge  du  cardinal  Gibbons,  présenté  par  l'archevêque  de  Saint-Paul,  est 
aussi  expressif  à  ce  point  de  vue  ;  ce  que  le  pionnier  de  l'Ouest  admire  dans  son  héros, 
c'est  la  bravoure,  l'activité  extraordinaire,  le  patriotisme  éclairé  qui  ont  fait  de  cet 
homme  «  l'Américain  des  Américains».  —  Je  me  souviens  que  visitant,  à  Saint- Paul, 


138  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Agir  sur  ses  concitoyens  par  l'emploi  de  moyens  autres  que 
ceux  c[ue  fournit  au  prêtre  l'exercice  pur  et  simple  de  sa  mission 
religieuse  et  qui,  à  l'heure  actuelle,  n'atteignent  qu'une  mino- 
rité peu  nombreuse,  tel  est  le  desideratum.  Depuis  quelques 
années,  un  certain  nombre  de  prêtres  français  ont  renouvelé 
plusieurs  tentatives  généreuses  pour  réaliser  ce  desideratum  ; 
faut-il  dire  que  le  succès  n'a  pas  jusqu'ici  couronné  leurs  efforts 
ni  répondu  aux  espérances  de  la  première  heure?  Au  contraire, 
tous  ceux  qui  reviennent  des  États-Unis  sont  frappés  de  l'in- 
fluence sociale  extraordinaire  exercée  par  plusieurs  membres 
éminents  du  clergé  catholique  et  par  nombre  de  prêtres  dans 
leur  ville  (1).  Voyons  donc  en  quoi  diffèrent  les  procédés  de  ces 
ouvriers  d'une  même  cause,  que  la  largeur  de  l'Atlantique  n'est 
pas  seule  à  séparer.  Pour  l'apprendre,  continuons  d'écouter  mon 
interlocuteur  du  Minnesota  : 

«  Il  faut  donc  que  je  trouve  un  moyen  d'accès  auprès  de 
cette  grande  majorité  de  mes  concitoyens  que  la  diversité  des 
confessions,  l'indiff'érence ,  parfois  même  l'hostilité,  empêchent 
de  franchir  le  seuil  de  mon  église.  Pour  cela,  je  me  mêle  autant 
que  je  peux  à  tous  les  événements  non  politiques  de  la  vie  so- 
ciale. S'agit-il  d'un  tramway,  ou  d'un  chemin  de  fer  à  construire, 
d'une  œuvre  d'assainissement  à  entreprendre ,  d'une  ligue 
contre  l'ivrognerie  à  fonder,  d'une  bibliothèque  populaire  à 
ouvrir^  d'un  combat  public  de  boxe  à  interdire,  vite  je  cours 
à  la  réunion  publique.  Peu  m'importe  de  savoir  qui  je  ren- 
contrerai dans  cette  réunion;  je  prends  la  parole  et  je  dis  mon 
mot,  absolument  comme  viennent  de  le  faire  le  commerçant, 


le  nouveau  grand  séminaire  catholique,  dû  ;\  la  généreuse  (2.600.000  francs)  libéralité 
d'un  prolestant,  M.  Ilill,  on  insista  tout  spécialement  sur  l'installation  exception- 
nellement com|tlète  du  bâtiment  des  exercices  physiques  ;  on  m'expliqua  comment  la 
prière  était  insuffisante  pour  conserver  dans  une  vie  régulière  ces  jeunes  hommes  ha- 
bitués à  l'activité  et  au  mouvement,  et  pour  atteindre  ce  but,  on  n'avait  guère  moins 
de  confiance  dans  les  exercices  physiques  que  dans  les  exercices  pieux.  Le  prêtre  amé- 
ricain est,  comme  le  prêtre  français,  persuadé  <[uc  le  succès  de  sa  mission  en  ce  monde 
dépend  de  son  effort  humain  et  de  la  grâce  divine  :  mais  le  dosage  de  ces  deux  éléments 
n'est  pas  fait  de  la  même  manière  par  l'un  et  par  l'autre. 

(1)  Je  ne  parle  ici,  cela  va  sans  dire,  que  de  leur  influence  sur  les  non-catholiques, 
protestants  ou  indifférents. 


LKS   TENDANCES    NOUVELLES    DE   l'ÉGLISE   CATHOLIQUE.  lliî) 

le  banquier  ou  l'avocat  qui  ont  parlé  avant  moi.  Vous  n'aper- 
cevez peut-être  pas,  au  premier  abord,  en  quoi  ce  petit  discours, 
dans  lequel  je  me  garde  bien  de  faire  la  moindre  allusion  à 
toute  idée  religieuse,  peut  être  utile  à  la  religion  dont  je  suis 
le  ministre.  Le  voici  :  il  y  a  quelque  trente  ans,  bien  des  gens 
étaient  persuadés  de  très  bonne  foi  que  le  prêtre  catholique 
n'était  pas  un  homme  fait  comme  les  autres.  Plusieurs  n'étaient 
pas  bien  sûrs  qu'il  n'eût  pas  de  cornes  (^^V)  (1)  qu'il  devait  ca- 
cher soignewsement,  et  on  le  représentait  volontiers  comme 
l'agent  clandestin  de  projets  sombres  et  arriérés,  obéissant  à 
de  mystérieuses  inspirations  venues  de  Rome  et  à  ce  titre  sus- 
pectes à  tout  bon  Américain.  Tant  que  cet  état  d'esprit  demeurait, 
notre  action  était  impossible  et  tous  nos  efforts  devaient  demeu- 
rer inefficaces.  Ces  réunions  publiques  nous  ont  montrés  tels  que 
nous  sommes;  on  a  constaté  que  nous  n'avions  pas  de  cornes, 
que  nous  étions  aussi  loyaux  Américains  que  les  autres  et  que, 
comme  les  autres,  nous  aimions  passionnément  notre  temps. 
Il  est  souverainement  choquant,  à  notre  époque,  de  voir  un 
prêtre  rester  indifférent  à  ces  questions  de  chemin  de  fer,  de 
tramways  électriques,  d'égouts,  de  bibliothèques  qui,  précisément 
par  leur  caractère  d'intérêt  général,  doivent  attirer  l'attention 
de  chacun,  quelle  que  soit  sa  profession.  Pouvoir  être  taxé  d'in- 
différence pour  elles,  c'est  se  faire  mépriser  aussitôt;  au  con- 
traire, dès  qu'on  a  vu  que  tout  ce  qui  intéressait  nos  concitoyens, 
loin  de  nous  laisser  insensibles,  nous  intéressait  autant  et  plus 
qu'eux,  on  a  cessé  de  nous  classer  comme  des  gens  à  part, 
comme  des  réactionnaires  dont  il  fallait  se  méfier.  Ce  point  ac- 
quis, notre  action  religieuse  a  pu  devenir  efficace  :  on  est  venu 
à  l'église  entendre  «  ce  prêtre  que  l'on  avait  écouté  l'autre  jour, 
«  sur  la  question  des  tramways,  et  qui  vraiment  n'avait  pas  paru 
«  plus  sot  qu'un  autre,  »  nos  relations  extérieures  se  sont  éten- 
dues et,  aujourd'hui,  si  les  conversions  n'ont  point  encore  été 


(1)  11  ne  faut  pas  rire  de  ce  trait  qui  pourrait  être  accompagné  de  beaucoup  d'au- 
tres :  la  masse  de  sornettes  qui,  dans  notre  pays,  circulent  dans  le  peuple  défie  toute 
dénombrement;  chez  nous,  elle  a  pour  origine  l'esprit  antireligieux;  dans  les  milieux 
prolestants,  elle  est  due  surtout  à  la  haine  du  papisme;  là  est  toute  la  différence. 


liO  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

nombreuses,  du  moins  sommes-nous  accueillis  presque  partout 
avec  faveur  et  bienveillance.   » 

Cette  conduite  est  conforme  aux  idées  maintes  fois  exposées  de 
l'archevêque  Ireland,  qui  veut  que,  dans  son  diocèse,  les  prêtres 
catholic[ues  soient  partout  et  en  toute  occasion  les  premiers  ci- 
toyens; et  le  ((  Pionnier  de  l'Ouest  »  loue  surtout,  dans  le  cardi- 
nal Gibbons,  «  cette  activité  merveilleuse  grâce  à  laquelle  il  est  prêt 
à  toutes  les  nobles  entreprises,  patriotiques,  intellectuelles,  socia- 
les, philantkrojjiques,  aussi  bien  que  religieuses;  pour  les  mener 
à  bien,  il  s'unit  indiiféremment  au  travailleur  manuel  et  au  ca- 
pitaliste, au  blanc  et  au  nègre,  au  Catholique  comme  au  Pro- 
testant et  au  Juif  ». 

Je  me  permets  de  signaler  cette  tactique  aux  prêtres  français 
qui  sont  convaincus  qu'il  n'est  pas  possible  de  se  confiner  plus 
longtemps  dans  leurs  églises  et  leurs  sacristies.  Lorsqu'ils  ont 
voulu  «  aller  au  peuple  » ,  ils  y  sont  allés,  en  discutant  des  ques- 
tions politiques  pendant  les  périodes  électorales,  des  questions 
morales,  sociales  ou  religieuses,  en  dehors  de  ces  périodes.  Dans 
un  cas  comme  dans  l'autre,  ils  s'exposaient  d'emblée  à  la  con- 
tradiction de  ceux  qui  ne  pensaient  pas  comme  eux,  et  l'expé- 
rience n'a  que  trop  prouvé  combien  brutales  et  violentes  ces  con- 
tradictions devenaient  parfois.  Cette  tactique  qui,  pour  le  dire 
en  passant,  est  empreinte  de  notre  goût  marqué  pour  les  discus- 
sions théoriques,  est  précisément  l'inverse  de  celle  cjui  est  suivie 
par  les  prêtres  américains.  Sans  doute,  on  pensait  chez  nous  que 
la  doctrine  du  Christ  étant  essentiellement  bonne,  vraie,  juste, 
l'évidence  même  de  ces  qualités  convaincrait  les  esprits  et  en- 
traînerait leur  adhésion.  Ce  beau  raisonnement  méconnaît  les  con- 
ditions premières  avec  lesquelles  il  faudrait  compter.  11  y  a  un 
cercle  vicieux,  lorsqu'on  veut  détruire  les  préjugés  et  se  faire 
connaître  tel  que  l'on  est,  à  attaquer  l'ennemi  sur  le  terrain  môme 
de  la  controverse  et  à  ouvrir  directement  un  débat  que  les  pré- 
jugés existants  doivent  nécessairement  faire  tourner  contre  vous. 
Le  prêtre  américain  agit  différemment  :  il  n'aborde,  en  dehors  de 
l'église,  que  des  c^wQi^iioTi^  sur  lesquelles  tous  les  honnêtes  gens  sont 
d'accord;  lorsqu'il  s'agit  de  fonder  une  bibliothèque,  d'assainir 


LES    TENDANCES  NOUVELLES    1»E    l'ÉGLISE    CATHOLIQUE.  141 

une  ville,  ou  d'interdire,  comme  l'année  dernière,  à  la  Nouvelle-Or- 
léans, la  loterie  annuelle  qui  démoralise  le  peuple,  tous  les  hon- 
nêtes gens  sont  sûrs  de  s'entendre  et  on  ne  peut  discuter  que  sur 
des  points  de  détail  dans  l'exécution.  L'occasion  est  belle  alors  pour 
persuader  à  ses  concitoyens  qu'on  n'est  ni  plus  réactionnaire  ni 
plus  sot  que  les  autres,  et  le  prêtre  catholique  la  saisit  avec  em- 
pressement. Au  contraire,  il  évite  avec  grand  soin  de  prendre  part 
aux  luttes  politiques  et  il  n'est  pas  moins  empressé  à  fuir  les  po- 
lémiques de  la  période  électorale  qu'il  ne  l'est,  en  dehors  de  ces 
périodes,  à  s'associer  à  toutes  les  entreprises  d'intérêt  général. 

Enfin,  l'évêque  de  Saint-Paul  termine  son  discours  en  invitant 
les  catholiques  qui  suivront  la  direction  nouvelle  à  ne  faire  au- 
cune attention  à  l'opposition  qu'ils  rencontreront  de  la  part  des 
adeptes  de  leur  foi.  Il  parle,  enfermes  assez  durs,  de  ces  adver- 
saires de  Léon  XIII,  de  ces  chrétiens  dont  «  les  nerfs  maladifs 
souffren\  des  vibrations  du  navire  que  la  main  du  Pontife  de 
Rome  fait  mouvoir  avec  une  vitesse  accélérée,  de  ces  réaction- 
naires qui  pensent  que  toute  la  sagesse  et  toute  la  direction  pro- 
videntielle de  l'Eglise  sont  avec  le  passé,  de  ces  avocats  endurcis 
de  l'intérêt  personnel  qui  placent  leurs  idées  et  leurs  préférences 
plus  haut  que  la  prospérité  de  l'Église  du  Christ  ».  L'orateur 
sait,  par  expérience,  à  quelles  attaques  s'exposent  ces  chefs  du 
mouvement  nouveau  et  ce  qu'il  faut  attendre  de  ces  hommes 
qu'un  prêtre  américain  me  désignait  par  l'énergique  expression 
de  chasseurs  d'hérésie  {heresij  hiinters)  et  qui,  toujours  à  l'atTùt 
du  moindre  écart,  emploient  leur  activité  à  harceler  de  leurs 
délations  les  meilleurs  serviteurs  du  Christ.  «  Ne  faites  pas  atten- 
tion, s'écrie  fièrement  Ireland,  poursuivez  votre  chemin  avec  le 
Christ  et  sa  Vérité.  » 


III. 


Avant  de  clore  ces  brèves  remarques,  il  me  resterait  à  examiner 
pourquoi  ces  tendances  nouvelles  se  sont  manifestées  aux  États- 
Unis,  plutôt  qu'en  aucune  autre  partie  de  la  chrétienté.  Il  ne  faut 

T.    XVU.  Il 


142  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

pas,  en  effet,  oublier  que,  en  cette  matière,  l'Église  américaine  ne 
reçoit  pas  du  dehors  l'impulsion  première,  mais  la  donne  au  con 
traire  ;  loin  de  se  faire  tirer  à  la  remorque,  elle  est  le  propul- 
seur et  elle  fraye  la  voie  où  d'autres  passent  après  elle. 

Si  l'on  me  demande  pourquoi  il  en  est  ainsi,  je  répondrai  que 
la  question  ainsi  formulée  est  mal  posée  et  que  loin  de  rechercher 
pourquoi,  depuis  trente  années,  ces  tendances  nouvelles  prédo- 
minent dans  l'Église  américaine,  il  convient  plutôt  de  se  demander 
pourquoi  elles  ont  attendu  si  long-temps  pour  s'y  manifester. 

J'en  aperçois  deux  raisons. 

On  sait  que  les  gros  bataillons  catholiques  se  recrutent  presque 
exclusivement,  aux  États-Unis,  parmi  les  Irlandais  et  les  Alle- 
mands. Or  il  ne  suffit  pas  de  débarquer  à  New- York  ou  à  Boston, 
pour  être  immédiatement  transformé  en  un  Américain  accompli; 
ces  émigrants  apportaient  avec  eux  leur  manière  d'être ,  leurs 
conceptions  et  leurs  idées  nationales  :  ce  n'étaient  pas  des  catho- 
liques, américains,  mais  des  catholiques  irlandais  ou  allemands 
vivant  en  Amérique  ;  il  n'y  avait  donc  aucune  raison  pour  qu'un 
courant  américain  se  manisfestât  dans  ce  milieu  qui  ne  compre- 
nait que  des  étrangers. 

Une  autre  circonstance  contribuait  d'ailleurs  à  maintenir  cet 
état  de  choses,  les  membres  du  clergé  américain  étaient  recrutés  à 
l'étranger,  ils  venaient  de  France,  d'Irlande,  d'Allemagne,  et  ils 
étaient  naturellement  portés  à  suivre,  dans  leur  nouvelle  patrie 
d'adoption,  la  ligne  de  conduite  à  laquelle  les  avait  préparés  la 
formation  spéciale  des  séminaires  européens.  . 

Ces  prêtres,  eux  aussi,  considéraient  volontiers  la  jeune  répu- 
blique américaine  comme  une  fille  de  Satan  ;  victimes  de  pré- 
jugés innombrables  et  de  la  haine  du  papisme,  ils  n'étaient 
regardés  qu'avec  méiiance  par  leurs  nouveaux  concitoyens ,  et 
cette  attitude  n'était  point  faite  pour  calmer  leurs  préventions; 
venus  de  pays  où  l'État  avait  l'habitude  d'entrer  en  relations  offi- 
cielles avec  l'Église  catholique,  ils  étaient  froissés  de  cette  neutra- 
lité qui  leur  paraissait  injurieuse;  ils  étaient  choqués  de  cette 
liberté  sans  mesure  que  l'Amérique  laisse  à  toutes  les  activités, 
dans  la  persuasion  que  les  influences  salutaires  et  saines  devront 


LKS    TENDANCES    NOUVELLES    1(E   l' ÉGLISE    CATHOLIQUE.  143 

l'emporter  sur  les  autres,  et  ils  considéraient  comme  blessante 
Fassimilation ,  faite  par  la  loi,  du  prêtre  qui  fonde  une  église , 
à  l'industriel  ou  au  commerçant  qui  fonde  une  usine  ou  une 
banque. 

iMais  la  succession  des  années  devait  bientôt  modifier  d'elle 
même  tous  ces  jugements.  Entre  18G5  et  1870,  un  mouvement 
nouveau  se  dessina;  les  iidèles  n'étaient  plus,  comme  autrefois, 
exclusivement  irlandais  ou  allemands  ;  des  générations  de  catho- 
liques étaient  nées  aux  États-Unis  et  les  parents  perdaient  de  plus 
en  plus  leur  formation  sociale  ancienne.  Quant  au  clergé,  que  la 
composition  même  de  ses  éléments,  recrutés  dans  un  milieu 
social  plus  élevé,  préparait  mieux  à  adopter  les  idées  améri- 
caines, l'évolution  se  fit  rapidement  chez  plusieurs  de  ses  mem- 
bres, qui  formèrent  avec  les  prêtres  recrutés  dans  le  pays  même 
le  noyau  de  cette  belle  phalange  américaine  qui  remporte  tant 
de  victoires  depuis  vingt-cinq  ans. 

Ces  véritables  Américains  virent  bien  qu'une  conduite  nouvelle 
s'imposait  et,  faut -il  le  dire?  guidés  «  par  le  zèle  apostolique  le 
plus  ardent  et  la  prudence  humaine  la  meilleure  » .  ils  agirent 
sans  demander  toujours  lavis  du  Pontife  de  Rome.  Les  évêques 
et  les  prêtres  n'attendirent  pas  la  manifestation  de  la  politique 
républicaine  du  Pape,  pour  se  déclarer  les  loyaux  défenseurs 
de  ridée  républicaine,  et  ils  connurent  aussitôt  qu'au  lieu  de 
perdre  son  temps  à  soulever  contre  soi  toutes  les  haines  en  pro- 
testant contre  la  séparation  de  l'Église  et  de  l'État,  il  convenait, 
en  bons  Yankees,  d'en  tirer  parti. 

Dans  une  société  que  M.  de  Rousicrs  compare  si  justement  à 
une  échelle  sur  laquelle  chacun  monte  et  descend  sans  cesse,  il 
eût  été  puéril  de  chercher  à  conduire  les  âmes  par  l'action  d'en 
haut  et  par  l'intermédiaire  de  classes  dirigeantes  qui  n'existaient 
pas.  Il  a  donc  fallu  «  aller  au  peuple  »  et  j'ai  essayé  d'indiquer 
les  procédés  employés  dans  ce  but. 

De  même,  ces  véritables  Américains  ne  pouvaient  plus  envi- 
sager la  question  sociale  du  même  œil  que  leurs  collègues  des 
«  vieux  pays  ».  C'eût  été  une  mélopée  bien  monotone  que  cette 
homélie  perpétuelle  dans  laquelle  on  se  fût  borné  à  prêcher  aux 


144  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

pauvres  la  résignation  à  leur  sort  misérable,  la  patience  dans  les 
épreuves  et  la  soumission  aux  desseins  de  Dieu  qui  voulait  les 
maintenir  dans  une  condition  modeste.  Dans  un  pays  où  chacun 
trouve  à  sa  portée  un  travail  rémunérateur,  où  les  individus 
capables  et  laborieux  rencontrent  sur  leur  chemin  de  multiples 
occasions  de  s'élever,  où,  chaque  année^  une  masse  innombrable 
passe  de  la  pauvreté  à  l'aisance  et  de  l'aisance  à  la  fortune, 
tandis  que  d'autres  retombent  rapidement  au  bas  de  l'échelle, 
un  tel  lang-age  ne  pouvait  plus  être  compris;  au  lieu  d'exhorter 
les  petits  et  les  humbles  à  supporter  leur  petitesse  et  leur  humi- 
lité, il  fallait  surtout  leur  apprendre  à  s'élever^  et  ici  encore  l'in- 
telligence des  vertus  chrétiennes  de  pauvreté  et  de  résignation 
n'est  plus  la  même,  chez  les  prêtres,  des  deux  côtés  de  l'Atlantique. 

Aussi,  loin  d'avoir  attendu  l'Encyclique  sur  la  condition  des 
ouvriers  pour  modifier  leur  conduite  vis-à-vis  des  travailleurs, 
le  clergé  américain ,  invoquant  les  bons  effets  de  son  e.rjiénence 
antérieure ,  a  contribué  puissamment  à  faire  prévaloir  dans 
l'Église  universelle  les  idées  développées  dans  cette  Encyclique  (1). 

Enfin,  me  sera-t-il  permis  d'ajouter  que  le  défaut  de  commu- 
nications directes  entre  l'Église  de  Rome  et  le  jeune  rameau  des 
États-Unis  fut  une  circonstance  providentielle,  qui  laissa  le  mou- 
vement américain  naissant  se  développer  dans  toute  son  ampleur? 
La  présence  d'un  Délégué  Apostolique  eût  peut-être  maintenu 
le  clergé  américain  dans  les  errements  anciens,  au  plus  grand 
détriment  du  progrès  de  l'Église  catholi  que,  dont  les  porte-pa- 
roles, suivant  l'expression  de  M^''  Ireland,  eussent  été  en  contra- 
diction avec   les   idées    les  plus    chères  au  peuple   américain; 


(t)  Au  sujet  de  l'affaire  des  Chevaliers  du  travail,  voici  ce  qu'écrit  le  vicomte  de 
Meaux  :  «  Les  Chevaliers  du  travail  furent  dénoncés  à  Rome  à  titre  de  société  secrète-, 
on  les  confondait  avec  les  francs-maçons,  on  incriminait  l'obéissance  aveugle,  disait- 
on,  promise  par  eux  à  leur  chef.  Déjà  ils  étaient  condamnés  par  les  évoques  du  Canada. 
La  condamnation  passait  pour  imminente  et  même  résolue  à  Rome.  Pour  la  conjurer, 
le  cardinal  Gibbons  a  réuni  les  archevêques  des  États-Unis  ;  dix  sur  douze  se  sont  pro- 
noncés contre  et  elle  a  été  retirée  ».  {L'Église  catholique  et  la  Liberté  aux  Étals- 
£//(is, Paris  1893,  p.  80.)  —  H  y  avait  longtemps  qu'un  grand  nombre  d'êvéques  améri- 
cains, sans  consulter  Rome,  s'étaient  déclarés  les  amis  des  Chevaliers  :  ils  trouvaient 
que  cette  conduite  «  travaillait  bien  »  [worhed  well),  ils  en  concluaient  donc  qu'elle 
était  bonne. 


b 


LES    TENDANCES   NOUVELLES    DE   l'ÉGLISE   CATOOLIQUE.  145 

ceux  ([ui  croient  (]ue  le  clergé  catholique  eut  pu .  aux  Etats- 
Unis,  ne  pas  modifier  sa  conduite  commettent  une  erreur  singu- 
lière :  il  fallait  évoluer,  ou  périr. 

Mais  rAmérique  est  bien  loin  de  Rome  et  elle  en  est  séparée 
par  un  Océan  <pie  l'on  ne  traverse,  que  surtout  l'on  ne  traversait, 
qu'au  prix  de  quelques  tribulations;  et  puis,  au  Vatican,  l'anglais 
est  peu  parlé.  Sans  doute,  de  temps  à  autre,  la  presse  apportait 
les  échos  de  quelques  paroles  bizarres  ou  même  dissonantes; 
mais  ces  Américains  sont  des  gens  si  extraordinaires  qu'il  faut 
bien  leur  passer  quelque  chose,  et  puis  peut-être  le  traducteur 
avait-il  été  infidèle  dans  sa  traduction,  car  le  génie  des  langues 
est  si  différent  I 

Mais,  chose  curieuse,  une  heure  sonna  où  ce  défaut  providentiel 
de  communications  permanentes  devint  un  danger...  pour  le  dé- 
veloppement même  de  ce  mouvement  américain  qui  se  manifes- 
tait dans  l'Église  des  États-Unis.  A  mesure  que  les  tendances 
nouvelles  s'accentuèrent,  certains  évêques,  allemands  d'origine , 
prirent  ombrage  de  ce  libéralisme  qu'ils  jugèrent  excessif  et  on 
soumit  successivement  à  la  décision  suprême  de  Rome  plusieurs 
questions  graves.  Mais  il  est  difficile  à  des  juges,  dont  la  formation 
sociale,  les  idées,  les  habitudes  diffèrent  de  tous  points  de  la 
formation  sociale,  des  idées  et  des  habitudes  des  personnes  dont 
ils  ont  à  apprécier  la  conduite,  de  rendre  une  sentence  équitable  ; 
aussi  l'envoi  d'un  délégué  s'imposait-il,  car  ce  mandataire  tran- 
cherait lui-même  la  plupart  des  controverses  de  détail  et  éclai- 
rerait le  Vatican  dans  les  décisions  les  plus  graves. 

Et  alors,  il  s'est  trouvé  que  cette  venue  d'un  délégué  apostoli- 
que ,  qui  eût  pu,  vingt-cinq  ans  plus  tôt,  arrêter  l'évolution  amé- 
ricaine de  l'Église  catholique  aux  États-Unis,  est  au  contraire 
aujourd'hui  un  des  agents  les  plus  puissants  de  son  extension 
rapide,  et  je  pourrais,  par  maints  exemples,  montrer  comment 
elle  brise  les  dernières  résistances  et  comment  elle  affermit  cha- 
que jour  le  clergé  américain  dans  le  chemin  du  succès  auquel 
l'ont  conduit  Ireland  et  Gibbons. 

Mais  voici  qui  est  plus  étonnant  encore  :  ce  rattachement  direct 
du  rameau  américain  au  tronc  antique  de  Rome  semble  devoir 


146  LA     SCIENCE    SOCIALE. 

modifier  cViino  manière  inattendue  la  direction  même  de  l'Ég-lise 
universelle;  on  croyait  établir  un  canal  pour  déverser  aux  États- 
Unis  l'influence  du  Vatican,  et  voilà  que  ce  canal  déverse  à  Rome 
l'influence  des  Etats-Unis.  Au  bout  de  quelques  mois,  ces  envoyés 
du  Pape  réfléchissent  et  comparent ,  et  leur  esprit  peut  à  peine 
accepter  le  témoignage  de  leurs  yeux  et  de  leurs  oreilles  émer- 
veillés. Ils  se  disent  qu'il  «  y  aurait  peut  être  avantage  à  mélan- 
ger, dans  la  formule  italienne,  une  petite  dose  d'américanisme  », 
et  voilà  que  ces  Italiens,  transformés  à  Washington,  rapportent 
au  Vatican  des  idées  nouvelles  qu'ils  feront  pénétrer,  soit  dans 
la  curie  romaine,  soit  dans  les  nonciatures  où  il  seront  envoyés. 
Et  je  connais  des  catholiques  qui  désirent  secrètement  que  les 
membres  de  la  délégation  apostolique  restent  à  Washington  assez 
longtemps,  pour  subir  l'influence  du  milieu  américain  et  point 
trop  longtemps,  afin  de  permettre  à  un  plus  grand  nombre  de 
ministres  de  l'Église  de  connaître  ce  milieu. 

Décidément  ceux  qui  s'obstinent  encore  à  ne  voir  dans  les 
États-Unis  qu'un  immense  marché  exportateur  de  viande,  de 
saindoux  et  de  céréales,  se  trompent  étrangement  :  pour  em- 
ployer une  expression  du  droit  romain,  il  n'y  a  pas  que  les  choses 
corporelles  [res  corporales)  qui  soient  susceptibles  d'expor- 
tation. 

Paul  Bureau. 


I 


L'ÉCOLE 

DE  LA  SCIENCE  SOCIALE 


La  direction  des  Annals  of  the  american  Academy  of  poUtical  and  socia  I 
Science,  m'ayant  demandé  un  article  sur  notre  École  de  Science  sociale,  M.  Paul 
de  Rousiers  a  bien  voulu  se  charger  de  le  rédiger.  L'article,  traduit  en  anglais, 
vient  de  paraître  dans  la  revue  américaine;  nous  sommes  certains  d'être 
agréables  à  nos  lecteurs  en  publiant  le  texte  français. 

E.  D. 

Les  Annals  of  the  american  Academy  of  political  and  social 
Science  ont  bien  voulu  demander  les  causes  de  la  scission  sur- 
venue, il  y  a  sept  ans,  dans  l'Ecole  fondée  par  Le  Play.  Je  ré- 
ponds très  volontiers  à  ce  désir,  non  pas  dans  le  but  de  revenir 
sur  des  incidents  pénibles,  mais  pour  donner  au  public  amé- 
ricain, ami  des  études  sociales,  une  idée  exacte  et  précise  de  la 
manière  dont  nous  poursuivons,  dans  la  Science  sociale,  la  tâche 
entreprise  par  Le  Play. 

Je  laisserai  donc  de  côté  toute  question  personnelle  pour 
m'attacher  au  fond  même  de  la  division  qui  s'est  produite,  aux 
causes  profondes  qui  l'ont  déterminée,  non  aux  circonstances 
qui  en  ont  été  l'occasion. 

De  tout  temps,  l'École  fondée  par  Le  Play  a  recruté  deux  es- 
pèces de  disciples. 

Les  uns  adhéraient  aux  vérités  mises  en  lumière  par  les  ou- 
vrages du  maître  et  employaient  leur  zèle  à  répandre  ces  vé- 
rités par  tous  les  moyens  de  propagande  en  leur  pouvoir. 

Les  autres,  frappés  des  résultats  auxquels  la  méthode   d'ob- 


iïH  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

servation  scientifique  suivie  par  Le  Play  l'avait  conduit,  étaient 
surtout  attirés  à  cette  méthode,  désiraient  s'en  rendre  maîtres, 
la  pousser,  la  perfectionner,  si  possible. 

Les  uns  voyaient  en  Le  Play  un  sauveur.  Au  lendemain  de 
nos  désastres  de  1870 ,  chaque  Français  était  en  quête  dun 
sauveur,  d'un  homme  qui  indiquerait  la  marche  à  suivre  pour 
relever  la  France.  Le  Play  fut  un  de  ces  sauveurs,  et  beaucoup 
de  gens  se  groupèrent  autour  de  lui  à  cette  époque  sous  l'é- 
tendard de  la  Réforme  sociale. 

Les  autres  voyaient  en  Le  Play  un  savant,  capable,  non 
seulement  de  retrouver  par  l'observation  scientifique  de  gran- 
des vérités  générales,  mais  aussi  de  découvrir  par  le  même 
moyen  les  vérités  contingentes  nécessaires  à  telle  ou  telle  so- 
ciété particulière  ;  non  seulement  de  donner  des  conseils  éclairés 
sur  la  réforme,  mais  aussi  de  préciser  les  lois  cjui  président  à 
la  formation  des  sociétés  humaines. 

Les  uns  pensaient  cpie  Le  Play  était  un  navigateur  heureux 
qui  avait  trouvé  un  chemin  nouveau  vers  certaines  vérités. 

Les  autres  se  disaient  que  les  moyens  employés  par  lui  pour 
établir  cette  route  seraient  efficaces  pour  en  déterminer  beau- 
coup d'autres;  qu'il  importait  de  bien  connaître  ces  moyens, 
d'apprendre  à  se  servir  de  cette  boussole,  de  savoir  faire  son 
point  en  mer,  bien  plus  encore  cjue  de  suivre  docilement  une 
route  tracée. 

Les  uns  se  retranchaient  dans  une  sorte  de  monopole,  comme 
ces  Portugais,  au  quinzième  siècle,  heureux  d'avoir  découvert 
les  Açores  et  le  chemin  du  Cap. 

Les  autres  voulaient  ouvrir  des  chemins  nouveaux. 

La  conciliation  n'eût  pas  été  impossible  entre  ces  deux  ten- 
dances différentes,  et  on  aurait  pu  concevoir  ces  deux  genres 
de  disciples  vivant  en  paix  les  uns  avec  les  autres,  les  premiers 
faisant  connaître  par  la  propagande  des  vérités  que  les  seconds 
se  seraient  attachés  à  découvrir  par  la  science. 

Tant  que  Le  Play  vécut,  en  efï'ct,  il  y  eut  entente  et  mutuel 
appui  entre  les  représentants  de  ces  deux  courants  ;  mais  peu 
de  temps  après  sa  mort,  les  disciples  qui  se  bornaient  à  ré- 


I 


l'école  de  la  science  sociale.  149 

pandi'o  les  coiiclusions  du  iMaitre  virent  avec  scandale  que  des 
disciples  plus  hardis  arrivaient  à  mettre  en  lumière,  par  la  mé- 
thode d'observation  des  propositions  qui  ne  figuraient  pas  dans 
les  ouvrages  de  Le  Play.  On  traita  alors  ces  propositions  de 
nouveautés  dangereuses,  on  trembla  pour  la  doctrine  ;  et,  par 
suite,  la  direction  de  la  Revue  qui  servait  d "organe  aux  Unions 
de  la'  Paix  Sociale  et  à  la  Société  d'Économie  sociale,  fut  enle- 
vée au  Directeur  choisi  par  Le  Play  lui-même,  M.  Edmond  De- 
molins. 

Ce  fut  alors  que  la  Jeune  École,  comme  l'appelaient  ses  adver- 
saires, fonda  une  revue  nouvelle,  la  Science  sociale,  et  des 
Cours  publics  indépendants,  pour  rester  maitresse  de  la  liberté 
de  son  enseignement. 

Aujourd'hui,  après  plusieurs  années  de  vie  laborieuse,  la 
Jeune  École  peut  justifier  son  existence,  non  plus  seulement 
par  des  aspirations,  mais  par  des  résultats.  En  montrant  sim- 
plement quel  développement  elle  a  apporté  à  la  méthode 
scientifique  dont  Le  Play  avait  jeté  les  bases,  j'espère  donner  à 
mes  lecteurs  une  idée  suffisante  de  sa  raison  d'être. 


I.    LA    METHODE    D  OBSERVATION    LEGUEE    PAR    LE    PLAY. 

L'œuvre  de  Le  Play  se  compose  de  deux  espèces  d'ouvrages 
d'allure  très  différente. 

La  première  comprend  les  diverses  monographies  publiées 
dans  les  Ouvriers  euroj^éens.  On  y  trouve  surtout  des  éléments 
d'observation  analysés  avec  un  grand  soin,  déterminés  avec  une 
précision  mathématique  ;  l'ensemble  de  ces  travaux  reçut  jadis 
de  l'Académie  des  sciences  un  prix  de  statistique,  et  les  budgets 
des  familles  ouvrières  observées  occupent  une  grande  partie 
du  texte.  C'est  là  la  l>ase  de  l'œuvre;  c'est  avec  les  matériaux 
amoncelés  dans  cette  longue  suite  d'observations  que  Le  Play 
éleva  successivement  les  assises  de  son  édifice. 

La  seconde  catégorie  comprend  des  travaux  d'exposition  et 
de  vulgarisation.  Arrivé  à  dégager  de  ses  observations  un  corps 


150  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

de  doctrines  sociales.  Le  Play  fit  tous  ses  efforts  pour  exposer 
ces  doctrines  sous  une  forme  accessible  au  grand  public.  C'est 
dans  ce  but  qu'il  publia  La  Réforme  sociale  en  France,  V Orga- 
nisation du  Travail,  V  Organisaticn  de  la  Famille,  la  Consti- 
tution essentielle  de  l'Humanité,  enfin  une  série  d'opuscules  de 
propagande  destinés  à  porter  à  un  public  plus  nombreux  la 
connaissance  des  vérités  les  plus  urgentes  à  mettre  en  pratique 
pour  hâter  la  Réforme. 

Entre  ces  deux  genres  d'ouvrages,  les  uns  d'observation,  les 
autres  d'exposition,  il  existait  un  lien  étroit,  puisque  les  seconds 
étaient  le  résultat  des  premiers,  mais  ce  lien  très  réel  était  in- 
visible au  public.  Les  gens  qui  se  bornaient  à  lire  la  Réforme 
sociale  en  France  considéraient  cette  œuvre  comme  l'expression 
d'une  haute  philosophie;  adhéraient  aux  conclusions  qu'elle 
renfermait  ou  s'y  montraient  hostiles,  suivant  leurs  idées  per- 
sonnelles; mais  il  ne  leur  venait  pas  à  l'idée  qu'ils  eussent 
sous  les  yeux  un  résultat  scientifique.  De  là,  la  manière  très 
fausse  dont  fut  jugé  Le  Play  par  beaucoup  de  ses  amis.  Plusieurs 
venaient  à  lui  par  la  seule  raison  qu'il  défendait  un  certain 
nombre  d'idées  qui  leur  étaient  chères,  faisaient  litière  du  reste, 
mais  estimaient,  qu'à  tout  prendre,  sa  doctrine  était  avantageuse 
à  vulgariser.  J'ai  connu  personnellement  un  magistrat  très  imbu 
des  principes  de  notre  Code  Civil,  qui  se  déclarait  fervent  dis- 
ciple de  Le  Play,  bien  qu'il  se  séparât  absolument  de  lui  sur  la 
question  du  régime  successoral,  convaincu  qu'il  était  de  la  jus- 
tice du  partage  forcé.  D'autres  admettaient  la  liberté  testamen- 
taire, mais  repoussaient  les  conclusions  exposées  dans  la  Réforme 
sociale  sur  le  rôle  du  Gouvernement  central ,  etc.  Bref,  on  dis- 
cutait des  doctrines  au  lieu  de  contrôler  des  résultats  scienti- 
fiques. 

Il  n'y  aurait  eu  que  demi-mal,  si  le  lien  scientifique  qui 
unissait  les  conclusions  aux  observations  n'était  resté  caché 
qu'aux  disciples  indifférents  à  la  méthode  et  curieux  seulement 
de  la  doctrine.  Malheureusement,  il  n'apparaissait  pas  non  pi  us 
très  nettement  à  ceux  qui  s'appliquaient  à  bien  connaître  la 
méthode,  à  ceux  qui  s'étaient  fait  inscrire  à  la  Société  d'Eco- 


l'kcole  de  la  science  sociale.  \o\ 

nomic  sociale  avec  l'intention  de  continuer  les  études  de  Le 
Play.  Il  n'étciit  pas  aisé  de  suivre  dans  le  détail  le  procédé 
scientifique  par  lequel  Le  Play  avait  dégagé  sa  doctrine  des 
cléments  d'observation  analysés  par  lui. 

Deux  causes  contribuaient  à  ce   résultat. 

La  première,  c'est  que  la  vie  de  Le  Play  s'était  absorbée 
dans  un  labeur  isolé,  et  qu'il  avait  dû  tout  naturellement 
trouver  pour  lui-même  une  méthode  de  travail  avant  de  songer 
à  l'enseigner. 

Pendant  plus  de  vingt  années,  ses  constants  efforts  pour  pé- 
nétrer le  secret  de  la  vie  des  sociétés  furent  soutenus  par  le 
désir  de  connaître  les  vérités  utiles  au  salut  de  son  pays  ;  quand 
il  fut  arrivé  à  voir  clairement  les  conditions  de  la  Réforme  en 
France,  il  s'appliqua  surtout  à  les  montrer,  et  le  souci  scienti- 
fique de  la  méthode  se  trouva  relégué  au  second  plan. 

La  seconde  cause  tenait  à  la  façon  dont  Le  Play  avait  dirigé 
ses  études  sociales. 

Au  début,  il  avait  cherché  à  observer  directement  les  sociétés, 
dans  leur  ensemble  ;  mais  bientôt  il  s'était  aperçu  que  ce  pro- 
cédé lui  fournissait  des  résultats  beaucoup  trop  vagues.  Après 
bien  des  tâtonnements  et  des  essais  infructueux,  auxquels  il  a 
fait  lui-niême  allusion  dans  le  premier  volume  des  Ouvriers  Eu- 
ropéejis,  il  arriva  à  fixer  le  vrai  fondement  de  la  méthode 
d'observation  sociale  en  déterminant  l'objet  de  cette  observa- 
tion, la  famille  ouvrière. 

C'était  une  véritable  découverte.  Désormais,  la  Science  sociale 
était  assurée  de  son  point  de  départ.  Elle  commençait  à  se  cons- 
tituer. 

Pour  Le  Play,  personnellement,  c'était  plus  encore.  Toutes  ses 
études  préalables,  restées  confuses  tant  qu'il  ne  les  avait  pas  pré- 
cisées dans  le  cadre  de  la  famille  ouvrière,  prenaient  mainte- 
nant leur  valeur  exacte;  les  contradictions  apparentes  se  dissi- 
paient; les  points  obscurs  s'éclairaient.  En  fait,  dès  que  Le  Play 
fut  maître  de  l'objet  propre  de  son  observation,  il  put  immé- 
diatement tirer  parti  des  matériaux  déjà  amassés  par  lui  et  com- 
mença la  rédaction  de  ses  monographies  de  famille. 


152  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Entre  le  fondateur  de  la  Science  sociale  et  ceux  qui  devaient 
plus  tard  continuer  le  travail  de  ces  monographies,  il  y  avait,  par 
suite,  une  dififérence  de  préparation  considérable  cjui  mesure 
assez  exactement  la  difTérence  des  résultats  obtenus.  Le  premier, 
dominé  pendant  de  longues  années  par  un  ardent  désir  de  con- 
naître la  constitution  des  Sociétés,  ne  pouvait  laisser  de  coté  les 
points  importants  de  l'org-anisation  sociale  qui  dépassaient  le 
cadre  de  la  famille  ouvrière;  dans  les  pays  étudiés  par  lui.  Le 
Play  avait  une  idée  exacte,  non  seulement  de  la  vie  des  ateliers 
et  des  coutumes  populaires,  mais  de  la  classe  supérieure,  de  son 
action  dans  la  commune,  dans  la  province  et  dans  l'Etat,  non 
seulement  de  la  vie  matérielle,  mais  de  la  vie  intellectuelle  et 
morale,  de  l'histoire  de  la  race,  de  son  rang  dans  le  monde,  etc. 
C'est  pour  y  voir  clair  dans  ces  divers  problèmes  qu'il  s'était 
adonné  avec  passion  à  l'étude  de  la  famille  ouvrière.  Au  con- 
traire, ceux  de  ses  disciples  qui  remplissaient,  d'après  son  exem- 
ple, les  cases  diverses  composant  le  cadre  d'une  monographie, 
n'étaient  pas  guidés  comme  lui  par  une  vue  supérieure  ;  souvent 
ils  restaient  dans  le  terre-à-terre  d'un  procès-verbal  de  constat, 
et  si  leurs  observations  pouvaient  fournir  à  Le  Play  des  indi- 
cations précieuses,  il  arrivait  souvent  qu'eux-mêmes  n'étaient 
pas  aptes  à  en  retirer  le  fruit.  Plusieurs,  après  avoir  conscien- 
cieusement recueilli  une  foule  de  faits,  restaient  écrasés  par  le 
document,  remplissaient  leur  tâche  jusqu'au  bout  et  n'avaient 
pas  fait  un  pas  dans  la  science.  Je  pourrais  citer  tel  monographe 
scrupuleux,  qui  ayant  mis  sur  pied  et  publié  une  étude  détaillée, 
déclarait  ouvertement  qu'il  ne  croyait  pas  avoir  fait  œuvre 
scientifique.  La  méthode  des  monographies  lui  apparaissait  sim- 
plement comme  une  tyrannie  à  subir  par  respect  pour  le  maitre 
dont  il  adoptait  les  conclusions  et  dont  il  s'appliquait  à  répandre 
la  doctrine. 

Il  arrivait  ainsi  que  la  Société  d'Economie  sociale ,  destinée 
par  Le  Play  à  pousser  en  avant  les  études  qu'il  avait  entreprises, 
recrutait  plutôt  des  hommes  de  bonne  volonté,  disposés  à  fortifier 
par  des  observations  répétées  les  préceptes  déjà  mis  en  lumière  , 
que  des  hommes  de  science  désireux  de  montrer  par  le  dévelop- 


I 


l'école  dk  la  science  sociale.  153 

pemeut  de  la  méthode  des  rapports  nouveaux  entre  les  divers 
phénomènes  sociaux.  En  fait,  on  ne  voit  pas  que  les  monogra- 
phies rédigées  depuis  la  mort  de  Le  Play  aient  élargi  le  champ 
de  la  Science  sociale.  C'est  un  instrument  dont  Le  Play  seul  a  su 
se  servir  pour  remonter  de  la  famille  ouvrière  à  la  société,  de 
l'observation  à  la  vue  générale. 

Au  surplus,  cette  grave  lacune  est  matériellement  visible  dans 
le  cadre  des  monographies. 

Ce  cadre  comprend  seize  compartiments  dans  lesquels  vien- 
nent se  placer  les  divers  éléments  d'observations  relatifs  à  la 
famille  ouvrière  ;  c'est  la  partie  invariable  et  essentielle  ;  mais 
après  cela  une  nouvelle  série  de  compartiments  sans  objet  dé- 
terminé et  sans  nombre  limité  permet  de  placer  à  la  suite  toutes 
les  observations  dépassant  la  famille,  tout  ce  qui  s'élève  à  la 
connaissance  de  la  société. 

Tous  sont  rangés  sous  ce  titre  vague  :  Faits  importants  d'or- 
f/anisation  sociale;  particularités  remarquables  :  appréciations 
générales;  conclusions .  Ce  titre  est  à  lui  seul  un  aveu  d'impuis- 
sance. Ces  faits  importants  d'organisation  sociale,  ces  appré- 
ciations, on  ne  sait  où  les  classer,  on  ne  sait  qu'en  faire.  Comme 
on  les  a  rencontrés  sur  son  chemin  et  qu'ils  sont  intéressants,  on 
les  ajoute  à  la  suite  de  son  travail,  pour  ne  pas  les  perdre,  voilà 
tout. 

En  somme,  l'instrument  fourni  par  Le  Play  pour  l'analyse  des 
sociétés  ne  pouvait  atteindre  que  la  famille,  il  laissait  au  hasard, 
à  la  perspicacité  de  chacun,  l'étude  des  autres  éléments  sociaux. 

De  là  un  fait  souvent  constaté  par  tous  ceux  qui  ont  étudié  à 
fond  les  monographies  publiées  dans  la  collection  des  Ouvriers 
Européens  et  des  Ouvriers  des  Deux  Mondes;  je  veux  parler  de 
la  surprenante  inégalité  des  travaux  monographiques  dans  les 
paragraphes  consacrés  aux  éléments  d'observation  dépassant  la 
famille  ouvrière. 

Dans  les  monographies  faites  par  Le  Play,  soit  seul,  soit  en 
collaboration,  ces  paragraphes  sont,  la  plupart  du  temps,  une 
mine  très  riche  et  très  précieuse  ;  Le  Play  voyait  par  un  procédé 
personnel  ce  qu'il  était  utile  de  noter,  ce  qui  caractérisait  la 


loi  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

société  étudiée,  ce  qui  constituait  réellement  uu  fait  important 
d'organisation  sociale.  Citons,  dans  la  monographie  des  Bach/iirs 
de  l'Oural^  le  paragraphe  18  sur  les  nomades  de  la  Russie  orien- 
tale; dans  celle  des  Paysans  de  Bousrah,  les  paragraphes  17  à  21 
sur  le  régime  de  communauté  du  Haouran;  dans  celle  de  \ Ar- 
murier de  Solingen,  le  paragraphe  17  sur  la  constitution  de  la 
plaine  saxonne,  et  le  paragraphe  19  sur  le  régime  d'émigration  de 
la  Westphalie;  dans  celle  du  Forgeron  de  Bus/cerud^le  parag.  17 
sur  la  constitution  sociale  de  la  Norvège  ;  dans  celle  des  fondeurs 
Slovaques,  les  paragraphes  21  et  22  où  se  trouve  une  étude  curieuse 
des  populations  Sud-Slaves,  etc.,  etc.  Beaucoup  des  aperçus 
indiqués  à  la  suite  des  monographies  des  Ouvriers  européens 
ont  inspiré  d'une  manière  visible  les  ouvrages  postérieurs  de 
Le  Play,  et  l'ont  guidé  dans  ses  travaux.  Bien  des  fois  ceux  de 
ses  disciples  qui  avaient  à  cœur  de  pousser  en  avant  la  Science 
sociale  sont  venus  puiser  à  cette  source  féconde. 

Tout  au  contraire,  chez  certains  monographes  auxquels  man- 
quait l'intuition,  les  paragraphes  consacrés  à  des  faits  impor- 
tiints  d'organisation  sociale  renferment  souvent  des  observations 
puériles,  ou  d'un  intérêt  étroit,  spécial.  Je  n'ai  pas  l'intention 
de  désobliger  les  personnes  de  bonne  volonté  qui  les  ont  rédigés 
et  je  ne  ferai  aucune  citation;  ceux  de  mes  lecteurs  qui  voudront 
se  convaincre  par  eux-mêmes  n'auront  qu'à  recourir  à  la  collection 
des  Ouvriers  des  Deux  Mondes.  A  côté  de  faits  caractéristiques,  ils 
trouveront  des  détails  qui  ne  jettent  aucune  lumière  sur  le  milieu 
observé  et  semblent  indiquer  que  le  monographe  ne  l'a  pas 
pénétré. 

Tel  est,  en  effet,  un  des  vices  de  la  méthode  monographique  au 
point  où  Le  Play  l'avait  conduite.  Elle  ne  saisit  pas  complète- 
ment une  société.  Elle  laisse  échapper  des  éléments  d'une  haute 
importance,  de  telle  manière  qu'un  disciple  scrupuleux  peut 
remplir  exactement  sa  tâche,  suivre  avec  soin  tous  les  préceptes 
et  rester  aveugle  sur  les  causes  profondes  de  prospérité  ou  de 
souffrance  du  pays  où  son  observation  a  été  faite. 

Mais  il  existe  dans  le  cadre  monographique  tracé  par  Le  Play 
une  autre  lacune  grave. 


l'école    HE    LA    SCIENCE    SOCIALE.  loo 

Non  seulement  ce  cadre  est  impuissant  à  saisir  la  famille  dans 
ses  rapports  avec  les  éléments  de  rorganisation  sociale  qui  la 
dépassent,  mais  il  ne  saisit  pas  complètement  la  famille  elle- 
même  dans  son  oreanisation  propre.  En  effet,  il  ne  contient  que 
des  phénomènes  produisant  un  résultat  susceptible  de  se  tra- 
duire en  argent. 

La  monographie  proprement  dite  consiste,  c'est  Le  Play  qui 
parle,  dans  la  description  de  la  famille  résumée  dans  le  budget 
domestique  {Ouvriers  européens,  2"  édit.,  t.  I,  p.  228).  C'est 
même  sous  cette  forme  de  simples  budgets  qu'apparut  la  collec- 
tion des  monographies  de  Le  Play  dans  la  première  édition  des 
Ouvriers  européens. 

Plus  tard,  en  publiant  la  seconde  édition.  Le  Play  crut  devoir 
ajouter  à  ces  budgets  un  certain  nombre  de  réflexions  destinées 
à  mettre  en  relief  les  conclusions  qui  s'y  trouvaient  contenues  en 
substance,  mais  ce  n'était  là  qu'une  glose,  un  texte  explicatif 
destiné  à  faciliter  l'intelligence  des  budgets.  Voici  d'ailleurs 
comment  il  s'exprime  à  ce  sujet  dans  le  premier  volume  de  la 
seconde  édition  des  Ouvriers  européens  :  «  On  ne  saurait  toute- 
fois, sans  tomber  dans  un  excès  de  laconisme,  concentrer  la  des- 
cription d'une  famille  dans  le  budget  de  ses  recettes  et  de  ses 
dépenses.  Souvent,  comme  je  l'ai  dit,  un  chiffre  suffit  pour  sug- 
gérer une  conclusion  importante  aux  lecteurs  qui  sont  enclins  à 
la  réflexion,  mais  cette  disposition  des  esprits  n'est  point  univer- 
selle. [Ouvriers  européens,  2^  édition,  t.  I,  p.  226.) 

Il  s'agit  donc  simplement  d'attirer  l'attention  des  esprits 
irréfléchis  sur  les  conclusions  qui  se  dégagent  du  budget,  mais 
le  budget  seul  reste  la  base  de  l'œuvre,  le  vrai  cadre  de  Tobser- 
vation. 

En  rétrécissant  ainsi  le  champ  de  ses  investigations,  Le  Play 
obéissait  à  une  habitude  contractée  dans  ses  études  profession- 
nelles. 11  était  préoccupé  de  soumettre  les  résultats  de  l'obser- 
vation au  contrôle  des  sciences  mathématic|ues;  la  balance  du 
budget  des  recettes  et  du  budget  des  dépenses  lui  apparaissait 
comme  un  moyen  de  vérifier  les  données  de  l'analyse,  de  les 
vérifier   numéric{uement  ;   il  fut    séduit    par    cette    vérification 


lo6  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

numérique  et  se  trouva  ainsi  amené  à  laisser  de  côté  les  phéno- 
mènes qui  ne  pouvant  pas  s'exprimer  en  chiffres,  échappaient 
à  cette  vérification.  Au  surplus,  il  a  pris  soin  de  nous  dire  lui- 
même  quelle  fausse  analogie  l'avait  guidé  :  «  Le  plus  sûr  moyen 
de  connaître  la  vie  morale  et  matérielle  des  hommes  ressemhle 
beaucoup  au  procédé  qu'emploient  les  chimistes  pour  mettre  en 
lumière  la  nature  intime  des  minéraux.  Une  espèce  minérale  est 
connue  quand  l'analyse  a  isolé  chacun  des  éléments  qui  entrent 
dans  sa  composition,  et  quand  on  a  vérifié  que  le  poids  de  tous 
ces  éléments  équivaut  exactement  à  celui  du  minéral  analysé. 
Une  vérification  numérique  du  même  genre  est  toujours  à  la 
disposition  du  savant  qui  analyse  méthodiquement  l'existence 
de  l'unité  sociale  constituée  par  une  famille.  »  {Ouvriers  euro- 
péens, S*^  édit.,  t.  I,  p.  224.) 

Sous  l'impression  de  cette  analogie ,  il  avança  que  «  tous  les 
actes  qui  constituent  l'existence  d'une  famille  d'ouvriers  abou- 
tissent plus  ou  moins  immédiatement  à  une  recette  ou  à  une 
dépense  »  et  en  conclut  qu'  «  un  observateur  possède  la  con- 
naissance complète  d'une  famille,  lorsque  ayant  analysé  tous 
les  éléments  compris  dans  les  deux  parties  du  budget  domes- 
tique, il  arrive  à  une  correspondance  exacte  entre  les  deux 
totaux  ».  ilbid.^'ç.  225.) 

Il  y  avait  là  une  erreur  considérable ,  ou  plutôt  une  série 
d'erreurs. 

En  premier  lieu,  il  n'est  pas  vrai  que  tous  les  actes  qui  cons- 
tituent l'existence  d'une  famille  aboutissent  toujours,  même  in- 
directement, à  une  recette  ou  à  une  dépense..  Par  exemple,  la 
fonction  essentielle  de  la  famille,  V éducation  des  enfants,  ne  sau- 
rait s'exprimer  en  chiffres.  Je  remarque  d'ailleurs  qu'elle  ne 
figure  à  aucun  article  des  budgets  établis  par  Le  Play.  Il  y  a  bien 
une  section  IV  où  sont  inscrites  les  Dépenses  concernant  les  be- 
soins moraux,  les  récréations  et  le  service  de  santé,  mais  les 
besoins  moraux  se  subdivisent  en  trois  articles  précis  :  le  Culte, 
l'Instruction  des  Enfants,  les  Secours  et  Aumônes.  De  l'éducation 
aucune  trace.  Elle  se  révèle  en  effet  par  une  foule  de  faits  qui 
ne  sauraient  trouver  leur  place  dans  un  budget.  Rien  non  plus 


I 


l'écolk  de  la  science  sociale.  157 

de  l'histoire  de  la  famille  et  de  ses  origines  ;  Le  Play  avait  con- 
sacré un  paragraphe  spécial  du  texte  explicatif  à  ce  sujet  si 
important,  mais  en  réalité  cette  partie  du  texte  n'expliquait  pas 
le  budget,  elle  y  était  ajoutée.  C'était  une  lacune  que  Le  Play 
avait  voulu  combler;  mais  alors  que  reste-t-il  de  l'affirmation 
citée  plus  haut  d'après  laquelle  le  budget  contiendrait  tout  en 
puissance?  De  môme  ,  le  budget  reste  muet  sur  le  régime  de 
transmission  des  biens  auquel  Le  Play  attachait  une  si  haute 
importance,  sur  une  foule  de  traits  de  l'organisation  familiale, 
du  patronage,  etc.. 

En  second  lieu,  si  beaucoup  des  actes  de  la  famille  aboutissent 
à  une  recette  ou  à  une  dépense,  il  faut  remarquer  que  certains 
de  ces  actes  y  aboutissent  très  indirectement  et  que  la  recette  ou 
la  dépense  qu'ils  occasionnent  n'est  en  aucune  manière  la  me- 
sure de  leur  importance.  J'ouvre  la  première  monographie  de 
la  Collection  des  Ouvriers  européens ,  c'est  celle  des  Bachkirs, 
pasteurs  demi-nomades  de  l'Oural;  j'y  vois  que  l'instruction  des 
enfants  coûte  Ofr.  63c.  par  an;  ces  enfants  sont  au  nombre  de 
trois,  soit  0  fr.  21  c.  par  tête,  et  le  total  des  dépenses  s'élève  à 
643  fr.  36  c.  [Ouv.  europ.,  2"  édit.,  t.  Il,  p.  27.)  Si  je  me  fie  au 
budget,  je  conclus  que  l'instruction  est  à  peu  près  nulle  chez  ces 
Bachkirs,  qu'elle  tient  une  très  petite  place.  Mais  consultons  le 
texte  explicatif  :  «  Tous  les  enfants,  y  est-il  dit,  reçoivent  les 
éléments  de  l'enseignement  primaire  dans  une  école  tenue  par 
le  Moullah.  Le  goût  pour  l'instruction  se  développe  de  plus  en 
plus  [IbicL,  p.  4.)  Plus  loin,  je  vois  [Ibid.,  p.  39)  que  le  Moul- 
lah donne  des  leçons  gratuitement;  c'est  une  partie  de  sa 
fonction.  Évidemment  la  physionomie  du  phénomène  n'est  pas 
la  même  dans  les  colonnes  du  budget  et  dans  le  texte.  Ailleurs, 
c'est  le  Chiffonnier  de  Paris  {Ibkl.,  t.  VI,  p.  259,  269  et  278),  quine 
fait  aucune  dépense  concernant  la  religion  et  qui  nous  est  repré- 
senté comme  «  professant  la  religion  catholique  romaine  et  pro- 
fondément imbu  du  sentiment  religieux;  il  supporte  avec  rési- 
gnation un  sort  peu  fortuné;  il  remercie  Dieu  chaque  jour  de 
lui  avoir  donné  le  nécessaire  et  se  confie  en  lui  pour  son  avenir. 
Il  aime  à  lire  en  famille   la  Bible   ou  d'autres  livres  religieux 

T.    XVII.  12 


158  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

dont  il  s'est  formé  une  petite  bibliothèque.  »  Enfin  il  a  été  soldat 
du  Pape.  Les  zéros  qui  figurent  dans  son  budget  aux  dépenses 
concernant  le  culte  ne  sont  donc  pas  le  moins  du  monde  l'ex- 
pression de  ses  pratiques  religieuses. 

On  pourrait  multiplier  les  exemples  à  plaisir.  Ceux  que  je 
donne  suffiront  pour  faire  comprendre  ce  que  je  veux  dire.  En 
fait,  le  budget  ne  manifeste  dans  l'instruction  que  le  salaire  du 
maître  d'école  ou  l'achat  des  fournitures  scolaires;  il  nég-lige 
l'instruction  reçue  dans  la  famille,  les  leçons  du  père  et  de  la 
mère,  et  tout  cet  ensemble  de  cultures  intellectuelles  qui  résulte 
des  conditions  de  la  vie,  qui  différencie  si  profondément  l'enfant 
élevé  au  bord  de  la  mer,  chez  des  Pêcheurs  ou  des  Marins,  de 
celui  élevé  dans  le  fond  des  terres,  chez  des  Agriculteurs  ou  des 
Pasteurs,  l'enfant  élevé  à  la  campagne  de  celui  qui  est  élevé  en 
ville,  etc.,  etc..  Il  y  a  là  tout  un  ordre  de  connaissances  fort  im- 
portant. Le  Play  a  très  bien  fait  ressortir,  dans  plusieurs  de  ses 
ouvrages,  la  portée  considérable  de  cette  instruction  extra-sco- 
laire; il  a  pris  soin  de  nous  dire,  en  retraçant  les  souvenirs  de 
son  enfance  et  de  sa  jeunesse,  ce  qu'il  avait  acquis  lui-même 
d'abord  dans  la  fréquentation  des  pêcheurs  de  Honfleur,  plus  tard 
dans  la  société  des  amis  de  son  oncle  à  Paris.  [Ouv.  europ.,  t.  I, 
p.  17etl8,  20à2i.) 

De  même,  dans  la  Religion,  qui  est  surtout  une  conviction,  le 
budget  ne  montre  que  des  manifestations  extérieures,  des  achats 
de  cierges,  des  locations  de  bancs  et  chaises,  des  frais  de  sépul- 
ture. Les  sommes  dépensées  pour  ces  divers  objets  sont-elles  la 
mesure  de  l'attachement  des  familles  à  la  religion?  Pas  du 
tout.  C'est  voir  la  religion  par  un  bien  petit  côté  que  de  la  voir 
ainsi. 

En  troisième  heu,  lors  même  que  le  budget  s'applique  à  des 
faits  purement  matériels,  il  ne  fournit  jamais  qu'un  des  élé- 
ments qui  doivent  entrer  dans  leur  appréciation,  celui  de  la  va- 
leur vénale.  Les  autres  sont  négligés,  car  ils  échappent  à  la 
vérification  numérique,  à  la  balance  des  budgets.  Il  suit  de  là 
que  l'enquête,  pourtant  si  minutieuse,  à  laquelle  l'observateur 
doit  se  livrer  pour  obtenir  un  budget,  nous  renseigne  d'une  façon 


l'kcole  de  la  science  sociale.  150 

imparfaite.  Ce  n'est  pas  tout  pour  nous  de  savoir  qu'une  famille 
ouvrière  possède  2.000  francs  d'immeubles,  3.753  fr.  50  c.  de  meu- 
bles; ce  n'est  tout  que  pour  un  notaire  ou  un  commissaire-pri- 
seur  uniquement  préoccupés  du  prix  de  vente.  L'homme  qui 
étudie  une  famille  a  besoin  desavoir  d'où  viennent  ces  biens; 
quelle  est  leur  composition;  leur  mode  de  possession,  de  trans- 
mission, etc.,  sont-ils  le  fruit  d'un  héritage?  le  produit  de  l'épar- 
gne du  mari?  ont-ils  été  constitués  en  dot  à  la  femme?  Autant 
de  points  qu'il  faut  préciser  et  qui  n'entrent  pas  en  compte  dans 
l'appréciation  de  la  valeur  vénale. 

C'est  bien  autre  chose  quand  l'observation  porte  sur  des 
contrées  où  l'appropriation  des  terres  n'existe  pas.  Alors,  non 
seulement  la  valeur  vénale  n'est  pas  tout,  mais  elle  n'est  rien. 
Je  lis,  dans  la  monograpliie  du  Bachkir,  que  la  famille  jouit  d'une 
petite  prairie  estimée  llfr.  42  c.,  d'une  grande  prairie  estimée 
85  fr.  65  c,  d'un  jardin  potager  estimé  20  fr.  56  c,  d'un  champ  à 
chanvre  et  à  lin  estimé  28  fr.  55  c.  Total,  140  fr.  18  c.  [Ouv.  europ. 
2®  édit.,  t.  II,  p.  8.)  A  la  suite  de  cette  estimation,  à  un  centime 
près,  figure  la  note  suivante  :  «  Les  prairies  et  les  champs 
dont  jouit  chaque  famille  ne  lui  sont  attribués  en  propre  que 
pour  une  période  de  quinze  années;  après  ce  délai,  l'autorité 
municipale  procède  à  une  nouvelle  distribution.  «  Autrement 
dit,  on  ne  vend  pas  la  terre  dans  ce  pays-là;  on  la  partage 
périodiquement.  iMais  alors  qu'est-ce  donc  qu'une  prairie  de 
11  fr.  V2c.? 

Il  résulte  clairement  de  ces  diverses  considérations  que  l'étude 
de  la  famille  ouvrière,  pas  plus  que  l'étude  de  la  société,  ne  peut 
se  renfermer  dans  les  limites  étroites  du  budget  domestique. 
Frappé  à  la  fois  de  la  fécondité  de  l'observation  monographique 
et  des  imperfections  de  la  méthode  à  laquelle  Le  Play  l'avait 
soumise;  constatant  d'ailleurs  que  Le  Play  avait  enregistré  dans 
ses  ouvrages  une  foule  de  faits  importants  sortant  absolument 
du  cadre  fixé  par  lui  et  qui  avaient  servi  de  base  à  ses  conclu- 
sions ,  M.  de  Tourville  entreprit  de  coordonner  ensemble  les 
différents  ordres  de  faits  sociaux,,  d'en  fixer  les  rapports  les  plus 
proches,  et  d'aboutir  ainsi  à  un  plan  d'analyse,  à  une  nomen- 


1G0  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

clature  propre  à  g-uider  les  recherches  des  monographes.  11  s'a- 
gissait, en  somme,  de  combler  les  deux  lacunes  que  nous  avons 
signalées,  de  saisir  complètement  la  famille  ouvrière  dans  ses 
fonctions  diverses  et,  par  la  famille  ouvrière,  la  société  elle- 
même. 

II.    l'oeuvre    de    m.    HENRI    DE    TOURVILLE. 

Le  trait  le  plus  caractéristicjue  de  ce  nouveau  cadre  mono- 
graphicjue,  celui  qui  le  distingue  dès  le  premier  abord  du  cadre 
proposé  par  Le  Play,  c'est  cjue  toutes  ses  différentes  parties  sont 
étroitement  liées  entre  elles. 

Ainsi  que  nous  l'avons  déjà  dit.  Le  Play  avait  conçu  la  mo- 
nographie comme  un  budget  de  recettes  et  de  dépenses  accom- 
pagné de  deux  commentaires  explicatifs.  Le  premier  de  ces 
commentaires  portait  le  titre  général  à' Observations  préliminai- 
res; c'était  comme  une  entrée  en  matière,  destinée  à  faciliter 
l'intelligence  du  budget.  Le  second,  sous  le  nom  de  Faits  impor- 
tants d'organisation  sociale,  permettait  au  monographe  de  mettre 
en  lumière  les  appréciations  quelconques  que  l'étude  de  la  fa- 
mille lui  avait  suggérées  et  qui  ne  trouvaient  pas  place  ailleurs. 
Il  y  avait  là  comme  un  aveu  d'impuissance  à  classer  certains 
phénomènes  c[ue  Ton  reconnaissait  importants. 

Dans  la  Nomenclature  de  M.  de  Tour  ville,  rien  de  semblable. 
Les  vingt-cinq  grandes  classes  de  faits  sociaux  qui  la  composent 
figurent  chacune  à  leur  place  dans  l'ordre  de  leur  complication 
de  plus  en  plus  grande,  chacune  se  rattachant  à  l'autre  par  un 
rapport  actif  et  réel,  par  son  rapport  le  plus  proche.  Rien  n'é- 
chappe; aucune  explication  préalable  n'est  requise,  pas  plus 
qu'aucune  conclusion  ne  vient  s'ajouter  au  hasard.  En  effet,  les 
premiers  phénomènes  étant  les  moins  compliqués,  les  plus  sim- 
ples, on  ne  saurait  présenter  aucune  explication  qui  pût  les 
rendre  plus  facilement  saisissables  ;  quant  aux  conclusions,  elles 
trouveront  leur  place  aux  phénomènes  plus  compliqués  qu'elles 
affectent.  Toutes  feront  corps  avec  la  monographie. 


l'école  de  la  science  soclvle.  101 

Bien  entendu,  c'est  la  famille  ouvrière  qui  reste  comme  la 
hase  de  l'oljservation.  C'est  elle  que  le  monographe  doit  étu- 
dier, et  la  première  chose  qu'il  ait  à  se  demander,  à  son  sujet, 
la  plus  simple,  la  plus  matérielle  est  celle-ci  :  «  De  quoi  vit 
cette  l'amille?  »  Autrement  dit  quels  sont  srs  moypns  d'existence? 
C'est  l'idée  du  hndget  des  recettes  de  Le  Play. 

Mais  dans  la  réponse  à  cette  question  toute  matérielle,  il  entre 
uue  foule  d'éléments  non  appréciables  en  argent.  Entre  deu.v 
familles  possédant  des  ressources  annuelles  évaluées  au  même 
chiffre,  il  peut  exister  des  différences  sociales  telles,  au  seid 
point  de  vue  de  ces  ressources ,  que  chacune  d'elles  représente 
un  type  extrême  d'opposition  par  rapport  à  l'autre. 

Certaines  familles  vivent  des  productions  spontanées  fournies 
par  le  Lieu  où  elles  habitent.  Telles  les  familles  des  pasteurs, 
des  pêcheurs,  ou  des  chasseurs.  Tels  les  sauvages  africains  qui 
se  nourrissent  de  bananes. 

Un  grand  nombre,  tout  en  possédant  d'autres  ressources, 
tirent  un  avantage  appréciable  de  l'herbe  des  pâturages,  du 
poisson  des  rivières  ou  de  la  mer,  des  animaux  sauvages,  du 
bois  des  forêts  et  autres  produits  immédiatement  utilisables. 

Enfin,  celles  qui  ne  jouissent  d'aucune  de  ces  productions 
spontanées  du  sol  trouvent  encore  dans  le  sol  la  matière  pre- 
mière de  leur  industrie  :  l'agriculteur  transforme  le  sol  lui- 
même;  le  maçon  et  le  charpentier  y  prennent  la  pierre  et  le 
bois;  le  mineur  y  trouve  la  houille  ou  les  métaux  précieux;  le 
tisserand,  le  forgeron,  le  tailleur,  le  cordonnier  s'appliquent  à 
transformer  des  produits  livrés  plus  ou  moins  directement  par 
le  sol  ;  le  commerçant  échange  ces  produits  plus  ou  moins  trans- 
formés; tous  ont  donc  avec  le  Lieu  une  certaine  relation  qu'il 
faut  déterminer. 

Il  importe  de  la  déterminer  exactement,  car  de  cette  relation 
plus  ou  moins  étroite  va  dépendre  un  caractère  important  de 
la  famille  et  de  la  société  qu'elle  représente.  Le  pasteur  de  la 
Grande  Steppe  asiatique,  qui  vit  de  son  troupeau,  dépend  entiè- 
rement des  conditions  du  Lieu:  il  ne  les  transforme  pas;  la 
société  à  laquelle  il  appartient  est  une  société  simple;  tous  ses 


162  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

moyens  d'existence  sont  fournis  directement  et  très  simplement 
par  lo  Lieu.  Au  contraire,  l'ouvrier  anglais  de  la  région  de  Man- 
chester vit  du  salaire  payé  par  son  patron  et  ne  parait  avoir 
dans  ses  Moyens  ci  existence  aucun  rapj)ort  avec  le  Lieu.  C'est  à 
l'aide  de  nombreux  intermédiaires  commerciaux  et  sous  la  di- 
rection d'un  manufacturier,  qu'il  élabore  les  laines  d'Australie , 
les  cotons  des  Etats-Unis  ou  des  Indes  A  l'aide  d'autres  inter- 
médiaires et  sous  la  même  direction,  il  utilise  la  force  motrice 
fournie  par  le  charbon  anglais,  et  c'est,  en  somme,  parla  présence 
de  ce  charbon  dans  le  sous-sol  de  l'Angleterre  qu'il  est  en  com- 
munication avec  le  Lieu  qu'il  habite.  Sa  relation  avec  le  Lieu 
est  donc  très  indirecte,  très  compliquée  et  très  faible.  Il  repré- 
sente un  type  extrême  de  société  compliquée. 

Ainsi,  tandis  que,  pour  les  familles  observées  dans  les  sociétés 
simples,  les  moyens  d'existence  trouveraient  leur  place  entière- 
ment au  Lieu;  pour  les  sociétés  compliquées,  ils  s'en  éloigne- 
raient de  plus  en  plus.  La  nomenclature  les  classe  précisément 
dans  l'ordre  de  cet  éloignement  croissant. 

Et  d'abord  le  Travail.  Plus  on  s'ingénie,  plus  on  prend  de 
peine  pour  transformer  les  conditions  du  lieu,  plus  on  s'éloigne 
de  la  s'wiple  récolte  des  productions  spontanées,  le  plus  élémen- 
taire des  travaux.  C'est  lui  qui  figure  en  tète  du  tableau  du 
Travail,  puis  viennent  Y  Extraction  qui  tire  du  sol  directement 
ses  produits,  par  exemple  la  culture  ou  l'art  des  mines,  la  Fa- 
brication qui  les  transforme,  les  Transports  qui  les  distribuent. 

Mais  les  familles  tirent  aussi  des  moyens  d'existence  de  res- 
sources accumulées  sous  forme  àe  propriété,  de  biens  mobiliers, 
de  scdaire,  cVéparcjnc.  De  là,  quatre  nouvelles  classes  de  faits  qui, 
jointes  au  Lieu,  et  au  Travail  nous  donnent  les  six  grandes  divi- 
sions des  Moyens  d'existence. 

Nous  savons  ainsi  de  quoi  vit  la  famille  ;  il  nous  faut  mainte- 
nant connaître  son  organisation,  sa  composition,  les  rapports  de 
ses  membres  entre  eux;  c'est  l'objet  du  tableau  intitulé  la  Fa- 
mille ouvrière.  Puis  vient  la  question  du  mode  d'existence.  Cette 
famille,  que  nous  avons  examinée  d'abord  dans  son  atelier  et 
que  nous  venons  de  décrire  à  son  foyer,  comment  utilise-t-elle 


I 


l'école  de  la  science  sociale.  JG3 

matériellement  ses  ressources?  Quel  est  le  mode  de  se  nourrir, 
de  se  loger,  de  se  vêtir,  de  se  soigner,  de  s'amuser?  C'est  tout 
le  budget  des  dépenses  de  Le  Play,  avec  le  texte  explicatif  qui 
le  concerne. 

En  dehors  du  courant  ordinnire  de  la  vie  de  la  famille  que 
nous  connaissons  par  ces  huit  premiers  tableaux,  il  y  a  un  ordre 
de  faits  très  important  qui  la  concerne  seule,  mais  dont  l'action 
ne  se  produit  qu'à  des  intervalles  irréguliers,  ce  sont  les  Phases 
de  son  existence,  les  événements  qui  marquent  une  époque  dans 
sa  vie:  mariages,  naissances,  maladies,  entreprises  nouvelles, 
morts,  etc.  Ils  trouvent  tout  naturellement  leur  place  ici,  et  la 
description  de  la  famille  ouvrière  proprement  dite  est  close 
avec  eux. 

Restent  tous  les  groupements  superposés  à  la  famille  ouvrière, 
ceux  qui  la  complètent  d'une  manière  quelconque,  le  Patronage 
et  les  Auxiliaires,  Commerce ,  Cultures  intellectuelles,  Religion, 
répondant  à  des  besoins  supérieurs,  matériels,  intellectuels  ou 
moraux;  les  Associations  libres,  qui  gèrent  les  intérêts  pour  les- 
quels leurs  Membres  se  sont  volontairement  unis;  enfin  les  As- 
sociations forcées  qui  nous  conduisent  à  Texamen  de  la  vie  pu- 
blique dans  ses  diverses  subdivisions.  Nous  sommes  ainsi  montés 
de  l'observation  directe  de  la  famille  ouvrière  à  l'étude  de  tous 
les  faits  sociaux  qui  viennent  agir  sur  elle  d'une  manière  ou 
d'une  autre,  même  les  plus  éloignés  et  les  plus  compliqués. 

Toutefois,  nous  n'avons  encore  vu  la  société  que  dans  son  ter- 
ritoire national,  il  nous  faut  maintenant  la  considérer  au  dehors 
dans  son  Expansion,  dans  ses  rapports  actifs  avec  le  reste  du 
monde. 

Nous  devrons  aussi  nous  préoccuper  de  ses  rapports  passifs, 
c'est-à-dire  de  l'action  de  Y  Étranger  sur  elle.  Arrivés  à  ce  point, 
nous  aurons  en  main  tous  les  éléments  nécessaires  pour  com- 
prendre Y  Histoire  de  la  Race  et  pour  marquer  le  Rang  qu'elle 
occupe  dans  le  monde.  C'est  comme  la  Synthèse  des  différents 
classements  que  la  détermination  de  chaque  trait  observé  nous 
aura  fournis,  la  conclusion  suprême  de  l'œuvre  monographique. 

Je  demande  pardon  à  mes  lecteurs  du  raccourci  exagéré  que 


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l'kcole  hf.  la  science  sociale.  i()5 

j'ai  dii  employer  pour  mettre  sous  leurs  yeux,  avec  un  minimum 
de  commentaires,  la  simple  indication  des  vingt-cinq  grandes 
classes  de  faits  sociaux  qui  composent  la  classification.  Cha- 
cune de  ces  vingt-cinq  classes  est  subdivisée  elle-même  avec  un 
grand  détail  qui  aboutit,  en  fin  de  compte,  à  un  total  de  quatre 
cents  termes  environ  pour  l'ensemble  de  la  classification.  Un 
des  professeurs  de  notre  École,  M.  Robert  Pinot,  expose  chaque 
année  devant  un  public  d'élèves  d'élite  la  signification  de  ces 
termes,  leur  enchaînement  scientifique  et  tout  le  mécanisme 
de  ce  merveilleux  instrument.  11  m'est  impossible  même  d'énu- 
mérer  ici,  dans  les  étroites  limites  d'un  article,  tous  les  éléments 
que  l'analyse  sociale  est  ainsi  mise  à  même  de  dégager  par  l'ob- 
servation monographique.  J'espère  cependant  que  les  grandes 
divisions  de  ce  vaste  cadre,  où  rien  n'est  laissé  à  la  fantaisie  ou 
au  hasard,  où  chaque  terme  est,  pour  ainsi  dire,  appelé  à  sa 
place  par  un  enchaînement  visible,  donneront  à  ceux  qui  me 
liront  l'impression  d'un  réel  progrès  scientifique  sur  les  budgets 
de  famille  accompagnés  de  commentaires  qui  furent  la  forme 
première  de  la  monographie. 

Grâce  à  ses  procédés  d'analyse  plus  parfaits,  la  méthode  nou- 
velle permet  plus  de  souplesse  dans  l'exposition  des  faits  observés. 
La  classification  guide  le  monographe  assez  sûrement  dans  ses 
recherches  pour  se  dispenser  de  le  guider  dans  sa  rédaction.  C'est 
encore  un  avantage  important  sur  l'ancien  cadre  du  budget  ex- 
pliqué et  commenté. 

Jamais  il  n'est  entré  dans  la  tête  de  M.  de  Tourville  que  toute 
étude  sociale  devait  commencer  par  la  description  du  Lieu,  puis 
de  continuer  dans  un  ordre  invariable ,  par  celle  du  Travail ,  de 
la  Propi'iété,  etc.  Au  contraire,  toutes  les  monographies  publiées 
dans  les  Ouvriers  des  Deux  Mondes  se  divisent  exactement  en  un 
même  nombre  de  paragraphes,  intitulés  de  la  même  manière,  se 
suivant  d'après  une  règle  fixée  d'avance.  Il  en  résulte  une  mono- 
tonie déplorable.  C'est  un  grave  inconvénient,  car  on  écrit  géné- 
ralement pour  être  lu,  et  si  on  décourage  le  lecteur,  on  manque 
forcément  son  but;  mais  il  y  a  un  inconvénient  beaucoup  plus 
grave  encore,  c'est  que  cette  uniformité  de  plan  dispense  le  mo- 


166  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

nographe  de  voir  la  société  qu'il  décrit.  Il  lui  est  loisible  de 
noter  à  la  suite  les  uns  des  autres  les  éléments  d'information 
qu'il  a  recueillis,  sans  en  découvrir  et  sans  en  montrer  le  lien, 
sans  savoir  quels  sont  ceux  qui  ont  une  importance  réelle  et  ceux 
qui  tiennent  une  place  secondaire ,  sans  comprendre  ce  qui  fait 
la  force  et  la  faiblesse  du  milieu  observé,  sans  mettre  le  doigt  sur 
le  grand  ressort  qui  actionne  tout  le  reste,  qui  détermine  et  ca- 
ractérise le  mouvement  général  de  la  société.  Le  monographe 
de  l'ancien  système  peut  n'être  qu'un  manœuvre ,  déchargeant 
dans  une  suite  de  cases  déterminées  les  brouettées  de  matériaux 
qu'on  lui  a  commandé  d'y  placer;  le  monographe  de  la  nouvelle 
École  sera  incapable  de  mettre  son  travail  sur  pied  s'il  ne  voit 
pas  la  scène  à  faire,  s'il  n'a  pas  pénétré  la  raison  d'être  des  faits 
relevés  par  lui.  La  nomenclature  nous  sert  pour  y  voir  clair; 
quand  elle  nous  a  rendu  ce  service,  nous  devons  ensuite  prouver 
que  nous  y  voyons  clair  en  exposant  nos  observations  d'après  la 
manière  dont  nous  les  voyons. 

Une  comparaison  fera  mieux  saisir  la  différence  des  deux  mé- 
thodes. Supposez  que  l'on  vous  ait  chargé  de  décrire  les  monu- 
ments historiques  de  Paris  ;  vous  ferez  sagement,  si  vous  voulez 
vous  rendre  un  compte  exact  de  leur  construction,  de  guider  votre 
enquête  par  un  plan  rationnel,  par  exemple  d'examiner  d'abord 
les  fondations  de  l'édifice ,  les  précautions  prises  pour  en  assurer 
la  solidité,  puis  de  remonter  ensuite  jusqu'à  ses  parties  supé- 
rieures en  notant  la  manière  dont  le  gros  œuvre  a  été  exécuté; 
vous  inscrirez  soigneusement  sur  votre  carnet  la  nature  des  ma- 
tériaux employés  tant  dans  les  murailles  que  dans  la  charpente, 
le  genre  de  mortier  qui  a  aggloméré  les  pierres,  les  procédés 
d'assemblage  qui  unissent  les  bois,  puis  vous  passerez  à  l'examen 
de  la  décoration  intérieure,  etc.  Voilà  le  travail  qu'il  vous  faudra 
faire,  mais  allez-vous  l'imposer  à  votre  lecteur?  Non  certes.  Si 
vous  avez  compris  votre  édifice ,  vous  saurez  pourquoi  tel  ou  tel 
détail  d'architecture  s'y  trouve,  vous  ferez  la  part  de  la  destina- 
tion, de  l'époque,  des  ressources  locales.  Si  vous  décrivez  une 
église,  vous  commencerez  par  me  le  dire;  de  même  si  c'est  un 
théâtre,  un  palais,  un  ouvrage  de  défense,  une  maison  particu- 


l'école  de  la  science  sociale.  167 

lièrc,  et  selon  les  cas,  vous  in'expli(|uercz  qu'elles  étaient,  à  l'é- 
poque où  l'édifice  a  été  construit,  les  habitudes  religieuses,  quel 
public  fréquentait  le  théâtre,  comment  vivaient  les  souverains, 
où  en  étaient  l'art  et  les  conditions  de  la  guerre ,  comment  on 
comprenait  la  vie  de  famille.  En  effet,  c'est  en  vue  de  cela  que  le 
monument  a  été  bâti ,  c'est  à  cela  qu'il  doit  son  existence  et  sa 
physionomie;  c'est  le  fait  à  mettre  en  lumière  et  autour  duquel 
tous  les  autres  détails  de  votre  étude  viennent  se  grouper.  Si  vous 
n'arrivez  pas  à  vous  rendre  maître  de  votre  sujet  pour  découvrir 
le  fait  capital  qui  domine  tous  les  autres,  vous  ne  m'intéresserez 
que  si  je  suis  maçon  ou  architecte. 

De  même,  une  société  est  construite  en  raison  de  la  formation 
antérieure  et  des  nécessités  présentes  de  ceux  qui  en  font  partie  ; 
c'est  à  cela  qu'elle  doit  son  existence  et  sa  physionomie  ;  c'est  le 
fait  à  mettre  en  lumière  et  autour  duquel  tous  les  détails  d'une 
étude  sociale  viennent  se  grouper;  si  vous  ne  dégagez  pas  ce  fait 
capital,  vous  ne  m'intéresserez  que  si  je  suis  statisticien  ou  écono- 
miste de  profession. 

Mais,  si  elle  laisse  à  l'exposition  toute  sa  liberté  d'allures,  la 
classification  la  guide  d'une  façon  très  précieuse  en  permettant 
de  saisir  promptement  tous  les  aboutissants  d'un  fait  donné  et 
de  déterminer  son  intérêt. 

Avec  elle ,  il  devient  facile  de  suivre  cette  règle  primordiale  de 
l'observation  et  de  l'exposition,  savoir  qu'aucun  phénomène  ne 
doit  être  présenté  sans  qu'on  en  montre  la  portée.  La  plupart  du 
temps ,  il  influe  sur  plusieurs  éléments ,  mais  il  en  est  un  sur 
lequel  son  influence  est  plus  importante  ;  c'est  celui-là  qu'il  faut 
dégager;  puis  viennent  les  éléments  secondaires,  chacun  en  leur 
rang.  En  déterminant  ainsi  la  portée  de  chaque  fait  observé,  on 
fixe  tout  naturellement  la  place  qu'il  occupe  dans  l'ensemble. 
Cette  place  n'est  pas  la  même  dans  tous  les  cas.  Par  exemple,  si 
vous  décrivez  une  famille  de  pasteurs  nomades,  vous  verrez  bien 
vite  que  toute  leur  existence  est  dominée  par  le  Lieu.  Ils  subissent 
toutes  les  conditions  de  climat,  de  faune  et  de  flore  complète- 
ment, S()ns  rien  modifier  par  le  travail  de  la  culture,  sans  se  dé- 
fendre contre  les  intempéries  par  d'ingénieux  systèmes  de  cons- 


168  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

traction ,  de  cliaiiÛage,  etc.  Vous  aurez  plus  à  insister  sur  les 
productionsspontanées  du  sol  dont  ils  vivent,  que  si  vous  étudiiez 
une  famille  d'ouvriers  parisiens,  et  vous  saurez  quel  développe- 
ment vous  devez  donner  à  votre  description  par  l'intérêt  même 
que  Tctude  vous  révélera.  Ainsi  votre  observation  se  présentera 
au  puIdHc  dans  un  ordre  rigoureusement  scientifique,  puisque  cet 
ordre  sera  déterminé  par  les  résultats  de  l'analyse ,  mais  cet 
ordre  sera  spécial  à  votive  sujet ,  non  général  et  uniforme. 

Cette  manière  de  procéder  exige  du  monographe  un  travail 
personnel  considérable,  qui  le  conduit  à  une  vue  pénétrante  de 
la  société.  Elle  a  aussi  Favantage  d'intéresser  le  lecteur  et  de 
l'initier  à  la  méthode  ;  de  lui  montrer  constamment  les  rapports 
de  cause  à  effet,  au  lieu  de  lui  mettre  sous  les  yeux  une  énunié- 
ration  de  faits;  elle  fait  son  éducation. 

Dans  la  plupart  des  monographies  de  l'ancien  type,  on  débute 
par  cette  phrase.  «  La  famille  observée  habite  par  tels  degrés  de 
latitude  et  de  longitude  ».  Eh  bien,  je  vous  le  demande,  qu'est- 
ce  que  cela  dit  à  la  plupart  des  lecteurs?  peu  de  chose  assuré- 
ment. Qu'est-ce  que  cela  dit  même  à  beaucoup  de  monographes? 
Et  si  cela  leur  fournit  une  indication  sociale,  pourquoi  n'ont-ils 
pas  le  soin  de  la  divulguer  au  public?  Par  elle-même,  cette  cons- 
tatation matérielle  est  de  la  Géographie  pure  ;  elle  ne  devient  de 
la  Science  sociale  que  si  vous  m'en  montrez  l'intérêt ,  si ,  par 
exemple,  vous  m'expliquez  que  nous  nous  trouvons  au-dessus  de 
la  limite  de  la  végétation  forestière,  ou  sous  l'action  d'un  grand 
courant  atmosphérique  qui  va  influer  sur  les  productions  du  sol, 
ou  sous  un  climat  tropical,  que  sais-je  encore?  Certes,  ce  n'est 
pas  chose  indifférente  au  point  de  vue  social  que  de  vivre  à 
l'Equateur  ou  au  Pôle,  mais  encore  faut-il  qu'on  me  dise  quelle 
action  va  exercer  la  situation  donnée  ;  il  faut  aussi  qu'on  me  le 
dise  à  l'endroit  où  cela  m'intéresse,  par  exemple,  quand  je  ren- 
contrerai un  phénomène  modifié  par  cette  situation  ;  sans  cela, 
que  m'importe ,  à  moi  que  votre  observation  ait  lieu  par  kW  de 
latitude   Nord? 

L'œuvre  accomplie  par  M.  de  Tourville  aboutit,  en  résumé, 
d'une  part,  à  une  analyse  plus  complète,  à  des  classements  plus 


l'école  de  la  science  soclvle.  169 

féconds  ;  d'autre  part,  à  une  exposition  à  la  fois  plus  scientifique 
et  plus  intéressante. 

Mais  le  nouvel  instrument  exige ,  nous  l'avons  dit ,  de  la  part 
de  celui  qui  s'en  sert ,  un  travail  plus  personnel ,  un  effort  plus 
intense.  C'était  une  première  raison  pour  qu'il  eût  des  ennemis. 

En  second  lieu,  il  conduit  à  des  résultats  nouveaux  :  ceux  des 
disciples  de  Le  Play  qui  voyaient  en  lui,  non  le  fondateur  d'une 
méthode  à  développer,  mais  le  champion  d'un  certain  nombre 
d'idées,  ne  pouvaient  pas  adopter  sans  méfiance  un  procédé  des- 
tiné à  modifier  certaines  de  leurs  opinions. 

Telle  fut  la  vraie  cause  de  la  séparation  entre  l'ancienne  et  la 
nouvelle  école. 

Je  voudrais  maintenant  montrer  au  public  américain ,  par  un 
exemple  tiré  des  États-Unis  eux-mêmes,  le  progrès  amené  dans  la 
connaissance  des  sociétés  par  l'adoption  de  la  méthode  nouvelle. 

Le  Play  avait  essayé  de  déterminer,  dans  certaines  catégories 
de  faits  sociaux,  une  foule  déclassements  partiels.  C'est  ainsi  qu'il 
avait  exposé,  dans  la  Réforme  sociale  en  France^  les  deux  types 
principaux  de  la  propriété;  tî^ois  type^  dans  les  régimes  de  suc- 
cession; troh  types  principaux  dans  la  famille;  deux  classes  de 
petits  propriétaires;  quatre  sortes  de  grands  ateliers;  les  deux 
formes  de  l'Association  ;  les  deux  sortes  de  communautés  ;  les  six 
Catégories  de  corporations,  etc.. 

Mais  son  instrument  d'analyse  n'était  pas  assez  exact,  ni  assez 
complet,  pour  lui  permettre  de  coordonner  ensemble  les  espèces 
ainsi  déterminées,  de  sorte  qu'il  manquait  précisément  à  ses  clas- 
sements la  vérification,  le  contrôle  scientifique,  qu'il  avait  cru 
trouver  dans  la  balance  des  budgets  :  une  société  décomposée 
par  ces  difiérents  procédés  de  classement  ne  se  retrouvait  pas  en- 
tière quand  on  les  ajoutait  les  uns  aux  autres. 

Il  résulta  de  cette  imperfection  de  l'analyse  et  de  cette  série 
incomplète  et  non  contrôlée  de  classements  que  plusieurs  espèces 
déterminées  par  Le  Play  se  trouvèrent  faussement  définies.  Les 
caractères  auxquels  il  s'était  attaché  n'étaient  pas  les  caractères 
déterminants . 


470  LA    SCIEINCE    SOCIALE. 

Par  exemple,  il  avait  distingué  trois  types  de  familles,  la  fa- 
mille patriarcale^  la  famille-souche  et  \di  famille  instable,  d'après 
le  système  de  transmission  auquel  elles  avaient  recours  à  chaque 
génération  pour  la  disposition  de  leurs  biens,  au  lieu  de  les  dis- 
tinguer par  l'éducation  qu'elles  donnaient  à  leurs  enfants,  ce  qui 
est  leur  fonction  essentielle. 

Et  l'effet  de  cette  erreur  n'était  pas  purement  spéculatif. 

Le  Play  avait  vanté  l'organisation  familiale  des  Anglo-Saxons 
parce  qu'elle  comporte  la  liberté  testamentaire,  la  transmission 
intégrale  du  domaine  familial,  caractéristiques  pour  lui  de  la  fa- 
mille-souche; par  suite ,  il  appliquait  faussement  les  qualités  de 
la  famille-souche  à  tous  les  types  où  la  transmission  intégrale  du 
domaine  avait  lieu,  confondant  ainsi  sous  une  même  dénomina- 
tion et  dans  une  même  louange  des  espèces  de  familles  beaucoup 
moins  vigoureuses  les  unes  que  les  autres.  Il  fut  ainsi  conduit  à 
attribuer  la  même  valeur  aux  émigrants  basques  ou  auvergnats 
qui  n'ont  jamais  fondé  une  seule  colonie  où  que  ce  soit,  et  aux  émi- 
grants Scandinaves  et  anglais  qui  ont  joué  un  rôle  si  considé- 
rable dans  la  Constitution  sociale  de  l'Europe  occidentale  et  du 
Nouveau  Monde.  D'autre  part^  il  ne  reconnaissait  plus  la  famille- 
souche  là  où,  sous  l'empire  de  certaines  circonstances,  elle  ne 
pratique  pas  la  transmission  intégrale.  C'est  ainsi  qu'il  fut  amené 
à  prédire  la  décadence  prochaine  de  l'Angleterre  et  à  juger  très 
faussement  les  États-Unis  d'Amérique. 

Pour  lui,  la  force  de  l'Angleterre  était  dans  son  attachement  à 
certaines  formes  qui  paraissent  aujourd'hui  menacées;  il  s'alar- 
mait de  leur  disparition  probable,  sans  s'npercevoir  que  les  qua- 
lités sociales  qu'il  avait  justement  louées  dans  sa  constitution 
étaient  indépendantes  des  formes  sous  lesquelles  il  les  avait  ob- 
servées, qu'elles  tenaient  non  pas  à  tel  système  de  transmission, 
à  tel  régime  politique,  mais  aux  aptitudes  développées  chez  les 
jeunes  gens  par  cet  ensemble  de  faits  qui  constitue  l'éducation. 

Vis-à-vis  des  États-Unis,  son  erreur  fut  plus  marquée  encore. 
Là,  la  famille-souche  était  complètement  méconnaissable  pour 
lui.  Plus  de  transmission  intégrale  du  domaine  ou  de  l'industrie. 
L'Américain,  qui,  la  plupart  du  temps,  change  de  métier  plusieurs 


l'école  de  la  science  sociale.  171 

fois  dans  sa  vie,  ne  peut  pas  avoir  un  vif  souci  de  sauvegarder  à 
la  génération  qui  le  suivra  une  situation  que  lui-même  abandon- 
nerait probablement  s'il  vivait.  Cela  tient  aux  circonstances 
mêmes  au  milieu  desquelles  il  se  trouve,  à  l'abondance  du  sol 
disponible,  à  la  multitude  des  occasions  favorables  qu'il  rencon- 
tre. Il  résulte  de  là  une  certaine  instabilité  matérielle,  marque 
d'une  société  qui  se  forme,  non  d'une  société  qui  décline;  mais  Le 
Play,  s'attachant  aux  systèmes  de  transmission  pour  déterminer 
les  espèces  de  familles ,  englobait  dans  une  même  réprobation  la 
famille  américaine ,  où  personne  ne  continue  l'œuvre  paternelle 
parce  que  chacun  a  su  se  créer  une  vie  indépendante,  et  la  fa- 
mille instable  où  personne  ne  continue  l'œuvre  paternelle  parce 
que  chacun  compte  pour  vivre  sur  un  lambeau  de  son  patri- 
moine. 

Trompé  par  cette  fausse  apparence,  influencé  de  plus  par  le 
spectacle  des  graves  désordres  politiques  dont  la  vie  publique 
est  le  théâtre  dans  l'Union  Américaine,  Le  Play  jugeait  les  États- 
Unis  avec  une  grande  sévérité  et,  je  ne  crains  pas  de  le  dire,  avec 
une  réelle  injustice. 

Dans  la  lettre-préface  publiée  par  lui  en  tête  de  l'ouvrage  de 
M.  Claudio  Jannet  sur  les  États-Unis  contemporains^  il  insiste  à 
plusieurs  reprises  sur  la  décadence  morale  de  V  Union,  et  il  lui 
prédit  un  abaissement  prochain,  si  elle  ne  revient  pas  à  de  meil- 
leures pratiques. 

Je  n'ai  pas  besoin  de  faire  remarquer  à  des  Américains  ce  que 
ces  prévisions  avaient  d'erroné.  Ayant  eu,  il  y  a  trois  ans,  l'oc- 
casion de  faire  aux  États-Unis  un  voyage  d'études  sociales,  j'en 
suis  revenu  avec  une  conviction  directement  opposée  à  celle-là. 
Si  j'ai  eu  souvent  à  constater  de  graves  lacunes  et  des  désordres 
certains,  l'impression  reçue  de  ces  causes  de  faiblesse  a  toujours 
été  plus  que  contrebalancée  chez  moi  par  le  sentiment  profond 
de  l'énergie,  de  la  vitalité  de  la  famille  américaine,  parla  ma- 
nière merveilleuse  dont  elle  répond  à  son  but,  en  fournissant  à  la 
nation  un  constant  apport  de  jeunes  gens  capables  de  faire  leur 
chemin  eux-mêmes,  de  conquérir  leur  place  au  soleil. 

Et  tandis  que  l'observation  me  révélait  à  chaque  instant  des 


172  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

preuves  évidentes  de  force  dans  la  nation  et  dans  la  famille,  la 
Science  sociale  me  guidait  dans  la  recherche  des  phénomènes  ca- 
ractéristiques dont  j'avais  hesoin  pour  éclairer  ma  marche,  sans 
l'entraver  jamais  parle  classement  inexact  qui  avait  causé  l'illu- 
sion de  Le  Play. 

D'autres  ohservations  poursuivies  à  l'aide  de  la  méthode  nou- 
velle en  différents  pays  nous  amenèrent  ainsi  bientôt  à  substituer 
à  la  classification  établie  par  Le  Play  une  classification  nouvelle, 
basée  non  plus  sur  la  transmission  des  Biens  mais  sur  F  aptitude 
des  enfants  à  la  véritable  indépendance .  D'après  cette  classifica- 
tion, la  famille  américaine  prend  place  tout  naturellement  dans 
le  type  le  plus  énergique  où  les  faits  observés  marquent  son  rang. 
J'ai  cité  ce  trait  pour  indiquer  au  public  américain  la  portée 
pratique  d'un  classement  plus  juste  et  d'une  analyse  plus  exacte 
sur  les  études  sociales;  mais  ce  n'est  là  qu'un  exemple  destiné  à 
ouvrir  les  yeux  des  amis  de  la  Science  sociale  sur  l'importance 
du  développement  donné  par  M.  de  Tourville  à  la  méthode  fon- 
dée par  Le  Play. 

Il  importe  aussi  de  remarquer  que  les  modifications  apportées 
aux  conclusions,  ou  aux  classements  de  Le  Play,  par  l'usage  de 
l'observation,  sont  le  plus  bel  hommage  qu'on  puisse  rendre  à  sa 
mémoire. 

Le  Play  a  voulu  trouver  une  boussole  pour  se  reconnaître  dans 
l'étude  des  sociétés.  Nous  n'avons  qu'une  ambition,  celle  de  per- 
fectionner son  instrument  par  \e  procédé  qui  l'a  aidé  à  le  décou- 
vrir. 

Une  pareille  tâche  ne  se  conçoit  pas  sans  les  accidents,  les 
naufrages  individuels  qui  sont  la  part  de  la  faiblesse  humaine. 
Nous  ne  nous  étonnerons  donc  pas  de  nous  tromper,  et  la  cons- 
tatation de  nos  erreurs  n'ébranlera  en  rien  notre  foi  dans  la  mé- 
thode. Nous  aurons  même  la  consolation  de  penser  qu'une  fausse 
hypothèse  démontrée  telle  est  un  acheminement  vers  la  vérité , 
qu'on  peut  rendre  service  à  la  vérité  en  se  méprenant  de  bonne 
foi ,  et  qu'ainsi  tout  effort  loyal  guidé  par  la  science  aboutit  direc- 
tement ou  indirectement  à  un  résultat  utile. 

C'est  pourquoi  nous  souhaitons  de  voir  tous  les  esprits  sincères 


L  ECOLE    llE    LA    SCIENCE    SOCIALE. 


IT.i 


et  éclaires  coopérer  à  l'œuvre  que  nous  avons  entreprise  d'étu- 
dier méthodiquement  les  faits  sociaux.  Cette  œuvre  est  immense, 
elle  nous  échappe ,  elle  dépasse  de  beaucoup  nos  forces ,  notre 
temps,  nos  connaissances  personnelles  ;  nous  ne  pouvons  donc 
pas  songer  à  être  les  gardiens  jaloux  d'un  procédé,  à  exploiter  un 
brevet;  nous  convions,  au  contraire,  tous  ceux  qui  ont  le  souci 
de  la  vérité  à  unir  leurs  efforts  aux  nôtres. 


i 


Paul  de  RousiERS. 


13 


EN  ITALIE. 


IV. 

DE   ROME  A  NAPLES  (1). 

I. 

Pourrais-je  quitter  Rome  sans  parler  des  arts,  bien  que  j'aie 
déjà  effleuré  ce  sujet  à  propos  de  Florence? 

Une  chose  frappe  tout  d'abord  l'esprit  :  tandis  que  la  patrie  du 
Dante  était  si  féconde  en  génies,  les  États  de  l'Église  n'en  pro- 
duisaient pas.  Quels  sont,  en  effet,  les  grands  artistes  de  la  Renais- 
sance? Les  premiers  en  date  sont  Nicolas  et  Andréa  de  Pise  (1), 
toscans  par  conséquent,  qui  naquirent  au  treizième  siècle.  Puis 
Cimabué  (2),  Arnolfo  de  Cambio  (3),  Giotto  (4),  le  peintre  d'Assise 
etderArenadePadoue,tous  trois  florentins,  de  même  que  Taddeo 
Gaddi  (5).  Orcagna  (6),  Stefano  Fiorentin.  Voici  maintenant 
les  Siennois  :  Guido  Sanese,  Sincoue  di  Martino  (7),  Duccio  (8), 
Jacopo  délia  Quercia  (9),  Pietro  et  Antonio  Lorenzetti),  le  pre- 
mier, auteur  probable  du  Triomphe  de  la  Mort  au  Campo  Santo 
de  Pise.  Le  quinzième  siècle  commence  :  c'est  le  siècle  de  Ghi- 
berti  (10),  le  scultpeur  fameux  des  portes  du  Raptistère,  «  dignes 
de  fermer  le  Paradis  »  ;  de  Rrunelleschi  (11),  l'architecte  de  la 

(1)  Voir  les  précédents  articles  dans  les  livraisons  de  novembre  et  décembre  1893 
et  janvier  1894. 

(1)  (P-1278)  et  (?-1349).  —  (2)  (1240-1302).  —  (3)  (1240-1311).  —  (4)  (1276-1337).  — 
(5)  (1300-1366).  —  (6)  (1308-1368).  —(7)  (1283-1344).  —  (8)  (1285-1382).  —  (9)  (1374- 
1438).  —  (10)  (1318-1455).  —  (11)  (1379-1446). 


KN    ITALIE.  173 

coupole  de  Santa  Maria  del  Fiorc,  de  Donatcllo  (1),  de  Fra  An- 
g-elico  (2),  de  Fra  Benedetto,  d'Andréa  del  Gastagno  (3),  de 
Paolo  Uccello  (V),  l'inventeur  de  la  perspective  en  peinture;  de 
Masaccio  (5),  dont  les  fresques  du  Carminé  servirent  de  premier 
modèle  à  Michel-Ange;  d'Alberti  (6),  appelé  à  Rome  par  Nico- 
las V  et  à  Rimini  par  Sigismond  Malatesta  pour  y  élever  le 
temple  de  San  Francesco;  de  Lorenzo  Monaco,  de  Fra  Filippo 
Lippi  (7),  de  Benozzo  Gozzoli  (8),  le  disciple  de  l'Ang-elico; 
d'Antonio  et  de  Bernardino  Rosellino  (9)  ;  de  Luca  délia  Rob- 
bia  (10)  et  de  son  neveu  Andréa  (11);  de  Mino  et  d'Andréa  de 
Fiesole  (12);  d'Antonio  et  de  Pieso  Pallaiaolo  (13)  ;  de  Ghirlan- 
daio  (U);  de  Sandro  Botticelli  (15);  de  l'Albertinelli  (16)  et 
de  Lorenzo  di  Credi  (17).  Ce  sont  tous  des  Toscans  ainsi  que 
Antonio  di  San  Gallo  (18),  Sodoma  (19),  Fra  Bartolommeo  (20), 
Léonard  de  Vinci  (21).  Andréa  delSarto  (22),  Luca  Signorelli  (23) 
et  Benvenuto  Cellini  (2i),  Raphaël  (25)  et  Michel- Ange  (26), 
enfin,  étudièrent  à  Florence  avant  de  peindre  à  Rome  les  Cham- 
bres et  la  Sixtine . 

Tous  les  artistes  de  la  Renaissance  viennent  de  défiler  devant 
nous  :  le  Pérugin,  Francia,  Jules  Romain,  le  Primatice  man- 
quent seuls;  ce  sont  les  seuls,  en  effet,  qui  ne  soient  pas  toscans. 
L'école  vénitienne  aussi  est  restée  à  l'écart  ;  mais  Venise  est  dans 
l'Italie  un  monde  à  part,  qui  n'eut  sa  Renaissance  qu'un  demi- 
siècle  après  le  règ-ne  de  Laurent  le  Magnifique. 

De  cette  longue  et  complète  énumération  il  ressort  que  l'Agro 
Romano  était  aussi  infertile  en  grands  hommes  qu'en  moissons. 
Nous  saisissons  donc  bien  quelle  est,  à  ce  point  de  vue,  la  diffé- 
rence importante  entre  Rome  et  Florence. 

Trois  éléments,  nous  l'avons  indiqué,  sont  nécessaires  pour 
favoriser  le  développement  de  l'art  :  la  vie  urbaine,  la  richesse, 


(1)  (1386-1466).  —  (2)  (1387-1455).  —  (3)  (1390-1457).  —  (4)  (1397-1475).  —  (5) 
(1401-1428).  —  (6)  (1405-1472).  —  (7)  (1412-1469).  —  (8)  (1420-1497).  —  (9;  (1427- 
1478).— (10)  (1400-1482).— (11)  (1435-1528). —(12)  (1431-1481). —(13)  (1429-1498).— 
(14)  (1449-1494).  —  (15)  (1446-1510).  —  (16)  (1474-1515).  —  (17)  (1459-1537).  —  (18) 
(1445-1516).  —  (19)  (1480-1549).  —  (20)  (1475-1517).  —  (21)  (1452-1519).  —(22)  (1487- 
1531).  —  (23)  (1441-1523).  —  (24)  (1500-1572).  —  (25)  (1483-1520).  —  (26)  (1475- 
1564). 


176  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

l'existence  d'une  classe  douée  de  loisirs.  (>es  trois  éléments,  dont 
le  dernier  fit  défaut  à  Gènes,  se  rencontrèrent  à  Rome  aussi  bien 
qu'à  Florence.  Mais,  à  Florence  ils  étaient  le  fruit  naturel  du 
commerce  et  ce  fruit  mûrit  plus  tôt,  parce  que  la  cause  de  la 
prospérité  était  plus  ancienne.  A  Rome,  au  contraire,  la  richesse 
et  l'oisiveté  ont  une  origine  factice  et  plus  récente  ;  elles  aug- 
mentent à  mesure  que  le  pouvoir  temporel  grandit.  Les  Médicis 
étaient  déjà  tout-puissants  alors  que  l'Église  sortait  à  peine  du 
grand  schisme  d'Occident.  Rome,  en  effet,  n'était  pas  un  centre 
commercial;  elle  ne  prit  quelque  importance  que  très  tard,  quand 
la  papauté  s'y  fixa  définitivement.  C'est  alors  que  les  papes  et 
les  cardinaux,  instruits  et  riches,  imitèrent  naturellement  les 
princes  des  autres  États.  Comme  il  n'y  avait,  dans  le  Patrimoine 
de  Saint-Pierre,  ni  marchands,  ni  parvenus,  le  luxe  y  était  in- 
connu :  pourtant,  pas  la  moindre  de  ces  boutiques  d'orfèvres,  si 
nombreuses  à  Florence  et  où  se  sont  formés  les  artistes  qui  pas- 
sèrent ensuite  au  service  des  souverains  pontifes.  Au  moment 
même  où  Florence  déclinait,  au  point  de  vue  commercial,  par 
suite  de  la  prise  de  Constantinople  et  de  la  découverte  de  l'Amé- 
rique, Rome  s'élevait  rapidement,  parce  que  ces  événements  ne 
l'atteignaient  pas;  les  aumônes  de  la  catholicité  affluaient  dans 
les  caisses  pontificales,  tandis  que  Laurent  le  Magnifique  faisait 
banqueroute.  Les  papes,  hommes  de  goût  et  riches  de  l'or  des 
fidèles,  attiraient  peintres,  sculpteurs,  architectes,  mosaïstes,  cise- 
leurs, orfèvres,  par  leurs  libéralités  et  leurs  bonnes  grâces. 
Voilà  pourquoi  Rome  finit  par  éclipser  Florence  et  par  recueillir 
dans  son  sein  Raphaël,  Michel-Ange,  Cellini  et  tant  d'autres  gé- 
nies qu'elle  n'avait  point  enfantés. 

Elle  n'était  que  la  ville  du  pape  et  rien  de  plus;  aussi  res- 
sent-elle chaque  coup  qui  frappe  la  papauté,  comme  si  c'était 
elle-même  qui  le  reçût  :  tant  que  la  Curie  fut  à  Avignon,  Rome 
n'était  plus  que  l'ombre  d'elle-même.  Les  Colonna  et  les  Orsini 
ravageaient  tout,  ville  et  campagne;  les  brigands  infestaient 
les  rues  et  les  routes;  bref,  la  ruine  était  complète.  Avec  Gré- 
goire XI  (1377),  l'espérance  revient.  Le  gouvernement  n'est  pas 
encore  assez  fort  pour  maintenir  l'ordre;  mais,  après  la  dépo- 


I 


EN    ITALIE.  177 

sitioD  de  Jean  XXUl  et  l'électiou  de  iMartia  V,  le  pouvoir  apos- 
tolique est  remis  à  des  mains  plus  fermes  et,  sous  Nicolas  V  (1), 
la  Renaissance  prend  définitivement  possession  de  la  Ville  Éter- 
nelle :  le  rôle  que  les  Princes-Marchands  jouaient  à  Florence  sera 
joué  ici  par  les  Princes  de  l'Église.  Comme  les  Romains  ont 
toujours  beaucoup  aimé  la  pompe,  les  beaux  dehors  et  le  luxe, 
l'opinion  publique  soutenait  les  papes  qui  construisaient  des 
églises  et  donnaient  au  culte  un  grand  éclat  extérieur.  Déjà  le 
Florentin  Ghiberti  avait  ciselé  une  tiare  magnifique  pour  Mar- 
tin V  (1417-1431),  qui  avait  des  mœurs  simples  et  une  table 
frugale.  Eugène  IV  (1431-1449),  son  successeur,  menait  chez 
lui  une  existence  austère;  dans  les  cérémonies  publiques  il  dé- 
ployait, au  contraire,  un  grand  faste.  Nicolas  V,  le  protecteur  de 
Bernardo  Rosellino  et  de  l'Alberti,  donne  aux  beaux-arts  une 
nouvelle  impulsion.  En  1458,  Éneas  Sylvius  Piccolomini  succède 
à  Calixte  IIl;  il  continue  dignement  l'œuvre  de  Nicolas  (2).  Paul  II 
(1464-1471)  ne  déroge  pas  à  la  tradition.  «  Comme  les  empe- 
reurs romains,  il  gouvernait  le  peuple  et  s'en  faisait  aimer  en 
lui  assurant  du  pain  par  la  création  de  greniers  d'abondance 
et  en  lui  prodiguant  les  spectacles.  »  C'est  bien  là  un  trait  ty- 
pique du  gouvernement  romain  ;  aussi  ne  nous  étonnons-nous 
pas  de  la  manière  dont  fut  accueilli  Adrien  VI  d'Utrecht,  élu 
à  la  mort  de  Léon  X  (1522).  Ce  rural  Hollandais  ne  compre- 
nait rien  à  la  société  romaine;  on  l'appelait  le  «  Barbare  »  et 
on  ne  lui  épargnait  aucune  moquerie,  aucune  humiliation.  Con- 
duit au  Vatican,  il  jeta  à  peine  un  regard  distrait  au  Laocoon,, 
«  cette  idole  »,  se  logea  au  dernier  étage,  et  réduisit  à  dix  le 
nombre  de  ses  palefreniers;  Léon  X  en  avait  cent.  Aussi,  chacun 
le  fuyait-il  comme  s'il  eût  été  jettatore;  de  mémoire  d'Italien, 
on  n'avait  pas  souvenance  d'un  pape  pareil;  plusieurs  fois  on 
chercha  à  l'assassiner  ;  avant  d'avoir  seulement  régné  deux  ans^ 


(1)  (1449-1454). 

(2)  «  Le  jour  de  son  élection,  sa  maison  fut  pillée  et  saccagée  par  le  peuple  qui  en 
arracha  jusqu'aux  marbres  pour  les  emporter  ».  C'était  un  usage  assez  fréquent  de 
mettre  à  sac  les  demeures  des  nouveaux  élus  en  signe  de  réjouissance  ;  l'importance 
de  cette  coutume  au  point  de  vue  de  l'origine  de  la  race  n'échappera  à  personne. 


178  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

il  mourut  au  milieu  de  la  joie  universelle.  »  Les  Romains  or- 
nèrent d'une  couronne  de  lauriers  la  porte  de  son  médecin  avec 
cette  inscription  :  «  Au  libérateur  de  l'Italie  »  (1).  Un  Médicis, 
Clément  VII,  le  remplaça  (1523). 

Qui  ignore  maintenant  pourquoi  Rome  fut  la  rivale  de  Flo- 
rence? Elle  ne  demandait  que  du  pain  et  des  représentations 
comme  aux  temps  de  Néron.  Les  pontifes,  issus  de  familles  ur- 
baines, affinés  dans  leurs  goûts,  amis  de  la  science,  des  let- 
tres et  des  aris,  avaient  à  leur  disposition  les  ressources  presque 
inépuisables  de  la  Catholicité  ;  que  fallait-il  de  plus  pour  que  la 
renommée  artistique  de  Rome  surpassât  celle  de  toutes  les 
autres  principautés?  Les  prodigalités,  d'ailleurs,  n'étaient-elles 
point  toutes  en  l'honneur  de  Dieu?  C'étaient  des  mitres  et  des 
tiares  qui  brillaient  sur  la  tête  des  représentants  de  la  Divinité; 
c'étaient  des  chapes  fdées  d'or  et  d'argent,  étincelantes  de  pier- 
reries, dont  les  hauts  dignitaires  de  l'Église  étaient  revêtus;  la 
cire  sainte  des  cierges  brûlait  dans  des  chandeliers  finement 
ciselés  ;  les  tapisseries  les  plus  rares  ornaient  les  maisons  et  les 
palais,  quand,  précédé  de  longues  processions  de  moines  et  de 
prêtres,  le  Saint-Sacrement  parcourait  les  rues.  Un  jour  Michel- 
Ange  peignait  les  Prophètes  à  la  Sixtine  et  le  .lugement  Dernier; 
le  lendemain,  il  sculptait  le  Christ  que  l'on  admire  aujourd'hui 
à  Sainte-Marie  de  la  Minerve.  Raphaël  décorait  les  Loges  des 
scènes  les  plus  célèbres  de  l'Ancien  et  du  Nouveau  Testament. 
Les  Madones,  les  Résurrections,  les  Dépositions,  les  Crucifie- 
ments, les  Pietà,  les  Madeleine,  les  saint  .lean,  les  martyrs  ins- 
piraient le  ciseau  et  le  pinceau  des  plus  illustres  artistes.  Pein- 
ture, sculpture,  architecture,  mosaïque,  orfèvrerie,  musique, 
littérature,  servaient  à  la  plus  grande  gloire  de  la  religion, 
tandis  que  le  Laocoon,  l'Apollon  du  Relvédère,  le  Discobole,  l'Anti- 
nous étaient  transportés  au  Vatican.  Au  Palazzo  Massimo  enfin,  l'in- 
vention du  Guttenberg  avait  trouvé  asile  (1V56)  et  les  Cardinaux 
y  «  remplissaient  les    fonctions  de   correcteurs  d'imprimerie  ». 

Une  conclusion  s'impose  tout  d'abord  :  c'est  que  si  l'Eglise  et 

(1)  Zeller,  Jtalie  et  Jtenaissance. 


EN    ITALIE.  179 

la  Renaissance  se  sont  trouvées  nnies  l'une  à  l'autre,  le  génie 
du  Christianisme  n'y  a  été  pour  rien,  contrairement  à  ce  qu'a 
soutenu  Chateaubriand,  qui  jugeait  en  poète;  la  véritable  cause 
de  ce  fait  est  le  milieu  même  où  la  papauté  était  établie.  Sans 
doute,  on  peut  prétendre  que  l'idéal  chrétien  est  supérieur  à 
l'idéal  païen  ;  mais  c'est  exagérer  que  d'attribuer  au  Christia- 
nisme la  Renaissance  :  il  n'en  fut  que  l'objet  et  non  la  cause.  Les 
papes  protégèrent  les  artistes,   et  c'était  tout  à  leur  avantage; 
l'Évangile  est  complètement  étranger  à  cet  événement;  la  vérité 
est  qu'il  n'y  avait  de  vie  tolérable  pour  un  pape  qu'à  ce  prix. 
Tout  le  poussait  à  agir  ainsi,  aussi  bien  son  goût  personnel  que 
l'opinion  publique  :  les  Romains  savaient  gré  à  qui  leur  offrait 
de  superbes  spectacles  religieux,  processions,  offices  solennels, 
fêtes;  ils  éprouvaient  de  la  sorte  un  vif  plaisir  ici-bas,  tout  en 
gagnant    des   indulgences   pour    l'éternité.    Les   aumônes    des 
fidèles,  les  revenus  du  Trésor  de  Saint-Pierre  passaient  en  grande 
partie  à  ces  dépenses  de  luxe.  Le  superflu  était  le  nécessaire; 
peu  importait  que,  d'autre  part,  on  s'assassinât  dans  les  rues 
et  qu'on  pillât  les  maisons  des  nobles.  «  En  152-2,  une  bande  de 
brigands   occupait    le   monte  Jordano   sous   la    protection  des 
Orsini.  Les  ambassadeurs  et  les  cardinaux  se  gardaient  avec  des 
gens   armés   dans   leurs    palais  )>.    Deux    bandits,    surnommés 
Pater  Noster  et  Ave  Maria ,  avaient  commis  cent  seize  meurtres 
quand  ils  furent  enfin  arrêtés  et  exécutés.  Pendant  que  ces  in- 
téressants personnages  opéraient,  Léon  X  prodiguait  des  aumônes 
et  des  réjouissances  à  ses  sujets,  des  récompenses  à  ses  illustres 
protégés;  «  affable  et  libéral,  il  était  toujours  accompagné  d'un 
serviteur    avec  une  bourse  pleine  pour  faire    des  largesses   ». 
CJic  buona  persona!  Quelle  bonne  personne,  disait-on,   en  se 
courbant  sur  son  passage  pour  recevoir  sa  bénédiction.  «  Quand 
il  mourut,  il  laissait  huit  cent  mille  ducats  de  dettes  et  Adrien  VI 
dut  payer  les  frais  de  ses  funérailles  (1)  ». 

Aussi  bien  dans  les  temps  antérieurs  que  dans  le  temps  actuel  (2) , 
nous  n'avons  pas  découvert  chez  la  population  de  Rome  le  moin- 

(1)  Zeller,  Ilalie  et  Renaissance. 

(2)  Voir  l'article  précédent. 


180  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

dre  indice  sérieux  d'initiative  privée.  C'est  toujours  l'État  qui  se 
charge  de  tout  (1)  :  autrefois  pourtant,  riche  de  l'argent  de  la 
chrétienté,  il  menait  à  bien  ses  entreprises  ;  aujourd'hui,  réduit 
aux  seules  ressources  nationales,  il  échoue  piteusement  :  plus 
de  familles  papales,  partant  plus  de  riches  seigneurs  pour  entre- 
tenir cette  longue  suite  de  clients,  depuis  les  plus  humbles 
serviteurs  jusqu'aux  plus  illustres  rejetons  de  l'humanité;  plus 
de  pèlerins  nombreux  et  généreux,  partant  plus  de  libéralités  : 
en  revanche,  des  impôts  écrasants,  indispensables  pour  entretenir 
une  armée  de  fonctionnaires  et  de  soldats,  pour  embellir  les 
villes,  pour  payer  k  ô  %  les  intérêts  d'emprunts  considérables, 
pour  subvenir  enfin  à  toutes  les  dépenses  que  nécessite  le  bon 
fonctionnement  d'une  machine  aussi  compliquée  et  aussi  coûteuse 
qu'un  État  centralisé  à  l'excès.  Les  partis  se  renvoient  les  uns  aux 
autres  la  responsabilité  de  ce  lamentable  résultat;  les  républi- 
cains prétendent  que  c'est  la  faute  de  la  royauté;  les  royalistes, 
que  c'est  la  faute  des  prêtres  ;  les  prêtres ,  que  les  seuls  cou- 
pables sont  les  francs-maçons.  En  attendant  que  l'avenir  leur 
montre  qui  a  raison,  ou  plutôt  leur  prouve  que  tous  ont  tort,  les 
pièces  d'or  n'existent  plus  que  chez  les  banquiers,  l'argent  a 
cpmplètement  disparu  à  son  tour,  et  maintenant,  les  sous  eux- 
mêmes  font  prime  :  le  change  est  à  13  %.  Les  Romains,  dit-on, 
ne  veulent  plus  de  leur  ancien  gouvernement;  mais  alors  ne 
serait-il  point  sage  de  se  mettre  au  plus  vite  en  mesure  de  ne  pas 
souffrir  de  celui-ci?  Ce  serait  facile  :  l'Italie  est  riche  en  terre 
cultivable,  elle  a  de  grandes  plaines,  de  beaux  fleuves,  de  bons 
ports  naturels,  des  ruines;  rien  ne  lui  manque;  que  l'on  tire 
donc  parti  de  toutes  ces  ressources  I  Pourquoi  dès  lors  la  situation 
ne  serait-elle  point  prospère  comme  partout  où  l'on  travaille? 
«  Huit  milHons  d'hectares  sur  vingt-neuf  sont  incultes  et  l'on  pro- 
duit sur  une  superficie  plus  grande  que  la  moitié  de  la  France, 
trois  milliards  de  valeur  de  denrées  agricoles  lorsque  la  France 
en  produit  onze  milliards  (2).  »  Encore  la  vallée  du  Pô  aug- 

(1)  «  Sixte  IV  disposades  grands  fours  pour  réchauffer  les  pauvres  gens  qui  venaient 
s'y  nourrir  de  reliefs.  »  (Cli.  Blanc,  Histoire  de.  la  Renaissance. } 

(2)  L'hectare  de  terre  produit  en  moyenne  1 1  hectolitres  de  froment  en  Italie,  f)  en 


I 


EN    ITALIK,  181 

iiieiite-t-elle  beaucoup  cette  moyenne  :  la  campagne  romaine 
est  presque  tout  entière  en  friche.  Les  luttes  des  barons  romains 
entre  eux  et  avec  le  Saint-Siège  l'ont  réduite,  au  moyen  âge,  à 
n'être  plus  qu'un  vaste  désert  infesté'par  la  malaria.  Je  n'ai  vu 
qu'en  deux  endroits  de  cet  immense  horizon  refi'ort  de  l'homme 
tenter  de  rendre  à  la  culture  ces  terrains  autrefois  fertiles; 
près  d'Ostie,  la  société  de  la  boniiication  de  l'Agro-Romano,  qui 
a  reçu  des  secours  officiels,  travaille  à  assainir  ces  marécages  pes- 
tilentiels; à  l'abbaye  des  Trois  Fontaines,  des  Trappistes,  fran- 
çais pour  la  plupart,  ont  planté  un  bois  d'eucalyptus,  à  l'abri 
duquel  ils  peuvent  maintenant  cultiver.  Partout  ailleurs  ce  n'est, 
autour  de  Rome,  qu'une  immense  solitude  peuplée  seulement  de 
tombeaux  et  d'aqueducs  en  ruine;  point  d'autre  trace  humaine 
que  quelques  huttes  pointues  où  dorment,  la  nuit,  des  ber- 
gers; ceux-ci,  moyennant  un  maigre  salaire,  gardent  les  trou- 
peaux des  propriétaires  de  la  ville.  Ni  agricole,  ni  commer- 
çante, ni  industrielle,  Rome  était  une  cité  où  tout  le  monde 
vivait  de  charité,  depuis  le  Pape  jusqu'au  dernier  des  lazza- 
roni.  Le  flot  d'or  a  été  tari  dans  sa  source  même.  Bien  que  les 
fils  renient  leurs  pères,  ils  leur  ressemblent  pourtant  beau- 
coup, mais  ils  ne  laisseront  pas  comme  eux  un  souvenir  im- 
périssable ;  car  c'est  surtout  de  leurs  défauts  qu'ils  ont  hé- 
rité. 

C'est  ainsi  que  se  commet  à  Rome  un  nombre  incalculable  de 
meurtres  et  pour  les  motifs  les  plus  futiles;  sur  ce  point  les 
mœurs  ne  s'améliorent  pas,  il  n'est  pas  de  «  popolano  »  qui 
n'ait  son  couteau  dans  sa  poche  et  qui  ne  soit  toujours  prêt  à 
en  user.  Ceux  qui  ne  tuent  pas  se  délectent  au  moins  en  lisant  le 
Messaggero ,  journal  dont  la  spécialité  est  de  tenir  le  public 
au  courant  de  tous  les  crimes.  Souvent  il  y  a,  dans  un  numéro, 
jusqu'à  dix  ou  quinze  rixes  sanglantes,  racontées  avec  tous  les 
détails  désirables;  on  n'oublie  pas,  particulièrement,  d'indiquer 
le  nombre  de  jours  que  l'on  estime  nécessaires  pour  la  guérison 
de  la  blessure,   quand  elle  est  guérissable.  Les  rédacteurs  ont 

France,  26  en  Angleterre.  —  Les  paysans  qui  traînent  la  charrue  toute  la  journée  ga- 
gnent 50,  35,  17  centimes.  (Merlino,  L'Italie  [telle  qu'elle  est.) 


183  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

d'aiJleurs  soin  de  compléter  rintérêt  déjà  très  grand  de  cette 
chronique,  en  y  entremêlant  d'autres  anecdotes  sur  des  scandales 
vrais  ou  faux.  De  la  politique  étrangère,  il  n'en  est  jamais  question; 
de  finances,  de  littérature,  de  science  ou  de  tout  autre  sujet  un 
peu  sérieux,  on  ne  s'en  soucie  pas  :  il  n'y  a  même  pas  la  cote  des 
valeurs  de  bourse;  et  l'insuffisance  des  renseignements  de  cette 
gazette  n'a  d'égal  que  l'acharnement  avec  lequel  on  s'imprègne 
l'intelligence  de  cette  prose  malsaine;  il  n'est  pas,  en  effet,  de 
feuille  plus  répandue  dans  Rome  :  toute  la  plèbe  en  fait  ses 
délices  et  elle  est  achetée  également  par  des  gens  instruits  et  de 
condition  élevée.  A  défaut  des  gladiateurs  qui  ne  rougissent  plus 
le  sable  du  Colisée,  on  accepte  ces  récits  comme  une  compen- 
sation. Ce  penchant  à  la  violence,  cette  soif  du  sang  est  plus  vive 
à  Rome  qu'en  aucune  autre  contrée  de  l'Italie;  ce  qui  ne  veut 
point  dire  cjue  les  meurtres  soient  inconnus  à  Gênes  ou  en  Tos- 
cane; ils  sont  seulement  plus  rares.  Les  criminels  condamnés 
parles  cours  d'assises  étaient,  en  1886,  dans  la  proportion  de  1  ;^, 
pour  le  Piémont,  la  Lombardie,  la  Vénétie  et  la  Toscane;  de  2  X, 
pour  la  Ligurie,  la  Marche,  l'Ombrie  et  les  Fouilles;  de  3  ;i^ , 
pour  les  AJîruzzes,  la  Gampanie,  la  Rasilicate  et  la  Sardaigne;  de 
4  et  5  9^,  pour  la  Sicile,  la  Galabre  et  le  Latium  (1). 

Le  tempérament  italien  est  tellement  fougueux,  que  l'on  a 
interdit  de  jouer  à  la  tnora.  Rien  ne  parait  plus  inoffensif  que 
ce  jeu;  jugez-en  plutôt  :  les  deux  partenaires  sont  l'un  en  face 
de  l'autre  et  prononcent  un  des  cinq  premiers  nombres  en 
même  temps  qu'ils  en  marquent  un  autre  avec  leurs  doigts.  L'un 
dit  trois,  l'autre  quatre  ;  le  premier  ouvre  cinq  de  ces  doigts,  le 
second  deux.  Eh  bien,  ce  jeu  si  peu  passionnant  en  apparence, 
se  termine  le  plus  souvent  par  des  coups  de  couteau.  Ge  mépris 
de  la  vie  d'autriii  ne  date  pas  d'aujourd'hui.  Sans  remonter 
aux  tueries  de  l'amphithéâtre,  il  suffit  de  consulter  l'histoire  de 
toutes  les  villes  italiennes.  A  Milan,  Barnabo  Visconti  avait,  pour 
épouvanter  ses  ennemis,  inventé  un  supplice  qui  durait  quarante 
et  un  jours  (2).  Le  pape  lança  l'excommunication  contre  Barnabo; 

(1)  statistique  judiciaire  pénale  pour  l'année  1886. 

(2)  Artaud,  rilalie. 


EN   ITALIK.  183 

celui-ci  obligea  les  deux  légats  à  manger  les  bulles  avec  les 
sceaux  de  plomb  et  la  cire  qui  les  attachait.  A  Rome,  César  Borgia 
avait  assassiné  son  frère,  rarchevéque  de  Valence;  un  batelier 
de  la  Ripetta  avait  vu,  dans  la  nuit  du  14  au  15  juin,  deux 
h  ommes  masqués  saisir  le  cadavre  par  les  extrémités,  le  ba- 
lancer et  le  jeter  dans  le  Tibre.  «  Interrogé  pourquoi  il  n'avait 
point  parlé,  il  répondit  qu'ayant  vu  se  renouveler  cent  fois  les 
mêmes  faits  il  n'avait  pas  cru  qu'on  dût  s'inquiéter  plus  de  celui-ci 
qu'on  ne  l'avait  fait  des  autres  »  (1). 

Un  jour,  c'est  Benvenuto  Cellini  qui  rencontre  son  ennemi 
Pompeo  dans  la  rue;  il  le  poignarde  à  deux  reprises;  Pompeo 
tombe  mort  au  milieu  des  siens;  puis  Cellini  se  retire  tranquil- 
lement, réfléchissant  où  il  allait  se  réfugier  :  ce  n'était  du  reste 
pas  son  coup  d'essai;  déjà  il  avait  été  contraint  de  fuir  de  Sienne 
et  de  Florence  pour  échapper  à  la  vengeance  des  familles  de 
ceux  qu'il  avait  tués.  Princes  et  peuples  italiens  ontj  rivalisé  de 
cruauté.  La  populace  de  Gênes  et  l'aristocratique  Conseil  des 
Dix  de  Venise  ont  eu  les  mêmes  pratiques  sanguinaires.  Les  Ma- 
latesta  de  Rimini  ne  le  cèdent  en  rien  aux  seigneurs  de  Milan. 
La  France  elle-même  ne  résista  pas  à  l'introduction  de  ces  mœurs, 
quand  les  Italiens  apparurent  à  la  cour  d'Henri  IL  C'est  donc 
bien  là  un  trait  social  à  relever. 


IL 


L'aisance  et  la  désinvolture  des  petites  gens  à  l'égard  de  leurs 
supérieurs  est  également  digne  de  remarque  :  quel  contraste  avec 
la  timididé  et  la  balourdise  de  nos  paysans!  C'est  évidemment 
là  un  résultat  delà  vie  urbaine  et  de  l'origine  communautaire. 
Us  ne  sont  pas  effarouchés  le  moins  du  monde  d'être  en  présence 
des  grands  ;  les  grands  eux-mêmes  s'adressent  à  leurs  supérieurs 
comme  des  pères  à  leurs  fils;  le  tutoiement  est  très  ordinaire. 
Voyez  un  peu  sur  quel  ton  familier  Cellini  s'entretient  avec  Clé- 
Ci)  Zeller,  Italie  et  Renaissance. 


184  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

nient  VII.  —  Clément  VII  lui  avait  commandé  un  calice;  Cellini 
lui  montra  le  modèle,  et  comme  le  pape  en  était  satisfait,  l'artiste 
demande  l'office  du  Plomb,  alors  vacant.  «  L'office  du  Plomb, 
lui  répondit  le  pape,  rapporte  plus  de  huit  cents  écus,  de  sorte 
que  si  je  te  le  donnais,  tu  passerais  ton  temps  à  te  gratter  le 
corps,  et  tu  négligerais  ton  grand  talent,  ce  dont  j'aurais  beau- 
coup de  chagrin.  —  Je  repris  que  les  chattes  de  bonne  race 
chassent  d'autant  mieux  les  oiseaux  qu'elles  sont  plus  grasses  et 
plus  replètes  :  que,  de  même,  les  gens  de  bien,  qui  sont  naturelle- 
ment portés  à  la  vertu,  mettent  d'autant  plus  d'ardeur  à  déployer 
leurs  qualités,  qu'ils  sont  abondamment  pourvus.  Je  ne  parle 
pas  ainsi  pour  forcer  la  main  à  Votre  Sainteté  ;  mais  Votre  Sain- 
teté fera  bien  de  donner  l'office  qu'elle  me  refuse  à  quelque 
homme  vertueux  qui  le  mérite  et  non  à  quelque  ignorant  qui 
s'appliquerait  seulement  à  se  gratter  le  corps,  comme  dit  Votre 
Sainteté.  —  Et  lui  ayant  tiré  ma  révérence,  je  partis  furieux.  » 

Une  autre  fois  Clément  VII  tout  irrité  s'écrie  :  «  Tu  ne  tiens 
compte  de  personne  et  je  prends  Dieu  à  témoin  que  si  ce  n'était 
par  crainte  du  scandale  je  te  ferais  jeter  toi  et  ton  œuvre  par 
cette  fenêtre.  Moi,  voyant  que  le  pape  devenait  une  aussi  mé- 
chante bête,  je  lui  demandai  la  permission  de  me  retirer.  —  Et 
lui,  élevant  la  voix  ;  Viens  ici,  que  dis-tu?  —  Je  songeai  d'abord 
à  me  sauver  et  à  descendre  les  escaliers  quatre  à  quatre  ;  mais 
me  ravisant,  je  me  mis  à  ses  genoux  et  comme  il  ne  cessait  de 
crier,  je  criai  moi-même  plus  fort  que  lui  (1).  » 

Nous  sommes  loin  de  la  cour  de  Louis  XIV.  Inférieurs  et  supé- 
rieurs se  sentent  égaux.  —  «Ton  langage  me  plaît,  dit  Paul  III 
au  même  Benvenuto,  mais  tu  te  troubleras  devant  l'Empereur 
Charles-Quint.  Alors  je  répondis  que  je  parlerais  à  l'empereur 
avec  encore  plus  d'assurance  ;  que  l'Empereur  était  vêtu  comme 
moi,  que  c'était  un  homme  comme  moi  ;  et  que,  du  moment  que  je 
m'adressais  sans  émotion  à  Sa  Sainteté,  le  représentant  de  Dieu, 
revêtu  de  vêtements  sacrés,  la  tête  ceinte  du  trirègne  et  d'une 
couronne  de  cheveux  blancs,  je  ne  saurais  trembler  devant  un 

(1)  Vila  di  Benvenuto  Cellini. 


EN    ITALIE. 


185 


simple  empereur.  —  Va,  mon  Benvenuto,  exclama  le  pape,  tu 
es  un  brave  jeune  homme  (1).  » 

En  outre,  les  gens  les  plus  ordinaires  ont  une  finesse  innée 
qui  les  préserve,  quand  la  fortune  les  élève,  des  vices  des  par- 
venus. Je  ne  citerai  d'autre  exemple  que  celui  de  ces  nombreux 
Souverains  Pontifes,  qui,  nés  dans  les  classes  les  moins  aristocra- 
tiques de  la  société,  furent,  une  fois  assis  sur  le  trône  de  saint 
Pierre,  les  hommes  les  plus  éclairés  et  les  mieux  élevés  de  leur 
temps.  Nicolas  V  était  le  fils  d'un  chirurgien  de  Sarzane  :  c'est 
lui  qui  protégea  Alberti  ;  Paul  II  avait  été  commis  de  magasin 
à  Venise  :  c'est  lui  «  qui  offrit  à  la  ville  de  Toulouse,  en  échange 
d'un  camée  célèbre,  de  lui  faire  bâtir  un  pont  sur  la  Garonne  »  (2)  ; 
Sixte  IV  était  le  fils  d'un  pécheur  :  c'est  lui  qui  appela  à  Rome 
Signorelli,  Pérugin,  Botticelli  et  Ghirlandajo.  Le  grand  Jules  II 
enfin,  né  dans  une  petite  ferme  d'Arbizuola  «  passa  les  premières 
années  de  sa  vie  à  conduire  à  Savone  les  provisions  de  la  ferme, 
bien  ou  mal  accueilli  au  retour  suivant  qu'il  faisait  un  bon  ou 
un  mauvais  marché  (3),  » 

Rien  ne  saurait  mieux  montrer  quel  est  l'esprit  de  diplomatie 
des  Italiens  que  le  récit  de  l'expédition  de  Charles  VIII;  celui-ci 
s'entendait  «  si  peu  aux  choses  publiques,  dit  un  ambassadeur 
vénitien,  que  ce  m'est  une  honte  de  le  dire  ».  A  la  descente  des 
Alpes,  ces  braves  gens  de  Français  sont  d'abord  fêtés  magnifi- 
quement à  Turin.  Les  rues  étaient  décorées  de  lapis  et,  le  soir, 
le  Roi  «  dansa  et  balla  courtoisement  avec  les  dames  ».  A  Pise, 
même  entrée  triomphale;  à  Florence,  c'est  avec  «  les  corps  des 
saints,  les  précieuses  reliques,  la  croix  et  les  bannières  »  qu'on 
se  précipite  au-devant  du  «  bon  seigneur  vertueux  et  plaisant  »  ; 
à  Sienne,  même  accueil  (4).  Alexandre  VI  comprenant  que  les 
choses  tournaient  mal  pour  son  allié  le  roi  de  Naples,  l'aban- 
donne et  envoie  des  cardinaux  pour  féliciter  Charles  VIII.  Celui- 
ci  est  admis  au  Vatican    et   obtient  d'Alexandre  beaucoup    de 


(1)  Vità  di  B.  Cellini. 

(2)  Zeller,  Italie  et  Renaissance. 

(3)  Ch.  Blanc,  Histoire  de  la  Renaissance  artistique  en  Italie, 

(4)  Zeller,  ouv,  cité.  '■     '■ 


186  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

promesses,  «  la  Rose  d'or  comme  témoignage  de  faveur  spé- 
ciale et  sa  bénédiction  ».  Tout  joyeux,  Charles  écrit  que  le  Va- 
tican est  «  un  très  beau  logis,  et  aussi  bien  accoutré  de  toutes 
choses  que  palais  ni  château  qu'il  vit  jamais  ».  Quant  à  ses  gens 
d'armes,  ils  écoutaient  bouche  bée  les  sornettes  que  leur  racon- 
taient les  Romains,  tantôt  c'était  «  l'histoire  de  l'empereur 
Romulus  dont  la  statue  était  tombée  le  jour  où  dans  son  palais 
la  Vierge  Mère  avait  enfanté  »  ,  tantôt  c'était  «  celle  du  Colysée , 
ce  temple  du  soleil  que  le  pape  saint  Sylvestre  avait  com- 
mandé de  détruire  pour  en  éloigner  les  pèlerins,  et  où  se  trou- 
vait autrefois  la  statue  de  Phœbus,  dont  on  voyait  encore  la 
tète  et  les  mains,  attribuées  à  Samson,  à  Saint-Jean  de  La- 
tran  (1)  ». 

Charles  VIII  et  son  armée,  ébahis,  partirent  pour  Naples. 
César  Borgia  les  accompagnait  «  suivi  de  douze  fourgons  »  : 
il  en  avait  ouvert  un  avec  ostentation,  parce  qu'il  «  était  plein 
de  vaisselle  d'or  et  d'argent;  ce  fut  le  seul  avec  lequel  il  dis- 
parut un  matin  ». 

Mais  Capoue  ouvre  ses  portes  et  les  Français,  de  plus  en  plus 
ravis,  entrent  dans  Naples  soulevée  contre  Ferdinand.  Charles  ne 
se  tient  plus  de  joie.  «  La  beauté  des  lieux  et  des  jardins,  di- 
sait-il, est  si  bien  appropriée  en  toutes  sortes  de  plaisances 
mondaines  qu'il  n'y  faille  qu'Adam  et  Eve  pour  en  faire  un 
paradis.  »  Or,  il  advint  que  les  Français  furent  tellement  ma- 
ladroits que  les  Napolitains  se  tournèrent  contre  eux.  «  Il  ne 
leur  semblait  pas  que  les  Italiens  fussent  des  hommes...  Au 
regard  des  Italiennes,  on  leur  faisait  bien  encore  d'autres  re- 
proches et,  au  demeurant,  il  en  était  bien  quelque  chose  »  (2). 
La  place  n'étant  plus  tenable,  on  dut  penser  au  retour  qui  s'ef- 
fectua au  milieu  de  mille  déboires.  Charles  s'aperçut  enfin  que 
les  Italiens  se  moquaient  de  lui  et  de  son  armée;  mais  il  se 
rendit  compte  que,  si  les  Français  n'étaient  pas  aussi  fins,  au 
moins  étaient-ils  braves  :  «  Ils  sont  (les  Italiens)  dix  fois  autant 
que  nous,  s'écria-t-il,  mais  nous  valons  mieux  qu'eux  »;  et  at- 

(1)  Zeller,  ouv.  cité. 

(2)  Philippe  de  Comines. 


i:n  ITALIE.  487 

taquant  courageusement  les  troupes  de  la  Ligue,  il  les  tailla  en 
pièce  au  pied  des  Apennins;  puis,  victorieux,  s'achemina  vers 
la  France.  Ainsi  finit  cette  excursion  militaire  que  les  F'rançais 
loyaux,  chevalcrescjues,  francs  et  un  peu  naïfs  firent  chez  les 
Italiens  à  l'esprit  aiguisé,  fourbe  et  diplomatique. 

Rien  en  effet  ne  coûte  moins  à  ces  derniers  que  de  changer 
d'avis;  et,  sans  leur  attribuer  à  tous  le  jugement  de  Machiavel 
sur  Alexandre  VI  :  Non  fu  mai  uomo  che  cou  maggiori  giu- 
ramenti  affermasse  umi  cosa,  e  che  V osservasse  meno  (1),  on 
reconnaît  assez  généralement  que  la  franchise  n'est  pas  leur 
qualité  maîtresse.  Nos  compatriotes,  me  disait-on  un  jour,  vous 
prodigueront  les  plus  belles  promesses  ;  mais,  quand  vous  leur 
en  demanderez  l'exécution  :  «  Moi,  vous  répoudront-ils,  Caro 
Signore,  je  vous  aurais  promis  des  choses  semblables  I  cela  n'est 
pas  possible,  vous  ne  m'avez  pas  compris!  » 

Chacun  se  souvient  encore  de  la  réception  de  l'escadre  fran- 
çaise à  Gênes,  en  septembre  1892  :  nos  marins  étaient  l'objet 
de  mille  prévenances.  Le  roi  et  la  reine  donnèrent  eux-mêmes 
l'exemple  de  la  plus  grande  courtoisie  à  l'égard  de  l'amiral 
Rieunier,  pour  ne  point  être  débordés  par  l'enthousiasme  po- 
pulaire et  pour  éviter  de  troubler  la  Triplice.  Six  mois  ne  s'é- 
taient pas  écoulés,  que  l'Empereur  d'Allemagne  était  accueilli 
à  Rome  comme  jamais  empereur  ne  le  fut  :  peut-être  m'objec- 
terez-vous  que  Gênes  et  Rome  peuvent  avoir  des  sympathies 
opposées;  mais  est-ce  qu'en  France  cela  ne  semblerait  pas 
étrange  que  Paris  acclamât  le  Tzar  après  que  Lyon  ou  Marseille 
auraient  acclamé  Guillaume  ou  Humbert?  En  Italie,  ces  ovations 
ne  tirent  pas  à  conséquence.  Les  Italiens  aiment  les  démonstra- 
tions extérieures.  Un  parent,  un  ami  part-il  un  voyage,  toute 
la  famille  l'accompagne  jusqu'à  la  gare;  on  l'aide  à  monter  en 
wagon,  on  l'embrasse;  on  lui  exprime,  de  mille  manières  ten- 
dres, la  tristesse  de  la  séparation  ;  mais  le  train  n'est  pas  plus  tôt 
parti  que  la  gaieté  a  vite  repris  le  dessus  ;  et,  à  moins  que  le 


(1)  «  Jamais  homme  n'affirma  une  chose  avec  de  plus  grands  sei  menls  et  ne  tint 
moins  sa  promesse.  » 


188  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

voyageur  ne  rentre  un  jour,  il  n'entendra  jamais  plus  parler 
de  ses  amis  (l). 

Deux  camarades  d'enfance  sont  séparés;  Tun  demeure  à  Rome, 
l'autre  va  s  établir  à  Paris;  au  bout  de  quelques  mois,  celui-ci 
envoie  ses  compliments  à  la  sœur  de  son  camarade  de  Rome, 
à  propos  d'un  anniversaire.  «  Il  ne  doit  guère  s'amuser  à  Paris, 
dit  le  frère,  sans  quoi  il  n'aurait  pas  pensé  à  t'adresser  ses  féli- 
citations. »  Et  cette  réflexion  parut  toute  simple.  Ne  nous  éton- 
nons pas  que,  depuis  trente  ans,  les  Italiens  aient  oublié  Magenta 
et  Solférino. 

Enfin,  il  leur  faut  des  fêtes.  Il  y  a  quelques  années,  elles 
étaient  encore  innombrables;  le  nouveau  gouvernement  en  a 
réduit  le  nombre  :  puiscju'il  y  en  a  peu  en  France ,  pense-t-il ,  et 
que  la  France  est  une  grande  nation,  faisons  comme  elle,  nous 
qui  aimons  faire  grand  ;  c'est  le  même  raisonnement  que  pour  la 
constitution  imitée  de  l'Angleterre.  Ils  prennent  facilement  l'habit 
pour  le  moine  en  dépit  du  proverbe  :  et  ils  s'imaginent  qu'en  se 
composant  un  extérieur  convenable,  le  reste  viendra  par  sur- 
croit :  peut-être  aussi  un  sentiment  d'hostilité  au  catholicisme 
n'est-il  pas  étranger  à  cette  suppression  officielle  :  mais ,  malgré 
ces  ordres  gouvernementaux,  la  population  continue  à  fêter  les 
saints  proscrits.  La  Saint-Jean  est  une  des  plus  célèbres;  autrefois 
tout  Rome  courait  à  la  place  San  Giovanni  pour  y  passer  gaie- 
ment la  nuit,  en  dansant,  mangeant  et  chantant;  on  évitait  ainsi 
d'être  envoûté  par  les  «  streghes  »  sortes  de  mauvais  génies  qui 
après  le  coucher  du  soleil,  erraient  dans  les  rues  et  jetaient  «  le 
mauvais  œil  »  sur  les  personnes  qu'ils  rencontraient.  Encore  au- 
jourd'hui cet  usage  subsiste.  Deux  mille  ans  de  christianisme 
n'ont  pas  réussi  à  supprimer  complètement  les  Racchanales  an- 


(1)  «  B...,  adressé  aune  famille  (anglaise),  fait  visite;  il  est  en  train  de  causer  avec 
la  maîtresse  de  la  maison;  arrive  le  mari,  qui  le  voit  dès  la  porte,  traverse  le  salon 
en  silence,  et,  les  yeux  tournés  ailleurs,  s'asseoit,  et  au  bout  d'une  minute  lui  dit, 
sans  remuer  un  muscle  du  visage  :  «  Content  de  vous  voir,  Monsieur  ».  Rien  de 
plus.  Après  cinq  autres  minutes,  il  prend  un  journal  et  lit  :  ce  n'est  pas  mécon- 
tentement, il  est  hospitalier  et  bienveillant.  »  Notes  sur  l'Angleterre.  Taine.  — 
L'accueil  anglais,  ainsi  que  l'on  en  jugera  par  cette  note,  est  bien  différent  de  l'ac- 
cueil italien. 


1 


EN   ITALIE.  189 

tiques,  qui  revivent  dans  les  réjouissances  des  jours  gras.  Les 
carnavals  de  Venise,  de  Florence,  de  Rome,  de  Naples  ne  sont-ils 
point  connus  du  monde  entier?  Ils  sont  maintenant  bien  déchus; 
mais  pourtant,  au  mardi  gras,  le  Corso,  une  fois  le  soir  venu, 
est  envahi  par  une  foule  de  gens  qui  retournent  leurs  habits  à 
l'envers  et  s'évertuent  à  souffler  les  petites  chandelles  que  chacun 
tient  à  la  main. 

De  toutes  les  observations  précédentes,  je  doute  que  mes  lec- 
teurs français  dégagent  une  conclusion  favorable  aux  Italiens  : 
les  défauts  de  ce  peuple  nous  sont  tellement  antipathiques  que 
nous  sommes  enclins  à  lui  refuser  même  toute  vertu  :  cependant, 
s'ils  sont  ainsi,  la  faute  en  est  moins  à  eux-mêmes  qu'aux  condi- 
tions dans  lesquelles  la  race  s'est  formée  ;  les  sociétés  humaines, 
en  effet,  obéissent  à  des  lois  fatales  comme  les  phénomènes  de  la 
nature.  Cette  constatation  ne  supprime  pas  la  liberté;  elle  l'é- 
claire,  au  contraire,  en  permettant  à  l'homme  de  se  placer  dans 
des  conditions  différentes,  s'il  veut  aboutir  à  d'autres  résultats. 


m. 


Par  un  beau  matin  de  printemps,  je  suis  allé  à  Frascati. 

Quand  du  haut  de  quelque  terrasse  l'on  domine  toute  la  plaine 
romaine,  l'œil  ne  découvre  pas  le  moindre  village  :  Rome  seule  I 
c'est  là  que  toute  la  population  s'est  réfugiée.  Frascati  reproduit 
le  même  spectacle  :  l'espace  désert  qui  l'entoure  est  moins  vaste  ; 
au  lieu  d'herbes  incultes ,  ce  sont  des  oliviers  et  des  vignes;  mais 
il  n'y  a  pas,  dans  la  campagne,  le  plus  petit  hameau  :  toutes  les 
maisons  sont  groupées  autour  des  villas  des  princes  Aldobrandini, 
Torlonia,  Piccolomini,  et  les  cultivateurs  partent  de  là  chaque 
jour  pour  gagner  leurs  champs  souvent  distants  de  plusieurs 
kilomètres;  au  crépuscule,  ils  reviennent  en  chantant.  Rocca  di 
Papa,  nid  d'aigle  accroché  sur  la  pente  d'un  mont,  Grotta  Ferra  ta, 
tassée  au  pied  des  murs  de  sa  vieille  abbaye  crénelée,  fondée  par 
rhégoumène  grec  saint  Nil,  ont  un  aspect  absolument  semblable 
à  Frascati.  Castel  Gandolfo,  sur  le  bord  du  lac  d'Albano,  abrite 

T.    XVII.  14 


190  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

ses  blanches  habitations  à  l'ombre  du  château  du  pape  ;  et ,  des 
hauteurs  où  serpente  la  superbe  avenue  de  chênes  verts  qui  con- 
duit de  Gandolfo  à  Albano ,  on  contemple  au-dessous  de  soi  la 
maremme  basse  et  unie  où  paissent  des  troupeaux  de  bœufs  à 
longues  cornes.  Du  côté  de  la  montagne,  Ariccia,  Genzano, 
Civita  Lavinia,  Nemi ,  aux  maisons  serrées  les  unes  contre  les 
autres,  tachent  la  verdure  de  points  clairs.  Tout  le  Latium  est 
ainsi  ;  là-bas,  c'est  Tivoli ,  perché  au  sommet  du  rocher  d'où  tom- 
bent les  célèbres  cascades  ;  puis ,  Monticelli,  La  Colonna ,  Saiit- 
Angelo ,  Monte  Porzio,  isolés  sur  des  mamelons  au-dessus  de  la 
vaste  solitude. 

Je  fis  aussi  une  excursion  à  Fiumicino,  village  malsain  aux 
bouches  du  Tibre,  et  à  Ostie  où  mourut  sainte  Monique.  Ce  port, 
dont  les  ruines  immenses  rappellent  la  prospérité  disparue,  était 
autrefois  peuplé  de  cent  mille  habitants;  il  n'y  a  plus  là  aujour- 
d'hui qu'un  misérable  village,  propriété  des  Chigi;  nous  sommes 
ici  à  quelques  kilomètres  de  Rome  et  je  n'ai  déjeuné  dans  une 
pauvre  auberge  qu'avec  des  anchois  et  des  œufs.  A  Rome  môme, 
un  gargotier  de  la  porte  Saint-Sébastien  n'a  pu  me  procurer  un 
peu  de  viande,  un  jour  que  je  m'étais  attardé  dans  ces  quartiers 
désolés.  Une  autre  fois,  j'étais  à  Cervetri,  où  d'anciens  tom- 
beaux étrusques  attirent  les  touristes;  là,  je  dus  me  contenter 
d'un  repas  aussi  maigre  et  c'est  pour  ainsi  dire  par  grâce  que  je 
trouvai  à  coucher.  A  Ladispoli  où  le  prince  Odescalchi  a  un 
château,  à  Porto  d'Anzio  où  le  prince  Borghèse  a  une  splendide 
villa,  la  situation  est  aussi  triste.  Tous  ces  paysans  croupissent 
dans  la  misère  ;  ils  sont  incapables  de  s'élever  et  personne  ne  les 
patronne.  Les  châtelains  habitent  Rome;  c'est  par  hasard  qu'ils 
viennent  chasser.  D'immenses  terres  leur  appartiennent  ;  et ,  au 
lieu  de  les  faire  valoir,  les  Borghèse ,  par  exemple ,  ont  confié 
leurs  capitaux  à  des  «  entrepreneurs  de  bâtisses  »  :  le  krach  est 
arrivé  tout  à  coup  et  des  princes  qui  avaient  plus  de  cent  mil- 
lions de  fortune,  des  châteaux,  des  villas,  des  palais,  des  ga- 
leries de  tableaux,  en  sont  réduits  à  quelques  raille  livres  de 
rente. 

Sans  doute  on  est  écœuré  à  la  vue  de  toute  cette  population 


I 


EN   ITALIE.  101 

de  mendiants  et  de  fainéants  qui  dorment  le  long  des  murailles, 
soulèvent  les  portières  des  églises,  vendent  des  allumettes.  Mais 
est-ce  bien  leur  faute  à  eux  si  personne  ne  les  fait  travailler?  Les 
responsables  ne  sont-ils  pas  plutôt  ceux  qui,  ayant  fortune,  ins- 
truction ,  influence,  se  détournent  de  tout  métier,  abandonnent 
l'agriculture,  l'industrie  et  le  commerce,  pour  vivre  en  parasites 
aux  frais  de  l'État  et  du  public?  Les  responsables,  ce  sont  «  tant 
de  richards  insouciants  pour  qui  la  campagne  n'est  qu'un  amuse- 
ment de  quelques  jours  et  la  vie  misérable  des  travailleurs  qu'une 
pleurnicherie  conventionnelle  de  quelques  utopistes  humanitaires; 
ce  sont  tant  de  métayers  sans  discrétion,  tant  d'usuriers  sans  foi  ni 
loi,  tant  d'entrepreneurs  et  de  trafiquants  qui  veulent  de  l'argent 
coûte  que  coûte  et  foulent  tout  à  leurs  pieds,  mépriseurs  farou- 
ches des  instruments  dont  ils  se  servent  et  dont  la  fortune  n'est 
due  qu'à  une  suite  interminable  de  lésineries,  de  duretés,  de  pe- 
tits vols  et  de  petites  tricheries,  de  morceaux  de  pain  et  de  centi- 
mes disputés  de  cent  côtés  à  qui  n'a  pas  assez  pour  manger  :  ce 
sont  ceux  enfin  qui,  s'étant  mis  de  la  ouate  tout  plein  les  oreilles, 
se  frottent  les  mains  et  chantonnent...  Et  je  pensais,  continue  de 
Araicis,  qu'il  y  a  quelque  chose  de  pire  que  d'exploiter  la  misère 
et  de  la  mépriser,  c'est  de  nier  qu'elle  existe,  tandis  qu'elle 
hurle  et  qu'elle  sanglote  à  notre  porte  (1)  ».  Comment  le  gou- 
vernement italien ,  qui  est  persuadé  de  son  importance  dans 
l'univers,  avouerait-il  que  la  plus  grande  pauvreté  a  envahi  le 
royaume  ? 

Mais  si  les  propriétaires  délaissent  leurs  domaines,  il  est  des  ré- 
gions où  d'autres  prennent  à  leur  place  le  rôle  de  seigneurs.  La 
Trihuna  du  18  juillet,  le  premier  journal  de  Rome,  fournit  à  ce 
sujet  des  détails  intéressants.  Dans  la  province  de  Viterbe,  à 
quelques  lieues  de  Rome,  un  gaillard  appelé  Tiburzi  exerce  une 
véritable  souveraineté.  Le  titre  dudit  article  est  d'ailleurs  si- 
gnificatif :  «  Dans  le  royaume  de  Tilmrzi  et  G'^  ».  Le  \k  août  1890, 
un  paysan  de  Montefiascone,  qui  rentrait  chez  lui  avec  sa  femme 
et  ses  enfants,  fut  détroussé  en  plein  midi  par  les  brigands  Au- 

(1)  Merlino  .  oiiv.  cité. 


192  ■"'  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

suini  et  Menichctti;  il  avait  sur  lui  treize  cents  francs.  Le  4  no- 
vembre, les  mêmes  individus  pillent,  à  cinq  heures  du  soir,  une 
ferme  habitée;  furienx  de  n'avoir  fait  main  basse  que  sur  vingt 
francs,  ils  étaient  sur  le  point  de  tuer  les  propriétaires.  Une  autre 
fois,  ils  assassinent  nn  nommé  Leandri  qui  était  en  voiture  avec 
son  oncle.  Mais  ce  ne  sont  là  que  quelqnes-uns  de  leurs  exploits  ; 
ils  espéraient  qu'en  considération  d'aussi  brillants  débuts,  Tiburzi 
les  accepterait  volontiers  comme  associés  ;  mais  celui-ci  repoussa 
leurs  offres,  se  jugeant  assez  fort;  depuis  de  longues  années,  il 
règne  en  paix,  levant  des  impôts  sur  les  riches ,  protégeant  les 
pauvres,  s'assurant  des  amitiés  puissantes.  On  mit,  au  mois  de 
janvier  dernier,  un  régiment  à  as  recherche;  des  centaines  d'ar- 
restations furent  opérées;  mais  personne  ne  consentant  à  le  dé- 
noncer, Tiburzi,  de  même  que  son  ami  Fioravanti,  sont  introuva- 
bles. Je  rencontrai  par  hasard  un  paysan  des  Viterbese  et  il  ne 
parlait  d'eux  qu'avec  sympathie. 

Dans  le  même  numéro  de  la  Tribuna,  je  lisais  que  des  bandits 
siciliens  avaient  capturé  le  Signor  Rosso,  un  maire,  l'avaient 
emmené  très  loin,  après  lui  avoir  bandé  les  yeux ,  et  avaient  de- 
mandé une  rançon  de  cent  mille  francs  à  sa  famille.  Des  gens  qui 
passaient  près  du  lieu  où  Rosso  était  enfermé  entendirent  ses  cris 
désespérés;  depuis  trois  jours  on  ne  lui  avait  pas  apporté  de  nour- 
riture. Durant  mon  séjour  à  Rome,  un  certain  nombre  d'autres 
actes  semblables  attirèrent  l'attention  sur  la  Sardaigne  et  la  Si- 
cile. Mais  à  quoi  l)on  insister;  ne  me  faudrait-il  pas  décrire  aussi 
l'organisation  de  la  Maffia  de  Palerme,  de  la  Mala  Vita  de  Bari 
et  de  la  Camorra  de  Naples?  ■ 


IV. 


J'arrivai  à  Naples  un  soir  d'avril,  après  être  demeuré  quel- 
ques heures  à  Capoue  et  à  Caserte,  sa  voisine.  Au  sortir  de  Rome, 
la  voie  ferrée  traverse  d'abord  les  nouveaux  faubourgs  en 
ruine  de  Porto  Maggiore  et  de  San  Lorenzo;  à  droite,  se  déta- 
chent dans  l'azur  du  ciel,  les  grands  saints  de  pierre  qui  sur- 


EN    ITALIE.  '  193 

nioiitent  Ja  basilique  de  Saint- Jean  de  Latran;  plus  loin,  le 
campanile  de  Saint-Paul  hors  les  Murs  se  dresse  au  milieu  de 
la  plaine  dont  l'oasis  d'eucalyptus  de  la  Trappe  des  Trois-Fon- 
taines  interrompt  la  nudité  ;  le  train  s'avance  parmi  les  aqueducs 
démolis  par  le  temps  et  atteint  les  monts  Albains  où  commence 
la  culture.  A  partir  de  ce  moment,  la  ligne  serpente  entre  des 
collines  couronnées  presque  toutes  d'un  village  aux  murs  rou- 
geâtres  ;  la  station  est  toujours  à  plusieurs  kilomètres  des  habi- 
tations. Les  défilés  s'élargissent  enfin;  voici  Capouc  peuplée 
de  14.000  âmes,  et  Sainte-Marie  de  Capoue  qui  en  a  20.000.  On 
ne  court  plus  le  danger  de  s'y  endormir  dans  les  délices  comme 
jadis  Annibal;  outre  qu'il  n'y  a,  dans  ces  deux  villes,  aucun  édi- 
iice  ou  musée  remarquable,  le  confortable  et  même  le  néces- 
saire y  manquent  complètement  :  dans  les  endroits  que  ne  fré- 
quentent pas  les  étrangers,  on  ne  trouve  en  effet  absolument 
rien.  Si  les  moindres  villages  italiens  sont  de  grandes  villes  à 
côté  de  nos  villages  français,  c'est  seulement  sous  le  rapport  de 
la  population;  car  il  est  impossible  d'y  déjeuner,  non  seulement 
dans  un  restaurant  convenable^  mais  même  dans  une  auberge 
propre.  Pleut-il?  on  n'a  point  de  feu  pour  se  sécher.  Fait-il  froid? 
le  vent  entre  de  tous  côtés  dans  la  salle  à  manger.  La  malpro- 
preté ,  la  pauvreté ,  la  mauvaise  nourriture  tendent  à  rendre 
inhabitable  toute  localité  restée  en  dehors  des  itinéraires  Cook. 
Ces  inconvénients  s'aggravent  d'autant  plus  que  l'on  s'enfonce 
dans  le  sud  de  la  Péninsule.  Le  nombre  des  pauvres  surtout 
augmente  considérablement.  A  Turin  et  à  Milan,  on  en  rencon- 
tre seulement  un  peu  plus  que  dans  le  midi  de  la  France  ;  à  Gênes, 
il  y  en  a  déjà  davantage;  enfin,  à  Rome,  ils  sont  légion,  Le  jour 
de  la  foire  aux  jambons  de  Grotta  Ferrata,  je  parcourus  à  pied 
la  route  qui  mène  de  Frascati  à  ce  dernier  pays.  Elle  était  litté- 
ralement garnie  de  mendiants;  aveugles,  manchots,  pieds-bots, 
paralytiques,  béquillards  de  toutes  sortes,  s'étaient  transportés 
en  foule  sur  ce  passage  fréquenté  pour  toucher  le  cœur  des 
promeneurs  charitables.  Plus  on  approche  du  Napolitain,  plus 
aussi  les  malheureux  deviennent  familiers  et  importuns  :  ils 
vous  poursuivent,  vous  sollicitent  avec  insistance,  s'acharnant 


19i  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

après  vous,  sans  que  vos  refus  les  rebutent  jamais  :  ce  trait  de 
mœurs  se  remarque  également  chez  les  cochers,  les  commer- 
çants, les  guides,  les  bateliers,  chez  tous  en  un  mot.  Tout  ceci 
dénote  bien  une  origine  communautaire.  Le  voyageur  qui  tra- 
verse l'Italie  a  l'impression  qu'elle  a  été  peuplée  par  deux  races 
d'origine  opposée,  l'une  du  Sud,  l'autre  du  Nord  qui,  marchant 
à  la  rencontre  l'une  de  l'autre,  se  sont  mêlées  et  pénétrées,  mais 
qui  ont  gardé  d'autant  plus  le  caractère  propre  à  chacune  d'elles 
qu'elles  sont  restées  plus  voisines  de  leur  point  de  départ.  C'est 
ainsi  que  le  goût  du  chant  et  de  la  danse^  la  sobriété,  le  manque 
d'esprit  d'initiative,  la  résignation,  le  dévergondage  de  l'ima- 
gination, la  violence  des  passions,  l'insouciance,  la  familiarité, 
la  misère,  la  paresse,  la  mendicité,  les  pratiques  superstitieuses, 
l'amour  du  jeu,  l'inconstance,  la  mobilité  des  idées,  sont  autant 
de  défauts  ou  de  qualités  très  marquées  chez  les  populations 
méridionales.  On  les  retrouve  aussi,  mais  à  un  degré  moindre, 
dans  la  Lombardie;  ce  qui  montre  que  le  courant  de  peuples 
venus  du  Midi  fut  plus  intense  en  Italie  que  celui  du  Nord.  Ceci 
n'est  sans  doute  qu'une  impression  générale  ;  je  ne  la  donne 
que  comme  telle;  une  histoire  des  migrations  et  des  invasions 
dont  l'Italie  fut  le  théâtre  exigerait  évidemment  une  étude  spé- 
ciale et  détaillée.  Le  physique  des  hommes  n'est  pas  moins 
dissemblable  que  leur  moral.  Aux  fortes  carrures  et  aux  hautes 
statures  des  Lombards ,  les  Napolitains  opposent  des  formes 
plus  petites ,  ils  sont  secs,  minces,  nerveux,  tandis  que  les  Lom- 
bards se  rapprochent  quelquefois  des  Allemands.  Souvent  châ- 
tains, les  autres  au  contraire  sont  l)runs.  Leur  teint  est  pâle  et 
jamais  coloré  comme  cela  se  voit  dans  la  vallée  du  Po  et  même 
de  l'Arno.  Tant  de  différences  sont  cause  qu'il  y  a  une  antipathie 
appréciable  entre  les  deux  parties  du  royaume.  M.  Merlino,  un 
Méridional,  nous  en  donne  un  exemple,  lorsqu'il  écrit  :  «  L'uni- 
fication de  l'Italie  était  nécessairement  la  suprématie  du  Nord 
sur  le  Sud.  Unifier,  c'était  livrer  le  faible  au  fort  et  dans  ce  cas 
le  pauvre  au  riche...  L'Italie  méridionale  fut  envahie  par  une 
armée  de  fonctionnaires,  de  capitalistes,  d'entrepreneurs  tous 
septentrionaux,  tous  «  piémontais  ».  La  vanterie  de  Farini  devint 


EN   ITALIE.  195 

le  mot  d'ordre  du  gouvernement  dans  toute  l'Italie  :  «  Avec  Tan- 
ce née  nouvelle,  de  Plaisance  à  Gattolica,  toutes  les  lois,  tous  les 
«  règlements  les  noms  et  môme  les  fautes  grammaticales  seront 
(V  piémoiitais.  »...  L'exploitation  du  Sud,  telle  a  été  l'entreprise 
politique  de  la  classe  qui  a  conquis  1  Italie  en  18G0.  « 

Sur  la  route  qui  unit  Gapoue  à  Caser  te,  je  me  suis  arrêté  au  ci- 
metière situé  près  de  Sainte-Marie  de  Capoue;  là,  le  gardien  me 
lit  voir  deux  corps  embaumés  qui,  au  lieu  d'être  sous  terre,  étaient 
protégés  par  une  simple  glace,  à  travers  laquelle  on  pouvait  les 
regarder  ;  mon  guide  paraissait  trouver  merveilleuse  cette  fan- 
taisie de  gens  riches  ;  je  comprends  d'autant  mieux  son  admira- 
tion qu'il  y  a  là  pour  lui  une  source  de  profits. 

Une  belle  avenue,  plantée  de  peupliers,  mène  à  Caserte  où  est 
le  fameux  château  des  anciens  rois  de  Naples.  Ce  château  aussi 
bien  que  la  ville  rappellent  Versailles.  Rues  droites,  larg'es  et  ré- 
gulières, jardin  solennel,  bassins,  étangs,  cascades,  jets  d'eau, 
dauphins,  Cérès,  Éoles,  telle  est  la  création  de  Charles  III,  telle 
aussi  celle  de  Louis  XIV.  Les  centaines  de  millions  que  l'un  et 
l'autre  palais  ont  coûtés  achèvent  la  ressemblance  :  le  modèle 
pourtant  est  autrement  remarquable  que  la  copie,  qui  n'est 
qu'une  énorme  caserne  carrée  et  massive,  bâtie  au  dix-huitième 
siècle  par  Vauvitelli;  notre  dix-huitième  siècle  était  plus  élégant. 
On  ne  saurait  s'empêcher  de  noter,  à  propos  de  Caserte,  que  les 
princes  et  les  bourgeois  étrangers  s'ingénient  à  imiter  la  France, 
bien  qu'on  dise  des  Français  pis  que  pendre.  Il  est  aussi  permis 
de  penser  que  les  sommes  considérables  dépensées  par  Charles  III 
eussent  été  mieux  employées  autrement  ;  amener  à  Naples  l'eau 
pure  et  limpide  des  cascades  aurait  été  plus  utile  que  de  percer 
six  montagnes  pour  que  le  Fizzo  puisse  venir  rafraîchir  les  om- 
brages du  parc  après  avoir  coulé  pendant  50  kilomètres  ; 
mais  aucun  des  sujets  de  Charles  n'eut  sans  doute  cette  idée  :  tels 
les  peuples  orientaux,  dans  leurs  taudis  infects,  périssent  de  mi- 
sère, de  saleté,  de  pauvreté,  de  choléra,  tandis  que  les  califes, 
les  pachas,  le  Sultan  ont  des  palais  de  marbre,  des  villas,  des  ha- 
rems, des  trésors.  Personne  ne  songe  à  réclamer  jusqu'au  jour  où 
le  demi-dieu  assassiné  dans  une  conspiration  est  jeté  à  la  rue  ou 


196  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

à  l'égout  ;  il  n'y  a  pas  alors  assez  de  boue  ni  d'ordure  pour  souil- 
ler son  cadavre . 

Une  campagne  fertile  et  bien  cultivée  s'étend  entre  Gaserte  et 
Naples,  la  grande  ville  italienne  où  sont  entassés  plus  de  cent 
mille  habitants. 

(.4  suivre.)  G.  Laine. 


Le  Directeur-Gérant  :  Edmond  Demolins. 


TYl-OURArinn  PUlMIN'-DIUOr  kt  o'".   —  mesxil  (kure). 


I 


LE  MOUVEMENT  SOCIAL 


LE  DROIT  A  L'HÉRITAGE 

W 

à  propos  d'un   procès  récent. 

On  a  beaucoup  parlé,  dans  les  jour- 
naux et  dans  les  saison,  d'un  procès  qui 
vient  de  se  juger  au  tribunal  de  la  Seine. 
Il  s'agit  d'un  jeune  homme  dont  le  père, 
grand  industriel,  a  laissé  plus  de  20i) 
millions.  Un  des  fils  n'a  rien  eu  de  plus 
pressé  que  de  dépenser  gaiement  ses 
'evenus  et  on  craignit  qu'il  ne  disséquât 
également  sa  fortune  :  de  là,  demande 
d'un  conseil  judiciaire  de  la  part  de  la 
famille,  et  procès. 

Nous  n'aurions  pas  à  nous  occuper  de 
cette  affaire  de  famille,  si  certains  jour- 
naux n'en  avaient  pris  texte  pour  cri- 
tiquer notre  état  social  et  réclamer,  à 
;e  sujet,  l'intervention  de  l'Etat.  «  Il  est 
injuste,  dit-on,  que  des  jeunes  gens,  à 
.eur  entrée  dans  la  vie,  et  sans  avoir 
'ien  fait,  se  trouvent  en  possession  d'une 
"orlune  aussi  considérable.  De  plus, 
1  est  immoral  qu'ils  puissent  gaspiller 
linsi  un  argent  que  d'autres  ont  tant 
le  peine  à  gagner.  » 

Ces  critiques  ne  sont  pas  nouvelles  ; 
l  y  a  longtemps  qu'elles  retentissent 
lans  le  monde.  Malheureusement  on  y 
"épond  d'une  manière  qui  n'est  pas 
)leinement  satisfaisante. 

On  répond  qu'il  serait  impossible  et 
.rbitraire  de  fixer  le  chiffre  maximum 
||u'un  père  de  famille  peut  laisser  à  ses 
nfants.  D'abord  quel  chiffre  fixer  :  cent 
Ittille  francs,  ou  un  million,  ou  plus,  ou 
[loins?  C'est  de  l'arbitraire  pur.  Et  d'ail- 
urs,  ce  serait  en  pure  perte,  car  il  existe 

LE   MOUVEMENT    SOCtAL.      —      III, 


l)it'n  des  moyens  de  dissimuler  sa  for- 
tune et  ce  serait  un  jeu  d'enfant  que  de 
tourner  une  pareille  loi. 

Quant  à  faire  de  l'État  le  tuteur  de 
tous  les  riches  héritiers,  ce  serait  donner 
à  un  prodigue  un  prodigue  pour  tuteur; 
on  sait  comment  il  gaspille  les  deniers 
publics;  ce  serait  donner  à  l'État  un 
rùle  de  bonne  d'enfant  qu'il  n'est  pas  ca- 
pable d'exercer;  ce  serait  mettre  les  par- 
ticuliers sous  une  tutelle  inacceptable, 
etc.,  etc.  Vous  voyez  tout  ce  qu'on  peut 
dire  sur  ce  thème. 

Toutes  ces  raisons,  qui  sont  excellen- 
tes en  soi,  n'ont  pas  le  don  de  convain- 
cre les  partisans  plus  ou  moins  inté- 
ressés, plus  ou  moins  de  bonne  foi,  de 
la  haute  morale  sociale  et  de  l'éga- 
nié. 

Ces  réponses  sont  en  effet  insuffisan- 
tes, car  elles  laissent  croire  que  cet 
état  de  choses  est  fatal,  qu'il  n'y  a  pas 
de  remède  à  ce  mal,  et  qu'il  faut  en 
prendre  son  parti. 

Cet  état  de  choses  n'est  pas  fatal,  et 
la  preuve,  c'est  qu'il  se  développe  avec 
une  intensité  très  différente,  suivant  les 
divers  types  de  sociétés.  Ce  n'est  donc 
pas  par  des  théories,  mais  par  des  cons- 
tatations de  faits,  qu'il  faut  chercher  la 
solution. 

La  question  doit  être  posée  ainsi  : 
Dans  quelles  conditions  sociales,  les 
avantages  de  la  richesse  acquise  par  la 
génération    précédente  sont-ils  réduits 
au  minimum  ? 

Ainsi  posée  la  question  devient  sus- 
ceptible d'une  solution. 

En  effet,  les  avantages  de  la  fortune 

3 


26 


LE    MOUVEMENT    SOCIAL. 


accumulée  seront  très  différents  suivant 
deux  cas  : 

Dans  les  sociétés  (et  nous  appartenons 
à  ce  type)  où  parents  et  enfants  consi- 
dèrent que  la  richesse  acquise  est  plus 
un  bien  de  famille  qu'un  bien  personnel, 
que,  dès  lors,  c'est  un  devoir  pour  les 
parents  de  l'amasser,  de  la  conserver 
et  de  la  transmettre  intégralement  à 
leurs  enfants,  dans  ces  sociétés,  le  rùle 
de  la  fortune  accumulée  prend  une 
grande  importance.  On  en  arrive  même 
à  se  dépouiller  de  son  vivant  pour  doter 
et  établir  ses  enfants. 

Si  on  était  conséquent  avec  soi-même, 
avec  ses  principes,  avec  les  pratiques 
courantes,  on  devrait,  dans  ces  sociétés, 
avoir  un  grand  respect  pour  les  parents 
qui  réussissent  à  laisser  à  leurs  enfants 
une  fortune  considérable.  En  effet,  ils 
ontfait,avecle  plus  grand  succès,  ce  que 
chacun  essaye  de  faire  plus  ou  moins, 
c'est-à-dire  avec  un  succès  plus  ou  moins 
grand.  Ils  sont  donc  des  spécimens  du 
type  social  à  sa  plus  haute  expression. 

Malheureusement,  l'homme  n'est  pas 
conséquent  avec  lui-même  ;  il  est  essen- 
tiellement illogique,  et  ce  qui,  dans  la 
question  qui  nous  occupe,  nous  rend 
illogiques,  c'est  un  sentiment  peu  avoua- 
ble, un  sentiment  bas:  c'est  l'envie.  Au 
fond,  ce  n'est  pas  la  transmission  d'une 
grande  fortune  que  nous  condamnons, 
puisque  nous  nous  efforçons  de  faire  la 
mêmechose  pour  nospropres  enfants, — 
c'est  tout  simplement  que  cette  grande 
fortune  soit  allée  à  un  autre,  qu'un 
autre  ait  réussi  mieux  que  nous  n'espé- 
rons réussir  nous-mêmes. 

Ainsi  le  mal  contre  lequel  on  proteste 
si  hautement,  avec  de  si  grands  airs 
d'honnêteté ,  a  pour  cause  première 
notre  formation  communautaire,  qui  fait 
de  la  fortune  bien  plus  un  bien  de  fa- 
mille, un  bien  commun,  qu'un  bien  per- 
sonnel, dont  chacun  n'a  à  rendre 
compte  qu'à  sa  propre  conscience. 


Quand  on  a  bien  pénétré  ce  phéno- 
mène, on  a  le  droit  de  trouver  tout  à 
fait  comique  la  prétention  de  ceux  qui 
cherchent  un  remède  à  ce  mal  dans  le 
socialisme,  c'est-à-dire  dans  une  plus 
grande  exagération  de  l'esprit  commu- 
nautaire :  c'est  un  procédé  renouvelé  de 
cet  excellent  Gribouille  qui,  pour  éviter 
la  pluie,  se  jetait  dans  un  étang. 

Ce  n'est  donc  pas  dans  ce  premier  cas 
que  l'on  peut  trouver  la  solution.  Voyons 
le  second  cas. 

C'est  celui  des  sociétés  où  parents  et 
enfants  considèrent  que  la  richesse  ac- 
quise est  plus  un  bien  personnel  qu'un 
bien  de  famille  et  que  chacun  en  dis- 
pose comme  il  l'entend,  sans  que  les  en- 
fants y  aient  aucun  droit,  soit  au  mo- 
ment de  leur  établissement,  soit  môme 
à   la  mort  de   leurs  parents. 

Dans  ce  type  de  société,  les  enfants 
appartenant  aux  familles  les  plus  ri- 
ches, abordent  la  lutte  pour  l'existence 
dans  des  conditions  de  fortune  fort  peu 
supérieures  et  souvent  égales  à  celles 
des  enfants  sortis  de  familles  modestes. 
Mais,  d'autre  part,  le  sentiment  qu'ils  ne 
recevront  rien  du  vivant  de  leurs  pa- 
rents, ni  peut-être  après  leur  mort,  les 
porte  à  ne  compter  que  sur  eux-mêmes, 
et  à  développer  au  plus  haut  degré  leur 
initiative.  Dans  ces  conditions,  ils  ont 
plus  de  chances  de  succès  qu'avec  tout 
l'argent  qu'ils  pourraient  tirer  de  leur 
famille. 

Plus  tard,  à  la  mort  de  leurs  parents, 
s'ils  héritent  la  fortune  de  ces  derniers, 
ils  ne  deviennent  pas  des  oisifs  et  des 
dissipateurs,  parce  qu'ils  ont  déjà  con- 
tracté l'habitude  du  travail  et  de  la  vie 
active.  Ils  ne  donnent  donc  pas,  si  ce 
n'est  exceptionnellement,  le  spectacle 
que  donnent  chez  nous  les  fils  de  fa- 
mille, dont  notre  mécanisme  social  fait, 
presque  automatiquement,  des  gens 
incapables  d'effort  et  d'initiative. 

11  résulte  de  tout  cela  que  nous  som- 


I 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL. 


27 


mes  inconséquents  avec  nuus-nièmes  : 
nous  réi)udions  énergiquenient  les  con- 
séquences fatales  de  notre  état  social... 
mais  nous  tenons  à  cet  état  social  encore 
|)lus  énergiquemcnt. 

Edmond  Demolins. 


LES     PROCEDES     D'EDUCATION     DES 
MÈRES  DE  FAMILLE  ANGLAISES. 

A  31.  Edmond  Demolins. 

Londres,  le  18  janvier  189i. 
Cher  Monsieur, 

Vous  m'avez  demandé  quelques  ren- 
seignements pratiques  sur  les  procédés 
d'éducation  employés  par  les  mères  de 
lamille  anglaises. 

Voici,  à  ce  sujet,  des  détails  qui  sont 
peut-être  de  nature  à  vous  intéresser 
et  que  je  suis  heureuse  de  pouvoir  vous 
donner. 

Selon  nous ,  une  mère  ne  saurait 
commencer  assez  tùt  à  apprendre  à  son 
enfant  à  se  gouverner  lui-même  [self 
conirol).  Même  le  bébé  au  berceau  doit 
comprendre  qu'il  n"aura  pas  ce  qu'il 
désire  parce  qu'il  crie.  Par  exemple,  la 
mère  se  trouve  avoir  aidé  beaucoup  son 
bébé,  cigé  de  quelques  mois  seulement, 
à  supporter  une  grave  maladie,  en 
l'ayant  déjà  habitué  à  rester  couché 
patiemment  quand  il  le  faut.  Nous  ga- 
gnons mieux  le  profond  amour  et  res- 
pect de  nos  enfants  en  étant  fermes, 
qu'en  étant  trop  indulgentes. 

Notre  but  est  d'endurcir  nos  enfants 
de  toute  façon  pour  les  préparer  à  la 
lutte  de  la  vie;  nous  leur  enseignons  à 
ne  pas  reculer  devant  une  entreprise 
difficile,  précisément  parce  qu'elle  est 
difficile. 


Nous  sommes  convaincus  que  la  santé 
corporelle  est  un  auxiliaire  indispen- 
sable pour  l'cneigic  morale. 

Aussi  nous  habituons  de  bonne  heure 
nos  enfants  à  l'eau  froide  (pas  absolu- 
ment froide  en  hiver).  Nous  leur  don- 
nons un  bain  tous  les  matins;  le  soir, 
ils  sont  lavés  de  nouveau.  Souvent  on 
a  besoin  d'employer  l'eau  chaude  après 
leurs  grands  exercices  de  la  journée, 
mais  cette  opération  se  termine  toujours 
par  l'eau  froide. 

La  mère  et  les  enfants  se  lèvent  de 
bonne  heure  (6  1/2  à  7  h.).  C'est  la 
bonne  qui  habille  les  enfants;  la  mère 
ne  s'occupe  que  de  la  partie  la  plus  im- 
portante delà  toilette,  par  exemple  des 
soins  de  la  tête.  Une  fois  la  toilette  finie, 
elle  fait  réciter  une  petite  prière  ou 
poésie. 

La  mère  emploie  la  demi-heure  qui 
précède  le  premier  déjeuner  (à  8  h.), 
à  donner  une  leçon,  soit  de  musique, 
soit  d'autre  chose  à  un  des  enfants 
aînés;  les  autres  enfants  emploient  cette 
demi-heure  à  s'occuper  de  leurs  ani- 
maux domestiques  ;  en  effet,  on  a  l'ha- 
bitude de  donner  aux  enfants  de  l'ar- 
gent de  poche  avec  lequel  ils  achètent 
et  entretiennent  complètement  des  ani- 
maux de  leur  goût.  (Vous  savez,  en 
effet,  que  chez  nous  le  grand  désir  de 
chaque  famille,  même  à  la  ville,  est 
d'avoir  un  jardin.)  Les  enfants  pren- 
nent ainsi  un  grand  intérêt  à  ces  petits 
êtres  et  ont  le  sentiment  de  leur  res- 
ponsabilité. Si  un  de  ces  animaux  a  été 
négligé  et  tombe  malade,  il  n'est  pas 
nécessaire  de  faire  une  réprimande;  le 
petit  coupable  est  assez  puni  par  le 
blâme  de  ses  camarades. 

Les  enfants  restent  généralement  dans 
la  nursery  avec  leurs  bonnes  pour  leurs 
repas  :  mais  souvent  ils  sont  admis  à 
la  table  de  leur  mère  pour  le  second 
déjeuner,  qui  a  lieu  à  1  heure.  Nous 
supposons  le   père  absent  pendant   la 


28 


LE    MOUVEMENT    SOCIAL. 


journée  pour  ses  affaires.  Vers  5  heu- 
res, les  enfants  prennent  le  thé,  ou 
plutôt  le  lait,  car  on  leur  donne  quel- 
ques gouttes  seulement  de  thé. 

Les  études  des  enfants  sont  très  va- 
riées; on  les  initie  de  bonne  heure,  au- 
tant que  possible,  aux  sciences  natu- 
relles :  ces  études  s'enchaînent  de  telle 
façon  qu'elles  font  suite  les  unes  aux 
autres,  et  l'enfant  se  rend  compte  que 
chaque  étude  complète  la  précédente  : 
l'histoire  et  la  géographie  sont  étudiées 
ensemble,  car  elles  sont  étroitement 
liées. 

Pour  enseigner  la  lecture,  nous  dessi- 
nons un  petit  objet,  en  écrivant  au-des- 
sous son  nom;  les  enfants  sont  obligés 
de  copier  le  tout;  ainsi  ils  apprennent 
facilement  le  nom  qui  se  rapporte  à 
l'objet. 

Nous  leur  apprenons  aussi  à  dessiner 
delà  manière  dont  lesJaponaisécrivent, 
en  leur  donnant  un  modèle,  une  fleur 
par  exemple,  qu'ils  doivent  reproduire 
avec  un  pinceau  fortement  trempé,  sans 
leur  permettre  d'en  faire  à  l'avance  le 
contour  au  crayon,  ce  qui  est  d'une 
grande  utilité  pour  leur  développer  la 
sûreté  de  la  main  et  la  précision  de 
l'œil. 

Quoique  leurs  études  soient  très  va- 
riées, elles  sont  suivies  méthodiquement, 
afin  qu'elles  soient,  pour  ainsi  dire, 
bien  digérées.  Nous  lâchons  de  faire  tra- 
vailler leur  esprit,  en  les  entretenant  de 
choses  un  peu  au-dessus  de  leur  âge, 
dans  le  but  de  leur  affermir  l'intelligence; 
mais  nous  évitons  toutefois  de  les  rendre 
trop  précoces. 

En  visitant  les  jardins  zoologiques  et 
les  musées,  ils  prendront  beaucoup  plus 
d'intérêt  si  on  leur  indique  comment 
il  faut  observer  les  objets,  et  si  on  ne 
leur  permet  pas,  comme  ils  le  font  na- 
turellement, de  courir  de  tous  côtés 
sans  porter  assez  d'attention  à  ce  qu'ils 
voient. 


Il  vous  semblera  peut-être  qu'il  y  a 
trop  de  discipline  dans  tout  cela. 
Mais  on  peut  agir  peu  à  peu ,  toujours 
avec  le  soin  de  ne  pas  forcer  l'enfant  à 
sortir  de  son  propre  caractère.  Natu- 
rellement les  uns  ont  besoin  d'être  con- 
duits davantage,  les  autres  moins,  — 
cela  dépend  du  naturel.  Le  principal  but 
de  l'éducation,  selon  nous,  est  d'ap- 
prendre progressivement  aux  enfants 
à  agir  par  leur  propre  petit  développe- 
ment intellectuel,  en  les  habituant  à 
sentir  et  à  raisonner  par  eux-mêmes. 

Ainsi,  il  est  aisé  de  voir  que  la  mère 
est  très  occupée,  car,  pour  apprendre 
aux  autres,  il  lui  faut  étudier  et  lire  as- 
sez assidûment  elle-même.  Souvent  elle 
a  besoin  de  quelqu'un  pour  l'aider  :  alors 
elle  prend  une  gouvernante  avec  laquelle 
elle  partage  le  soin  des  enfants;  ou 
bien ,  si  elle  préfère  s'occuper  exclusi- 
vement de  l'enseignement,  elle  cherche 
une  personne  pour  l'aider  dans  la  tenue 
de  la  maison. 

Pour  que  la  mère  ait  quelques  heures 
libres  dans  la  journée,  et  aussi  dans  le 
but  de  rendre  les  enfants  indépendants 
de  leur  mère,  nous  les  habituons  à  avoir 
leurs  propres  occupations.  On  leur  ap- 
prend à  coudre,  à  tricoter,  à  faire  du 
crochet,  —  aussi  bien  aux  garçons 
qu'aux  filles,  —  à  plier  du  papier  :  on 
leur  fait  utiliser  toutes  sortes  de  choses 
dans  la  maison  pour  construire  des 
jouets,  —  telles  que  des  vieux  cartons 
pour  construire  une  maison  de  poupée, 
des  jardins;  —  de  vieux  bois  pour  en 
faire  des  bateaux.  Les  aînés  s'occupent 
des  cadets  et  les  développent  dans  cl; 
sens  pendant  que  la  mère  est  à  son  tra- 
vail. 

Ainsi  l'intelligence  s'est  développée 
peu  à  peu.  Alors,  avant  de  laisser  partir 
ses  fils  et  ses  filles,  vers  l'âge  de  douze  à 
quatorze  ans  par  exemple,  la  mère  les 
prépare  à  entrer  dans  la  vie;  elle  la  leur 
explique  franchement  et  simplement  '• 


LK    MOI  VliMliiN'T    SOCIAL. 


29 


c'est  ainsi  qu'ils  apprennent  ce  qu'ils 
doivent  savoir  à  cet  âge  sur  l'humanité. 

On  sait  la  convenance  en  même  temps 
(|ue  l'aisance  des  relations  entre  nos 
jeunes  gens  de  différent  sexe;  et  il  y  a 
chez  nous  toujours  moins  de  cette  fausse 
modestie,  qui  provient  de  cette  ninsse 
révoltante  d'informations  recueillies  on 
secret  des  compagnons  d'école  ou  d'ail- 
leurs. 

La  mère  a  habitué  son  fils  à  com- 
prendre qu'il  y  a  des  jours  où  elle  a  be- 
soin de  repos  et  où  il  doit  être  envers 
elle  plus  attentif  que  d'ordinaire  :  il  vé- 
nère la  confiance  qu'elle  lui  a  montrée, 
et  les  sentiments  presque  sacrés  qu'elle 
lui  a  révélés  à  l'égard  de  sa  propre  per- 
sonne. Tout  ce  qu'il  entend  à  ce  sujet 
de  celle  qu'il  aime  et  révère  lui  restera 
pour  toujours  sacré.  11  me  semble  que 
notre  réserve,  dont  se  moquent  nos 
voisins  de  l'autre  coté  de  la  Manche, 
provient  de  ce  sentiment  presque  de 
sainteté  à  l'égard  du  corps  et  de  l'opi- 
nion de  notre  responsabilité  envers  ce 
corps. 

Nous  n'exagérons  pas,  comme  on  le 
dit  quelquefois^,  la  réserve  entre  nous; 
les  esprits  les  plus  sains  sont  les  plus 
naturels,  et  nos  jeunes  filles  s'expriment 
assez  facilement  sur  ces  sujets  réputés 
shocking,  à  leurs  frères  ou  à  leurs  fian- 
cés, s'il  y  a  lieu  d'en  parler,  —  sinon,  on 
évite  d'en  rien  dire. 

Étant  jeune  fille,  j'étais  très  liée  avec 
mes  deux  frères,  âgés  de  six  et  huit  ans 
de  plus  que  moi;  je  leur  ai  toujours  été 
très  reconnaissante  pour  la  part  qu'ils 
ont  prise  à  mon  éducation,  et  pour  avoir 
été  traitée  par  eux  comme  amie  et  ca- 
marade. Cela  nous  a  donné  la  possibi- 
lité d'échanger  nos  pensées  et  de  discuter 
librement  sur  toutes  sortes  de  questions 
bonnes  et  utiles.  Grâce  à  l'éducation  plus 
étendue  donnée  aujourd'hui  aux  jeunes 
filles,  elles  deviennent  plus  indépendan- 
tes et  plus  désireuses  de  suivre  une  pro- 


fession, et  elles  ne  pensent  pas,  comme 
autrefois,  uniquement  à  se  marier. 


Agréez,  etc. 


M'"*  Cosmos  Bl'rtox. 


L'ne  autre  de  nos  lectrices  nous  adresse 
d'Edimbourg  les  renseignements  suivants 
sur  l'éducation.  Ils  complètent  utilement 
ceux  que  l'on  vient  de  lire. 

A  M.  Edmond  Demolins. 

É(liiiil)Ourg,  le  -20  janvier  1894. 

Cher  Monsieur, 

...  Le  meilleur  moyen  de  vous  mettre 
au  courant  de  l'éducation  des  enfants 
en  Angleterre,  est,  je  crois,  de  vous  faire 
connaître  la  manière  dont  nous  avons 
été  élevés,  dans  notre  famille. 

Ma  mère,  qui  avait  beaucoup  le  goût 
de  l'enseignement,  a  surveillé  elle-même 
notre  éducation;  elle  s'est  occupée  de 
mes  frères  jusqu'à  l'âge  de  huit  ou  neuf 
ans,  et  de  moi  jusqu'à  douze  ans.  A  par- 
tir de  cet  âge,  nous  avons  tous  suivi  des 
cours  publics. 

Mais  comme  notre  habitation  était  à 
3  milles  (4  kilomètres)  d'Edimbourg, 
nous  devions  déjeuner  solidement  à 
7  h.  1/2  du  matin.  Ma  mère  descendait 
toujours  à  cette  heure-là  pour  assister 
à  notre  déjeuner  et  nous  partions,  bien 
enveloppés  de  manteaux,  dans  une  petite 
voiture  à  poney,  que  nous  conduisions 
nous-mêmes. 

Arrivés  à  la  ville,  nous  laissions  le 
poney  dans  une  écurie  et  nous  allions 
chacun  à  notre  école.  Nous  y  restions 
jusqu'à  2  ou  3  heures  de  l'après-midi, 
selon  notre  âge  et,  dans  des  cas  excep- 
tionnels, jusqu'à  4  heures. 

Comme  nous  sortions  de  l'école  à  des 


30 


LE    MOUVEMENT    SOCIAL. 


heures  différentes,  nous  revenions  chez 
nous  séparément.  L'un  de  nous,  ou  un 
domestique,  ramenait  le  poney.  En  reve- 
nant de  l'école,  nous  pouvions  entrer  en 
toute  liberté  dans  les  magasins,  dans  les 
maisons  des  camarades,  où  nous  vou- 
lions. 

Chaque  école  de  garçons  a,  dans  les 
environs  de  la  ville,  un  champ  destiné 
aux  sports  athlétiques.  Mes  frères  y  al- 
laient souvent  passer  l'après-midi  à 
jouer  avec  des  camarades.  Moi  aussi,  je 
passais  souvent  le  temps  entre  la  sortie 
de  l'école  et  le  diner  à  me  promener 
avec  des  amies. 

Ma  mère  exigeait  toujours  que  nous 
fussions  rentrés  à  5  h.  1/2,  pour  dîner 
avec  notre  père,  et  elle  s'informait  de 
l'emploi  de  notre  temps. 

Les  amitiés  d'école  exercent  beaucoup 
d'influence  sur  la  vie  des  enfants.  En  en- 
trant ainsi  dans  les  maisons  de  leurs 
camarades,  les  enfants  font  connaissance 
avec  les  parents  de  ceux-ci.  Ainsi,  ils  se 
trouvent  souvent  en  contact  avec  des 
milieux  tout  à  fait  différents  de  celui  de 
leur  «  home  »;  ils  entendent  causer  sur 
les  différentes  carrières  et  sont  ainsi 
beaucoup  plus  en  état  de  faire  des  pro- 
jets pour  leur  propre  vie  que  s'ils  n'a- 
vaient été  en  contact  qu'avec  leurs  pa- 
rents, ou  les  associés  de  ceux-ci. 

.Vous  avez  remarqué  les  petits  jardins 
bien  entretenus  qui  sont  ici  devant  les 
habitations.  Par  derrière,  se  trouve  gé- 
néralement un  jardin  plus  grand,  mais 
moins  décoratif.  Là,  si  on  a  assez  de 
place,  on  installe  le  ]awn-tennis;mais  du 
moins  il  y  a  toujours  un  petit  jardin  at- 
tribué à  chaque  enfant;  chacun  cultive 
le  sien  à  sa  guise  et  en  est  responsable. 
11  y  installe  des  maisonnettes  pour  les 
lapins,  les  pigeons,  un  atelier  de  menui- 
serie, ou  de  photographie,  en  un  mot 
tout  ce  qui  peut  intéresser  un  enfant. 

Ce  n'est  certainement  pas  par  insou- 
ciance que  les  parents  permettent  aux 


enfants  de  passer  de  longues  heures  en 
liberté;  c'est  parce  qu'ils  croient  que 
cela  les  développe;  souvent  même  ils  se 
gênent  pour  cela,  par  exemple  en  habi- 
tant dans  des  quartiers  excentriques, 
très  incommodes  pour  le  père,  mais  dans 
le  but  de  disposer  pour  les  enfants  d'un 
plus  grand  terrain. 

On  donne  ordinairement  aux  enfants 
quelque  argent  chaque  semaine  pour 
leurs  menus  plaisirs. 

Les  maîtres  d'école  désirent  beaucoup 
que  les  enfants  fassent  à  peu  près  deux 
heures  d'étude  le  soir;  mais  beaucoup 
d'enfants  s'en  dispensent.  Dans  quelques 
familles,  une  institutrice,  ou  un  institu- 
teur, vient  pendant  la  soirée  pour  faire 
travailler  les  enfants;  mais  cet  arran- 
gement est  rare.  Ordinairement ,  on  per- 
met aux  enfants  de  travailler  ou  non, 
selon  leur  propre  goût. 

Je  n'ai  jamais  occupé  une  place  distin- 
guée dans  l'école,  à  Edimbourg.  Et  ce- 
pendant, lorsque  je  suis  allée  à  Paris,  où 
j'ai  été  en  pension  pendant  quelques 
mois,  je  me  suis  trouvée  la  première 
dans  presque  toutes  les  parties  de  l'en- 
seignement. Les  jeunes  filles  françaises, 
qui  étaient  avec  moi,  avaient  l'habitude 
d'apprendre  uniquement  par  cœur,  sans 
réfléchir  à  ce  qu'elles  apprenaient;  de 
plus,  elles  y  mettaient  peu  d'ardeur, 
parce  que,  quand  même  elles  auraient 
terminé  leur  leçon  ou  leur  devoir,  il  ne 
leur  était  pas  permis  de  s'amuser. 

Les  maîtresses,  qui  ne  sortaientjamais 
de  la  pension  et  s'ennuj'aient  à  périr, 
me  faisaient  pitié.  Un  jeune  homme  de 
mes  amis  qui  a  été  dans  une  école  fran- 
çaise, à  peu  près  à  la  même  époque,  en 
a  conservé  un  souvenir  encore  plus  mau- 
vais. 

Ce  qui  nous  manquait  surtout,  c'était 
la  liberté  et  l'exercice.  Les  Françaises 
acceptaient  cela,  mais  les  jeunes  Anglai- 
ses qui  étaient  là  avec  moi  ne  pouvaient 
s'en  accommoder.  Aussi,  la  directrice  de 


LE   MOUVKMKNT    SOCIAL. 


31 


l'école  fut-elle  obligée,  pour  nous  con- 
server, de  nous  autoriser  à  faire  de  lon- 
gues promenades  au  deiiors,  presque 
chaque  jour. 

La  grande  maison  que  nousliabilions, 
dans  les  environs  d'Kdimbourg,  nous  don- 
nait beaucoup  de  prestige  à  l'école  et, 
tous  les  samedis,  les  petites  filles  et  les 
garçonsde  nos  amis  venaient  jouer  chez. 
nous. 

Vous  savez  que  le  samedi  est  toujours 
complètement  libre  ;  aussi,  parfois,  nous 
nous  en  allions  avec  des  amis  passer  une 
journée  entière  dans  les  collines.  J'ai 
conservé  un  souvenir  ravissant  de  ces 
longues  journées  d'été  que  nous  passions 
à  vivre  comme  des  sauvages. 

Mais  je  dois  vous  prévenir  que  la  vie 
que  je  décris  ici  est  plus  particulière- 
ment écossaise.  En  Angleterre,  les  peti- 
tes filles,  au  moins,  sont  plus  surveillées . 
Je  crois  que  les  méthodes  américaines 
ressemblent  plutôt  aux  nôtres. 


Agréez,  Monsieur,  etc. 


M""  M.  B. 


MADAGASCAR  ET  TIMBOUCTOU. 

L'esprit  de  la  France,  depuis  quelque 
temps,  semble  de  plus  en  plus  tourné 
vers  la  question  de  son  développement 
extérieur. 

L'expansion  extérieure  d'une  race  est 
l'un  des  indices  les  plus  sûrs  de  sa  pros- 
périté, lorsque  cette  expansion,  bien 
snlendu,  se  montre  prospère  elle-même. 
La  force  d'expansion  existe-t-elle  chez 
lous? —  Pas  beaucoup,  mais  un  peu,  et 
îe  peu  nous  console,  d'autant  plus  que 
'immense  majorité  des  nations  n'en  fait 
pas  autant.  Si  l'Anglo-Saxon  pouvait 
iisparaître  du  monde,  nous  aurions  de 
luoi  chanter  victoire,  car  peu  de  rivaux 


seraient  de  taille  à  lutter  avec  nous  sur 
le  terrain  colonial. 

Le  mois  dernier,  à  ce  point  de  vue,  à 
été  marqué  par  deux  faits  qu'il  importe 
de  noter  :  l'interpellation  sur  Madagas- 
car et  l'occupation  de  Timbouctou. 

Nous  nous  débattons  sérieusement  à 
Madagascar.  Sans  doute  la  lutte  n'est 
[las  toujours  à  notre  avantage,  mais 
enfin  il  y  a  lutte.  Des  essais  de  colonisa- 
lion,  obstinément  entravés,  obstinément 
repris,  ont  eu  lieu  sur  divers  points.  Un 
savant  voyageur,  M.  Muller,  s'est  fait 
assassiner  par  les  indigènes,  mais  son 
exploration  témoignait  d'une  certaine 
hardiesse.  Les  derniers  troubles  du 
Bueni  nous  ont  fait  perdre  six  millions, 
mais  cela  prouve  qu'il  y  avait  des  mil- 
lions à  perdre.  Somme  toute,  l'état 
chaotique,  belliqueux,  le  malaise  même 
de  la  grande  île  africaine,  contrastent 
heureusement  avec  l'apathie  des  colonies 
portugaises  du  Mozambique,  toujours 
inertes  de  l'autre  côté  du  détroit,  et  peu 
à  peu  enveloppées  par  les  colonnes  an- 
glaises qui  fouillent  de  plus  en  plus  le 
Betchuanaland. 

Il  paraît  que  Madagascar  est  à  nous 
depuis  Louis  XIV.  Cette  île  immense 
compte  aujourd'hui  trois  mille  Français, 
répartis  en  plusieurs  groupes  :  celui  de 
Diego-Suarez,  au  Nord,  qui  comprend 
environ  300  de  nos  compatriotes,  celui 
de  Tamatave,  à  l'Est,  qui  en  comprend 
500,  celui  de  Fort-Dauphin,  vers  le 
Nord-Est,  sans  compter  les  gisements 
aurifères  deSuberbiéville,  dans  le  Bueni, 
où  travaillent  200  Français,  Vosgiens 
pour  la  plupart.  On  cite  à  Diego-Suarez 
un  exemple  de  fortune  rapidement  faite. 
Un  Français,  M.  Gangnant,  parti  avec 
1.500  francs,  en  avait  gagné  100.000  au 
bout  de  six  ans.  Ce  colon  avait  émigré 
avec  sa  femme  et  trois  enfants.  Autre 
remarque  consolante  :  le  commerce  de 
Tamatave  n'est  pas  entre  les  mains  des 
Anglais.  Sur  deux  millions  de  transac- 


32 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL. 


lions,  I.IOO.OOO  apparlienneni  à  noire 
commerce.  L'Angleterre  ne  vient  qu'au 
second  rang,  suivie  par  les  Élats-Unis  et 
l'Allemagne.  Il  est  vrai  que  la  proximité 
de  l'île  Bourbon  est  pour  beaucoup  dans 
cette  heureuse  proportion.  La  côte  Nord- 
Ouest  présente  une  série  d'excellents 
ports,  dont  l'abri  sera  fort  précieux 
lorsqu'il  s'y  fondera  des  villes,  et  la 
rade  de  Diego-Suarez  serait  une  des 
meilleures  du  monde,  si  on  la  fortifiait 
par  quelques  travaux. 

Tout  cela  n'empêche  pas  que  les  IIo- 
vas,  la  principale  nation  inrligène,  mon- 
trent jusqu'ici  fort  peu  de  respect  pour 
noire  protectorat  et  refusent  de  recon- 
naître à  nos  représentants  les  droits 
que  leui-  accordent  les  traités.  Il  est 
vrai  également  que  les  méthodistes,  puis- 
samment soutenus,  neutralisent  fâcheu- 
sement le  dévouement  de  nos  mission- 
naires. 

Depuis  plusieurs  années,  il  est  tou- 
jours question  d'une  expédition  militaire 
à  Madagascar.  Seules,  des  considéra- 
lions  d'économie  ont  pu  y  faire  obsta- 
cle; mais  im  événement  de  ce  genre  est 
toujours  à  prévoir.  Nos  colons  implo- 
rent l'État.  Ne  les  grondons  pas  trop. 
Leurs  cris  prouvent  du  moins  qu'ils  exis- 
tent. 

Pour  Timbouclou,  l'État  a  pris  les 
devants,  un  peu  malgré  lui,  il  faut 
l'avouer.  Cette  conquête,  justifiée  par 
les  hostilités  des  Touareg,  met  entre  nos 
mains  un  poste  commercial  d'une  certaine 
importance,  moins  important  que  jadis, 
toutefois,  car,  dans  ce  Sahara  mouvant, 
les  centres  commerciaux  tendent  à  se 
mouvoir  comme  tout  le  reste.  Timbouc- 
lou, dont  certains  historiens  évaluaient 
la  population  à  150.000  âmes,  n'en  a 
plus  que  10.000  aujourd'hui.  Sa  position 
non  loin  du  Niger,  dont  elle  commande 
la  longue  courbe  saharienne,  en  fait 
le  carrefour,  non  seulement  des  diver- 
ses routes  des  caravanes  qui  rayonnent 


de   là  vers    le    Nord,   mais    des    deu 
roules    de    bateaux   que    forment,    au 
Sud-Est  et  au  Sud-Ouest,  l'amont  et  l'a- 
val  du  Niger.   Les    caravanes  la   met 
tent  directement  en  relation  avec  l'Ai 
gérie.  Le  fleuve,  si  l'on  suit  son  cours 
raccourcit  la  distance  qui  la  sépare,  soil 
du  Sénégal,  soit  du  Dahomey.  La  vallét 
offre  un  champ  tout  prêt  à  la  colonisa 
lion  agricole.  La  place  n'est  donc  pas  à 
négliger,  et  il  y  a  lieu  de  féliciter  le  co- 
lonel Bonnier  de  l'avoir  conquise.  Reste 
à  savoir  si  l'occupation  restera  unique- 
ment militaire,  ou   si  des  émigrants  de 
bonne  volonté,    cultivateurs    et    négo- 
ciants, viendront  fournir  des  adminis- 
trés aux  administrateurs   que   le   Gou- 
vernement  ne    manquera   pas    de  leur 
nommer  avant  qu'ils  arrivent. 

Tout  n'est  donc  pas  pour  le  plus  mal 
dans  le  pire  des  mondes  possibles.  Il  y 
a,  sur  la  terre  africaine,  des  Français 
qui  se  remuent.  Puisse  ce  mouvement 
engendrer  une  possession  solide  et  du- 
rable! 

H.  La  Bourdonnière. 


CARTE  SOCIALE  DE  LA  FRANCE. 
La  Limagne  d'Auvergne. 

Nous  recommandons  à  l'attention  de 
nos  lecteurs  l'enquête  suivante,  remar- 
quable par  sa  netteté,  et  qui  met  dans 
un  relief  plein  de  lumière  pour  la  Science 
sociale  les  formations  différentes  de  l'a 
plaine  et  de  la  montagne  ,  chez  des  po- 
pulations que  d'ailleurs  tout  rapproche. 
A  signaler  aussi  le  caractère  des  émi- 
grants que  tournit  aux  villes  un  pays  dé 
petite  culture  en  famille  instable. 


LE  iMOUVEMENT    SOCIAL. 


33 


I"  Oïl  désigne  plus  spécialement 
peut-être  sous  lenomdeLimagno  la  val- 
lée de  l'Allier,  dans  la  partie  centrale  du 
département  du  Puy-de-Dùme  entre 
Coudes  ci  Pont-dc-Chàtcau;  mais  lato 
se7isn,  la  Limagne,  opposée  à  la  mon- 
tagne dans  le  langage  quotidien,  com- 
prend, à  l'altitude  moyenne  de  iOO  mè- 
tres, toutes  les  terres  arrosées  par  l'Allier 
et  ses  altluents  entre  Langeac  (llaute- 
Loirc)cl  la  limite  septentrionale  du  Puy- 
de-Dùme.  Les  contours  de  cette  région 
seraient  aussi  difficiles  à  tracer  sur  une 
carte  que  ceux  des  fjords  Scandinaves. 

La  vallée  principale  s'élargit  à 
Brioude ,  et  se  resserre  en  des  gorges 
profondes  à  trois  kilomètres  en  aval 
d'Issoire,  pour  s'élargir  de  nouveau 
aux  Martres  de  Veyre.  A  partir  de  Cler- 
mont-Ferrand,  sur  la  rive  gauche,  elle 
prend  le  nom  de  Marais.  Sa  largeur 
maxinia  est  de  30  kilomètres  environ  à 
la  latitude  de  Riom.  Les  deux  points 
extrêmes  de  la  courbe  décrite  par  l'Al- 
lier sont  distants  de  120  kilomètres. 

2°  a).  —  On  trouve  tout  ensemble , 
dans  la  Limagne,  des  pentes  en  général 
très  abruptes,  des  vallées  assez  étroites 
et  une  vaste  plaine  (le  Marais).  Le  sol 
est  déformation  tertiaire;  il  est  peut- 
être  le  plus  fertile  de  la  France ,  et  il 
faut  expliquer  cette  richesse  bien  plutôt 
par  l'origine  lacustre  des  sédiments 
dont  il  se  compose  que  par  les  apports 
volcaniques  des  montagnes  qui  enca- 
drent notre  bassin.  Le  grand  lac  dont 
le  Marais  a  gardé  le  souvenir  s'éten- 
dait un  peu  au  delà  des  limites  de  notre 
département,  dans  la  direction  de  Mou- 
lins (Allier);  mais,  au  point  de  vue 
ethnographique,  la  Limagne  ne  dépasse 
?uère  Aigueperse. 

6).  —  Le  climat  de  cette  région  est 
plus  sec ,  mais  plus  variable  que  celui 
ie  Paris.  La  neige  n'y  est  pas  plus  abon- 
lante  que  dans  les  plaines  du  Centre  , 


et,  d'après  des  observations  qui  embras- 
sent une  période  de  vingt  années,  les 
froids  de  l'hiver  y  sont  peut-être  moins 
redoutables.  Mais,  au  mois  de  mai,  et 
I)arfois  dès  la  fin  de  septembre,  les 
gelées  sont  souvent  très  préjudiciables 
aux  cultures. 

c).  —  Sur  les  flancs  des  montagnes, 
jusqu'à  l'altitude  de  (100  mètres,  s'éta- 
lent des  vignobles  (|ui  ont  pris  depuis 
vingt  ans  une  extension  téméraire.  Les 
produits  de  cette  culture  et  les  soins 
(|u'on  lui  ccJnsacre  sont  très  variables  : 
dans  le  voisinage  des  cours  d'eau,  les  ge- 
lées de  printemps  ou  d'automne  lui  sont 
bien  souvent  fatales,  et  dans  les  sols 
granitiques ,  surtout  quand  l'altitude 
approche  de  500  mètres,  elle  décline 
rapidement.  Le  poirier,  le  pêcher  et 
l'abricotier  croissent  en  grand  nombre 
au  milieu  des  ceps. 

La  plaine  produit  des  céréales,  des 
betteraves,  des  pommes  de  terre  et  des 
fourrages  artificiels. 

Les  vallées  se  distinguent  surtout  par 
leurs  prés-vergers  dont  les  pommes 
sont  un  article  d'exportation. 

d).  —  Le  bétail  est  très  restreint.  La 
culture  à  la  bêche  est  encore  pratiquée 
dans  les  meilleures  terres,  où  le  mor- 
cellement réduit  souvent  deux  cultiva- 
teurs à  s'associer  pour  se  procurer  une 
vache  ou  un  domestique.  On  abandonne, 
avec  toute  raison,  l'élevage  à  la  monta- 
gne, et  on  va  chercher  dans  les  foires 
des  animaux  déjà  aptes  au  travail  ou  à 
la  production  laitière. 

e).  — 11  reste  à  signaler,  entre  Brioude 
et  Issoire,  un  bassin  houiller  dont  Tim- 
portance  est  médiocre.  Les  populations 
qui  l'exploitent  sont  attachées  au  sol, 
et  on  y  observe  un  phénomène  intéres- 
sant :  la  culture  fragmentaire. 

f].  —  Les  villes  de  la  Limagne  ne 
sont  guère  que  des  marchés  ou  des 
centres  officiels,  dont  la  population 
n'augmente  pas  en  général  très  rapide- 


34 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL. 


ment  :  elles  ne  sont  que  des  gîtes  d'é- 
tape pour  l'émigration  qui  s'achemine 
vers  les  grandes  agglomérations.  J'y 
reviendrai  au  dernier  paragraphe  de 
celle  note. 

3°  Le  travail  prédominant,  presque 
exclusif,  est  la  culture,  culture  éminem- 
ment intensive  si  l'on  considère  l'effort 
musculaire  qui  correspond  à  un  rende- 
ment donné.  La  contribution  du  capital 
et  de  l'intelligence  est  au  contraire  très 
faible. 

Le  sol  est  abondamment  pourvu  de 
tous  les  éléments  de  fertilité;  il  ne  ré- 
clame guère  qu'un  Iraitement  mécani- 
que, des  façons  multipliées.  Les  récentes 
découvertes  de  la  chimie  agricole,  dont 
M.  Dehérain  entretenait  ces  jours  der- 
niers l'Académie  des  sciences,  justifient 
les  pratiques  tradilionnelles  d'une  po- 
pulation jusqu'ici  très  dense  et  très  la- 
borieuse. Mais  les  bras  manquent  chaque 
jour  davantage  à  la  terre  depuis  vingt 
ans ,  et  la  baisse  des  fermages  et  des 
prix  de  vente  est  considérable. 

La  présence  de  la  houille  dans  le 
bassin  de  Brassac  n'a  développé  aucune 
industrie  qui  mérite  d'être  mentionnée. 

L'agriculture,  au  contraire,  a  fait  sur- 
gir diverses  fabrications  à  Clermont  et 
dans  la  banlieue,  celle  des  fruits  confits, 
celle  des  pâtes  alimentaires  et  celle  du 
sucre  de  betterave. 

4°  a).  La  famille,  jusqu'à  nos  jours, 
était  solidement  constituée  :  l'extension 
des  vignobles  permettait  aux  enfants  de 
rester  groupés  autour  de  leur  père  en 
leur  fournissant  sur  le  domaine  primitif 
une  occupation  largement  rémunérée. 
Soumis  aune  surveillance  constante, 
puisqu'ils  travaillent  à  côté  de  leurs 
parents ,  ils  montrent  encore  aujour- 
d'hui plus  de  docihté  et  de  retenue 
qu'on  n'en  rencontre  dans  les  monta- 
gnes où   la  garde  des    troupeaux  les 


éloigne  de  bonne  heure  du  foyer  pater- 
nel. Mais,  d'autre  part,  l'inilialive  est 
très  peu  développée. 

Le  type  de  la  famille  instable  est  de- 
venu normal  en  vingt-cinq  ans.  On  ne 
voit  presque  jamais  deux  ménages 
sous  le  même  toit.  La  condition  des 
vieillards  est  particulièrement  affli- 
geante. Lorsque  tous  leurs  enfants  sont 
mariés,  ils  ont  peine  à  obtenir  que  l'un 
d'eux  les  reçoive  à  son  foyer,  et  prenne 
à  sa  charge  la  culture  de  leurs  biens,  à 
moins  d'avantages  exceptionnels  qui 
soulèvent  les  protestations  des  futurs 
cohéritiers. 

Les  montagnards,  qui  pratiquent  ce- 
pendant l'émigration  temporaire,  et  qui 
semblent  dès  lors  plus  exposés  aux  in- 
fluences générales, s'en  préservent  mieux. 
C'est  que  la  personnalité,  chez,  eux  est 
plus  énergique.  Les  émigrants  qui  re- 
viennent sont  ceux  qui  ont  résisté  à  la 
contagion  des  nouvelles  mœurs.  Chez 
leurs  voisins  de  la  Limagne,  il  n'est  pas 
besoin  d'une  longue  absence  pour  effa- 
cer l'empreinte  des  traditions.  C'est  assez 
qu'un  fils  de  paysan  ait  passé  deux  ans 
sous  les  drapeaux  pour  que  la  discipline 
domestiqueluipèseàl'égal  delà  caserne, 
et  sa  sœur  ne  revoit  qu'avec  dédain  la 
maison  paternelle  si  elle  a  vécu  durant 
quelques  mois  dans  un  pensionnat  ou 
un  atelier  de  petite  ville.  Aussi  les  ma 
riages  sont-ils  moins  tardifs  qu'autrefois, 
mais  les  jeunes  époux  assez  souvent, 
faute  d'un  petit  capital,  n'échappent  à 
l'autorité  de  leurs  parents  que  pour 
subir  Ihumiliation  lucrative  de  la  do 
mesticité. 

b).  En  ce  qui  concerne  l'habitation,  il 
faut  noter  tout  d'abord  le  type  du  vil 
lage  à  banlieue  morcelée  qui  depuis 
longtemps  est  normal  et  n'admet  que 
des  exceptions  chaque  jour  plus  rares. 
Les  résultats  économiques  et  moraux 
de  celte  coutume  sont  également  funes- 
tes. On  sait  que  toutes  les  races  de  for 


LE    MOUVEMENT    SOCIAL. 


35 


mal  il  111  com nui naii  taire  n'y  .sont  pas 
soumises  au  même  degré.  Kn  lUiIie,  les 
cullivatcurs  des  contrées  les  plus  fertiles 
y  échappent  en  partie,  tandis  que  la  vie 
urbaine  est  seule  acceptée  par  les  classes 
moyennes  comme  par  l'aristocratie.  La 
célèbre  vallée  d'Assise,  qui  n'est  pas 
sans  quelque  ressemblance  avec  la  Li- 
magne,  en  difTère  complètement  sous 
ce  rapport.  Mais,  là,  les  familles  de  mé- 
tayers isolées  au  milieu  d'un  petit  do- 
maine sont  assez  nombreuses  pour  se 
suffire  à  elles-mêmes.  Le  cultivateur  au- 
vergnat trouverait  son  foyer  bien  vide 
et  même  bien  morne  s'il  n'avait  pour  se 
distraire  les  bruits  de  la  rue.  Et  puisqu'il 
ne  peut  rencontrer  parmi  les  siens  les 
auxiliaires  dont  il  a  souvent  besoin ,  il 
recherche  le  voisinage  de  ceux  qui  peu- 
vent remplir  cet  office.  Bien  que  ses 
pareils  soient  peu  portés  à  l'association 
sous  des  formes  nouvelles,  ils  sont 
toujours  disposés  à  s'entr'aider,  à  se 
donner,  suivant  l'expression  familière, 
un  coup  de  main. 

Le  progrès  matériel  dans  l'habitation 
et  ses  accessoires  est  manifeste.  Les  plus 
modestes  producteurs  de  vins  et  de  fruits 
se  sont  rapidement  enrichis  au  cours  des 
années  qui  ont  suivi  l'ouverture  de  la 
voie  ferrée  entre  Alais  et  Saint-Germain 
des  Fossés.  Aussi  certains  villages  des 
environs  de  Clermont-Ferrandoflrent-ils 
en  foule  des  exemples  d'un  luxe  qui 
contraste  avec  la  vie  encore  rude  et 
simple  de  leurs  habitants.  Par-dessus 
tout,  ce  qu'on  appelle  «  emplettes  de 
noce  ))  décèle  un  amour-propre  excessif. 
Ne  serait-il  pas  permis  de  signaler  ici 
l'influence  de  la  formation  communau- 
taire? On  dépense,  non  pour  satisfaire 
un  goût  personnel,  mais  par  esprit  d'i- 
mitation; non  pour  jouir,  mais  pour 
briller.  Les  salons  et  les  parures  d'une 
femme  du  monde  sont,  pour  elle,  des 
objets  d'un  usage  quotidien.  Pour  un 
vigneron  et  sa  compagne,   associée  à 


ses  travaux  autant  que  le  permettent 
les  soins  du  mihiage,  le  luxe  rationnel, 
le  comfort  dans  le  sens  originaire  du 
mot  résiderait  exclusivement  dans  l'em- 
ploi de  ces  appareils  ingénieux  qui  di- 
minuent les  labeurs  des  champs  et  du 
foyer,  et  c'est  précisément  à  quoi  ils 
pensent  le  moins. 

c).  Dans  une  contrée  où  le  double 
morcellement  de  la  propriété  et  des 
exploitations  est  porté  aux  dernières 
limites,  le  patronage  tombe  à  son  mi- 
nimum. Le  cultivateur,  rompu  dès  l'en- 
fance aux  pratiques  traditionnelles,  a  la 
prétention  de  se  suffire  au  point  de  vue 
technique.  Le  métayage,  fort  usité  dans 
le  vignoble  auvergnat,  n'y  produit  pas 
les  heureux  effets  qu'on  signale  en  tant 
de  pays.  Quant  à  la  culture  des  céréales, 
dans  la  plaine  du  Marais,  où  l'emploi 
des  machines  agricoles  compenserait  la 
cherté  de  la  main-d'œuvre,  elle  attend 
encore  le  patron  éminent  qui  pourrait 
donner  une  impulsion  décisive.  Je  ne 
veux  rien  dire  de  ce  pseudo-patron  que 
les  Italiens  ont  flétri  du  nom  expressif  de 
mercunte  dicampagna,  et  que  M.  Porth- 
mann  nous  montrait  à  l'œuvre  en  Tou- 
raine  (Mouvement  social,  avril  1893).  11 
n'existe  chez  nous  qu'à  l'état  sporadique. 

d).  La  Limagne  n'apporte  aux  cul- 
tures intellectuelles  qu'un  contingent 
bien  inférieur  à  celui  des  montagnes 
voisines.  L'excès  et  la  monotonie  du 
labeur  physique  rend  l'esprit  lent  et 
paresseux.  Cependant  les  professions 
libérales  et  les  emplois  administratifs, 
voire  même  les  offices  ministériels  de 
dernier  ordre,  exercent  une  puissante 
fascination  sur  les  serfs  delà  glèbe.  Dès 
qu'ils  parviennent  à  l'aisance,  ils  s'em- 
pressent d'y  vouer  leurs  enfants;  sou- 
vent même  ils  n'attendent  pas  que  cette 
condition  soit  remplie,  et,  malgré  des 
déceptions  aussi  amères  que  fréquentes, 
le  flot  des  concurrents  ne  cesse  pas  de 
monter. 


36 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


e).  Les  traditions  religieuses  sont  assez 
bien  conservées  dans  la  Limagne.  La  foi 
sans  doute  est  un  i^eu  obscurcie  par  les 
préoccupations  matérielles.  J'ai  rencon- 
tré des  ecclésiastiques  qui  avaient  tour 
à  tour  exercé  leur  ministère  dans  les 
montagnes  et  dans  les  plaines  et  qui  ne 
donnaient  pas  la  préférence  à  ces  der- 
nières. Il  est  vrai  que,  pour  les  monta- 
gnards, les  prédications  et  les  cérémonies 
de  l'Église  semblent  avoir  un  attrait  peu 
ordinaire;  il  surgit  parmi  eux  plus  de 
vocations  exceptionnelles,  et  l'œuvre  de 
la  Propagation  de  la  foi  inspire  dans 
notre  diocèse  des  sympathies  qui  se  tra- 
duisent par  le  chiffre  élevé  des  offrandes 
qu'elle  recueille.  Mais,  sous  le  rapport 
de  la  probité  et  des  bonnes  mœurs, 
les  populations  chrétiennes  de  quelques 
paroisses  du  Marais  défient  toute  com- 
paraison dans  l'étendue  du  départe- 
ment du  Puy-de-Dôme.  Le  genre  de 
vie  que  pratiquent  les  montagnards  ex- 
plique sans  doute  leur  infériorité.  Il 
n'est  que  trop  vrai,  au  reste,  comme  l'a 
observé  en  d'autres  contrées  un  des 
écrivains  les  plus  compétents  de  la 
Science  sociale  ,  que  la  pratique  reli- 
gieuse est  à  la  merci  d'un  simple  dé- 
placement. Fin  passant  d'un  village  à  un 
autre,  un  cultivateur,  d'ailleurs  honnête 
et  moral,  subit  instantanément  l'influence 
du  nouveau  milieu.  Les  montagnards 
en  qui  la  personnalité  est  plus  déve- 
pée  sont  plus  attachés  à  leurs  principes, 
quoique  fort  souples  dans  l'application. 

/).  Là  où  le  patronage  fait  défaut,  c'est 
l'État  qui  prend  sa  place  ou  plutôt  qu'on 
appelle  à  la  remplir.  Aussi  l'influence 
administrative  est-elle  considérable  dans 
la  Limagne.  L'opposition  au  régime 
établi  n'y  obtient  presque  jamais  la 
majorité.  On  peut  voir  à  la  tête  des  mu- 
nicipalités des  adversaires  de  ce  régime, 
mais  sous  la  condition  tacitement  im- 
posée de  faire  trêve  aux  luttes  politi- 
ques. 


Il  en  est  de  même,  d'ailleurs,  dans  les 
montagnes  environnantes  ;  le  patronage, 
en  effet,  n'y  est  pas  moins  rare,  et  les 
candidats  aux  emplois  publics  y  sont 
beaucoup  plus  nombreux. 

g).  Si  les  montagnards  émigrent  vo- 
lontiers vers  les  bureaux,  les  essaims  de 
la  Limagne  n'y  sont  guère  moins  portés. 
Mais  peut-on  parler  d'essaims  dans  une 
contrée  où  la  natalité  est  des  plus  fai- 
bles? Le  chiffre  des  décès  dans  la  ban- 
lieue de  Clermont-Ferrand  est  double 
de  celui  des  naissances  en  certaines  an- 
nées, et  cette  proportion  a  été  dépassée 
dans  un  chef-lieu  de  canton  renommé 
pour  la  fertilité  de  son  sol. 

Les  éléments  supérieurs  comme  les 
éléments  inférieurs  de  la  population  ru- 
rale sont  attirés  vers  les  villes. 

J'ai  dit  qu'un  cultivateur  aisé  ambi- 
tionnait infailliblement  pour  son  fils 
l'accès  des  professions  libérales  ou  des 
eniphjis  publics  :  sa  fille  refuse  presque 
toujours  un  mariage  à  la  campagne. 

Un  médiocre  travailleur,  une  ména- 
gère peu  active  se  flattent  souvent  de 
trouver  dans  les  grands  centres  des  oc- 
cupations tout  ensemble  moins  pénibles 
et  mieux  rétribuées  que  celles  des 
champs. 

Ceux-là  seuls  qui  sont  aptes  à  la  pro- 
fession de  cultivateur  et  encouragés  par 
le  succès  échappent  au  mirage,  mais  on 
voit  rarement  deux  générations  pareil- 
les. Grâce  aux  habitudes  d'économie, 
vingt-cinq  ans  suffisaient  jusqu'ici  pour 
élever  l'édifice  d'une  petite  fortune.  Le 
capital  une  fois  formé,  on  se  persuade 
fatalement  qu'on  n'en  peut  tirer  honneur 
ou  profit  qu'à  la  ville.  \ 

F.  Roux. 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


.'5  7 


LA  CRISE  SOCIALE  EN  SICILE. 

Uonic.  le  8  février  ls!»i. 

Le  calme  esl  revenu  en  Italie;  les 
anarchistes  de  Carrare  sont  sous  les  ver- 
rouset  quelquesjoursont,  sulli  au  général 
Morradi  Lavriano  pour  faire  rentrer  dans 
l'ordre  les  meurl-de-faim  de  Sicile.  Ce 
résultat  d'ailleurs  était  prévu.  Les  forces 
en  présence  se  composaient,  d'une  part, 
de  cinquante  mille  hommes  disciplinés, 
habitués  au  maniement  de  canons  et  de 
fusils  perfectionnés;  d'autre  part,  d'une 
cohue  de  malheureux  affamés,  exténués 
par  la  misère  ;  qu'y  a-t-il  d'étonnant  que 
ceux-là  aient  vaincu  ceux-ci?  Mais  le 
Gouvernement  ne  saurait  maintenir  per- 
pétuellement l'état  de  siège,  et  les  exi- 
gences du  budget  italien  se  prêteraient 
mal  à  l'entretien  d'une  armée  si  nom- 
breuse en  Sicile;  aussi  l'œuvre  de  pacifi- 
cation n'est-elle  que  commencée  et  les 
difficultés  surmontées  ne  sont  rien  en 
comparaison  de  celles  qu'il  faut  mainte- 
nant résoudre.  Car  ce  n'est  point  par 
simple  caprice  révolutionnaire  que  les 
Siciliens  se  sont  soulevés,  ni  par  un 
amour  immodéré  de  principes  jolus  ou 
moins  abstraits  de  liberté  ou  de  socialis- 
me ;  ils  ne  demandaient  autre  chose  que 
du  pain  et  du  travail  et  c'était  aux  cris 
partout  répétés  de  «  Vive  la  Reine  »  et 
«Vive  le  Roi  »  qu'ils  marchaient  au  com- 
bat. Les  représentants  du  Roi  paraissent, 
du  reste,  avoir  tenu  fort  peu  compte  de 
ces  sentiments  de  sympathie  témoignés 
aux  souverains,  et  plusieurs  journaux 
indépendants  n'ont  point  manqué,  avec 
juste  raison,  de  souligner  la  différence 
des  termes  employés  par  le  général  Morra 
dans  sa  proclamation  et  ceux  dont  avait 
usé  François  II,  en  des  circonstances 
analogues,  trente-trois  ans  auparavant. 
«  Notre  commissaire  extraordinaire,  di- 
sait François  II,  accordera  en  notre 
nom  un  pardon  complet  et  général  à 


tous  ceux  de  nos  sujets  qui,  jusqu'à  ce 
j(jur  rebelles,  se  soumettront  à  l'autorité 
légitime.  »  Mais  ceci  n'est  peut-être,  au 
fond,  que  simple  question  de  politique 
et  de  diplomatie.  Le  gouvernement  ita- 
lien a  jugé  la  rigueur  plus  opportune 
que  la  clémence;  nul  n'a  le  droit  de  l'en 
blâmer,  si  toutefois  il  réussit  à  rétablir 
l'ordre,  non  point  cet  ordre  matériel  et 
momentané  qui  règne  aujourd'hui,  mais 
un  ordre  durable,  fondé  sur  la  justice 
et  la  persuasion.  Il  est  cependant  à 
craindre  que  la  nouvelle  monarchie,  qui 
s'est  montrée  incapable  de  guérir  les 
plaies  dont  la  Sicile  souffre  depuis  si 
longtemps,  ne  soit  pas  plus  heureuse 
dans  l'avenir  qu'elle  ne  l'a  été  dans  le 
passé. 

Tout  le  monde  sait  que  les  anciennes 
principautés  italiennes  étaient  dans  une 
infériorité  manifeste  en  regard  des  États 
du  Xord  et  de  l'Occident  de  l'Europe, 
M.  Gladstone  a  dépeint  sous  des  cou- 
leurs peu  flatteuses  la  situation  du 
royaume  des  Deux-Siciles  et  Taine  ne 
nous  a  pas  montré  sous  un  jour  plus 
favorable  l'organisation  pontificale 
romaine.  Sans  doute  il  convient  de  faire 
la  part  des  exagérations  auxquelles  ont 
pu  se  laisser  entraîner  deux  hommes 
libéraux  et  protestants  qui  avaient  à 
juger  des  monarchies  absolues  et  catho- 
liques; mais,  une  fois  cette  concession 
accordée,  il  n'en  est  pas  moins  incon- 
testable que  la  France  et  rx\nglcterre 
devançaient  de  beaucoup  dans  la  voie 
du  progrés  les  populations  napolitaines 
et  romaines,  qui  demeuraient,  pour  ainsi 
dire,  étrangèresau  mouvement  moderne. 
Mais  ni  François  II  ni  Pie  IX  n'en  étaient 
responsables.  La  masse  de  leurs  sujets, 
élevés  dans  un  esprit  de  routine  et  atta- 
chés à  la  tradition,  par  suite  de  fatalités 
sociales,  n'avaient  aucune  envie  des 
chemins  de  fer,  du  télégraphe,  du  suf- 
frage universel,  du  gouvernement  re- 
présentatif. En  ne  concédant  ces  innova- 


38 


LE    MOUVEMENT    SOCIAL. 


lions  qu'avec  parcimonie ,  les  Princes 
étaient  d'accord  avec  l'immense  majorité 
de  leurs  peuples. 

Mais,  depuis  la  Révolution  française  , 
une  partie  de  la  haute  société,  qui  voyait 
avec  peine  l'Italie  rest:!r  à  l'écart  du 
progrès  de  la  civilisation,  s'imagina  que 
la  prospérité  des  nations  nord-occiden- 
tales avait  son  unique  fondement  dans 
la  forme  des  pouvoirs  publics.  Sans 
comprendre  que  ces  pouvoirs  publics 
ainsi  constitués  n'étaient  que  le  résultat 
de  la  constitution  de  la  vie  privée  elle- 
même,  les  libéraux  formèrent  le  projet 
de  renverser  les  gouvernements  légiti- 
mes, pour  y  substituer,  coûte  que  coûte, 
le  Parlementarisme.  C'était  mettre  la 
charrue  devant  les  bœufs.  C'était  pren- 
dre la  cause  pour  l'effet;  l'intluence  des 
gouvernements  sur  les  individus  n'a 
point  une  telle  importance,  puisque  ce 
sont  les  individus  au  contraire  qui,  sauf 
le  cas  de  violence,  se  créent  un  gouver- 
nement à  leur  image.  Et  quand  il  arrive 
que  la  violence  établit  chez  un  peuple 
un  gouvernement  en  contradiction  avec 
les  mœurs  et  les  traditions  du  pays,  ou 
bien  ce  peuple  a,  en  lui-même,  l'énergie 
nécessaire  pour  le  renverser  et  pour 
continuer  à  suivre  sa  vraie  voie,  ou 
bien,  absolument  dévoyé,  il  se  précipite 
de  catastrophe  en  catastrophe  jusqu'à 
la  ruine. 

En  Italie,  le  système  qui  consistait  à 
prendre  l'effet  pour  la  cause  fut  suivi  de 
point  en  point.. .  On  construisit  des  lignes 
ferrées  sans  s'inquiéter  s'il  y  aurait  des 
voyageurs  et  des  marchandises  à  trans- 
porter; or  l'on  s'aperçoit  aujourd'hui 
(ju'en  maint  endroit  il  n'y  a  ni  voya- 
geurs ni  marchandises.  On  édifia  de 
nombreux  palais,  à  Rome  particulière- 
ment, dans  la  persuasion  que  la  jeune 
capitale  ne  compterait  bientôt  pas  moins 
d'un  million  d'habitants;  mais  les  habi- 
tants s'obstinèrent  à  ne  point  venir.  On 
abattit  des  quartiers  entiers,  comme  à 


Naples,  pour  les  remplacer  par  de  su- 
perbes demeures,  sans  se  demander  où 
iraient  se  réfugier  les  pauvres  ainsi  ex- 
propriés. De  là,  les  impôts  croissants, 
et  hors  de  proportion  avec  la  richesse 
publique.  De  là,  enfin,  cette  insurrection 
sicilienne,  et  ce  mot  d'ordre  lancé  par 
ses  chefs  :  «  Plus  de  taxes  ;  plus  d'im- 
pôts. » 

Il  a  fallu  que  ces  paysans  habitués  à 
souffrir  en  silence,  que  ces  paysans  dont 
le  salaire  est  quelquefois  de  dix  sous  par 
jour,  aient  atteint  le  dernier  degré  du 
dénuement,  pour  prendre  enfin  le  parti 
de  la  révolte.  La  presse  italienne,  même 
la  presse  sérieuse,  feignit  de  croire  aux 
combinaisons  les  plus  machiavéliques  ; 
elle  annonçait  gravement  que  80.000  fu- 
sils avaient  été  débarqués  dans  l'île,  et 
que  les  révoltés  étaient  soudoyés  par  la 
France.  L'or  français',  à  en  croire  ces 
étranges  récits,  aurait  joué  un  rôle  pré- 
pondérant. Le  fait  est  que  si  l'on  avait 
trouvé  trace  d'or  en  Sicile,  il  eût  été 
vraisemblable  de  le  croire  français  plu- 
tôt qu'italien,  l'existence  de  celui-ci 
étant  effacée  depuis  longtemps  déjà  de 
la  mémoire  des  homimes. 

Ces  fantaisies  mises  de  côté,  il  faut 
reconnaître  que  la  raison  de  la  crise,  ou- 
tre la  crise  des  vins  et  des  soufres,  et 
l'absentéisme  des  grands  propriétaires 
ruraux ,  se  trouve  dans  le  régime  poli- 
tique appliqué  par  force  à  la  Sicile  de- 
puis 18G0.  Au  lieu  de  développer  la  li- 
berté ,  ce  nouveau  régime  a  favorisé  la 
plus  affreuse  tyrannie  :  c'est  le  pur 
régime  du  clan.  Chaque  commune  est 
divisée  en  deux  partis  qui  se  disputent 
le  pouvoir  et  une  fois  que  l'un  de 
ces  deux  parlis  s'en  est  emparé,  l'au- 
tre n'a  à  espérer  de  lui  aucune  justice. 
Les  taxes,  les  mesures  arbitraires,  lesl 
vexations  de  toute  sorte,  tel  est  le  lol| 
du  vaincu.  Un  propriétaire,  près  deGir- 
genti,  est  allé  jusqu'à  enfermer  ses  gens 
dans  une  chambre  et  à  les  faire  rouer  d(| 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


39 


coups  de  bâton,  pour  les  punir  de  n'a- 
voir pas  voté  selon  son  choix. 

Quelle  réforme  équitable  attendre  de 
la  part  de  députes  élus  par  de  tels 
moyens  ?  Tous  dépendent  de  la  Ca- 
morra  locale;  ils  sont  forcés  de  donner 
des  gages  à  ceux  qui  les  ont  aidés  à 
combattre  le  bon  combat;  c'est  ce  qui 
fait  (jue  le  nombre  des  fonctionnaires 
inutiles  grossit  chaque  jour  :  chacun 
exige  la  récompense  de  ses  services,  et 
le  malheureux  élu  n'ose  la  lui  refuser. 
Aussi  le  Parlement  italien  a-t-il  eu  un 
rôle  assez  annulé  dans  cette  question; 
et  la  dictature  confiée  par  lui  à  M.  Crispi 
est,  de  sa  part,  un  réel  aveu  d'embarras 
et  d'impuissance. 

Un  organe  socialiste,  le  Sicilien,  par- 
lant de  la  crise,  s'exprime  ainsi  :  «  Des 
institutions  gouvernementales ,  savez- 
vous  quelle  est  en  Sicile  la  plus  floris- 
sante? C'est  le  bureau  des  hypothèques. 
Et  pourquoi?  Parce  que  les  4/5  de  la 
propriété  foncière  de  l'île  sont  hypothé- 
qués; ce  qui  veut  dire  que  les  proprié- 
taires eux-mêmes  ne  vivent  plus  de  leur 
revenu,  mais  de  leur  capital.  L'agricul- 
ture est  à  l'état  rudimentaire;  le  com- 
merce est  sans  vie;  quand  vous  le  vou- 
drez, je  vous  ferai  assister  à  un  spectacle 
nouveau  et  intéressant,  les  fleuves  de 
vin;  déjà  quelques  propriétaires  sont 
obligés,  pour  conserver  la  nouvelle  ré- 
colte, de  vider  leurs  barriques  pleines  de 
la  précédente  récolte  non  vendue...  La 
justice  est  un  mythe,  les  préteurs  sont 
des  sectaires;  les  magistrats  reçoivent 
les  ordres  du  ministre  de  l'Intérieur;  la 
police  est  odieuse.  Dans  les  petites  com- 
munes, le  maire,  qui  appartient  toujours 
à  une  coterie,  est  aussi  le  délégué  de  la 
Sûreté  publique.  11  pénètre  dans  les  bu- 
reaux télégraphiques,  viole  le  secret  des 
correspondances ,  tracasse  tous  les  in- 
fortunés qui  ne  sont  pas  de  sa  clientèle; 
c'est,  en  un  mot,  le  tyran  de  la  contrée. 
Voilà  trente-quatre  années  que  cela  durel 


Et  pour  finir,  ce  peuple,  qui  n'a  jamais 
participé  à  la  vie  publique  du  pays, 
parce  qu'il  a  été  contraint  de  se  vendre, 
ce  peuple,  qui  depuis  plus  d'un  quart 
de  siècle  travaille  comme  une  machine, 
a  assisté  au  spectacle  dégoûtant,  nau- 
seabondo,  du  vol  de  ses  économies,  de 
la  falsification  de  la  monnaie,  du  déshon- 
neur de  cette  patrie  qu'on  lui  reproche 
de  ne  pas  aimer...  En  180G,  l'État  était 
entré  en  possession  de  tous  les  biens  ec- 
clésiastiques qui,  en  Sicile,  avaient  une 
valeur  de  (jU()  millions;  il  avait  promis 
de  les  restituer  au  peuple,  en  en  con- 
fiant l'administralion  aux  bureaux  de 
bienfaisance...  Or,  depuis  ce  jour,  des 
biens  ecclésiastiques,  nous  n'en  avons 
pas  vu  un  sou,  sans  que  nous  puissions 
encore  comprendre  où  et  comment  ils 
ont  pu  se  volatiliser...  » 

La  Province  de  Brescia,  journal  za- 
nardelliste,  reproduit  l'avis  de  vente 
suivant  : 


XOII  DU  DÉBITEUR. 

Prix  de 

l'enchère  du 

mobilier. 

Créance  du 

Receveur, 

pour  lequel  on 

procide  à  l'ei- 

propriation. 

A .  Vaccoro 

fr. 

(>;« 

124 
2112 

2.487 

438 

73 

773 

263 

1.027 
lOS 
S58 
263 

1.462 

1.023 
78 
363 
86 
ISS 
234 
789 

etc. 

fr. 
33 

.•V.  La  Mura 

12 

K.  Semioli 

26 

199 

F.  Cerillo 

X.  Stanzione 

30 

U 

159 

E.  Cirillo 

P.  CascieUo 

6 

(i.  Iloniaiio 

44 
11 

k.  Napi 

<) 

M.  Aleiiautc 

22 

F.  Felicc 

14 

A.  Malafraute 

333 

A 

4 

B 

47 

C 

g 

D 

13 

E 

11 

F 

."il 

ctc 

etc 

Il  y  a,  dans  cette  liste,  des  dettes  de  'J, 
de   6,  de  4  francs.  Quand  un    pauvre 


40 


LE    MOUVEMENT    SOCIAL. 


homme  laisse  vendre  sa  maison  et  son 
lopin  de  terre  pour  une  somme  aussi 
infime,  on  peut  bien  dire  qu'il  est  arrivé 
au  comble  de  la  misère. 

Et  ce  n'est  pas  seulement  dans  l'île 
qui  fut  le  grenier  de  Rome  que  cette  nou- 
velle forme  de  parlementarisme  porte  de 
tels  fruits.  Une  correspondance  adressée, 
le  9  janvier,  à  la  Voce  délia  Veritanows, 
apprend,  qu'en  Vénétie,  les  impôts  ont 
ruiné  Tagricullure.  La  terre  abandonnée 
à  elle-même  produit  du  blé  qui  jaunit 
avant  que  l'épi  soit  formé,  du  raisin 
qui  se  gâte  aux  premières  pluies  d'au- 
tomne. Les  maisons  des  p'aysans  consis- 
tent en  quatre  parois  de  bois  réunies  en- 
tre elles  avec  de  la  boue  et  de  la  bouse  de 
vache;  au-dessus,  s'élève  un  toit  de  ro- 
seaux recueillis  dans  les  marais  de  la 
lagune,  et  ce  toit  est  percé  d'un  trou  par 
où  s'échappe  la  fumée  de  la  cuisine.  La 
nourriture  n'est  pas  plus  confortable. 
Polenta,  salades,  citrouilles  et  racines, 
tels  sont  les  uniques  mets  de  ces  infor- 
tunés. —  La  viande  et  le  vin  sont  re- 
gardés comme  des  choses  tellement 
luxueuses  que  l'on  n'en  sert  sur  la  table 
«  qu'aux  repas  de  noces  ». 

Quant  au  dictateur,  que  pourra-t-il 
faire  de  plus  que  la  Chambre  pour  con- 
jurer la  crise?  Connaît-il  un  moyen  de 
relever  le  crédit  public?  Réduira-t-il  les 
dépenses  militaires?  Alors,  que  dira  le 
puissant  allié  de  Berlin?  Priera-t-il  les 
nombreux  fonctionnaires  inutiles  de 
chercher  des  moyens  d'existence  moins 
dispendieux  pour  le  budget?  A-t-il  dé- 
couvert de  nouveaux  débouchés  com- 
merciaux pour  ces  vins  de  Sicile  que  les 
propriétaires  jettentau  ruisseau,  pources 
soufres  auxquels  les  pyrites  américaines 
font  une  victorieuse  concurrence?  Nous 
le  jugerons  avant  peu.  Jusqu'à  présent, 
il  s'est  contenté  de  quelques  déclara- 
tions sur  le  thème  connu  des  grands 
principes  et  du  patriotisme.  A  défaut 
d'une  nourriture  plus  substantielle,  l'I- 


talie se  contente  de  celle-ci;  mais  ce  ne 
saurait  être  pour  longtemps.  «  Tuez- 
nous,  tuez-nous,  nous  mourons  de 
faim!  »  criaient  naguère  aux  soldats  les 
habitants  de  Lercara,  de  Gibellina,  de 
Pretrapersia,  de  Marineo,  de  Santa  Ca- 
terina.  Ceux  dont  les  balles  de  la  troupe 
n'ont  pas  exaucé  les  vœux  sont  toujours 
là  et  affamés  comme  par  le  passé. 

La  politique  des  combinazione  ne  sau- 
rait conduire  bien  loin;  peut-être  ima- 
ginera-t-on  quelque  «  expédient  »  pour 
sauvei-  la  situation;    mais   ce  ne    sera 
qu'un  adoucissement  passager,  qui  re- 
tardera tout  au  plus  la  chute  finale  et 
inévitable.  Le  corps  social  tout  entier 
est  malade;  et  l'aggravation  de  cette  ma- 
ladie est,  pour  une  bonne  part,  l'reuvre 
du  Gouvernement  lui-même  qui  a  voulu 
pousser  de  force  l'Italie  dans  une  voie  où 
elle  ne  sauraitmarcherpar  detels  procé- 
dés. On  asoumis  au  même  joug  adminis- 
tratif des  provinces  de  caractère  diffé- 
rent,  souvent  mal  disposées   les  unes 
contre  les  autres,  on  aenfraîné  le  roi  vers 
une   alliance  qui  a  porté   des  résultats 
détestables,   on  a  donné  l'exemple   de 
scandales  officiels  et   de  fortunes  trop 
facilement  acquises  à  des  gens  déjà  peu 
enclins  à  estimer  et  honorer  le  travail; 
on  a  développé  le  fonctionnarisme  ;  on 
a  rendu  enfin   la   vie  intolérable  à  des 
milliers   de  paysans,   d'ouvriers   et  de 
petits  propriétaires.  Qui  est  responsa- 
ble de  cette  situation,  du  moins  en  par- 
tie? Le  Parlement,  ce  même  Parlement 
qui  devait  régénérer  l'Italie  et  la  faire 
jouir  des  bienfaits  de  la  liberté  et  de  la 
civilisation. 

On  est  étonné  d'apprendre  tout  à 
coup  qu'un  pays  qui  semblait  tranquille, 
qu'un  pays  exclusivement  agricole,  où 
les  ouvriers  ne  représentent  qu'une  pro- 
portion infime  de  la  population,  est 
devenu  un  des  centres  les  plus  actifs 
du  socialisme  et  de  l'anarchie.  C'est 
que  l'ignorance  des  Italiens  est  loin  de 


LE    MOUVEMENT    SOCIAL. 


41 


les  proléger  contre  l'inlliuMico  des  mau- 
vaises doctrines;  ils  ne  comprennent 
rien  aux  théories  de  Karl  Marx,  de  Las- 
salle,  de  Reclus,  de  Kropolkine;  mais 
il  ne  manque  pas  parmi  eux  de  clieCs 
intelligents  tout  prêts  à  les  embrigader 
et  à  leur  expliquer  la  bonne  parole  : 
elle  trouve  un  terrain  tout  préparé  dans 
(les  esprits  qui  ne  connaissent  que  l'ac- 
tion en  masse  et  les  procédés  de  con- 
trainte. C'est  donc  avec  conviction  que, 
lô  crucifix  dans  une  main  et  le  portrait 
d'IIumbert  dans  l'autre,  ils  incendient 
t'dilices  |)ublics  et  maisons,  au  cri  de  : 
<(  Vive  le  roi!  » 

Suivrons-nous  l'exemple  de  certains 
journaux  français  qui  formulent  des 
essais  de  «  Constitution  »  à  l'usage  de 
l'Italie.  Le  Petit  Marseillais  ne  parlait 
de  rien  moins  que  d'une  restauration  des 
Bourbons  à  Naples.  Ce  genre  de  con- 
seil a  le  double  inconvénient  d'être  in- 
sulïisant  et  de  s'adresser  à  des  gens  à 
qui  il  faudrait,  pour  bien  faire,  l'idée  et 
la  volonté  d'abandonner  les  aspirations 
communautaires.  S'il  nous  est  difïicile 
d'agir  sur  eux  dans  cet  autre  sens,  il 
nous  est  facile  de  recueillir  la  leçon  pour 
nous-mêmes.  Des  citoyens  libres,  tra- 
vailleurs, énergiques,  eussent-ils  un 
mauvais  gouvernement,  seront  toujours 
supérieurs  à  ceux  qui  pratiquent  le 
doux  far  niente  dans  les  bureaux  des 
ministres  et  des  administrations,  même 
sous  l'égide  du  gouvernement  théori- 
<îuement  le  plus  parfait.  Je  n'invoquerai 
d'autre  preuve  que  l'exemple  des  FJtats- 
Unis,  dont  le  personnel  politique  a  ra- 
rement été  considéré  comme  au-dessus 
de  tout  soupçon.  Quand  les  électeurs  ont 
pris  l'habitude  de  compter  uniquement 
sur  eux-mêmes,  sans  demander  à  l'Etat 
ni  places,  ni  faveurs,  ni  privilèges,  ils 
ont  vite  fait,  le  jour  où  les  gouvernants 
deviennent  par  trop  insupportables,  de 
les  mettre  à  la  raison,  sans  avoir  besoin 
pour  cela  de  bouleverser  la  société,  de 


l)rùler  les  hôtels  de  ville,  ni  d'invo(|uer 
les  chimères  décevantes  du  socialisme. 
Il  ne  leur  est  pas  davantage  nécessaire 
de  se  jeter  dans  les  bras  d'un  sauveur, 
même  lorsqu'ils  ont  l'insigne  fortune  de 
posséder  parmi  eux  un  homme  d'Hlat 
aussi  illustre  que  don  Francesco  Crispi. 
Il  n'y  a  d'utiles  aux  peuples,  dans  la 
crise  actuelle,  que  les  hommes  qui,  à 
tous  les  rangs  et  dans  tous  les  rôles, 
s'inspirent,  selon  la  parole  de  Le  Play. 
«  de  l'exemple  des  races  prospères  ». 
Ce  n'est  pas  de  cet  exemple  que  se  sont 
inspirés  les  hommes  qui  ont  agi  sur  l'I- 
talie nouvelle.  Ils  ont  pris  pour  idéal  le 
régime  des  grandes  monarchies  en  dé- 
cadence. 

Georges  Laine. 


A  TRAVERS  LES  FAITS  DU  MOIS. 

Une  volte-face  parlementaire.   —  Il 

s'est  passé  à  la  Chambre,  à  propos  de  la 
conversion,  un  fait  fort  curieux,  mais  fort 
explicable,  qui  a  défrayé  pendant  plu- 
sieurs jours  la  verve  des  journaux  socia- 
listes et  radicaux. 

M.  Jaurès,  qui  devient  décidément  le 
porte-parole  des  socialistes,  a  proposé 
d'attribuer  le  bénéfice  de  la  conversion, 
—  G7  millions  environ,  —  au  dégrève- 
ment du  principal  de  l'impôt  foncier 
pour  les  petits  cultivateurs  cultivant 
eux-mêmes  leur  domaine. 

La  Chambre  a  adopté  cette  proposi- 
tion; puis,  sur  la  menace  qu'a  faite  le 
ministère  de  démissionner  aussitôt,  un 
bon  nombre  de  députés  se  sont  déjugés 
et  ont  repoussé  l'ensemble  de  la  loi  dont 
ils  avaient  voté  séparément  les  deux  ar- 
ticles. 

Nous  trouvons,  dans  ce  fait,  matière  à 
deux  réflexions.  Nous  y  trouvons  de  plus 
un  symptôme. 


42 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


A  quel  mobile  obéissaient  les  socia- 
listes en  proposant  le  dégrèvement  de  la 
petite  propriété  agricole?  A  quel  mobile 
ont  obéi  les  nombreux  députés  du  centre 
et  de  la  droite  qui  ont  accepté,  puis  re- 
poussé cette  combinaison? 

Le  socialisme,  —  c'est  très  clair,  — 
poursuit  son  plan  habile,  signalé  ici 
bien  des  fois  :  détacher  du  parti  de  la 
conservation,  du  parti  bourgeois,  la 
classe  nombreuse  des  paysans  proprié- 
taires en  lui  ménageant,  en  toute  occa- 
sion, de  petites  faveurs  exceptionnelles. 
Quel  triomphe  pour  le  député  socialiste, 
qui  peut  dire  ensuite,  devant  une  assem- 
blée de  bons  villageois  :  «  J'ai  voté  pour 
qu'on  vous  enlève  vos  impôts,  et  le  mon- 
sieur d'à  côté  a  voté  pour  qu'on  les  main- 
tienne »  ! 

Au  fond,  ce  n'est  là  qu'une  manœuvre 
de  guerre.  Le  parti  socialiste,  comme  le 
prouvent  les  assertions  de  ses  inter- 
prètes autorisés,  tend  bel  et  bien  à  la 
communisation  de  toute  propriété, 
grande  ou  petite;  mais  il  lui  plaît  de 
masquer  ce  but  momentanément,  et  de 
s'apitoyer  sur  le  laboureur,  parce  (|ue 
le  laboureur,  au  jour  du  scrutin,  c'est 
une  vnix. 

Et  voilà  pourquoi,  de  l'autre  côté  de 
la  Chambre,  un  grand  embarras  s'est 
produit.  Des  dégrèvements  agricoles, 
mais  qui  donc,  étant  candidat,  n'en  a 
pas  promis?  Qui  donc,  dans  des  réunions 
publiques,  n'a  pas  juré  ses  grands  dieux, 
en  posant  la  main  sur  son  cœur,  de  dé- 
fendre envers  et  contre  tous  les  intérêts 
de  l'agriculture!  Quatre  mois  à  peine 
sont  écoulés  depuis  ce  moment-là,  et 
voilà  que  M.  Jaurès,  insidieusement, 
vient  offrir  aux  défenseurs  de  l'agricul- 
ture une  désagréable  occasion  de  tenir 
tous  leurs  beaux  serments.  Comment  re- 
fuser? (Comment  faire  observer  ce  qu'il 
peut  y  avoir  de  défectueux  dans  celte 
mesure  hâtive  et  exceptionnelle?  Com- 
ment rappeler,  de  bonne  grâce,  que  le 


budget  comportant  un  déficit  de  deux  ou 
trois  cents  millions,  il  serait  peut-être 
plus  opportun  de  boucher  le  trou  avec 
ce  qu'on  a  que  d'en  pratiquer  un  second 
à  cùfé  pour  avoir  le  plaisir  de  le  boucher 
en  laissant  l'autre  grand  ouvert?  Tous 
ces  raisonnements  peuvent  avoir  leur 
valeur  aux  yeux  d'un  économiste  ou  d'un 
financier  blanchi  dans  les  alarmes  bud- 
gétaires; mais  le  paysan,  simpliste  de  sa 
nature,  ne  verra  et  ne  dira  qu'une  chose: 
«  Notre  député  n'a  pas  voulu  nous  lever 
l'impôt.   » 

Il  a  donc  fallu  que  M.  Casimir  Périer 
mît  le  couteau  sous  la  gorge  de  la  Cham- 
bre et  dît  carrément  :  «  Si  vous  ne  me 
laissez  pas  libre  d'employer  le  bénéfice 
de  la  conversion,  je  m'en  vais.  »  La  me- 
nace d'une  crise  a  produit  son  effet;  et 
plus  d'un  député  a  dû  se  dire  d'ailleurs 
qu'ayant  voté  les  articles  de  la  loi,  il 
pourrait  toujours,  quoique  ayant  rejeté 
l'ensemble,  se  prévaloir  de  cette  dé- 
monstration platonique  auprès  des  bons 
ruraux  qui  l'avaient  élu. 

Nous  avons  dit  qu'on  pouvait  enfin 
voir  dans  ce  fait  un  symptôme.  Ce  symp- 
tôme résulte  des  deux  tendances  que 
nous  venons  d'indiquer. 

L'agriculture,  qui  se  plaint  depuis 
longtemps,  commence  à  se  plaindre 
réellement  d'une  voix  forte,  d'une  voix 
sinon  encore  dominatrice,  du  moins  im- 
périeuse. Ses  revendications  éveillent 
l'attention  de  tous  les  partis.  Son  suffrage 
est  l'objet  d'une  course  au  clocher  entr3 
tous  les  groupes  de  la  Chambre.  C'est 
déjà  une  enchère  de  réclamations  à  son 
profit,  et  si,  jusqu'à  ce  moment,  il  est 
sorti  peu  de  chose  de  tout  ce  tapage,  le 
moment  viendra  sans  doute  oîi  l'on  sera 
forcé  de  compter  sérieusement  avec  cette 
agitation  croissante,  soutenue  par  la 
multiplication  des  syndicats.  Reste  à 
choisir  les  vrais  moyens  d'alléger  les 
charges  agricoles,  et  là  encore,  il  est 
fort  à  souhaiter  que  nos  agriculteurs  ne 


LE    MOUVEMENT    SOCIAL. 


43 


prennent  pas  la  proie  pour  l'ombre.  Les 
remèdes  les  plus  sûrs  ne  sont  pas  tou- 
jours ceux  qui  agissent  le  plus  vite,  ni 
les  cadeaux  les  plus  utiles  ceux  qui  bril- 
lent le  plus. 


Un  héritage  mal  placé.  —  Un  inci- 
dent, qui  s'est  produit  dernièrement  à 
Caen,  montre  jusqu'à  quel  point  peut 
allerrimprévoyance  de  certains  ouvriers, 
d'ailleurs  honnêtes  et  généreux,  et  com- 
ment ils  se  trouvent  enserrés,  sans  pou- 
voir réagir,  par  les  liens  abusifs  de  leurs 
syndicats. 

Voici  la  chose,  racontée  par  un  cor- 
respondant du  Temps  : 

«  Les  ouvriers  maréchaux  de  notre 
ville  viennent  de  se  mettre  en  grève  pour 
une  cause  assez  amusante.  L'un  d'entre 
eux,  appartenant  à  la  catégorie  des  «te- 
neurs de  pied  »,  a  fait  récemment  un  hé- 
ritage de  3.000  francs  environ.  Au  nom 
de  la  solidarité  socialiste,  ses  camarades 
ont  persuadé  au  pauvre  garçon  de  con- 
sacrer cette  aubaine  à  l'entretien  d'une 
grève  locale.  Les  patrons,  en  attendant 
que  les  fonds  de  la  succession  soient 
mangés,  se  sont  pourvus  d'ouvriers 
étrangers  à  la  ville.  » 

Pauvre  garçon  !  en  effet,  c'est  la  seule 
réflexion  qui  vienne  à  l'esprit.  Au  lieu  de 
îlacer  son  petit  capital  et  de  s'y  ap- 
puyer, avec  un  redoublement  de  travail, 
jour  s'élever  lui-même  à  une  situation 
latronale  ou  voisine  du  patronat,  il  a 
nieux  aimé  transformer  son  héritage  en 
joudre,  et  brûler  cette  dernière  aux 
noineaux. 

Cet  exemple  corrobore  une  vérité  trop 
néconnue  par  beaucoup  d'hommes  bien 
ntentionnés,  à  savoir,  que  pour  la  so- 
ution  des  questions  sociales,  l'argent 
l'est  rien  et  la  formation  personnelle  est 
out. 


Un  essai  de  socialisme.  —  f^a  mu- 
nicipalité de  Bourges  avait  ouvert  der- 
nièrement un  chantier  pour  venir  en 
aide  aux  ouvriers  sans  travail. 

Un  ouvrier,  président  du  syndicat  des 
journaliers,  avait  été  déclaré  adjudica- 
taire des  travaux.  Les  travailleurs,  au 
nombre  de  trois  cents,  avaient  donc  un 
des  leurs  à  leur  tête.  La  bonne  entente 
n'a  pas  duré. 

Ces  ouvriers  assistés  n'ont  pas  trouvé 
leur  salaire  assez  fort  et  en  ont  rendu 
leur  président  responsable.  Au  nombre 
de  deux  cent  cinquante,  ils  se  sont  mis 
en  grève  et  ont  demandé  à  la  munici- 
palité de  prendre  le  travail  en  régie. 

Le  Siècle,  qui  rapporte  ce  fait,  le  fait 
suivre  des  réflexions  suivantes  : 

«  On  voit  par  cet  exemple  que  les 
municipalités  qui  font  du  socialisme  sont 
traitées  comme  de  vulgaires  patrons. 

«  Si  le  collectivisme  régnait,  que  de- 
viendraient les  conflits  qui  s'élèveraient 
ainsi  entre  les  adjudicataires  des  tra- 
vaux communaux,  —  ouvriers  ou  tra- 
vailleurs de  la  commune  réunis,  — et  les 
municipalités? 

«  On  aboutirait  à  de  petites  révolutions 
de  clocher  au  cours  desquelles  on  se  de- 
mande comment  la  sécurité  des  per- 
sonnes pourrait  être  sauvegardée. 

«  Les  municipalités  qui  off'riraient  de 
nouvelles  surenchères  remplaceraient 
les  autres  moins  hardies. 

«  L'instabilité  dans  l'administration 
engendrerait  l'incurie  et  le  gaspillage...  » 

Malheureusement  ces  essais  partiels, 
toujours  suivis  du  plus  lamentable 
éch  c ,  ne  frappent  pas  les  amateurs  de 
réformes,  hypnotisés  par  leur  utopie. 
«  Ce  sont  là  des  tâtonnements,  des  hési- 
tations, des  mésaventures  négligeables, 
dit-on,  mais,  quand  le  grand  jour  sera 
venu!..,  » 

On  ne  comprend  pas  que  le  grand 
jour,  s'il  arrivait,  ne  ferait  que  repro- 
duire en  grand,  sur  mille  et  mille  points, 


44 


LE    MOUVEMENT    SOCIAL. 


l'expérience   de  Bourges,    celle   de   la 
mine  aux  mineurs,  etc. 


Une  expérience  sociale. —  La  Vérité 
racontait  dcrnifh'ement  sous  ce  titre  un 
fait  qui,  rapproché  de  la  fameuse  ex- 
périence delà  «  mine  au  mineurs  »,dont 
on  sait  les  piètres  résultats,  jette  un  jour 
nouveau  sur  l'inanité  de  certaines  récla- 
mations socialistes. 

«  Un  industriel  anglais ,  nommé 
Priestley,  propriétaire  de  quatre  im- 
menses fabriques  à  Bradford,  et  fatigué 
de  s'entendre  dire  qu'il  s'engraissait  de 
la  sueur  du  peuple,  a  proposé  à  des  ou- 
vriers socialistes  une  expérience. 

«  Il  a  offert  aux  membres  du  comité 
du  Lahour-Party  la  mieux  outillée,  la 
plus  rémunératrice  de  ses  quatre  ma- 
nufactures. 

«  Il  a  mis  à  leur  disposition,  pour 
une  année,  toutes  les  machines  à  vapeur  ; 
"de  plus,  il  leur  a  ouvert  un  crédit  de 
125.000  francs. 

«  M.  Priestley  n'exigeait  ni  rede- 
vances ni  intérêt.  La  seule  condition 
imposée  aux  ouvriers  syndiqués  était  la 
suivante  :  la  fabrication  sera  régie  par 
les  statuts  des  Trade-Unions  et  exploi- 
tée selon  les  principes  socialistes. 

«  M.  Priestley,  s'engageait  si,  à  la  fin 
de  l'année,  l'entreprise  avaitréussi  finan- 
cièrement, si  tous  les  ouvriers  avaient 
gagné  plus  d'argent  qu'ils  n'en  ga- 
gnent sous  la  direction  du  patron ,  à 
abandonner  aux.  membres  du  syndicat 
sa  manufacture,  moyennant  une  faible 
redevance,  et  à  continuer  à  leur  ouvrir 
un  crédit  de  125.000  fr.  chez  ses  ban- 
quiers. 

«  Pareille  chance  ne  se  rencontre  pas 
tous  les  jours,  et  on  aurait  pu  croire 
que  l'offre  du  philanthrope  de  Bradford 
allait  être  acceptée  avec  enthousiasme. 

«  Eh  bien,  non!  Après  avoir  réfléchi 


pendant  quatre  mois,  les  socialistes  du 
Yorkshire  ont  dû  avouer  qu'ils  se  sen- 
taient incapables  de  gérer  et  d'exploiter 
la  manufacture  traîtreusement  {sic)  mise 
à  leur  disposition  par  un  capitaliste.  » 

Nous  ne  reviendrons  pas  sur  les  causes 
de  ce  refus,  qui  dénote  d'ailleurs  un  cer- 
tain bon  sens  chex  les  ouvriers. 

Un  ouvrier  travailleur,  intelligent,  et 
surtout  débrouillard,  peut  parfaitement 
devenir  patron.  La  chose  se  voit  tous  les 
jours.  Mais  une  collectivité  ouvrière  ne 
a" improvise  pas,  du  jour  au  lendemain, 
collectivité  patronale.  Il  faudrait  sup- 
poser tout  un  ensemble  de  coïncidences 
miraculeuses  qui  auraient  réuni  sur  le 
même  point,  dans  la  même  usine,  plu- 
sieurs centaines  d'ouvriers  très  capa- 
bles, tous  exceptionnels,  ce  qui  est  mo- 
ralement impossible. 

M.  Priestley  le  savait  bien,  et  il  a  pro- 
fité de  celte  certitude  acquise  d'avance 
pour  donner  à  ses  ouvriers  une  excel 
lente  leçon  de  choses.  A  eux  d'en  pro 
fiter,...  s'ils  le  veulent  bien. 


Le  recensement  en  Angleterre.  - 
Le  gouvernement  anglais  a  publié  ré 
cemment  un  rapport  général  sur  le 
opérations  du  recensement  décennal  d 
1891,  portant  principalement  sur  la  pc 
pulation  de  l'Angleterre  et  du  pays  d 
Galles. 

En  avril  1891 ,  cette  population  éta 
de  29.002.525  habitants,  soit  3.O28.O0 
de  plus  qu'en  1881.  Aujourd'hui,  en  U 
nant  compte  de  l'accroissement  propoi 
tionnel,  elle  doit  atteindre  30.0G0.0C 
habitants. 

Donc,  en  dix  ans,  une  augmenlatîc 
de  plus  de  3  millions  d'habitants,  ma 
gré  l'émigration.  Nous  sommes  loin  d'u 
tel  progrès. 

Ce  rapport  contient  aussi,  sur  la  p( 


LE    MOUVEMENT    SOCIAL. 


45 


piilalion  totale  de  rcmpirc  hrilanniqtic, 
des  données  inléressantcs. 

On  y  estime  la  siiperficie  totale  de 
rem|)ire,  Iles-Britanniques  cl  colonies 
comprises,àll  millions  de  milles  carrés, 
soit  de  28.479,000  kilomètres  carrés, 
soit  trois  l'ois  celle  de  THurope,  et  la  po- 
pulation à  37:2  millions  (|ui  se  décom- 
posent ainsi  :  dans  le  roj^aume-Uni  (An- 
gleterre, Galles,  Ecosse,  Irlande) ,  37 
millions  700.000;  dans  les  colonies, 
240.5S7.000;  dans  les  sphères  d'in- 
fluence, 93.500.000. 

L'analyse  de  la  population  des  co- 
lonies donne  les  résultats  suivants  : 
292. 200.000babilantsenAsie;29. 500.000 
en  Afrique;  6.700.000  en  Amérique; 
4.270.000  en  Australasie. 

Les  Iles-Britanniques,  malgré  leur  in- 
fériorité territoriale,  —  moins  de  la  moi- 
tié de  la  France,  —  ont  donc  atteint,  ou 
peu  s'en  faut,  la  population  de  celle-ci. 

Le  rapport  constate  pourtant  que  la 
population  s'est  moins  accrue  pendant 
la  dernière  décade  que  pendant  l'avant- 
dernière,  11,65  %.  La  natalité  est  de- 
venue moindre,  et,  chose  curieuse,  la 
mortalité  aussi.  Il  s'opère  évidemment, 
en  Angleterre,  un  tassement  dépopula- 
tion qui  fait  obstacle  à  la  multiplication 
indéfinie,  sur  place,  de  cette  dernière. 

On  se  rendra  compte  de  cettediminu- 
tion  de  la  natalité  en  constatant  que  lu 
population  urbaine  a  augmenté,  par  rap- 
port à  celle  des  campagnes,  et  que  le 
contingent  de  naissances  fourni  par 
celle-là  est  toujours  inférieur  à  celui 
que  donne  celle-ci.  On  sait  que  les 
villes  s'accroissent  par  immigration,  et 
qu'une  famille,  en  passant  de  la  vie  ru- 
rale à  la  vie  urbaine,  devient  générale- 
ment moins  féconde. 

L'Angleterre  compte  aujourd'hui  62 
villes  ayant  plus  de  50.000  habitants  et 
la  population  de  ces  02  villes  prises  dans 
leur  ensemble  a  augmenté  de  14  1/2  %. 

Londres,  en  1891,  comptait  4.211.743 


habitants,  soit  une  augmentation  de 
396.000  sur  1881,  c'ust-à-dire  dans  la 
proportion  de  10,4  %,  proportion  in- 
férieure à  celle  des  villes  en  général  et 
à  celle  de  tout  le  royaume  qui  est  de 
11,7%. 

Le  nombre  des  maisons  habitées  en 
Angleterre  et  dans  le  pays  de  Galles  est 
de  5.451.497;  celui  des  maisons  inha- 
bitées, de  372.000,  et  celui  des  maisons 
en  construction,  de  38.000.  La  moyenne 
des  habitants  est  de  5,32  par  maison 
contre  5,38  en  1881,  ce  qui  est  à  peu 
près  insignifiant.  On  remarquera  la  fai- 
blesse de  ces  chiffres.  Le  régime  du  mé- 
nage séparé  se  manifeste  ici  avec  évi- 
dence. 

Au  point  de  vue  de  la  proportion  des 
sexes  et  de  l'état  civil,  le  recensement 
offre  des  particularités  qui  ont  étonné 
certains  journaux.  11  y  a  plus  de 
femmes  que  d'hommes,  comme  partout, 
d'ailleurs;  mais  la  proportion  est 
énorme,  car  il  y  a  14.052.000  hommes 
et  14.950.000  femmes,  ce  qui  donne  à 
ces  dernières  une  majorité  de  896.723. 
Si  l'on  comptait  comme  étant  en  Angle- 
terre tons  les  marins  et  les  soldats  vi- 
vant à  l'étranger,  les  femmes  auraient 
encore  une  majorité  de  700.000.  Cette 
majorité,  qui  parait  au  premier  abord 
anormale,  s'explique,  au  moins  en  grande 
partie,  par  l'émigration  des  jeunes  gens. 

Voilà  une  circonstance  qui  doit  re- 
doubler le  zèle  que  mettent  les  jeunes 
Anglaises  à  se  procurer  un  mari.  Le 
stuggle  for  love  fait  ainsi  pendant  au 
struggle  for  life. 


Fabriquons  des  bacheliers.  —  En 
1893,  6.355  jeunes  gens  se  sont  présen- 
tés au  baccalauréat  es  lettres;  3.284  au 
baccalauréat  es  sciences  ;  553  au  bacca- 
lauréat moderne,  soit  en  tout  10.192. 
Sur  celte  masse  d'aspirants,  53  pour 


46 


LE  MOUVEMENT    SOCIAL. 


100  ont  subi  avec  succès  les  épreuves 
de  l'examen  de  philosophie,  et  IG  pour 
100  les  épreuves  de  la  première  partie 
(rhétorique).  En  présence  de  ces  chiiïres, 
dit  M.  Lantoine,  auteur  de  la  statistique, 
on  aurait  mauvaise  grâce  à  se  plaindre 
de  la  sévérité  des  examinateurs  ou  à 
accuser  les  caprices  de  la  fortune. 

Les  cinq  sixièmes  des  candidats 
n'arrivent  à  obtenir  que  la  mention 
passable.  La  mention  assez  bien  a  été 
donnée  à  507  jeunes  gens.  Beaucoup 
plus  rares  sont  les  mentions  bien  et  très 
bien  :  06  ont  mérité  la  première  et  19 
seulement  la  seconde. 

On  sait,  pour  en  arriver  ilà,  à  quel 
surmenage  on  se  livre.  Un  ancien  élève 
d'un  des  principaux  établissements  uni- 
versitaires de  Paris,  fameux  par  ses  suc- 
cès, nous  disait  que  si  l'on  voulait  y  ob- 
server les  lois  de  l'hygiène,  il  faudrait 
absolument  renoncer  à  ces  succès  qui 
en  font  la  réputation.  Ceux-ci  ne  s'enlè- 
vent qu'au  prix  de  veillées  assidues  et 
d'un  labeur  intellectuel  acharné. 

Ainsidonc,  l'Université  déverse  chaque 
année  dans  la  société  environ  5.000 
bacheliers,  joyeux  et  fiers  de  leurs  gra- 
des. La  joie  et  la  fie-rté  durent-elles  tou- 
jours pour  tous?  Une  autre  statistique 
nous  donne  là-dessus  un  triste  son  de 
cloche  : 

«  En  1893,  les  asiles  de  nuit  ont 
donné  l'hospitalité  à  92  artistes  drama- 
tiques, 65  artistes  lyriques,  47  musiciens, 
12  pianistes,  12  pharmaciens,  24  jour- 
nalistes et  6  hommes  de  lettres.  » 

Qu'on  songe  au  degré  de  misère  et 
d'abandon  où  il  faut  en  être  arrivé  pour 
s'adresser  à  l'asile- d€  nuit,  et,  par  con- 
séquent, au  nombre  incalculable  de  ceux 
qui,  sans  être  absolument  obligés  d'en 
venir  là,  sont  réduits  à  vivre  d'expé- 
dients! 

Nous  interrogions  un  j  our  le  directeur 
d'une  agence  qui  se  charge,  moyennant 
rétribution,  de  procurer  des  leçons  aux 


aspirants  professeurs.  Il  nous  déclara 
gravement,  sans  vouloir  faire  d'hyperbo- 
les, que  Paris  comptait  plus  de  profes- 
seurs particuliers  que  d'élèves  prenant 
des  leçons  particulières. 

Comme  tout  cela  est  encourageant 
pour  les  10.000  candidats  de  l'année 
prochaine. 

G.    d'AZAMBUJA. 


L'EDUCATION  DES  AVEUGLES. 

M.  Maurice  de  la  Sizeranne,  l'auteur 
bien  connu  du  livre  les  Aveugles,  par  un 
Aveugle,  vient  de  publier  un  nouvel  ou- 
vrage intitulé  :  Mes  Notes  (1),  oij  il  a 
rassemblé,  sous  forme  de  citations  heu- 
reusement enchaînées  et  commentées, 
le  fruit  de  plusieurs  années  de  lectures. 

La  matière  que  traite  M.  de  la  Size- 
ranne touche,  sur  un  grand  nombre  de 
points,  à  la  Science  sociale.  L'aveugle  est 
un  type  anormal  dans  la  société,  mais  il 
existe.  Sa  présence  impose  certains  or- 
ganismes particuliers.  Que  seront  ces  or- 
ganismes? Comment  élèvera-t-on  l'a- 
veugle ?  Faudra-t-  il  le  gâter  et  le  choyer? 
Le  mettre  dans  une  boîte  à  coton?  ou  au 
conti^aire  l'habituer  à  l'énergie  et  à  l'ef- 
fort? L'aveugle  peut-il  réussir  à  gagnei 
sa  vie?  Quelles  professions  lui  sont  ou- 
vertes? Comment,  dans  ces  professions 
choisies,  peut-il  soutenir  la  concurrence 
des  clairvoyants?  L'aveugle  peut-il  S€ 
marier?  La  vie  de  famille  peut-elle  con- 
tribuer à  son  bonheur  ou  à  sa  consola- 
tion? Que  doit  être  le  patronage  poui 
les  aveugles?  Ce  patronage  doit-il  venii 
uniquement  de  l'Etat?  Gomment  réparti) 
la   charge  du  patronage  entre  l'État  et 

(1)  Mes  Notea  :  les  aveugles  dans  l'école,  le 
aveugles  dans  la  vie,  les  aveugles  et  leurs  amis 
I)ar  M.  Maurice  de  la  Sizeranne.  1  vol.  in-S";  Paris 
Delarue. 


LE    MOUVEMENT    SOCIAL. 


les  instilulions  privées?  (Juelles  sont  les 
condilions  du  progrès  des  œuvres  (yp/ilo- 
philes?  (1)  etc.,  etc.  On  voit,  par  celle 
rapide  énuméralion,  quel  champ  étendu 
la  Science  sociale  aurait  devant  elle,  dans 
la  seule  question  des  aveugles. 

Nous  ne  voulons  aujourd'hui  que  citer 
quelques  passages  de  M.  de  la  Size- 
ranne,  imprégnés  de  ce  rare  bon  sens  que 
dicte  une  expérience  personnelle,  volon- 
tairement et  laborieusement  accrue  par 
une  foule  d'informations. 

M.  Maurice  de  la  Sizeranne  s'élève 
avec  force  contre  ceux  qui  ne  voient  dans 
les  aveugles  que  de  grands  enfants  et 
veulent  que,  dans  l'éducation,  on  les 
traite  comme  tels. 

«  J'ai  connu,  nous  dit-il,  un  directeur 
d'asile  qui  était  mécontent  de  voir  voter 
ses  pensionnaires.  Ce  typhlophile,  d'ail- 
leurs très  dévoué  à  son  œuvre,  tant  que 
des  aveugles  étaient  sous  sa  dépendance, 
entendait  les  tenir  comme  des  enfants 
et  des  hommes  sans  conséquence.  C'est 
une  singulière  méthode  pour  préparer 
l'aveugle  à  réussir  dans  une  carrière, 
car  il  a  besoin  de  plus  d'énergie  que  le 
clairvoyant  parce  qu'il  a  plus  de  diffi- 
cultés. Il  faut  donc  de  très  bonne  heure 
lui  faire  comprendre  ce  qu'est  la  dignité 
de  l'homme,  afin  qu'il  se  respecte  et  qu'il 
ait  à  cœur  de  réussir.  Il  est  sans  doute 
plus  facile  pour  un  directeur  de  tenir 
tout  son  personnel  dans  la  soumission, 
dans  l'anéantissement  absolu,  et  il  en  ar- 
rive facilement  là  en  voyant  combien  peu 
comprennent  les  choses,  parmi  ses  pen- 
sionnaires :  les  enfants,  par  le  fait  même 
qu'ils  sont  des  enfants,  et  les  adultes 
parce  que  l'expérience  de  la  vie  au  grand 
air  leur  manque;  mais  un  directeur  doit 
toujours  avoir  présent  à  la  pensée  le  but 
à  atteindre,  c'est-à-dire  l'avewjle  se  sou- 
tenant par  soi-même  et  agissant  par  son 
initiative.  On  doit  habituer  les  aveugles, 

(i)  De  Typhlos,  aveugle. 


comme  tous  les  hommes,  à  soumettre  à 
la  raison  leur  caprice,  leur  V(»lonlé,  sans 
toutefcjis  briser  celle-ci  et  sans  se  per- 
suader que,  parce  que  ce  sont  des  aveu- 
gles, des  infirmes,  leur  développement 
intellectuel  est  inférieur  à  celui  du  clair- 
voyant et  oblige  à  les  traiter  toujours 
comme  des  enfants  »  (1). 

A  propos  de  l'initiative  privée  et  de 
l'intervention  de  lEtat,  nous  avons  ren- 
contré avec  plaisir  de  longues  citations 
de  Le  Play,  de  Taine,  et  de  Henri  de 
Tourville,  dont  M.  de  la  Sizeranne  aff"ec- 
tionne  particuhèrement  les  idées.  Sans 
doute  il  ne  dissimule  pas  que,  les  aveu- 
gles étant  des  êtres  exceptionnels,  et  que 
l'initiative  privée  étant  impuissante,  en 
beaucoup  de  cas  (un  peu  par  notre 
faute),  à  organiser  un  enseignement 
complet  et  un  patronage  efficace,  on  ne 
saurait  renoncer  au  concours  de  l'État. 
Il  serait  néanmoins  à  désirer  que  l'ini- 
tiative privée  fût  assez  développée  chez 
nous  pour  se  passer  sans  inconvénient 
des  secours  administratifs.  Malheureu- 
sement nous  n'en  sommes  pas  encore  là; 
la  pensée  de  M.  de  la  Sizeranne  est 
que  le  rôle  de  l'État  doit  être  réduit  au- 
tant que  possible,  et  que  l'éducation  des 
aveugles  est  surtout  du  ressort  de  l'ini- 
tiative privée.  Aux  particuliers  d'entre- 
prendre, de  bâtir,  d'instruire,  de  patron- 
ner. A  l'État  de  protéger  ces  établisse- 
ments avec  bienveillance,  et  de  les  aider 
de  ses  subventions. 

L'éducation  des  aveugles,  en  effet,  ne 
peut  se  passer  du  dévouement.  Or  «  le 
dévouement  ne  se  paye  pas;  il  ne  se 
commande  pas  non  plus;  il  jaillit...  Ce 
qui  le  fait  éclore,  c'est  une  étincelle 
mystérieuse  et  non  la  signature  d'un  mi- 
nistre apposée  au  bas  d'une  nomination. 
Gomme  salaire,  il  faut  autre  chose  que 
l'espoir  d'un  avancement,  voire  même 
d'une  décoration. 

(1)  p.  5il. 


48 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


((  Pour  remplacer,  ou  plutôt  pour  te- 
nir la  place  du  dévouement,  du  vrai  dé- 
vouement, de  celui  qui  se  donne  sans 
compter,  mais  il  faudrait  des  milliards; 
et  encore  qu'aurait-on?  Beaucoup  d'ad- 
ministrateurs, de  bureaucrates,  de  pa- 
perasseries, qui  engloutiraient  au  moins 
50%  des  sommes  votées  soi-disant  pour 
les  aveugles  (1).  »  Prenant  pour  exemple 
l'impression  des  livres  ent'elief,  M.  de  la 
Sizeranne  montre  comment  l'impres- 
sion de  ces  livres  serait  infiniment  plus 
coûteuse  entre  les  mains  de  l'Etat  qu'elle 
ne  l'est  à  l'heure  actuelle  dans  les  ate- 
liers des  Sœurs  Aveugles  de  Saint-Paul, 
institution  essentiellement  privée. 

En  résumé,  excellent  livre,  bourré  de 
choses,  et  fort  intéressant,  non  seule- 
ment pour  tous  ceux  qui  s'occupent  des 
aveugles,  mais  pour  la  masse  du  public. 

G.  A. 


SOCIETE  DE  SCIENCE  SOCIALE 

POU  a 

LE  DÉVELOPPEMENT  DE  L'INITIATIVE  PRIVÉE 

Eï   LA 

VULGARISATION  DE  LA  SCIENCE  SOCIALE. 

Nouveaux  membres  (2)  : 

Beveridgk  (Henry),  Pitréavle,  Dunfermline 
(Ecosse),  présenté  par  M.  Edmond  Demo- 
lins. 


(4)  P.  385. 

(i)  Les  noms  des  membres  TnuLAiiiEs  sont  inscrits 
en  c.M'iTALEs;  ceux  des  membres  souscripteurs,  en 
italiques.  Les  premiers  reçoivent  la  Kevue  elle  Bul- 
letin; les  seconds,  le  Bulletin  seulement. 


Cr.APARÈDE  (l{ené),  Genève,  présenté  par  le 
même. 

FiKMiN-DiDOT  (M"'^  Elisabeth),  château  d'Es- 
corpain  (Eure-et-Loir),  présentée  par 
M.  Maurice  Firmin-Didot. 

Lecointrc  (le  c*"  Louis),  ancien  député,  pré- 
senté par  M.  A.  Mascarel. 

Galland  (Ch.),  administrateur  du  Touran- 
geau, Tours,  présenté  par  M.  Louis  Du- 
bois. 

Marciion  (l'abbé) ,  Orléans,  présenté  par 
i\L  Edmond  Demolins. 

Sautié  (Louis),  publiciste,  présenté  par  le 
même. 

Roche  (Maurice),  Paris,  présenté  par  M.  G. 
Laine. 


Bourses.  —  Nous  avons  reçu  à  titre  de 
part  de  Bourses  : 

De  M.  Alfred  Firmin-Didot,  la  somme  de 
cent  francs. 

De  M.  le  baron  d'Encausse  de  Labatut,  la 
somme  de  cinquante  francs. 


Correspondance.  —  M.  Ch.  Galland  nous 
écrit  de  Tours  qu'il  a  l'intention  de  faire 
connaître  nos  travaux  autour  de  lui  et  de 
recruter  des  adhérents  à  notre  Société.  Nous 
lui  avons  envoyé  un  certain  nombre  d'exem- 
plaires de  nos  diverses  publications  pour  la 
propagande.  Nous  en  mettrons  également  à 
la  disposition  de  tous  ceux  de  nos  amis  qui 
nous  adresseront  une  demande. 

Nous  remercions  les  nouveaux  membres 
qui,  à  l'occasion  de  leur  admission  dans  la 
Société,  ont  bien  voulu  nous  écrire  pour 
nous  assurer  de  leur  concours. 


Le  Direcleur-Géranl  :  Edmond   Demolins. 


Typographie  FiiTOin-Didot   et  C" 


Mcsnil  CEure). 


I 


QUESTIONS  DU  JOUR. 


LA  CRISE  MONÉTAIRE. 


Depuis  des  années  déjà  nous  vivons  en  pleine  crise  monétaire. 
En  France,  elle  ne  se  manifeste  pas  sous  une  forme  immédiate, 
capable  de  frapper  tous  les  yeux.  Ses  effets  sont  plutôt  indi- 
rects, et  d'ailleurs  un  peu  moins  aig-us,  peut-être,  chez  nous  que 
dans  certains  autres  pays.  Il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  notre 
situation  économique  est  affectée  profondément,  et  que  nous 
sommes  intéressés  d'une  fat  on  très  positive  et  très  urgente  au 
règlement  de  cette  grande  question  internationale.  Elle  présente 
d'ailleurs  des  aspects  et  des  complications  que  la  Science  so- 
ciale seule  peut  montrer  sous  leur  vrai  jour  et  débrouiller  à 
fond.  Il  est  donc  utile  que  nous  la  mettions  à  l'étude  dans  cette 
Revue. 

Du  reste,  dès  le  mois  de  juin  dernier,  il  a  pax'u,  à  cette  place, 
un  article  de  mon  savant  ami  M.  Houdard,  sur  La  Question  mo- 
nétaire à  la  Conférence  de  Bruxelles.  Je  l'ai  lu  avec  beaucoup 
d'intérêt,  mais  je  crois  que  le  problème  peut  être  serré  de  plus 
près,  et  éclairé  par  un  autre  côté.  J'avais  eu  déjà  cette  impres- 
sion, en  écrivant  l'an  dernier  mon  livre  Libre-Èchamje  et  Pro- 
tection. Rencontrant  alors  sur  ma  route  cette  épineuse  question 
de  la  monnaie,  j'avais  entrevu  des  difficultés,  sans  pouvoir 
m'attarder  d'ailleurs  à  essayer  de  les  résoudre.  L'étude  de 
M.  Houdard  rappela  mon  attention  sur  ce  sujet,  et  comme  j  eus 

T.    XVII.  15 


198  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Foccasion  un  peu  plus  tard  de  voir  notre  ami  et  maître,  M.  Henri 
de  Tourville,  et  d'en  causer  avec  lui,  je  me  confirmai  dans  mes 
doutes  et  résolus  de  les  éclaircir.  M.  de  Tourville  voulut  bien 
me  communiquer  quelcjues  notes  qu'il  avait  prises  de  son  côté, 
et  c'est  muni  de  ce  précieux  point  de  départ  que  je  me  mis  au 
travail.  Préparé  par  ma  précédente  étude  sur  la  question  éco- 
nomicjue,  aidé  par  la  forte  méthode  analyticjiie  de  la  Science 
sociale,  je  crois  être  arrivé  à  poser  le  problème  dans  ses  termes 
les  plus  complets  et  les  plus  précis,  ce  qui  facilite  singulière- 
ment la  déterminaiion  des  principes  de  solution.  Je  dis  «  des 
principes  de  solution  »,  caf,  comme  il  fallait  s'y  attendre,  la 
question  monétaire  n'est  jioint  susceptible  de  recevoir  une  solu- 
tion à  la  fois  totale  et  séparée.  Elle  se  rattache  étroitement  à  la 
question  sociale  dans  son  ensemble,  et  c'est  forger  une  chimère 
que  de  vouloir  la  trancher  seule  et  entièrement ,  au  moyen  d'une 
combinaison  qui  s'y  applique  exclusivement,  sans  tenir  compte 
d'autres  ordres  de  faits  qui  l'avoisinent,  ou  même  la  dominent 
bien  souvent.  C'est  ce  cjue  vais  essayer  de  démontrer,  preuves 
en  mains. 

1.    NOTIONS    GÉNÉRALES. 

Avant  de  pénétrer  dans  le  cœur  du  sujet,  il  est  nécessaire  de 
préciser,  en  les  rappelant  à  la  mémoire  du  lecteur,  un  certain 
nombre  de  notions  élémentaires  sur  la  forme  et  la  marche  du 
mécanisme  monétaire.  Ce  sera  vite  fait,  et  cela  facilitera  l'intel- 
ligence du  sujet. 

La  monnaie  réelle  est  un  produit  métalUcjue  divisé  en  frac- 
tions dont  le  poids  et  le- titre  (contenance   en  métal  fin)  sont        ■ 
connus,  et  qui  sont  couramment  échangeables  contre  d'autres 
produits  de  consommation. 

On  appelle  étalon  le  type  qui  sert  de  base  au  système  mo- 
nétaire :  en  France,  la  loi  de  germinal  an  XI  a  choisi  pour  étalon 
le  franc  d'argent  pesant  5  grammes  à  9/10  de  fin.  L'étalon  peut 
être  d'or  ou. d'argent;  parfois  les  deux  métaux  sont  employés 
simultanément. 


LA    (.HISK    MO.NKTAIKE.  lîM) 

La  monnaie  est  normcale.  ou  réelle,  quand  elle  représente  une 
valeur  vraie,  c'est-à-dire  quand  sa  valeur  intrinsèque  égale  sa 
valeur  nominale.  Elle  est  fictive  quand,  en  droit  ou  entait,  on 
lui  attribue  une  valeur  nominale  supérieure  à  sa  valeur  intrin- 
sèque. Ainsi,  en  droit,  la  pièce  d'argent  de  25  gr.  à  9/10  de 
fin  vaut  5  fr.  ;  en  fait,  elle  ne  vaut  guère  plus  de  2fr.  50.  En 
droit,  le  billet  de  la  banque  de  France  ne  vaut  pas  un  cen- 
time; en  fait,  il  vaut  la  somme  inscrite  sur  la  feuille  de  papier, 
parce  que  cbacun  sait,  qu'au  l)esoin,  il  pourra  échanger  celle-ci 
contre  des  espèces,  ou  se  libérer  d'une  dette  en  le  donnant  à 
son  créancier. 

Les  paiements  nationaux  se  règlent  dans  des  conditions  sou- 
vent fixées  par  la  loi.  Ainsi,  en  France,  personne  ne  peut  refuser 
d'accepter  pour  5  fr.  et  en  quantité  illimitée,  les  écus  d'argent 
de  25  gr.  à  9/10  de  fin.  Les  paiements  internationaux,  au 
contraire,  ne  sont  soumis  à  aucune  prescription  légale,  saut 
exception  établie  par  traité.  Il  en  résulte  que,  d'un  pays  à  un 
autre,  on  ne  peut  faire  accepter  une  pièce  de  monnaie  que  pour 
sa  valeur  intrinsèque.  Ainsi,  un  Anglais  n'acceptera,  en  Angle- 
terre, une  de  nos  pièces  de  5  fr.  que  pour  2  fr.  50  environ.  Cette 
différence  constitue  le  change,  qui  comprend,  outre  la  perte  sur 
le  métal,  divers  frais  :  transports,  commissions,  intérêts,  frais  de 
remonnayage.  Dès  lors,  la  perte  au  change  va  croissant  avec  la 
dépréciation,  ou  l'usure  des  monnaies;  pour  l'éviter,  on  choisit  les 
pièces  qui  perdent  le  moins,  celles  qui  sont  les  plus  lourdes  et  les 
plus  fines,  afin  de  payer  à  l'étranger  en  perdant  le  moins  possi- 
ble. Et  c'est  ainsi  que  «  la  mauvaise  monnaie  chasse  la  bonne  ^), 
celle-ci  étant  exportée  pour  le  service  des  échanges  internatio- 
naux, tandis  que  l'autre  demeure  dans  la  circulation  intérieure. 

Un  pays  dont  la  circulation  est  basée  sur  l'étalon  d'or  a, 
comme  monnaie  principale,  des  espèces  faites  de  ce  métal,  et, 
comme  monnaie  subsidiaire,  ou  d'appoint,  des  espèces  d'argent. 
Les  premières  sont  libératoires  indéfiniment;  les  secondes  ne 
peuvent  être  imposées  à  un  créancier  au  delà  d'une  somme 
que  la  loi  fixe  pour  un  seul  paiement.  Dans  les  pays  à  étalon 
d'argent,  c'est  la  monnaie  blanche  qui  est  consacrée  par  la  loi 


200  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

comme  monnaie  principale;  on  y  fiappe  aussi  des  espèces  d'or, 
mais  leur  emploi  est  exceptionnel,  au  moins  dans  les  paiements 
à  l'intérieur.  Enfin,  dans  les  pays  à  étalon  double,  les  deux 
types  d'espèces  ont  concurremment  le  plein  pouvoir  libératoire. 
En  ce  qui  concerne  la  France,  nous  avons  vu  que  la  loi  de  l'an  XI 
ne  parle  que  d'un  étalon  d'argent.  Cela  ne  voulait  pas  dire, 
que  l'on  renonçait  à  frapper  des  espèces  d'or;  mais,  tandis  que 
le  type  argent  devait  rester  fixe  en  sa  qualité  d'étalon,  on  gar- 
dait l'intention  de  laisser  aux  espèces  d'or  une  valeur  mo- 
bile, selon  le  cours  du  marché.  Comme  à  cette  époque  l'or  va- 
lait 15  fois  1/2  plus  que  l'argent  à  poids  et  titres  égaux,  les 
premières  monnaies  d'or  furent  frappées  sur  ce  pied  ;  le  légis- 
lateur projetait  une  refonte,  dans  le  cas  où  le  rapport  de  15  1/2 
viendrait  à  se  modifier.  Mais,  dans  la  suite,  on  jugea  préférable 
de  ne  point  tenir  compte  des  variations  du  marché  des  métaux,  et 
l'on  maintint  légalement  ce  rapport  de  valeur  entre  les  deux  séries 
d'espèces,  quel  que  fût  le  rapport  vrai.  De  la  sorte,  on  rendait 
artificiellement  fixe  le  cours  de  l'or,  on  constituait  ce  métal  étalon. 
C'est  ainsi  que  notre  pays  pratique  le  double  étalon,  bien  que  la 
loi  monétaire  fondamentale  ait  prévu  l'étalon  unique  d'argent. 
Cela  posé,  nous  comprendrons  aisément  ce  qui  va  suivre. 


Il  .    CLASSEMENT    NATUREL    DES    SYSTEMES    MONETAIRES. 

En  parcourant  les  journaux,  voire  même  les  publications  spécia- 
les, on  rencontre  généralement  deux  opinions  opposées  chez  les 
économistes.  Les  uns  sont  ((  monométallistes  »,  les  autres  «  bi- 
métallistes  ».  Et,  partant  de  l'un  de  ces  points  de  vue  difï'érenfs, 
chacun  conseille  une  pratique  opposée.  En  d'autres  termes,  les 
uns  demandent  que  l'on  établisse  partout  l'unité  d'étalon,  les 
autres  veulent  que  l'on  organise  en  tous  lieux  le  système  de  la 
dualité.  A  vrai  dire,  les  arguments  fournis  soit  dans  un  sens, 
soit  dans  l'autre,  sont  presque  toujours  fort  obscurs,  et  ne  lais- 
sent pas  dans  l'esprit  une  impression  bien  nette.  Au  contraire, 
môme  après  lecture  des  raisons  avancées  par  les  deux  écoles, 


I 


LA    CRISE    MONKTAIIÎi:.  :2()1 

on  reste  plus  perplexe  (jue  jamais,  car  si  certains  arguments 
ont  porté  d'un  côté,  on  en  trouve  de  l'autre  qui  sont  tout  aussi 
[)robants,  et  l'on  ne  sait  auquel  entendre. 

Le  fait  provient  de  ce  que,  comme  cela  leur  arrive  trop  sou- 
vent, les  économistes  ont  appliqué  à  l'étude  de  cette  question  une 
méthode  fausse;  celle-ci  ne  peut  les  conduire  qu'à  des  résultats 
incomplets,  car  elle  néglige  des  faits  de  la  plus  grande  portée, 
pour  s'attacher  à  des  circonstances  souvent  secondaires.  De 
plus,  ils  ont  le  tort  très  grave  de  vouloir  échafauder  sur  celte 
base  incertaine  une  théorie  générale  applicable  partout  à  la 
fois.  Or,  au  fond,  chaque  écrivain  subit  la  plupart  du  temps 
linfluence  d'un  milieu  donné  qui  inspire  plus  ou  moins  direc- 
tement la  théorie  qu'il  défend.  Et  comme,  dans  la  réalité  des 
choses,  la  diversité  des  milieux  commande  des  solutions  diffé- 
rentes, il  en  résulte  qu'on  discute  à  perte  de  vue  et  indéfini- 
ment, pour  imposer  universellement  des  théories  qui  n'ont 
qu'une  portée  locale.  Dans  ces  conditions,  comment  pourrait- 
on  parvenir  à  se  mettre  d'accord? 

La  Science  sociale  ,  qui  pénètre  par  l'analyse  an  fond  des 
choses,  va  nous  fournir  le  terrain  de  conciliation  que  l'on 
cherche  depuis  si  longtemps  sans  le  découvrir  jamais,  faute 
d'en  connaître  l'issue. 

Il  faut  d'abord  bien  établir  ce  principe,  que  l'or  et  l'argent, 
considérés  comme  monnaie,  nont  pas  le  même  rôle.  Cela  s'ex- 
plique aisément  par  les  considérations  suivantes.  Chacun  sait 
que  l'or  représente  une  valeur  intrinsèque  bien  supérieure  à 
celle  de  l'argent  :  actuellement,  on  peut  se  procurer  plus  de  27 
en  argent  contre  1  d'or.  Aussi  est-il  pratiquement  impossible 
de  créer  une  monnaie  d'or  répondant  aux  très  petites  transac- 
tions. En  France,  on  a  dû  retirer  de  la  circulation  la  pièce  de 
5  fr.  or,  à  cause  des  inconvénients  nombreux  qu'elle  présen- 
tait :  difficultés  de  fabrication  ,  usure  rapide,  etc.  L'argent,  au 
contraire,  se  prête  il  une  division  très  accentuée;  longtemps  la 
circulation  française  a  été  pourvue  de  pièces  de  20  centimes. 
L'or  convient  donc  aux  grosses  transactions,  l'argent  aux  pe- 
tites. 


202  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

D'autre  part,  la  condition  réciproque  des  divers  pays,  au  point 
de  vue  de  l'emploi  des  monnaies,  présente  des  différences  con- 
sidérables. Il  nous  suffira  d'indiquer  trois  types  extrêmes  pour 
bien  préciser  notre  pensée. 

L'Angleterre  est  un  pays  où  les  transactions  sont  à  la  fois  très 
nombreuses  et  moyennement  très  grosses.  Tous  ceux  cjui  se  sont 
occupés,  si  peu  que  ce  soit,  du  mouvement  économique  de  la 
Grande-Bretagne,  ont  dû  garder  dans  l'esprit  la  forte  impres- 
sion des  chiffres  considérables  c|ui  représentent  en  toutes  choses 
la  marche  des  échanges.  Aussi  la  monnaie  d'or  elle-même  se- 
rait-elle insuffisante  pour  liquider  les  affaires  sur  les  marchés 
anglais.  Les  combinaisons  de  crédit  les  plus  complicjuées  sont 
employées  quotidiennement  pour  solder  les  comptes  sans  re- 
courir à  l'emploi  des  monnaies  métalliques,  sauf  pour  le  règle- 
ment des  appoints.  Après  cela,  l'or  est  le  métal  le  plus  propre  à 
servir  les  besoins  de  cette  colossale  société  industrielle  et  com- 
merciale qu'on  appelle  le  peuple  anglais.  Cela  ne  veut  pas  dire 
que  celui-ci  n'a  pas  l'emploi  de  la  monnaie  d'argent.  Il  en  faut 
pour  le  paiement  des  salaires,  pour  les  appoints,  pour  les  me- 
nues opérations  d'approvisionnement.  Mais  la  grande  masse  des 
lic|uidations  intérieures,  la  totalité  des  règlements  extérieurs,  se 
font  en  papier  et  en  or. 

En  plus  de  cela,  observons  encore  que  l'Angleterre  est  un 
pays  de  grande  propriété,  de  grand  fermage,  de  grandes  en- 
treprises, de  larges  profits  et  de  grandes  fortunes.  xVvec  son 
organisation  financière  étendue,  ses  immenses  relations  de  crédit, 
et  son  aisance  générale,  le  peuj)le  anglais  doit  pratiquer  lo- 
giquement l'étalon  d'or.  Ce  métal  convient  bien  à  la  moyenne 
des  transactions,  et  fournit  une  bonne  échelle  monétaire.  A 
côté  de  la  monnaie  normale  d'or,  des  espèces  d'argent  à  force 
libératoire  limitée  (2  liv.  sterl.  au  plus),  forment  l'appoint.  Tel 
est  en  effet  le  système  prati([ué  par  la  (irande-Bretagne  depuis 
1810,  c'est-à-dire  depuis  Tépocpie  où  sa  suprématie  économi<jue 
a  commencé  à  s'affirmer.  C'est  le  type  des  pays  qui  peuvent 
employer  normalnnQul  l'or  comme  ))}on)iaie  principale ,  ou 
pcujs  à  ('talon  tVor. 


LA    CRI^E    MOiNÉÏAlKE.  ^O.'i 

Certains  autres  pays  se  trouvent  actuellement  dans  une  con- 
dition qui  se  rapproche  sensiblement  de  celle  de  l'Ang-leterre, 
sans  être  cependant  aussi  nettement  marquée.  Ainsi  la  Hollande, 
pays  riche,  où  les  affaires  commerciales  sont  très  développées, 
où  les  paysans  eux-mêmes  sont  en  général  fort  aisés,  peut  aussi 
pratiquer  l'étalon  d'or.  La  Belgique,  pays  à  la  fois  de  grande 
industrie  et  de  grand  commerce,  serait  peut-être  dans  le  même 
cas,  avec  une  nuance  cependant.  Sa  nombreuse  population 
ouvrière  a  besoin  d'une  assez  forte  quantité  de  monnaie  d'ar- 
gent pour  ses  salaires  et  ses  achats.  Les  Pays  Scandinaves,  où 
le  commerce  extérieur  est  très  actif,  paraissent  être  à  peu  près 
dans  le  même  cas  que  la  Belgique.  Aux  États-Unis,  enfin,  l'ac- 
tivité et  l'importance  moyenne  des  transactions,  le  haut  prix 
des  salaires  et  en  général  des  articles  fabriqués,  le  chiffre  élevé 
des  importations,  font  que  l'étalon  d'or  semble  aussi  naturel- 
lement indiqué  pour  la  circulation  monétaire.  Mais,  somme  toute, 
aucun  de  ces  États  ne  pourrait  aller  aussi  loin  que  l'Angle- 
terre dans  cette  voie.  Ils  ont  pratiquement  besoin,  toutes 
proportions  gardées,  d'une  circulation  d'argent  plus  considé- 
rable. 

L'observation  nous  montre  maintenant  un  type  absolument 
opposé.  Certains  pays,  en  effet,  par  leur  médiocre  degré  d'ac- 
tivité économique,  par  leur  faible  échelle  moyenne  de  tran- 
sactions, par  la  mesure  restreinte  d'aisance  habituelle  de  la 
population,  s'accommodent  normalement  de  l'étalon  d'argent. 
Telle  est  l'Inde  indigène.  En  règle,  dans  ce  pays,  les  prix 
sont  bas,  les  salaires  minimes,  les  transactions  intérieures 
petites  et  lentes,  l'aisance  médiocre.  Dans  ces  conditions,  la 
monnaie  d'or  représente  une  échelle  de  valeurs  hors  de  pro- 
portion avec  les  nécessités  ordinaires  de  la  vie.  La  monnaie 
d'argent,  au  contraire,  est  en  rapport  exact  avec  ces  nécessi- 
tés. De  là  vient  la  faveur  persistante  dont  elle  jouit,  dans  l'Inde 
et  dans  tous  les  pays  analogues,  comme  les  pays  ottomans,  la 
Perse,  les  pays  africains,  la  Chine. 

D'autres  pays  encore ,  quoique  les  transactions  y  soient  plus 
actives  et  l'or  d'un  usage  plus  répandu,  ont  cependant  l'argent 


"10 1  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

comme  monnaie  principale,  au  moins  en  principe.  C'est  le  cas 
pour  la  Russie,  rAntriche-Hongrie ,  l'Italie,  l'Espagne,  le  Por- 
tugal, la  Grèce  et  les  j)ays  de  l'Amérique  espagnole.  Tous  ces 
peuples  participent  nettement,  à  quelques  nuances  près,  de  la 
condition  de  l'Inde.  Les  espèces  d'argent  s'adaptent  bien  à 
l'ensemble  de  leurs  besoins,  et  leur  circulation  se  complète 
utilement  par  une  certaine  quantité  d'or  qui  facilite  les  affaires 
en  gros,  spécialement  les  affaires  d'importation,  et  qui,  en  outre, 
sert  l'organisation  générale  du  crédit.  La  situation  générale 
de  ces  pays  ne  se  prête  donc  évidemment  pas  à  une  grande 
circulation  d'or. 

Cela  va  nous  donner,  en  passant,  la  clef  d'un  phénomène  que 
les  économistes  ne  s'expliquent  pas,  faute  de  voir  les  choses 
comme  nous  venons  de  les  présenter.  Sur  le  marché  des  métaux 
précieux,  l'argent  paraît  avoir  baissé  dans  des  proportions  énor- 
mes, et  dans  les  pays  d'Europe,  ou  analogues ,  la  monnaie  blan- 
che s'est  dépréciée  en  proportion.  Certains  auteurs  ne  peuvent  se 
décider  à  admettre  que  l'argent  a  baissé;  la  preuve  en  est,  selon 
eux,  que,  dans  l'Inde,  pays  à  étalon  d'argent  et  à  frappe  libre 
(jusqu'en  juillet  1893),  les  prix  n'ont  nullement  varié.  Si  la  valeur 
de  l'argent,  disent-ils,  était  avilie,  le  prix  des  denrées  aurait 
naturellement  monté,  puisqu'il  aurait  fallu  une  plus  forte  quan- 
tité de  monnaie  qu'autrefois  pour  acheter  un  même  objet.  Le  rai- 
sonnement est  faux,  voici  pourquoi. 

Étant  donné  ce  que  nous  savons,  c'est-à-dire  l'application  na- 
turelle de  l'étalon  d'argent  dans  l'Inde,  il  en  résulte  que  ce  pays 
(abstraction  faite,  bien  entendu,  des  comptoirs  européens,  qui 
forment  là  un  groupe  distinct,  et  dont  les  affaires  sont  surtout 
internationales  et  en  gros),  constitue  une  sorte  de  bassin  fermé, 
où  l'influence  du  marché  général  des  métaux  précieux  ne  s'est 
guère  fait  sentir  pendant  des  années.  Dans  ce  bassin ,  l'argent 
monnayé,  seul  aliment  ou  à  peu  près  du  trafic  intérieur,  conser- 
vait un  niveau  proportionné  aux  besoins  et  ne  changeait  point 
de  valeur,  grâce  à  ce  fait  que  la  production  générale  du  métal 
blanc  n'influait  en  rien  sur  les  habitudes  de  la  population  indi- 
gène, car  celle-ci  reste  insensible  aux  combinaisons  de  la  spécula- 


LA    CKISK    iMuNKTAllUi.  205 

lion  internationale.  D'autre  part,  il  est  certain  que  la  prospérit*) 
ji^énérale  de  cette  population  a  fait  de  sérieux  progrès  surtout 
depuis  vin,i;t-cinq  ou  trente  ans,  grAce  aux  achats  de  l'Europe 
en  blés,  chanvres,  coton,  etc.  L'aisance  s'est  développée  assez 
pour  que  la  demande  de  l'argent  s'accrût  fortement.  Et  en  effet, 
il  a  été  importé  dans  la  péninsule  d'immenses  quantités  de  mon- 
naie blanche.  En.  outre,  comme  la  frappe  des  espèces  d'argent 
est  suspendue  presque  partout  depuis  plusieurs  années,  le  métal 
blanc  s'est  porté  en  abondance  vers  les  hôtels  des  monnaies  de 
l'Inde,  qui  ont  fabriqué  des  roupies  avec  une  activité  toujours 
croissante.  Pendant  une  période  assez  longue,  le  marché  hindou 
a  pu  absorber  cette  masse  d'espèces  neuves,  grâce  à  son  enri- 
chissement marqué  ;  mais,  depuis  quelque  temps,  des  symptômes 
de  surabondance,  se  sont  manifestés.  C'est  que  la  circulation  in- 
térieure étant  suffisamment  pourvue ,  la  dépréciation  extérieure 
du  métal  blanc  commençait  à  peser  sur  les  cours  des  espèces  lo- 
cales. Aussi,  pour  enrayer  ce  mouvement,  qui  menaçait  d'affecter 
les  échanges  intérieurs,  le  gouvernement  a  pris  le  parti  de  sus- 
pendre la  frappe  en  juillet  1893.  Par  cette  mesure,  on  entend 
maintenir  l'état  de  choses  ancien,  c'est-à-dire  l'indépendance 
de  la  circulation  locale  vis-à-vis  du  stock  extérieur  d'argent. 

Après  cela,  on  aperçoit  comment ,  dans  l'Inde  indigène  et 
dans  les  pays  analogues,  l'argent  a  pu  conserver  le  niveau  ancien 
de  sa  valeur,  tandis  que,  dans  le  reste  du  monde,  l'excès  de  la 
production  amenait  une  baisse  du  cours  du  métal  blanc.  Pour 
les  comptoirs  européens,  qui  servent  d'intermédiaires  entre  le 
monde  hindou  et  l'extérieur,  la  situation  était  bien  différente. 
Ici,  tous  les  effets  de  la  baisse  certaine  de  l'argent  se  sont  fait 
sentir  pleinement,  à  cause  des  relations  directes  de  ces  maisons 
avec  les  pays  d'Occident.  Elles  formaient  comme  un  tampon  entre 
la  population  locale  et  l'extérieur,  absorbant  pour  ainsi  dire  les 
effets  du  change  qui,  pour  les  comptoirs,  était  calculé  d'après  le 
prix  courant  de  l'argent  sur  le  marché  universel,  tandis  que,  pour 
les  indigènes,  ce  prix  courant  dépendait  de  l'état  de  la  circulation 
dans  le  pays  même.  On  comprend  ainsi  comment,  dans  une 
même  limite  territoriale,  le  métal  argent  pouvait  avoir  deux  prix, 


206  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

l'un  faible,  l'autre  fort.  Ce  fait  n'a  pas  été  clairement  aperçu 
jusqu'à  présent ,  et  il  convenait  d'y  insister  pour  prévenir  cer- 
taines objections. 

A  côté  de  ces  deux  types  extrêmes  :  pays  à  étalon  unique  d'or, 
pays  à  étalon  unique  d'argent,  il  faut  de  toute  nécessité  en  placer 
un  troisième  :  celui  des  pays  à  étalon  mixte  d'or  et  d'argent.  Ceci 
doit  être  expliqué  en  détail. 

En  présentant  ce  type  comme  distinct,  nous  nous  exposons  à 
une  objection  qui,  au  premier  aspect,  parait  grave.  Elle  se  for- 
mule ainsi  :  En  pratique,  deux  étalons  ne  peuvent  exister  simul- 
tanément d'une  façon  permanente.  Tant  que  leur  valeur  récipro- 
que reste  parallèle,  ils  coexistent  en  effet,  mais  aussitôt  que  le 
rapport  prévu,  rapport  qui  règle  le  poids  des  espèces  de  chaque 
type,  vient  à  se  modifier,  l'un  des  deux  étalons  cesse  de  l'être.  Il 
est  disqualifié,  pour  ainsi  dire,  et,  à  moins  que  la  loi  n'en  impose 
l'usage  dans  la  circulation  intérieure,  les  espèces  qui  le  repré- 
sentent n'ont  plus  une  valeur  fixe  :  leur  taux  varie  avec  le  cours 
du  marché  des  métaux. 

Prenons  un  exemple.  La  loi  française  de  l'an  XI  a  établi  l'étalon 
d'argent,  avec  circulation  complémentaire  d'or.  Plus  tard,  on  a 
érigé  l'or  en  étalon  sur  le  rapport  de  15  1/2  d'or  pour  1  d'argent. 
Mais  à  un  moment  donné,  la  découverte  des  placers  californiens 
ayant  porté  la  production  du  métal  jaune  de  li.OOO  kil.  par  an 
à  200.000  kil.,  le  prix  de  celui-ci  baissa.  Alors,  la  pièce  de 
20  francs  ne  valut  plus  cette  somme  dans  la  circulation  interna- 
tionale. Les  deux  types  n'étant  plus  d'accord,  l'or  cessa  d'être  éta- 
lon; ce  n'est  que  par  l'effet  de  la  pression  artificielle  de  la  loi,  et 
sous  condition  d'une  concordance  fictive,  que  la  situation  resta 
la  même  dans  la  circulation  intérieure.  On  le  vit  bien  par  ce 
fait  qu'à  l'étranger  l'argent  fut  préféré  comme  ayant  gardé  sa 
valeur  pleine,  si  bien  que  la  monnaie  blanche  fut  exportée  en 
grande  quantité.  Depuis  cette  époque,  le  fait  contraire  s'est  pro- 
duit :  la  production  de  l'argent  ayant  progressé  dans  une  pro- 
portion énorme,  son  prix  marchand  a  diminué,  et  une  crise  du 
métal  blanc  a  succédé  à  la  crise  de  l'or.  Aujourd'hui,  c'est  l'é- 
talon d'argent  qui,  en  France,  n'a  plus  qu'une  existence  artifi- 


LA    CKISK    MuNKTAIUt;.  207 

cielle,  et  seulement  dans  la  circulation  intérieure,  puisque  la  loi 
française  n'a  aucun  effet  au  dehors. 

Ces  faits  sont  certains,  et  pourtant  ils  ne  suffisent  pas  pour 
justifier  une  renonciation  générale  à  la  pratique  du  douJjle  éta- 
lon. Voici  pourquoi. 

Il  est  des  pays,  dont  la  situation  participe  à  la  fois  de  celle  de 
rinde  et  de  celle  de  l'Angleterre,  pour  rappeler  les  deux  types 
extrêmes.  Prenons  la  France,  par  exemple.  Chez  elle,  on  trouve 
juxtaposés  la  grande  et  la  petite  propriété,  la  grande  et  la  pe- 
tite industrie,  le  grand  commerce  international  et  le  moyen  ou 
petit  commerce  interne,  tout  cela  dans  des  porportions  sensi- 
blement équivalentes.  L'organisation  financière  est  bonne,  sans 
avoir  le  développement  de  celle  de  nos  voisins  britanniques,  sur- 
tout en  ce  qui  concerne  l'emploi  du  crédit.  L'aisance  est  généra- 
lement répandue,  mais  les  grosses  fortunes  sont  rares.  Il  résulte 
de  tout  cela  qu'en  France  les  espèces  d'or  et  d'argent,  formant 
une  double  échelle  de  valeurs  qui  se  complètent,  jouent  un  rôle 
moyennement  égal  et  pareillement  nécessaire.  Cela  est  si  vrai, 
qu'à  l'heure  actuelle  la  circulation  monétaire  française  supporte 
concurremment  une  forte  quantité  d'espèces  des  deux  types.  L'or 
n'est  point  rare,  si  l'argent  est  commun. 

Mais,  observera-t-on  peut-être,  cela  vient,  non  pas  des  besoins 
naturels  de  la  circulation,  mais  de  ce  que  la  loi  impose  aux 
transactions  les  deux  métaux  avec  une  force  libératoire  égale. 

S'il  en  était  ainsi,  si  la  circulation  intérieure  était  surchargée 
d'argent  par  l'effet  d'une  cause  artificielle,  on  verrait  bientôt  se 
produire  naturellement  un  phénomène  contraire  qui  rétablirait 
l'équilibre.  La  surabondance  d'une  monnaie  intrinsèquement 
dépréciée  amènerait  à  coup  sûr  son  avilissement,  et  celui-ci  se 
traduirait  par  une  hausse  des  prix,  car  le  public,  ne  pouvant 
modifier  directement  la  valeur  nominale  des  monnaies,  établie 
par  la  loi,  y  parviendrait  indirectement  en  exigeant  davantage 
pour    une  même  quantité  de  produits. 

En  d'autres  termes  encore,  le  marché  français,  par  sa  situa- 
tion, se  trouve  soumis  directement  à  l'intluence  du  marché  des 
métaux;  dans  ces  conditions,  la  baisse  du  prix  courant  de  l'ar- 


208  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

gent  affecterait  régulièrement  le  cours  des  monnaies  blanches, 
si  la  loi  ne  s'y  opposait;  mais  la  loi  serait  absolument  impuis- 
sante à  enrayer  longtemps  la  baisse,  et  celle-ci  se  traduirait  par 
une  hausse  générale  des  prix,  en  cas  de  paiement  en  argent,  si 
les  espèces  faites  de  ce  métal  dépassaient  les  besoins  de  la  cir- 
culation intérieure.  Or  cette  hausse  ne  s'est  pas  produite,  au 
contraire.  On  constaterait  plutôt  une  baisse  des  prix  sur  notre 
marché!  Donc,  la  pratique  du  double  étalon  est  possible  d'une 
manière  durable,  mais  à  la  condition  d'employer,  à  certains  mo- 
ments, des  moyens  artificiels  pour  maintenir  le  rapport  initial 
entre  les  deux  étalons,  d'une  part;  et  de  l'autre,  à  la  condition 
encore  de  ne  pas  surcharger  la  circulation.  C'est  pour  satisfaire 
à  ce  deuxième  terme,  que  la  frappe  des  espèces  d'argent  est  sus- 
pendue chez  nous  depuis  plus  de  quinze  ans. 

Voilà  pourquoi  le  maintien  du  double  étalon  est,  en  France, 
une  combinaison  normale,  et  comment  on  a  pu  le  réaliser.  Pla- 
çons ici  une  observation  complémentaire. 

Tout  ce  que  nous  venons  de  dire  s'applique  sans  difficulté  à 
la  circulation  intérieure,  mais  si  nous  envisageons  les  relations 
avec  le  dehors,  les  choses  ne  vont  plus  de  même.  En  eiïet,  comme 
nous  l'avons  déjà  observé,  la  loi  monétaire  n'ayant,  au  dehors, 
aucune  application,  lorsque  la  monnaie  d'argent  vient  à  sortir 
du  pays,  elle  subit  la  concurrence  générale  et  n'est  acceptée  que 
pour  sa  valeur  intrinsèque.  Delà,  une  perte  considérable  pour 
le  débiteur  obligé  d'employer  ce  moyen  de  paiement;  le  change 
devient  pour  lui  ruineux.  Mais ,  en  France,  nous  ne  souffrons 
guère  de  cet  inconvénient,  toujours  par  l'effet  de  la  situation  spé- 
ciale de  ce  pays.  Si  nous  importons  beaucoup,  nous  exportons 
en  échange  dans  une  proportion  considérable,  et  il  se  produit 
de  ce  côté  une  balance  bien  plus  exacte  que  nos  menteuses 
statistiques  ne  le  disent.  De  plus,  nous  avons  énormément  de 
capitaux  placés  à  l'étranger,  dont  les  arrérages  se  paient  le  plus 
souvent  en  or.  Nos  nombreux  visiteurs  étrangers  nous  appor- 
tent aussi  beaucoup  d'or.  Enfin  nous  disposons  encore  de  moyens 
de  crédit  qui  nous  évitent  bien  des  paiements  en  espèces.  De  la 
sorte,  non  seulement  nous  arrivons  à  soutenir  notre  situation  mo- 


LA    CKISE    MOXKTAIHE.  200 

nétaire,  mais  encore  notre  position,  sous  ce  rapport,  est  sensi- 
l)lemeut  meilleure  à  certains  égards  que  celle  de  l'Angleterre 
elle-même;  nous  verrons  bientôt  comment  et  pourquoi. 

En  résumé,  nous  apercevons  à  présent  duue  façon  claire  et 
précise  cette  règle  essentielle  qui  domine  toute  la  question  mo- 
nétaire :  L'or  et  l'argent,  considérés  au  point  de  vue  de  la  mon- 
naie, ne  jouent  pas  le  même  rôle.  Chacun  de  ces  deux  métaux 
répond  à  une  série  distincte  de  besoins.  L'emploi  courant,  prin- 
cipal, de  l'or  répond  à  une  certaine  situation  sociale  et  écono- 
mique; l'emploi  courant  et  principal  de  l'argent  à  une  autre 
situation  très  différente;  enfin,  l'emploi  simultané  des  deux 
métaux  à  une  troisième,  qui  possède  également  ses  caractères 
propres.  Partant  de  ce  point  de  repère,  nous  arriverons  aisément 
à  la  constatation  d'un  autre  fait  qui  est,  lui  aussi,  de  la  plus 
haute  importance. 

Par  suite  du  développement  industriel  et  commercial  énorme 
acquis  dans  le  cours  de  ce  siècle  par  toutes  les  sociétés,  le  degré 
moyen  de  l'aisance  s'est  élevé  notablement.  Ce  développement 
est  d'ailleurs  inégal  ;  certaines  nations  sont  plus  actives  et  plus 
riches  que  les  autres,  cela  est  évident.  Cependant  le  progrès  est 
général.  Dès  lors,  le  rôle  de  l'or  s'est  accru,  précisément  parce 
que  la  monnaie  d'or,  par  sa  valeur  élevée,  répond  bien  aux 
besoins  des  sociétés  aisées.  L'emploi  des  espèces  d'or  est  devenu 
beaucoup  plus  considérable  qu'autrefois,  et  comme  la  produc- 
tion de  ce  métal  ne  parait  pas  s'être  augmentée  en  proportion, 
il  a  pu  en  résulter  une  hausse  sensible  de  la  valeur  intrinsèque 
de  ce  métal. 

Du  reste,  des  causes  artificielles  sont  venues,  dans  les  vingt-cinq 
dernières  années,  accentuer  cette  situation.  A  la  suite  d'événe- 
ments politiques  bien  connus,  l'Europe  s'est  transformée  en  un 
vaste  camp  militaire,  où  des  masses  énormes  de  troupes  sem- 
blent constamment  sur  le  point  de  s'entrechoquer.  Mais  la  guerre 
coûte  cher;  et  les  gouvernements  intéressés  ont  été  conduits  à 
s'approvisionner  d'avance,  d'une  façon  plus  ou  moins  directe, 
d'espèces  sonnantes  constituant  de  véritables  trésors  de  guerre. 
Les  réserves  des  banques  d'émission  continentales,  toutes  placées 


210  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

dans  une  dépendance  étroite  vis-à-vis  de  l'État,  ont  été  gonflées, 
dans  ce  but,  de  monnaies  d'or  que  l'on  retient  captives  par  tous 
les  moyens  possibles.  On  les  remplace  sans  doute,  dans  la  circu- 
lation ,  par  du  papier,  mais  celui-ci  ne  peut  amortir  que  dans  une 
certaine  proportion  les  mauvais  effets  de  l'accaparement  de  l'or; 
il  se  fait  sentir  quand  même  et  contribue  à  accentuer  la  hausse 
de  ce  métal. 

Par  l'effet  des  mêmes  causes,  le  rôle  monétaire  de  l'argent  a 
plutôt  diminué,  au  moment  même  où  la  production  de  ce  métal 
augmentait  dans  des  proportions  énormes.  Dans  ces  conditions, 
les  divers  pays  se  sont  en  quelque  sorte  saturés  de  monnaie  d'ar- 
gent, et  ils  ont  successivement  suspendu  la  frappe  des  espèces  de  ce 
métal,  dont  les  applications  monétaires  sont  aujourd'hui  presque 
ludles.  Après  cela,  il  ne  pouvait  manquer  de  subir  une  dépré- 
ciation colossale.  Le  haut  cours  de  l'or  contribue  même,  semble- 
t-il,  à  soutenir  celui  de  l'argent  :  l'or  étant  rare,  on  est  parfois 
obligé  d'employer,  à  son  défaut,  au  moins  dans  les  affaires  inté- 
rieures, des  espèces  d'argent,  ce  qui  en  soutient  un  peu  le  prix. 
Si  on  limitait  partout  la  force  libératoire  de  l'argent,  de  ma- 
nière à  ne  plus  l'utiliser  cjue  pour  les  très  petits  paiements  ou 
les  appoints,  sa  valeur  baisserait  encore,  selon  toute  vraisem- 
blance. Cela  est  vrai  d'ailleurs  d'une  façon  générale  :  une  dé- 
monétisation étendue  de  l'or  amènerait  certainement  aussi  la  dé- 
préciation de  ce  métal,  qui  perdrait  par  là,  —  comme  l'argent 
à  l'heure  actuelle,  —  son  principal  débouché  :  la  fabrication 
monétaire. 

Si  la  rareté  relative  de  l'or  soutient  le  cours  de  l'argent,  on 
peut  croire  aussi  que  la  dépréciation  du  métal  blanc  tend  à 
enchérir  l'or.  En  effet,  lorsque  les  deux  métaux  étaient  à  un  taux 
normal,  ils  pouvaient  servir  tous  deux  à  solder  les  règlements 
internationaux.  Sans  doute  l'or  est  préféré  en  pareil  cas  à  cause 
de  sa  valeur  bien  plus  grande  sous  un  même  volume.  Mais,  à  son 
défaut,  on  peut  employer  l'argenl,  moyennant  quelques  menus 
frais  supplémentaires.  Dans  l'état  actuel  des  choses,  cette  subs- 
titution d'un  métal  à  l'autre  est  impossible  ;  le  cours  élevé  du 
change  imposerait  au   débiteur  une  perte   trop   considérable. 


LA    r.lUSE   MONÉTAIRE.  2H 

Dans  ces  conditions,  l'or  reste  seule  monnaie  internationale,  ce 
(jui  tend  encore  à  le  raréfier  et  à  hausser  son  prix. 

Nous  arrivons  ainsi  à  formuler  avec  précision  les  lois  mo- 
nétaires suivantes  : 

1°  Le  rôle  monétaire  de  l'or  tend  à  augmenter,  tandis  que 
celui  do  l'argent  tend  à  se  réduire,  cela  presque  partout,  mais 
particulièrement  chez  les  nations  occidentales.  De  là,  une  aug- 
mentation du  prix  du  métal  jaune. 

2"  La  hausse  naturelle  de  l'or  correspond  à  une  baisse  simul- 
tanée de  l'argent,  dans  toutes  les  régions  où  la  loi  précédente 
s'applique. 

3°  Des  causes  artificielles  tendent  actuellement  à  exagérer 
l'effet  de  ces  causes  naturelles,  et  à  accentuer  l'écart  des  cours 
des  deux  métaux. 

Cela  posé,  l'explication  de  la  crise  actuelle  devient  relative- 
ment aisée. 


m.    LA    CRISE    MONETAIRE. 

La  crise  monétaire  actuelle,  qui  est  très  étendue  et  fort  in- 
tense, est  donc  due  aux  deux  causes  dont  nous  avons  constaté 
l'existence  et  la  raison  d'être  :  la  dépréciation  de  l'argent  et 
renchérissement  de  l'or.  La  simultanéité  de  ces  deux  phéno- 
mènes, en  rompant  largement  l'écjuilibre  entre  les  deux  étalons 
monétaires,  a  porté  le  taux  du  change  à  un  chiffre  tellement 
onéreux,  que  la  circulation  générale  a  été  troublée  dans  une 
mesure  inconnue  jusqu'à  ce  jour.  Les  effets  de  cette  perturba- 
tion se  sont  fait  sentir  avec  des  conditions  différentes  dans  les 
divers  pays,  selon  qu'ils  appartenaient  à  l'un  ou  à  l'autre  des 
types  que  nous  avons  indiqués. 

Dans  les  pays  à  étalon  unique  d'or,  spécialement  en  Angle- 
terre, où  la  masse  énorme  des  intérêts  rend  les  phénomènes 
plus  sensibles,  la  crise  sest  fait  sentir  de  diverses  façons.  A 
certains  points  de  vue,  elle  a  été  favorable.  Ainsi  les  fabricants 
anglais  achetant  du  métal  blanc  à  bon  compte  avec  de  l'or, 


212  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

pouvaient  acquérir  dans  lliide  des  matières  premières  avec 
leur  argent  évalué  à  son  ancien  prix  ;  ils  bénéficiaient  de  la 
sorte  de  la  différence  existant  entre  le  cours  du  métal  sur  le 
marché  de  Londres  et  le  cours  do  la  roupie  dans  la  circulation 
indigène.  En  revanche,  Texagération  du  change  leur  faisait  un 
tort  immense  en  favorisant  l'exportation  d'objets  fabriqués  des 
pays  à  circulation  dépréciée.  Cela  s'explique  :  les  commerçants 
en  état  de  payer  en  or,  soit  directement,  soit  en  se  procurant 
contre  de  la  monnaie  d'or  des  monnaies  locales  dépréciées, 
arrivaient  à  payer  très  bon  marché  des  articles  qu'ils  reven- 
daient à  prix  réduit  tout  en  faisant  de  beaux  bénéfices.  J'ai 
donné  plusieurs  exemples  de  cela  dans  mon  livre  Libre-Échange 
et  Protection  (1).  C'est  ainsi  qu'on  pouvait  se  procurer  dans 
l'Inde  des  étoffes  de  coton  pour  les  2/3  de  leur  valeur  nominale, 
en  achetant  au  préalaJ)le  des  roupies  avec  de  l'or. 

D'autre  part,  la  hausse  de  l'or  parait  être  la  cause  d'un  trou- 
ble profond  dans  la  situation  économique  de  la  Grande-Breta- 
gne. La  monnaie  principale  du  pays  prenant  une  valeur  intrin- 
sèque supérieure  à  celle  que  la  loi  attribue  aux  espèces  en 
cours,  la  circulation  en  a  tenu  compte  au  moyen  d'une  Ijaisse 
correspondante  dos  prix.  Le  phénomène  est  simple  :  le  sou- 
verain est  une  pièce  à  laquelle  la  loi  assigne  une  valeur  do 
25  francs  (environ)  ;  si  la  valeur  intrinsèque  de  cette  pièce  monte 
à  28  francs,  le  public  ne  peut  intervenir  pour  en  changer  le 
poids  ou  le  titre  de  façon  à  maintenir  l'égalité  entre  sa  valeur 
nominale  et  sa  valeur  vraie  ;  il  y  arrive  cependant  dans  la  pra- 
tique en  exigeant,  contre  remise  d'un  souverain,  une  quantité 
de  produits  correspondant  à  28  francs,  et  non  plus  à  25.  En 
apparence,  rien  n'est  changé  dans  la  circulation;  en  réalité, 
on  obtient  pour  la  même  somme  en  or  plus  de  marchandises 
qu'auparavant.  C'est  ce  qu'on  exprime  en  disant  que  les  prix  ont 
baissé.  On  assure  qu'en  Angleterre  cette  l)aissc  est  allée  jusqu'à 
25  ou  30  9^.  Il  en  est  résulté  une  diminution  énorme  des  profits 
de  l'industrie,  obligée  de  livrer  plus  en  recevant   moins.   Les 

(I)  p.  3G5  elsuiv. 


LA    CAUSE   MO.NÉTAlHi:.  213 

fabricants,  déjà  resserrés  par  la  concurrence  des  pays  à  monnaie 
faible,  ont  voulu  réduire  leurs  frais,  l)aisser  les  salaires.  11  en  est 
résulté  les  formidal)les  g-rèves  de  ces  dernières  années.  La  crise 
agricole  a  été  également  aggravée  par  la  situation  monétaire. 

Observons  encore  que,  conduits  à  payer  partout  en  or  pour 
répondre  aux  circonstances  exposées  tout  à  l'heure,  les  Anglais 
ont  eu  souvent  de  la  difficulté  à  s'en  procurer,  grAcc  d'une  part 
à  la  rareté  relative  de  ce  métal,  de  l'autre  à  son  accaparement 
par  les  États  militaires.  La  Banque  d'Angleterre  a  eu  peine  par- 
fois à  tenir  ses  guichets  ouverts,  et  elle  a  dû  bien  souvent  por- 
ter le  taux  de  l'escompte  à  5  et  6  %  afin  de  défendre  ses  réserves, 
garantie  nécessaire  de  sa  circulation  de  Juillets,  Telles  ont  été 
les  conséquences  graves  de  la  crise  monétaire  chez  nos  voisins. 

Dans  les  pays  à  étalon  d'argent,  la  situation  est  restée  jusqu'à 
ce  jour  bien  meilleure  pour  l'une  des  deux  raisons  suivantes. 
Les  populations  formant  un  milieu  fermé,  comme  les  groupes 
indigènes  de  l'Inde,  de  la  Chine,  etc.,  ne  se  préoccupant  point 
du  cours  général  de  l'argent,  sont  restées  dans  un  état' de  stabi- 
lité. La  dépréciation  extérieure  du  métal  blanc  les  a  même 
servies,  en  provoquant  une  énorme  demande  de  leurs  produits, 
ainsi  que  nous  l'avons  indiqué  tout  à  l'heure.  Toutefois,  la  crise 
commence  à  se  faire  sentir,  au  moins  dans  l'Inde,  par  suite  de 
l'encombrement  de  la  circulation,  puisqu'on  a  dû  suspendre  la 
frappe  des  roupies. 

Dans  les  pays  qui  ne  sont  pas  clos  naturellement  au  même 
degré,  comme  le  Mexique  et  les  autres  États  de  l'Amérique  la- 
tine ,  l'action  locale  de  la  loi  a  produit  un  isolement  artificiel , 
grâce  auquel  le  métal  blanc  a  gardé  son  cours  ancien  dans  la 
circulation  intérieure.  Pour  les  relations  internationales,  le 
change  a  produit  tous  ses  effets,  mais  ces  derniers  ont  été  atté- 
nués par  les  circonstances  que  voici  : 

1°  Le  change  provoquant  une  exportation  plus  active  des 
produits  naturels  indigènes,  les  bénéfices  résultant  de  cela  ont 
atténué  les  pertes  faites  sur  l'importation.  Dans  la  production 
locale,  il  faut  placer  précisément  l'argent  que  plusieurs  de  ces 
pays  produisent  en  abondance. 

T.    XVII.  16 


214  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

2°  Une  grande  partie  de  la  population  peut  vivre  de  la  riche 
production  naturelle  de  ces  pays ,  sans  recourir  aux  articles 
d'importation,  si  le  change  en  élève  trop  le  prix.  Dès  lors,  la 
classe  riche  est  à  peu  près  seule  à  souifrir  de  la  crise  monétaire. 

Quant  aux  pays  à  étalon  mixte,  ou  à  double  étalon,  comme 
on  dit  plus  volontiers,  leur  situation  a  participé  à  la  fois  des 
deux  précédentes  :  elle  est  restée  meilleure  que  celle  des  pays  à 
étalon  dor,  et  elle  est  plus  dangereuse  que  celle  des  pays  à 
étalon  d'argent.  A'oici  comment. 

Leur  condition  est  restée  meilleure  en  ce  sens  que  l'équilibre 
monétaire  a  pu  se  maintenir  chez  eux  d'une  façon  beaucoup  plus 
stable  que  dans  les  pays  à  étalon  d'or.  Ainsi,  en  France,  grâce  à 
la  suspension  de  la  frappe,  la  quantité  de  monnaie  blanche  n'a 
pas  dépassé  sensiblement  les  besoins  réels,  naturels,  de  la  circu- 
lation intérieure,  aussi  les  prix  n'ont-ils  point  subi  des  fluctua- 
tions aussi  profondes  qu'en  Angleterre.  Nous  n'avons  pas  eu  à 
traverser  non  plus  des  crises  aussi  aiguës.  Cela  ne  veut  pas  dire 
que  la  France  n'a  pas  ressenti  les  effets  de  la  dépression  moné- 
taire. Le  change  a  donné  aux  importations  de  toute  sorte  un 
élan  qui  a  exercé  une  forte  influence  sur  le  développement  des 
idées  protectionnistes  dans  les  dix  ou  douze  dernières  années, 
d'autant  plus  que  la  suspension  de  la  frappe  le  tournait  presque 
exclusivement  contre  nous.  En  effet,  il  était  à  peu  près  impos- 
sible de  se  procurer  au  dehors  des  espèces  d'argent  françaises 
contre  de  l'or,  c'est-à-dire  à  bas  prix,  et  on  ne  pouvait  pas  da- 
vantage acheter  de  l'argent  en  barre  pour  le  faire  monnayer  en 
France,  afin  d'acheter  ensuite  des  produits  français  en  profitant 
de  la  diflcrence  des  cours.  Donc,  le  change  ne  favorisait  pas 
notre  exportation.  Nous  ne  bénéficiions  même  pas,  ou  presque 
pas,  des  avantages  que  donne  l'achat  des  matières  premières 
dans  les  pays  à  étalon  d'argent,  pour  cette  raison  simple  que 
nous  achetons  peu  de  chose  directement.  Nos  approvisionnements 
de  cette  sorte  nous  viennent,  dans  la  plui)art  des  cas,  par  la  voie 
des  maisons  anglaises,  belges,  hollandaises  ou  allemandes.  La  crise 
monétaire  a  donc  troublé,  dans  une  forte  mesure,  nos  relations 
internationales  et  inspiré  la  politique  douanière  actuelle.  Notre  in- 


LA   CRISE   MONETAIRE.  215 

clustrie  et  notre  agriculture  en  ont  ressenti  les  effets  simultanément. 

Voilà  })Our  ce  qui  concerne  Tétalon  d'argent.  Après  cela  on 
pourrait  croire,  à  priori,  que  For  a  clùnons  manquer,  chassé  [)ar 
l'argent  déprécié,  attiré  au  dehors  par  Texcédent  des  importa- 
tions. Il  n'en  a  rien  été,  ou  plutôt,  si  quelques  troubles  sont  sur- 
venus dans  ce  sens,  ils  ont  été  seulement  temporaires  et  sans 
grande  importance.  Cela  tient  à  la  situation  particulière  de  la 
France,  à  la  (|uantité  de  monnaie  d'or  importée  par  les  visiteurs 
étrangers,  à  ses  créances  sur  le  dehors,  à  Taisance  moyenne  de 
la  population.  Nous  avons  déjà  explique  cela,  et  il  est  inutile 
d'insister  davantage.  Fnfait  certain,  c'est  que  l'or  n'a  presque  ja- 
mais manqué  à  notre  circulation  depuis  longtemps  déjà,  et  <piela 
Banque  de  France  apu  maintenir  le  taux  de  ses  escomptes  presque 
invariablement  k  3  %  dans  ces  dernières  années;  cela  prouve  que 
ses  réserves  n'étaient  pas  menacées  par  la  disette  du  métal  jaune. 

lia  Suisse  et  la  Belgique  sont  très  sensiblement  dans  le  même 
cas,  pour  des  raisons  à  peu  près  analogues,  ainsi  que  l'Allemagne, 
qui  est  pratiquement  un  pays  à  étalon  mixte,  en  dépit  de  sa  loi 
monométalliste.  Quant  à  l'Italie  et  à  la  Grèce,  ce  sont  en  réalité, 
nous  l'avons  dit,  des  pays  à  étalon  d'argent,  et  leur  participation 
à  ITnion  latine  n'a  pu  les  sauver  de  graves  embarras,  dus  plus 
encore  à  leur  situation  sociale  et  politique,  qu'à  la  crise  moné- 
taire. Cela  est  si  vrai  que  l'Italie  a  dû  sortir  partiellement  de  l'U- 
nion, par  la  convention  récente  du  15  novembre  1893,  qui  enlève 
à  ses  monnaies  divisionnaires  d'argent  toute  espèce  de  droit  à 
circuler  dans  les  autres  pays  unionistes.  Cela  indique  immédia- 
tement que  l'Italie  n'est  pas  naturellement  à  sa  place  dans  cette 
combinaison  internationale,  et  cpi'on  n'aurait  pas  dû  l'y  admettre 
aux  mômes  conditions  que  la  Belgique  ou  la  Suisse. 

En  définitive,  on  peut  donc  dire  que  la  crise  est  générale,  et 
qu'elle  cause,  dans  certains  pays,  des  efiéts  graves.  Est-il  possible 
d'y  mettre  fin,  ou  tout  au  moins  de  l'atténuer,  et,  le  cas  échéant, 
(juels  moyens  pourrait-on  employer?  Telle  est  la  grosse  question 
du  moment.  Essayons  de  la  résoudre  (O. 

(1)  Le  Directeur  de  la  Monnaie,  aux  États-Unis,  a  publié  récemment  une  statistique 
(le  la  circulation  universelle.  Sans  garantir  en  rien  les  chiffres  de  ce  fonctionnaire,  qui. 


216  LA   SCIENCE   SOCIALE. 


IV.    LES    REMEDES. 


Il  était  naturel  qu'en  présence  d'une  crise  aussi  étendue  que 
celle-ci  on  se  préoccupât  de  tous  cAtés  d'en  trouver  la  solution. 
Aussi  les  projets  n'ont-ils  pas  manqué.  Des  hommes  d'État,  des  fi- 
nanciers, des  économistes  et  des  propriétaires  de  mines  d'argent 
se  sont,  ensemble  ou  séparément,  creusé  la  tête  pour  découvrir 
une  combinaison  qui  fit  leurs  affaires,  en  même  temps  que  celles 
du  public,  ou  môme  avant  celles-ci.  Les  silver  men,  comme  on 
dit  aux  États-Unis,  voulaient  continuer  d'extraire  beaucoup  de 
métal  :  dans  ce  but,  ils  proposaient  la  reprisé  générale  de  la  frappe. 
Les  financiers  s'accordaient  assez  avec  eux,  à  cause  des  profits 
que  les  fluctuations  du  change  apportent  aux  spéculateurs  ha- 
biles. Certains  hommes  d'État  se  demandaient  par  quel  moyen 
pratique  ils  arriveraient  à  remplir  le  Trésor  de  bonne  monnaie 
d'or,  en  laissant  au  public  les  écus  dépréciés.  Enfin  les  écono- 
mistes raisonnaient  avec  une  savante  obscurité  sur  les  causes  et 
les  effets,  sans  arriver  à  s'entendre.  Depuis  1860,  on  a  vu  se  réu- 
nir, dans  diverses  capitales,  dix  ou  douze  conférences,  où  l'on  a 
beaucoup  parlé,  beaucoup  discuté  sans  aboutir  à  rien.  Pourtant, 
dans  cet  espace  de  temps,  l'Union  latine  a  été  créée  et  maintenue 
(1865),  mais  d'une  part  elle  est  fort  restreinte  en  étendue,  et,  de 
l'autre,  elle  repose  sur  une  base  fausse  en  groupant  des  pays  qui 

en  tous  cas,  ne  peuvent  être  qu'approximatifs,  nous  constaterons  cependant,  à  titre 
de  curiosité,  qu'ils  confirment  notre  exposé  des  faits.  D'après  ce  document,  il  y  aurait 
dans  le  monde  entier  :  en  or,  18  milliards,  en  argent,  20  milliards  de  francs,  c'est-à-dire 
moins  d'or  que  d'argent,  quand  le  premier  de  ces  métaux  est  bien  plus  demandé  que 
laulre.  D'autre  part,  on  trouverait  dans  les  pays  suivants  : 

Angleterre or  :  2.750  millions;  argent  :  500  millions. 

États-Unis —   3.020       —  —    3.075       — 

France —    4.000       —  —    .'î.ôOO       — 

Russie —    1.250       —  —       300       —      papier  :  250  millions. 

Le  Monileur  des  Brevets  d'invention,  auquel  nous  empruntons  ces  chiffres,  n'en 
donne  pas  davantage,  et  nous  les  reproduisons  sans  garantie. 


I 


LA    CHISl':    MONÉTMItE.  217 

n'apparticnnciil  pas  au  mrinc  type  monétaire.  De  là  des  tiraille- 
ments i'Acheux  et  des  risques  graves  (1). 

Les  remèdes  que  l'on  peut  préconiser,  après  une  étude  atten- 
tive et  complète  des  divers  éléments  de  la  ([uestion,  forment  deux 
catégories  bien  distinctes.  Ce  sont  :  r  des  mesures  d'ordre  gé- 
néral, -1"  des  mesures  partielles  ou  s])éciales. 

Les  mesures  d'ordre  général  sont,  au  l'ond,  les  plus  importantes, 
parce  que  seules  elles  })euvent  acheminer  vers  un  état  stable  et 
normal.  Elles  touchent  à  la  condition  sociale  et  politique  des  di- 
vers États.  Ainsi,  certains  pays  sont  poussés  directement,  par 
leur  organisation  actuelle,  vers  une  politique  de  conquêtes  guer- 
rières. Cela  oblige  les  autres  à  se  tenir  sur  la  défensive,  et  à  amas- 
ser notamment  des  trésors  de  guerre,  que  l'on  veut  composés  en 
or,  parce  que  ce  métal  a  gardé  son  cours  universel  sans  déprécia- 
tion. Nous  connaissons  les  effets  de  cet  accaparement.  D'un  autre 
côté,  il  est  des  pays  si  médiocrement  organisés,  que  la  situation 
de  leur  circulation  monétaire  est  mauvaise  indépendamment  de 
toute  crise  générale.  Plusieurs  sont  en  faillite,  ou  à  la  veille  de 
l'être  ;  ils  ont  une  monnaie  de  papier  émise  en  trop  forte  quantité 
ou  inspirant  peu  de  contiance,  —  partant  très  dépréciée,  —  qui 
chasse  l'argent  et  réduit  encore  son  champ  d'emploi.  Que  pour- 
rait-on faire  de  ce  côté  pour  améliorer  les  choses?  Le  vrai  remède 
serait  une  évolution  sociale  profonde,  mais  c'est  là  une  solution 
négative,  car  on  ne  saurait  opérer  une  telle  évolution  du  jour  au 
lendemain  et  par  les  moyens  courants  :  lois,  traités  ou  révoluti<jns 
politiques.  Elle  ne  peut  résulter  que  de  circonstances  particuliè- 
res dont  l'effet  est  excessivement  lent.  Donc,  il  n'y  a  pas  beaucoup 
d'espérances  à  fonder  de  ce  côté-là,  —  à  moins  (jue  par  des  fail- 
lites successives,  ces  pays  ne  tombent  sous  le  contrôle  de  l'Angle- 
terre, comme  cela  est  arrivé  déjà  au  Pérou  et  à  l'Egypte. 

Un  autre  remède  d'ordre  général  pourrait  résulter  d'un  chan- 
gement de  régime  monétaire  dans  certains  pays,  qui  ont  pris  à 
tort  une  position  anormale  à  ce  point  de  vue.  Ainsi.  l'Allemagne 
a  adopté  le  système  de  l'étalon  unique  d'or.  Pratiquement,  elle  ap- 

(1)  V.  L.    P()\n&ai\\,  Traifë  (le  droit  inlenialional  conventionnel,  y.  407.  Paris, 
Pichoii,  éditeur. 


218  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

partientau  groupe  des  pays  à  étalon  mixte.  L'Italie,  au  contraire, 
n'est  pas  en  état  de  se  maintenir  sur  un  pied  d'égalité  avec  ces 
derniers  pays.  On  en  peut  dire  autant  de  l'Autriche,  qui  pourtant 
avait  formé,  en  ces  derniers  temps,  le  surprenant  projet  d'organiser 
chez  elle  le  régime  de  l'étalon  d'or,  projet  qui,  bien  entendu,  a 
échoué.  L'Espagne,  le  Portugal,  la  Grèce,  la  Russie,  sont  dans  le 
même  cas  que  l'Italie.  Les  États-Unis,  au  contraire,  par  l'activité  de 
leur  production,  parle  chiffre  de  leur  commerce  extérieur,  par  l'é- 
lévation desprix  sur  leur  marché  intérieur,  enfin  par  leur  richesse 
générale,  semlîlentdéjà  en  situation  de  passer  à  l'étalon  unique 
d'or,  peut-être  en  traversant  une  période  de  transition  durant  la- 
quelle on  pourrait  laisser  à  l'argent  une  place  assez  large  (1). 

Passons  maintenant  aux  mesures  partielles  et  spéciales  pro- 
posées ou  à  proposer,  et  voyons  ce  qu'elles  valent  comme  remè- 
des à  la  crise. 

On  a  demandé  notamment  que  tous  les  États  s'entendent  pour 
acheter  annuellement  une  certaine  quantité  de  métal  blanc,  de 
manière  à  en  soutenir  le  cours  et  à  atténuer  l'agio  par  voie  de 
conséquence.  Mais  que  ferait-on  de  cet  argent?  Resterait-il  dans 
les  caves  des  hôtels  de  monnaies,  immobile  et  improductif,  ou 
bien  le  jetterait-on  dans  la  circulation  sous  forme  d'espèces  neu- 
ves? Les  Américains  du  Nord  désirent  que  l'on  prenne  ce  dernier 
parti.  Ils  ont  même  proposé  à  bien  des  reprises  la  réouverture 
générale  des  Monnaies  au  métal  blanc,  toujours  dans  le  but  de 
lui  offrir  un  vaste  débouché  et  de  relever  son  prix.  Le  résultat 
certain  d'une  telle  manière  de  faire  serait  d'encourager  la  pro- 
duction intense  de  l'argent,  au  grand  profit  des  propriétaires  de 
mines.  Mais  ce  n'est  pas  l'avantage  privé  de  quelques  particu- 
liers plus  ou  moins  puissants  qu'il  s'agit  de  satisfaire,  c'est  l'in- 
térêt général.  Or,  comme  le  stock  actuel  d'argent  suffit  visible- 
ment aux  besoins,  il  est  inutile  de  continuer  à  l'augmenter  par 
une  grande  production.  En  toutes  choses,  le  poids  de  la  sura- 
bondance d'un  produit  retojnbe  sur  le  producteur  sous  la  forme 
d'une  baisse  de  prix.  En  matière  de  métaux  monnayables,  les  effets 

(1)  Cela  a  élr  faildéjà  eo  1873,  ym'is  on  est  revenu  sur  cette  réforme  pour  comiilaire 
aux  sUver  nien.  eu  1S7S. 


LA    CIUSE    MONKTAIHE.  210 

de  l.i  baisse  se  font  sentii'  partout  et  chez  tous  les  détenteurs  d'es- 
pèces; dès  lors  ce  serait  commettre  une  foli<!  que  de  risquer 
d'accentuer  encore  la  baisse  en  encourageant  une  extraction 
déjà  exagérée.  La  suspension  de  la  frappe  est  une  mesure  im- 
posée par  les  circonstances,  et  il  n'existe  présentement  aucune 
raison  valable  pour  qu'on  y  renonce,  ou  même  pour  que  Ton 
achète  des  ling'ots  d'argent  afin  de  les  entasser,  faute  d'emploi. 

Toujours  dans  le  but  de  relever  le  cours  du  métal  l)lanc,  on  a 
sug'g"éré  l'idée  de  lui  faire  une  place  plus  large  dans  la  circula- 
tion universelle  par  les  deux  moyens  que  voici  :  1°  élever  la 
limite  de  la  puissance  libératoire  de  la  monnaie  d'argent  dans 
les  pays  à  étalon  d'or  (Ex.  5  francs  au  lieu  de  2  en  Angleterre); 
2"  retirer  les  pièces  d"or  valant  moins  de  20  francs  et  les  cou- 
pures-papier dans  le  même  cas,  afin  que  les  espèces  d'argent 
prennent  leur  place. 

Cela  pourrait  peut-être  produire  une  certaine  activité  dans  la 
circulation  de  l'argent  et  relever  un  peu  son  cours.  Mais  la  se- 
conde de  ces  deux  mesures  serait  bien  difficile  à  appliquer  dans 
les  pays  à  circulation  de  papier  avec  cours  forcé,  et  ils  sont  nom- 
breux. Il  ne  suffit  pas,  en  etfet,  de  dire  que  l'argent  sera  substitué 
au  papier;  il  faut  encore  pouvoir  opérer  la  substitution,  et  cela 
est  tout  simplement  impossible  dans  un  pays  peu  actif,  pauvre, 
chargé  de  taxes,  et  mal  administré.  Du  reste,  en  supposant  même 
que  des  arrangements  de  ce  g-enre  soient  pris  dans  les  Etats  en  posi- 
tion d'y  pourvoir,  cela  n'aurait  sur  le  cours  de  l'argent  qu'une 
faible  influence,  et  le  change  resterait  encore  très  défavorable 
à  ce  métal.  La  crise  ne  serait  donc  point  conjurée,  tant  s'en 
faut.  11  faudrait,  pour  l'atténuer  sérieusement,  arriver  à  la  réa- 
lisation de  groupements  internationaux  répondant  à  l'ordre 
naturel  des  choses.  La  combinaison  serait  alors  celle-ci,  résumée 
dans  ses  grandes  lignes. 

Les  pays  à  étalon  mixte  :  France,  Allemagne,  Suisse,  et  aussi 
la  Belgique  et  les  Pays  Scandinaves,  qui  paraissent  être  placés  sur 
la  limite  de  l'étalon  d'or  et  de  l'étalon  mixte,  pourraient  former 
une  puissante  union,  dans  laquelle  les  espèces  d'argent  auraient 
un  libre  cours,  au  moins  de  fait,  sinon  de  droit.  La  frappe  reste- 


220  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

rait  interdite  partout,  sauf  pour  l'entretien  de  la  circulation.  Tne 
clause  de  liquidation  couvrirait  tous  les  intérêts  en  cas  de  rup- 
ture. Par  là  on  obtiendrait  :  1"  l'unité  du  type  monétaire,  2"  la 
fixité  et  le  bon  marcbé  du  change,  c'est-à-dire  deux  avantages 
énormes,  sur  toute  une  moitié  du  continent. 

Mais  cela  ne  suffirait  pas  encore,  car  les  pays  à  étalon  d'or  et 
ceux  à  étalon  d'argent  resteraient  en  dehors.  Que  pourrait-on 
faire  pour  faciliter  les  rapports  avec  ces  États? 

Les  pays  à  étalon  d'or  devraient  augmenter  leur  circulation 
d'argent,  en  relevant  son  pouvoir  d'achat  comme  on  l'a  indiqué. 
En  échange,  il  faudrait  que  les  pays  à  grandes  réserves  d'or  con- 
sentissent à  ouvrir  les  écluses  de  leurs  trésors  de  guerre,  et  à 
laisser  couler  sur  le  marché  une  certaine  quantité  de  métal  jaune. 
Celui-ci  perdiait  de  son  prix,  l'agio  se  réduirait  d'autant,  les  prix 
hausseraient,  et  la  crise  économique  se  détendrait  en  proportion. 

En  ce  qui  concerne  les  pays  à  étalon  d'argent  effectif,  leur 
situation  particulière  leur  rendrait  assez  difticile  une  participa- 
tion directe  à  de  telles  combinaisons.  Pourtant  l'Inde,  représentée 
par  ses  maîtres  anglais,  pourrait  coopérer  à  l'œuvre  de  répara- 
tion, en  tenant  strictement  fermés  ses  hôtels  de  monnaie,  et  en 
se  mettant  d'accord,  sur  des  points  de  détail,  avec  l'union  euro- 
péenne. Quant  aux  pays  à  circulation  fictive  de  papier,  ils  pour- 
raient être  admis  partiellement  dans  l'Union,  toujours  moyennant 
-engagement  de  ne  plus  frapper  de  monnaie  blanche,  sauf  accord 
préalable  avec  leurs  co-contractants. 

Dans  ces  conditions,  il  est  permis  de  croire  que  la  baisse  de 
for,  d'une  part,  la  hausse  de  fargent,  de  l'autre,  résultant  de 
ces  combinaisons,  atténueraient  le  change  dans  une  grande 
mesure,  et,  du  même  coup,  enrayeraient  la  crise  monétaire  et 
économique  dont  on  se  plaint  actuellement.  Dans  l'état  actuel  des 
choses,  remarquons-le  bien,  cette  crise  est  aigiie  et  menace  de 
s'accentuer  encore.  Il  serait  donc  urgent  d'étudier  la  question  à 
fond  et  de  prendre  un  parti.  Malheureusement,  parmi  les  moyens 
(jue  nous  venons  d'indiquer,  les  principaux,  les  plus  naturels  et 
les  plus  efficaces,  sont  justement  ceux  (|ui  ont  le  moins  de  chances 
pour  être  acceptés  i)ar  les  gouvernements.  C'est  qu'en  effet  ils 


LA    CHISK   MONKTAIHK.  221 

oiitriiiiHH'aioiit  des  modifications  ossenticllos  dans  certaines  ten- 
dances politiques,  que  ces  gouvernements  ccmsidèrent  presque 
comme  leur  raison  d'être,  ou  (]ui  sont  la  suite;  logique  d'un  état 
social  mal  équilibré.  L)e  plus,  des  raisons  de  faux  amour-propre 
interviendraient  pour  entraver  la  formation  d'une  Union  bien 
comprise.  Il  y  a  donc  peu  de  motifs  d'espérer  que  Ton  s'entendra 
pour  enrayer  la  hausse  artificielle  de  l'or  et  la  baisse  de  l'ar- 
gent. Aussi  la  crise  subsistera-t-elle,  avec  des  alternatives  d'in- 
tensité qui  amèneront  toutes  sortes  de  complications  écono- 
miques, sociales  et  politiques.  Telle  est  la  raison  principale  de 
l'avortement  successif  des  nombreuses  conférences  monétaires 
qui  se  sont  réunies  depuis  vingt  ans,  sans  parvenir  à  élaborer 
un  plan  pratique  et  réalisable.  C'est  que  toujours  on  a  pris  la 
question  par  ses  plus  petits  côtés,  sans  oser  l'aborder  de  front 
pour  l'explorer  dans  ses  profondeurs.  Avec  ce  procédé,  il  est 
impossible  d'arriver  à  la  solution  efficace  et  complète  (|ue  le 
public  attend,  non  sans  impatience,  au  milieu  d'un  malaise  dont 
il  sait  mal  les  causes,  mais  dont  il  souffre  vivement.  En  France, 
les  plaintes  que  l'agriculture  ne  cesse  de  faire  entendre  en  sont 
une  manifestation  dont  on  devrait  tenir  un  grand  compte,  car 
la  situation  pénible  de  nos  fermiers  et  de  nos  paysans  et  ouvriers 
agricoles  peut  créer,  à  la  longue,  un  véritable  péril  social.  Les 
mesures  douanières  que  l'on  réclame  actuellement  ne  seront 
d'aucun  secours  à  ce  point  de  vue,  puisque  la  cause  du  malaise 
est  ailleurs. 

Léon  PoixsARD. 


COURS  D'EXPOSITION   DE    LA   SCIENCE 
SOCIALE  (1). 

YII. 


LE  CLASSEMENT  DES  TYPES  SOCIAUX 

DE  L'ASIE  ORIENTALE  ET  MÉRIDIONALE. 


Nous  passons  en  revue  les  diverses  sociétés  du  globe_,  en  sui- 
vant un  ordre  méthodique.  Dans  nos  précédents  articles,  nous 
avons  étudié  celles  qui  confinent  à  la  steppe,  mais  qui  en  sont 
sortis  dans  la  direction  de  l'Occident  :  Arabes,  Finnois,  Nord- 
Slaves,  Sud-Slaves,  Turcs.  Il  nous  faut  déterminer  maintenant 
celles  qui  confinent,  elles  aussi,  à  la  steppe,  mais  qui  en  sont 
sorties  dans  une  autre  direction,  dans  la  direction  de  FOrient. 

I.    LE    GROUPE    CHINOIS    ET    LE    GROUPE    HINDOU. 

Ces  sociétés  forment  deux  grands  groupes  :  la  Chine,  et  ses 
satellites  :  le  Thibet,  Flndo-Chine  et  le  Japon  ;  l'Inde  et  ses  satel- 
lites :  la  Perse,  FAfganistan,  leBeloutchistan  et  le  Haut  Turkestan. 

(^es  deux  groupes  se  rattachent  à  ceux  que  nous  avons  décrits, 
en  ce  qu'ils  sont  encore  placés  aux  confins  de  la  steppe  et  qu'ils 

(1)  Voir  les  i)r('a'dents  articles,  clans  les  livraisons  de  mars,  mai,  septembre,  octo- 
bre, novembre  1893  et  janvier  1894,  t.  XV,  XVI  et  XVII. 


W    CLASSEMENT   DKS    TVPKS    SOCIAIX.  22.'} 

sont  directement  influencés  par  elle;  mais,  d'antre  part,  nous  les 
ôtudions  en  second  lieu  parce  qu'ils  présentent  des  phénomènes  de 
complication  plus  grande. 

La  cause  do  cotte  complication  est  due  à  un  fait  primordial, 
très  simple  en  lui-même  : 

Les  grands  sols  cultivables  qui  confinent  à  la  steppe,  en  Europe, 
sont  au-dessus  du  VO*  degré  do  latitude,  qui  passe  aux  environs 
de  l'ile  de  Corfou  et  de  Madrid.  Au  contraire,  les  grands  sols  cul- 
tivables qui  confinent  à  la  steppe,  en  Asie,  sont  au-dessous  de  ce 
même  degré  de  latitude,  qui  passe  à  Boukhara  et  à  Pékin. 

La  conséquence  de  ce  fait  est  que,  sauf  des  relèvements  du  sol, 
les  terres  cultivables  de  l'Asie  sont,  en  général,  infiniment  plus 
chaudes  et,  par  conséquent,  plus  productives,  pour  un  travail 
donné,  que  les  terres  cultivables  de  l'Orient  européen.  C'est  cette 
productivité  intense  de  la  culture  qui  a  fait,  dans  la  région 
asiatique,  la  rupture  plus  complète  avec  la  simplicité  d'organisa- 
tion sociale  de  la  steppe. 

On  peut  l'apercevoir  assez  bien  au  premier  coup  d'œil. 

Les  deux  pays  de  l'extrême  Orient  les  plus  en  évidence  sont  la 
Chine  et  l'Inde  :  ce  sont  les  plus  productifs,  au  moins  de  frais, 
pour  une  culture  élémentaire;  or  il  n'y  a  pas  de  pays  plus  éloigné 
de  la  pratique  de  l'art  pastoral  que  ceux-là.  Le  bétail  y  est  à  peu 
près  inconnu  :  il  n'y  a  presque  ni  vaches  ni  chevaux.  La  culture, 
singulièrement  facilitée  par  le  climat,  supplée  à  peu  près  com- 
plètement à  l'élev^age.  Quelle  difi'érence,  dans  le  sens  de  la  com- 
plication avec  l'Orient  de  l'Europe,  où  nous  avons  vu  l'art  pastoral 
persister  presque  partout  à  côté  de  la  culture  1 

Il  y  donc  là  un  grand  revirement  de  l'organisation  sociale. 

Il  ne  se  manifeste  pas  seulement  par  l'opposition  radicale  des 
moyens  .d'existence,  mais  encore  par  le  contraste  dans  la  densité 
des  populations.  Autant,  dans  la  steppe,  on  est  épars,  autant,  sur 
ces  sols  cultivables  d'Asie,  on  est  tassé.  Les  institutions  ne  peuvent 
être,  là,  les  mêmes  que  dans  la  steppe,  non  plus  que  dans  l'Orient 
de  l'Europe  où  les  populations  sont  si  clairsemées. 

Mais  v'oici  qui  est  curieux  et  complètement  caractéristique. 

Tandis  que  ce  revirement  des  conditions,  ce  passage  plus  absolu, 


224  LA    SClExNCE   SOCIALE. 

plus  radical,  de  l'art  pastoral  à  la  culture,  amène  des  complica- 
tions plus  grandes  qu'en  Europe  orientale,  la  facilité  même  de 
la  culture  maintient  l'institution  communautaire,  en  dépit  des 
complications. 

Ce  n'est  pas  ce  que  nous  avons  vu  en  Europe  orientale.  Nous 
avons  vu,  chez  les  Finnois  déjà,  et  surtout  chez  les  Sud-Slaves,  la 
communauté  succomher,  se  disloquer,  s'en  aller,  arriver  à  la  dis- 
solution, à  la  famille  instahle,  par  la  rencontre  de  ces  deux  faits  : 
l'appauvrissement  des  productions  spontanées,  la  pauvreté  de  la 
culture.  La  communauté  succombe  avec  les  productions  sponta- 
nées et  ne  peut  s'implanter  sur  une  culture  trop  maigre,  trop  peu 
productive,  trop  peu  semblable,  par  les  facilités  et  les  ressources, 
aux  productions  spontanées  et  à  leurs  surabondantes  réserves  na- 
turelles. 

Il  n'en  est  pas  de  même  en  Asie.  La  prodigieuse  facilité  pro- 
ductive de  la  culture  vient  se  substituer,  sur  un  sol  étroit,  à  la  li- 
béralité de  la  steppe  sur  un  sol  immense.  On  se  tasse,  ce  qui  est 
la  complication,  le  changement,  la  nouveauté;  mais  la  commu- 
nauté n'en  est  pas  disloquée,  rompue  ;  elle  en  est  compliquée  :  ce 
qui  est  presque  l'inverse  de  sa  dislocation. 

Quelque  superficiel  que  soit  le  regard  jeté  sur  les  Tartares  Mon- 
gols, d'une  part,  et  sur  les  Chinois  et  les  Hindous,  de  l'autre,  il 
apparaît  bien  clairement  que  ces  derniers  ont  une  organisation  de 
famille  et  de  nation  bien  autrement  compliquée  que  les  premiers 
et  n'en  sont  pas  moins  que  ceux-ci  dans  le  régime  communautaire 
le  plus  accentué. 

La  description  des  Sociétés  Chinoise  et  Hindoue  a  été  donnée  dans 
cette  Revue.  M.  Pinot  a  publié  une  série  d'articles  sur  la  pre- 
mière (1);  j'ai  moi-même  donné  un  article,  pour  montrer  que  la 
famille,  chez  les  Chinois,  appartenait  bien  réellement  au  type  com- 
munautaire, en  dépit  de  certaines  apparences  qui  pouvaient  faire 
illusion  (2).  D'autre  part,  M.  de  Pré  ville  publie,  en  ce  moment, 
une  remarquable  série  d'études  sur  l'Inde.  Je  n'ai  donc  qu'à  ren- 

(0  ^'oir  «  la  Science  sociale,  la  Société  chinoise  »,  t.  I  et  II. 

(2)  Voir,  iOicl.,  (I  Un  érnigrant  delà  Science  sociale  en  Chine  »,  l.  XII,  p.  3G9. 


I 


LE   CLASSEMENT    DES    TYPES    SOCIAUX.  225 

voyer  le  lecteui'  à  ces  difFéi'eiits  Iravaiix,  [)oui'  éviter  d'inutiles 
répétitions. 

Mais  il  est  un  point  de  vue  qui  n'a  pas  été  abordé  et  (]ui  fait 
plus  particulièi'ement  l'objet  de  la  série  de  leçons  (jue  je  publie 
en  ce  moment.  Il  ne  suffit  pas,  en  effet,  de  présenter  l'analyse  d'un 
type  social,  il  faut  encore  le  situer,  si  je  puis  ainsi  parler,  c'est-à- 
dire  indiquer  la  place  qu'il  occupe  par  rapport  aux  autres  types, 
montrer  par  où  et  comment  il  se  rattache  à  eux.  C'est  ce  que  je 
vais  essayer  d'indiquer  pour  le  g"roupe  des  Sociétés  de  l'extrême 
Orient. 

Des  deux  sociétés  typiques  de  ce  groupe,  la  Chine  et  l'Inde,  c'est 
encore  la  Chine  qui  est  la  moins  compliquée.  Cela  apparaît  tout 
d'abord  à  deux  traits  décisifs  : 

1°  La  Chine  n'a  pas  le  régime  des  castes  opposées  et  superposées 
de  l'Inde.  Cette  superposition  et  ces  oppositions  d'éléments  dijQfé- 
rents,  perpétuellement  en  défense  les  uns  vis-à-vis  des  autres  et 
qui,  depuis  des  siècles,  n'ont  pu  se  fondre  et  s'assimiler,  est,  au 
plus  haut  degré,  un  symptôme  de  complication  sociale,  une  source 
inépuisable  de  conflits.  C'est  comme  un  composé  d'une  multitude 
de  corps  différents,  qu'une  analyse  des  plus  patientes  et  des  plus 
prolongées  arriverait  à  peine  à  isoler  les  uns  des  autres,  pour  voir 
comment  ils  fonctionnent  à  part  et  comment  ils  fonctionnent  tous 
ensemble. 

2"  La  Chine  est  restée  infiniment  plus  stable,  et  moins  atteinte 
par  la  décadence  que  l'Inde.  Elle  est  stable  jusqu'à  l'immobilité  : 
on  dirait  que  ce  grand  corps  a  été  comme  cristallisé,  ou  comme 
pétrifié,  tant  il  reste  toujours  semblable  à  lui-même.  Au  contraire, 
l'Inde  a  été  perpétuellement  modifiée  par  des  afflux  successifs  de 
populations  très  différentes,  qui  ont  bouleversé  profondément  son 
organisme;  elle  est  même  arrivée,  de  décadence  en  décadence, 
jusqu'à  tomber  sous  la  domination  des  Européens. 

Il  n'y  a  donc  pas  à  hésiter  :  c'est  le  groupe  Chinois  qu'il  faut 
classer  en  premier  lieu,  puisqu'il  représente  une  moins  grande 
complication. 


226  LA   SCIENCE   SOCIALE. 


51.    LES    DEUX   ROUTES  I>  ACCES    DE    LA    CHINE. 

Quoique  plus  éloignée,  à  certains  égards,  des  steppes  de  TAsie 
centrale,  la  Chine  s'est  trouvée,  de  tons  teraps,  pins  directement 
et  plus  facilement  que  l'Inde,  en  communication  avec  les  popu- 
lations pastorales  de  la  ((  Terre  des  Herbes  ». 

Jusqu'à  ces  dernières  années,  nous  n'avions  aperçu  qu'une 
seule  route  qui  mit  la  Chine  en  communication  avec  la  steppe  : 
la  route  du  Nord.  C'est  en  quelque  sorte  la  route  historique;  par 
là,  sont  arrivées  toutes  les  invasions  des  Tartares  Mongols  et 
Mandchoux,  qui  se  sont  succédé  presque  de  siècle  en  siècle. 
C'est  pour  essayer  de  fermer  cette  route,  que  les  Chinois  ont 
élevé  l'obstacle  artificiel  et  inutile  de  la  «  Grande  Muraille  », 

Cette  route  suffit  à  expliquer  un  des  deux  éléments  qui  for- 
ment la  société  chinoise  :  l'élément  supérieur,  celui  qui  a  fourni 
à  la  Chine  des  dominateurs.  Ceux-ci,  on  le  sait,  sont  arrivés  à 
cheval,  à  travers  le  Gobi ,  et,  comme  les  Turcs  ea  Europe,  ils 
n'ont  jamais  su  se  plier  au  travail,  se  transfornigr  en  séden- 
taires, planteurs  et  mangeurs  de  riz.  Ils  se  bornent  à  rançonner 
la  population  et  à  recruter  l'armée.  Ces  issus  de  pasteurs  sont 
donc  bien  dans  leur  rôle,  dans  le  seul  rôle  qu'ils  soient  capa- 
bles de  jouer,  ainsi  que  nous  l'avons  constaté  toutes  les  fois 
que  nous  avons  rencontré  des  populations  de  ce  type  arrivant 
en  conquérants  parmi  des  agriculteurs. 

Mais  si  cette  route  suffit  à  expliquer  ce  premier  type,  elle  ne 
peut  nous  expliquer  la  population  fondamentale  de  la  Chine, 
celle  qui  constitue  essentiellement  la  société  chinoise.  Si  la 
Chine  avait  été  peuplée  uniquement  par  le  Nord,  nous  aurions 
devant  nous  un  type  social  assez  analogue  au  Nord-Slave,  qui, 
même  sur  les  parties  du  sol  les  plus  fécondes,  —  remarquez  bien 
ceci,  — cultive  encore  le  moins  possible,  fait  de  la  culture  exten- 
sive,  se  fixe  le  moins  possible  au  sol,  est,  de  plus,  réfractaire 
à  l'industrie  et  peu  habile  au  commerce.  Rappelez-vous  ce  que 
je  vous  ai  dit  des  pasteurs  de  steppes  riches,  si  inférieurs,  au 


LE   CLASSEMENT   DES   TYPES   SOCIAUX.  227 

point  (lo  vue  du  développement  social,  au\  pasteurs  de  steppes 
pauvres  ou  de  déserts  (1  ). 

Et  c'est  bien  à  ce  type  des  steppes  riches  ({u'appartienncnt  les 
pasteurs  qui  ont  envahi  la  Chine.  Ils  sont  originaires  des  magni- 
fiques steppes  de  la  Dzoungarie,  de  la  région  des  Tartares-Khal- 
khas,  dont  M.  Bureau  nous  a  donné  la  description  (2).  11  est 
vrai  que,  pour  arriver  en  Chine,  ces  envahisseurs  ont  dû  tra- 
verser le  désert  du  (iobi.  Mais  ce  désert  n'a  pas  eu  sur  eux  un 
effet  analogue  à  celui  de  l'Arabie  et  du  Sahara;  il  a  toujours 
été  et  il  est  encore  sans  action  sociale. 

J'ouvre  ici  une  petite  parenthèse.  Rien  n'est  intéressant,  dans 
les  sciences,  comme  de  rencontrer  sur  son  chemin  une  circons- 
tance qui  vous  permet  de  vérifier,  par  une  contre-épreuve,  une 
loi  sociale  précédemment  découverte.  C'est  ce  genre  d'intérêt 
que  nous  fournit  le  Coin.  Ce  Désert  a  été  sans  influence,  préci- 
sément parce  qu'il  lui  manque  ce  qui  donne  aux  autres  déserts 
leur  vertu  sociale  développante.  Cette  vertu  ne  tient  pas,  en  effet, 
uniquement  à  l'aridité,  car,  à  ce  point  de  vue,  le  Gobi  est  tout 
à  fait  réussi.  L'action  sociale  de  l'Arabie  et  du  Sahara  vient 
de  ce  que  ces  déserts  se  trouvent  être  la  seule  voie  commer- 
ciale directe  entre  des  régions  à  productions  ricJies  ^  ainsi  que 
nous  l'avons  démontré.  Or,  le  Gobi  n'est  pas,  et  ne  peut  pas 
être,  une  voie  commerciale  ouverte  aux  échanges,  parce  que 
rien  ne  vient  solliciter  un  mouvement  de  transport  d'une  extré- 
mité à  l'autre.  Au  Nord  et  au  Nord-Ouest,  ce  sont  les  steppes  des 
Khalkhas,  où  les  familles  vivent  exclusivement  de  leurs  trou- 
peaux et  n'ont,  par  conséquent,  presque  rien  à  vendre  et  à 
acheter.  Au  Sud,  ce  sont  des  pays  très  pauvres,  comme  le  Thibet, 
qui  ont  également  peu  de  choses  à  vendre  et  ne  peuvent  acheter 
beaucoup.  D'autre  part,  le  Chinois,  qui  est  essentiellement  un 
petit  paysan  vivant  exclusivement  de  son  domaine,  n'exporte 
guère  que  du  thé  que  les  Tartares  consomment  eux-mêmes,  sans 
en  faire  un  article  d'échange.  Chaque  famille  tartare  se  procure 
sa  provision  «  de  thé  en  brique  »,  lorsque  son  parcours  la  con- 

(1)  Voir  t.  XV,  iiv.  de  mars  1893,  p.  1G5  el  liv.  de  mai  1893,  p.  315. 

(2)  Voir  t.  V,  p.  392,  etc. 


^28  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

cluit,  soit  aux  frontières  de  la  Chine,  soit  dans  le  voisinage  de 
quelque  lamaserie.  Il  n'y  a  donc  pas  là  une  source  abondante 
de  commerce. 

C'est  ainsi  que  l'action  sociale  du  Gobi  est  nulle  :  aussi  ce 
désert  n'est-il  pas  occupé  comme  l'Arabie  et  le  Sahara;  il  n'a 
pas  de  population  propre  :  on  le  traverse  rapidement,  lorsque, 
par  hasard,  la  nécessité  des  transports  vous  y  oblig-e,  et  il  ne 
laisse  aucune  trace  sensible  sur  ces  voyageurs  éphémères.  C'est 
un  corps  neutre,  comme  ces  corps,  qui,  en  chimie,  ne  changent 
pas  la  couleur  de  la  teinture  de  tournesol  :  il  ne  transforme 
pas  les  pasteurs  de  steppes  riches  en  pasteurs  de  steppes  pau- 
vres; il  ne  leur  communique,  à  aucun  degré,  les  aptitudes  su- 
périeures de  ceux-ci. 

Les  Tartares  sont  donc  arrivés  en  Chine  sans  autre  aptitude  que 
celles  de  conquérants,  cherchant  à  vivre  sur  le  pays  et  à  le 
rançonner.  Et,  de  fait,  ils  n'ont  jamais  fait  autre  chose  :  ils 
n'ont  pas  opéré,  comme  les  Russes  ou  comme  les  Arabes,  par 
exemple,  qui  ont  poussé  soit  les  Nord-Slaves,  soit  les  Espagnols 
dans  la  voie  de  la  culture,  de  l'industrie  et  du  commerce.  On 
ne  saisit  nulle  part  leur  action  dans  ce  sens.  En  réalité ,  ils 
gouvernent  le  moins  possible,  comme  les  Turcs,  ce  cjui  est  par- 
faitement conforme  à  la  formule  que  l'on  obtient,  en  superposant, 
à  une  population  vaincue,  des  conquérants  sortis  de  steppes 
riches. 

Eh  bien,  en  dépit  de  cette  absence  de  contrainte  venant  de 
la  classe  supérieure,  le  Chinois  est  un  travailleur  intense;  il 
possède,  au  plus  haut  degré,  l'aptitude  à  la  culture,  à  l'indus- 
trie et  au  commerce  :  à  ces  trois  points  de  vue,  il  est  infini- 
ment supérieur  aux  Slaves,  sortis  des  steppes  riches  vers  l'Oc- 
cident et  qui  ont  cependant  suln  si  énergiquement  l'action 
développante  des  Russes.  —  Je  ferme  ici  ma  parenthèse  sur 
l'inertie  sociale  du  Gobi,  —  et  je  dis  : 

Il  faut  donc,  de  toute  nécessité,  que  la  population  fonda- 
mentale de  la  Chine  soit  venue  par  une  autre  route  que  celle  du 
Nord,  par  une  route  qui  ait  la  propriété  de  former,  de  rom- 
pre aux  aptitudes  que  je  viens  de  constater. 


LE    CLASSliMK.NI'    l)i:s    TVI'KS   SOCIAIX.  220 

Nous  avons  d'abord  cherché  celte  roule  dans  hv  direction  de 
l'hide;  mais  nous  nous  sommes  inentùt  convaincus  qu'une  immi- 
gration d'Hindous  ne  pouvait  produire  le  type  chinois  :  c'est  de 
toute  impossibilité;  ces  deux  types  sont  trop  différents,  ainsi 
qu'on  le  verra. 

L'honneur  d'avoir  aperçu  la  véritable  route  revient  à  M.  Henri 
de  Tourville  :  il  me  communiqua  une  hypothèse,  tout  à  fait  nou- 
velle, en  m'engageant  à  l'examiner  et  à  la  vérifier.  Aujourd'hui 
le  doute  ne  me  parait  plus  possible  :  nous  tenons  enfin  la  route 
qui  a  amené  en  Chine  sa  population  fondamentale  et  qui  seule 
explique  ce  curieux  et  mystérieux  pays. 

Aucune  découverte,  peut-être,  ne  montre  mieux  à  quel  point 
la  Science  sociale  peut  éclairer  les  phénomènes  historiques  les 
plus  insolubles  sans  elle. 

Le  problème  se  pose  ainsi  :  Trouver  une  route  capable  de 
dresser  les  gens  à  la  culture,  à  l'industrie  et  au  commerce,  mais 
exclusivement  à  la  petite  culture,  à  la  petite  industrie  et  au  petit 
commerce,  et  cela  d'une  façon  intense.  11  est  nécessaire,  déplus, 
que  cette  route  ne  fasse  pas  perdre  aux  populations  leur  forma- 
tion communautaire  de  famille_,  mais  au  contraire  qu'elle  la 
fortifie.  Tout  cela  est  nécessaire,  car  c'est  dans  cet  état  social  que 
nous  trouvons  le  type  chinois.  Et  cet  état  .social  ne  procède  pas 
directement  du  sol  chinois,  car  il  n'est  pas  adopté  spontanément 
par  ceux  qui  arrivent  de  la  steppe,  et,  en  dépit  même  de  toute  la 
force  d'assimilation  du  milieu  chinois,  la  réduction  des  gens  de 
cette  provenance  ne  s'opère  que  peu  et  péniblement.  Enfin ,  si 
cette  route  existe,  elle  doit  manifester  son  existence  par  quelque 
trace  historique  plus  ou  moins  visible  et  être  encore  utilisée. 

Cette  route  existe  :  c'est  celle  du  Thibet. 

Si  vous  voulez  bien  considérer  la  carte  ci-après,  le  Thibet  vous 
apparaîtra  comme  une  sorte  de  long  et  gigantesque  couloir  suré- 
levé et  fortement  encadré,  au  Xord,  par  les  monts  Tsang,  qui  le 
séparent  du  plateau  mongolique  ;  au  Sud,  par  les  monts  Himalaya, 
qui  le  séparent  de  l'Inde.  Une  fois  engagé  dans  ce  couloir,  il 

T.    XVII.  17 


230 


LA    SCIENCE    SOCIALE. 


est  difficile  de  s'écarter,  soit  vers  le  Sud,  à  cause  de  raltitude  de 
l'Himalaya  c]ui  ne  laisse  aucun  passage  aisément  accessible,  soit 
vers  le  Nord,  à  cause  non  seulement  de  la  ligne  des  monts  Tsang, 
mais  encore  de  l'aridité  du  haut  plateau  mongoliquc,  qui  se 
trouve  de  l'autre  côté,  et  ne  saurait  exercer  aucune  attraction.  Il 
faut  donc  marcher  juscju'au  bout  du  couloir. 

Or  ce  couloir,  si  Jjien  formé  et  si  bien  fermé  par  la  nature,  va, 
sans  interruption,  des  steppes  du  Turkestan  et  de  l'Âtganistan 
jusqu'à  la  Chine  :  il  aboutit  aux  sources  du  Hoang-ho,  ou  Fleuve 


P  Binitcau  c-i 


.laune  et  aux  affluents  Nord  du  Yang-tse-Kiang,  ou  Fleuve  Bleu,  qui 
sont  les  deux  grandes  routes  de  pénétration  en  Chine  :  par  eux,  on 
traverse  ce  pays  de  part  en  part  dans  sa  région  de  beaucoup  la 
plus  féconde. 

Mais  le  Thibet  est-il  réellement  une  route  et  non  pas  un  obs- 
tacle? Cette  route  a-t-elle  pu  être,  a-t-elle  été  réellement  suivie? 

Elle  a  si  bien  été  suivie,  cjue  c'est  encore  aujourd'hui  la  plus 
fréquentée,  la  plus  constamment  employée  de  toute  l'Asie.  A 
vrai  dire,  il  n'existe  pas,  dans  tout  le  continent  asiatique,  d'autre 
route  indigène  allant  de  l'extrême  Occident  à  l'extrême  Orient.  La 
route  du  Nord,  à  travers  la  Sibérie  et  la  route  du  Sud,  à  travers 


LI':    Cr.ASSEMKNT    KRS    TYI'KS    SOCIAl\.  231 

la  int'i',  ont  été  établies  et  sont  um'ijuciiicnl  fréquentées  par  les 
Kiiropcens.  Quant  à  la  Mongolie,  elle  est  barrée,  à  rOccident,  par 
le  massif  inextricable  du  Pamir  et  de  ses  contreforts;  et  elle  n'est 
praticable,  dans  l'ensemble  de  son  parcours,  qu'A  de  purs  nomades, 
qui,  ainsi  que  nous  venons  de  le  dire,  n'auraient  pu  produire 
directement  le  type  chinois. 

Au  contraire,  la  route  du  Thibet  est  bien  connue  des  indi- 
gènes et  constamment  suivie  par  eux  encore  de  nos  jours  :  elle  est 
d'ailleurs  nettement  ti-acéc  par  une  ligne  presque  continue  de 
vallées  et  de  fleuves.  On  part  de  la  vallée  haute  de  KaJ^oul,  dans 
l'Afghanistan,  qui  aboutit  directement,  par  le  col  de  Peschaver,  à 
la  vallée  haute  de  l'Indus.  Cette  tranchée  unique  est  le  lieu  de 
passage  historique,  à  la  fois  vers  l'Inde  et  vers  le  Thihet;  c'est 
le  passage  que  les  Anglais  gardent  aujourd'hui  si  jalousement, 
car  toutes  les  invasions  ont  passé  par  là.  Une  fois  dans  la  haute 
vallée  de  l'Indus,  on  se  trouve  à  l'entrée  du  fameux  couloir  thibé- 
tain.  On  remonte  alors  cette  vallée,  jusque  vers  la  source  du  fleuve. 
Là,  presque  sans  interruption,  on  rencontre  les  sources  du  Dzan- 
gpo,  ou  Brahmapoutre.  On  descend  cette  nouvelle  vallée,  comme 
on  a  remonté  la  précédente,  en  passant  par  Lhassa,  qui  se  trouve 
presque  au  confluent  du  Bramapoutre  et  d'un  de  ses  affluents.  A 
partir  de  Lhassa,  la  vallée  s'élargit  bientôt  :  le  Bramapoutre  fran- 
chit brusquement  l'Himalaya,  mais  la  direction  du  couloir  entre 
les  montagnes  s'incline  tout  au  contraire  vers  le  Nord,  et  conduit 
aux  sources  du  Fleuve  .Jaune  et  du  Fleuve  Bleu  :  on  entre  alors 
en  Chine  par  ces  deux  magnifiques  bassins. 

Il  est  donc  impossible  de  trouver  une  route  mieux  tracée  par  la 
nature,  et  j'ajoute  une  route  plus  suivie.  Si  elle  est  peu  connue 
des  Européens,  c'est  précisément  qu'étant  étroitement  gardée 
aux  deux  extrémités,  elle  n'est  accessible  qu'aux  indigènes  ;  mais 
eux,  du  moins,  s'en  servent,  la  pratiquent  quotidiennement.  Elle 
est  si  bien  suivie,  qu'elle  est  encore  parcourue  aujourd'hui  ré- 
gulièrement par  des  caravanes  partant,  presque  à  jour  fixe,  et 
ayant  tout  le  long  du  trajet  de  véritables  relais  régulièrement  or- 
ganisés. Et  ce  mouvement  de  caravanes  a  précisément  pour  point 
de  départ,  l'extrémité  occidentale  du  couloir,  c'est-à-dire  le  Ka- 


232  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

chniir.  «  La  ville  de  Leli  (située  sur  rindiis)  est  le  centre  du 
commerce  du  Kachmir  avec  les  territoires  chinois  du  Thibet  et 
du  Thau-chaa  Nanlou  (le  Turkestan  chinois)  :  c'est  là  que  se 
forme  la  caravane  annuelle  qui  va  porter  à  Lhassa  des  soieries, 
des  châles,  du  safran,  des  objets  de  manufacture  anglaise,  et  qui 
prend  en  échange  du  thé  de  Chine,  des  laines,  des  turquoises  (1). 
Au  printemps,  lors  du  départ  des  caravanes,  au  commencement 
de  l'hiver,  lors  du  retour,  les  Yarkandi,  les  Kachmiri,  les  por- 
teurs de  toutes  races  campent  en  grand  nombre  autour  de  Leh. 
Des  enclos  de  prairies  se  succèdent  dans  tous  les  endroits  favora- 
bles le  long"  des  sentiers  que  suivent  les  marchands  (2).  »  Il  existe, 
dans  le  Kachmir,  des  populations  entières  dont  l'industrie  prin- 
cipale est  le  transport  des  marchandises  jusqu'à  Lhassa  (3). 

Ainsi  le  Kachmir,  qui  est  le  point  de  départ  occidental  de  la 
route,  est  en  communication  régulière  et  suivie  avec  Lhassa, 
qui  en  est  le  point  central.  Transportons-nous  maintenant  à 
Lhassa.  Pour  pénétrer  dans  cette  ville,  nous  n'avons  d'autre  guide 
que  M.  Hue,  un  des  rares  Européens  qui  ait  réussi  à  y  arriver, 
ce  qui  prouve  bien  que  cette  route  est  aussi  fermée  aux  étran- 
gers qu'elle  est  ouverte  aux  indigènes.  Or,  M.  Hue  nous  dit  que 
les  Katclii,  c'est-à-dire  les  habitants  de  Lhassa  originaires  du 
Kachmir,  forment  une  partie  importante  de  la  population.  «  ils 
sont  les  plus  riches  marchands  de  Lhassa  ;  ce  sont  eux  qui  tien- 
nent les  magasins  de  lingerie  et  tous  les  objets  de  luxe  et  de 
toilette;  ils  sont,  en  outre,  agents  de  change  et  trafiquent  sur  l'or 
et  l'argent.  De  là  vient  qu'on  trouve  presque  toujours  des  ca- 
ractères farsis  sur  les  monnaies  thibétaines  (4).  »  La  présence 
de  ces  caractères  farsis,  c'est-à-dire  persans,  suffirait  à  montrer 
les  relations  suivies  qui  existent  entre  la  partie  occidentale  et  la 
partie  médiane  de  cette  route. 

M.  Hue  constate,  en  outre,  que  ces  Kachmiriens  occupent  à 
Lhassa  une  situation  respectée  et  prépondérante  :  cette  situation 

(1)  Commerce  extérieiu'  de  la  région  de  Leh,  en  1-873,  d'après  Drew  :  importations  : 
•'..380.000 fr.;  exportations:  2.060.000  fr.  Ensemble  :  /j. 440.000  fr. 
i'i)  Reclus,  Géog.  nnio.,  t.  VIII,  p.  13t. 
{:i)H)id.,  115. 
(4)  Voyage  en  Tartarie  et  au  Tliibel,  l.  II. 


LK    CLASSI'.ME.NT    l)i:S    TVI'KS    SOCIAIX.  233 

s"r\i)li({uc  par  ce  fait  (juc  Iciii-  pays  étant  placé  à  l'entrée  de 
cette  longue  route,  ils  eu  sont  les  maîtres  et  tiennent  dans  leurs 
mains  tout  le  commerce  du  Thihct.  «  Leur  turban,  dit  M.  Hue, 
leur  grande  J)arhe,  leur  démarche  grave  et  solennelle,  leur 
[)hysionomie  pleine  d'intelligence  et  de  majesté,  la  propreté  et 
la  richesse  de  leurs  habits,  tout  en  eux  constrate  avec  les  peu- 
ples auxquels  ils  se  trouvent  mêlés.  Ils  ont,  à  FJiassa,  un  gouver- 
neur duquel  ils  dépendent  immédiatement,  et  dont  l'autorité  est 
reconnue  par  le  gouvernement  thibétain...  Comme  ils  sont 
riches  et  puissants,  on  se  range  dans  la  rue  pour  les  laisser 
passer  et  chacun  leur  tire  la  langue  en  signe  de  respect  »  (1). 

Ainsi,  Lhassa  nous  apparaît  sous  un  nouveau  jour  qui  expli- 
que son  importance  jusqu'ici  incompréhensible.  Voilà,  en  effet, 
une  ville  perdue  au  milieu  do  l'Asie ,  dans  une  région  monta- 
gneuse qui  semble  presque  inaccessible  et  qui  l'est  en  effet  aux 
Européens,  non  seulement  par  beaucoup  d'obstacles  naturels,  mais 
par  la  jalouse  suspicion  des  Chinois,  qui  ont  le  protectorat  de  ce 
pays;  le  climat  est  rigoureux,  difficilement  habitable,  le  sol  est 
d'une  extraordinaire  pauvreté  ;  et  cependant  il  arrive  que  cette 
ville  est  la  capitale  religieuse  de  tout  l'extrême  Orient,  c'est  la 
cité  sainte  du  Boudhisme  :  là,  règne  le  grand  Lama,  ou  Boudha 
vivant.       .  • 

Si  le  Thibet  n'est  pas  la  route  de  l'extrême  Orient,  la  ville  de 
Lhassa  est  inexplicable  :  dans  le  cas  contraire  son  importance 
est  très  naturelle.  Lhassa  devient  en  effet  la  grande  étape  inter- 
jnédiaire  entre  deux  mondes,  entre  l'Orient  et  l'extrême  Orient, 
le  point  unique  où  s'est  élaboré  ce  dernier  type,  où  il  a  pris  sa 
forme  caractéristique;  cette  ville  est  vraiment  la  patrie  pour 
tous  les  peuples  du  monde  chinois. 

On  ne  s'étonnera  pas  si,  non  seulement  à  partir  de  Lhassa  et 
jusqu'en  Chine,  la  route  est  tracée,  mais  si  les  communications 
sont  organisées  d'une  manière  régulière.  M.  Hue  a  parcouru 
cette  route  et  il  nous  l'a  décrite  étape  par  étape.  C'est  à  dessein 
que  j'emploie  ces  mots,  car  des  gîtes  et  des  étapes  sont  disposés 

(1)  Vo)jacje  dans  le  ri/ibel,  f.  II.  p.  2CS-071. 


234  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

de  distance  en  distance.  Bien  mieux,  il  existe  un  Itinéraire  à 
l'usag-e  des  voyageurs,  qui  est  conçu  absolument  à  la  façon  des 
Guides  Joanne,  ou  Bedeker.  Qu'on  en  juge  : 

«  Le  mandarin  chinois  Ly-Kouo-xN'gan,  dit  M.  Hue,  fut  très 
aimable  et  nous  donna  de  nombreux  détails  sur  la  route  que 
nous  allions  faire  (de  Lhassa  en  Chine)  et  qu'il  parcourait  lui- 
même  pour  la  huitième  fois  (voilà,  je  pense,  une  route  assez  fré- 
quentée). Afin  que  nous  puissions  avoir  tous  les  jours  des  no- 
tions précises  sur  la  route  que  nous  traverserions,  il  nous  prêta 
un  ouvrage  chinois  renfermant  un  itinéraire,  de  Tching-Tou, 
capitale  du  Sse-Tchouen  (Chine)  à  Lhassa.  Cet  ouvrage  est  inti- 
tulé :  Ouï-Tsang-Tchoii-Tchi,  cesi-k-dire  Description  dit  Thibet, 
accompagnée  de  gravures  (c'est  un  progrès  sur  le  Joanne).  Ce 
n'est  qu'une  aride  nomenclature,  étape  -par  étape,  des  lieux 
qu'on  rencontre  sur  la  route.  Pour  en  donner  une  idée,  nous 
allons  transcrire  l'article  qui  concerne  notre  première  journée 
de  marche  : 

De  Detsi7i-Dzoug ,  à  la  halte  de  Tsai-Li.  De  Tsai-li  au  gîte  de  Lhassa. 
—  A  Detsin-Dzoug,  il  y  a  beaucoup  d'hôtelleries,  clans  lesquelles  les 
voyageurs  s'arrêtent  ordinairement  pendant  quelque  temps.  Près  de 
la  route  est  une  maison  de  poste  ;  de  là,  une  route  de  quarante  lis 
conduit  au  couvent  de  Tsai-li 40  lis. 

A  Tsaï-li,  il  y  a  un  dhéba  qui  fournit  aux  voyageurs  du  bois  et  du 
foin.  Ce  canton  n'est  séparé  que  par  une  rivière  du  territoire  de  Lhassa; 
on  atteint  cette  dernière  ville  après  vingt  lis;  il  y  a  un  commandant  mili- 
taire      '20  lis. 

Total liO  lis. 

On  pourrait  presque  parcourir  cette  route  avec  son  itinéraire 
chinois  à  la  main.  Les  étapes  sont  d'ailleurs  régulièrement  orga- 
nisées :  «  Midchoukoug,  dit  encore  M.  Hue,  est  un  poste  où  l'on 
change  les  oulah,  c'est-à-dire  les  chevaux,  les  botes  de  somme 
et  les  hommes  chargés  de  les  conduire.  Ces  espèces  de  corvées 
sont  organisées  par  le  gouvernement  thibétain,  sur  toute  la 
route  qui  conduit  de  Lliassa  aux  frontières  de  Chine.  Les  ofiiciers 
publics  chinois,  ou  thibétains,  qui  voyagent  sur  cette  route,  ont 
seuls  le  droit  d'user  de  ce  genre  de  service.  Le  gouverneur  de 


I 


LK    f.LASSHME.NT    I)i;s     TVI'KS    SOCIAIX.  'IX) 

Lhassa  leui'  délivre  un  passeport  sur  lequel  on  indicpie  claire- 
ment le  nombre  d'hommes  et  danimaux  (|ue  doivent  fournir  les 
villages  soumis  à  la  contribution  du  oiilah.  La  notice  chinoise  sur 
le  Thibet  s'exprime  ainsi  au  sujet  de  ces  corvées  :  «  Pour  ce  qui 
regarde  le  service  hical  nommé  oulah.  tous  ceux  qui  ont  quelque 
fortune,  hommes  ou  femmes,  sont  obligés  de  le  remplir;  ceux 
même  ([ui  arrivent  des  contrées  les  plus  éloignées,  s'ils  occupent 
une  maison  entière,  ne  peuvent  être  exempts.  Le  nondjre  des 
hommes  qu'on  doit  fournir  pour  ce  service  est  réglé  d'après  la 
fortune  de  chacun...  Si  le  service  public  l'exige,  on  requiert  des 
boeufs  et  des  chevaux,  des  ânes  et  des  mulets,  dans  les  maisons 
riches;  les  pauvres  se  réunissent,  et  trois  ou  quatre  maisons  don- 
nent une  seule  bète  »  (1). 

Ainsi,  du  Kachmir  jusqu'en  Chine,  c'est-à-dire  de  l'Occident 
à  l'extrême  Orient  de  l'Asie,  il  existe  une  route  naturelle,  inin- 
terrompue, fréquentée  encore  aujourd'hui,  régulièrement  par- 
courue et  entretenue.  Et  le  point  central,  l'étape  principale  de 
cette  route  est  Lhassa,  la  capitale  du  Boudhisme,  dont  l'influence 
religieuse  rayonne  précisément  d'un  bout  à  l'autre  de  cette 
longue  route,  depuis  le  Kachmir  jusque  dans  la  Chine,  l'Indo- 
Chine  et  le  Japon.  Les  couvents  boudhiques  sont  nombreux  dans 
le  Kachmir  et  les  lamas  y  sont  puissants.  «  Les  habitants  se 
laissent  opprimer  par  les  lamas  et  bâtissent  pour  eux  des  monas- 
tères, des  temples,  des  mani,  portant  l'inscription  sacrée  ;  toute- 
fois il  parait  que,  dans  ces  dernières  années,  le  recrutement  des 
prêtres  est  plus  difficile  et  que  plusieurs  couvents  sont  dé- 
serts »  (2). 

m.  —  l'ixfluexce  sociale  de  la  route  du  thibet. 

L'existence  de  la  route  étant  bien  établie,  il  s'agit  maintenant 
de  savoir  quelle  influence  elle  a  pu  exercer  sur  les  populations 
qui  l'ont  parcourue,  et  si  cette  influence  s'est  exercée  précisément 
dans  le  sens  de  l'évolution  chinoise. 

;i)  Voyage  en  Tarktrie,  t.  11,  p.  404,  405,  408. 

(2)  Reclus,  Gcorjr.  w/ut;.,  l.  VllI,  p.  116.  , 


2.S6  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Quoique  le  Tliibet  soit  ])ien  au  sud  du  40"^  degré,  il  ne  jouit 
pas  d'un  climat  méridional  :  ici,  l'altitude  fait  perdre  en  partie 
le  bénéfice  de  la  latitude.  Le  Thibet  est  une  gigantesque  tranchée 
pratiquée  au  milieu  du  plus  haut  massif  montagneux  qui  existe 
sur  le  globe.  Le  fond  même  de  cette  tranchée  est  encore  à  une 
hauteur  considérable.  Ainsi,  Lhassa  se  trouve  à  l'altitude  de 
3. 560  mètres,  c'est-à-dire  à  150  mètres  plus  haut  <]Up  le  pic  le 
plu^  élevé  des  Pyrénées. 

A  une  pareille  hauteur  et  sur  un  sol  aussi  montagneux,  l'art 
pastoral,  qui  reste  encore  la  principale  ressource  de  la  popula- 
tion, doit  nécessairement  se  restreindre  :  les  espèces  animales 
sont  plus  petites  :  petits  chevaux,  petites  vaches;  enfin,  c'est  un 
animal  essentiellement  rustique  et  montagnard  qui  prédomine 
dans  le  troupeau  :  la  chèvre,  la  fameuse  chèvre  du  Thibet. 

,  Mais  cet  art  pastoral  réduit  ne  suffit  plus  à  nourrir  la  popula- 
tion. Il  a  donc  fallu,  de  toute  nécessité,  demander  à  la  culture 
un  complément  de  ressources.  Or  la  culture  était  possible  dans 
le  fond  des  vallées,  qui  sont  à  la  fois  irriguées  et  plus  abritées, 
et  où,  grâce  à  la  latitude  méridionale,  le  climat  est  assez  chaud, 
du  moins  pendant  la  courte  saison  d'été.  Inutile  d'ajouter  que 
c'est  une  culture  très  pauvre,  une  culture  de  montagnards.  Le 
thibétain  est  donc  non  seulement  un  petit  pasteur,  mais  encore 
un  petit  cultivateur.  C'est,  de  plus,  un  cultivateur  patient,  car  il 
ne  peut  obtenir  un  produit  de  ce  sol  avare  qu'à  force  de  soins 
minutieux.  Commencez-vous  à  voir  se  dessiner  la  physionomie 
du  futur  Chinois,  qui  est  aussi  un  petit  cultivateur  patient, 
acharné,  tirant  d'un  hectare  de  quoi  nourrir  dix  à  douze  per- 
sonnes (1)? 

Mais  le  Chinois  n'est  pas  seulement  mi  petit  cultivaleur,  c'est 
aussi  un  petit  fabricant  très  minutieux  et  très  soigneux,  et  un 
petit  commerçant.  Or,  le  Thibet  donne  précisément  ces  deux  nou- 
velles formations.  Pour  vivre  sur  ce  sol  très  pauvre,  il  faut  avoir 
l>eaucoup  de  cordes  à  son  arc  et  recourir  à  tous  les  métiers. 
Chacun  s'eiforce  donc  de  fabriquer  lui-môme,  dans  la  famille,  ce 

(Ij  Voir  les  articles  citc'S  plus  haut  sur  la  Chine. 


LE   CLASSKMKNT    DKS    TVPKS    SOCIAl  X.  237 

dont  il  a  ])osoin  :  la  fabrication  domestique  devient  une  ressource 
accessoire.  Mais  ce  qui  est  surtout  une  ressource,  c'est  he  com- 
uicrce.  Et  on  est  rcmarcjuablenicnt  placé  pour  cela,  puisque  le 
Tliibet  est  la  grande  route  centrale  de  TAsie,  entre  l'Europe  et 
l'extrême  Orient. 

Il  est  remarquable  que  cette  transformation  dans  le  sens  du 
type  cbinois  s'opère  dès  le  seuil  même  de  la  route  du  ïhibet. 
Dans  le  Kachmir,  nous  avons  déjà,  sur  bien  des  points,  l'illusion 
de  la  Chine.  «  Les  campagnes  des  alentours  de  Srinagar.  la  prin- 
cipale ville  du  Kachmir,  sont  utilisées  jusqu'à  la  dernière  motte 
et  les  maraîchers  ont  même  imaginé  d'établir,  sur  le  lac,  des  jar- 
dins flottants  (comme  en  Chine),  longs  radeaux  formés  de  racines 
de  plantes  aquatiques,  liées  en  faisceau  et  recouvertes  de  terre 
sur  laquelle  on  cultive  surtout  des  melons  et  des  concombres  ». 
Ce  genre  de  produits  s'explique  par  la  température  élevée  qui 
règne  pendant  la  courte  saison  d'été. 

Cette  courte  saison  d'été  et  la  rareté  de  la  terre  cultivable  ont 
prédisposé  ces  montagnards  à  une  culture  minutieuse  et  inten- 
sive, vrai  jardinage,  qui  a  pris,  sur  le  sol  riche  de  la  Chine,  un 
si  remarquable  développement.  On  sait  que  les  Chinois  repiquent 
le  blé;  ils  le  traitent  comme  nous  faisons  pour  les  légumes. 
Comme  on  sent  bien  là,  la  patience,  l'esprit  d'ordre,  d'économie 
et  la  ténacité  d'un  ancien  montagnard  I  Et  comme  le  petit  paysan 
Chinois  est  inexplicable  sans  la  traversée  du  Thibet  1 

Mais  j'ai  dit  que  le  Chinois  n'était  pas  moins  industrieux  et 
commerçant.  Cette  aptitude  perce  également  dès  le  Kachmir  : 
((  Encore  aujourd'hui,  la  principale  industrie  manufacturière  de 
Srinagar  est  celle  des  douchala,  châles,  tissés  de  la  pichma, 
pachmina,  ou  pachm,  duvet  de  chèvre  importé  du  Ladak,  du 
Thibet  et  du  Turkestan  chinois.  Srinagar  possède  aussi  des  fila- 
tures de  soies,  des  ateliers  de  filigranes  et  de  peintures  sur  pa- 
piers mâchés,  et  nombre  d'autres  établissements  où  l'on  s'occupe 
de  la  fabrication  des  objets  qui  demandent  de  la  dextérité  dans 
la  main-d'< ouvre  et  du  r/oùl  dans  le  choix  des  nuances  »  (1).  Ce 

(1'  Reclus,  Géorjr.  univ.,  t.  VIII,  p.  138. 


238  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

travail  sur  la  soie  et  sur  le  papier,  cette  dextérité  et  ce  goût  ne  se 
retrouvent-ils  pas  aussi  au  point  craboutissement  de  la  route,  en 
Chine?  Et  cependant  ce  pays  est  séparé  du  Kachmir  par  toute  la 
largeur  de  l'Asie  !  Comme  il  est  manifeste  que  le  Thibet  a  plutôt 
réuni  que  séparé  ces  populations  si  éloignées  par  la  distance! 

Ajoutons  que  «  le  commerce  du  Kachmir,  quoique  bien 
déchu,  est  considérable  »,  et  nous  aurons  constaté  les  trois  apti- 
tudes qui  caractérisent  la  population  chinoise. 

Dès  leur  entrée  dans  le  couloir  du  Thibet,  ces  populations 
acquirent  donc  ces  aptitudes  initiales;  mais  le  Thibet  a  agi,  à 
son  tour,  pour  leur  donner  le  dernier  trait  qui  devait  faire  d'eux 
des  Chinois  complets.  Le  Chinois  n'est  pas  seulement  un  agricul- 
teur, uu  industriel  ou  un  commerçant,  car  c'est  là  une  combi- 
naison cjue  l'on  constate  dans  beaucoup  de  pays  et  qui  n'aurait, 
par  elle-même,  rien  de  suffisamment  caractéristique;  mais  ce 
qui  lui  est  particulier,  c'est  qu'il  est  tout  cela  en  j^etit  :  petit 
agriculteur,  petit  industriel,  petit  commerçant. 

C'est  précisément  le  séjour  au  Thibet  qui  a  opéré  cette  réduc- 
tion du  type. 

Sur  ce  sol  montagneux  et  pauvre,  les  familles  ne  peuvent  ni 
s'enrichir  ni  s'élever  :  c'est  déjà  un  assez  })eau  résultat  que  d'y 
vivre.  On  y  vit  donc  misérablement,  en  déployant  une  somme 
extraordinaire  d'énergie  et  de  travail,  ce  qui  est  bien  l'achemi- 
nement direct  au  type  chinois. 

«  Le  Thibet,  presque  entièi'ement  recouvert  de  montagnes  et 
sillonné  de  torrents  impétueux,  fournit  à  ses  habitants  peu  de 
terres  cultivables.  Il  n'y  a  guère  que  les  vallées  qu'on  puisse  en- 
semencer avec  quelque  espérance  d'avoir  une  moisson  à  recueillir. 
Les  Thibétains  cultivent  peu  le  froment,  et  encore  moins  le  riz. 
La  principale  récolte  est  le  tsing-kou,  ou  org'e  noire,  dont  on  fait 
le  tsamba,  base  alimentaire  de  toute  la  population  thibétaine. 
En  somme,  les  Thibétains  vivent  très  mal.  iVordinaire,  leurs 
repas  se  conq:>osent  uniquement  de  thé  beurré  et  de  tsamba, 
qu'on  pétrit  grossièrement  avec  les  doigts.  Le.s  plus  riches  suivent 
le  ntrme  régime  :  et  c'est  vraiment  pitié  de  les  voir  façonner  une 
nourriture  aussi  misérable.  La  viande,  quand  on  en  a,  se  mange 


I 


LE    CLASSEMENT    DES    TYPES    SOCIAUX.  "i."{!> 

hors   des  repas;    c'est    une    allaiic    de    pure  fantaisie     »    (1). 

l/iudustrie,  tout  en  persistant,  se  réduit,  comme  la  culture  : 
elle  se  manifeste  principalement  par  la  fabrication  des  pou-lou, 
des  bâtons  odorants  et  des  écuelles.  Les  pou-lou  sont  des  étoiles 
tilées  et  tissées  avec  la  laine  des  troupeaux  :  elles  sont  étroites  et 
d'une  grande  solidité;  leurs  qualités  varient  depuis  le  drap  le 
plus  i^rossier  et  le  plus  velu,  jusqu'au  mérinos  le  plus  beau  et  le 
plus  tin.  D'après  une  règle  de  la  réforme  boudhique,  tous  les 
lamas  doivent  être  habillés  de  pou-lou.  Il  s'en  fait  donc  une 
grande  consommation  dans  le  Thibet  et  les  caravanes  en  empor- 
tent une  quantité  considérable  dans  le  nord  de  la  Chine. 

Les  bâtons  d'odeur,  ou  parfums  du  Thibet,  sont,  pour  les  habi- 
tants de  Lhassa,  un  objet  de  commerce  assez  important.  On  les 
fabrique  avec  la  poudre  de  divers  arbres  aromatiques,  à  laquelle 
on  mélange  du  musc  et  de  la  poussière  d'or.  On  brûle  ces  bâtons 
dans  les  lamaseries  et  devant  les  idoles. 

Les  Thibétains  n'ont  pas  de  vaisselle,  mais  ils  se  livrent  à  une 
fabrication  considérable  d'écuelles  en  bois  faites  avec  les  racines 
de  certains  arbres  précieux  qui  croissent  dans  les  montagnes  du 
Thibet. 

Outre  ces  industries,  les  Thibétains  se  livrent  à  des  faljrica- 
tions  qui  ont  pour  objet  d'embellir  les  temples  et  les  couvents,  si 
nombreux  dans  le  pays.  «  Leurs  modeleurs  et  leurs  artistes  sont 
d'une  extrême  habileté  à  façonner  des  statuettes,  des  fleurs  ar- 
tificielles et  des  ornements  en  beurre,  que  l'on  place  devant  les 
idoles  »  (2). 

Voilà  bien  la  petite  industrie,  qui  exige,  par-dessus  tout,  le 
soin  du  détail  et  l'habileté  de  la  main,  c'est-à-dire  précisé- 
ment les  qualités  qui  caractérisent  la  fabrication  chinoise. 

Mous  constatons  également,  chez  le  Thibétain,  l'aptitude  com- 
merciale. «  Les  Thibétains  sont  des  commerçants  nés  :  tous  tra- 
fiquent, souvent  sans  aucune  division  du  travail  et  de  tous  les 
objets  qui  leur  tombent  sous  la  main.  Chaque  maison  est  un  ma- 
gasin (c'est  bien  le  caractère  au  petit  commerce),  chaque  Lama- 

(1)  Hue,  Voijage  en  Turturie,  t.  II.  p.  2G4. 

(2)  Reclus,  Gc'ogr.  unlv.,  t.  VIII,  p.  yi. 


!24()  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

série  un  entrepôt.  Les  monastères  ont  tous  leur  garpon  on  chef 
de  commerce,  ayant  sous  ses  ordres  toute  nne  hiérarchie  d'em- 
ployés et  de  troupeaux  de  hétes  de  somme  pour  le  transport  des 
marchandises  »   (1). 

Je  crois  que  nous  tenons  bien  maintenant  les  caractères  essen- 
tiels du  type  :  ce  sont  de  'petits  paysans,  pauvres,  industrieux  et 
commerçants. 

Ce  type  présente  certaines  analogies  avec  le  type  finnois  que 
nous  avons  précédemment  décrit  ('2).  Mais,  à  la  ditférence  du  pays 
finnois,  le  Tliibet,  précisément  parce  qu'il  n'est  pas  dans  la  région 
boréale  et  parce  qu'il  est,  après  tout,  très  au-dessous  du  40^  degré, 
a  une  issue  immédiate  sur  des  pays  bas  très  féconds  :  ce  n'est 
pas  une  impasse.  Dans  ces  pays  bas  très  féconds,  letypethibétain, 
tout  en  conservant  ses  caractères  essentiels,  a  pu  prendre  un  déve- 
loppement ultérieur  qui  est  interdit  au  type  finnois  en  général. 

C'est  en  Chine  qu'a  eu  lieu  le  plus  grand  développement.  En 
effet,  à  cette  extrémité  orientale  du  Thibet,  le  Thil^étain  n'a  pas 
rencontré  la  résistance,  la  prédominance  triomphante  d'autres 
races,  comme  dans  l'Inde  :  il  a  trouvé  là  un  terrain  libre  et  ré- 
servé, où  il  a  pu  prendre  son  développement  le  plus  pur. 

L'isolement  de  la  Chine  est  célèbre. 

Les  hauts  bassins  des  fleuves  qui  descendent  vers  l'Indo-Chine 
et  qui  sont  aujourd'hui  encore  inexplorés  à  cause  de  leurs  forêts 
inextricables,  font  à  la  Chine  un  rempart  infranchissable  à  T Oc- 
cident. Il  n'y  a  de  passe  possible  que  celle  que  nous  avons  indi- 
quée, par  le  bassin  Hoang-Ho,  —  sans  faire  le  circuit  de  la 
grande  boucle  de  ce  fleuve  vers  le  Nord.  —  Dans  sa  partie 
moyenne,  ou  basse,  ce  fleuve  se  rapproche  du  Yant-tse-Kiang, 
qui  fait,  là,  une  vallée  parallèle  et  très  semblable  à  la  sienne. 
Voilà  toute  la  vraie  Chine.  C'est  dans  cette  partie  de  la  Chine  que 
sont  les  sols  féconds  par  excellence  :  la  fameuse  terre  jaune  et 
la  terre  d'alluvion.  C'est  là  que  l'organisation  sociale  chinoise  est 
la  plus  accentuée. 

(0  Géoijr.  Univ.,  t.  VIII,  p.  96. 

(2)  V^livr.  (le  SPi)t.  189:},  t.  XVI.  j).  17:î. 


Lli    CLASSEMENT    DES    TVI'KS    SOCIAIX.  2  41 

Du  côté  (le  la  steppe,  ou  plutôt  du  désert  du  Nord,  les  Chinois, 
n'ayant  pas  trouvé  une  Jjarrière  suffisante  dans  le  désert  lui-même 
contre  les  incursions  accidentelles  des  pasteurs  de  la  ste[)pe  riche, 
ont  élevé  la  fameuse  muraille. 

Leur  isolement  est  complété,  du  côté  de  la  mer.  par  les  diffi- 
cultés de  navigation  de  tous  ces  parages  et  par  rinimeuse  et  très 
difficile  circuit  que  rindo-Chine  interpose  entre  Tlnde  et  la 
Chine  et  oppose  aux  navigateurs. 

Grâce  à  cet  isolement,  le  type  a  pu  s'épanouir  librement,  tout 
en  conservant  les  caractères  essentiels  que  lui  avait  imprimés  le 
Tliihet  et  que  nous  venons  de  noter. 

Nous  navons  pas  cà  présenter  ici  la  description  de  la  société 
chinoise,  puisque,  ainsi  que  nous  l'avons  dit,  cette  description  a 
été  faite  dans  la  Kevue.  11  nous  suffit  d'avoir  montré  d'où  est 
venue,  à  la  Chine,  sa  population  fondamentale  et  d'avoir  déter- 
miné la  place  qu'occupe  le  type  chinois  par  rapport  aux  autres 
sociétés  humaines. 

L'Indo-Chine  et  le  Japon  paraissent  devoir  être  rattachés  à  la 
Chine  par  l'analogie  de  leurs  caractères  sociaux. 

L'Indo-Chinc  a  été  peuplée  sans  doute  en  partie  par  le  Thibet 
directement.  De  Lhassa,  en  effet,  descend  sur  l'Himalaya  une  route 
qui  contourne  au  sud  le  massif  impénétrable  des  montagnes  où 
se  forment  les  lleuves  de  l'Indo-Chine.  Cette  route  traverse  l'Inde 
orientale,  pénètre  toute  la  Birmanie  et  rejoint  le  Yunnan  chi- 
nois. Elle  explique  une  fois  de  plus  l'importance  de  Lhassa,  d'où 
part  cette  bifurcation  de  la  route  du  Thibet  en  Chine.  Mais  il  est 
à  croire  que  le  peuplement  de  l'Indo-Chine  s'est  fait  surtout  par 
la  Chine. 

Éloignée  de  la  steppe  tartarc,  et  ayant  ainsi  échappé  aux  conqué- 
rants pasteurs;  de  plus,  divisée  géographiquement  par  des 
chaînes  de  montagnes  presque  infranchissables,  l'Indo-Chine  n'a 
pas  été  unifiée  comme  la  Chine  et  est  restée  divisée  en  compar- 
timents naturels. 

Les  Japonais  présentent  également  de  grandes  analogies  avec 
les  Chinois.  Malgré  certaines  apparences,  ils  ne  sont  pas,  en  réa- 


242  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

lité,  plus  progressistes  qu'eux.  Us  sont  seulement  mieux  doués, 
parce  que.  obligés  de  mettre  leurs  îles  montagneuses  en  culture 
jusque  sur  les  plus  petits  et  les  plus  hauts  emplacements,  ils  ont 
dû  se  donner  plus  de  mal  et  porter  leur  travail  à  plus  de  per- 
fection. Ils  s'est  donc  élevé  parmi  eux  des  individualités  distin- 
guées, mais  désorganisées,  qui,  sortant  du  milieu  patriarcal, 
s'émancipent  et  adoptent  facilement  les  nouveautés.  C'est  d'ail- 
leurs ce  que  font,  dans  des  conditions  analogues,  les  Valacjues, 
les  Chin(»is  eux-mêmes  et  en  général  tous  les  Orientaux  que 
nous  pouvons  observer  à  Paris  et  dans  les  grandes  capitales  de 
l'Occident.  Mais,  si  ces  issus  de  communauté  sont  très  portés, 
lorsqu'ils  sont  une  fois  soustraits  à  l'influence  de  la  communauté, 
à  se  laisser  séduire  par  toutes  les  nouveautés,  d'autre  part,  ils 
sont  rendus  incapables  d'initiative  personnelle  et  d'énergie  mo- 
rale, par  le  fait  de  cette  même  formation  patriarcale,  qui  les  a 
profondément  comprimés.  Ils  ne  présentent  donc  pas  les  carac- 
tères particularistes.  Ils  aiment  les  nouveautés,  mais  ne  savent 
pas  s'en  servir;  ils  y  trouvent  plus  de  périls  que  de  force. 

Enfin,  les  Japonais  paraissent  avoir  été  très  constamment 
poussés  à  la  culture  par  des  émigrations  chinoises  successives. 
Il  existe,  en  efTet,  parmi  eux,  certaines  classes  sociales,  qui  parais- 
sent bien  être  le  résultat  de  conquêtes  ;  on  voit  chez  eux  des  or- 
ganisations absolutistes  prises  par  le  pouvoir  central,  qui  ne  se 
maintiennent  que  par  des  précautions  autoritaires  extraordinaires. 
Une  pareille  domination  n'est  explicable  que  par  la  superposi- 
tion d'une  classe  de  conquérants  du  type  chinois. 

Je  n'ai  pas  à  insister  en  ce  qui  concerne  l'Inde,  car  les  études 
de  M.  de  Préville  sur  ce  pays  sont  en  cours  de  publication  dans 
la  Revue  et  il  me  suffit  d'y  renvoyer  le  lecteur. 

J'indique  seulement  que,  dans  une  classification  des  sociétés 
humaines,  il  faut  distinguer  nettement  le  groupe  hindou  du 
groupe  chinois,  parce  que  les  phénomènes  sociaux  y  apparais- 
sent avec  un  degré  beaucoup  plus  grand  de  complication,  et 
que  la  communauté  de  famille  s'y  est  bien  moins  maintenue.  Les 
Hindous  touchent  même  aujourd'hui  de  très  près  à  la  famille  ins- 


LK    CLASSKMKNT    HES    TVI'KS    SOCFAIX,  2W 

taille.  La  décadence  de  la  pojxilatictii  hindoue  est  un  lait  bien 
notoire,  qui  contraste  avec  la  conservation  do  la  Chine. 

Comme  la  Chine,  l'Inde  est  un  erand  sol  <à  production  exubé- 
rante. Elle  l'est  même  plus  que  la  Chine.  Non  seulement  ses 
terres,  à  couche  productive  profonde,  inépuisable,  aisée  à  culti- 
ver, bien  arrosée,  se  trouvent  au-dessous  du  ïO"  degré,  mais  elles 
touchent  au  tropique  ('23°  dccré  1/2 i  et  se  continuent  sous  le  tro- 
pique. Elles  sont  préservées  du  Nord  par  le  mur  colossal  de  l'Hi- 
malaya. On  y  trouve  à  peu  près  toutes  les  productions  des  tropi- 
ques. L'Inde  est  bien  célèbre  par  ce  fait. 

Comme  la  vraie  Chine  est  composée  de  la  vallée  de  Hoang-Ho 
et  de  celle  du  bas  Yang-tse-Kiang,  l'înde  est  composée  de  la  haute 
vallée  de  l'Indus,  au-dessous  de  l'Himalaya,  de  la  vallée  du  Gange 
et  des  rivages  maritimes.  C'est  là  qu'elle  présente  son  ordre  so- 
cial typique  déterminant. 

LInde  n'est  pas,  comme  la  Chine,  voisine  de  la  steppe  riche, 
ni  ouverte  à  la  steppe.  Elle  en  est  séparée  par  toute  la  largeur 
du  Tliibet,  sans  compter  le  Gobi;  et  elle  est  fermée  ])ar  l'Hima- 
laya, très  supérieur  à  la  Grande  Muraille. 

Comme  la  Chine,  c'est  à  l'Occident  qu'elle  est  ouverte  et  par 
d'assez  étroits  passages  aussi.  Le  plateau  de  l'Iran  et  le  haut  Tur- 
kestan  (rég-ion  de  Balk  et  de  Samarkande),  lui  servent  de 
chemin,  comme  le  Thibet  à  la  Chine ,  mais  avec  deux  difTé- 
rences  : 

1°  L'Inde  n'est  pas  reléguée  à  l'extrême  Orient  et  isolée  comme 
la  Chine  ;  elle  est  très  rapprochée  de  l'Occident .  du  centre  his- 
torique de  la  formation  des  races:  elle  confine  à  la  Perse. 

2°  La  Perse  et  le  Haut  Turkestan  sont  des  chemins,  non  seulement 
plus  courts,  mais  bien  autrement  riches,  bien  autrement  forma- 
teurs de  complications  sociales  que  le  Thibet. 

L'Inde  a  donc  reçu  beaucoup  plus  d'arrivages  de  peuples  et 
de  peuples  plus  compliqués  que  ceux  du  Thibet.  ou  de  la  steppe; 
ce  qui  constitue  une  double  cause  de  complication. 

Et  cette  complication  se  traduit  par  des  superpositions  indéfinies 
de  castes,  par  des  juxtapositions  de  civilisations  différentes,  de- 
puis la  plus  haute  classe  jusqu'à  la  dernière,  par  des  diversités 


244  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

de  types  physiques  et  d'usages.  Tout  cela  contraste  étrangement 
avec  la  simplicité  de  rorganisation  chinoise. 

En  face  de  cette  complication,  la  communauté  de  famille 
s'est  beaucoup  moins  bien  maintenue  qu'en  Chine,  surtout  dans 
les  classes  ouvrières.  Elle  a  été  remplacée,  dans  tout  ce  qu'elle 
a  dû  perdre,  par  les  communautés  publiques,  qui  font  son  véritable 
cadre,  comme,  au  contraire,  c'est  la  communauté  de  famille 
qui  fait  le  vrai  cadre  de  rorganisation  sociale  chinoise. 

Ces  communautés  publiques  sont  le  village  et  la  caste ,  avec 
subordination  d'ailleurs  aux  castes  plus  élevées.  Enfin,  brochant 
sur  le  tout,  apparaissent  les  clans,  représentés  par  ces  nombreux 
petits  potentats  qui  se  partageaient  et  se  partagent  encore  l'Inde. 

Mais  j'en  ai  assez  dit  pour  justifier  une  classification  à  part 
de  l'Inde  par  rapport  au  groupe  chinois;  ce  c[ui  est  le  seul  but 
que  j'aie  ici  en  vue.  Pour  ce  cjui  est  de  la  description  et  de 
l'explication  sociale  de  l'Inde,  je  renvoie  le  lecteur  à  M.  de  Pré- 
ville, c|ui   le  satisfera  pleinement. 

Je  n'ai  plus  que  c{uelques  mots  à  ajouter  pour  terminer  ce  qui 
a  trait  à  la  classification  : 

Aux  sols  cultivables  de  l'Asie  méridionale,  dont  l'înde  forme  la 
caractéristique  et  le  type  éminent ,  il  faut  joindre  la  Perse,  qui 
est,  ainsi  que  l'a  démontré  31.  de  Préville,  le  lieu  de  formation  du 
type.  Il  faut  y  joindre  aussi  l'Afghanistan,  qui  n'est  c^u'une  portion 
plus  montagneuse  du  régime  persan. 

Ainsi  se  trouve  classée,  d'une  façon  générale  et  suivant  un 
premier  débrouillage,  la  plus  grande  partie  de  l'Asie  :  nous 
avons  d'abord  mis  à  part  les  steppes  riches,  puis  les  steppes 
pauvres  et  les  toundras  ;  nous  avons  classé  ensuite  les  Nord-Slaves 
de  la  Sibérie;  nous  venons  de  déterminer  les  grands  sols  culti- 
vables de  l'Orient  et  du  Midi  asiatiques.  Il  ne  nous  reste,  dans 
cette  partie  du  monde,  que  l'Asie  Mineure  et  la  Syrie. 

Mais  ces  régions  se  rattachent  à  un  sol  différent  :  les  rivar/cs 
maritime.'^  méditerranéens,  dont  il  nous  faut  maintenant  pré- 
senter la  classification. 

[A  suivre.)  Edmond  Demolins. 


L'ENSEIGNEMENT  DE  LA  GEOGRAPHIE 

ET  LA  SCIENCE  SOCIALE  (i). 


I. 


L'Enseignement  de  la  Géographie  s'est  profondément  modifié 
depuis  quelques  années.  J'ai  encore  le  souvenir  des  nomencla- 
tures arides  qu'on  me  mettait  sous  les  yeuv  dans  mon  enfance, 
sous  prétexte  de  me  faire  apprendre  mes  leçons  de  Géographie, 
(tétait  un  mélange  extraordinaire  de  noms  propres  où  tous  les 
détroits,  tous  les  caps,  tous  les  golfes  d'une  partie  du  monde 
étaient  successivement  passés  en  revue.  Le  Skager-Rack,  Gibral- 
tar, le  Bosphore  se  heurtaient  dans  la  mémoire  de  l'élève  sans 
qu'il  sût  au  juste  où  les  placer,  car  la  Géographie  s'apprenait  sur- 
tout dans  les  livres  ;  les  atlas  étaient  simplement  consultés  par  les 
curieux,  mais  pour  bien  savoir  sa  leçon,  il  fallait  débiter  dune 
manière  imperturbable  l'énumération  du  livre,  par  exemple  ré- 
citer d'une  haleine  tous  les  caps  de  l'Europe,  depuis  le  cap 
Nord  jusqu'au  cap  Matapan. 

On  est  revenu  de  cette  méthode,  et  on  a  bien  fait. 

Aujourd'hui,  les  enfants  des  écoles  travaillent  sur  des  atlas, 
ils  ont  de  grandes  cartes  murales  dans  les  classes,  et  on 
leur  demande  d'identifier  les  noms  qu'ils  apprennent  avec  les 
points  déterminés  auxquels  ils  correspondent.  De  plus,  on  a  cher- 
ché à  rendre  intéressant  pour  eux  l'enseignement  de  la   Géogra- 


(1)  Une  traduction  de  cet  article  a  cU-  licniandéc  par  la  Son'élv  de  Gi'-oijrophie    d'Kdim- 
huurg.  |>our  iHre  publiée  dans  sou  Itullcliii. 

T.   XVII.  18 


2-4()  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

pliie,  et  il  a  suffi  pour  cela  de  ne  plus  lui  enlever  ce  qu'elle  a 
d'intéressant  par  elle-même.  On  montre  donc  aux  élèves  quelque 
chose  de  la  vraie  science  géographique,  c'est-à-dire  de  la  des- 
cription de  la  Terre,  on  les  initie  à  l'histoire  de  la  formation 
des  continents,  du  soulèvement  des  montagnes;  on  leur  dit  pour- 
quoi ici  ils  rencontrent  un  grand  fleuve,  là  un  désert  sec  et  sa- 
bleux ;  les  accidents  géographiques  dont  on  leur  meuble  la  mé- 
moire se  trouvent  ainsi  liés  les  uns  les  autres  par  un  procédé  ra- 
tionnel. Ils  ont  le  sentiment  que  les  cimes  neigeuses,  les  grands 
cours  d'eau  n'ont  pas  été  distribués  sur  la  surface  du  globe  par 
un  caprice  incohérent  ;  ils  reconnaissent  dans  leur  situation  une 
partie  d'un  ensemble  et  l'effet  de  lois  générales. 

De  cette  manière,  il  y  a  un  progrès  accompli  dans  deux  sens 
à  la  fois  :  dans  le  sens  scientifique  d'abord,  puisqu'on  substi- 
tue à  un  pur  exercice  de  mémoire  la  connaissance  de  quelc[ues- 
unes  des  lois  qui  produisent  l'ordre  de  l'univers;  dans  le  sens  pé- 
dagogicjue  aussi,  parce  qu'on  enseigne  mieux  et  plus  facilement. 

Mais,  en  entrant  dans  cette  voie  nouvelle  et  féconde,  l'enseigne- 
ment géographique  actuel  a  rencontré  un  inconvénient  que  ne 
connaissait  pas  le  système  ancien  et  qui  résulte  de  ses  progrès, 
celui  de  la  confusion.  Autrefois  la  Géographie  physique  compre- 
nait uniquement  la  situation  du  pays  étudié,  c'est-à-dire  ses  bor- 
nes, sa  latitude  et  sa  longitude,  son  orographie,  son  hydrogra- 
phie et  la  forme  de  ses  contours,  caps,  golfes,  détroits.  On  ajoutait 
à  cela,  sous  le  nom  de  Géographie  politique,  le  tableau  des  di- 
visions administratives,  et  c'était  tout. 

Mais  aujourd'hui  on  s'est  avisé  de  bien  autre  chose.  On  a  pensé, 
avec  beaucoup  de  justesse,  que  la  description  de  la  Terre  ne  te- 
nait pas  dansun  cadre  aussi  étroit,  et  on  a  introduit  peu  à  peu,  dans 
les  atlas,  des  indications  sur  une  foule  d'autres  éléments. 

D'abord  sur  la  Géologie.  La  forme  extérieure  de  la  Terre,  la 
qualité  du  sol  de  la  surface,  la  nature  de  sa  composition,  sont 
trop  intimement  liées  au  sous-sol,  aux  révolutions  géologiques, 
pour  que  la  Géographie  n'en  fasse  aucune  mention  ;  et  puis  ne 
trouve-t-on  pas  dans  le  sous-sol  les  mines  de  houille,  les  mines 
métalhques,  les  puits  à  pétrole,  etc.,  dont  la  présence  est  l'occa- 


l'enseionement   iir  la   GÉOdHAi'iiiE  i:t  F.A  SCIENCr,  SriCIAl.R.       ^'n 

sion  de  niodifications  importantes  à  la  surface  et  intéresse  d'une 
manière  directe  les  hajjitants  du  globe?  l'ric  ccitaino  connaissance 
de  la  Géologie  a  donc  paru  nécessaire  pour  comprendre  et  pour 
compléter  l'étude  de  la  Terre. 

La  Météorologie  est  venue,  elle  aussi,  réclamer  sa  place.  Ce  n'est 
pas  connaitre  la  Terre  que  de  savoir  comment  elle  est  faite,  si  on 
ignore  les  phénomènes  de  froid  et  de  chaleur,  leur  intensité,  leur 
durée,  leurs  effets  sur  l'homme,  l'action  réciproque  du  régime 
des  vents  et  du  régime  des  eaux  sur  ces  phénomènes,  en  un  mot 
l'ensemble  des  conditions  atmosphériques  auxquelles  l'habitant 
de  la  Terre  est  soumis.  Suivant  que  vous  irez  aux  Antilles  ou  au 
Canada,  dans  l'Inde  ou  en  Sibérie,  vous  aurez  à  vous  prémunir 
contre  l'extrême  froid ,  ou  l'extrême  chaleur,  de  telle  façon  que 
votre  vie  pourra  en  être  complètement  modifiée.  La  persistance 
de  certains  vents  produit  le  désert  aride,  tandis  que  le  règne  bien- 
faisant des  autres  amène  la  fécondité  du  sol.  Certaines  parties 
du  globe  sont  dévastées  à  de  fréquents  intervalles  par  des  cyclo- 
nes épouvantables.  Comment  passer  sous  silence  des  faits  aussi 
importants?  Et  sans  aller  aux  extrêmes,  quelle  n'est  pas  l'influence 
du  climat  sur  les  productions  du  sol,  sur  la  constitution  physique 
de  la  race  humaine  et  des  autres  races  animales  !  Pour  toutes  ces 
raisons,  il  est  indispensable  que  la  Géographie  proprement  dite 
soit  renseignée  avec  détails  sur  le  régime  atmosphérique. 

De  même,  elle  doit  tenir  compte  des  productions  végétales  et 
animales  de  chaque  pays.  On  ne  peut  pas  ignorer  que  le  plateau 
central  asiatique  est  une  vaste  steppe  herbue  où  paissent,  suivant 
la  nature  des  herbes,  des  troupeaux  de  chevaux  ou  de  chèvres; 
que  le  renne  seul  s'accommode  des  toundras  sibériennes,  que  les 
forêts  équatoriales  de  l'Amérique  du  Sud  ne  renferment  que  des 
oiseaux.  Ce  ne  sont  pas  là  seulement  des  détails  curieux,  ce  sont 
des  traits  indispensables  de  la  physionomie  de  chacune  de  ces 
contrées;  c'est  par  là  qu'elles  se  différencient  profondément  des 
contrées  voisines,  et  c'est  par  là  aussi  que  l'élève  peut  se  les  ima- 
giner et  les  distinguer.  Si  le  professeur  ne  met  pas  en  relief  chacun 
de  ces  traits,  l'attention  de  l'élève  sera  vite  lassée  par  l'écrasante 
monotonie   d'une  énumération  sans  vie   et  sans  couleur,  ou  s'il 


2i8  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

parvient  à  triompher  de  ces  obstacles,  si  sa  mémoire  est  assez  fi- 
dèle pour  emmagasiner  une  série  de  renseignements  encyclopé- 
diques, il  n'aura  aucune  idée  de  la  réalité  cachée  sous  les  noms 
propres.  Pour  lui,  un  Arabe,  un  Lapon,  un  Chinois,  un  Fuégien, 
un  Maori,  un  Belge,  un  Dahoméen,  ou  un  Anglais  ne  seront  diffé- 
rents les  uns  des  autres  que  par  un  caprice  de  leur  volonté  indi- 
viduelle; il  n'aura  pas  la  notion  du  milieu  physique  différent  dans 
lequel  chacun  d'eux  se  meut.  Il  importe,  par  conséquent,  de  lui 
montrer,  par  des  tableaux  empruntés  à  la  vie  de  ces  divers  pays, 
comment  l'activité  de  l'homme  se  trouve  réduite  à  la  pêche  ou  à 
l'exploitation  des  troupeaux  de  rennes  sur  les  rivages  de  l'Océan 
Glacial,  à  la  chasse  du  petit  gibier  dans  la  vallée  des  Amazones, 
à  l'art  pastoral  dans  les  steppes;  comment,  au  contraire,  les  pays  à 
productions  variées  se  prêtent  à  la  culture  progressive  et  à  ses 
modifications  indéfinies.  C'est  ainsi  que  la  Géographie  a  successi- 
vement appelé  à  son  aide  la  Géologie,  la  Météorologie,  la  Bota- 
nique et  la  Zoologie.  Chacune  de  ces  sciences  fournit  en  effet 
des  éléments  à  la  connaissance  du  lieu  physique. 

Toute  légitime  qu'elle  soit,  cette  introduction  de  quatre  élé- 
ments nouveaux  amène  forcément  une  complication  notable 
dans  l'étude  de  la  géographie  ;  cependant  il  n'y  a  rien  dans  tout 
cela  qui  aille  au  delà  de  la  connaissance  physique  de  la  Terre, 
de  sa  description. 

Mais  la  Terre  est  surtout  intéressante  à  cause  de  ses  rapports 
avec  les  hommes,  et  les  éléments  fournis  par  la  nature  à  l'activité 
humaine  n'apparaissent  généralement  qu'à  l'occasion  de  l'u- 
sage qu'en  fait  cette  activité  ;  aussi  les  géographes  ne  se  sont-ils 
pas  contentés  de  considérer  la  Terre  comme  une  planète  à  dé- 
crire, ils  l'ont  décrite  comme  une  planète  habitée  par  des 
hommes,  et  le  grand  ouvrage  de  géographie  universelle  publié 
ces  dernières  années  par  Elisée  Reclus  porte  ce  sous-titre  :  <(  La 
Terre  et  les  Hommes  ». 

Il  est  curieux  de  voir  que  peu  à  peu  tous  les  faits  sociaux,  à 
quelque  ordre  qu'ils  appartiennent,  ont  pu,  suivant  le  penchant 
personnel  ou  les  préoccupations  spéciales  de  chaque  géographe, 
se  glisser  dans  les  ouvrages  de  Géographie  par  cette  porte  grande 


L  Ei\'Si:ii.ni:mi:.nt  df,  la  gi';oiihai>iiik  iot  i,a  sciknck  socialk.      210 

ouverte.  Du  momenl  qu'on  introduisait  l'homme  sur  la  scène, 
toute  la  société  y  entrait  avec  lui. 

Voyez,  par  exemple,  ce  que  comprend  ce  terme  un  peu  vague 
de  Géographie  économique  qui  figure  aujourd'hui  dans  tout  livre 
ou  atlas  :  d'abord  les  ressources  de  toutes  sortes  ofFertes  parla 
nature,  c'est-à-dire  la  description  détaillée  des  productions  mi- 
nérales, végétales  ou  animales;  puis  la  façon  dont  l'homme  les 
utilise  par  le  travail,  c'est-à-dire  le  pâturage,  la  pêche,  la  chasse, 
la  cueillette,  l'agriculture,  la  sylviculture,  l'art  des  Mines,  les 
innombrables  industries  qui  transforment  la  matière  fournie  par 
ce  premier  travail;  les  voies  de  transport,  routes,  canaux,  che- 
mins de  fer,  qui  distribuent  les  produits  de  ces  divers  travaux; 
les  établissements  du  commerce  qui  en  combinent  l'échange  et, 
dans  chacune  de  ces  branches  de  travail,  la  mention  de  son  objet 
propre,  de  l'outillage  employé,  la  description  de  l'atelier  où  se 
fait  le  travail,  de  la  manière  dont  il  se  fait,  du  personnel  par 
qui  il  est  fait,  des  liens  qui  unissent  le  personnel  ouvrier  au  per- 
sonnel dirigeant,  par  suite  un  aperçu  delà  question  des  salaires, 
des  heures  de  travail,  etc. 

Ce  n'est  pas  tout  :  le  terme  de  Géographie  économique  s'étend, 
par  delà  le  travail  de  l'homme,  aux  produits  de  ce  travail,  c'est- 
à-dire  à  la  propriété  et  à  ses  différents  régimes  de  possessions  et 
de  transmissions,  à  sa  nature,  à  ses  formes  diverses.  Ouvrez  un 
livre  de  Géographie  au  courant  des  méthodes  nouvelles,  vous  y 
trouverez  des  indications  sur  tout  cela,  non  pas  que  chacun  de 
ces  livres  contienne  des  renseignements  précis  ou  complets  sur 
chacun  de  ces  points,  bien  au  contraire,  mais  tous  touchent  ces 
sujets,  énoncent  un  jugement  d'ensemble  avec  quelques  détails 
pris  un  peu  au  hasard  et  donnent  à  l'élève  qui  les  étudie  l'im- 
pression qu'il  est  informé,  qu'il  sait  des  choses  dont,  en  réalité, 
on  ne  lui  donne  pas  l'idée. 

Cet  amas  de  faits,  venant  s'ajouter  aux  autres,  produit  déjà  un 
fatras  assez  remarquable.  C'est  bien  autre  chose  encore  lorsqu'on 
arrive  au  chapitre  inévitable  qui  traite  des  mœurs,  coutumes 
langues,  religions,  etc.  Là,  les  Géographes  se  donnent  libre  car- 
rière et,  suivant  leur  caprice,    amoncellent    des  informations. 


250  LA    SCIENCK   SOCIALE. 

brèves  ou  détaillées,  sérieuses  ou  puériles,  sur  Torganisation  de 
la  famille,  sur  la  nourriture,  sur  les  habitations,  sur  les  costumes, 
sur  les  divertissements  locaux,  sur  l'instruction  primaire,  les  uni- 
versités, les  académies,  les  beau\-arts,  l'organisation  religieuse, 
politique,  militaire,  judiciaire,  l'histoire,  la  linguistique,  l'ethno- 
graphie ;  heureux  quand  la  paléontologie,  la  démographie,  la 
statistique,  l'anthropologie,  ne  sont  pas  couviées  à  la  fête  I 

Remarquez  que  cette  encyclopédie  chaotique  n'est  pas  seule- 
ment le  fait  des  gros  in-quarto,  destinés  à  être  consultés,  elle  se 
trouve  aussi  dans  les  ouvrages  de  Géographie  dits  élémentaires, 
dans  ceux  qui  sont  conçus  d'après  les  programmes  d'examens. 
Au  surplus,  qu'il  s'agisse  des  uns  ou  des  autres,  le  vice  capital  de 
la  confusion  est  le  même,  le  chaos  est  aussi  complet.  En  dehors 
du  dictionnaire  géographique  auquel  l'alphabet  prête  un  ordre 
artificiel,  mais  commode  pour  les  chercheurs,  l'ouvrage  de 
Géographie  universelle  est  très  diflicile  à  consulter;  on  ne  sait 
jamais  si  on  y  trouvera  sûrement  le  renseignement  dont  on  a 
besoin,  ni  où  on  le  trouvera;  et,  d'autre  part,  on  y  rencontre 
parfois  des  informations  dont  il  est  diflicile  d'apercevoir  le  lien 
avec  la  science  géographique.  Voilà  un  gros  inconvénient  pour 
les  travailleurs.  I*our  les  élèves,  il  s'accroît  de  la  nécessité  où  ils 
sont  de  se  mettre  dans  la  tête  des  faits  incohérents,  à  grand  ren- 
fort de  pure  mémoire  et,  })ar  conséquent,  sans  profit  pour  eux,  car 
on  ne  sait  utilement  que  ce  que  l'on  ordonne  dans  son  esprit,  ce 
qu'on  voit,  ce  qu'on  comprend,  ce  qu'on  se  représente,  et  dont 
on  saisit  la  raison  d'être.  En  présence  de  ce  chaos,  une  question 
se  pose  :  Ya-t-il  réellement  une  science  géographique  en  dehors 
de  la  forme  des  continents,  du  régime  des  eaux,  des  montagnes 
et  des  autres  faits  purement  physicjues? 

Est-ce  par  un  développement  exagéré  qu'on  a  ajouté  aux  an- 
ciennes énumérations  concernant  les  caps  et  les  golfes,  d'autres 
énumérations  concernant  les  productions,  la  langue,  l'origine 
ethnique  et  le  reste?  Ou  bien  l'étude  de  la  (iéographie  peut-elle 
légitimement  aborder  des  sujets  de  ce  genre? 

Si  la  confusion  actuelle  était  inévitable,  si  la  façon  nouvelle 
d'entendie  la  (iéographie  aboutissait  nécessairement  aux  compi- 


1 


\ 


i/fnseigneme.nt  m-:  la  r.KorwîAr'iiiK  et  la  sniENCE  sociale.       2oI 

latious  indigestes,  ou  aux  résuniés  encyclopédiques  que  nous 
connaissons,  la  réponse  serait  difficile;  mais  il  y  a  un  remède  à 
l'état  de  chaos  que  j'ai  sig-nalé,  et  le  remède,  en  donnant  à  la 
science  géographi(|ue  sa  valeur  propre,  sa  l'orniule  vérilable, 
aui'a,  du  même  coup,  l'avantage  don  rendre  l'étude  plus  at- 
trayante et  plus  facile.  Il  s'agit  tout  simplement  d'introduire  un 
élément  qui  fait  encore  défaut,  malgré  le  grand  nombre  de  ceux 
([u'on  a  introduits  :  cet  élément,  c'est  Tordre  naturel  suivant  le- 
(juel  se  lient  les  uns  aux  autres  les  faits  étudiés. 


II. 


Il  n'y  a  pas  lieu  d'inventer  cet  ordre,  mais  de  le  trouver,  car  il 
existe.  Déjà  nous  le  pressentons,  nous  avons  le  sentiment  que 
tel  climat  donne  telles  circonstances  physiques,  que  l'abondance, 
la  rareté,  ou  l'absence  de  telles  productions  influent  sur  divers 
phénomènes  de  l'ordre  social,  et  c'est  pourquoi  nous  mettons 
dans  nos  Géographies  des  considérations  de  toutes  sortes  sur  les 
mœurs  et  coutumes  des  habitants  de  chaque  pays  décrit.  Reste  à 
déterminer  nettement  les  relations  de  cause  à  effet  qui  lient  entre 
eux  l'ordre  physique  et  l'ordre  social. 

Un  progrès  analogue  a  été  accompli  déjà  en  ce  qui  concerne 
les  faits  se  rattachant  strictement  à  la  description  matérielle  de 
la  Terre.  Aujourd'hui,  on  ne  vous  dit  pas  de  but  en  blanc  :  l'A- 
frique compte  tant  de  caps,  tant  de  fleuves,  tant  de  pics,  mais 
ou  commence  par  vous  donner  une  idée  générale  delà  forme  du 
continent  ;  on  indique  ses  contours  massifs,  le  peu  de  dévelop- 
pement de  ses  côtes,  la  rareté  des  caps,  et  des  golfes  qui  en 
résulte  ;  puis  on  marque  les  grandes  lignes  du  relief,  l'existence 
d'une  vaste  dépression  centrale,  et  on  explique  comment  les  eaux 
se  distribuent  à  la  surface  d'après  ce  relief  ;  en  d'autres  termes, 
on  groupe  entre  eux  les  divers  phénomènes  physiques,  au  lieu 
de  les  énumérer,  et  on  les  groupe  non  pas  d'une  façon  arbitraire 
et  artificielle,  mais  en  tenant  compte  des  liens  qui  les  réunissent 
réellement  les  uns  aux  autres. 


232  LA    SCIENCE  SOCIALE. 

Voilà  la  vraie  méthode  géographique  ;  il  suffit  maintenant  de 
l'applifiuer,  non  plus  seulement  aux  faits  physiques  qui  consti- 
tuent la  hase  de  la  Géographie,  mais  aux  faits  sociaux  qui  en 
dépendent  et  la  complètent,  qu'il  s'agisse  d'ailleurs  de  faits  éco- 
nomiques, pittoresques,  politiques,  mihtaires,  historiques  ou 
autres.  On  est  sorti  du  chaos  pour  les  faits  physiques,  il  faut  de 
même  en  sortir  pour  les  faits  sociaux.  Et  d'ahord,  il  faut  déter- 
miner quels  sont  les  faits  sociaux  qui  font  réellement  partie  de 
la  Géographie.  Actuellement,  on  met  tout  ce  qu'on  veut  dans  les 
chapitres  sur  les  mœurs,  coutumes,  religions,  etc.,  trop  ou  trop 
peu,  souvent  trop  et  trop  pou  tout  à  la  fois.  Il  est  indispensahle 
de  savoir  où  commence  et  où  Unit  la  Géographie,  même  univer- 
selle, même  détaillée.  Cette  science  doit  avoir  des  limites  comme 
toutes  les  sciences. 

Pour  les  trouver,  il  suffit  de  se  souvenir  du  motif  qui  a  permis 
à  des  éléments  nouveaux  de  prendre  place  dans  les  programmes 
de  Géographie.  On  a  ohci  à  l'idée  que  ces  éléments  nouveaux 
n'étaient  pas  sans  rapports  avec  les  conditions  physiques  du  lieu, 
ces  rapports  sont  donc  la  cause  de  leur  présence,  c'est  à  raison 
de  ces  rapports  qu'ils  figurent.  Gela  étant,  rien  de  plus  simple 
que  de  choisir,  dans  l'ensemhle  des  faits  sociaux,  ceux  qui  ont 
avec  ces  conditions  physiques  des  rapports  déterminés.  Tous  ces 
faits  sont,  par  ce  côté,  des  faits  géographiques.  Si  le  rapport  qui 
les  lie  aux  conditions  physiques  est  un  rapport  simple,  facile 
à  voir,  et  direct,  ils  pourront,  à  juste  titre,  être  mentionnés 
dans  les  ouvrages  de  géographie  élémentaire  :  si,  au  contraire, 
ils  ne  se  rattachent  à  ces  conditions  que  par  un  rapport  compli- 
qué difficile  à  démêler,  ou  indirect,  il  faut  \rs  réserver  pour  les 
ouvrages  d'études. 

Tout  se  ramène,  par  suite,  à  la  connaissance  des  rapports 
vrais  qui  unissent  les  faits  sociaux  ;iu  monde  physique.  Cette 
connaissance  est  fournie  par  la  Science  sociale,  depuis  que  la 
méthode  d'observation  a  été  appliquée  à  cette  science  par  Le  Play, 
puis  par  M.  Henri  de  Tourville. 

.le  n'ai  pas  la  prétention  de  croire  que  la  Science  sociale,  dans 
son  état  actuel,  donne  la  clef  de  toutes  les  relations  de  cause  à 


l/ENSEfGM-MF.NT    lil',    LA    GÉor.RAI'niF,    KT    LA    SCIKNCt:    SOCIALK.         ^oii 

cHot  t-xistaut  entre  tous  les  phénomènes  pliysiques  et  tons  les 
phénomènes  socianx,  j'entends  dire  simj)lement  qu'elle  en  a  fixé 
(piel(jnes-nnes  et  que  sa  méthode  est  la  seule  efficace  pour  en 
découvrir  d'autres.  Elle  est,  comme  les  autres  sciences  d'obser- 
vation, toujours  à  développer;  mais,  comme  les  sciences,  elle  est 
parvenue  déjà  à  enregistrer  des  résultats  acquis  et  intéressants. 
Fa\  s'aidant  de  ces  résultats,  on  peut  opérer  les  choix  et  les  groupe- 
ments nécessaires  parmi  les  faits  sociaux,  de  la  même  façon  qu'en 
saidant  des  résultats  des  sciences  physiques  et  naturelles,  on  a  pu 
opérer  les  choix  et  groupements  nécessaires  parmi  les  faits  physi- 
(|ues  concernant  la  Géographie.  Supposons,  par  exemple,  que 
jaie  à  faire  une  leçon  élémentaire  sur  le  plateau  central  de  l'Asie  : 
voyons  comment,  à  l'aide  de  la  Science  sociale,  j'arriverais  à  en 
constituer  le  cadre. 

Je  passe  sous  silence,  bien  entendu,  la  description  physique  du 
lieu,  ce  qui  concerne  la  Terre,  et  j'en  arrive  à  ce  qui  concerne  les 
iiommes. 

En  premier  lieu,  il  me  faudra  parler  du  travail,  car  il  est  ici 
une  conséquence  directe  des  conditions  physiques  qui  ne  per- 
mettent que  la  croissance  spontanée  des  herbes  et  interdisent  la 
culture  ;  seul,  le  pâturage  est  possible.  Et  il  n'est  possible  qu'avec 
la  vie  nomade  et  le  libre  parcours,  par  conséquent  sous  un  ré- 
gime de  propriété  où  la  terre  est  commune  à  tous.  J'indiquerai, 
par  quelques  exemples,  comment  une  fabrication  domestique  peu 
compliquée  tire  les  vêtements,  les  tapis  et  autres  objets  utiles  des 
matières  premi'^res  fournies  par  le  troupeau.  Je  décrirai  cet  ate- 
lier dont  la  forme  patriarcale  et  les  procédés  traditionnels  sont 
imposés  par  les  circonstances,  je  montrerai  l'autorité  souveraine 
et  nécessaire  du  ])atriarche,  le  groupement  des  jeunes  ménages 
au  même  foyer,  les  habitudes  de  respect,  de  docilité  qui  en  ré- 
sultent. Je  donnerai  aussi  quelques  détails  sur  la  nourriture 
dont  le  lait  est  la  seule  base,  sur  la  tente  mobile  si  difïerente  de 
nos  maisons  de  pierre  ou  de  brique,  sur  la  façon  de  se  vêtir,  de 
se  divertir,  de  s'instruire,  sur  l'absence  du  gouvernement  super- 
posé à  la  famille,  sur  le  rAle  historique  de  ces  populations  pasto- 
rales, capables  de  se  transporter  en  masse  partout  où  un  chemin 


2o4  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

d'herbes  s'élalait  devant  elles,  grâce  à  leurs  habitudes  nomades, 
rendues  indifférentes  au  froid  et  à  la  chaleur  par  les  tempéra- 
tures extrêmes  de  la  grande  steppe;  bref,  je  ferai  une  leçon  où 
les  faits  sociaux  tiendront  une  grande  place,  parce  que,  sur  ce 
sol  non  transformé  par  l'activité  humaine,  ils  sont  très  étroite- 
ment liés  aux  conditions  du  lieu. 

J'agirais  autrement  si  j'avais  à  professer  une  leçon  sur  l'An- 
gleterre, par  exemple,  c'est-à-dire  sur  un  pays  dont  le  sol  a  été 
profondément  transformé  par  le  travail  de  l'homme.  Ici,  la  part 
de  la  nature  est  moins  grande,  la  part  de  l'homme  beaucoup  plus 
importante. 

La  nature  agit  pour  déterminer  la  splière  d'action  dans  laquelle 
l'homme  se  meut,  mais  l'homme  étend  de  plus  en  plus  son  pou- 
voir sur  la  nature  pour  agrandir  artificiellement  cette  sphère; 
non  seulement  il  modifie  le  sol  superficiel  par  la  culture,  mais  il 
descend  dans  les  entrailles  de  la  terre  pour  y  chercher  la  houille, 
nouvel  élément  fourni  à  son  activité;  il  élabore  les  produits 
naturels  au  moyen  de  communications  rapides  qui  modifient  la 
physionomie  du  pays  et  suppriment  les  distances;  il  organise  sa 
vie  de  mille  manières  diverses,  suivant  qu'il  est  cultivateur,  fabri- 
cant, marin,  commerçant,  etc.  La  variété  des  situations  naît  avec 
la  complication  de  la  société,  et  l'effort  de  l'homme  tend  à  s'af- 
franchir des  barrières  que  la  nature  lui  oppose,  en  sorte  que 
l'état  social  se  trouve  à  la  fois  moins  facile  à  décrire  et  moins 
étroitement  lié  aux  conditions  du  lieu. 

Dès  lors,  nous  voyons  se  restreindre  le  nombre  des  faits  sociaux 
qui  entrent  dans  le  cadre  géographique.  Il  n'y  a  plus  qu'à  indi- 
quer ce  que  l'homme  a  trouvé  dans  la  nature  pour  seconder  son 
effort  victorieux,  et  quelles  modifications  il  a  fait  subir  à  la 
nature  pour  atteindre  son  but.  Je  dirai,  par  exemple,  comment 
la  présence  de  la  houille  a  favorisé  le  développement  de  l'in- 
dustrie, comment  la  situation  insulaire  a  poussé  au  commerce 
maritime,  j'indiquerai  également  l'importance  des  résultats  ob- 
tenus pour  l'industrie,  le  commerce,  la  navigation,  et  les  divers 
modes  de  transports,  parce  que  ces  résultats  intéressent  la  géogra- 
[)hic  en  rapprochant  des  pays  que  leur  situation  isole  les  uns  des 


L  KNSEIGNEMENT    DE    LA    GEOGRAI'IIIE    ET    LA    SCIENCE    SOCLVLE.         2.).) 

autres,  mais  le  détail  de  l'opération  a  peu  à  voir  avec  les  condi- 
tions physiques,  et  les  liens  qui  l'y  rattachent  sont  trop  lâches 
ou  trop  compliqués,  ou  trop  indirects  pour  être  mentionnés  dans 
une  leçon  élémentaire.  Je  n'essaierai  donc  pas  d'expliquer  aux 
élèves  l'organisation  sociale  de  l'Angleterre,  comme  je  leur 
explique  la  constitution  sociale  des  Pasteurs  de  la  grande  steppe; 
je  me  bornerai  à  leur  indi([uer  cette  complication,  fruit  d'un 
long'  effort  de  l'homme,  par  laquelle  elle  échappe  précisément 
à  l'étude  géographique.  Ce  n'est  pas  à  dire  f|uc  les  sociétés  com- 
pliquées n'empruntent  rien  à  la  Géographie.  Même  dans  les  ma- 
nifestations de  l'activité  humaine,  les  moins  dépendantes  de  la 
nature,  celle-ci  laisse  sa  trace  ;  seulement,  au  lieu  d'être  à  l'état 
d'influence  déterminante  et  prépondérante,  elle  ne  figure  plus 
que  comme  influence  occasionnelle  et  secondaire.  Par  exemple, 
les  combinaisons  du  commerce  et  de  la  banque,  les  inspirations 
de  la  littérature  et  des  beaux-arts  semblent  des  aptitudes  person- 
nelles transportables  en  tous  lieux  ;  il  est  reconnu  cependant  que 
les  grandes  voies  commerciales  ont  à  compter  avec  les  faits  géo- 
graphiques, que  les  centres  d'échange  sont  favorables  au  déve- 
loppement et  indispensables  à  l'exercice  des  facultés  spéciales 
qui  créent  ces  combinaisons.  Il  est  également  certain  que  les 
populations  pastorales  sont  plus  portées  à  la  réflexion  et  aux 
travaux  de  l'intelligence  que  les  populations  agricoles;  que  la 
musique  se  développe  plus  facilement  parmi  les  sociétés  à  familles 
groupées  que  parmi  les  sociétés  à  familles  isolées,  etc.,  etc.  Dans 
la  mesure  de  ces  influences  constatées,  le  commerce,  la  littéra- 
ture, les  beaux-arts,  peuvent  trouver  place  dans  un  ouvrage  de 
Géograpliie. 

Mais,  suivant  (|ue  la  société  sera  une  société  simple  se  boi'nant 
à  récolter  les  produits  spontanés  du  sol,  ou  une  société  compliquée 
transformant  le  sol  et  les  produits,  le  géographe  devra  modifier 
son  plan  d'exposition.  Dans  le  premier  cas,  il  pourra  établir  c.r 
professa  l'effet  des  conditions  physiques,  parce  qu'il  est  direct  et 
uniforme  et  que,  par  suite,  il  forme  un  tout.  Dans  le  second,  il 
devra,  au  contraire,  procéder  par  réflexions  accessoires,  montrant 
à  ses  lecteurs,  ou  à  ses  élèves,  partout  où  elle  se  manifeste  et  à 


236  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

propos  des  faits  sur  lesquels  elle  se  manifeste,  rinfluence  de  telle 
ou  telle  circonstance  de  lieu.  Ainsi  une  harmonie  parfaite  existera 
entre  la  réalité  du  fait  et  la  manière  dont  il  sera  présenté. 

On  comprend  assez ,  par  roxemple  de  la  Grande  Steppe  que 
j'ai  indiqué  plus  haut,  comment  se  fait  l'exposé  des  pays  à  société 
simple;  on  admettra  de  même  volontiers  que  les  faits  sociaux 
trouvent  leur  place  dans  une  (Uiide  géographique  complète  et  dé- 
taillée; on  ne  voit  peut-être  pas  aussi  bien  comment  ils  peuvent 
entrer  dans  une  leçon  élémentaire  sans  charger  la  mémoire  ou 
fatiguer  l'attention  d'élèves  jeunes.  .J'ai  pourtant  la  conviction 
qu'ils  sont  au  contraire  une  aide  pour  la  mémoire  et  un  soutien 
pour  l'attention  d'un  enfant  de  dix  ans,  d'intelligence  moyenne. 
J'en  ai  fait  personnellement  l'expérience,  dans  une  sphère  res- 
treinte il  est  vrai,  mais  elle  a  été  satisfaisante.  J'enseigne  moi- 
même  la  Géographie  à  mes  enfants,  et  j'ai  toujours  remarqué 
qu'ils  retenaient  beaucoup  plus  fidèlement  tous  les  faits  géogra- 
phiques dont  j'avais  pu  leur  montrer  l'intérêt  au  point  de  vue 
social.  Je  ne  parle  pas  seulement  ici  de  ceux  qui  agissent  uni- 
formément et  étroitement  sur  les  sociétés  simples,  comme  la  sé- 
cheresse des  déserts,  la  production  herbue  des  steppes,  la  chaleur 
humide  des  forêts  équatoriales  ou  la  température  glacée  des 
toundras  sibériennes;  je  vise  également  les  faits  de  détail  dont 
l'influence  sur  tel  phénomène  de  la  vie  des  sociétés  compliquées 
demeure  visible. 

Par  exemple,  la  situation  géographique  de  certaines  villes, 
ou  de  certaines  contrées,  explique  très  bien  le  développement 
commercial  dont  elles  sont  le  théâtre.  11  faut  toujours  mettre 
en  relief  aux  yeux  de  l'élève  h;  détail  de  cette  situation  qui 
parait  avoir  le  plus  influencé  leur  prospérité  et  qui  est  le  plus 
facilement  saisissable  :  ainsi,  si  vous  leur  expliquez  que  Brème 
et  Hambourg  sont  placées  à  l'embouchure  de  l'Elbe  et  du  Weser 
en  avant  de  la  presqu'île  du  Jutland  qui  ferme  l'accès  de  la 
Baltique;  que,  par  suite,  elles  se  trouvent  au  point  naturel  de 
débarquement  pour  les  marchandises  venant  d'Angleterre,  de 
France,  d'Espagne,  de  la  Méditerranée,  de  l'Inde,  de  la  Ghine  du 
Nouveau  Monde  et  qui  pénètrent  dans  les  terres  allemandes;  si 


L'ivNSKKi.vKiMi'M'  itK  LA  (iKncii  A  ni  1 1;  i:t  i,a  scîknck  socialr.       ::2.")7 

vous  vous  cU'orcez  de  leur  inouliTr  r;i\;inl.i,i;'o  naturel  do  ces  cir- 
constances; si  vous  vous  faites  Ijicii  comprendre,  en  retournant 
votre  explication  dans  tous  les  sens  jus(|u'à  ce  que  vous  sentiez 
que  ridée  est  entrée  dans  la  tète  de  l'enfant,  soyez  sur  qu'il 
oubliera  difiicilemeut  la  position  exacte  de  Brème  et  de  llam- 
bourii',  leur  importance  commerciale,  le  point  où  FKlbe  et  le 
Weser  viennent  déboucher  dans  la  mer,  leur  courbure  vers  l'est , 
la  forme  et  la  situation  du  Jutland ,  et  tous  les  autres  faits  pure- 
ment géographiques  cjuc  votre  explication  aura  groupés,  dont 
elle  aura  montré  le  lien  réciproque.  De  cette  manière,  les  indi- 
cations de  la  carte  prennent  de  la  vie  et  deviennent  intéressantes 
pour  les  élèves.  De  même,  vous  pouvez  leur  faire  constater  que  le 
Portugal,  la  partie  lapins  commerçante  delà  péninsule  ibérique, 
commence  vers  l'Est  précisément  aux  points  où  les  fleuves  espa- 
gnols deviennent  navigables;  que  Montréal,  la  ville  commeri^ante 
du  (>anada,  a  été  bâtie  au-dessous  des  rapides  de  Lachine,  à  l'en- 
droit où  le  Saint-Laurent  oppose  aux  vaisseaux  qui  le  remontent 
un  obstacle  difficilement  franchissable;  que  Venise  conslituait,  à 
l'époque  de  sa  splendeur,  quand  les  routes  de  terre  étaient  dif- 
ficiles et  la  navigation  océanique  dans  son  enfance,  un  trait  d'u- 
nion commode  entre  l'Orient  et  l'Occident  grâce  à  la  profonde 
échancrure  de  l'Adriatique,  etc.,  etc. 

11  ne  vous  est  pas  interdit,  non  plus,  de  donner  des  aperçus 
politiques.  Vous  pouvez  fort  bien  expliquer  à  des  enfants  de 
quinze  ans  que  la  neutralité  de  la  Suisse  tient  en  grande  partie  à 
sa  constitution  physique  et  à  sa  situation,  de  même  que  son  or- 
ganisation démocratique  a  pour  cause  profonde  l'égalité  de  situa- 
tions que  produit  son  sol  pauvre. 

Et  lorscjue  vous  êtes  eu  présence  des  pays  neufs,  pourquoi  ne 
pas  faire  ressortir  les  avantages,  ou  les  obstacles,  que  présentent  à 
la  colonisation  tel  ou  tel  de  leurs  caractères  physiques?  Il  est  très 
simple  de  montrer  que  le  climat  continental  de  la  massive  Aus- 
tralie s'oppose  au  peuplement  de  ses  terres  intérieures,  tandis 
que  les  iles  étroites  de  la  Nouvelle-Zélande  oO'rent  partout  des 
conditions  d'humidité  favorables  à  la  culture.  On  peut  indiquer 
le    rùle  colonisateur  des   mines  d'or  de  la  Californie,    qui  ont 


258  LA    SCIENCE    SOCIALK. 

donné  un  si  grand  renom  ù  ces  États  (;t  y  ont  attiré  des  travail- 
leurs devenus  plus  tard  colons  agricoles.  Quelles  curieuses  ré- 
llcxions  à  faire  aussi  sur  cette  immense  vallée  du  Mississipi, 
utilisée  jadis  seulement  comme  terrain  de  chasse  par  les  Indiens, 
devenue  aujourd'hui  un  des  greniers  du  monde  moderne?  Ces 
vastes  étendues  sans  bois,  parfois  sans  pierre,  auraient  été  bien 
difficilement  utilisables  si  les  transports  rapides  à  la  vapeur 
n'étaient  pas  venus  les  relier  aux  forêts  du  Nord  et  aux  pays  in- 
dustriels de  l'Est.  On  n'en  finirait  pas,  au  surplus,  de  citer  des 
exemples,  et  j'ai  voulu  simplement  prouver  (jue  le  procédé  est 
facilement  applicable. 

Mais  ce  n'est  pas  là  son  seul  avantage.  La  substitution  d'une 
méthode  rationnelle  à  une  méthode  purement  mnémonique  a,  en 
outre,  l'inappréciable  mérite  de  montrer  à  l'élève  l'intérêt  de  ce 
(pion  lui  apprend,  de  faire  l'éducation  de  sou  esprit  en  même 
temps  qu'on  meuble  sa  mémoire  de  connaissances  utiles.  La 
Géographie  ne  serait  donc  pas  seule  à  profiter  d'une  méthode 
qui  la  compléterait  et  l'ordonnerait;  les  enfants  qu'on  oblige  à 
étudier  y  trouveraient  en  même  temps  une  excellente  occasion 
de  développer  leur  intelligence  et  de  mûrir  leur  raison. 

Il  est  curieux  de  constater,  qu'en  devenant  plus  scientifique, 
l'étude  de  la  Géographie  devient  aussi  plus  attrayante  et  plus 
aisée. 

Paul  de  RousiERS. 


EN  ITALIE. 


V. 

DE  NAPLES  A  SALERNE   (t). 

I. 

Des  vignes,  des  orangers,  des  amandiers,  des  citronniers,  des 
champs  verdoyants,  des  jardins  bien  cultivés,  des  villages  nom- 
breux où  fourmille  une  population  exubérante,  tels  sont  les  envi- 
rons de  Naples;  tout  y  regorge  de  vie  et  de  gaieté.  Quel  con- 
traste avec  la  campagne  romaine,  sur  laquelle  pèse  une  atmos- 
phère de  tristesse  et  de  mort!  Ici,  c'est  la  joie,  le  mouvement,  le 
bruit,  les  chants,  les  danses;  là-bas,  quelques  rares  gardiens  de 
bœufs  et  de  moutons  cheminent  lentement  parmi  les  herbes; 
quelques  contadini,  ruinés  par  la  fièvre,  au  regard  malheureux 
et  à  l'allure  fatiguée,  poussent  devant  eux  de  misérables  trou- 
peaux; —  puis  ce  sont  des  terrains  incultes  à  perte  de  vue  et  le 
silence  des  tombeaux  ;  le  sifflet  des  locomotives  trouble  seul  de 
temps  à  autre  cette  solitude  éternelle  ;  qui  se  croirait  aux  portes 
d'une  grande  capitale?  Autant  sont  lugubres  les  approches  de 
Kome,  autant  sont  riantes  celles  de  Naples.  Quand  on  pénètre 
dans  l'une  et  l'autre  ville,  cette  impression  première  ne  s'efïace 
pas;  à  Rome,  la  nature  a  étendu  sur  les  hommes  et  sur  les  choses 
un  noir  manteau  de  deuil;  elle  a  enveloppé  Naples,  au  contraire, 


(IJ  Voir  les  précédents  arlicles  dans  les  livraisons  de  novembre  et  décembre  1873. 
janvier  et  février  1894. 


i20()  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

d'un  voile  transparent,  tissé  d'azur  et  de  soleil  que  la  brise  du 
golfe  soulève  allègrement.  Ici,  point  de  vents  empestés  et  lourds, 
chargés  des  miasmes  des  Marais  Pontins,  mais  un  air  léger  et 
embaumé  des  senteurs  de  l'oranger.  Le  Napolitain  surtout  est 
frappé  de  cet  aspect  lamentable  de  Rome,  du  caractère  taciturne 
de  ses  habitants  ;  il  ressent  un  sentiment  analogue  à  celui  du 
Marseillais  transporté  de  sa  Cannebière  dans  un  milieu  de  Fla- 
mands. 

Naples  n'est  célèbre  dans  l'histoire  ni  par  ses  artistes  comme 
Florence,  ni  par  ses  flottes  comme  Gènes  et  Venise,  ni  par  sa  puis- 
sance comme  Rome,  ni  par  son  activité  comme  Milan.  Son  ciel, 
ses  rivages  lui  valurent  seuls  sa  réputation,  depuis  les  temps  où 
Jules  César,  Auguste,  Vespasien ,  Trajan,  Cicéron,  Horace,  Hor- 
tensius,  Lucullus  construisirent  ces  somptueuses  villas  dont 
quelques  fûts  de  colonne,  quelques  pans  de  murs  renversés  nous 
indiquent  encore  l'emplacement.  C'est  là  que  Caligula  traversa 
la  mer  sur  un  pont  jeté  entre  Pouzzoles  et  Baïa;  c'est  là  que 
Néron  était  en  villégiature  quand  il  tenta  de  noyer  Agrippine 
par  cette  nuit  éclatante  d'étoiles  dont  parle  Tacite.  Aujourd'hui, 
le  cap  Misène,  le  lac  Averne,  le  Lucrin,  l'antre  de  la  Sybille, 
Cumes,  Baïa  seraient  tombés  dans  le  plus  complet  oubli,  si  l'ombre 
de  Virgile  n'y  habitait  encore.  Nos  contemporains  ont  élevé  leurs 
palazzini  et  leur  villini  sur  la  rive  opposée,  à  Castellamare  di 
Stabia,  à  Vico  Equense,  à  Meta,  à  Savino,  à  Sorrente,  à  Massa 
Lubrense  :  et  tandis  qu'il  ne  pousse  plus  que  des  ronces  et  des 
plantes  sauvages  sur  les  ruines  des  anciens  palais  des  empereurs, 
les  roses  odorantes,  les  jasmins  d'Espagne,  les  mimosas,  les 
orangers  fleurissent  sous  les  ombrages  de  Quisissana. 

L'enchantemcnl  que  la  baie  de  Naples  a  produit  sur  tous  ceux 
qui  ont  contemplé  ce  gracieux  paysage,  baigné  de  lumière,  n'est 
plus  à  décrire.  Poètes  et  prosateurs  de  tous  les  siècles  l'ont  redit 
à  l'envi;  les  bourgeois,  retirés  des  affaires,  que  Cook  et  Lubin 
conduisent  chac[ue  année,  nous  ont  aussi  imposé  leurs  récifs 
émerveillés.  Les  grossiers  soldats  de  Charles  VIII  eux-mêmes 
n'ont  pas  su  résister  au  charme  de  ces  lieux,  et,  quand,  par  un  bel 
après-midi  de  printemps ,  ils  entrèrent  triomphalement  sous  la 


i:\  italil:.  2(il 

pluie  (lo  l)()iu]iu'ts  (jiK'  leur  lançaient  les  Napolitains,  ils  lurent 
6])louis  à  la  vue  de  t.mt  de  terrasses,  de  jardins,  de  palais,  de 
parcs  «  qu'ils  trouvaient  plus  i^raiuls  et  plus  beaux  que  le  l>ois 
de  Vincennes  »  (1). 

Il  n'existe  pas  de  ville  italienne,  en  effet,  (jui  charme  {dus  sûre- 
ment les  Septentrionaux;  il  n'eu  existe  pas  de  plus  joyeuse,  de 
plus  animée.  La  via  di  Toledo  est  aussi  mouvementée  que  nos 
rues  les  plus  commerçantes  de  Paris. 

Deux  quartiers  hien  distincts  composent  la  cité  parthénopéenne 
(jui,  déjà  sous  la  domination  de  Gumes,  était  formée  par  la 
réunion  de  Paleopolis  et  de  Neapolis  (2).  La  cité  neuve,  séjour 
favori  des  étrani;ers,  se  déroule  le  long  de  la  mer  jus([u'à  la 
colline  de  Posilippo.  La  cité  vieille,  dont  l'amphithéâtre  de 
maisons  monte  à  l'assaut  de  la  blanche  abbaye  crénelée  de  San- 
Martino,  est  réunie  par  une  suite  de  faubourgs  à  Résina  et  à 
Portici,  bâties  sur  les  premières  pentes  du  Vésuve. 

Plus  élégante  et  plus  confortable  est  la  via  Carracciolo  avec 
ses  hôtels  modernes,  ses  palais  luxueux,  ses  villas  fleuries,  sa 
belle  promenade  plantée  d'arbres  et  de  fleurs  exotiques,  vaste 
jardin  municipal  qui  s'étend  jusqu'au  bord  de  la  Méditerranée. 
L'air  pur  que  l'on  y  respire,  l'horizon  que  bornent  au  loin  le 
cap  de  Termini  et  l'île  de  Capri,  les  purs-sangs  qui  piaffent  sur 
son  macadam,  les  riches  cosmopolites  qui  y  résident,  rendent 
cette  partie  de  Naples  d'une  fréquentation  plus  agréable.  Mais 
le  cœur  de  la  vraie  Naples  bat  à  la  Strada  de  Sauta-Lucia ,  à  la 
Strada  di  Porto,  à  la  Piazza  del  Mercato,  où  fut  décapité  le 
dernier  des  Hohenstaufen. 

La  via  de  Tolède,  la  montée  du  musée  et  la  strada  de  Capo- 
dimonte  unissent  le  palais  royal  San-Ferdinando  à  celui  de  Capo- 
dimonte,  et  séparent  la  vieille  ville  en  deux  parties  inégales.  A 
droite,  les  habitations  s'accrochent  au  flanc  de  la  montagne;  à 
gauche,  elles  s'étalent  tout  autour  de  la  Spiaggia  délia  Marinella. 


(1)  Pli.  de  Commines.  —  Mais  bieiilôl  une  espèce  de  pcsle  qui  se  répandit  parmi 
les  soldats  leur  lit  voir  que  tout  n'était  pas  que  plaisir  dans  cette  terre  bénie  des 
dieux;  le  climat  y  avait  des  inconvénients  inconnus  au  bois  de  Vincennes. 

(2)  Vieille  cité  et  cité  nouvelle. 

T.  xvii,  19 


^62  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

De  l'un  et  rautre  côté,  ce  ne  sont  que  ruelles  étroites  et  tor- 
tueuses, descentes  rapides  et  obscures  qui  serpentent  entre  des 
constructions  immenses;  en  levant  les  yeux,  on  aperçoit  tout  en 
haut  une  bande  de  ciel  bleu.  Loques  et  chiffons  sèchent  aux 
fenêtres  comme  autant  de  drapeaux  multicolores;  une  couche 
épaisse  de  poussière  et  les  fils  enchevêtrés  des  toiles  d'araignée 
obscurcissent  les  carreaux  des  croisées  :  les  cris  perçants  de  toute 
une  population  joyeuse  et  agitée  assourdissent  les  oreilles.  Pres- 
que nulle  part  les  voitures  ne  circulent,  tant  les  passages  sont 
resserrés;  les  habitants  en  profitent  pour  envahir  la  voie  publi- 
que :  menuisiers,  charpentiers,  savetiers,  charrons,  ferblantiers, 
chaudronniers,  tous  sont  dehors  où  ils  ont  transporté  leur  établi. 
Partout  ailleurs,  on  a  un  chez  soi  pour  s'y  abriter,  s'y  reposer, 
y  manger,  y  dormir;  ici  c'est  tout  l'inverse,  chacun  s'asseoit, 
dine,  travaille,  couche  même  en  plein  vent  :  on  croirait  voir 
réaliser  ce  souhait  du  philosophe  grec  qui  voulait  que  les  parois 
de  sa  maison  fussent  de  verre.  Tout  a  lieu  dans  la  rue,  sans 
souci  du  qu'en  dira-t-on.  Et  tout  ce  monde  misérable  gesticule , 
hurle,  se  bat,  se  menace,  s'interpelle,  se  bouscule,  chante,  danse, 
rit,  se  livre  à  la  joie.  Et  pourtant,  est-il  un  peuple  plus  misé- 
rable? 

Chaque  matin,  deux  cent  mille  personnes  (1)  ne  savent  encore 
où  elles  se  procureront  leur  macaroni  quotidien.  La  misère  est 
à  son  comble  et  elle  ne  diminue  pas.  Sous  les  Bourbons,  le  gou- 
vernement protégeait  et  secourait  ces  pauvres  gens;  et,  quand 
le  blé  distribué  était  de  mauvaise  qualité,  les  Napolitains  cou- 
raient après  la  voiture  de  Ferdinand,  en  lui  montrant  avec  force 
gestes  et  vociférations  les  morceaux  de  pain  noir,  a  Majesté , 
Majesté,  s'écriaient-ils,  il  est  trop  noir  pour  nous  ce  pain-là; 
mange-le,  toi,  si  tu  l'aimes  ainsi.  »  Et  la  Majesté  ordonnait  à  ses 
intendants  de  se  procurer,  pour  la  prochaine  fois,  de  la  farine  plus 
blanche. 

Le  parlementarisme  actuel  ne  tolère  plus  ces  familiarités.  Le 
Koi  est  à  Rome  et,  s'il  vient  par  hasard  à  Naples,  son  auguste 

(1)  L'Italie  telle  qu'elle  est,  par  Merlino. 


KN  iTAi.ir:.  ^03 

allié,  rempercur  (lAllemai^ne.  l'accompagne,  des  g-ardcs  le  pro- 
tèg-ont  de  la  foule,  des  Excellences  lentoiirent  et  interdisent 
l'accès  de  son  carrosse;  pour  l'approcher,  il  faut  solliciter  une 
audience.  Quant  aux  distributions  de  l)lé,  elles  ont  été  remplacées 
par  des  distributions  de  chèques,  les  ex-directeurs  des  Banques 
Romaine  et  de  Naples,  Lazzaroni  et  Bernard  Taulouyo,  ont  eu, 
pendant  de  nombreuses  années,  l'honneur  d'y  présider. 

Puisqu'ils  ont  la  force,  pensent  les  Napolitains,  inclinons-nous  ; 
nous  n'avons  qu'à  obéir  jusqu'à  ce  que  saint  Janvier  nous  envoie 
des  jours  meilleurs. 

Comment  ne  pas  observer,  à  ce  propos,  que  si  le  gouverne- 
ment parlementaire  est  celui  qui  favorise  le  plus  la  liberté  dans 
les  sociétés  à  formation  particulariste,  le  résultat  est  tout  diffé- 
rent dans  les  sociétés  à  formation  communautaire.  Ici,  en  efiét, 
le  goût  de  l'individualisme,  du  «  self-help  »,  est  remplacé  par 
l'esprit  'de  famille,  par  l'esprit  de  clan.  Tous  les  membres  d'un 
même  clan  se  serrent  les  uns  contre  les  autres,  se  soutiennent, 
s'entr'aident,  forment  une  sorte  de  u  Camorra  »,  groupent  autour 
d'eux  une  clientèle  dévouée  et  oppriment  le  clan  adverse;  il  n'y 
a  ici  de  liberté  que  pour  vexer  et  dépouiller  autrui.  Ce  système, 
qui  était  universellement  en  usage  dans  tous  les  petits  États  ita- 
liens du  moyen  âge,  subsiste  aujourd'hui  dans  l'Italie  moderne, 
en  dépit  de  l'adoucissement  des  mœurs,  en  dépit  du  «  progrès  »  ; 
même  il  est  perfectionné,  grâce  à  la  centralisation  et  à  la  régu- 
larité du  mécanisme  administratif.  Le  clan  le  plus  puissant  acca- 
pare le  pouvoir  et  accorde  ensuite  places  et  faveurs  à  ceux  qui 
l'ont  aidé  à  vaincre;  le  clan  vaincu,  d'autre  part,  n'a  ni  plus  ni 
moins  de  droits  qu'un  vaincu,  c'est-à-dire  ceux  que  consent  à 
lui  laisser  le  vainqueur.  Tous  paient  les  impots,  tous  sont  rede- 
vables des  mêmes  obligations;  mais  les  grasses  prébendes,  les 
charges  lucratives,  les  sinécures,  les  milliers  d'emplois  inutiles, 
obtenus  soit  par  la  faveur  soit  même  par  le  concours,  sont  le 
fruit  de  la  victoire;  le  parti  battu  n'a  aucun  droit  à  ces  dé- 
pouilles. Aussi,  dans  ce  type  d'État,  les  fonctionnaires  ne  sont 
pas  un  accessoire,  inventé  dans  le  but  de  remplir  les  fonctions 
trop  pénibles  ou  trop  difficiles  pour  l'individu;  ce  sont  avant  tout 


264  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

les  officiers  de  l'armée  victorieuse;  magistrats,  ils  peuvent  rendre 
équitablement  la  justice;  préfets,  ils  peuvent  administrer  loya- 
lement leurs  provinces;  employés  des  postes,  des  télégraphes, 
des  contributions,  ils  peuvent  servir  poliment  le  public  :  mais  à 
cette  condition,  que  l'équité,  la  loyauté,  la  politesse  ne  nuiront 
en  rien  au  clan  qui  les  paie  :  c'est  l'administré  qui  est  créé  pour 
le  fonctionnaire.  Aussi  étaient-ils  animés  d'une  juste  défiance 
les  diplomates  étrangers  qui  proposaient  de  soumettre  les  finances 
italiennes  à  un  régime  de  surveillance  analogue  à  celui  que  les 
Anglais  exercent  en  Egypte.  Une  organisation  judiciaire,  imitée 
de  celle  cjui  est  en  vigueur  dans  les  Échelles  du  Levant,  n'aurait 
pas  été  davantage  superflue,  si  j'en  juge  d'après  ce  considérant 
du  tribunal  de  Rome,  où  il  était  «  reconnu  que  le  parapluie  est 
une  arme  parce  qu'il  se  décompose  en  serge  et  en  canne  ». 
Autant  vaudrait  dire,  observe  un  écrivain  déjà  plusieurs  fois 
cité,  que  l'eau  est  un  corps  gazeux,  parce  qu'elle  est  formée 
d'oxygène  et  d'hydrogène. 

En  présence  de  cet  esprit  de  secte,  aussi  vieux  que  l'Italie 
elle-même,  on  s'explique  que  Dante  ait  envoyé  en  enfer  le  Pape 
Célestin  V,  parce  qu'il  déposa  la  tiare  en  faveur  de  BonifaceVIIl, 
candidat  du  parti  adverse.  Une  fois  dans  un  parti,  on  ne  s'ap- 
partient plus;  le  guide  de  vos  actions  n'est  plus  votre  cons- 
cience, mais  l'intérêt  de  vos  associés;  à  peine  Dante  a-t-il  passé 
la  grande  porte  où  il  est  écrit  :  «  Lasciate  ogni  speranza,  voi 
ch'entrate,  »  qu'il  aperçoit  ceux  qui  restèrent  neutres  dans  les 
luttes  civiles  des  Guelfes  et  des  GibeHns  :  «  Là  se  tiennent  les 
âmes  misérables  de  ceux  qui  vécurent  sans  gloire  aussi  bien  que 
sans  infamie.  Ils  sont  parmi  les  anges  déchus  qui  ne  se  rangèrent 
ni  du  côté  de  Dieu  ni  du  côté  de  Satan,  mais  ne  pensèrent  qu'à 
eux...  Là  était  la  secte  de  ces  méchants  qui  déplurent  à  Dieu 
aussi  bien  qu'à  ses  ennemis...  Ces  lâches  qui  jamais  ne  donnèrent 
signe  de  vie.  étaient  nus  et  harcelés  par  des  guêpes  et  des  bour- 
dons qui  volaient  tout  autour  d'eux.  Leur  visage  était  rayé  de 
sang  mêlé  de  larmes  et,  à  leurs  pieds,  des  vers  infects  s'en  abreu- 
vaient ». 

Aujourd'hui,  Libéraux  et  Conservateurs  ont  succédé  aux  Blancs 


KN    ITALIE.  2»i5 

rt  aux  Noirs;  malheur  à  celui  (jui  ne  s'embrigade  point  dans  un 
camp  ou  dans  l'autre,  car  tous  s'entendent  alors  pour  frapper 
l'indépendant  ! 

Et  quelle  prospérité  engendre  ce  système  de  fonctionnarisme 
et  de  parasitisme!  «  On  m'a  parlé  de  paysans  qui  erraient  dans  les 
campagnes  à  la  recherche  d'herhes  pour  leurs  femmes,  qui,  après 
plusieurs  semaines  de  cette  existence  de  chèvres,  moururent  dans 
des  douleurs  atroces;  on  m'a  parlé  de  bébés  auxquels  avait  man- 
(jué  le  lait  parce  que  lanière  avait  manqué  de  nourriture...  (1). 
iTautres,  ayant  des  enfants  malades,  allaient  ramasser  dans  les 
tas  d'ordures  des  boyaux  de  poulets  pour  leur  en  faire  un  peu  de 
bouillon...  (2).  Dans  lesMaremmes  romaines,  chaque  herbe  non 
dégoûtante,  chaque  animal  mort  de  n'importe  quelle  maladie, 
voire  même  contagieuse,  devient  un  aliment  favori,  comme  di- 
version à  la  pizza,  ou  bouillie  de  blé  turc,  sans  sel,  qui  forme  le 
repas  habituel  des  agriculteurs  et  des  bergers  »  (3).  A  Naples, 
pères,  mères,  enfants,  sont  entassés  dans  la  même  chambre; 
beaucoup  de  ménages  n'ont  qu'une  pièce  pour  toute  la  famille  : 
on  y  dort,  on  y  mange,  on  y  travaille,  on  y  cuisine,  on  y  conserve 
les  provisions  et  les  marchandises  :  la  saleté  y  règne  sans  partage. 
Le  matin,  les  vendeuses  de  fruits,  de  légumes,  de  macaroni ,  ser- 
vent leurs  clientèles,  tout  en  se  peignant  et  cherchant  la  vermine 
dont  elles  sont  dévorées.  Le  sentiment  de  la  propreté,  de  même 
que  celui  du  confortable  ,  sentiments  qui  sont  développés  à  un  si 
haut  point  chez  les  peuples  à  familles-souches,  jusque  dans  les 
plus  basses  classes  de  la  société,  font  absolument  défaut  aux  Na- 
politains. Le  désir  de  respirer  de  l'air  sain,  de  posséder  un  in- 
térieur, un  foyer^,  est  un  désir  dont  ils  ne  soupçonnent  même  pas 
la  possibilité.  En  Hollande,  on  lave  le  toit  des  maisons,  les  trottoirs, 
le  pavé  des  rues;  en  Angleterre,  on  savonne  fréquemment  le  seuil 
des  portes  ;  ici,  les  fenêtres  ne  sont  jamais  époussetées,  les  car- 
reaux jamais  nettoyés.  C'est  probablement  pour  remédier  à  un 
état  de  choses  aussi  déplorable  que  l'on  perct)  de  grands  boule- 

(1)  Nuova  Antofogia,  «  la  Miscre  de  Xap/es  >■>. 

(2)  Emile  de  Laveleye,  Nouvelles  lettres  d  Italie. 

(3)  A.  Merlino,  L'Italie  telle  (/u'elfe  est. 


266  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

vards,  que  l'on  démolit  des  quartiers  entiers  :  je  ne  sais  qui  ha- 
bitera ces  nouveaux  palais,  mais  ceux  que  l'on  a  expropriés  n'en 
auront  certainement  pas  le  moyen. 

Une  situation  aussi  misérable  n'empêche  pas  le  Napolitain  d'être 
spirituel  et  gai  :  Naples  est  le  berceau  de  tant  de  chanteurs  et  de 
chansons  dont  la  célébrité  est  mondiale.  Chaque  année,  le  8  sep- 
tembre, il  y  a  concours  de  musique  à  Piedig-ratta  :  l'origine  de 
cette  fête  se  perd  dans  la  nuit  des  temps;  elle  existait  déjà  quand 
«  l'Italie  méridionale  s'appelait  Grande-Grèce  ».  Au  soleil  cou- 
chant, la  foule  accourt  au  pied  du  Pausilippe  et,  là,  pendant  toute 
la  nuit,  ce  ne  sont  que  cris,  danses,  chants,  provocations,  lazzi. 
Les  lazzari,  avec  des  chapeaux  en  papier,  des  épées  de  bois,  des 
instruments  de  musique  barbares,  s'égayent  jusqu'au  matin: 
combien  de  poésies  écrites  pour  ces  atcUanes  modernes  sont  de- 
venues populaires  :  qui  ne  connaît  «  Santa  Lucia  )^ ,  «  Barca  d'Oro  » , 
«  Funiculi,  funicula  »  ? 

Dans  ces  cérémonies  païennes,  comme  dans  tous  les  événe- 
ments de  la  vie  napolitaine,  la  religion  a  sa  place.  .V  la  lueur  des 
flambeaux,  une  messe  est  célébrée  en  plein  vent  devant  la  porte 
de  l'église  Santa  Maria  de  Piedigratta,  sous  les  yeux  des  Ma- 
dones devant  lesquelles  brûlent  les  petites  lampes  sacrées.  Ces 
Madones  nombreuses  ,  que  des  flammes  vacillantes  signalent  à 
la  vénération  des  passants,  sont  une  des  curiosités  de  Naples.  La 
piété  qu'on  leur  témoig-ne  est  un  trait  caractéristique  du  catho- 
licisme italien  et  surtout  napolitain  ;  c'est  un  catholicisme  bien 
différent  du  nôtre,  du  moins  dans  ses  manifestations  extérieures; 
ces  honneurs  excessifs  rendus  aux  Images  nous  surprennent,  ainsi 
que  la  décoration  luxueuse  des  églises.  Sans  doute,  en  France, 
il  y  a  aussi  des  saints  qui  veillent  au  coin  des  rues,  mais  on  ne  les 
revêt  ni  de  robes  ni  de  manteaux;  beaucoup  jugeraient  inconve- 
nants ces  déguisements  et  ces  enfantillages;  notre  imagination 
n'est  pas  tellement  exaltée  et,  loin  de  nous  mieux  figurer  ainsi  nos 
protecteurs  célestes,  nous  avons  envie  de  sourire  devant  ces  ac- 
coutrements étranges.  Le  Christ,  à  notre  avis,  n'a  pas  besoin  d'être 
affublé  de  jupons,  ni  la  Vierge  d'être  habillée  comme  une  pou- 
pée. Nous  préférons,  de  même,  la  froide  nudité  et  la  lumière  cré- 


E\    ITALIK.  207 

pusculaire  de  nos  cathédrales  gothiques,  aux  dorures,  au\  poin- 
tures, aux  mosaïques  éclatantes  des  sanctuaires  méridionaux  : 
tant  de  pierres  rares  et  de  marbres  précieux,  tant  d'enjolivements 
contournés  nous  choquent  et  nous  répugnent.  Ces  somptuosités  re- 
ligieuses, si  peu  en  rapport  avec  nos  goûts,  sont  sincères  chez 
les  Italiens.  Incapables  d'entendre  les  réalités  invisibles  du  Chris- 
tianisme, ils  sont  obligés  de  les  matérialiser,  l)ien  que  rien,  en 
apparence,  ne  soit  plus  éloigné  de  l'esprit  chrétien  et  plus  voisin 
de  l'idolâtrie  :  tout  le  luxe  de  la  religion,  tout  l'appareil  décoratif 
du  culte  n'est  en  quelque  sorte  qu'un  supertlu;  pour  des  Napoli- 
tains, il  devient  presque  l'essentiel.  Plus  une  iMadone  est  riche  et 
bien  vêtue,  plus  elle  a  d'adorateurs.  Ceux-ci  ont  des  idées  trop  mo- 
biles pour  fixer  leur  attention,  si  des  simulacres,  souvent  grossiers, 
ne  les  y  aident  :  de  même  les  femmes  du  peuple  ne  prieraient  pas 
avec  autant  de  ferveur,  si  elles  n'allaient  le  matin,  pieds  nus  et 
échevelées,  se  lamenter  dans  les  églises  et  demander  tout  haut 
les  grâces  qu'elles  sollicitent  du  Ciel. 

Le  peuple  italien  semble  avoir  peine  à  admettre  que  Dieu 
soit  un  «  pur  esprit  »,  c'est-à-dire  un  être  qui  n'a  absolument 
rien  de  commun  avec  tout  ce  que  nous  pouvons  imaginer;  il  a 
peine  à  admettre  qu'aucune  des  paroles  dont  nous  nous  servons 
pour  désigner  les  choses  spirituelles  ne  soit  strictement  exacte  ; 
qu'il  n'y  ait  là  qu'un  pis  aller  auquel  nous  sommes  forcés  de  re- 
courir, parce  qu'on  ne  saurait  raisonner  sans  mots  ni  sans  images. 
Les  Italiens  oublient  que  c'est  faute  de  mieux  que  nous  emprun- 
tons à  la  réalité  matérielle  des  désignations  pour  les  choses  pu- 
rement intellectuelles  :  à  leurs  yeux,  le  Père  Éternel  est  bien  tel 
que  l'a  dessiné  Michel-Ange  au  plafond  de  la  Sixtine,  avec  une 
grande  barbe  blanche  qui  flotte  au  vent  et  un  vêtement  à  larges 
plis,  enflé  par  la  tempête  :  la  création  du  ciel  et  de  la  terre, 
la  création  de  Thomme  et  de  la  femme,  ils  ne  se  les  représen- 
tent que  sous  une  forme  sensible  ;  ils  croient  que  Dieu  s'est 
baissé  pour  ramasser  la  boue  dont  il  forma  Adam  ;  qu'il  a  maté- 
riellement soufflé  sur  lui  pour  l'animer.  Et  cependant  cette  ex- 
pression c(  souffle  de  Dieu  «  n'est  employée  par  l'Ecriture  que  pour 
nous  faire  mieux  saisir  l'acte  divin;  ce  ne  saurait  être  une  réa- 


268  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

lité,  un  pur  esprit  étant,  par  définition,  aussi  dépourvu  de  souffle 
que  de  tout  autre  attribut  matériel. 

C'est  pourquoi,  si  l'Italie  est  le  pays  du  rêve,  elle  n'est  pas 
celui  des  abstractions;  et  sa  philosophie  n'a  rien  de  commun  avec 
celle  de  Leibnitz,  de  Kant,  de  Hegel. 


II. 


Chacun  se  souvient  encore  des  incidents  que  provoqua,  cà  Rome, 
la  présence  des  pèlerins  français.  On  m'a  dit  qu'à  cette  occasion 
le  fait  suivant  arriva  à  Pouzzoles,  ville  de  vingt  mille  âmes  située 
à  quelques  kilomètres  de  Naples  (1). 

Aussitôt  qu'est  connu  l'outrage  à  la  mémoire  de  Victor-Em- 
manuel, des  meneurs  organisent  une  grande  manifestation,  à 
laquelle  prend  part  toute  la  population.  Cris  et  vociférations  s'a- 
dressent du  reste  aussi  bien  aux  prêtres  qu'aux  Français.  A  quel- 
ques jours  de  là,  à  la  suite  de  je  ne  sais  trop  quel  scandale,  de 
grandes  cérémonies  d'expiation  sont  ordonnées  par  le  clergé  :  et 
les  mêmes  gens  qui  ont  manifesté  avec  faut  d'ardeur  contre  les 
prêtres,  manifestent  maintenant  avec  non  moins  d'ardeur  en  leur 
faveur.  Ceci  montre  assez  l'attention  que  l'on  doit  prêter  aux 
ovations  aussi  bien  qu'aux  huées  italiennes.  La  chose  d'ailleurs 
n'est  pas  neuve  :  l'histoire  de  Masaniello  en  est  une  preuve. 

Originaire  d'Amalfi,  Masaniello  vendait  du  poisson;  il  avait 
conquis  les  faveurs  du  peuple  par  sa  beauté,  sa  jeunesse,  son 
esprit.  Un  jour,  une  émeute  éclate;  Masaniello  accourt  et  l'on 
crie  de  toutes  parts  :  «  Vive  Masaniello,  nous  avons  un  chef.  » 
Un  citoyen  observe  :  «  Votre  Masaniello  a  un  beau  museau  pour 
gouverner  Naples!  »  Et  de  plus  en  plus  enthousiaste,  la  foule 
répond  :  «  Plus  de  gabelles  !  Vive  Masaniello  I  »  Celui-ci  est  dès 
lors  une  sorte  de  dictateur  :  il  traite  avec  le  Cardinal.  Cent  mille 
hommes  armés  font  la  haie  sur  son  passage,  quand  il  va  chez  le 

(1)  Je  noie,  en  passant,  qu'il  y  a  à  Pouzzoles  un  grand  établissement  industriel.  Le 
lait  est  notable,  vu  sa  rareté;  mais  je  m'empresse  d'ajouter  (jue  le  directeur  de  la  la- 
brique  répond  au  nom  peu  italien  d'Armslrong. 


RN    IIALIK.  :2<)9 

Vice-Hoi.  Il  apparaU  au  l)alc<m  du  [>alais  San-Ferdinando,  il  d(';- 
claro  au  peuple  qu'il  restera  {)ècheur,  et  l'invite  à  déposer  les 
armes.  Au  bout  de  peu  de  jours,  Masaniello  est  assassiné;  sa  tête 
souillée  est  promenée  à  travers  la  ville,  sans  qu'un  cri  de  protesta- 
tion s'élève.  Cependant  le  gouvernement  augmente  le  prix  du 
pain  ;  aussitôt  les  Napolitains  courent  déterrer  iMasaniello  pour  lui 
fair^des  funérailles  solennelles  :  «  Les  troupes  espagnoles  l'escor- 
taient les  armes  baissées;  on  n'eût  pas  rendu  plus  d'honneurs  à 
Gonzalve  de  Cordoue  »  (1). 

Cette  triste  fin  rappelle  celle  du  non  moins  infortuné  Rienzi, 
de  Rome.  Tantôt  au  Capitole.  tantôt  sur  le  mont  Aventin,  il  ha- 
ranguait la  foule  qui  l'acclamait.  Le  tribun  était  le  «  candidat 
(le  TEsprit-Saint.  le  libérateur  de  Home,  le  protecteur  de  l'Italie, 
l'ami  de  l'univers  »  (2).  Sept  mois  après,  le  «  candidat  de  l'Esprit- 
Saint  »  avait  perdu  toute  influence  (3). 

A  Florence,  on  força  le  moine  Savonarole  à  occuper  le  pouvoir  : 
«  Eh  bien,  Florence,  dit-il.  Dieu  veut  te  contenter,  te  donner 
un  chef,  un  roi  qui  te  gouverne  :  le  Christ  veut  être  ton  Roi!  » 
Et  les  Florentins  de  s'écrier  :  «  Vive  le  Christ,  notre  Roi.  »  Voici 
donc  le  Christ,  roi  de  Florence  et  Savonarole  son  premier  ministre, 
«  La  moitié  de  l'année  dut  être  consacrée  au  jeûne  et  à  l'absti- 
nence. Dans  les  rues,  on  n'entendit  plus  que  le  chant  des  Laudes 
et  des  cantiques  spirituels...  Des  banquiers,  des  marchands  resti- 
tuaient le  bien  mal  acquis...  Machiavel  étudiait  le  Deuteronome... 
le  poète  Renivieni  cessait  d'imiter  Pétrarque  pour  calquer  les 
psaumes...  Michel-Ange  tirait  d'un  bloc  de  marbre  sa  Pieta, 
cette  haute  scène  de  désolation  et  d'espérance...  (»n  saisissait 
publiquement  les  dés,  les  cartes,  le  fard,  les  livres,  les  tableaux 
défendus...  Savonarole  enfin  se  vit  entraîné  à  faire,  au  milieu  de 
Florence  convertie  et  repentante,  un  solennel  autodafé  de  tous 
les  sacrifices  mondains  déposés  dans  son  couvent  (i).  »  «  Jamais, 
homme  n'avait  obtenu  un  pareil  succès  dans  une  ville  pleine  d'es- 


;n  Artaud.  Italie. 

il)  Arlaud,  ItaUc.  ' 

(3)  Masaniello  et  Rienzi  moururent  fous. 
(i)Zeller,  Italie  et  Renaissance. 


270  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

prits  fins  et  dédaigneux  (1).  »  Quelques  mois  après,  les  portes 
du  couvent  de  Saint-Marc  sont  enfoncées;  Savonarole,  insulté, 
mis  à  la  torture,  dépouillé  de  sa  robe  blanche,  retranché  de  l'É- 
glise (2),  est  brûlé  vif  sur  la  place  de  la  Seigneurie,  au  milieu  du 
peuple  en  délire. 

La  mobilité  d'esprit,  l'inconstance  ne  sont  donc  pas  un  privi- 
lège des  Napolitains,  ainsi  que  l'insinuent  les  autres  Italiens.  Ce 
n'est  pas  non  plus  le  seul  de  leurs  défauts. 

Le  jeu  est  une  véritable  maladie,  que  soigne  à  sa  manière  le 
gouvernement.  Il  cherche  moins  d'ailleurs  à  la  guérir  qu'à  en 
profiter  au  moyen  de  la  loterie.  La  moralité  de  cette  institution 
est  douteuse,  mais  elle  a  cet  avantage  de  rapporter  soixante-dix 
millions  à  l'État,  tous  fonctionnaires  et  tous  frais  payés.  Chaque 
semaine,  il  y  a  un  tirage  ;  les  numéros  sortis  sont  proclamés  solen- 
nellement, puis  affichés  à  la  porte  de  tous  les  offices  du  lotto,  et 
les  intéressés  se  pressent  autour  du  tableau  pour  constater  une 
fois  de  plus  que  le  sort  ne  leur  a  pas  été  favorable.  La  somme 
que  l'on  peut  gagner  est  considérable  et  l'on  ne  risque  que  quel- 
ques sous;  c'est  dire  que  généralement  on  perd;  autant  vaudrait 
jouer  au  jeu  des  trente-six  bêtes,  cher  aux  sujets  de  Norodom; 
mais,  si  peu  nombreuses  que  soient  les  chances  de  gain,  elles  suf- 
fisent pour  allécher  la  foule.  Les  superstitions  les  plus  bizarres 
président  au  choix  des  numéros;  s'est-on  réveillé  sur  telle  oreille, 
ou  sur  telle  autre,  a-t-on  rêvé  la  nuit  à  un  chien  ou  à  un  chat, 
rencontre-t-on  dans  la  rue  une  personne  louche,  vous  est-il  arrivé, 
enfin,  quelque  chose  d'extraordinaire  ou  d'insignifiant,  en  voilà 
assez  pour  influer  sur  la  question  de  savoir  si  vous  prendrez 
quatre  plutôt  que  cinq,  plutôt  que  dix.  Quelqu'un  me  racontait 
un  jour  que  la  Vierge  était  apparue  à  sa  mère  pendant  son 
sommeil,  et  lui  avait  indiqué  quels  nombres  il  fallait  prendre; 
au  réveil,  elle  se  conforma  à  des  conseils  provenant  d'une  source 
aussi  sûre  et  gagna.  Quoi  qu'il  en  soit  de  l'intérêt  que  la  Vierge 
puisse  porter  à  la  loterie,  le  gouvernement  encourage  cette 
institution  et  les  pauvres  diables  continuent  à  verser  leurs  sous. 

(1)  Guichardiii. 

(2)  «  De  la  militante,  s'écria-t-il,  oui;  mais  de  la  triompliante,  non!  » 


! 


I 


EN    ITALIE.  271 

Ne  quittons  point  Naplcs  sans  aller  à  l'église  de  Saint-Janvier. 
C'est  une  des  rares  églises  gothiques  d'Italie;  mais  les  précieuses 
reliques  qu'elle  renferme  font  sa  principale  célébrité.  San 
(iennaro  est  une  sorte  de  second  bon  Dieu  pour  les  Napolitains; 
il  n'est  pas  de  saint  qui  reçoive  d'eux  plus  d'honneurs.  Évêque 
de  Bénévent,  sous  Dioclétien,  il  fut  décapité  sur  la  plage  de 
Pouzzoles  après  avoir  été  inutilement  donné  en  pâture  aux  bêtes 
du  cirque.  Quelques  g'outtes  de  son  sang  furent  recueillies  dans 
une  ampoule  que  l'on  expose  à  la  vénération  des  fidèles,  le  10  sep- 
tembre, le  19  décembre  et  le  premier  samedi  de  mai.  Son  sanc- 
tuaire est  une  chapelle  ornée  de  peintures  du  Dominiquin  et  toute 
enrichie  de  pierres  précieuses,  de  marbres,  de  mosaïques,  de 
candélabres  et  de  statues  d'argent  :  c'est  là  que  la  foule  attend 
anxieuse  le  miracle  de  la  licjuéfaction  du  sang-  qui  s'opère  au 
milieu  des  prières  et  des  acclamations.  Mais  il  ne  faut  pas  que 
la  liquéfaction  tarde  trop,  car  c'est,  aux  yeux  de  la  foule,  mau- 
vais signe  et  le  présage  certain  de  quelque  calamité,  choléra, 
tremblement  de  terre,  éruption  volcanique  :  il  n'est  plus  ques- 
tion alors  de  prières  ni  de  cris  de  joie;  ce  sont  au  contraire  des 
murmures  contre  le  méchant  saint  à  qui  l'on  a  prodigué  tant 
d'encens  et  qui  ne  daigne  pas  protéger  ses  fidèles  Napolitains. 
Quelle  façon  étrange  les  Italiens  ont  de  pratiquer  la  rehgion 
catholique!  Ils  font  avec  Dieu  un  marché  :  Dieu  doit  leur  accorder 
ce  qu'ils  désirent  en  échange  de  leurs  oraisons;  ou,  autrement, 
à  quoi  bon  l'adorer,  s'il  ne  vous  eu  tient  pas  compte?  ce  n'est 
pas  d'après  sa  propre  sagesse  que  la  Providence  régira  désormais 
le  monde,  mais  d'après  la  fantaisie  des  Napolitains  (1).  Le  mobile 
de  leurs  actions  est  donc  moins  le  sentiment  du  devoir  que 
l'espoir  des  récompenses  et  la  peur  des  châtiments.  Est-il  théorie 
plus  contraire  au  vrai  christianisme,  dont  l'essence  est  la  rési- 
gnation à  la  volonté  du  Créateur  et  dont  la  règle  essentielle  se 

(1)  «  Savonarole  avait  vingt  fois  promis  le  retour  Je  Charles  VIII  en  Italie...  Mais,  en 
attendant,  Florence  était  obligée  de  lutter  de  sacrilices  avec  toute  une  ligue  pour  con- 
tinuer une  guerre  où  elle  n'était  pas  heureuse.  Tant  d'argent,  tant  de  jeûnes,  tant  de 
prières  perdues  commençaient  à  lasser  la  dévotion  nouvelle  de  Florence...  Mettant  à 
profit  les  embarras  du  gouvernement,  les  partisans  des  Medicis  demandaient  au\  fra- 
teschi  ce  que  leur  rapportai  leur  dévotion.  »  (Zeller,  op.  cit.) 


^li^-l  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

résume  en  cette  lorinvile  profane  :  «  Fais  ce  que  dois,  advienne 
que  pourra?  »  Combien  d'autres  traits  qu'il  serait  fastidieux  d'é- 
numérer  s'ajouteraient  aux  précédents! 

Relig'ion  matérialisée,  enthousiasme  déréglé,  mobilité  d'esprit, 
folle  gaieté,  insouciance  du  confortable,  horreur  de  la  propreté, 
amour  passionné  du  jeu,  imagination  exaltée,  inaptitude  à  la 
véritable  liberté,  tels  sont  donc  les  défauts  du  caractère  italien 
et  plus  particulièrement  du  caractère  napolitain.  Tous  se  tien- 
nent, s'expliquent  les  uns  par  les  autres,  et  résultent  de  la  ré- 
pulsion naturelle  que  les  Italiens  méridionaux  éprouvent  pour 
le  travail,  pour  tout  effort  matériel  ou  intellectuel.  Habitant  une 
contrée  où  les  fruits  des  arbres,  les  poissons  de  la  mer  sont  en 
quantité  telle  qu'ils  suffisent  à  leur  nourriture,  ils  n'ont  jamais 
pu  se  résoudre  à  travailler.  Trois  siècles  de  domination  normande 
n'ont  point  réussi  à  les  y  contraindre  :  ces  fils  de  pasteurs  ont 
conservé  précieusement  l'héritage  social  de  leurs  ancêtres. 
Animés  de  l'esprit  de  clan,  incapables  de  toute  initiative  indivi- 
duelle, désireux  de  se  maintenir  dans  l'indivision,  impuissants 
à  fonder  des  pouvoirs  publics,  toujours  conduits  et  gouvernés  par 
des  étrangers,  rêveurs,  musiciens,  bavards,  paresseux,  supersti- 
tieux, voilà  bien  qui  dénote  leur  origine,  et  qui  confirme  une 
fois  de  plus  les  découvertes  faites  par  la  Science  sociale. 

J'aurais,  dans  ces  courtes  observations,  donné  de  Naples  une 
idée  bien  imparfaite,  si  je  ne  disais  maintenant  quelques  mots 
de  ce  qui  constitue  son  principal  attrait  aux  yeux  des  touristes. 
Volcans  en  activité  ou  à  demi  éteints,  Époméo  et  Solfatare,  sources 
thermales  d'Ischia,  cratères  mal  fermés,  qni  tremblent  sous  les 
pas  du  voyageur,  grottes  d'où  s'échappent  des  vapeurs  de 
souffre  et  des  gaz  délétères,  eaux  bouillantes  qui  surgissent  des 
entrailles  du  sol  et  où  les  enfants  s'amusent  à  cuire  des  œufs, 
montagnes  sorties  tout  à  coup  de  terre  comme  le  Monte-Nuovo, 
étuves  naturelles,  transformées  en  hammams,  lacs  sombres  aux 
eaux  noires  chantés  par  Virgile,  végétation  luxuriante,  ruines 
antiques,  paysages  éblouissants  sous  le  soleil  du  Midi,  douceur  du 
climat,  phénomènes  merveilleux  de  toute  sorte,  sont  les  choses 
qu'exploitent  les  habitants;  ils  en  vivent  comme  autre  part  on  vit 


EN    ITAI.IK.  '>1'.\ 

du  blé  que  produisent  les  champs  :  un  tramway  unit  Naples  A 
Pouzzoles,  il  longe  la  mer,  gravit  la  colline  du  Pausilippe  parmi 
les  villas  et  les  palazzini  ;  il  dessert  les  hôtels,  les  maisons  meu- 
blées, les  établissements  balnéaires  qui  bordent  ces  rivages;  telles 
sont  les  usines  que  l'on  construit  ici.  Que  serait  la  rive  septen- 
trionale du  golfe,  si  un  chemin  de  fer  ne  reliait  Naples  aux  ruines 
de  Cumes  et  n'amenait  un  flot  de  visiteurs  toujours  nouveaux  à 
l'antre  de  la  Sybille,  au  temple  de  Sérapis,  aux  chambres  de  Né- 
ron, au  lac  Lucrin,  au  lac  Fusaro,  au  fameux  cap  Misène,  à  Baïa? 
Au  Sud  de  Naples,  mêmes  attractions,  mêmes  industries  : 
celles-ci  sont  plus  llorissantes  encore,  car- les  attractions  sont 
plus  célèbres;  voici  Herculanum  ensevelie  sous  la  moderne  Ré- 
sina; voici  le  Vésuve  que  le  funiculaire  Cook  (jamais  de  noms 
italiens  quand  il  s'agit  d'une  grande  entreprise!)  escalade  en 
quelques  minutes.  Ici  mûrissent  les  raisins  fameux  de  Falerne  et 
de  Lacryma-Christi;  là  s'étend  Pompéi  que  les  cendres  ont  cessé 
de  recouvrir  et  dont  les  peintures  et  les  sculptures  retrouvées 
après  deux  mille  ans  d'oubli  sont  la  principale  curiosité  du  Mu- 
sée National,  de  même  que  les  ustensiles  de  ménage,  les  papy- 
rus roussis,  les  pains  carbonisés  où  se  lit  encore  la  marque  de 
fabrique  du  boulanger  Cranius,  les  olives,  les  prunes,  les  figues, 
les  amandes,  les  fèves,  les  cordes,  les  bouts  d'étoffes,  et  tant 
d'autres  objets  antiques,  si  précieux  pour  la  science.  Après  Ré- 
sina, Portici,  Torre-del-Greco,  Torre-del-l'Annunziata ,  Castella- 
mare  étale  tout  autour  de  la  plage  ses  blanches  maisons;  c'est 
là  où  l'on  vient  respirer  l'été  la  brise  rafraîchissante  de  la  mer; 
puis  Sorrente,  enfouie  dans  des  bosquets  d'orangers,  et  Capri, 
trop  célèbre  par  les  excentricités  de  Tibère.  Une  colonie  de 
peintres  y  demeure  toute  l'année,  et,  comme  Capri  est  un  but 
de  promenade  aussi  bien  pour  les  Napolitains  que  pour  les  ex- 
cursionnistes de  toute  nation,  les  hôtels  y  sont  encore  plus  nom- 
breux que  partout  ailleurs.  Elle  n'est  peuplée  que  de  2.800 
habitants,  tous  aubergistes,  loueurs  de  barques,  loueurs  d'ânes, 
cochers,  guides,  interprètes,  fabricants  de  petits  ouvrages  de 
bois,  spécialité  que  Capri  partage  avec  Sorrente.  Ses  vins  blancs 
et  rouges  sont  renommés,  de  même  que  l'huile  d'Anacapri  :  la 


274  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

grotte  d'Azur,  enfin,  est  peut-être  la  meilleure  source  de  revenus 
de  lile.^ 

De  Sorrente,  une  nouvelle  route  g'ra\it  la  montagne  et  redes- 
cend de  l'autre  côté,  vers  le  golfe  de  Salerne.  On  rencontre  d'a- 
bord Positano.  puis  Praïano,  enfin  Amalfi.  Il  n'y  avait  jusqu'à  ce 
jour  entre  ces  petites  villes  d'autre  communication  que  quelques 
sentiers  abrupts  et  mal  entretenus  :  bientôt  le  chemin  sera  ter- 
miné et  la  corniche  de  Monte-Carlo  elle-même  n'offrira  pas  de 
sites  plus  pittoresques.  Le  chemin,  taillé  dans  le  roc,  suit  la  mer; 
ses  lacets  infinis  semblent  suspendus  au-dessus  des  flots  cjui  se 
brisent  en  bas  sur  les  rochers  :  les  barquettes  des  pêcheurs  sil- 
lonnent les  eaux  du  golfe  en  face  de  l'amphithéâtre  escarpé  d'A- 
malfi,  couronné  d'un  côté  par  les  arcades  de  son  Campo-Santo, 
de  l'autre  par  la  tonnelle  fleurie  des  Cappuccini.  Tout  le  long  du 
trajet,  ce  ne  sont  que  gais  villages  cachés  dans  le  feuillage  des 
myrtes,  des  caroubiers,  des  figuiers,  des  orangers  et  des  citron- 
niers. Je  ne  sais  s'il  existe  en  Italie  un  coin  mieux  cultivé , 
malgré  les  difficultés  que  la  nature  y  a  accumulées.  Des  étages 
de  terrasses  descendent  comme  des  escaliers  de  géants  jusqu'au 
bord  du  rivage.  Derrière  ces  murs  élevés  par  le  travail  de 
l'homme,  on  a  apporté  de  la  terre  arable  où  poussent  de  super- 
bes citronniers.  Le  citronnier  expulse  ici  peu  à  peu  tous  les  au- 
tres arbres  dont  le  nombre  diminue  vite.  Si  les  propriétaires 
redoublent  d'ardeur  à  bâtir  de  solides  contreforts,  à  défoncer  le 
sol,  à  le  fertiliser,  c'est  pour  planter  ensuite  des  citronniers.  Le 
fruit  de  cet  arbre  mûrit  sur  cette  côte  mieux  cju'en  Sicile,  où  le 
climat  est  trop  chaud,  où  la  récolte  est  trop  tôt  venue  :  ici,  au 
contraire,  on  cueille  plus  tard  les  citrons,  ils  se  vendent  par  suite 
plus  cher  aux  marchands  anglais  ou  américains.  Ceci  explique 
pourquoi  on  arrache  depuis  quelques  années  tout  ce  qui  n'est 
pas  citronnier. 

Tant  d'empressement  pour  cultiver  un  territoire  ingrat  est 
assez  peu  habituel  dans  la  Péninsule  pour  que  nous  le  signalions. 
Mais  qui  ne  s'est  déjà  aperçu  que  cette  culture  est  de  la  culture 
arborescente,  c'est-à-dire  la  moins  pénible  de  toutes,  puisqu'une 
fois  la  plantation  créée,  il  ne  reste  plus  guère  qu'à  cueillir  les 


EN    ITALIE.  273 

fruits  chaque  printemps?  Cueillir  des  citrons,  des  oranges,  voilà 
une  occupation  qui  n'endurcit  pas  les  doigts,  et  qui  leur  laisse 
assez  d'agilité  pour  continuer  à  jouer,  le  soir,  de  la  mandoline 
sous  le  balcon  de  la  bien-aiméc.  Courbés  sur  leurs  charrues,  nos 
paysans  du  Nord  ont  autrement  de  mal. 

Une  bonne  voie  carrossable  conduit  d'Âmalfi  à  Salerne.  Sa- 
lerne  ressemble  de  tous  points  à  Xaples  :  mêmes  rues  étroites, 
même  population  déguenillée;  la  ville  est  seulement  plus  petite 
et  moins  fréquentée  des  étrangers.  Les  loques  pendent  toujours 
aux  fenêtres;  c'est,  du  reste,  un  usage  général  dans  toute  l'Italie  : 
le  gouvernement  a  interdit  ce  mode  de  séchage  dans  les  grandes 
villes  ;  mais  ses  ordres  ne  sont  exécutés  qu'avec  une  certaine  ré- 
serve dans  les  quartiers  neufs  de  Rome,  de  Gênes,  de  Milan  : 
partout  ailleurs  on  lave  toujours  son  linge  sale  en  famille  et  on 
le  sèche  en  public.  En  Italie,  le  temps  n'est  point  précieux  et  on 
occupe  ses  loisirs  en  faisant  sa  lessive  dans  sa  cuisine  :  aussi  la 
mesure  gouvernementale  me  parait-elle  assez  fâcheuse  ;  les  mal- 
heureux qui  ont  de  la  peine  à  ramasser  quelques  sous  chaque 
jour  n'ont  pas  le  moyen  de  payer  la  blanchisseuse  :  ils  n'auront 
d'autre  ressource  que  de  changer  de  chemises  moins  souvent; 
ils  n'y  gagneront  pas  en  propreté;  mais  du  moins  Naples,  Milan, 
Rome,  ressembleront  tout  à  fait  aux  capitales  des  «  grandes  puis- 
sances ».  Ce  ne  sera,  il  est  vrai,  qu'une  apparence;  mais  nous 
avons  déjà  noté  qu'en  Italie  c'était  la  chose  importante. 

J'aurais  désiré  aller  à  Pœstum  où  sont  encore  debout  les  co- 
lonnes des  temples  de  Cérès  et  de  Poséidon.  La  ville  des  roses, 
chantée  par  Horace,  Virgile,  Ovide,  Martial,  a  complètement 
disparu  ;  seuls  les  temples  bâtis  à  l'époque  de  Pisistrate ,  il 
y  a  deux  mille  cinq  cents  ans,  ont  survécu  aux  guerres,  aux 
dévastations  et  au  temps.  Les  communications  pour  se  rendre 
à  ces  monuments  de  l'art  grec  sont  si  peu  faciles  et  si  rares 
que  je  préférai  retourner  à  Naples.  Tandis  qu'eu  Suisse,  chaque 
année,  de  nouveaux  funiculaires  gravissent  les  montagnes,  que 
de  nouveaux  chemins  de  fer  traversent  des  cols .  que  de 
nouveaux  tunnels  unissent  les  vallées,  dans  l'Italie,  plus  visitée 
encore  des  étrangers,  aucun  effort  ne  se  fait  pour  tirer  parti  des 


270  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

merveilles  qui  constituent  le  plus  clair  de  ses  ressources.  Les 
hôtels  confortables,  les  tramways,  les  voies  ferrées,  les  agences 
de  renseignements  sont  en  quelque  sorte  monopolisés  par  les 
Allemands,  les  Suisses,  les  Anglais;  ceux-ci  sont  venus  profiter 
d'une  situation  dont  les  autochtones  ne  savaient  pas  faire  fruc- 
titier  les  avantages.  Pendant  que  ces  gens  du  dehors  devenaient 
maîtres  peu  à  peu  des  meilleures  positions,  les  Italiens  chantaient 
sur  la  guitare  :  «  0  doUe  Napoli,  0  suol  beato!  0  douce  Naples, 
0  sol  heureux!  »  Aujourd'hui  ils  crient  famine,  «t  cherchent 
s'il  n'est  point  quelque  part  une  fourmi  qui  soit  prêteuse.  En 
attendant,  ils  se  nourrissent  d'eau  pure  et  de  macaroni,  ce  qui 
est  cause  cju'on  s'accorde  généralement  pour  vanter  leur  so- 
briété. Il  est  du  moins  permis  de  penser  cjue  leur  vie  qua- 
dragésimale  est  moins  le  résultat  de  la  vertu  c[ue  de  la  néces- 
sité. Je  demandais  un  jour  à  B...  pourquoi,  lui,  un  libéral,  ne 
mettait  pas  de  drapeaux  et  de  lampions  à  ses  fenêtres  un  soir 
de  fête  nationale,  et  pourcjuoi  il  n'y  avait  guère  d'autres  édifices 
décorés  que  les  édifices  publics  :  et  j'ajoutais  qu'en  France  il 
n'en  était  pas  ainsi.  Il  me  répondit  que  c'était  par  économie. 
Vous  autres,  Français,  vous  ne  regardez  pas  à  quelques  sous 
pour  acheter  des  bougies;  mais  ici,  avec  cette  dépense,  modique 
pour  vous,  un  homme  du  peuple  vivra  une  semaine.  Ce  raison- 
nement était  très  juste;  on  ne  saurait  exphquer  autrement  qu'une 
population  si  amoureuse  des  démonstrations  extérieures  se  con- 
tente, en  signe  de  réjouissance,  de  pousser  des  vivats.  Économie 
aussi  bien  que  sobriété  sont  des  qualités  dont  il  ne  faudrait  pas 
trop  louer  les  Italiens,  jusqu'à  ce  qu'ils  aient  été  mis  à  même 
de  succomber  à  la  tentation.  La  vérité  est  qu'ils  aiment  mieux, 
se  serrer  le  ventre  que  de  travailler  ;  la  majorité  vit  ici  d'écono- 
mie et  non  de  travail  ;  et  ce  genre  d'économie  ne  résulte  pas  d'un 
noble  sentiment  de  prévoyance ,  mais  du  désir  de  dépenser  le 
moins  possible  pour  se  reposer  le  plus  possible. 

[A  suivre.)  Georges  Laine. 

Le  Directew^-Gérant  :  Edmond  Demolins. 


TYPOGRAPHIE   FIlOIIX-DIDOr    Eï    C''".    —  MESNIL   (EURE). 


LE  MOUVEMENT  SOCIAL 


L'ACTION  SOCIALE. 
Série  de    Conférences. 

Notre  action  ne  doit  pas  s'exercer 
seulement  par  la  lievue  et  par  la  Biblio- 
thèque sociale,  mais  encore  par  la  pa- 
ole  publique.  Il  est  intéressant  de  si- 
;naler,  à  ce  point  de  vue,  toute  une  série 
le  conférences  que  Ton  vient  de  deman- 
ler,  dans  diverses  régions,  à  des  colla- 
lorateurs  de  la  Science  sociale. 

1"  Le  13  février.  —  Conférence  de 
il.  Pu.  GiiAMi'AULT,  au  «  Cercle  d'études 
sociales  »,  à  Orléans  :  La  Méthode  et  les 
Xésultats  de  la  Science  sociale. 

2"  Le  19  février.  —  Conférence  de 
M.  Paul  Bureau,  «  au  Cercle  du  Luxem- 
bourg »,  à  Paris  :  La  Vie  à  Chicago  ;  Sou- 
')enirs  d'un  récent  voyage. 

3'  Le  8  mars,  —  Conférence  de 
tf.  Lkox  Polnsard,  à  Berne  :  La  Géogra- 
)hie  et  la  Science  sociale. 

¥  Le  9  mars.  —  Conférence  de  M.  Cii. 
•E  Calan,  au  «  Cercle  du  Luxembourg  », 

Paris  :  La  Question  irlandaise. 

W  Le  10  mars.  —  Conférence  de 
I.  Paul  de  Bousiers,  à  Angoulême  : 
.es  Institutions  de  bien  public  aux  Ëtats- 
•nis. 

6"  Le  16    mars.  —   Conférence   pu- 

lique  de  M.  Edmond  Demoltns,  à  Ge- 

ève  :  L'Évolution  sociale  actuelle  et  la 

kessité  de  s'y  adapte?'. 

1°  Le    17    mars.   —  Conférence    de 

.  Edmond  Demolins,  à  Genève  :  L'État 

luel  de  la  Science  sociale. 

8"   Le    26   mars.    —  Conférence   de 

.  Paul  de  Bousiers,  à  Confolens  :  La 


Vie  et  l'administration  d'une  petite  ville 
dans  l'Ouest  Américain. 

9"  Le  2  avril.  —  Conférence  de 
M.  liouERT  Pinot,  au  «  Cercle  d'études 
sociales  » ,  à  Orléans  :  Ix  rôle  social  de 
la  Religion. 

10"  Le  i  avril.  —  Conférence  de 
M.  Edmond  Demolins,  au  «  Séminaire 
Saint-Sulpice  »,  à  Paris  :  Quel  est,  pour  le 
clergé,  le  devoir  présent? 

Enfin,  nous  pouvons  annoncer  que 
M.  Edmond  Demolins  vient  d'accepter 
d'aller  faire,  au  Summer  Meeting  d'E- 
dimbourg, une  nouvelle  série  de  dix 
conférences,  du  20  au  31  août. 

Il  est  intéressant  de  constater  que  ces 
diverses  conférences  sont  absolument 
spontanées  :  elles  n'ont  été  organisées, 
ni  par  la  Bévue ,  ni  par  un  comité. 
On  a  fait  directement  et  librement  appel, 
de  différents  cùtés  ,  aux  collaborateurs 
de  la  Science  sociale,  parce  qu'ils  sont 
connus  comme  les  représentants  d'une 
science  dont  tout  le  monde  sentie  besoin  ; 
et  il  sont  personnellement  répondu  à  cet 
appel,  parce  qu'ils  ont  conscience  d'a- 
voir àdirequelque  chose  qui  doitêtredit. 

Il  est  ainsi  manifeste  que  ce  n'est  pas 
nous  qui  portons  la  science,  mais  que 
c  est  la  science  qui  nous  porte,  par  la 
force  irrésistible,  et  aujourd'hui  recon- 
nue, qui  est  en  elle. 

La  Bédagtion. 


Par  suite  de  l'abondance  des  matières, 
nous  devons  renvoyer  à  la  prochaine 
livraison  la  suite  de  notre  Enquête  sociale 
et  plusieurs  aulres  articles. 

5 


50 


LE    MOUVEMENT    SOCIAL. 


LA  LIBERTÉ  HUMAINE  ET  LA  SCIENCE 
SOCIALE. 

Les  conclusions  de  la  Science  sociale 
ne  conlredisent-elles  pas,  dans  une  cer- 
taine mesure,  la  doctrine  de  la  liberté 
humaine? 

Pour  répondre  à  cette  question  qui 
nous  est  fréquemment  posée,  il  y  a  lieu  de 
distinguer  tout  d'abord  deux  sortes  de 
liberté  :  la  liberté  morale,  et  ce  que  j'ap- 
pellerai la  liberté  sociale. 


I. 


La  première  est  celle  qui,  «  mettant 
l'homme,  comme  dit  l'Ecriture,  dans  la 
main  de  son  conseil,  »  le  rend  capable 
de  choisir  entre  le  bien  et  le  mal  moral, 
et  lui  laisse  la  possibilité  du  mérite  et 
du  démérite. 

Rappelons  d'abord  que,  si  tous  les 
hommes  naissent  libres  au  point  vue 
moral,  leur  liberté  est  cependant  in- 
fluencée, et  à  des  degrés  très  divers, 
par  des  prédispositions  natives.  On  dit 
à  chaque  instant  que  tel  homme  est  na- 
turellement bon,  que  tel  autre  est  venu 
au  monde  avec  de  mauvais  instincts.  Le 
second  aura,  de  ce  chef,  des  luttes  hé- 
roïques à  soutenir  pour  pratiquer  cer- 
taines vertus  qui  coûtent  fort  peu  au 
premier.  Parfois  même,  dans  certains 
cas  morbides  ou  héréditaires,  la  respon- 
sabilité sera  notablement  atténuée  ou 
complètement  supprimée. 

Cette  inégalité  des  passions  originelles 
affecte  l'homme  en  dehors  de  tout  con- 
tact avec  ses  semblables;  elle  relève 
donc  de  la  morale  individuelle  ;  si  nous 
en  avons  dit  un  mot,  c'est  qu'elle  pré- 
sente avec  certains  côtés  de  la  mf»rale 
sociale  des  analogies  étroites,  et  qu'elle 
nous  prépare  à  aborder  notre  sujet. 

Comme  les  prédisposition  individuel- 
les, en  effet,  certains  milieux,  certains 


états  de  civilisation  sont  favorables  à 
l'éclosion  d'une  vertu  ou  d'un  vice,  ou 
s'opposent  au  contraire  à  cette  éclosion. 
Maté  par  un  dur  labeur,  l'ouvrier  agri- 
cole est  plutôt  porté  à  la  continence  ;  le 
milieu  des  grandes  villes  favorise  au 
contraire  l'immoralité.  La  pratique  de 
l'art  pastoral  incline  l'homme  à  l'honnê- 
teté; celle  du  commerce,  à  l'habileté  et 
à  la  ruse.  Dans  telle  société,  on  est  en- 
clin à  désirer  le  petit  nombre  des  enfants; 
dans  telle  autre,  on  est  heureux  d'en 
avoir  beaucoup.  —  Certains  milieux, 
certaines  races,  constituent  donc  un  ex- 
cellent terrain  de  culture  pour  telle 
vertu  ou  pour  tel  vice;  la  chose  est  trop 
connue  pour  qu'il  soit  besoin  d'y  in- 
sister. 

Et  cependant  l'humanité  a  admis  de 
tout  temps  que  ces  incitations  bonnes  ou 
mauvaises  du  milieu  laissent,  comme  les 
passions  originelles,  subsister  le  libre 
arbitre  ;     et    c'est    précisément    parce 
qu'elle  croit  à  la  victoire  violente  de  la 
volonté  sur  ces  influences  néfastes   ei 
tyrannisantes,  qu'elle  admire  la  chastet( 
dans  la  petite  ouvrière  des  faubourgs 
et  l'héroïsme  du  soldat  tenant  bon  sou 
la  mitraille,  quand  tout  a  fui  autour  d' 
lui. 

Quelle  est  l'attitude  de  la  Science  so 
ciale  en  face  du  libre  arbitre?  Prétend 
elle  modiiier,  sur  ce  point,  la  croyance  d 
tous  les  temps  et  de  tous  les  peuples  ?  Ë 
aucune  façon!  Elle  vient  simplemer 
l'éclairer,  en  montrant  d'une  façon  pli 
précise  quelles  sont,  dans  leur  nature» 
dans  leurs  causes,  les  propensions  a 
bien  ou  au  mal,  particulières  à  chaqi; 
société. 

Jusquici  l'on  n'a  pas  su,  ou  l'on  a  tj 
confusément,  comment  les   qualités 
les  défauts  propres  à  un  peuple  ou 
une  région,  y  naissent  et  s'y  dévelcj] 
peut.  La  Science  sociale  étudie  ces  pr< 
duits  spontanés  des   milieux   sociau:! 
elle  en  trouve  la  cause,  elle  en  mont 


LK    MOUVEMENT    SOCIAL. 


31 


les  conséquences,  elle  dégage  les  lois  de 
leur  évolution. 

Mais,  ni  de  près  ni  de  loin,  elle  ne 
"crée  ces  lois.  Ici  comme  ailleurs,  elle 
enregistre,  elle  constate,  clic  n'invente 
pas.  Ici  comme  ailleurs,  remplarant  des 
observations  instinctives  et  des  remar- 
(jues  sans  précision  par  l'analyse  métho- 
dique et  raisonnée,  elle  met  la  science 
où  il  n'y  avait  que  des  connaissances  ; 
c'est  beaucoup  assurément,  mais  c'est 
tout. 

Seulement,  en   étudiant  les  faits  de 
plus  près,  elle  arrive,  comme   on  pou- 
vait s'y  attendre,   à  leur  trouver  une 
physionomie  non  seulement  plus  nette, 
mais  encore  un  peu   différente.   D'une 
façon  générale,  elle  découvre  que  l'évo- 
lution morale  des  peuples  est  plus  inti- 
mement liée  à  leur  évolution  matérielle 
qu'on  ne  le  croit  communément.  Elle 
constate  en  particulier  que  ce  sont,  assez 
souvent,  des  causes  tirées  du  lieu  ou  du 
travail  qui  inclinent  une  race  entière  à 
violer  tel  ou  tel  point  de  la  loi  naturelle. 
Le  moraliste  ne  savait  trop  jusqu'ici 
î  quoi  rattacher  les  penchants  au  bien 
iu  au  mal  de  telle  ou  telle  race  humaine  : 
a  conception  exacte  à  laquelle  nous  le 
conduisons    change    ses   habitudes   de 
âtonnements  et  d'explications  indécises; 
l  s'en  effraie,  et  nous  accuse  de  dimi- 
luer,  plus  que  de  raison,  la  liberté  hu- 
aaine. 
Mais,  lui   répondrons-nous,  veuillez 
3ut  d'abord  vous  souvenir  que  nous  ne 
Dmmes  pas  les  premiers  à  saisir  des  re- 
liions étroites,  par  exemple,  entre  la 
écessité  de  manger  tous  les  jours,  et  la 
dation  de  la  loi  morale.  De  longs  siè- 
es  avant  Musset  (i),  on  savait  que  la 
luvreté  est  une  des  grandes  causes  de 
prostitution.  Et  la  «  sagesse  des  na- 
)ns  »  a,  de  tout  temps,  accusé  la  faim 

l)Oans  Rolla  .-  «  Pauvreté!  pauvreté!  c'est  toi  la 
ilii«irtisane!  •  et  la  suite. 


défaire  sortoir  du  bois  les  loups  à  deux 
pieds! 

Et  puis,  si  notre  photographie  des 
sociétés  vous  déplaît,  n'en  accusez  ni 
nos  plaques  sensibles,  ni  nos  objectifs; 
les  uns  et  les  autres  sont,  croyez-le  bien, 
d'une  véracité  scrupuleuse.  N'en  accu- 
sez que  votre  liabitude  d'étudier  la  na- 
ture sur  des  dessins  crayonnés  de  chic. 

L'analyse  chimique  rend  exactement 
tout  ce  qu'on  lui  a  confié,  sans  en  re- 
trancher, sans  y  ajouter  un  atome;  de 
même,  l'analyse  sociale.  Comme  la  chi- 
mie, nous  ne  créons  rien  ;  comme  elle, 
nous  éclairons  tout.  Ne  venez  donc  pas 
nous  demander  ce  que  nous  faisons  de 
la  loi  morale;  nous  n'en  faisons  rien  : 
nous  constatons  uniquement  ce  que  Vhu- 
manité  en  fait;  la  différence  est  grande, 
et  vaut  qu'on  s'y  arrête. 

Si  donc  la  science  vous  montre  que, 
dans  certains  cas,  la  montagne  et  le  dé- 
sert forment,  par  une  pression  formi- 
dable, les  gens  au  pillage,  n'accusez  pas 
la  science,  accusez  la  montagne  et  le 
désert;  ou,  plutôt,  la  déchéance  origi- 
nelle qui  a  pesé  si  lourdement  sur  l'hu- 
manité en  l'asservissant  aux  nécessités 
matérielles  (1)! 

A  côté  des  vertus  morales  proprement 
dites,  se  placent,  pour  la  société  comme 
pour  les  individus,  certaines  quahtés 
tenant  de  moins  près  à  l'idée  du  bien 
ou  du  mal,  ou  relevant  uniquement  de 
l'ordre  intellectuel.  On  dit,  par  exemple, 
que  tel  peuple  est  pacifique,  que  tel 
autre  est  guerrier  et  batailleur.  Le 
père  Hue  a  montré  le  caractère  droit 
mais  indolent  du  Mongol;  M.  de  Bou- 
siers a  mis  en  pleine  lumière  le  besoin 
d'activité  et  l'esprit  d'initiative  qui  dis- 
tinguent le  Yankee.  Dès  l'antiquité  ,  l'A- 


li) Cet  asservissement  n'est-il  pas  d'ailleurs  net- 
tement formulé,  dans  les  premières  pages  de  la 
Bible?  La  coudamnalion  divine  ne  dit-elle  pas,  en 
])ropres  termes  ;  «  fu  mangeras  ton  pain  à  la  sueur 
de  ton  front  •? 


52 


LE    MOUVEMENT   SOCIAL. 


thénien  passait  pour  intelligent  et  affiné, 
le  Béotien  pour  obtus  et  lourd.  Ici, 
comme  tout  à  l'heure,  la  Science  sociale 
analyse,  coordonne  et  explique,  mais 
n'invente  pas. 

Ne  l'oublions  pas  d'ailleurs,  après 
comme  avant  les  constatations  de  la 
science,  un  cultivateur  appartenant  à 
un  milieu  paisible  peut  être,  pris  en 
particulier,  un  véritable  héros;  tel  Yan- 
kee peut  manquer  d'initiative  ;  tel  Béo- 
tien peut  être  un  esprit  ouvert ,  cultivé 
et  brillant.  A  côté  des  lois  sociales,  l'ob- 
servation bien  conduite  ne  manque  pas 
de  faire  la  part,  de  reconnaître  le  véri- 
table rôle  des  qualités  natives  ou  indi- 
viduelles. 

l^Ue  nous  conduit  en  même  temps  à 
bien  voir  ce  qu'il  y  a  de  surnaturel  dans 
les  vertus  chrétiennes.  La  connaissance 
scientifique  du  milieu  naturel  met  ces 
vertus  en  relief  :  par  des  comparaisons 
bien  instituées,  elle  nous  fait  apprécier 
combien  elles  tranchent  sur  ce  milieu  ; 
elle  en  dégage  la  véritable  portée,  elle  en 
donne,  pourainsi  dire,  la  mesure  exacte. 


II. 


A  côté  de  la  liberté  morale,  il  y  a 
lieu  d'étudier,  avons-nous  dit,  ce  que  l'on 
peut  appeler  la  liberté  sociale.  Nous  en- 
tendons parla  celle  qui  rendrait  lesgrou- 
pements  humains  maîtres  de  leur  évo- 
lution et  de  leurs  destinées. 

Nous  nous  poserons  ici  deux  ques- 
tions : 

Les  différents  organismes  sociaux  peu- 
vent-ils ,  au  gré  de  leur  caprice,  déter- 
miner dans  leur  sein  tel  ou  tel  phéno- 
mène social? 

Une  fois  ce  phénomène  produit,  les 
organismes  sociaux  ont-ils  la  faculté 
d'échapper  à  ses  conséquences? 

Nous  demandons  au  lecteur  la  per- 


mission de  répondre  d'abord  à  la  se- 
conde de  ces  questions. 

Nous  déclarons  sans  hésiter  que  les 
groupements  humains  ne  peuvent  pas 
échapper  aux  conséquences  des  phéno- 
mènes sociaux  posés  dans  leur  sein. 
L'ordre  et  la  règle  suivant  lesquels  se 
développent  les  conséquences  de  ces 
phénomènes  sont  invariables;  en  d'au- 
tres termes,  les  sociétés  n'échappent 
pas  plus  que  les  individus  à  la  respon- 
sabilité et  aux  suites  de  leurs  actes. 

La  vie  «  de  nopces  et  festins  »  fatigue 
la  santé  et  appauvrit  la  bourse  ;  pas  de 
joyeux  viveur  qui  puisse  échappera  cette 
constatation  navrante  du  lendemain  : 
qu'il  le  veuille  ou  non  ,  il  est  soumis  là 
à  une  conséquence  nécessaire,  à  une 
loi  de  la  morale  individuelle.  De  même, 
si,  dans  un  milieu  aisé  et  oîi  les  moyens 
de  richesse  sont  limités,  le  partage 
égal  des  patrimoines  s'introduit,,  il 
faudra,  bon  gré,  mal  gré,  que  l'esprit 
d'épargne  se  développe  et  que  le  nom- 
bre des  enfants  se  restreigne.  Si  vous 
centralisez  à  outrance  une  administra- 
tion, vous  détruirez  fatalement  l'esprit 
d'initiative  dans  l'ensemble  de  son  per- 
sonnel inférieur.  Si  une  race  tout  en- 
tière s'engage  dans  le  Sahara,  ce  ne  sera 
pas  par  fantaisie,  mais  ce  sera  par  une 
conséquence  obligée  du  régime  de  tra- 
vail qu'elle  s'organisera  en  famille  ma- 
triarcale. Amenez  enfin,  au  dix-septième 
siècle,  l'émigration  anglo-saxonne  sur 
les  rivages  occidentaux  de  l'Atlantique, 
et  ce  sera  le  plus  naturellement  da 
monde  qu'elle  vous  donnera,  au  dix-> 
neuvième  la  civilisation  yankee. 

M.  Henri  de  Tourville  a  parfaitement 
montré  tout  cela  dans  une  page  magis- 
trale, et  nous  n'avons  pas  la  préten- 
tion de  refaire  sa  démonstration.  Nousi 
la  confirmerons  cependant  par  une  re- 
marque importante. 

Depuis  l'époque    où   écrivait     noire  | 


LK    MOUVEMENT    SOCIAL. 


o3 


1 


éminent  maître  (janvier  1880),  la  Science 
a  fait  (les  progrès  considérables;  chaque 
année  est  venue  montrer  la  valeur  de  son 
point  de  départ  et  la  solidité  de  ses  prin- 
cipes fondamentaux.  Or,  c^est  précisé- 
ment sur  la  constance  des  lois  sociales  que 
tout  l'édifice  de   la  Science  repose. 

«  Soit,  me  direz-vous;  les  sociétés 
ne  sont  pas  libres  d'échapper  aux  con- 
séquences de  leurs  actes.  Mciis  il  faut 
admettre  tout  au  moins  qu'elles  sont 
libres  de  ne  pas  poser  tel  ou  tel  acte, 
et  qu'à  ce  point  de  vue  au  moins,  elles 
sont  maîtresses  de  leur  évolution.  La 
France  aurait  pu  ne  pas  en  arriver  au 
partage  égal ,  et  l'émigration  anglo- 
saxonne  pouvait  aborder  partout  ail- 
leurs que  dans  l'Amérique  du  Nord!  » 

Que  cette  liberté  des  groupements  et 
des  sociétés  à  laquelle  vous  croyez, 
existe  théoriquement  et  en  puissance,  je 
vous  l'accorde,  mon  cher  lecteur;  mais 
(\Vie ,  étant  donné  l' état  actuel  des  connais- 
sances humaines,  elle  existe  pleinement 
dans  le  domaine  des  faits,  je  le  nie  ;  tout 
au  plus  vous  accorderai-je  qu'on  l'y 
trouve  en  germe  et  dans  un  état  rudi- 
mentaire. 

C'est  qu'en  réalité  chaque  société  est 
amenée  à  l'évolution  d'aujourd'hui  par 
l'évolution  d'hier;  ses  grands  hommes 
eux-mêmes  obéissent  inconsciemment  à 
leur  milieu  :  au  point  de  vue  adminis- 
tratif, par  exemple,  Napoléon  n'a  fait 
que  marquer  une  étape  en  avant  dans 
un  mouvement  centralisateur  commencé 
depuis  des  siècles,  et  déjà  marqué  dans 
l'histoire  par  les  noms  de  Philippe  le 
Bel,  de  Louis  XI,  de  François  I",  de  Ri- 
chelieu et  de  Louis  XIV. 

Pour  qu'un  cavalier  choisisse  libre- 
ment sa  route  à  un  moment  donné,  il 
ne  suffit  pas  qu'il  arrive  à  un  carrefour, 
il  faut  encore  qu'il  se  rende  compte  de 
l'existence  de  ce  carrefour.  S'il  chemine 
la  nuit  par  des  ténèbres  épaisses,  il  ira 


droit  devant  lui,  sous  l'impulsion  de  son 
cheval,  et  sans  même  soupçonner  qu'il 
aurait  pu  bifurquer  à  droite  ou  à  gau- 
che. De  môme,  les  sociétés  n'ont  jamais 
véritablement  choisi  leur  voie,  parce 
f|u'elles  n'ont  jamais  véritablement  su 
qu'elles  pouvaient  la  choisir. 

Objecterez-vous  que  dans  le  cas  de 
l'émigration  anglo-saxonne,  par  exem- 
ple, chaque  famille  prise  en  particulier 
était  libre  de  ne  pas  émigrer  ou  d'émi- 
grer  partout  ailleurs  qu'aux  Etats-Unis? 
Je  l'admets  sans  peine;  mais  cette  liberté 
qui  existait  pour  tel  ou  tel  élément  isolé 
de  la  race  prise  dans  son  ensemble; 
arrivée  à  un  certain  degré  de  son  évo- 
lution, la  race  ne  pouvait  pas  ne  pas 
essaimer  et  ne  pas  diriger  ses  essaims 
vers  les  lieux  les  mieux  appropriés  à 
leurs  besoins. 

Avant  la  découverte  de  la  physique 
et  de  la  mécanique,  l'homme  était  dans 
une  large  mesure  l'esclave  des  forces 
naturelles;  maintenant  il  en  est  le  roi. 
Nous  pouvons  dire,  avec  non  moins  de 
vérité ,  que  les  sociétés  humaines  ont 
été  le  jouet  des  forces  sociales,  aussi 
longtemps  qu'elles  ont  ignoré  les  lois 
sociales.  Maintenant  elles  domineront, 
si  elles  le  veulent,  ce  qui  les  a  dominées 
depuis  le  commencement  du  monde; 
maintenant  elles  vont,  dans  une  large 
mesure,  être  maîtresses  de  leurs  desti- 
nées! 

Nous  avons  montré,  dans  notre  pre- 
mière partie,  que  la  Science  ne  restreint 
pas  la  liberté  morale,  et  que  son  rôle  se 
borne  à  éclairer  le  moraliste;  nous  in- 
diquons ici  comment  elle  apporte  au 
monde  la  liberté  sociale,  comment  elle 
réalise  une  fois  de  plus  limmortelle 
parole  du  Christ  :  «  Toute  vérité  connue 
est  un  affranchissement  :  Veritas  libe- 
rabit  vos  !  » 

Ph.  CUAMI'AULT. 


LE    MOUVEMENT    SOCIAL. 


LA  PRESSE  CONTEMPORAINE. 


A  l'occasion  du  discours  de  réception 
de  M.  Ferdinand  Brunetière. 


Toute  la  presse  quotidienne  a  déjà 
commenté,  et  généralement  sur  un  ton 
aigre-doux,  le  discours  de  réception  de 
M.  Brunetière  à  l'Académie  française. 

M.  Brunetière  est  un  critique,  un  litté- 
rateur. C'est  d'ailleurs  un  critique  et  un 
littérateur  émérite,  un self-made  mandes 
cultures  intellectuelles.  Il  a  su  appliquer, 
mieux  que  beaucoup  d'autres,  le  strug- 
(jle  for  life  aux  choses  de  l'esprit,  et  la 
réussite  finale  a  couronné  ses  efforts. 
Battu  à  l'École  normale,  il  s'est  dit  bra- 
vement :  «  Puisqu'on  ne  veut  pas  de  moi 
comme  élève,  j'y  rentrerai  comme  pro- 
fesseur »,  et  il  a  fait  comme  il  a  dit.  En- 
fin, luttant  et  bataillant  de  droite  et  de 
gauche,  critiquant  vertement,  frappant 
comme  un  sourd,  il  a  eu  le  talent  de  ne 
pas  succomber  sous  les  rancunes  de  ses 
victimes  et  de  se  hisser  successivement 
à  la  Sorbonne,  à  la  Revue  des  Deux- 
Mondes,  à  l'Académie.  Une  telle  carrière 
réclamait  de  la  poigne,  de  l'entrain,  de 
la  verve,  de  l'aplomb.  M.  Brunetière  a 
eu  tout  cela.  Fils  du  Midi,  comme  Thiers, 
comme  Guizot,  comme  Daudet  et  tant 
d'autres,  il  est  un  des  nombreux  Romains 
qui,  suivant  l'expression  du  dernier,  ont 
reconquis  la  Gaule. 

Critique  avant  tout,  le  récipiendaire, 
(jui  avait  à  faire  l'éloge  d'un  journaliste, 
M.John  Lemoinne,en  a  profité  pour  tra- 
duire la  presse  devant  le  tribunal  de  la 
littérature  et  lui  demander  compte  de 
ses  écarts. 

C'est  que  la  décadence  est  grande  de- 
puis les  beaux  jours  de  la  Restauration 
et  de  1830.  Le  temps  n'est  plus  où  les 
Chateaubriand  donnaient  le  ton;  où  de 
Bonald  et  de  Maistre  écrivaient  dans  le 
Comervateur,  où  les  Débats,  le  Globe,  le 


National  servaient  à  des  lecteurs  choisis 
desétudessubstantielles  outoutau  moins 
bien  travaillées.  Alors  on  étudiait  les 
questions  avant  d'en  parler.  L'article 
paraissait  plus  tard;  il  était  plus  long,  et 
on  le  lisait  quand  même.  Le  journaliste 
était  un  être  plus  noble,  quasi  sacerdotal. 
Chaque  journal  était  un  drapeau,  ou  plus 
exactement  une  citadelle,  où  chaque 
parti,  retranché  derriéred'inexpugnables 
principes  philosophiques  ,  défendait 
brillamment  sa  conception  de  la  liberté, 
de  l'égalité,  de  la  royauté,  de  la  légiti- 
mité. Le  roman-feuilleton,  avec  ses  ali- 
néas menus  et  essoufflés,  ne  déshonorait 
pas  un  «  rez-de-chaussée  »  où  des  criti- 
ques tantôt  spirituels,  tantôt  profonds, 
régnaient  en  absolus  locataires.  Aujour- 
d'hui, tout  cela  est  changé.  Quelques 
feuilles  surnagent,  —  adorateurs  zélés, 
mais  en  petit  nombre,  comme  le  dit 
M.  Brunetière,  —  qui  essayent  de  con- 
server malgré  tout  ces  qualités  solide- 
ment littéraires  du  bon  vieux  temps; 
mais  aussi  les  acheteurs  s'empressent  de 
les  fuir.  L'article  court,  alerte,  criblé  de 
néologismes,  de  métaphores  incohé- 
rentes, souvent  de  gros  mots,  roulant 
invariablement  sur  le  fait  du  jour,  les 
cancans,  les  potins,  les  interviews  vrais 
ou  faux,  et  surtout  les  nouvelles,  données 
sans  appréciation  et  dans  un  style 
quelconque  :  voilà  ce  qui  plaît  au  public. 

Regrettable  ou  non,  le  fait  existe.  La 
presse  a  évolué,  et  M.  Brunetière  lui- 
même,  malgré  ses  reproches  et  son 
exemple,  ne  saurait  nous  ramener  à  cet 
ancien  régime  qui  lui  est  si  cher.  Quant 
à  la  Science  sociale,  son  rôle,  là  comme 
en  tout,  est  d'étudier  les  phénomènes 
d'un  œil  impartial,  et  d'essayer  d'en  dé- 
gager les  causes. 

L'évolution  de  la  presse  et  sa  dégéné-j 
rescence  littéraire  nous  semblent  avoir | 
deux  raisons  : 

La  première  est  un  certain  développe- 
ment du  bien-être  général,  qui,  en  aug- 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL. 


mentant  dans  les  classes  moyennes  et 
ouvrières  le  nombre  des  gens  en  mi'sure 
de  se  payer  le  journal,  a  forcé  celui-ci  ù 
adapter  son  mode  de  rédaction  aux  ten- 
dances et  aux  besoins  de  sa  nouvelle 
clientèle. 

Il  est  bien  constant,  en  efl'et.  qu'au 
commencement  du  siècle  les  lecteurs  de 
journaux  étaient  infiniment  moins  nom- 
breux qu'aujourd'hui.  Le  journal  était 
un  article  de  luxe;  l'abonnement  en 
coûtait  fort  cher.  L'industrie  et  le  com- 
merce, non  encore  bouleversés  et  déve- 
loppés par  la  vapeur,  ne  permettaient 
pas  aux  directeurs  de  faire  payer  aux 
annonces  unebonne  partie  de  leurs  frais. 
La  clientèle  du  journal  était  donc  sur- 
tout une  clientèle  riche,  instruite,  et  on 
la  servait  de  son  plat. 

En  d'autres  termes,  la  division  du  tra- 
vail, qui  commençait  à  peine  à  trouver 
place  dans  l'industrie,  ne  régnait  pas  en- 
core dans  la  presse,  ou  n'y  régnait  qu'ex- 
ceptionnellement. La  bifurcation,  à  vrai 
dire,  n'avait  pas  encore  eu  lieu  entre  le 
jowr/m/ et  la  re^Mg,  Le  journal  cumulait  les 
deux  fonctions.  Le  fait  et  l'idée  y  fai- 
saient bon  ménage.  L'idée  même  empié- 
tait singulièrement  sur  le  fait,  et  s'en 
servait  surtout  comme  d'un  levier  pour 
soulever  l'opinion.  L'article  de!  M.  X.  qui 
devait  paraître  tel  jour,  était  impatiem- 
ment attendu  par  le  lecteur,  gourmet  de 
belle  prose,  qui,  chez  lui,  au  coin  de  son 
feu,  en  savourait  une  à  une  les  périodes 
délicatement  apprêtées. 

La  seconde  cause  n'est  autre  que  la 
découverte  de  la  télégraphie  électri- 
que, laquelle,  en  rendant  incompara- 
blement plus  facile  et  plus  prompte 
a  diffusion  des  nouvelles  de  toute 
ville  et  de  tout  pays,  a  développé,  en 
"aison  directe  de  cette  facilité  et  de 
;ette  promptitude,  la  curiosité  ainsi  que 
'exigence  du  public.  Les  chemins  de  fer 
1^  sont  aussi  pour  quelque  chose.  Ils  ont 
•ontribué  à  élargir  autour  de  la  capitale 


la  clientèle  des  journaux  parisiens,  et  à 
favoriser,  soit  les  correspondances  par 
voie  postale,  soit  les  échanges  de  jour- 
naux. La  conséquence  en  est  que  telle 
petite  nouvelle,  qui  jadis  n'aurait  été 
connue  qu'au  bout  de  plusieurs  semaines 
ou  de  plusieurs  mois,  et  qui  alors  aurait 
paru  pas  trop  défraîchie,  est  accueillie 
avec  transport  par  les  feuilles  actuelles, 
pour  cette  unique  raison  qu'elle  date  de 
la  veille  ou  du  matin. 

De  là  ces  nombreux  journaux  d'in- 
formation où  l'article  de  fond  ne  fait 
plus  que  figure  d'ornement.  Très  sou- 
vent d'ailleurs  on  ne  le  lit  pas.  Il  n'est 
là  que  pour  une  catégorie  restreinte  de 
lecteurs.  Relégué  dans  un  coin  parcimo- 
nieusement mesuré,  il  n'est  plus,  pour 
ainsi  dire,  queVorgane-ténioin  d'un  régi- 
me qui  a  eu  sa  gloire,  mais  qui  ne  con- 
vient plus  à  notre  génération  avide  de 
faits  et  désabusée  de  principes. 

M.  Brunetière  avait  donc  parfaitement 
raison  dans  ses  critiques;  mais  toute  la 
corporation  des  journalistes,  réunie  en 
corps,  pourrait  lui  répondre  qu'elle  ne 
pouvait  pas  faire  autrement  que  d'évo- 
luer comme  elle  l'a  fait  depuis  soixante 
ans. 

Si  l'éminent  critique  avait  eu  à  pro- 
noncer l'éloge  d'un  journaliste  anglais, 
et  surtout  américain,  sa  critique  aurait 
trouvé  une  plus  ample  matière.  Le  jour- 
nal-annonce, avec  ses  petits  carrés  bon- 
dés de  réclames,  et  débordant  partout, 
sur  la  première  page  non  moins  que 
sur  la  quatrième;  ces  colonnes  de  faits 
empilés,  entassés  les  uns  sur  les  autres; 
la  préoccupation  visible  qu'ont  les  ré- 
dacteurs de  fournira  leurs  lecteurs  le 
plus  de  choses  possible,  afin  que  ceux- 
ci,  suivant  leurs  goûts  ou  leur  position 
sociale,  puissent  y  trouver  leur  profit; 
ce  gigantesque  étalage  de  nouvelles, 
avec  énumérations  de  noms  propres  et 
de  détails  précis,  tout  cela  doit  sembler 
fort  peu  littéraire  à  un  abonnédes  Df'ôa^s. 


56 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL. 


(juant  aux  feuilles  américaines,  leurs 
violentes  diatribes  en  temps  d'élections, 
leurs  médisances  et  leurs  calomnies  fu- 
rieuses à  l'adresse  des  candidats,  qui 
t'ont  que  le  plus  honnête  homme  du 
monde  ne  peut  plusse  présenter  devant 
les  électeurs  sans  s'entendre  accuser 
d'avoir  assassiné  père  et  mère,  feraient 
gémir  à  bon  droit  ceux  de  nos  journa- 
listes, —  et  ils  sont  nombreux,  —  qui 
gardent  encore  le  souci  de  la  dignité 
professionnelle  et  ne  font  appel  au  vo- 
cabulaire de  la  halle  que  dans  les  cas 
exceptionnels. 

Eh  bien,  c'est  pourtant  celte  Améri- 
que, c'est  cette  Angleterre  qui  offrent 
au  monde  de  la  littérature  les  plus  ex- 
quis modèles  de  Revues  artistiques  et 
littéraires,  magnifiquement  imprimées, 
richement  illustrées,  et  rédig'ies  avec  la 
plus  irréprochable  science  ou  le  plus 
agréable  humour.  La  division  du  travail, 
la  bifurcation  entre  le  journal  et  la 
revue,  dont  nous  parlions  plus  haut,  est 
plus  avancée  là-bas  que  chez  nous  ;  la 
séparation  entre  le  journaliste  et  le  pu- 
bliciste  est  plus  franchement  accentuée, 
et  chaque  genre  suit  plus  librement  sa 
voie.  Le  journaliste  n'a  pas  plus  de  pré- 
tention à  la  littérature  que  n'en  a  un 
entrepreneur  de  fonderie  ou  de  bouche- 
rie. Son  journal  est  une  affaire,  une 
agence  d'informations,  une  collection 
quotidienne  des  renseignements  les  plus 
variés.  Ni  lui  ni  ses  lecteurs  n'en  deman- 
dent davantage.  On  peut  approuver,  on 
peut  blâmer  cette  tendance  :  ce  qui  est 
certain,  c'est  que  journalistes  et  lecteurs 
français,  malgré  quelques  résistances, 
s'en  rapprochent  de  plus  en  plus. 

G.  d'Azambuja. 


CORRESPONDANCE. 

Si  nous  en  jugeons  d'après  les  nom- 
breuses lettres  d'approbation  qui  nous 


arrivent  de  la  France  et  de  l'Etranger, 
la  dernière  livraison  de  la  Science  sociale 
a  eu  un  grand  succès,  dans  des  milieux 
très  ditférents. 

Nous  reproduisons  une  de  ces  lettres, 
parce  qu'elle  soulève  une  question  in- 
téressante. 


Angoiilcme.  le  l"'  mars  i89i. 

A  M.  Edmond  Demolins. 
Mon  cher  ami, 

Le  dernier  numéro  de  la  Science  .So- 
cm/e  est  bien  remarquable  :  c'est,  je  crois^ 
un  excellent  instrument  de  propagande, 
et  je  vous  serais  obligé  de  m'en  faire 
adresser  deux  ou  trois  exemplaires. 

En  attendant  le  Manuel  de  Science 
sociale  si  désiré,  la  notice  de  M.  de. 
Rousiers,  écrite  pour  les  Américains  de 
bonne  volonté,  sera  non  moins  utile  au) 
esprits  ouverts  qui,  ne  suivant  pas  votre 
publication ,  en  sont  encore  aux  vulga- 
risations de  Le  Play  et  croient  que  «  la 
Constitution  essentielle  de  riiumanité  » 
est  votre  dernier  mot.  Mais  ce  n'est 
point  par  là  que  le  public  sera  amorcé  ;  il 
lira  «  V Ecole  de  la  Science  sociale  »  après, 
c'est-à-dire  quand  il  aura  vu,  par  «  le 
Devoir  présent  »  et  par  «  les  Nouvelles 
tendances  dans  V Eglise  »,  combien  vos 
travaux  sont  vivants  et  saisissants. 

Votre  démonstration  de  l'insuffisance 
de  la  morale  toute  seule  à  transformer 
une  société  malade,  et  de  l'inefTicacité 
du  bon  grain  tombant  sur  un  terrain 
mal  préparé ,  est  classique  parmi  vos 
amis  :  mais  il  était  temps  de  la  faire  ar- 
river jusqu'au  grand  public;  pour  } 
parvenir  utilement,  une  occasion  favo- 
rable s'est  présentée  et  vous  l'avez  sai- 
sie. 

Le  commentaire  du  discours  trop  peil 
remarqué  de  M^""  Ireland ,  complète  c'| 
merveille  votre  démonstration  :  il  nou' 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL. 


57 


transporte  m  médias  res,  au  sein  inènic 
(le  rKglisc. 

II  nous  est  arrivé  à  tous,  nous  entre- 
tenant avec  les  adeptes  de  Ja  stérile 
école  positiviste,  d'entendre  des  hom- 
mes distingués  exprimer  leur  chagrin 
de  voir  s'éterniser  l'étonnant  malen- 
tendu qui  existe  dans  ce  siècle  entre 
l'Eglise  et  la  science  :  c'est  là  le  côté 
élevé  de  la  grande  querelle  entre  l'E- 
glise et  le  siècle;  M.  Bureau  l'a  volon- 
tairement laissé  de  côté,  et  il  a  bien  fait, 
car,  à  examiner  ce  point  culminant  du 
débat,  on  risque  de  s'égarer  dans  la  ré- 
gion trop  impalpable  des  principes  purs. 
Mieux  vaut  regarder  en  face  la  réalité 
sociale ,  ou ,  si  l'on  préfère,  la  vie  de 
tous  les  jours,  l'état  des  hommes  vis-à- 
vis  les  uns  des  autres  dans  une  même 
société,  suivant  qu'ils  sont  ou  ne  sont 
pas  croyants.  Or  cette  vie  n'est  plus 
viable;  cet  état  n'est  plus  tolérable.  Et 
on  comprend  bien  qu'un  prêtre  éminent 
ait  crié  :  «  C'est  assez!  » 

Je  me  souviens  du  tableau  si  doulou- 
reux présenté  par  Taine,  dans  un  de 
ses  derniers  fragments  des  Origines  de 
la  France  contemporaine  publiés  par 
la  Revue  des  Deux-Mondes  :  le  prêtre, 
le  curé  de  nos  campagnes,  isolé,  oublié, 
comme  une  sentinelle  montant  la  garde 
là  où  autrefois  passait  le  chemin,  et  d'où 
maintenant  s'est  éloignée  toute  route  con- 
nue deshommes.  Est-ce  que  cette  faction 
inutile  et  humiliée  peut  durer  toujours? 

A  vrai  dire,  c'est  bien  d'Amérique  que 
devait  venir  la  solution,  ou  plutôt 
l'exemple,  car  l'évêque  de  Saint-Paul 
n'est  pas  un  théoricien,  mais,  comme  tout 
bon  citoyen  de  là-bas,  un  praticien  des 
choses  utiles.  Se  mêler  au  siècle ,  vivre 
de  sa  vie;  sortir  de  l'église,  non  pour 
susciter  des  querelles  sur  le  terrain  po- 
litique, religieux  ou  même  social  {du 
moins  au  point  de  vue  théorique),  mais 
ipour  agir  en  citoyen,  c'est  ce  que  fait 
avec  succès  le  prêtre  d'Amérique. 


Faut-il  s'étonner  que  nos  prêtres  n'en 
fassent  pas  autant?  —  Comment  s'y 
prendraient-ils  pour  tenter  une  initia- 
tive, même  pour  émettre  un  avis  sui' 
la  création  d'un  tramway,  ou  l'organi- 
sation d'une  école,  alors  que,  chez  nous, 
rien  ne  se  fait  que  par  l'initiative  de 
l'ad-mi-nis-tra-tion,  en  elle,  et  par  elle? 

Ici  encore,  il  ne  suffit  pas  de  recueillir 
les  bonnes  paroles  venues  «  de  l'autre 
côté  de  l'eau  »,  et  de  préconiser  les 
bons  exemples  qui  s'y  révèlent  :  encore 
faut-il  que  le  terrain  soit  préparé  pour 
faire  lever  la  semence. 

Je  me  suis  demandé  ce  que  pourraient 
bien  faire  nos  curés  de  campagne  pour 
sortir  de  l'isolement  et  se  mêler  à  la  vie 
de  ceux  qui  les  entourent?  En  vérité,  la 
réponse  est  bien  simple  en  principe;  il 
n'y  en  a  qu'une,  et  elle  se  formule 
toute  seule.  Il  faudrait  que  le  curé  vécût, 
comme  le  cultivateur,  du  produit  de  la 
terre. 

Dans  cette  Charente,  si  éprouvée  par 
la  perte  de  la  vigne  et  par  l'inaptitude 
du  vigneron  à  la  culture  et  à  l'élevage, 
il  est  clair  qu'un  curé  adonné  aux  es- 
sais pratiques  de  la  reconstitution  de 
la  vigne  et  de  la  réorganisation  de  la 
culture,  rendrait  des  services  de  pre- 
mier ordre  et  se  créerait  un  rôle  hors 
de  pair. 

Quand  la  séparation  de  l'Église  et  de 
l'Etat,  qui  est  inévitable  et  qui  sera 
d'ailleurs  la  libération  du  clergé  fran- 
çais ,  nous  obligera  à  pourvoir  à  la 
subsistance  de  nos  curés,  je  voudrais  bien 
qu'au  lieu  de  monter  un  budget  d'oeuvre 
substitué  au  budget  officiel  disparu , 
nous  pussions  nous  mettre  d'accord 
avec  les  évêques,  pour  doter  les  curés 
d'un  domaine  à  exploiter  à  leurs  périls 
et  risques  :  quel  bon  moyen  de  leur 
donner  du  goût  pour  les  travaux  qu'ils 
voient  faire  chaque  jour  sous  leurs 
yeux,  et  auxquels  ils  demeurent  présen- 
tement si  étrangers! 

G 


58 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


On  verrait  sans  doute  disparaître  des 
statuts  diocésains  cet  article  étrange,  aux 
termes  duquel  nos  évoques  interdisent 
aux  curés  d'acquérir  des  immeubles 
dans  les  paroisses  où  ils  exercent  leur 
ministère.  Je  sais  bien  que  le  motif  qui 
a  provoqué  cette  extraordinaire  me- 
sure ,  réside  dans  cette  pensée  qu'un 
curé  doit  être  susceptible  de  déplacement 
adnutum  .'mais,  outre  que  cette  amovi- 
bilité n'est  nullement  conforme  au  droit 
ecclésiastique,  il  est  certain  que  «  le 
malheur  des  temps  »  en  est  la  seule  ex- 
cuse. Le  jour  où  le  prêtre  sera  indépen- 
dant, comme  son  évêque  lui-même,  du 
pouvoir  civil ,  les  difficultés  administra- 
tives n'exigeront  plus  ces  déplacements 
multipliés,  avec  ou  sans  avancement, 
que  rompent  brusquement  les  liens  par- 
fois établis  entre  le  pasteur  et  ses  ouail- 
les. Puis,  le  jour  où  mon  curé  aurait 
planté  de  la  vigne,  créé  des  prairies  et 
amendé  les  terres  à  lui  confiées,  soyez 
sûr  qu'il  ne  se  soucierait  pas  deles  quitter; 
soyez  sûr  aussi  qu'il  s'arrangerait  pour 
vivre  en  bons  rapports  avec  ses  voisins, 
sachant  que,  pour  «  tenir  »  dans  les  cam- 
pagnes, il  est  indispensable  de  s'y  faire 
aimer  :  quand  on  y  vient,  ou  quand 
on  y  réside  en  passant,  on  redoute 
moins  de  soulever  des  hostilités  ;  mais 
quand  on  sait  qu'on  y  doit  rester,  on 
fait  en  sorte  de  se  créer  des  sympathies. 
Le  paysan  aime  bien  ceux  qu'il  aime,  et, 
quand  il  donne  sa  confiance,  il  la  donne 
entière;  tout  le  monde  sait  aussi  qu'il 
trouve  le  moyen  d'y  rendre  la  vie  im- 
possible à  ceux  qu'il  a  pris  en  aversion. 
J'ajoute  que  ses  aversions  m'ont  sou- 
vent paru  justifiées. 

N'ayons  donc  pas  peur  de  la  marche 
du  siècle^  et  ne  croyons  pas  tout  perdu 
parce  que  le  Concordat  de  Pie  VII  aura 
insuffisamment  replâtré  le  Concordat  de 
LéonX.  Certes,  on  comprend  à  merveille 
que  l'Église  ne  prenne  pas  l'initiative  de 
rompre  la  paix  promise,  surtout  en  l'ab- 


sence de  la  liberté  d'association.  Mais, 
puisque  «  le  siècle  »  veut  la  liberté,  il 
l'imposera  partout;  il  faut  se  préparer 
à  s'en  servir  virilement. 

Vous  pensez  bien,  mon  cher  ami,  que 
je  n'avais  pas  l'intention  de  vous  en 
écrire  si  long.  Mais  vous  n'êtes  pas 
obligé  de  me  lire,  et,  pour  moi,  j'ai  passé 
un  bon  moment  à  causer  avec  vous. 

Je  vous  envoie  de  cœur  toutes  mes 
amitiés. 

Votre  dévoué, 

Daniel  Touzaud. 


LA  DIFFUSION  DES  IDÉES 
PARTICULARISTES. 

Un  discours  de  M.  Jules  Roche. 

Il  importe  beaucoup  de  relever  les 
faits  publics  qui  manifestent,  en  France, 
le  ferment  des  idées  particularistes  jus- j, 
que  dans  les  milieux  qui  semblent,  par* 
nature,  le  plus  rebelles  à  son  action. 
C'est  à  ce  titre  que  déjà  nous  avons  en- 
registré le  discours  d'un  membre  émi- 
nent  de  l'Université,  M.  Lavisse  (l).  Au- 
jourd'hui nous  avons  à  reproduire,  au 
même  titre,  le  très  expressif  et  remar- 
quable passage  que  voici,  d'un  discours 
prononcé  à  la  Chambre  des  Députés,  le 
19  février  dernier,  par  M.  Jules  Roche, 
ancien  Ministre  du  Commerce  : 


M.  Jules  Roche  ...  U  s'agit  de  sa- 
voir quel  doit  être  et  quel  peut  être  le 
rôle  de  l'État  non  seulement  en  matière 
économique,  mais  dans  tout  le  domaine 
de  l'action  publique.  Car  la  doctrine  que 
l'on  vous   a    exposée  à  l'occasion   du 

(1)  Livraison  d'octobre,  1893. 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


oî> 


droit  de  douane  qui  est  en  discussion 
n'eset  rien  moins  qu'une  doctrine  géné- 
rale tendant  à  détruire  jusque  dans  ses 
principes  essentiels  l'organisation  so- 
ciale actuelle,  pour  lui  en  substituer  une 
autre.  {Très  bien!  très  bien!) 

Ce  qu'ont  successivement  développé  à 
celte  tribune  mon  honorable  ami  .M.  Jau- 
rès, avec  tout  l'éclat  de  son  talent,  de 
son  savoir  et  de  sa  rare  culture  intellec- 
tuelle, et  après  lui  M.  Jules  Guesde,  c'est 
cette  conception  qu'ils  nous  présentent 
comme  nouvelle  alors  qu'elle  est  aussi 
vieille  que  les  erreurs  dans  ce  monde 
{Très  bien!  très  bien!),  et  qui  consiste, 
après  avoir  recherché  les  causes  du  mal, 
à  en  accuser  la  société,  qui  consiste  à 
dire  que  l'État  peut  et  doit  procurer  le 
bonheur,  créer  la  richesse,  modifier  dans 
sa  constitution  essentielle  la  société  hu- 
maine considérée  comme  une  sorte  de 
substance  plastique  que  l'art  et  la  vo- 
lonté des  hommes  peuvent  façonner  à 
leur  gré;  tandis  que  la  société  est  au 
contraire  un  corps  vivant,  organique,  qui 
se  développe  à  travers  les  siècles  parle 
travail  et  par  la  liberté,  suivant  des  lois 
naturelles  qu'il  n'appartient  à  personne, 
sous  peine  des  plus  graves  périls,  sur- 
tout s'il  est  législateur,  de  méconnaître 
un  seul  instant.  {Applaudissements.) 

Enfin,  nous  avons  entendu  émettre 
celte  affirmation  que  la  société  actuelle 
est  responsable  des  maux  et  des  souf- 
frances des  individus,  et  que  par  consé- 
quent c'est  à  elle,  au  Gouvernement,  à 
l'État,  qu'il  appartient  de  créer  le  bon- 
heur individuel... 

M.  Jaurès  propose,  lui,  l'établisse- 
ment du  monopole  de  l'achat  des  blés 
par  l'État. 

Ce  qui  est  vicieux  dans  le  système,  à 
[mon  avis,  c'est  celte  croyance  qu'il  est 
[possible,  —  je  ne  dis  même  pas  légitime 
ou  équitable,  —  qu'il  est  malérielle- 
Intient,  humainement  possible  à  un  pou- 
Ivoir  quelconque,  quelle   qu'en  soit  la 


forme  politique,  dans  quelque  ordre  so- 
cial qu'il  s'exerce,  de  fixer  efficacement 
la  valeur  d'une  marchandise.  {Très  bien! 
très  bien!) 

Cette  conception,  que  vous  apportez 
ici  comme  une  nouveauté,  elle  est  vieille 
comme  les  efibrls  des  hommes,  comme 
leur  course  après  l'erreur;  elle  fut  leur 
première  croyance,  comme  leur  pre- 
mière croyance  a  été,  dans  l'ordre  de 
l'univers,  que  c'était  le  soleil  qui  se  levait 
et  qui  se  couchait,  que  ce  n'était  pas  la 
terre  qui  tournait  sur  elle-même  et  au- 
tour du  soleil;  que  c'était  le  mouvement 
du  soleil  qui  faisait  les  saisons,  comme 
il  faisait  le  jour  et  la  nuit.  I.es  hommes 
ont  toujours  commencé  par  l'erreur,  en 
matière  économique,  comme  dans  les 
autres  ordres  de  connaissances  de  l'es- 
prit humain. 

A  l'origine,  ils  ont  pu  croire  qu'il  ap- 
partenait au  pouvoir  législatif  de  fixer 
la  valeur  des  marchandises  ;  ils  ont  pour- 
suivi cette  chimère  pendant  des  siècles. 
Ils  n'y  ont  rencontré  que  déceptions, 
douleurs  et  souffrances. 

Je  ne  prendrai  que  l'histoire  de  la 
fixation  des  valeurs  dans  notre  pays.  Je 
ne  remonterai  pas  aux  âges  plus  anciens, 
à  cette  période  de  l'histoire  qui  devrait 
cependant  vous  être  chère  à  vous,  mon 
cher  collègue,  à  ce  quatrième  siècle  de 
notre  ère,  où  l'on  a  vu,  sous  les  empe- 
reurs romains,  l'effort  le  plus  considé- 
rable qui  ait  jamais  été  tenté  par  aucune 
puissance,  —  et  Dieu  sait  si  elle  était 
puissante!  —  pour  organiser  le  travail. 
{Ti'ès  bien!  très  bien!) 

Si  bien  qu'aujourd'hui,  en  vérité,  je 
ne  vois  pas  pourquoi  vous  prendriez  la 
peine  de  travailler  des  projets  de  loi 
jour  et  nuit,  en  les  retournant  en  tous 
sens  d'une  main  diurne  et  nocturne,  sui- 
vant le  mot  d'Horace ,  en  remettant 
vingt  fois  votre  ouvrage  sur  le  métier. 
[Applaudissements.) 

Vous  n'auriez  qu'à  prendre  les  lois  de 


60 


LE    MOUVEMENT    SOCIAL. 


Constantin  et  le  code  théodosien;  vous 
y  trouveriez  tout  au  long  toutes  les  com- 
binaisons imaginables  inventées  par  l'es- 
prit le  plus  ingénieux  pour  fixer  les 
valeurs,  régler  les  phénomènes  écono- 
miques et  organiser  le  travail. 

Mais  à  quoi  donc  a  abouti  le  code 
théodosien?  M.  Dejean  vous  le  rappe- 
lait l'autre  jour;  ce  code  est  du  qua- 
trième siècle  et,  un  siècle  après,  les 
Barbares  renversaient  l'empire  romain. 
[Nouveaux  applaudissements. ) 

Eh  bien ,  pour  ne  pas  sortir  de  chez 
nous,  de  notre  propre  maison,  à  laquelle 
je  ne  veux  pas  ajouter  un  étage,  cette 
conception  économique  est  toute  l'his- 
toire des  erreurs  de  l'ancien  régime  de- 
puis cinq  cents  ans.  Toutes  les  tentatives 
d'organisation  économique  par  la  loi, 
par  la  puissance  du  prince  réglant  défl- 
nitivement  et  arbitrairement,  d'après  les 
conceptions  de  son  esprit,  les  phénomè- 
nes les  plus  mobiles  qui  échappent  à 
toute  main-mise,  ont  toujours  abouti  au 
même   résultat. 

Le  prince  qui  le  premier  semble  avoir 
eu  cette  conception  est  Philippe  le  Bel; 
c'est  lui  qui  a  inventé  la  loi  sur  le  maxi- 
mum. 

Il  a  fait  faire  le  recensement  des  blés, 
des  céréales,  il  en  a  fixé  le  prix  ;  il  a  dé- 
cidé que  «  les  blés  se  vendront  à. un  prix 
déterminé;  la  meilleure  qualité  40  sols 
parisis  le  setier  :  la  meilleure  fève,  la 
meilleure  orge ,  30  sols  parisis  ;  le  meil- 
leur son,  10  sols.  »  Suit  toute  une  série 
de  mesures  répressives  et  préventives 
pour  assurer  l'exécution  de  sa  volonté 
et  pour  obtenir  le  résultat  cherché,  — 
c'est  toujours  le  même,  —  qui  était  de 
venir  en  aide  à  ses  peuples  malheureux, 
de  mettre  fin  à  la  famine  qui  ravageait 
le  royaume,  d'assurer  plus  aisément 
la  subsistance  publique. 

Mais  il  s'aperçut  bientôt  que  sa  volonté 
n'avait  pas  de  pouvoir  sur  les  choses,  et, 
de  même  que  le  roi  Canut,  ordonnant  à 


l'Océan  de  ne  pas  venirjusqu'à  ses  pieds, 
était  couvert  par  la  vague,  de  même 
Philippe  le  Bel  dut  reconnaître  que  sa 
volonté  échouait  contre  la  puissance  des 
faits  naturels.  Aussi,  quelques  jours 
après,  repentant,  non  point  la  corde  au 
col,  mais  reconnaissant  qu'il  s'était 
trompé... 

M.  Marcel-Habert...  il  fit  de  la  fausse 
monnaie.  {Rires.) 

M.  Jules  Roche.  Non,  il  en  faisait  tous 
les  jours  [Nouveaux  rires) ^  ...  il  ren- 
dait une  ordonnance  par  laquelle  il 
expliquait  que  le  statut  et  l'ordon- 
nance précédents,  «  dont  il  avait  es- 
péré le  plus  grand  allégement  et  le  plus 
grand  approvisionnement  pour  son  pau- 
vre peuple  »,  avaient  complètement 
échoué,  et  que,  de  nouvelles  causes  sur- 
venant, il  fallait  bien  que  la  volonté  des 
hommes  changeât  et  les  ordonnances 
des  rois  elles-mêmes.  Et  il  rapporta  l'or- 
donnance qui  avait  établi  le  maximum. 

Depuis  cette  époque,  de  règne  en  rè- 
gne, de  siècle  en  siècle,  jusqu'à  la  Ré- 
volution française,  étudiez,  feuilletez  le 
recueil  des  ordonnances  de  nos  rois,  les 
mémoires  et  les  documents  si  précieux 
du  temps,  non  pas  les  récits  des  histo- 
riens d'aujourd'hui  qui  ne  sont  pas  et 
ne  peuvent  être  complets,  qui  ne  peu- 
vent nous  donner  une  notion  exacte  de 
la  vie  de  notre  peuple  pendant  de  si  longs 
siècles,  mais  les  documents  eux-mêmes; 
vous  y  verrez  vivre  et  palpiter  jour  par 
jour  ce  peuple  qui  a  poursuivi  si  long- 
temps et  si  vainement  l'amélioration  de 
son  sort;  vous  y  verrez  ces  rois  multi- 
pliant, toujours  dans  le  même  ordre 
d'idées,  leurs  mesures  législatives  pour 
éviter  la  famine  ou  la  disette  et  n'abou- 
tissant qu'à  l'augmenter  sans  cesse.  De 
sorte  que  cette  législation  de  la  régie-  ^ 
mentation  du  blé,  il  faut  lui  donner  son 
vrai  nom ,  c'est  l'organisation  perma-  bij 
nente  de  la  famine  [Très  bien!  très  bien! 
sur  divers  bancs),  de  la  famine  qui  ame-l| 


LE    MOUVEMKNT    SOCIAL. 


r.i 


nait  la  peste  el  qui  d»3chaînail  tous  les 
fléaux  sur  ce  pays.  {Trèa  bien!  très  bien!] 

Rien  n'est  douloureux  comme  de 
suivre  dans  ces  documents  authentiques 
et  toujours  vivants  de  notre  histoire 
celte  lutte  de  la  volonté  humaine  égarée, 
voulant  transformer  la  nature  etéchouant 
dans  cette  lutte;  rien  n'est  plus  doulou- 
reux, pour  l'humilité  de  resi)rit  humain 
et  pour  le  plus  grand  malheur  des  peu- 
ples, que  de  suivre  cette  vaste  et  com- 
plexe histoire  représentée  par  des  cen- 
taines de  mille  de  documents  législatifs, 
formant  des  volumes  énormes  de  corres- 
pondance administrative  au  dix-septième 
siècle,  entre  les  contrôleurs  généraux  et 
leurs  intendants  dans  chaque  province. 

On  les  voit  discutant  sur  les  moyens 
les  plus  propres  à  arrêter  la  famine,  à 
approvisionner  les  provinces.  On  cons- 
tate que  les  mêmes  plaintes  se  repro- 
duisaient toujours  ;  on  y  répondait  par 
des  efforts  qui  aboutissaient  toujours 
aussi  à  des  échecs. 

Un  jour  vint  oîi  un  homme  d'un 
grand  esprit,  d'un  grand  génie,  s'éleva 
à  la  conception  d'une  loi  générale  dans 
l'ordre  économique,  comncie,  un  et  deux 
siècles  auparavant,  d'autres  hommes 
découvrirent,  dans  l'ordre  mécanique  de 
l'univers,  les  lois  du  mouvement  des 
grands  corps  dans  l'espace.  Turgot  re- 
connut une  des  rares  lois  économiques 
que  moi,  qui  vous  ai  confessé  tout  à 
l'heure  très  humblement  mon  hérésie 
économique  ,  j'admets  comme  une  des 
lois  aujourd'hui  établies.  Car  il  y  en  a, 
€n  petit  nombre,  portant  sur  quelques 
phénomènes  généraux.  La  science  so- 
ciale est  en  voie  de  formation  ,  et  je  ne 
suis  pas  de  ceux  qui  apportent  ici  des 
■démonstrations  toutes  faites  sur  tous 
les  phénomènes;  mais  je  reconnais  qu'il 
y  a  un  certain  nombre  de  vérités  géné- 
rales démontrées  dans  l'ordre  économi- 
que ,  non  pas  proclamées  a  priori  par 
tin  génie  plus  puissant  que  les  autres, 


mais  sortant  de  l'observation  raisonnéc 
et  constante  des  phénomènes,  reliant  Itjs 
faits  les  uns  aux  autres ,  à  travers  les 
temps  et  l'espace;  si  bien  que  ces  lois 
portent  avec  elles  la  puissance  de  leur 
démonstration ,  le  critérium  de  leur  vé- 
rité. [Très  bien!  très  bien!) 

Turgot  fit  promulguer  p.ir  le  roi  cette 
admirable  ordonnance  de  1774,  (jui  se- 
rait à  lire  tout  entière  et  dont  je  vous 
demande  la  permission  de  vous  rappeler 
un  petit  nombre  de  lignes  qui  me  pa- 
raissent résumer,  avec  un  éclat  et  une 
simplicité  de  langage  qui  constituent  la 
véritable  éloquence ,  l'expression  com- 
plète de  la  vérité  et  qu'aucune  formule 
n'a  égalées  depuis  : 

c(  Sa  Majesté  a  vu  avec  la  plus  grande 
satisfaction  que  les  plans  les  plus  pro- 
pres à  rendre  la  subsistance  de  ses  peu- 
ples moins  dépendante  des  vicissitudes 
des  saisons,  se  réduisent  à  observer 
l'exacte  justice  ,  à  maintenir  les  droits 
de  la  propriété  et  la  liberté  légitime  de 
ses  sujets.  En  conséquence ,  elle  s'est 
résolue  à  rendre  au  commerce  des 
grains,  dans  l'intérieur  de  son  royaume, 
la  liberté  qu'elle  regarde  comme  Tuni- 
que moyen  de  prévenir,  autant  qu'il  est 
possible,  les  inégalités  excessives  dans 
le  prix  et  d'empêcher  que  rien  n'altère 
le  prix  juste  et  naturel  que  doivent  avoir 
les  subsistances ,  suivant  la  variation 
des  saisons  et  l'étendue  des  besoins... 
Ainsi,  plus  le  commerce  est  libre,  animé, 
étendu,  plus  il  est  promplement,  effica- 
cement et  abondamment  pourvu,  les 
prix  sont  d'autant  plus  uniformes,  ils 
s'éloignent  d'autant  moins  du  prix 
moyen  et  habituel  sur  lequel  les  salaires 
se  règlent  nécessairement.  «  Les  appro- 
visionnements faits  par  le  Gouverne- 
ment... »  —  vous  entendez,  monsieur 
Jaurès?  —  «  ...  ne  peuvent  avoir  les 
mêmes  succès.  Son  attention,  partagée 
entre  trop  d'objets...,  »  —  en  1774! 
songez  à  ce  que  ce  seraitaujourd'hui,  — 


62 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


«  ...  ne  peut  être  aussi  active  que  celle 
des  négociants ,  occupés  de  leur  seul 
commerce.  Il  connaît  plus  tard,  il  con- 
naît moins  exactement  et  les  besoins  et 
les  ressources... 

«  Le  Gouvernement  ne  peut  donc  se 
réserver  le  transport  et  la  garde  des 
grains  sans  compromettre  la  subsistance 
et  la  tranquillité  des  peuples;  c'est  par 
le  commerce  seul,  et  par  le  commerce 
libre,  que  l'inégalité  des  récoltes  peut 
être  corrigée.  » 

Le  résultat  de  cette  noble,  généreuse 
et  patriotique  tentative,  vous  le  connais- 
sez. Turgot,  qui  était  un  ministre  sa- 
chant jouer  son  portefeuille  quand  il 
croyait  défendre  la  vérité  et  le  bien  pu- 
blic, fut  renversé  non  pas  par  un  parle- 
ment semblable  à  celui-ci,  mais  par  la 
volonté  du  prince,  dominé  par  la  vo- 
lonté de  ceux  qui  l'entouraient.  Et  le 
vieux  système  reprit,  ainsi  que  l'hono- 
rable M.  Léon  Say  le  rappelait  tout  à 
l'heure  dans  un  langage  si  spirituel  et 
si  précis.  Il  dura  jusqu'à  la  Révolution, 
entraînant  avec  lui ,  comme  il  l'avait 
fait  auparavant,  disette,  famine,  misère 
des  artisans  et  des  agriculteurs  du 
royaume  entier. 

Dès  les  premiers  jours  de  la  Révolu- 
tion la  question  se  présenta  de  nouveau  ; 
la  famine  battait  aux  portes  de  l'Assem- 
blée et  on  dut  chercher  les  moyens  d'y 
remédier. 

Les  préjugés  n'étaient  pas  morts.  Il 
ne  suffît  pas  de  proclamer  les  droits  de 
l'homme  ni  de  donner  au  peuple  la  sou- 
veraine maîtrise  de  ses  destinées,  pour 
qu'il  n'y  ait  plus  d'erreurs  commises  , 
et  le  peuple  de  Paris  en  était  resté  à  ses 
anciens  préjugés.  Quelques-uns  de  ceux 
qu'on  appelait  alors,  —  c'est  une  espèce 
disparue,  - —  les  meneurs,  se  mirent  à  sa 
tête  et  répandirent  l'idée  qu'il  fallait  en 
revenir  au  maximum,  établir  un  prix 
légal  de  la  valeur  des  subsistances  et  en 
particulier  du  blé,  —  car  toujours   le 


problème  est  là,  —  fixer  légalement  la 
valeur  des  objets  afin  de  remédier  au 
fléau  qui  désolait  le  pays. 

Ah!  il  faudrait  relire  cette  discussion 
tout  entière.  Vous  y  verriez  aux  prises 
l'esprit  d'erreur  et  d'ignorance;  les  pas- 
sions luttant  contre  la  sagesse,  l'expé- 
rience, l'esprit  de  liberté,  de  libre  exa- 
men et  l'observation  des  faits.  Vous 
applaudiriez  aux  efforts  surhumains  de 
ces  hommes  expérimentés,  sages  et 
clairvoyants  qui  s'eff"orcèrent  de  mon- 
trer à  la  Convention  qu'on  l'entraînait 
à  des  mesures  capables  seulement  de 
produire  les  résultats  néfastes  des 
mêmes  mesures  déjà  essayées  pendant 
des  siècles  ,  et  que,  bien  loin  de  guérir 
le  mal,  l'Assemblée  ne  ferait  que  l'aug- 
menter et  l'aggraver. 

Leurs  efforts  échouèrent;  des  pres- 
sions extérieures  vinrent  d'ailleurs  en 
aide  d'une  façon  singulièrement  forti- 
fiante à  l'éloquence  des  orateurs  qui 
montaient  à  la  tribune  pour  défendre 
le  vieux  système  économique.  Une  dé- 
putation  entre  autres,  le  dernier  jour  du 
débat,  le  30  avril,  traversa  la  Conven- 
tion ;  un  orateur  monta  à  la  tribune  : 
«  Je  viens,  dit-il,  au  nom  de  10.000  hom- 
mes qui  sont  à  cette  porte,  vous  de- 
mander de  rétablir  le  maximum.  Si  vous 
ne  le  faites  pas,  nous  nous  déclarons 
en  insurrection.  » 

Et  la  Convention  vota  le  maximum. 
[Mouvements  divers.) 

Et  le  décret  du  4  mai  1793  fut  rendu. 
Obligation  pour  tout  marchand,  culti- 
vateur, propriétaire  quelconque  de 
grains  de  déclarer  la  quantité  qu'il  pos- 
sède; commissions  nommées  par  les 
municipalités  pour  surveiller  l'exacti- 
tude de  ces  déclarations,  les  vérifier,  les 
contrôler,  dresser  l'état  de  toutes  ces 
subsistances,  les  envoyer  aux  directeurs 
des  districts,  qui  les  font  parvenir  au 
directeur  de  département,  lequel  les 
adresse  à  son  tour  au  ministère  de  lin- 


LE    MOUVEMENT    SOCIAL. 


(i:j 


térieur  et  à  la  Convention;  dresser  la 
mercuriale  des  prix  d'après  la  moyenne 
dans  chaque  département  du  i'"'' janvier 
au  1"  mai,  et  établir  une  échelle  mobile 
descendante  —  encore  une  échelle  par 
où  l'on  peut  descendre  sans  pouvoir 
monter.  {On  rit.) 

En  vertu  de  cette  échelle  mobile,  le 
prix  maximum  devait  diminuer  d'un 
dixième  dans  le  mois  qui  suivrait  la 
promulgation  du  décret,  d"un  vingtième 
ensuite,  puis  d'un  quarantième,  afin 
d'obliger  les  détenteurs  de  grains  ,  ces 
accapareurs  de  paysans  qui  avaient  du 
blé  chez  eux  et  qui  ne  voulaient  pas  le 
vendre  contre  des  assignats,  à  le  porter 
sur  le  marché. 

Les  peines  les  plus  sévères,  même  la 
peine  de  mort,  sont  promulguées  contre 
ceux  qui  enfouiront  ou  détruiront  les 
blés;  1.000  livres  de  récompense  sont 
accordées  au  dénonciateur. 

Une  fois  entré  dans  cette  voie,  il  a 
fallu  aller  jusqu'au  bout,  car  il  y  a  une 
logique  dans  les  faits,  très  différente  de 
la  logique  qu'il  y  a  dans  les  esprits. 
On  peut,  par  la  logique  des  esprits,  en- 
chaîner des  propositions  très  rigoureu- 
sement établies  suivant  les  lois  de  Port- 
Royal,  et  on  peut  faire  cette  opération 
en  dehors  de  la  réalité  des  choses. 
(Très  bien!  très  bien!)  Mais  il  y  a  une 
logique  dans  les  faits  beaucoup  plus 
redoutable,  parce  qu'elle  est  toute-puis- 
sante, et,  lorsqu'on  la  méconnaît,  elle 
rappelle  à  son  observation  les  esprits  les 
plus  superbes  et  les  convictions  les  plus 
énergiques. 

Oui,  la  Convention  dut  aller  jusqu'au 
bout  dans  la  voie  où  elle  s'était  engagée. 
Elle  dut  taxer  légalement  la  valeur  du 
blé.  Ce  ne  fut  rien  encore;  quelques 
jours  après,  il  fallut  taxer  la  valeur  du 
bois,  du  charbon,  de  la  tourbe,  de  la 
houille,  de  l'avoine,  puis  du  sel,  de  la 
viande,  du  lard,  du  beurre,  de  l'huile, 
du  bétail,   du   vinaigre,  de   toutes  les 


marchandises    imaginables...     {Mouve- 
ments divers.)-.. 

La  preuve  que  la  Convention  elle- 
même  a  reconnu  qu'elle  s'était  trompée, 
c'est  que,  l'année  d'après,  en  pleine 
guerre  toujours,  —  la  situation  exté- 
rieure n'avait  pas  changé;  l'ennemi  n'a- 
vait pas  disparu,  la  paix  n'était  pas 
proclamée;  nous  n'en  étions  pas  au 
traité  d'Amiens  ou  au  traité  de  Zurich; 
nous  étions  en  pleine  guerre  encore,  à 
l'époque  la  plus  tragique,  à  la  fin  de 
1794,  — la  Convention  elle-même  recon- 
naissait alors  la  nécessité  de  revenir  sur 
la  mesure  qu'elle  avait  prise,  sur  l'er- 
reur qu'elle  avait  commise. 

Le  comité  de  salut  public,  le  comité 
de  sûreté  générale,  le  comité  de  législa- 
tion, le  comité  du  commerce  et  des 
finances  réunis,  délibérant  ensemble, 
proposèrent  à  la  Convention,  dans  la 
séance  du  5  nivôse  an  III,  par  l'organe 
de  leur  rapporteur  commun,  Johannot, 
la  suppression  absolue  de  tous  les  dé- 
crets pris  en  violation  de  la  loi  naturelle 
des  phénomènes  économiques  qui 
avaient  prétendu  régler  législativement 
la  valeur  des  objets. 

C'est  en  ces  termes  que  s'exprimaient 
par  l'organe  de  leur  rapporteur  tous  ces 
comités  dont  le  seul  nom  évoque  ici  de 
si  grandes  images  et  de  si  patriotiques 
souvenirs  : 

(c  Les  esprits  bornés  qui,  se  confor- 
mant aux  préjugés  populaires...  »  —  car 
il  y  a  eu  des  préjugés  populaires,  il  y 
en  a  encore,  et  notre  honneur  et  notre 
devoir  sont  de  les  combattre  lorsque 
nous  croyons  qu'ils  procèdent  de  l'er- 
reur et  que  nous  sommes  dans  le  vrai 
{Applaudissements  à  gauche),  «  les  es- 
prits bornés  qui  répétaient  sans  cesse 
que  notre  territoire  produisait  tout  ce 
qui  était  nécessaire  à  nos  besoins  ont 
bientôt  été  démentis  par  l'expérience. 
C'est  une  erreur  qui  a  enfanté  le  maxi- 
mum. 


()4 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL. 


«  Depuis  longtemps  l'opinion  publi- 
que le  réprouve;  voire  comité  du  com- 
merce va  vous  mettre  à  même  d'en 
prononcer  la  condamnation. 

«  C'est  encore  des  erreurs  que  nous 
v^enons  de  citer,  que  sont  sorties  toutes 
les  lois  destructives  du  commerce  et  de 
l'industrie,  qui  se  sont  succédé  si  rapi- 
dement. La  politique  la  plus  fausse  et  la 
plus  étroite  semblait  ne  considérer  la 
France  que  comme  un  pays  absolument 
isolé  ;  chaque  décret  de  ce  genre  était, 
en  dernier  résultat,  une  défense  de  nous 
approvisionner  quand  nous  manquions 
de  tout  et  devait  nécessairement  nous 
conduire  au  dénûment  le  plus  absolu. 

«  Si  l'on  n'avait  pas  chargé  le  com- 
merce d'entraves,  si  on  l'avait  aban- 
donné à  lui-même,  si  les  plus  innocentes 
spéculations  n'étaient  pas  devenues  des 
crimes  aux  yeux  de  l'ignorance...  {Ap- 
plaudissements à  gauche)...  l'activité  des 
négociants  aurait  approvisionné  la 
Frauce,  malgré  les  désastres  de  la 
guerre,  comme  ils  l'ont  fait  plus  d'une 
fois;  mais  le  Gouvernement  s'est  mis  à 
la  place  des  négociants  et,  dès  lors,  en 
détruisant  l'industrie  des  particuliers,  il 
a  détruit  ses  propres  richesses  et  s'est 
vu  dans  l'impuissance  de  les  renouve- 
ler... »  {Vifs  applaudissements.) 

Mais  j'en  veux  Unir  d'un  mot  avec 
celte  partie  de  ma  démonstration  que 
j'achèverai  bientôt. 

Il  y  a  plus  et  il  y  a  mieux. 

Le  système  que  M.  Jaurès  a  apporté 
ici  a  été  proposé  mot  pour  mot  aux 
Jacobins  et  apporté  ensuite  à  la  Con- 
vention. Je  vous  livre  le  nom  de  l'in- 
venteur :  il  s'appelle  Dupré.  Voici  en 
quatre  lignes  le  résumé  de  son  système, 
qui  est  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  simple. 

Il  faut  lire  son  très  intéressant  dis- 
cours dans  le  Journal  des  Débats  de  la 
société  des  Jacobins,  n°  582. 

11  annonce  à  l'auditoire,  en  son  nom 
et  au  nom  de  la  société  des  Arcis,  qui 


l'avait  accompagné,  qu'il  a  trouvé  le 
moyen  de  faire  le  bonheur  universel, 
de  supprimer  toutes  les  difficultés,  de 
rendre  la  Convention  définitivement 
victorieuse  de  tous  les  ennemis  du  dehors 
et  du  dedans,  de  répandre  de  toutes 
parts  la  prospérité,  de  supprimer  l'im- 
pôt, et  voici  son  système  :  vous  allez 
voir  qu'il  est  très  simple.  {Bruit  à  l'ex- 
trême gauche.) 

«  On  établirait  dans  chaque  dépar- 
tement des  magasins  nationaux  où  les 
cultivateurs,  les  propriétaires  et  les  ma- 
nufacturiers seraient  obligés  de  déposer, 
à  un  prix  modéré  qu'ils  recevraient  à 
l'instant,  l'excédent  de  leur  consomma- 
tion de  toute  espèce  de  marchandises. 
La  nation  distribuerait  ces  mêmes  mar- 
chandises aux  commerçants  en  gros,  en 
conservant  un  bénéfice  de  6  p.  100;  le 
bénéfice  du  commerçant  en  gros  serait 
fixé  à  8  p.  100,  et  celui  du  détaillant  à 
12  p.  100.  » 

Voilà  bien  le  système  du  monopole 
de  vente  par  l'État,  non  seulement  du 
blé,  mais  de  toutes  les  marchandises, 
système  réduit  à  sa  plus  simple  expres- 
sion. 

Ces  conceptions  ne  sont  donc  pas 
neuves,  je  le  répète.  Si  elles  n'avaient 
que  le  tort  d'être  vieilles,  je  ne  leur  re- 
procherais rien;  mais  elles  ont  celui, 
beaucoup  plus  grave,  d'être  absolument 
condamnées  par  l'expérience  constante 
des  générations  pendant  toute  la  longue 
suite  des  siècles  qui  ont  précédé  le  nôtre. 
Toutes  les  fois  qu'on  a  tenté  de  les  met- 
tre en  pratique  elles  ont  abouti  au  même 
résultat,  à  l'échec  le  plus  dangereux  et 
pour  les  auteurs  et  pour  ceux  au  profit 
desquels  on  prétendait  les  avoir  trou- 
vées. 

Du  reste,  ainsi  que  je  le  disais  tout  à 
l'heure,  toutes  ces  conceptions  se  rame* 
nent  en  définitive  à  l'idée  générale  et 
radicalement  fausse  que  vous  vous 
faites,  à  mon  avis,  de  l'État  et  que,^  à 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


r,.-i 


♦ 


deux  reprises,  vous  avez  exposée  voiis- 
niômes  à  celle  Iribune. 

Si  j'y  réponds,  c'esl  parce  que  le  sujet 
acluel  du  débat  n'est  qu'une  application 
particulière  d'une  doclrine  générale,  et 
si  elle  triomphait  dans  le  cas  particulier 
(|ue  nous  discutons  aujourd'hui,  il  fau- 
drait, en  vertu  de  cette  logique  supé- 
périeure  et  inéluctable  des  choses  dont 
je  parlais  tout  à  l'heure,  appliquer  la 
doctrine  successivement  dans  toutes  ses 
conséquences.  {M.  Jaurès  fait  un  signe 
d'assentiment.)  Vous  le  reconnaissez, 
nous  sommes  d'accord. 

Voici,  à  mon  avis,  l'erreur  que  vous 
commettez. 

Vous  considérez  que  l'Etat  est  créateur 
de  richesses.  Rien  n'est  plus  inexact. 
Celui  qui  crée  la  richesse,  c'est  le  parti- 
culier, c'est  l'individu,  par  son  travail  et 
par  son  travail  libre;  et  plus  son  travail 
est  libre  plus  cette  richesse  particulière 
se  crée  rapidement,  s'amoncelle  et  de- 
vient la  richesse  générale  dont  profite 
le  corps  social  tout  entier...  [Vifs  ap- 
plaudissements.) 


BIBLIOTHÈQUE  DE  LA  SCIENCE  SOCIALE. 

Notre  Bibliothèque  vient  de  s'aug- 
menter de  deux  publications  : 

1°  Quel  est  te  devoir  présent?  Réponse 
à  M.  Paul  Desjardins,  par  M.  Edmond 
Demolins  (1).  Nous  signalons  cette  bro- 
chure comme  un  excellent  opuscule  de 
propagande  au  milieu  des  incertitudes 
sociales  de  ce  temps. 

2°  La  Vallée  d'Ossau.  Étude  sur  la 
population  originaire  et  la  prétendue 
Famille-souche  des  Pyrénées,  par  M. 
Fernand  Bltel, 

A  la  demande  de  M.  Butel,  M.  Edmond 

(i)  Prix  73  centimes;  pour  les  membres  de  la  So- 
ciété, 60. 


Demolins  présente  ce  volume  au  public 
ilans  la  préface  suivante  : 

l'RÉFACE. 

.Je  veux  d'abord  féliciter  M.  Fernand 
Butel  de  publier  en  brochure  cette 
étude  qui  a  déjà  paru  dans  la  Science 
sociale- 
Maïs  ]e  dois  dire  pourquoi  je  le  féli- 
cite. 

Je  vais  surprendre  un  bon  nombre  de 
lecteurs,  en  affirmant  qu'une  élude  con- 
sacrée à  une  famille  et  à  une  petite 
vallée,  perdues  au  fond  des  Pyrénées, 
a  une  portée  très  générale. 

C'est  que  le  public,  —  en  dépit  de  tant 
d'exemples  mémorables,  —  n'a  pas  en- 
core pu  s'habituer  à  l'idée  qu'une  ob- 
servation très  particulière  peut  conduire 
à  des  conclusions  très  générales.  A  vrai 
dire,  toutes  les  découvertes  des  sciences, 
jusqu'aux  plus  importantes,  ont  été 
faites  par  l'élude  attentive,  minutieuse, 
analytique  d'un  phénomène  déterminé. 
Pour  m'en  tenir  à  un  exemple  fameux  et 
récent,  c'est  en  étudiant  un  animal  invi- 
sible à  l'œil  nu,  que  M.  Pasteur  a  bou- 
leversé et  renouvelé  toute  la  médecine. 

De  même,  en  Science  sociale,  c'esl  par 
des  monographies  de  famille  que  Le  Play 
et  ses  continuateurs  de  la  Revue  la 
Science  sociale  ont  fait  entrer  l'élude  des 
sociétés  humaines  dans  le  cadre  des 
sciences. 

Tant  qu'on  s'en  est  tenu  à  des  consi- 
dérations théoriques  et  générales  sur 
les  sociétés  humaines,  on  na  abouti 
qu'à  des  conclusions  vagues  et  incer- 
taines, à  des  systèmes  qui  ne  reposaient 
sur  aucun  fondement  solide. 

C'est  que,  pour  saisir  l'extraordinaire 
complexité  des  phénomènes  sociaux,  il 
il  est  indispensable  de  particulariser  et 
de  localiser  l'observation,  de  considérer 
ce  qui  présente,  en  quelque  sorte,  la 
cellule  sociale,  c'est-à-dire  une  famille 


()6 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


déterminée,  étudiée  dans  un  milieu  dé- 
terminé et  dans  tous  les  rapports 
qu'elle  peut  avoir  avec  ce  milieu. 

Remarquez  que  tel  est  d'ailleurs  le 
procédé  suivi  dans  les  sciences  natu- 
relles :  le  naturaliste  n'étudie  pas  la 
plante  ou  l'animal  en  général;  il  étudie 
telle  plante  ou  tel  animal  :  sur  cet  ob- 
jet individuel  il  peut  pousser  sa  con- 
naissance si  à  fond,  qu'il  saisisse  avec 
la  dernière  rigueur,  dans  les  phéno- 
mènes qu'il  y  observe,  Je  lien  des  effets 
aux  causes;  c'est  ce  lien  strictement  dé- 
fini qui  exprime  la  loi  de  ces  phéno- 
mènes, c'est-à-dire  les  conditions  aux- 
quelles ils  se  produisent. 

Il  en  est  de  même  en  Science  sociale  : 
de  l'observation  d'une  famille,  on  re- 
monte à  la  connaissance  de  la  société, 
par  la  détermination  précise  des  condi- 
tions en  vertu  desquelles  le  milieu  so- 
cial agit  sur  elle,  ce  qui  est  la  constata- 
tion d'autant  de  lois,  c'est-à-dire  d'au- 
tant d'effets  bien  définis  rattachés  à  des 
causes  bien  définies. 

Mais  l'étude  de  M.  Butel  n'a  pas 
seulement  la  portée  générale  que  je 
viens  de  dire;  elle  a  eu  en,  outre,  la 
bonne  fortune  de  contribuer  à  rectifier 
et  à  préciser  la  classification  sociale  éta- 
blie par  Le  Play. 

Comment  une  famille  de  monta- 
gnards Pyrénéens  a-t-elle  pu  avoir  une 
pareille  influence?  C'est  ce  qu'il  m'est 
impossible  d'expliquer  en  quelques 
mots  aux  personnes  étrangères  à  la 
Science  sociale.  Je  dois  donc  me  borner 
à  une  indication  générale. 

Les  populations  des  Pyrénées  appar- 
tiennent à  un  type  social  qui  présente 
certaines  analogies  avec  deux  grands 
groupes  de  sociétés  que  la  Science  so- 
ciale appelle  :  les  sociétés  à  formation 
communautaire  (familles  patriarcales), 
et  les  sociétés  à  formation  parliculariste 
(familles-souches). 


Or,  par  suite  d'une  analyse  insuffi- 
sante, Le  Play  fut  amené  à  considérer 
ces  populations  comme  appartenant  au 
second  de  ces  deux  groupes,  il  crut  y 
reconnaître  les  caractères  de  la  famille- 
souche.  (On  verra  dans  l'étude  de  M. 
Butel  l'explication  de  ce  terme.) 

Mais  ce  qui  aggrava  encore  son 
erreur,  c'est  qu'il  donna,  comme  type 
des  sociétés  à  familles-souches,  précisé- 
ment une  famille  des  Pyrénées,  la  fa- 
mille Mélouga,  observée  par  lui  dans 
l'ancien  Lavedan. 

Il  fut  ainsi  amené  à  attribuer  à  tout 
un  groupe  social  important  des  carac- 
tères qui  appartenaient  à  un  autre 
groupe,  si  bien  que  le  développement 
réel  des  fonctions  de  toutes  ces  sociétés 
fut  non  seulement  voilé,  mais  présenté 
à  faux. 

Cette  erreur  d'analyse  et  de  classifica- 
tion a  pu  être  rectifiée,  grâce  à  la  nou- 
velle ISomenclature  sociale  de  M.  Henri 
de  Tourville  et  à  la  suite  d'une  série 
d'observations  entreprises  dans  diffé- 
rents pays  par  les  collaborateurs  de  la 
Science  sociale,  en  particulier,  par  la 
présente  monographie  de  M.  Butel  sur 
la  vallée  d'Ossau.  C'est  à  lui  que  revient 
l'honneur  d'avoir  directement  établi  que 
le  type  des  Pyrénées  n'appartient  point 
à  la  famille-souche,  ainsi  que  l'avait 
cru  Le  Play. 

Enfin,  cette  étude  a  eu  encore  pour 
résultat  de  fournir  des  indications  so- 
ciales au  sujet  de  l'origine  probable  des 
populations  pyrénéennes.  C'est  là  une 
grosse  question  qui  intéresse  l'histoire 
de  tout  l'occident  de  l'Europe.  Or,  la 
Science  sociale  peut  apporter  sur  ce  su- 
jet un  ensemble  de  preuves  nouvelles 
tirées  de  la  constitution  sociale  des  po- 
pulations et  des  lois  de  l'évolution  éta- 
blies par  l'observation  comparée. 

Et  voilà  comment  l'étude  d'une  mo- 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


07 


deste  famille  a  pu  éclairer  la  science 
sur  le  mécanisme  général  des  sociétés 
humaines. 

Je  souhaite  que  la  lecture  de  cette 
monographie  amène  à  la  Science  sociale 
(le  nouveaux  adeptes,  désireux  de  se 
rendre  compte  de  sa  méthode  et  de  ses 
résultats,  capables  ensuite  de  contri- 
buer, par  leurs  propres  observations, 
au  développement  d'une  science  à  la- 
quelle il  n'est  plus  possible  aujourd'hui 
<le  rester  étranger. 

Cette  science,  en  efiet,  n'explique  pas 
seulement  les  lois  et  l'histoire  des  so- 
ciétés humaines;  elle  fournit,  sur  toutes 
les  questions  sociales  qui  préoccupent 
aujourd'hui  si  justement  l'opinion,  des 
solutions  précises  et  scientifiques  que 
l'on  a  vainement  cherchées  jusqu'à  ce 
jour  dans  les  théories  et  les  systèmes. 

Edmond  Demolins. 


A  TRAVERS  LES  FAITS  DU  MOIS. 

Anarchistes  et  déclassés.  —  Les  der- 
niers attentats  anarchistes,  et  les  arres- 
tations qui  ont  suivi,  ont  montré  une 
fois  de  plus  l'étroite  relation  qui  existe 
entre  le  déclassement  et  l'anarchie. 

L'auteur  de  l'attentat  de  l'hôtel  Termi- 
nus, Emile  Henry^  est  bachelier  es  lettres 
et  es  sciences.  Sa  tante  est  marquise.  Une 
bourse  lui  avait  permis  de  faire  ses 
études.  On  le  destinait  à  l'École  poly- 
technique, et  ses  maîtres,  satisfaits  de 
son  travail  au  collège,  lui  donnaient 
l'espoir  de  réussir.  Pourquoi  n'a-t-il  pas 
réussi?  pourquoi  Emile  Henry  ne  serait- 
il  pas  arrivé,  comme  plusieurs  de  ses 
camarades,  à  décrocher  le  bienheureux 
diplôme  d'ingénieur  et  à  vivre  bourgeoi- 
sement des  revenus  que  cette  situation 
lui  eût  procurés?  On  peut  assurément 
se  poser  la  question,  mais  alors  on  se 


dit  que,  si  Emile  Henry  avait  été  reru, 
un  autre  candidat  à  celle  môme  École 
polylechnifjue  fût  demeuré  dehors  à  sa 
place,  et  que  ce  dernier,  alors,  fût  peut- 
être  devenu  anarchiste.  ' 

Tout  ceci  nest  qu'une  supposition 
fantaisiste,  mais  qui  aide  à  comprendre 
la  réalité  des  choses.  Cette  réalité,  nous 
l'avons  fait  voir  bien  des  fois.  Il  y  a  déjà 
trop  d'élus  aux  écoles  du  Gouvernement, 
mais  le  nombre  des  appelés  est  véritablo 
ment  excessif.  Que  de  jeunes  ambitions 
longtemps  couvées,  réchauffées,  encou- 
ragées de  toutes  les  manières,  dirigées 
inflexiblement  et  aveuglément  vers  ce 
but  unique,  l'examen!  Et  que  de  décep- 
tions amères  lorsque,  après  de  longues 
années  d'internat,  de  mathématiques, 
de  surmenage  passionné,  on  s'apercoil 
qu'il  faut  dire  adieu  à  cette  terre  pro- 
mise pour  laquelle  on  avait  tout  mé- 
prisé, tout  lâché!  Heureux  alors  ceux 
dont  la  famille,  puissamment  fournie  de 
rentes,  peut  ouvrir  de  nouveau  ses  bras 
au  vaincu;  heureux  ceux  à  qui  une  ré- 
signation facile,  des  goûts  simples  et 
sobres  ménagent  une  opportune  conso- 
lation, ceux  plus  rares  qui  savent  se  re- 
tourner vigoureusement  et  se  lancer 
dans  une  carrière  indépendante  !  Mais 
tout  le  monde  n'est  pas  dans  ce  cas.  Le 
dépit,  léger  et  fugitif  chez  certaines 
âmes ,  s'incruste  profondément  dans 
certaines  autres.  La  jalousie  s'y  ajoute, 
la  pauvreté  l'envenime,  et,  pour  peu 
que  le  cerveau  manque  d'équilibre,  le 
crime  n'est  pas  loin. 

Dira-t-on  que  le  cas  d'Henry  est  extra- 
ordinaire, que  le  déclassement  n'est 
qu'un  malheur  sans  être  un  danger? 
Qu'on  pense  à  Sébastien  Faure. 

Né  dans  une  honnête  famille,  ce  der- 
nier est  élevé  dans  un  collège  de  Jé- 
suites. 11  s'y  fait  remarquer  par  son 
application ,  sa  piété  un  peu  bizarre  et 
exaltée,  où  peut-être  se  dénotait  quel- 
que chose  du  détraquement  qui  devait 


68 


LE    MOUVEMENT   SOCIAL- 


s'accuser  plus  tard  sur  d'autres  points. 
Ses  classes  finies ,  il  demande  à  entrer 
au  noviciat.  Ou  l'accepte.  Voilà  un 
homme  séparé  du  monde ,  engagé  dans 
une  voie  exceptionnelle,  dans  une  voie 
qui  réclame  une  vocation  spéciale  et 
qui  tend  à  développer  des  qualités  assez 
différentes  de  celles  par  lesquelles  on 
réussit  dans  les  professions  usuelles. 
Sébastien  Faure  aurait-il  pu  faire  un 
bon  religieux?  Peut-être,  comme  Henry 
aurait  pu  faire  un  bon  ingénieur.  Mais 
le  malaise  le  prend  soudain,  une  crise 
morale  éclate  en  lui.  Il  quitte  brusque- 
ment le  noviciat,  se  lance,  d'abord  dans 
les  affaires,  puis  dans  la  politique.  Na- 
turellement éloquent,  fort  instruit,  de 
manières  polies  et  distinguées,  il  met 
au  service  de  la  cause  anarchiste  les 
qualités  plus  spécialement  développées 
par  son  éducation  littéraire  et  ecclésias- 
tique. Il  parle  à  Bordeaux,  à  Marseille, 
dans  plusieurs  grandes  villes,  prêche 
sur  l'amour  libre  et  sur  d'autres  sujets 
à  scandale,  se  compromet  dans  une 
foule  d'affaires  qui  mettent  la  police  à 
ses  talons,  se  fait  condamner  une  pre- 
mière fois  et  recommence  de  plus  belle 
après  sa  sortie  de  prison.  Qui  ne  voit, 
claire  comme  le  jour,  l'influence  d'un 
déclassement  intense  sur  la  destinée  de 
ce  prédicateur  d'anarchie? 

Tous  ceux  qui  réclament  la  fondation 
de  bourses  nouvelles,  l'élargissement 
des  bâtiments  scolaires ,  la  multiplica- 
tion des  examens  et  des  diplômes  of- 
ficiels contribuent,  à  leur  insu,  à  fabri- 
quer des  anarchistes.  De  même,  —  mais 
ce  vice  est  plus  rare  de  nos  jours,  — 
ceux  qui  pousseraient  vers  l'état  reli- 
gieux des  natures  qui  n'y  sont  pas  réel- 
lement destinées.  Plus  il  tombe  de  haut, 
plus  le  déclassé  est  funeste,  plus  les 
talents  acquis  peuvent  lui  servir  à  sou- 
lever et  à  troubler  la  masse  des  sim- 
ples. 


La  comptabilité  des   fabriques.  — 

Il  y  a  longtemps  que  l'État,  par  l'inter- 
médiaire des  préfets,  épluchait,  approu- 
vait et  désapprouvait  le  budget  des 
communes.  Jusqu'ici,  il  n'avait  pas 
étendu  son  contrôle  sur  celui  des  parois- 
ses, mais  cela  devait  arriver  fatalement. 
Désormais,  en  vertu  des  règlements 
récents  publiés  par  le  ministre  des 
Cultes,  toutes  les  fabriques  de  France 
vont  se  trouver  saisies  par  l'engrenage 
du  fonctionnarisme.  Urbaines  ou  ru- 
rales, riches  ou  pauvres,  depuis  celles 
des  grandes  paroisses  de  Paris  qui  peu- 
vent, sans  se  gêner,  entretenir  les  meil- 
leurs chantres  et  les  plus  parfaites  maî- 
trises, jusqu'à  celles  des  pauvres  églises 
de  campagne  où  le  budget  est  presque 
nul,  toutes  vont  être  obligées  de  passer 
par  les  formules,  les  formalités,  les  lon- 
gueurs, et  les  exigences  parfois  coû- 
teuses de  la  loi. 

Ce  même  règlement  impose  d'emblée 
à  tous  les  trésoriers  de  fabrique,  depuis 
celui  de  la  Madeleine  jusqu'à  celui  du 
dernier  hameau  de  l'arrondissement  de 
Barcelonnette,  l'obligation  de  se  trans- 
former en  un  parfait  comptable,  sa- 
chant non  seulement  lire  et  écrire,  — 
ce  qui  manque  déjà  à  nombre  d'entre 
eux,  —  mais  encore  sachant  tenir  des 
livres  de  compte,  aligner  des  chiffres, 
balancer  sur  le  papier  le  doit  et  Va- 
voir,  etc.  :  besogne  élémentaire  pour  le 
moindre  commis  de  boutique,  sans  doute, 
mais  qui  embarrasserait  peut-être  tel 
homme  de  lettres  renommé,  si  on  l'en 
chargeait  inopinément. 

Faute  de  budget  dressé  par  la  fabri- 
que, le  percepteur  sera  chargé  de  le 
dresser  d'office  ,  en  touchant  un  tant 
pour  cent. 

Un  évêque  fort  peu  suspect  d'hosti- 
lité à  l'égard  du  Gouvernement,  M^'  Ser- 
vonnet,  donne  à  ce  sujet,  en  ce  qui 
concerne  le  diocèse  de  Digne,  des  ren- 
seignements instructifs  : 


LK    MOUVEMENT    SOCIAL. 


(^.9 


«  Dans  ce  diocèse,  dil-il ,  les  comptes 
«les  fabriques  sont  insignifiants. 

(I  5.")  n'ont  aucune  ressource,  et 
MM.  les  desservants  fournissent  cux- 
niènies  ce  qui  est  nécessaire  à  l'exercice 
du  culte. 

«  HO  ont  des  receltes  qui  varient  de 
3  cà  (10  francs. 

«   li\)  vont  de  00  à  200  francs; 

<(  40  à  oO  seulement  dépassent  le  chif- 
fre de  200  francs. 

«  En  outre,  nos  trésoriers  sont  géné- 
ralement incapables  de  tenir  une  comp- 
tabilité comme  celle  que  trace  l'instruc- 
tion ministérielle  du  lo  décembre. 

«  De  sorte  que  rachat  des  formules 
indiquées  constituerait  une  dépense  que 
des  fabriques  aussi  pauvres  ne  peuvent 
supporter,  et  leur  maniement  serait  au- 
dessus  du  savoir-faire  de  nos  tréso- 
riers.  » 

A.  côté  de  ces  observations  modérées, 
on  pourrait  citer  une  foule  de  protesta- 
lions,  plus  ou  moins  vives,  émanant  de 
la  plupart  des  évêques ,  et  qui  témoi- 
gnent, par  leur  unanimité,  de  l'émotion 
profonde  causée  par  ce  nouvel  envahis- 
sement de  l'État. 

Sur  ce  point  encore,  la  France  et  les 
pays  similaires  se  trouvent  dans  une  si- 
tuation plus  épineuse  que  les  pays  anglo- 
saxons. 

Habitué  à  considérer  les  membres  du 
clergé  comme  des  fonctionnaires,  le 
Gouvernement  s'efforce ,  en  toute  cir- 
constance, de  les  traiter  comme  tels. 

De  plus,  la  commune  française  étant, 
de  par  la  loi,  obligée  de  suppléer,  en 
cas  de  besoin ,  à  l'insuffisance  des  res- 
sources delà  fabrique,  le  Gouvernement, 
qui  déjà  s'est  arrogé  le  droit  de  contrôler 
étroitement  et  de  manipuler  d'en  haut 
les  finances  communales,  se  trouve  con- 
duit tout  naturellement  à  contrôler  et 
à  manipuler  les  budgets  des  fabriques , 
puisqu'ils  sont  alimentés  en  certains  cas 
parles  budgets  communaux. 


D'autre  part,  ce  secours  prêté  par  la 
commune  à  la  paroisse  est  un  phéno- 
mène assez  rare,  et  le  secours,  lors(iu'il 
est  prêté ,  n'est  guère  important.  La 
presque  totalité  des  ressources  dont 
disposent  les  fabriques  provenant  d'au- 
mônes ou  de  taxes  usuelles  versées  par 
les  fidèles  seuls,  rien  d'étonnant  si  ces 
derniers  réclament  pour  eux  seuls  le 
droit  d'administrer  ces  fonds. 

L'État,  quelle  que  soit  son  intention, 
a  donc  perdu,  comme  il  le  fait  souvent, 
une  belle  occasion  de  demeurer  à  sa 
place. 


Une  comédie  d'allusions.  —  La  pièce 
de  M,  Maurice  Barrés,  Une  journée  par- 
lementaire, représentée  au  Théâtre-Li- 
bre, a  été  un  des  événements  du  dernier 
mois. 

Comme  on  le  pense,  les  éloges  et  les 
critiques  n'ont  pas  manqué.  Les  uns  et 
les  autres  ont  été  généralement  ardents, 
car  la  passion  politique  y  jouait  un  plus 
grand  rôle  que  l'appréciation  littéraire. 

On  connaît  le  sujet  :  un  député,  pas 
méchant,  pas  plus  pervers  que  beau- 
coup d'autres,  a  reçu  d'une  société  in- 
dustrielle une  somme  de  cent  mille 
francs  pour  mettre  son  vote  et  son  élo- 
quence au  service  d'un  projet  quelcon- 
que. Un  document  attestant  ce  marché 
est  tombé  aux  mains  d'un  de  ses  enne- 
mis personnels.  De  là  une  angoisse  facile 
à  comprendre.  Un  journaliste  sans  scru- 
pule profite  de  l'occasion  pour  extor- 
quer au  malheureux  d'autres  documents 
qui  élabli>:3ent  la  culpabilité  de  deux 
autres  députés.  Cette  bassesse  ne  sert  de 
rien  à  la  victime,  et  un  suicide  dénoue 
la  situation. 

Cette  pièce,  dont  nous  n'avons  pas  à 
apprécier  le  mérite  littéraire,  présente 
une  double  signification  au  point  de  vue 
social. 


70 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL. 


Elle  atteste,  une  fois  de  plus,  la  cor- 
ruption au  milieu  de  laquelle  un  homme 
politique,  quel  qu'il  soit,  est  condamné 
à  vivre,  corruption  qui  est  dans  Tair, 
qui  flotte  autour  des  consciences,  cher- 
chant à  toute  heure  l'occasion  d'y  en- 
trer, et  n'y  réussissant  que  trop  souvent, 
grâce  à  la  fréquence  et  à  l'énormité  des 
tentations. 

11  y  a  deux  hommes  dans  un  député  : 
le  personnage  officiel,  que  l'on  voit, 
raide  et  correct,  figurer  dans  les  séances, 
inscrit  à  un  groupe,  défendant  officiel- 
lement certains  principes  choisis  en  gé- 
néral une  bonne  fois  pour  toutes  et  dont 
on  ne  change  pas  sans  de  sérieuses 
compensations;  —  et  Fhomme  avisé, 
conscient  de  sa  force,  pouvant  à  un  mo- 
ment donné,  dans  une  foule  de  questions 
où  les  principes  politiques  ne  sont  pas 
enjeu,  faire  pencher  par  son  vote  la  ba- 
lance en  faveur  de  tel  ou  tel  projet. 
Ces  projets  intéressent  toujours  dans  la 
nation  un  certain  nombre  d'individus. 
Les  uns  y  trouveront  un  surcroît  de  gain  ; 
les  autres  y  perdront  une  source  de  reve- 
nus. Tout  ce  monde-là  s'agite  et  se  dé- 
mène autour  de  la  personne  des  députés, 
comme  les  Grecs  et  les  Troyens  autour 
des  armes  d'Achille.  11  faut  une  probité 
bien  solide,  dans  ces  circonstances,  pour 
ne  pas  glisser  sur  le  terrain  des  com- 
promissions. 

La  pièce  de  M.  Barrés  répond  donc  à 
une  réalité,  à  une  réalité  bien  plus  vaste 
et  plus  désolante  qu'on  ne  pourrait  en 
juger  par  le  seul  épisode  du  Panama. 
Les  prévarications  du  Panama  se  sont 
trahies  parleur  exagération  même  ;  mais 
elles  n'étaient,  après  tout,  que  le  point 
culminant  de  tout  un  système  d'opéra- 
tions et  de  trafics  analogues.  La  pièce 
prouve  encore  une  chose,  c'est  que  le 
public  finit  par  se  dégoûter  des  politi- 
ciens qui  l'exploitent  et  n'a  plus  en  eux 
la  belle  confiance  d'antan.  Cette  défiance 
du  public  se  manifeste  moins  jusqu'ici 


par  le  remplacement  des  hommes  soup- 
çonnés, dont  la  situation  électorale  est 
toujours  très  forte,  que  par  une  sorte  de 
détachement  général  et  sceptique.  On 
continue  à  nommer  le  même  personnel, 
mais  avec  l'arriére-pensée  que  ça  ne 
signifie  pas  grand'chose,  qu'on  le  choisit 
faute  de  mieux,  et  qu'il  ne  faut  pas  en 
attendre  le  salut  de  la  patrie. 

M.  Maurice  Barrés  n'a  probablement 
pas  le  génie  d'Aristophane  ;  et  d'ailleurs 
la  comédie  en  France  est  trop  différente 
de  celle  des  Grecs  pour  qu'on  puisse,  en 
notre  siècle,  retrouver  celle-ci  du  pre- 
mier coup.  Mais,  bonne  ou  médiocre, 
sa  pièce  n'en  a  pas  moins  obtenu  un  réel 
succès;  succès  d'imprécations  chez  ceux 
qui  se  sentaient  atteints  en  eux-mêmes, 
ou  dans  leur  clan,  ou  dans  leurs  protec- 
teurs; succès  de  sympathie  et  d'appro- 
bation auprès  de  la  masse  du  public,  qui 
a  eu  le  plaisir  de  dire ,  après  le  specta- 
cle ou  la  lecture    :  «  C'est  bien  ça!  » 


Finances  malades.  —  Les  États  du 
midi  de  l'Europe  se  débattent  de  plus 
en  plus  dans  d'inextricables  crises  finan- 
cières. 

Le  Portugal,  impuissant  à  rembourser 
ses  créanciers,  soit  pour  les  fonds  d'État, 
soit  pour  les  chemins  de  fer,  a  trouvé 
ingénieux  de  décider  que  les  capitalistes 
portugais  seraient  remboursés,  au  moins 
en  partie,  de  leurs  frais,  et  qu'on  ne 
tiendrait  nul  compte  des  capitalistes 
étrangers,  français  et  allemands  pour  la 
plupart,  qui  ont  englouti  leurs  épargnes 
dans  ce  placement  aventureux.  On  sait 
que  cette  attitude  du  Portugal  a  déter- 
miné le  rappel  de  notre  ministre  pléni- 
potentiaire, ce  qui  constitue  une  quasi- 
rupture  diplomatique.  L'Econoîniste  fran- 
çais propose  même  au  gouvernement 
frauçais  de  saisir,  comme  gages,  les  co- 
lonies portugaises  de  Mozambique,  d'An- 
gola et  de  Benguela. 


LK   MOUVEMENT  SOCIAL. 


71 


En  Italie,  comme  nous  l'avons  dit, 
le  gouvernement,  acculé  à  un  tlélicil 
énorme,  semble  résolu  à  établir  de  nou- 
veaux impôts.  Les  contribuables  italiens, 
qui  déjà  ne  roulent  pas  sur  l'or,  vont 
être  invités  à  se  saigner  à  blanc  pour 
permettre  au  pays  d'entretenir  sa  coû- 
teuse armée,  chapitre  sur  lequel  toute 
diminution  est  proclamée  impossible. 

Entre  ces  deux  pays,  l'Espagne  n'est 
pas  précisément  à  son  aise.  La  détresse 
tinancière  a  été  le  seul  motif  pour  lequel 
l'expédition  du  Maroc,  belliqueusement 
commencée,  n'a  pas  été  poussée  plus 
avant.  L'ardeur  chevaleresque  est  une 
belle  chose,  et  l'Espagne  n'en  manque 
certes  pas;  mais  la  poudre,  les  balles, 
les  boulets,  les  cuirassés  et  l'artillerie 
moderne  coûtent  plus  cher  à  entretenir 
que  l'épée  de  Rodrigue,  Pour  boucher 
les  trous  du  budget,  le  gouvernement  a 
eu  la  lumineuse  idée,  déjà  prise  et  re- 
prise vingt  fois  dans  ce  siècle  ,  d'abolir 
les  privilèges  des  provinces  basques  et 
de  la  Navarre,  les  fameux  fueros.  Une 
agitation  intense  et  menaçante  s'est  im- 
médiatement déclarée  dans  le  nord  de 
la  péninsule.  Les  Basques,  assimilant 
leur  situation  à  celle  de  l'Irlande,  ont 
même  voulu,  pendant  le  séjour  de  M. 
Gladstone  à  Biarritz,  aller  complimenter 
le  grand  défenseur  du  Home  Rule. 

Quant  à  la  Grèce,  sa  banqueroute  est 
avouée  et  ne  fait  que  succéder  à  d'autres. 

Donc,  pas  de  chance,  les  Méridionaux  ! 
Pourtant,  les  quatre  pays  que  nous  ve- 
nons de  citer  sont  peuplés  de  races  so- 
bres, simples,  vivant  de  peu.  C'est  vrai; 
mais  si  elles  sont  sobres  de  consomma- 
lion,  elles  le  sont  encore  plus  de  travail. 
Pas  d'initiative,  pas  de  réorganisation 
de  l'agriculture,  pas  d'entreprises  in- 
dustrielles et  commerciales,  pas  de  créa- 
tions fécondes  et  laborieuses;  partant, 
pas  de  développement  de  la  richesse 
privée,  et,  par  contre-coup,  pas  de  ri- 
chesse publique. 


Les  pays  moins  simples  et  moins  so- 
bres, en  revanche,  sont  ceux  dont  le  cré- 
dit est  le  plus  solide.  Il  ne  s'agit  dune  pas 
surtout  de  se  priver,  mais  de  travailler. 

G.  d'Azambuja. 


BIBLIOGRAPHIE. 

Le  crime  social,  par  Maurice  Zaiiixt. 
1  vol.  in-8";  Paris,  Perrin  et  G'". 

Après  un  réquisitoire  véhément  contre 
l'organisation  sociale  actuelle  et  contre 
l'optimisme  économique,  réquisitoire 
qui,  au  premier  abord,  pourrait  faire 
prendre  l'auteur  pour  un  socialiste, 
M.  Maurice  Zablet  en  vient  à  exposer,  sur 
la  réforme  sociale,  des  idées  qui  ne  s'é- 
loignent pas  beaucoup  de  celles  des  éco- 
nomistes. Lui-même  constate  qu'on  peut 
les  tirer  de  principes  posés  par  Bastiat. 
M.  Maurice  Zablet  est  d'ailleurs  dans 
une  position  embarrassante.  D'un  côté, 
il  attaque  avec  véhémence  les  progrès 
de  la  richesse  :  pour  lui,  les  capitalistes 
sont  des  brochets  qui  mangent  les  car- 
pes. D'autre  part,  il  s'oppose  avec 
raison  à  toute  ingérence  de  l'État  dans 
les  affaires  privées.  L'harmonie  sociale 
s'obtiendra,  selon  lui,  par  une  action 
négative  de  l'État,  c'est-à-dire  par  la 
suppresssion  des  lois  civiles  qui  entra- 
vent la  liberté  individuelle,  et  par  la  mo- 
dification des  lois  pénales  qui  achèvent 
de  gâter  les  condamnés  au  lieu  de  les 
relever  moralement.  Toute  cette  partie 
de  l'argumentation  de  M.  Zablet  est  ex- 
cellente. L'on  y  retrouve  de  judicieuses 
vérités  de  fait  déjà  mises  en  lumière  par 
Le  Play,  et  qui,  depuis  lors,  gagnent  du 
terrain  dans  l'opinion  de  tous  les  gens 
sérieux;  mais  M.  Zablet  est-il  bien  sûr 
que  la  réforme  de  deux  livres,  le  Code 
Civil  et  le  Code  Pénal,  sutfira.  comme 


(2 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL. 


par  un  coup  de  baguette  magique,  ù 
donnera  notre  race  l'éducatio7i doni  elle 
a  besoin? 

Le  livre  est  écrit  dans  un  st^de  jeune 
et  chaleureux,  et  dénoie  une  âme  géné- 
reuse, impatiente  de  voir  disparaître  au 
plus  tût  des  iniquités  et  des  souflVances 
qui  blessent  les  yeux. 


Les  Saints  confesseurs  et  martyrs  de 
la  C^e  de  Jésus,  par  le  R.  P.  Fréd. 
Rouvier,  S.  J.  —  Un  grand  volume 
in- 8°  illustré;  Desclée,  Lille-Paris. 

Le  R.  P.  Rouvier,  déjà  connu  par 
son  ouvrage  Devant  l'ennemi,  vient  de 
publier,  sous  une  forme  à  la  fois  histo- 
rique et  artistique,  les  vies  de  tous  les 
saints  de  la  Compagnie  de  Jésus,  disper- 
sées jusqu'ici  dans  diverses  études  par- 
ticulières. 

Indépendamment  de  l'intérêt  religieux 
qui  s'attache  à  une  telle  œuvre,  l'ama- 
teur de  Science  sociale  peut  y  trouver 
matière  à  d'instructives  réflexions.  L'his- 
toire des  saints,  comme  celle  des  grands 
hommes  dont  la  gloire  est  purement 
humaine,  est  pleine  de  traits  oii  se  révèle 
le  génie  des  nations.  Il  est  donc  facile 
de  remarquer,  au  cours  des  récits  har- 
monieusement groupés  par  le  R.  P. 
Rouvier,  l'empreinte  que  la  sainteté  peut 
recevoir  d'une  race. 

Les  saints  jésuites  sont  au  nombre  de 


treize  :  cinq  Espagnols,  trois  martyrs 
japonais,  deux  Italiens,  un  Français,  un 
Polonais  et  un  Flamand.  Remarquons 
en  outre  que  le  royaume  de  Naples,  qui 
a  produit  saint  François  de  Geronimo; 
Mantoue,  qui  a  produit  saint  Louis  de 
Gonzague;  la  Flandre,  qui  a  produit 
saint  Jean  de  Berchmans,  gravitaient 
plus  ou  moins  dans  l'orbite  de  l'Espa- 
gne, et  que  le  Japon  avait  été  évangélisé 
par  des  jésuites  espagnols  et  portugais. 
L'apostolat,  la  piété,  les  vertus  domi- 
nantes des  principaux  saints  de  la  Com- 
pagnie portent  donc  au  plus  haut  degré 
le  cachet  espagnol. 

C'est  en  particulier  la  région  py- 
rénéenne, basque  ou  navarraise ,  qui 
produit  Ignace  de  Loyola  et  François- 
Xavier,  ces  tiers  conquisitadors  delà  sain- 
teté. L'organisation  puissamment  centra- 
lisatrice de  l'Ordre,  conçue  par  le  pre- 
mier, fait  pendant  à  celle  de  l'Espagne  par 
Ferdinand  le  Catholique  et  Philippe  IL 
La  prédication  voyageuse  et  audacieuse 
du  second  dans  les  Indes  et  jusqu'en 
Chine  reproduit,  dans  le  domaine  reli- 
gieux ,  les  brillants  exploits  des  Cortez 
et  des  Albuquerque  dans  l'ordre  militaire 
et  colonial. 

Le  style  du  P.  Rouvier,  d'une  élégance 
ferme  et  vigoureuse,  ajoute  un  nouveau 
charme  aux  merveilleuses  épopées  qu'il 
raconte,  et  les  nombreuses  illustrations, 
dues  en  partie  au  fin  crayon  de  l'auteur, 
font  de  son  livre  un  véritable  chef-d'œu- 
vre de  luxe  et  de  bon  goût. 


Le  Directeur-Gérant  :  Edmond  Demolins. 


lypographie  Firniiu-Diaot    et  C".  —  ilcsnil  CEurc;. 


QUESTIONS  DU  JOUR 


BIBLIOTHEQUE  de 


L'ÉGLISE  ET  L'ESPRIT  NOUVEAU. 


On  a  fait,  ces  temps  derniers,  un  sort  au  mot  de  M.  Spuller,  à 
\ Esprit  nouveau,  qui,  selon  le  Ministre  des  Cultes,  doit  présider 
désormais  aux  rapports  de  l'Etat  et  de  l'Église. 

Chacun  a  essayé  d'expliquer  cette  formule  à  sa  façon.  Catho- 
liques et  libres-penseurs,  monarchistes  et  républicains  se  sont 
efforcés  d'en  faire  im  vêtement,  dont  la  coupe  nouvelle  donnât 
bonne  figure  à  leurs  anciennes  théories,  à  leurs  antiques  pré- 
jugés. 

Personne  n'a  essayé  de  dégager  la  réalité  que  les  événements 
ont  mises  derrière  cette  expression;  personne  ne  s'est  demandé  si 
cet  «  esprit  nouveau  »  n'était  pas  venu  sur  les  lèvres  du  ministre, 
comme  l'inconsciente  constatation  d'un  fait  nouveau,  :  l'échec  dé- 
finitif de  l'ancienne  organisation  que  l'Etat  a  imposée  à  TEglisc 
de  France. 

I.  —  l'esprit  ancien. 

Depuis  bientôt  un  siècle,  les  rapports  de  l'Église  et  de  l'État 
sont  réglés  par  le  Concordat,  et  pour  se  rendre  compte  de  l'esprit 
qui  les  anime,  il  ne  suffit  pas  de  se  reporter  à  cet  instrument 
diplomatique,  mais  il  faut  observer  le  parti  que  l'État  a  su  en 
tirer  par  sa  législation  et  sa  politique  intérieure. 

Le  Concordat  de  1801  procède  directement  de  l'esprit  de  l'an- 

T.  XVII.  20 


278  LA    SCIENCE    SOCIALE, 

cien  régime,  il  n'est  que  la  mise  au  point,  par  un  despote  de  gé- 
nie, des  doctrines  que  les  légistes  ne  cessèrent  de  proclamer  et 
de  développer  depuis  Philippe  le  Bel.  Relisez  les  anciens  concor- 
dats conclus  entre  le  Saint-Siège  et  la  Royauté,  reprenez  les 
nombreux  arrêts  des  Parlements  et  vous  verrez  avec  quelle  per- 
sévérance, et  souvent  avec  quelle  violence,  les  serviteurs  de  l'an- 
cienne monarchie  tendirent  à  couper  peu  à  peu  toutes  les  racines 
vivaces  que  l'Église  avait  poussées  dans  la  terre  du  peuple  de 
France,  pour  la  greffer  enfin  sur  la  souche  de  l'État  (1).  C'est  avec 
transport,  que  les  vieux  parlementaires  auraient  applaudi  Por- 
tails déclarant  que  :  «  les  affaires  religieuses  ont  toujours  été  ran- 
gées par  les  différents  codes  des  nations  au  nombre  des  matières 
qui  appartiennent  à  la  haute  'police  de  ÏEtat...  et  qu'en  France 
le  Gouvernement  a  toujours  présidé  d'une  manière  plus  ou  moins 
directe  à  la  conduite  des  choses  ecclésiastiques  (2)  ». 

Telle  est,  en  effet,  l'exacte  formule  de  l'Esprit  ancien  :  les  af- 
faires religieuses  appartiennent  à  la  haute  police  de  l'État  :  et  cet 
intérêt  exceptionnel  que  l'État  leur  porte  a  un  mobile  très  simple, 
dont  il  ne  fait  pas  mystère.  Si  l'État  veut  avoir  l'Église  entre  ses 
mains,  c'est  pour  s'en  faire  un  instrument  de  règne. 

Point  n'est  besoin  d'avoir  des  connaissances  historiques  très 
étendues  et  très  profondes  pour  savoir  avec  quel  art  nos  rois  se 
servirent  des  choses  religieuses  pour  assurer  et  accroître  leur 
pouvoir.  De  tous  leurs  titres,  ceux  d'évêque  extérieur  et  de  fils 
aîné  de  l'Église  ne  furent  pas  ceux  qui  leur  procurèrent  les  plus 
minces  profits  en  France  et  à  l'étranger.  Louis  XIV,  pour  ne  citer 
que  lui,  semble  s'être  assez  bien  entendu  pour  tenir  en  main 
son  clergé  et  pour  le  faire  concourir  à  des  fins  qui  n'étaient  pas 
toutes  uniquement  spirituelles! 

Mais  c'est  surtout  chez  Napoléon  que  ce  dessein  s'affirme  bru- 
talement, éclate  en  formules  cyniques  :  «  Il  faut,  dit-il,  une  reli- 

(l)  Le  rêve  des  légistes,  depuis  Piiilipiie  le  Bel  était  d'avoir  une  religion  dépen- 
dante; une  loi,  un  roi,  un  culte,  telle  était  la  formule  de  ces  grands  chanceliers  qui 
conliibucrcnt  si  puissamuient  a  la  fondation  de  l'unité  franraise.  Les  hommes  de  loi 
qui  siégeaient  à  la  Constituante,  avaient  au  l'ond  la  même  pensée:  transformer  le  clergé 
en  le  salariant,  régir  souverainement  la  religion.  (Les  Légistes,  par  Cardoux,  p.  261.) 

{:>.)  Discours  et  Rapports  sur  le  Concordat  de  1801,  par  Portails  p.  87. 


l'h(;lisr  kt  l'dsi'Iut  nulveal,  ii7<.) 

gioii  au  peuple,  et  il  laut  que  cette  religion  soit  entre  les  mains 
du  Gouvernement  (1).  »  Pendant  quelque  temps,  il  rêva  de  jouer 
les  Henri  VIII,  mais  son  sens  pratique  lui  montra  Féchee;  aussi, 
en  tacticien  consommé,  il  trouva  le  moyen,  tout  en  tournant  la 
difficulté,  do  remporter  une  victoire  encore  plus  éclatante.  Ce 
moyen  fut  le  Concordat.  Écoutez  ces  paroles  qu'il  laisse  échap- 
per, elles  contiennent  le  dernier  mot  de  l'Esprit  ancien  :  h  Je  ne 
veux  pas  altérer  la  croyance  de  mes  peuples;  je  respecte  les 
choses  spirituelles;  je  veux  les  dominer  sans  les  toucher,  sans 
m'en  mêler;  je  veux  les  faire  cadrer  à  mes  vues,  à  ma  politique 
par  l'influence  des  choses  temporelles  (2).  » 

Pour  atteindre  un  tel  but,  il  n'y  avait  qu'un  moyen  :  priver  ce 
grand  groupement  social  que  forme  l'Église,  de  toute  vie  propre, 
de  tout  organisme  autonome,  et  la  forcer,  pour  exercer  son  action, 
pour  remplir  son  ministère,  à  emprunter  les  organismes  de  l'État. 

Trois  articles  dans  le  Concordat,  habilement  complétés  par 
quelques  articles  organiques,  mirent  l'Église  de  France  dans  la 
main  du  Premier  Consul,  la  convertirent  en  machine  d'État.  Les 
trois  articles  du  Concordat  sont  :  l'article  10,  qui  donne  au  Gou- 
vernement la  nomination  des  Évèques  ;  l'article  17,  qui  soumet 
le  choix  des  Curés  à  son  agrément;  enfin  l'article  li,  qui,  en  as- 
surant le  traitement  du  ministère  sacerdotal,  le  place  au  nombre 
des  services  salariés  par  le  budget.  Les  articles  organiques  sont 
ceux  qui  déclarent  qu'aucune  bulle,  bref,  rescrit,...  de  la  Cour 
de  Rome,  même  ne  concernant  que  des  particuliers,  ne  pourra 
être  reçu,  publié,  imprimé...  sans  l'autorisation  du  Gouverne- 
ment; défendent  aux  Évèques  de  s'assembler  en  conciles  provin- 
ciaux ;  défèrent  au  Conseil  d'État  les  actes  et  les  écrits  des  mem- 
bres du  clergé  jugés  répréhensibles  par  le  pouvoir.  Ajoutez  à 
cela  les  décrets  réglementant  la  nomination  des  professeurs  dans 
les  séminaires  et  leur  enjoignant  d'enseigner  les  quatre  propo- 
sitions de  l'Église  gallicane  (3). 

(1)  Thibaudeau,  p.  152. 

(2)  Mémorial,  V,  353.  Notes  sur  les  Quatre  Concordats,  par  M.  de  Pradt;  Corres- 
pondance de  Napoléon  /«■■,  XX.\,  j).  557. 

(3)  Décret  du  25  février  1810,s'appu\anl  sur  ledit  de  Louis  XIV  qui  y  est  joint,  pour 
renforcer  sur  ce  sujet  .les  Articles  organiques. 


280  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

Je  sais  que  de  fort  Jdoiis  esprits  ont  prétendu,  et  prétendent 
encore,  que  l'esprit  du  Concordat  a  été  faussé  et  que  l'Église 
a  toujours  protesté  contre  les  articles  organiques.  Dernière- 
ment encore,  M.  le  duc  de  Broglie  s'est  fait  l'éloquent  apôtre  de 
cette  thèse  (1)  cjui,  pour  juste  qu'elle  soit,  n'a  contre  elle  qu'un 
défaut,  c'est  de  ne  pas  tenir  compte  de  la  continuité  de  l'interpré- 
tation que  tous  les  gouvernements  n'ont  cessé  de  donner  au  Con- 
cordat, et  de  l'usage  qu'ils  ont  fait  de  cette  main-mise  de  l'État 
sur  l'Église.  Cette  interprétation  peut  être  fausse,  je  l'aclmets,  cet 
usage  a  pu  être  déplorable,  j'en  conviens.  Il  n'en  est  pas  moins 
vrai  qu'ils  ont  constitué,  en  fait,  la  loi  qui  régit  actuellement 
les  rapports  de  l'Église  et  de  l'État.  Mais  laissons-là  ces  discus- 
sions académiques,  et  observons  comment  les  choses  se  passent 
en  réalité. 

L'organisation  de  l'Église  de  France  consiste  essentiellement 
en  deux  groupements  :  la  Paroisse  à  la  base,  le  Diocèse  au-des- 
sus. 

La  Paroisse  est  le  groupement  fondamental,  le  groupement 
primordial  ;  c'est  là  que  les  fidèles  se  réunissent,  c'est  là  que  s'ad- 
ministrent leurs  principaux  intérêts  spirituels,  et  les  intérêts  ma- 
tériels qui  en  sont  le  support.  Pour  vivre,  cet  organisme,  comme 
tous  les  organismes  sociaux,  a  besoin  d'être  constitué,  il  a  besoin 
de  ressources,  il  a  besoin  d'une  autorité.  Les  ressources  de  la 
Paroisse  lui  sont  fournies  en  partie  par  l'État,  en  partie  par  les 
fidèles.  Si  maigres  que  soient  les  subventions  de  l'État,  elle  suf- 
fisent pour  lui  donner  un  droit  de  contrôle  (2),  que  n'ont  jamais 
les  fidèles,  si  importants  que  soient  leurs  oflrandes  et  leurs  dons. 
Un  conseil  de  fabrique  assiste  bien  le  curé  pour  la  gestion  de 
la  fortune  paroissiale  ;  mais  les  fidèles  n'ont  aucune  part  dans  la 
nomination  de  ce  conseil  qui  se  recrute  lui-môme  ;  d'ailleurs  tout 
le  monde  sait  qu'en  fait  c'est  le  curé  qui  décide  et  qui  administre. 

A  des  gens  qui  ne  détiennent  et  ne  gèrent  aucun  intérêt,  il 
n'est  généralement  reconnu  aucun  pouvoir.  Privés  de  l'adminis- 
tration des  intérêts  temporels  de  leur  paroisse,  les  fidèles  sont 

(1)  Le  Concordat,  par  le  duc  de  Broglie;  Calinaiin-Lévy,  1893. 
(2;  Voir  le  Décret  récent  sur  la  ComptabilHé  des  Fabriques. 


î/kclisk  et  i/ksitut  \oi;vi:au.  281 

tout  ;mssi  nettement  exclus  do.  toute  participation  A  l;i  nomina- 
tion de  leur  pastoui-,  du  chef  d(!  hnir  groupement.  Ils  n'ont  qu'à 
accepter  le  curé  qu'on  leur  envoie,  à  supporter  celui  qui  leur 
déplaît,  à  regretter  celui  qui  leur  plaisait  et  qu'on  leur  enlève. 
L'Évèque  a  dans  sa  main  son  clergé  diocésain,  comme  un  géné- 
ral a  son  état-major;  il  nomme,  déplace,  destitue  à  sa  guise  (1). 
A  chaque  troupe  de  fidèles  il  envoie  un  chef,  et  la  troupe  n'a  qu'à 
marcher.  Il  n'est  pas  excessif  de  conclure  que  le  groupement 
paroissial  n'a  aucune  vie  propre.  Ses  ressources  comme  son  chef 
lui  sont  fournis  immédiatement  et  médiatement  par  l'État. 

Morne  spectacle  dans  le  Diocèse.  Là  encore,  mais  avec  plus  d'in- 
tensité, nous  trouvons  un  organisme  dont  les  ressources  et  les 
autorités  proviennent  directement  de  l'Ktal.  C'est  le  Gouverne- 
ment qui  paye  les  Évêques  et  les  nomme  ;  et  cette  nomination  est 
le  centre  vital  par  lequel  il  tient  tout  l'organisme  religieux.  Je 
n'ai  pas  besoin  d'insister  sur  ce  point;  fidèles  et  ennemis  de  l'É- 
glise, tout  le  monde  se  rend  compte  de  son  importance.  En  fait, 
les  fidèles  seuls  n'ont  rien  à  voir  dans  l'organisation  et  dans  la 
gestion  d'intérêts  qui  sont  leurs,  d'intérêts  qui  dépendent  de  leurs 
bourses  et  qui  commandent  à  leurs  consciences. 

Voilà  la  machine  telle  que  la  construisit  la  monarchie  capé- 
tienne, telle  que  la  perfectionna  Napoléon.  Elle  est  si  parfaite, 
elle  permet  d'exercer  une  action  si  profonde  en  s'assurant  de  la 
maîtresse  pièce,  de  l'Évêque,  que  tous  les  gouvernements  qui  se 
sont  succédé  en  France  depuis  un  siècle .  n'ont  jamais  hésité  à 
l'employer  pour  assurer  leur  éphémère  domination. 

Entre  les  mains  d'un  habile  mécanicien,  les  services  qu'elle 
peut  rendre  sont  immenses.  Dans  la  paroisse,  le  Curé  est  un  fonc- 
tionnaire préposé  aux  consciences  ;  dans  le  diocèse,  l'Evêque  est 
un  préfet  chargé  de  l'ordre  moral.  Bon  gré  mal  gré,  on  veut 


(1)  Il  ne  faudrait  pas  croire  que  la  participalion  des  (idides  à  la  nomination  de  leurs 
pasteurs  soit  contraire  aux  traditions  et  aux  règles  de  l'Église;  sous  l'ancien  régime, 
les  chapitres,  les  abbayes,  les  patrons  laïques  disposaient  dans  chaque  diocèse  d'un 
plus  grand  nombre  de  cures  que  i'évèque.  Voir  l'abbé  Sicard  :  Les  Dispensateurs  des 
bénéfices  ecclésiastiques  avant  1789.  Taine  a  merveilleusement  montré,  dans  les  O/'t- 
ginesde  la  France  contemporaine,  celte  étroite  dépendance  dans  laquelle  Napoléon 
a  réduit  le  bas  clergé  vis-à-vis  de  l'évoque  {le  Régime  moderne,  t.  II,  p.  68  etsuiv.) 


282  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

qu'ils  fassent  servir  leur  ministère  à  l'avantage  du  pouvoir.  Ils 
doivent  prêcher  aux  fidèles  l'amour  du  souverain,  les  beautés 
de  la  conscription,  les  vertus  des  gouvernants.  S'ils  manœuvrent 
bien,  les  récompenses  ne  se  feront  pas  attendre;  elles  sont  nom- 
breuses et  appréciables:  les  évêchés,  les  archevêchés,  la  pour- 
pre romaine,  la  Légion  d'honneur  constituent  une  hiérarchie  où 
l'avancement  n'est  donne  qu'aux  bons  serviteurs.  Que  si  les  or- 
dres du  Gouvernement  sont  mal  exécutés,  s'ils  se  heurtent  à  un 
non  possumus,  alors  l'État  déclare  le  clergé  en  révolte  et  le 
châtie  comme  un  corps  de  fonctionnaires  désobéissants;  l'avan- 
cement est  supprimé,  les  traitements  suspendus,  les  actes  et  les 
paroles  déférés  au  Conseil  d'État. 

En  fait,  la  constitution  de  l'Église  de  France,  telle  que  l'État 
a  su  l'établir  par  le  Concordat  et  par  sa  politique  religieuse, 
aboutit  très  nettement  à  enlever  aux  fidèles  toute  ingérence 
dans  l'organisation  et  dans  l'administration  d'intérêts  qui  lient 
leurs  seules  consciences.  Privée  de  tout  organisme  autonome, 
l'Église  est  obligée  d'entrer  dans  les  organismes,  dans  les  paroisses 
et  dans  les  diocèses,  que  lui  a  constitués  l'État;  si  elle  veut  vivre, 
elle  est  forcée  de  se  mettre  à  son  service. 

Tel  est  exactement  l'Esprit  ancien.  Quels  en  ont  été  les  résul- 
tats? 

Dans  un  régime  d'union  où  l'un  des  époux  a  tous  les  droits 
et  l'autre  tous  les  devoirs;  où  celui  des  conjoints,  cjui  comprend 
la  vie  de  la  façon  la  plus  noble  et  lui  assigne  un  but  d'une  su- 
prême hauteur  morale,  est  tenu  dans  la  domination  d'un  être, 
qui  voit  tout  de  la  façon  la  plus  vulgaire  et  borne  ses  ambi- 
tions à  bien  vivre,  comment  voulez-vous  que  la  paix  subsiste? 
Ce  ne  seront  cpie  querelles,  suivies  de  replâtrages  maladroits; 
jusqu'au  jour  où,  le  divorce  étant  prononcé,  chacun  de  ces  époux 
mal  assortis  retournera  vivre  dans  son  milieu. 

Telle  est  l'histoire  de  l'union  de  l'Éghse  et  de  l'État,  tel  est 
son  avenir!  Depuis  cent  ans  que  l'État  a  amené  dans  sa  maison 
l'Église  et  a  entendu  en  faire  une  épouse  asservie,  le  monde  re- 
tentit du  bruit  de  leurs  querelles,  et  les  citoyens  comme  les  fi- 


l'kclisI':  et  i/espiut  iNOlveau.  283 

dèlcs  en  souffrent.  L'histoire  de  ce  mauvais  ménage  pendant  ce 
siècle  se  résume  en  deux  faits  très  simples  :  l'asservissement 
temporel  et  spirituel  de  FEglisc,  lorsque  le  pouvoir  civil  était 
fort;  la  domination  politique  de  l'Église,  lorsque  le  pouvoir  civil 
était  faible  ou  simplement  ])icnveillant. 

Voyez  plutôt  comment  se  sont  comportés  les  difi'érents  époux 
que  l'État  a  donnés  à  l'Église  depuis  le  Concordat. 

Napoléon  T'',  brutal  et  violent,  entend  exploiter  carrément 
l'Église  au  profit  de  sa  politique,  il  fait  manœuvrer  les  prêtres  et 
les  évoques  comme  de  simples  troupiers,  et  encore  comme  des 
troupiers  fournis  par  des  contingents  étrangers,  en  qui  il  a  peu 
de  contiance.  Pour  un  rien,  il  crie  et  menace,  il  change  les  évo- 
ques de  garnison,  les  met  à  Vincennes.  Enfin,  quand  il  aspire  à 
la  monarchie  universelle,  il  veut  que  l'Église  le  serve  :  a  Tous 
mes  ennemis,  écrit-il  au  Pape,  doivent  être  les  vôtres  (1)  >\  et, 
comme  le  Saint-Père  ne  marche  pas  dans  cette  voie  du  pas  qu'il 
plait  à  l'Empereur,  celui-ci  le  fait  enlever,  et  le  met  en  prison. 

Sous  la  Restauration,  la  scène  change,  l'Église  respire;  le 
pouvoir  parait  et  est  bienveillant  pour  son  action.  3ïais  l'union 
de  l'Église  et  de  l'État,  du  trône  et  de  l'autel,  est  trop  dans  les 
traditions  de  la  monarchie  pour  que  le  Concordat  et  le  système 
napoléonien  choquent  les  Bourbons.  Il  suffit  d'appliquer  ce  Concor- 
dat dans  un  autre  esprit,  de  favoriser  l'Église  :  le  bénéfice  qu'on 
en  espère  sera  immense  !  Aussitôt  les  Curés,  les  Évoques  se  mettent 
en  mouvement,  ils  opèrent  dans  leurs  paroisses  et  dans  leurs 
diocèses  comme  de  véritables  fonctionnaires  chargés  de  faire  la 
police  morale;  le  clergé  remplit  les  organismes  de  l'État,  met  la 
main  sur  l'Université,  etc.  Les  ennemis  des  Bourbons  crient  au 
«  parti  prêtre  »,  et  de.  cette  belle  campagne,  effectuée  sur  le  ter- 
rain politique  au  service  de  la  royauté,  l'Église  de  France  rap- 
porte une  bonne  impopularité. 

Louis-Phihppe  n'a  ni  les  violences  de  Napoléon,  ni  les  tendresses 
compromettantes  de  Charles  X.  Son  inchfierence  est  de  glace,  et 
sa  main  très  ferme  ;  il  exploite  savamment  une  union  à  laquelle 

(1)  Lettres  de  Napoléon  au  Saint-Père,  13  février  1806.  (Comte  d'Hausson ville,  l'É- 
glise Romaine  et  le  Premier  Empire.) 


28i  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

il  ne  croit  pas,  et  s'en  assure  de  sérieux  bénéiices.  Éloignés  de  la 
vie  politique,  les  prêtres  se  réfugient  mécontents  dans  leurs 
églises,  boudent  le  nouveau  régime  et  ne  comprennent  pas  encore 
nettement  qu'il  y  aurait  pour  eux  d'autres  moyens  d'action  que 
ceux  qu'ofTre  la  politique. 

Sous  la  seconde  République,  l'Église  jouit  du  bénéfice  de  son 
attitude  vis-à-vis  de  la  monarchie  de  Juillet;  elle  est  populaire, 
bénit  les  arbres  de  liberté!  Mais  elle  perd  bientôt  cette  bonne 
position  en  s'alliant  à  l'Empire,  et  en  acceptant  de  concourir 
vigoureusement  à  son  action  politique,  jusqu'au  jour  où  les 
événements  d'Italie  lui  font  voir  qu'elle  a  été  dupe  une  fois  de 
plus. 

Au  début  de  la  troisième  République,  le  clergé  ayant  mis 
toute  sa  fortune  dansl'entreprise  royaliste,  n'hésita  pas,  au  moment 
où  l'affaire  menaça  de  sombrer,  à  s'associer  à  la  malheureuse 
campagne  politique  du  Seize  Mai.  La  défaite  fut  entière;  et  la 
politique  anticléricale  des  363  se  montra  d'autant  plus  violente, 
que  partout  devant  eux,  avec  les  préfets  de  M.  de  Rroglie,  les 
républicains  avaient  rencontré  les  Curés  et  lesÉvèques  sur  le  ter- 
rain politique. 

La  démonstration  est  complète.  Privée  par  la  constitution  na- 
poléonienne de  toute  organisation  autonome,  de  toute  action  indé- 
pendante, forcée  et  contrainte  d'entrer  et  d'agir  dans  les  orga- 
nismes fabriqués  et  régis  par  l'État,  l'Église  de  France  n'a  pu, 
depuis  un  siècle,  faire  l'acte  le  plus  insignifiant,  prononcer  la 
parole  la  plus  inoffensive,  sans  que  cet  acte  ou  cette  parole  fus- 
sent, en  réalité  ou  dans  l'opinion  de  quelque  parti,  une  manifes- 
tation politique.  Telle  est  la  conséquence  nécessaire  et  forcée  de 
ce  régime  d'union. 

Mais  de  toutes  les  querelles  qui  divisèrent  l'Église  et  l'État,  la 
dernière,  celle  à  laquelle  nous  venons  d'assister,  a  été  la  plus 
violente,  la  plus  fertile  en  faits  irréparables. 

Le  parti  républicain  a  expulsé  l'Église  de  tous  les  organismes 
de  l'État,  où,  sur  la  demande  de  celui-ci,  elle  avait  pris  place  et 
exerçait  son  action  sous  le  contrôle  du  pouvoir  civil.  Dans  la 
commune.  l'Église  a  été  chassée  de  l'école  et  de  l'hôpital;  dans 


L  KC.LISK    ET    r/RSPHIT    NOUVEAU.  2H.'i 

le  département,  elle  a  été  cliasséc  des  conseils  académiques.  Tous 
les  organismes  que  l'État  a  constitués  pour  remplir  sa  fonction 
normale,  et  ceux,  plus  nombreux,  qu'il  a  créés  dans  sa  manie  de 
tout  faire,  de  tout  accaparer,  tous  les  organismes  de  la  vie  pu- 
blique ont  été  laïcisés.  Expulsée  des  conseils,  du  terrain  et  des 
habitations  de  l'État,  le  clergé  a  été  enfermé,  comme  en  une 
prison,  dans  ses  temples  :  le  Curé  en  son  église,  l'Évoque  dans  sa 
cathédrale.  On  lui  a  fait  comprendre  qu'il  n'était  là  que  par  to- 
lérance, et  que,  simple  usager,  au  moindre  mot  désagréable, 
l'État-propriétaire  le  mettrait  dehors. 

Dans  ce  suprême  combat,  ainsi  que  M.  Casimir-Périer  l'a  dé- 
claré à  la  Chambre,  l'Église  a  été  vaincue  et  l'État  définitivement 
laïcisé.  Aussi  on  comprend  le  désir  qui  anime  les  opportunistes, 
quand  ils  parlent  de  faire  la  paix.  Aujourd'hui,  la  situation  de 
l'État  dans  l'union  semble  trop  belle  pour  qu'il  ne  veuille  pas 
en  profiter.  Par  la  laïcisation,  il  s'est  affranchi  de  toute  obhgation, 
de  tout  égard  vis-à-vis  de  l'Église,  il  s'est  soustrait  à  son  action 
et  à  son  contrôle;  par  le  Concordat,  il  la  tient  puissamment  en 
main ,  nomme  ses  chefs ,  régente  ses  affaires  temporelles ,  et 
malmène  ses  intérêts  spirituels.  Dans  cette  triste  situation  où 
l'État  a  mis  l'Église,  il  veut  bien,  si  elle  consent  à  y  rester,  lui 
promettre  sa  bienveillance  :  tel  est,  selon  M.  Spuller,  Y  Esprit  nou- 
veau ! 

Est-ce  bien  là  l'Esprit  nouveau  ? 

En  tout  cas,  ce  n'est  pas  un  Esprit  nouveau  qui  tienne  compte 
des  faits  :  il  ne  s'inspire  pas  de  l'évolution  qui  s'est  produite  et 
qui  se  produit  chaque  jour  dans  l'État,  comme  dans  l'Église. 


H.    L  ESPRIT    NOUVEAU. 

Depuis  cinquante  ans,  une  profonde  transformation  s'est  faite 
dans  l'Église.  Les  assauts  qu'elle  a  subis,  tout  autant  que  les 
sorties  qu'elle  a  faites,  ont  ouvert  de  larges  brèches  dans  l'édi- 
fice que  Napoléon  lui  avait  construit,  et  aujourd'hui  cet  édifice 
est  méconnaissable.  Dans  ces  nombreuses  batailles,  les  murs  ont 


286  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

été  forcés,  la  maison  envahie;  et,  pour  remplacer  les  pièces 
que  l'État  a  reprises,  l'Eglise  a  été  obligée  de  construire,  en 
dehors  de  l'enclos  de  l'État,  beaucoup  de  bâtiments  sur  des  ter- 
rains à  elle  appartenants. 

Ces  bâtisses  nouvelles  sont  innomlîrables.  Voyez  dans  chaque 
paroisse,  dans  chaque  diocèse,  ces  petits  et  ces  grands  Séminaires, 
ces  CoUèg'es,  ces  Universités,  ces  Écoles  primaires,  ces  Maisons 
hospitalières.  Tout  cela  n'est  pas  supérieurement  bâti;  certaines 
constructions  semblent  hâtives,  médiocrement  organisées.  Mais 
laissez  faire  le  temps,  et  cet  aspect  provisoire  disparaîtra.  Car 
tout  ce  travail  a  été  fait  en  pleine  lutte,  au  fur  et  à  mesure 
que  l'Église  était  expulsée  des  maisons,  des  organismes  de 
l'État. 

A  peine  l'Église  est-elle  congédiée  de  l'Université,  où  le  Gou- 
vernement l'avait  établie  sous  la  Restauration,  qu'elle  sent  la 
nécessité  d'avoir  des  séminaires  et  des  collèges  où  elle  puisse  en- 
seig-ner,  non  comme  un  professeur  à  gages,  révocable  à  merci, 
mais  comme  un  maître  libre  de  sa  parole  et  possesseur  de  sa 
maison.  De  cette  première  laïcisation  de  l'Université  résulte,  avec 
la  loi  de  1850,  la  liberté  de  l'Enseignement  secondaire. 

Les  tendances  matérialistes  et  l'esprit  rationaliste,  qui  se  ma- 
nifestèrent dans  le  haut  enseignement  des  Facultés  de  l'État,  a 
la  fin  du  second  Empire,  forcèrent  l'Église  à  sortir  de  toutes 
les  Sorbonnes  de  France  ;  et,  pour  ne  pas  laisser  ses  fidèles  dans 
des  maisons  où  son  esprit  était  proscrit,  elle  conquit  une  nou- 
velle liberté.  La  loi  sur  la  liberté  de  l'Enseignement  supérieur 
lui  permit,  en  18T5,  de  créer  des  Universités  catholiques. 

L'hostilité  des  Jacobins  de  la  troisième  République,  leur  ma- 
nie laïcisatrice  a  d'aussi  heureux  résultats  pour  l'organisation 
libre  et  autonome  de  l'Église.  Chassée  des  Écoles  primaires  pu- 
bliques, où  l'État  l'avait  appelée  autrefois  à  son  secours,  et  la 
maintenait  dans  la  situation  de  servante,  elle  couvre  le  pays 
d'Écoles  libres  qui  lui  appartiennent.  Expulsée  de  l'Assistance 
publique,  elle  voit  s'augmenter  dans  des  proportions  inouies  les 
établissements  hospitaliers  entre  les  mains  de  ses  Congrégations. 
Et,  dans  tous  ces  nouveaux  organismes,  que  l'hostilité  des  pou- 


L  EGLISE    ET    I,  KSI'HIT    NOI  VEAU.  287 

voirs  la  force  do  créor,  l'Église  est  chez  elle,  libre  et  niaitressse 
de  ses  actions. 

Déjà,  sur  certains  points,  la  séparation  de  l'És^lise  et  do  l'État 
est  presque  achevée;  sur  d'autres,  elle  est  consommée;  et  c'est  là 
que  l'Église  montre  le  plus  de  vitalité.  Dans  les  grandes  villes, 
la  petite  et  mesquine  maison  que  l'État  avait  assignée  à  l'Église 
disparait  complètement  au  milieu  des  magnifiques  consfriutions 
qu'elle  a  édifiées  de  ses  propres  deniers.  A  Paris,  à  Lyon,  à  Bor- 
deaux, à  Marseille,  à  Lille,  etc.,  le  clergé  paroissial,  en  vivant 
de  ses  propres  ressources,  s'est  presque  complètement  dégagé 
de  la  tutelle  de  l'État.  Chez  le  clergé  régulier,  l'indépondance 
vis-à-vis  du  pouvoir  civil  est  complète.  Plus  de  bras  séculier 
qui  maintienne  de  force  les  religieu.v  dans  leurs  couvents,  plus 
de  feuille  des  bénéfices  qui  permette  au  chef  de  l'État  d'assurer 
une  vie  large  et  facile  à  un  favori  aux  dépens  d'une  abbaye. 
Aussi  avec  quelle  vigueur  ces  ordres  monastiques,  ces  congréga- 
tions, en  pleine  décadence  à  la  fm  de  l'ancien  régime,  ont-ils 
poussé,  de  nos  jours,  leurs  reverdissants  rameaux! 

L'hostilité  de  l'État,  la  laïcisation  des  organismes  publics  a 
eu,  en  fm  de  compte,  la  meilleure  et  la  plus  heureuse  influence 
sur  l'Église  :  elle  l'a  forcée  à  sortir  d'une  maison  où  elle  n'était 
que  tolérée,  où  elle  était  dans  une  situation  dépendante,  indigne 
de  la  mission  qu'elle  a  reçue  de  son  Fondateur.  Sous  l'aiguillon 
delà  nécessité,  l'Église  de  France  s'habitue  peu  à  peu  à  se  passer 
de  la  tutelle  de  l'État,  à  agir  toute  seule.  Elle  ne  s'est  pas  encore 
rendu  compte  de  tous  les  avantages  de  cette  installation  indé- 
pendante, de  tout  ce  que  contient  la  liberté;  pour  un  peu,  elle 
rentrerait  dans  certaines  pièces  de  la  maison  de  l'État,  si  on  lui 
entrebâillait  seulement  la  porte.  Mais  elle  n'accepterait  plus  d'y 
rentrer  complètement,  d'abandonner  toutes  ces  belles  et  solides 
bâtisses  où  elle  se  sent  chez  elle,  pour  réintégrer  cette  étroite 
demeure  avec  le  bail  napoléonien.  Les  événements  ont  poussé 
l'Église  en  dehors  de  l'ancien  système,  beaucoup  plus  avant 
qu'elle  ne  le  croit.  Ce  n'est  pas  au  moment  où  elle  va  s'aper- 
cevoir que  cette  laïcisation,  poursuivie  contre  elle  par  des  sec- 
taires, se  trouve  en  réalité  marquer,  pour  elle,  la  fm  de  la  cap- 


288  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

tivité  de  Babylone,  ce  n'est  pas,  dis-je,  à  ce  moment,  que 
M.  SpuUer  peut  espérer  lui  voir  accepter  cette  situation  d'asservis- 
sement bienveillant  que  lui  promet  son  inflexible  modération  ! 

Depuis  1801,  l'État  a,  lui  aussi,  sous  l'action  des  grandes  in- 
ventions et  sous  la  poussée  des  partis  politiques,  subi  dans  sa 
constitution  générale  de  telles  transformations,  qu'il  se  rendrait 
absClument  ridicule  s'il  voulait  revêtir  l'babit  du  Premier  Consul 
et  jouer  les  Napoléon. 

Il  serait,  aujourd'hui,  assez  grotesque  de  vouloir  soumettre  à 
l'autorisation  du  Conseil  d'État  l'entrée  et  la  publication  des  bulles 
du  Pape  en  France,  quand,  on  voit  Léon  XIII  se  faire  interviewer 
par  un  reporter  du  Petit  Journal.,  et  passer  ainsi  par-dessus  la 
tète  des  Gouvernants  pour  s'adresser  au  pays.  Il  serait  tout  aussi 
piquant  de  voir  le  Ministre  des  Cultes  exiger  des  candidats  à l'Épisco- 
pat  une  adhésion  aux  Quatre  articles  de  1682,  qui  en  ferait  des 
schismatiques,  au  moment  même  où  il  parait  politiquement  assez 
utile  que  les  futursÉvêques  soient  en  communion  avec  le  Saint-Père . 

Si  l'État  n'ose  plus  revêtir  l'habit  de  Bonaparte,  de  temps  en 
temps  il  tire  du  magasin  aux  accessoires  quelques  vieilles  défro- 
ques législatives,  qui  ne  laissent  pas  de  causer  au  public  une 
douce  gaieté.  A  une  époque  où  les  passeports  n'éveillent  plus 
d'idées  bien  précises,  il  est  assez  amusant  de  voir  M.  Fallières 
prétendre,  comme  iMinistre  des  Cultes,  donner  Vexeat  aux  Évêques 
qui  vont  à  Rome.  Les  Appels  comme  d'abus  n'ont  plus,  à  l'heure 
actuelle,  d'autre  efficacité  que  d'occuper  ces  Messieurs  du  Conseil 
d'État  et  de  faire  offrir  à  l'Évêque ,  victime  d'une  mesure  aussi 
terrible,  une  croix  pectorale  ou  une  crosse  par  les  prêtres  de  son 
diocèse. 

En  fait,  l'ancien  système  napoléonien  craque  de  toutes  parts, 
et,  si  l'État  ne  veut  pas  être  la  dupe,  il  fera  bien  de  laisser  l'É- 
glise se  constituer  librement  le  plus  tôt  possible.  Les  construc- 
tions élevées  par  l'Église  en  dehors  de  l'enclos  de  l'État  sont  dé- 
finitives; le  parti  républicain  le  proclame  en  faisant  de  la 
laïcisation  un  dogme,  en  voulant  assurer,  dans  un  monde  où 
tout  évolue,  la  pérennité  aux  lois  scolaires  et  militaires.  Par  là, 
l'action  de  l'Église,  si  gênée  qu'elle  soit  par  les  mauvaises  dis- 


L  ÉGLISE  i;t  l'ksi'iut  nouveau.  2HU 

positions  des  Gouvernants,  s'aflranchit  cluujuo  jour  <lo  plus  en 
plus  de  la  tutelle  du  pouvoir.  A  l'heure  actuc'Ue,  il  ne  reste  plus 
à  l'Etat  de  ses  anciennes  prérogatives  cléricales,  que  la  nomi- 
nation des  Evèques  et  Je  budget  des  cuites.  Les  avantages  «ju'il 
croit  en  obtenir,  pour  avoir  ou  main  le  clergé,  ne  valent  pas  les 
inconvénients  réels  qu'il  en  reçoit.  Par  les  quelques  Évoques 
médiocres  dont  il  dote  les  diocèses,  par  les  quebpies  supensions  de 
traitement  dont  ses  bureaux  frappent  le  clergé  des  campa,i:nes, 
sur  la  demande  des  députés  mécontents,  l'État  fait  une  très  mau-  j 
vaise  opération,  il  risque  d'avoir  un  haut  clergé  servile,  et  un 
bas  clergé  révolté. 

La  République  ne  s'est  peut-être  pas  encore  aperçue  combien 
un  Évèque  «  conciliant  »  est  un  Évèque  compromettant.  Il  est  évi- 
dent que  lorsque  M.  le  Président  de  la  République  est  traité,  dans 
un  discours  public,  «  d'idole  de  son  pays  »  par  un  Archevêque 
à  qui  il  remet  la  barrette  cardinalice,  et  que  M.  Spuller  voit  sa 
prose  citée  dans  un  mandement  de  carême,  tout  comme  celle 
d'un  simple  Père  de  l'Église,  le  Gouvernement  a  bien  de  la  peine 
à  ne  pas  passer  pour  clérical  !  Plus  un  homme  est  médiocre,  plus 
il  est  attaché  aux  vieux  si/stèmes ,  moins  il  est  capable  de  dé- 
couvrir les  lois  de  l'avenir  et  de  s'y  avancer  résolument.  Un 
épiscopat  médiocre  n'est  apte  à  comprendre  que  l'union  de 
l'Église  et  de  l'État,  et  s'il  se  fait  humble  et  conciliant,  c'est 
pour  rentrer  peu  à  peu  dans  la  maison  d'où  on  l'a  expulsé. 
C'est  là  le  danger  de  l'heure  présente  ;  si  les  républicains  ne 
veulent  pas  voir  leurs  positions  tournées,  s'ils  veulent  con- 
server libre  de  toute  ingérence  cléricale  les  organismes  de  l'État, 
où  habitait  le  clergé  autrefois,  ils  n'ont  qu'à  donner  toute  liberté 
à  l'Église,  qu'à  la  laisser,  sous  la  direction  de  chefs  habiles  et  entre- 
prenants, s'installer  complètement  en  dehors  des  bâtiments  de 
l'État  (1).  Sans  cela,  la  chose  est  certaine,  avec  le  régime  d'union 

(1)  Malgré  la  tendance  du  Gouvernement  à  ne  composer  l'^piscopat  que  d'honiines 
médiocres,  il  se  trompe  souvent  dans  ses  choix,  et  lorsque  le  nouvel  Evèque  est  un 
un  homme  de  valeur,  immédiatement  il  donne  dans  son  diocèse  un  puissant  déveloj)- 
pement  aux  œuvres  qui  ont  pour  but  de  doter  son  clergé  d'organismes  indépendants. 
Les  Lavigerie,  les  Foulon,  les  Donnel,  pour  ne  citer  que  des  morts,  ont  démontré  com- 
bien l'Église  est  forte  quand  elle  compte  surtout  sur  elle-même  et  sur  ses  lidéles. 


290  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

et  un  épiscopat  d'hommes  secondaires,  la  laïcisation  est  plus  que 
compromise,  et,  dans  quelques  années,  tout  sera  à  recommencer. 

Les  suspensions  de  traitement  ne  réussissent  pas  mieux  à  l'État 
que  la  médiocrité  du  corps  épiscopal  (1).  Un  desservant  privé  de 
son  maigre  traitement,  c'est  un  ennemi  irréconciliable,  une 
commune  perdue  pour  les  maîtres  du  pouvoir;  c'est  le  clergé  lâ- 
ché dans  l'arène  politique  dont  on  prétend  le  faire  sortir. 

Dans  l'Église  comme  dans  l'État,  les  faits  ont  marché  plus  vite 
que  les  idées.  L'Église  a  déjà  évacué  en  grande  partie  la  maison 
de  l'État,  et  tout  ce  qu'il  y  a  de  vigoureux  chez  elle  est  solide- 
ment installé  sur  le  sol  ;  l'Église  a  goûté  les  avantages  de  la 
liberté;  personne,  nil  es  Gouvernants  ni  les  Évêques  imbus  des 
vieux  préjugés,  ne  la  feront  rentrer  au  service  de  l'État.  L'État, 
lui  aussi,  commence  à  sentir  qu'il  n'est  plus  détaille  à  jouer  les 
Napoléons,  et  que  le  public  ne  le  lui  permettrait  pas.  Quand  il 
aura  bien  compris  tout  ce  qu'il  perd  en  sérieux  et  en  autorité  à 
maintenir  cette  union,  et  à  prétendre  régenter  une  religion  à  la- 
quelle il  professe  de  ne  pas  croire,  il  déposera  simplement  les 
armes  concordataires  au  nuisée  des  Souverains. 

L'avenir  est  à  la  liberté  ;  à  l'Église  libre  en  face  de  l'État  ren- 
tré dans  son  rôle.  En  personne  prudente  et  avisée,  l'Église  ferait 
peut-être  bien  de  songer,  dès  maintenant,  à  s'organiser  derrière  le 
budget  des  cultes ,  comme  derrière  un  tarif  protecteur,  pour  se 
trouver  en  mesure  de  vivre  et  de  remplir  facilement  sa  mission, 
le  jour  où  le  tarif  serait  enlevé. 

11  ne  suffit  pas  de  conseiller  à  l'Église  de  considérer  le  budget 
des  cultes  comme  un  tarif  protecteur,  derrière  lequel  elle  doit 
se  hâter  d'aviser  à  une  autre  méthode  d'existence.  Il  y  a  mieux. 
Ne  peut-on  pas  lui  indiquer  quelle  culture  elle  doit  faire,  quelle 


(1)  Tout  le  inonde  sait  combien  les  Évêques  se  désolent  de  voir  tous  les  hommes  de 
valeur  entrer  dans  les  Congrégations  et  déserter  de  plus  en  plus  le  clergé  séculier. 
L'indépendance  où  le  clergé  régulier  se  trouve  vis-à-vis  de  l'État,  l'obligation  de  vi- 
vre de  ses  propres  ressources,  l'ont  forcé  de  s'inquiéter,  beaucoup  plus  que  le  clergé  sé- 
culier, des  besoins  spirituels  et  temporels  des  fidèles;  de  là  une  série  d'œuvres  entre- 
prises par  les  Congrégations,  qui,  par  le  dévouement  ou  le  talent  qu'elles  demandent, 
sont  bien  faites  pour  attirer  les  âmes  généreuses  et  les  esprits  d'élite. 


L  ÉGLISE   ET    LKSI'llIT    NOl  VKAU.  '21M 

organisation  elle  doit  prendre,  pour  imiettre  eu  rapport  le  sol 
d'où  elle  a  été  complètement  arrachée  il  y  u  un  siècle,  et  pour  se 
trouver  rapidement  eu  état  de  vivre  de  sa  propre  industrie,  sans 
protection?  C'est  là  que  l'Esprit  uouv(>;ui  proud  qu(d(|uo  chose 
de  positif  et  ne  se  borne  pas  à  la  disparition  de  l'Esprit  ancien. 

Durant  le  long- séjour  que  l'Église  a  fait  dans  la  maison  de  l'É- 
tat, ses  ministres  ont  pris,  au  contact  de  la  machine  napoléo- 
nienne, des  habitudes  et  une  manière  d'agir  qui  constituent  au- 
jourd'hui le  plus  grand  obstacle  à  l'évolution  nécessaire.  Traités 
par  l'État  comme  des  fonctionnaires,  en  ayant  les  avantages  et 
la  préséance,  les  membres  du  clergé,  bien  qu'ils  se  défendissent 
toujours  des  inconvénients  de  cette  situation  dépendante,  en  ont 
pris  les  coutumes.  Comme  les  fonctionnaires,  les  Curés  et  les 
Évéques  entendent  que  leur  caractère  officiel  soit  reconnu  par 
tout  le  monde;  comme  les  fonctionnaires,  ils  procèdent  dans  l'ad- 
ministration de  leurs  paroisses  et  de  leurs  diocèses  par  voie  d'au- 
toritarisme. 

Il  est  incontestable  que  beaucoup  de  Français  n'appartiennent 
plus,  aujourd'hui,  à  l'Église  que  d'une  façon  nominale;  quelques- 
uns  sont  des  ennemis ,  le  plus  grand  nombre,  des  indifférents. 
Vouloir  embrigader  ces  hommes  pour  une  cause  et  sous  des  chefs 
qu'ils  ne  reconnaissent  pas,  exiger  d'eux  des  hommages  pour  les 
insignes  d'une  autorité  qu'ils  nient,  c'est  commettre  une  suprême 
maladresse,  c'est  agir  en  fonctionnaires  et  non  en  apôtres.  De  tels 
procédés  ont  toujours  réussi  à  ameuter  le  public  contre  le  clergé 
et  à  faire  crier  au  «  gouvernement  des  curés  ».  Mais,  si  les  mi- 
nistres de  la  religion  ne  peuvent  et  ne  doivent  essayer  d'avoir 
prise  sur  les  incroyants  et  les  indifférents  par  leur  autorité  sacer- 
dotale, ils  peuvent  et  ils  doivent  mériter  l'estime  de  ces  hommes 
du  dehors,  gagner  leurs  sympathies  par  les  qualités  morales  et 
par  les  vertus  de  citoyens.  Que  le  Curé,  dans  sa  paroisse,  que 
l'Éveque,  dans  son  diocèse,  agissent  auprès  de  leurs  fidèles  comme 
ministres  des  cultes,  rien  de  plus  naturel  ;  mais  qu'ils  s'etforcent 
de  gagner  le  cœur  et  de  mériter  l'estime  des  non-croyants  par 
le  dévouement  qu'ils  leur  montrent,  par  la  sollicitude  qu'ils  por- 
tent à  toutes  les  questions  locales  et  à  tous  les  intérêts  communs; 


292  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

qu'ils  s'efforcent,  en  un  mot,  par  leurs  qualités  et  non  unique- 
ment par  leurs  dignités,  d'être  les  premiers  et  les  meilleurs  ci- 
toyens de  leur  commune  et  de  leur  pays.  Je  ne  m'appesantirai 
pas  sur  les  avantages  de  cette  attitude.  Je  ne  dirai  pas  quel  bien 
elle  ferait  à  la  Religion,  en  dégageant  ses  ministres  de  cet  aspect 
de  fonctionnaires  chagrins  et  mécontents,  préoccupés  de  pas  laisser 
avilir  leurs  dignités,  en  leur  enlevant  cette  attitude  de  gens 
n'ayant  de  louanges  que  pour  le  passé,  comme  si  le  présent 
n'était  plus  l'œuvre  de  Dieu,  comme  si  leur  Maître  n'avait  versé 
son  sang  que  pour  les  hommes  de  l'ancien  régime!  Je  me  bor- 
nerai à  rappeler  que  l'attitude  à  prendre  est  l'attitude  apostolique, 
et  qu'aiosi  que  le  disait  récemment  i\F'  Ireland  «  la  place  des 
membres  du  clergé  est  aussi  bien  dans  le  inonde  que  dans  le 
sanctuaire;  dans  le  inonde  partout  où  il  y  a  une  sympathie  à 
témoigner,  un  service  à  rendre...  Soyons,  s"écriait-il ,  avec  les 
^ens  du  monde  pour  les  choses  qui  les  touchent,  intérêts  matériels, 
bien-être  social,  prospérité  civile,  afin  qu'ils  soient  avec  nous 
pour  ce  qui  nous  touche,  les  intérêts  de  la  Religion.  Soyons  avec 
eux  parce  que  leurs  intérêts  sont  les  nôtres,  parce  que  la  nature  et 
la  grâce  ne  peuvent  être  séparés  (1).  » 

Le  second  obstacle  que  rencontre  le  clergé  dans  l'évolution 
qu'il  doit  accomplir  est  V autoritarisme.  —  Voilà  un  procédé  qui 
n'est  pas  d'essence  cléricale,  mais  qui  sent  fortement  son  origine 
napoléonienne.  Après  avoir  essayé,  dans  le  seul  domaine  des  idées, 
le  libéralisme,  le  clergé  s'est  absolument  dégoûté,  depuis  1848, 
de  résultats  de  cette  expérience  mal  faite,  et  est  revenu  à  la  mé- 
thode autoritaire,  qu'il  avait  apprise  dans  la  maison  concordataire. 
L'autoritarisme  consiste  à  exagérer  les  droits  de  l'autorité  ou 
l'emploi  de  l'autorité  ;  à  voir  de  l'autorité  là  où  il  n'y  en  a  pas, 
ou  à  se  servir  mal  à  propos  de  l'autorité  réelle.  Il  s'agit  ici  d'au- 
rité  religieuse,  doctrinale  ou  pratique. 

Voyez  comment  sont  gouvernées  les  all'aires  spirituelles  et  ma- 
térielles des  paroisses  et  des  diocèses,  et  dites-moi  si  le  clergé 
n'est  pas  engagé  très  fort  dans  Tautoritarisme.  Quelle  part  ont 

(1)  L'ïùjlise  et  le  siècle,  Conférences  et  discours  de  M«'  Ireland,  p.  43. 


L'Kf.LISE   1:T   l'kSI'HIT    NOlVEAr.  ^9.'i 

les  fidèles  dans  le  gouvci-nenioiit  de  rÉ,yliso  dont  ils  sont?...  Tout 
se  fait  et  se  décide  sans  eux;  exclus  de  l'administration  des  inté- 
rêts temporels  de  l'Église,  ils  voient  le  plus  souvent  leurs  intérêts 
spirituels  réglementés  à  outrance  et  avec  une  profonde  ignorance 
des  nécessités  du  présent  et  des  voies  de  l'avenir. 

Si  lÉglise  ne  réagit  pas  très  autlientiquement  et  très  publique- 
ment contre  cette  tendance,  qu'elle  a  crue  favorable  aux  besoins 
du  temps,  et  qui  a  échoué  parce  que  le  temps  ne  s'est  pas  trouvé 
ce  qu'elle  pensait,  elle  ne  rencontrera  pas,  chez  les  fidèles  eux- 
mêmes,  cet  énergique  appui  dont  elle  a  absolument  besoin,  une 
foisqu'elle  se  sera  rejetée  du  gouvernement  sur  la  nation,  dn  (Con- 
cordat sur  l'opinion.  Il  faut  qu'elle  suscite  l'enthousiasme  et 
entraîne  par  l'élan.  Or,  il  n'y  a  plus  d'élan  pour  tout  ce  qui 
porte  une  tendance  vieillie,  rétrospective,  «  conservatrice  »,  im- 
progressive, autoritaire. 

Il  importe,  au  moment  où  l'Église  va  être  heureusement  déta- 
chée de  la  souche  de  l'État  et  obligée  de  repousser  des  racines 
sur  le  large  et  puissant  terrain  du  pays,  il  importe  qu'un  grand 
changement  se  fasse  dans  l'attitude  du  clergé  vis-à-vis  des  fidèles, 
qu'il  ne  cherche  plus  à  gouverner  les  affaires  temporelles  de 
l'Église  sans  eux,  et  sans  tenir  compte  de  leurs  sentiments  légi- 
times à  l'égard  des  besoins  religieux.  Il  est  notoire  que  le  clergé 
en  France,  depuis  quelques  années,  se  recrute  moins,  et  de  moins 
d'hommes  éminents.  La  plupart  des  prêtres  sortent  de  ces  cam- 
pagnes qui  gardent  encore  le  cachet  et  l'esprit  de  l'ancien  temps. 
De  là,  ils  passent  à  l'internat,  passablement  strict,  des  Petits  Sé- 
minaires purement  ecclésiastiques,  sans  mélange  d'élèves  destinés 
au  monde,  ensuite  au  Grand  Séminaire,  qui  est  de  même  condition. 
Chez  les  fidèles,  au  contraire,  l'éducation,  depuis  ce  même  temps, 
s'est  beaucoup  changée  ;  les  vieilles  méthodes,  les  idées  anciennes, 
l'esprit  de  routine,  l'autoritarisme  ont  singulièrement  perdu.  Ce-; 
fidèles  ne  se  prêteraient  pas  facilement,  le  jour  où  on  aura  besoin 
d'eux,  à  une  organisation  nouvelle  des  ressources  de  l'Église  dans 
laquelle  le  clergé  prétendrait  n'user  vis-à-vis  d'eux  que  de  formes 
autoritaires,  prélèverait  leurs  dons  et  les  administrerait  à  sa  guise, 
sans  prendre  soin  de  répondre  aux  besoins  religieux  que  beaucoup 

T.    XVII.  21 


294  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

de  pratiques  actuelles  ne  satisfont  pas  et  laissent  en  souffrance. 
Il  faut  donc  une  fusion  beaucoup  plus  complète  du  clergé  et  des 
fidèles.  Il  faut,  selon  la  juste  expression  de  l'Archevêcjue  de  Saint- 
Paul,  se  persuader  que  «  les  catholicjues  ne  reçoivent  pas  l'onction 
de  la  confirmation  uniquement  pour  sauver  leurs  âmes  et  payer 
leurs  places  à  l'église.  Us  doivent  penser,  travailler,  organiser, 
lire,  parler,  agir  selon  les  circonstances...  aujourd'hui  l'Église 
a  particulièrement  besoin  de  l'action  laïque.  Les  laïques  ont,  à 
notre  époque,  une  vocation  spéciale  (1).  » 

Une  illusion  funeste  pourrait  venir  au  clergé  du  concours 
rencontré  par  lui  dans  l'œuvre  de  construction  qu'il  a  dû  pour- 
suivre au  fur  et  à  mesure  que  l'État  l'expulsait  des  bâtiments 
publics.  Il  s'est  adressé,  en  ces  circonstances,  à  une  classe  de  fidè- 
les, très  choisis  et  très  rares,  qui  sont,  en  tout  état  de  cause,  dans 
les  rapports  les  plus  complaisants  et  les  plus  gracieux  avec  le 
clergé.  Il  faut,  pour  qu'une  Église  libre  vive,  il  faut  qu'elle  ait 
pour  elle,  non  seulement  les  gens  distingués,  mais  le  peuple.  11 
faut  que  le  clergé  et  les  fidèles  de  la  foule  se  rencontrent  dans 
ce  même  Esprit  nouveau,  qui  se  soucie  peu  d'usages  anciens,  non 
obligatoires  par  eux-mêmes,  d'institutions  accidentelles  qui  n'ont 
plus  leur  raison  d'être  ;  il  faut  que  le  clergé  et  le  peuple  se  ren- 
contrent dans  cet  Esprit  nouveau  qui  reconnaît,  à  des  nécessités 
et  à  des  ressources  toutes  nouvelles  d'existence,  l'urgence  de 
modifications  correspondantes  dans  l'action  religieuse  (2). 

Si  le  clergé  méconnaît  ces  besoins  en  gardant,  dans  une  situa- 
tion nouvelle,  son  Esprit  ancien,  s'il  entend  imposer  la  recon- 
naissance de  son  caractère  officiel  aux  non-croyants,  s'il  continue 
à  procéder  par  voie  d'autoritarisme  vis-à-vis  des  fidèles  ;  malgré 
la  marche  en  avant  que  l'hostilité  des  pouvoirs  publics  lui  fait 

(1)  L'Eglise  et  la  siècle,  page  45. 

(2)  «  La  Religion  qu'il  nous  faut  aiijourd'iiui  ne  consiste  pas  à  chanter  de  belles  an- 
tiennes dans  les  stalles  de  cathédrale,  vêtus  d'ornements  brodés  d'or,  tandis  qu'il 
n'y  a  de  multitude  ni  dans  la  nef,  ni  dans  les  bas-côtés  et  qu'au  dehors  le  monde 
meurt  d'inanition  spirituelle  et  morale.  Cherchez  les  hommes,  parlez-leur,  non  en 
l)hrases  montées  sur  des  échasses  ou  par  sermons  dans  le  style  du  dix-septième  siècle, 
mais  en  i)aroles  brûlantes  qui  trouvent  le  chemin  de  leurs  cœurs  en  même  temps  que 
de  leur  es|)rit.  Popularisez  la  religion  anssi  loin  que  les  principes  le  permellent  ». 
iMef  Ireland,  l'Église  et  le  siècle,  page  103.) 


l'kclisk  et  l'ksi'hit  noi  vkai:.  ï295 

l'aire,  il  restera  coininc  isolé  entre  ïliUil,  qui  ne  veut  [)lus  le  cun- 
naîtrc,  et  le  peuple  qui  ne  le  connaît  plus. 

Voilà  les  réformes  qui  s'imposent  à  l'attention  du  Clergé. 
Comment  les  pratiquera-t-il?  c'est  là  son  affaire.  Ceux  <jui, 
comme  nous,  ont  souci  de  l'avenir  de  TÉglise  se  permettront  de 
lui  indiquer,  comme  essentielle,  la  modification  du  système  de 
formation  des  prêtres  dans  les  Séminaires  (1).  L'éducation  des 
fidèles  se  transformant  pour  des  raisons  excellentes,  ne  serait-il 
pas  à  désirer  que  des  réformes  équivalentes  fussent  faites  dans 
l'éducation  du  clergé  destiné  à  ces  fidèles?  Il  ne  s'agit  plus,  à 
l'heure  actuelle,  de  former  des  prêtres  pour  la  société  du  dix-sep- 
tième siècle.  Avec  une  pareille  éducation  cléricale,  et  avec  la 
formation  première  qu'ils  ont  reçue  dans  les  milieux  dont  ils  sor- 
tent, les  jeunes  clercs  sont  lâchés  dans  un  monde  qu'ils  ignorent 
et  qu'ils  se  croient  appelés  à  diriger  au  temporel  comme  au  spi- 
rituel. Le  résultat  est  certain  :  le  désaccord  entre  le  siècle  et  l'É- 
glise ne  fait  que  s'augmenter. 

Si  une  sage  et  intelligente  réforme  était  faite  dans  l'éduca- 
tion cléricale,  on  verrait  immédiatement  venir  à  l'Église  bon 
nombre  des  natures  éminentes  et  portées  en  avant,  qui  aujour- 
d'hui n'aperçoivent  pas  de  passage  de  ce  côté  pour  la  libre  ex- 
pansion de  leur  zèle,  à  cause  des  formes  surannées  où  elles  y 
voient  toutes  choses. 

Que  ceux  qui  ont  la  responsabilité  de  ces  questions  veuillent 
bien  y  réfléchir,  il  y  va  de  l'avenir  de  l'Église  dans  notre  pays. 

Robert  Pinot. 


(I)  Voir  à  ce  sujet  les  remarquables  articles  du  R.  P.  Schwalni,  la  Science  sociale, 
l.  XV,  p.  109  et  231. 


O^NO^O-^  . 


UNE  FAMILLE  GRECQUE 

DANS  UNE  PETITE  VILLE  DE  TURQUIE. 


I. 

LA  VIE  PRIVÉE.  —  CE  QUE  LA  FAMILLE  TIENT  DU  SOL. 


Lorsqu'on  observe  attentivement  le  littoral  de  la  Méditerra- 
née, surtout  dans  sa  portion  septentrionale,  on  ne  tarde  pas  à 
constater  une  certaine  uniformité  de  configuration  dans  ses  di- 
verses parties.  A  cette  uniformité  de  configuration  s'ajoute, 
comme  on  le  sait,  une  uniformité  de  climat.  Une  bande  étroite 
de  terre,  resserrée  entre  la  colline  et  la  mer;  parfois  une  étroite 
vallée,  s'entr'ouvrant  pour  laisser  passer  un  ruisseau  qui,  sauf 
exceptions,  aies  allures  d'un  torrent;  un  climat  tempéré,  plus 
voisin  du  chaud  que  du  froid;  un  ciel  avare  de  pluies;  une  végé- 
tation, arborescente  :  oliviers,  vignes,  fig-uiers,  arbres  fruitiers  de 
toute  espèce,  poussant  naturellement  ou  presque  sans  culture; 
des  céréales  quelquefois,  mais  néglig-emment  cultivées;  enfin, 
par  suite  du  peu  de  profondeur  qu'offre  ce  littoral  et  des  menus 
contreforts  qui  se  détachent  de  la  long-ue  chaîne,  une  série  de 
petites  cases  territoriales  où  vivaient  jadis  indépendantes  les  fa- 
meuses c//e.s'  antiques  :  voilà  le  spectacle  que  l'on  a  presque  cons- 
tamment sous  les  yeux  en  côtoyant  l'Europe  méridionale  depuis 
le  détroit  de  Gibraltar  jusqu'aux  Échelles  du  Levant. 


UNE    FAMILLi:    CliRCQL'E    DANS    (NE    l'ETITE    VILLE    DE    TIRQUIE.        297 

Supposons  (juc  nous  avons  cntrc[)ris  ce  voyai;c,  et  arrrtons- 
noiis  à  Makri. 

Makri  est  une  petite  ville  de  Tlirace,  située  sur  le  rivag-e  sep- 
tentrional de  l'Archipel,  entre  la  presqu'île  de  Chalcidique  et 
celle  de  Gallipoli.  La  latitude  est  à  peu  près  celle  de  Naplcs.  La  po- 
pulation estde  1.500  habitants  environ.  Turcs,  Grecs  et  Bulgares. 

Un  de  nos  amis,  que  sa  modestie  nous  interdit  de  nommer,  et 
qui,  dans  un  long  séjour  en  Turquie,  a  connu  particulière- 
ment la  famille  que  nous  allons  étudier,  a  bien  voulu  nous  com- 
muniquer tous  les  renseignements  nécessaires  à  ce  travail,  et 
nous  introduire,  par  une  série  de  descriptions  complaisantes, 
dans  l'intimité  de  nos  Grecs. 

Débarquons  sur  ce  rivage,  où,  de  l'Ouest  à  l'Est,  les  iles  de 
Thasos,  Samothrace,  Imbros,  Enos,  sans  compter  le  mont  Athos, 
dessinent  leur  silhouette  sur  la  mer  bleue.  Laissons  le  petit 
port  où  dorment  quelques  barques  de  pêcheurs,  et  prenons  le 
sentier  en  pente  qui  monte  vers  la  ville.  A  notre  droite,  coule  le 
potamos,  ruisseau-torrent.  Ce  ruisseau,  avant  de  se  jeter  dans  la 
mer,  forme  douze  cascades,  qui  font  tourner  les  meules  de  douze 
moulins.  Ces  douze  cascades,  par  les  facilités  qu'elles  offraient 
à  la  meunerie,  ont  évidemment  déterminé  la  formation  de  Makri. 

Vers  l'Est,  au  delà  du  potamos,  le  terrain  est  relativement  uni, 
et  forme  un  immensç  élaion,  ou  champ  d'oliviers.  Le  côté  Ouest 
se  soulève  en  colline,  formant  trois  étages  irréguliers.  Le  premier 
étage  porte  des  oliviers  et  des  vignes;  le  second,  arrosé  par  un 
tout  petit  ruisseau  indépendant  du  potamo^,  renferme  des  jar- 
dins; le  troisième  étage  est  stérile,  ou  plutôt  inoccupé. 

La  ville,  à  un  quart  d'heure  du  rivage,  apparait  sur  la  hauteur, 
ou  mieux  sur  deux  hauteurs,  séparées,  par  le  potamo^.  A  droite, 
le  quartier  turc  ;  à  gauche  le  quartier  grec;  nous  verrons  bientôt 
où  sont  les  Bulgares.  C'est  au  quartier  grec  que  nous  conduit 
notre  chemin.  Le  quartier  turc  ne  possède  aucune  communica- 
tion directe  avec  la  mer.  Notons  ce  détail,  qui  a  son  prix.  Mais  si 
Makri  est  voisine  de  la  mer,  remarquons  aussi  qu'elle  n'est  pas 
tout  à  fait  sur  le  rivage.  Comme  la  plupart  des  anciennes  villes 
grecques,  —  Athènes,  Argos,  Mycènes,  Sparte,  Thèbes,  —  Makri 


"298  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

s'est  fondée  prudemment  à  quelque  distance  de  IWrchipel,  fer- 
tile en  pirates  et  en  surprises.  Le  Grec  aime  la  mer,  mais  il  ne 
craint  pas  de  faire  la  navette  entre  la  ville  et  le  port. 

Mnkri  a  connu,  sinon  la  splendeur,  du  moins  une  situation  plus 
prospère.  Les  ruines  d'un  palais  archiépiscopal,  d'une  caserne 
turque,  d'un  palais  de  gouverneur  turc,  de  fortifications  imposan- 
tes, sont  là  pour  l'attester;  mais  ce  ne  sont  que  des  ruines.  La  dis- 
parition du  commerce  des  tabacs,  et  la  construction  récente  d'un 
chemin  de  fer  qui  passe  à  Dédé-Agatch,  ville  voisine,  ont  diminué 
la  population  de  Makri.  Celle-ci  n'en  i^este  pas  moins  une  ville, 
et  non  un  village.  Son  aspect  est  bien  celui  d'un  petit  bourg  pro- 
vincial. Le  chemin  débouche  dans  la  Grande-Rue,  comprise  tout 
entière  dans  le  quartier  grec.  C'est  laque  se  trouvent  les  neuf  épi- 
ceries, les  deux  merceries,  les  six  boulangeries,  les  huit  cafés, 
dont  six  sont  grecs  et  deux  sont  turcs  (1).  Toutes  les  boutiques  de 
Makri,  sauf  ces  deux  cafés,  sont  tenues  par  des  Grecs.  Ceux-ci 
sont  aux  Turcs  dans  la  proportion  de  huit  à  cinq.  Quant  au  Bul- 
gare, au  premier  abord,  on  ne  se  doute  pas  de  sa  présence.  Le 
groupe  grec  est  donc  de  beaucoup  le  plus  important,  et  c'est 
dans  une  maison  grecque  que  nous  allons  pénétrer. 

La  famille  Y***  habite  une  maison  dans  la  Grande-Rue.  Cette 
maison,  précédée  d'une  cour,  est  composée  d'un  rez-de-chaussée 
et  d'un  étage,  le  tout  assez  grand.  Le  rez-de-chaussée,  outre  une 
pièce  dite  pièce  d'hiver ,  contient  surtout  des  caves,  des  dépen- 
ses, où  s'entassent  les  provisions,  le  blé,  le  bois,  etc.  C'est  au  pre- 
mier que  se  tient  le  plus  souvent  la  famille. 

Celle-ci  comprend  (2)  douze  membres  :  le  père,  la  mère,  la 
grand'mère,  cinq  garçons,  deux  filles,  un  domestique  bulgare  et 
une  servante  bulgare.  Nous  classons  ces  deux  derniers  dans  la 
famille,  car  ils  sont  véritablement  traités  comme  en  faisant  par- 
tie. Ils  portent  même,  suivant  l'usage,  les  ^ViVUQm.'S,  i!!iÇ, presque- fih 
et  de  presque-fille  (3). 


(1)  Les  deux  cafés  turcs  ne  sont  pas  précisément  dans  la  Grande-Rue,  mais  dans  une 
sorte  d'enfoncement  d'où  l'on  gagne  le  quartier  turc. 

(2)  Les  observations  consignées  dans  cette  étude  datent  de  1891. 
(3    riapvjtô;,  7tapay_6pr). 


UNK    FAMILLE    GlîF-Cni  F,    DANS    INF    l'HlMTE    VILLE    DE    TFHQl'IE.        291) 

Nous  comprenons  maintenant  comment  Makri  n'est  pas  exclu- 
sivement une  ville  turco-grecquc.  Elle  ne  coui[)tc  que  cinq  fa- 
milles bulgares,  qui  encore  n'y  étaient  pas  il  y  a  peu  d'années; 
mais  beaucoup  de  Bulgares  sont  employés  comme  domestiques, 
comme  ouvriers,  comme  journaliers.  Ils  peuplent  en  outre  de 
nondjreux  villages  dans  la  montagne. 

Nous  avons  décrit  le  cadre  de  notre  étude  ;  nous  avons  intro- 
duit la  famille  qui  doit  en  être  le  principal  objet.  Examinons 
cette  famille. 


II. 


Y***  est  marchand  de  tissus  et  propriétaire  rural.  Est-il  plu- 
tôt marchand  ou  plutôt  propriétaire?  Le  lecteur  devine  la  ré- 
ponse. Si  Y***,  est  un  vrai  Grec,  il  doit  être  surtout  commerçant. 
Pourtant  nous  ne  parlerons  pas  ici  du  commerce.  Le  lieu  et  les 
phénomènes  qui  s'y  rattachent  le  plus  étroitement  doivent  elre 
le  point  de  départ  de  notre  étude  sociale.  Commençons  donc  par 
le  propriétaire  ;  le  commerçant  viendra  plus  loin  dans  un  ar- 
ticle spécial. 

La  famille  Y***  possède  d'abord  son  foyer,  et,  à  côté,  un  ter- 
rain étendu   où  se  trouve  un  moulin  à  olives. 

Le  véritable  domaine  rural  se  compose  :  1°  de  150  pieds 
d'oliviers  plus  ou  moins  dispersés  dans  Yélaion,  2°  de  deux 
vignes  contenant  6.000  souches;  3°  d'un  jardin  complanté  en 
arbres  fruitiers,  abricotiers  et  pruniers.  D'autres  familles  possè- 
dent des  amandiers,  des  cerisiers,  des  g-renadiers,  des  pom- 
miers, des  poiriers,  des  figuiers.  Ce  jardin^  comme  tous  les 
autres,  est  voisin  du  village  et  à  proximité  du  potamos. 

Y***  est  le  maître  absolu  de  tous  ces  biens;  il  a  même  rem- 
boursé à  sa  belle-mère,  tombée  dans  la  gêne,  la  dot  de  sa 
femme.  Malgré  cela,  la  famille  tend  à  se  considérer  comme 
jouissant  de  la  propriété  collective.  Remarquons  cette  lutte  entre 
l'esprit  communautaire  et  l'individualisme  naissant.  Ce  dernier 
est  plus  ou  moins  développé  par  le  commerce.  Chez  le   Turc, 


300  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

cette  lutte  n'existe  pas,  et  l'esprit  de  communauté  règne  sans 
partage. 

L'esprit  de  communauté  y  règne  si  bien  que  le  Turc,  même 
chez  les  autres,  pense  vag-uement  être  chez  lui.  L'idée  de  la 
propriété  individuelle  n'est  pas  encore  Lien  nette  dans  son  cer- 
veau. Gare  aux  fruits  des  voisins  lorsqu'ils  sont  mûrs  !  La  fa- 
mille \***,  quelques  jours  avant  la  cueillette,  est  obligée  de 
monter  la  garde  autour  de  ses  abricotiers  et  de  ses  pruniers. 
Sinon,  c'est  le  Turc  qui  récolte. 

Récolter  est  plus  doux  que  semer.  Le  Grec  aussi  le  sait  fort 
bien.  Aussi  le  caractère  général  de  cette  culture  est  d'être  fa- 
cile, arborescente,  voisine  de  la  simple  récolte.  L'olivier,  la  vi- 
gne, les  arbres  fruitiers  réclament  peu  de  travail.  La  nature 
fait  presque  tous  les  frais,  elle  mâche  la  besogne  à  l'homme. 
On  peut  juger  de  sa  facilité  en  parcourant  la  liste  des  salaires 
payés  annuellement  par  Y***  pour  ses  frais  de  culture  (1)  : 

Domestique dOO  francs 

\0  journées  pour  bêcher  la   vigne 10  » 

Ramassage  des  olives '.JO  » 

Cassage  des  olives 16  » 

Extraction  de  l'huile 16  » 

Arrosage  des  oliviers 20  » 

IHantation  de  nouveaux  oliviers 8  » 

Bêchage  de  quelques  oliviers 2a  » 

Soufrage  de  vignes 5  » 

Les  salaires  énumérés  à  la  suite  des  100  francs  donnés  au 
domestique  bulgare  sont  payés  à  des  ouvriers  supplémentaires, 
bulgares  également,  qui  descendent  de  la  montagne  au  mo- 
ment où  l'on  a  besoin  de  main-d'œuvre.  Le  domestique  est 
nourri,  vêtu,  logé,  comme  les  gens  de  la  famille.  Les  ouvriers 
sont  généralement  logés  et  nourris.  L'arrosage  seul  est  fait  par 
les  meuniers  grecs,  qui  ne  sont  ni  logés  ni  nourris.  Le  salaire 
est  payé  en  argent;  on  y  ajoute  quelquefois  des  cadeaux  en  na- 
ture. Le  contraire  a   lieu  chez  les  Turcs. 


(1)  Disons,  pour  êlre  exact,  que  le  prix  des  choses  est  peu   élevé   à  Makri.  Il 
faut  inuUiplicr  par  i  pour  se  faire  une  idée  de  la  véritable  dépense. 


INK    FAMILLli    GIŒCOLE    DANS    INE    l'KTITR    VILLK    nK    TIHOIIK,        .■îOi 

I.o  père,  ainsi  que  les  garçons,  s'occupent  peu  de  la  culture.  La 
mère  et  ses  filles  s'en  occupent,  un  peu  niollenient  toutefois,  choi- 
sissant les  travaux  faciles,  attrayants,  comme  cciuide  la  cueillette. 
Leur  fonction  consiste  surtout  à  surveiller,  et  cette  surveillance 
n'est  pas  une  source  de  progrès.  Il  est  vrai  que  la  culture  frui- 
tière s'en  passe  plus  facilement  ;  mais  le  potager  lui-même  ne 
donne  pas  tout  ce  qu'il  pourrait  donner.  Les  Makriens  n'ont 
jamais  su  s'ingénier  pour  tirer  de  leurs  deux  ruisseaux  tout  le 
parti  convenable.  Beaucoup  d'eau  se  perd  sans  utilité.  Des  ca- 
naux anciens  s'obstruent  sans  qu'on  les  répare.  Une  partie  des 
terres,  que  l'arrosage  pourrait  rendre  fertiles,  demeurent  arides. 
Le  déboisement  d'une  partie  des  montagnes,  dû  à  l'impré- 
voyance des  habitants,  contribue,  par  suite  des  pluies  diluvien- 
nes qui  se  produisent  de  temps  à  autre,  à  entretenir  la  stérilité 
d'une  notable  portion  des  campagnes. 

Le  moment  de  la  récolte,  comme  de  juste,  est  celui  des  ré- 
jouissances et  de  l'animation.  Comme  au  temps  où  naissait  la 
comédie  antique,  les  vendanges  sont  l'occasion  du  plaisir.  No- 
tre ami  a  vu,  non  loin  de  xMakri,  des  cortèges  joyeux  revenir 
le  soir  des  vignobles.  Des  jeunes  gens  marchaient  en  bandes, 
couronnés  de  feuilles  vertes,  se  tenant  par  la  main,  et  caden- 
çant  leurs  pas  au  son  de  la  flûte,  de  la  guitare  et  du  violon. 
Ces  deux  derniers  instruments  ne  sont-ils  pas  les  héritiers  di- 
rects de  la  cithare  et  de  la  lyre? 

Vers  les  premiers  jours  d'octobre  commence  la  cueillette  des 
olives,  laquelle  s'opère  en  trois  fois.  A  jour  fixe,  le  village  en- 
tier se  précipite  dans  Vélaion.  Il  s'agit  seulement,  pour  cette 
fois,  de  ramasser  les  olives  tombées.  Celles-ci  sont  entassées 
dans  des  hottes  qu'on  charge  ensuite  sur  des  ânes  ou  des  mu- 
lets. La  mère  et  les  jeunes  filles,  demeurées  à  la  maison,  pré- 
parent le  diner  pour  les  travailleurs,  et  l'envoient  à  ceux-ci. 
Les  jeunes  gens  s'emploient  volontiers  au  transport.  Ces  allées 
et  venues,  à  dos  de  mulet,  leur  plaisent.  Les  femmes,  après  le 
diner,  viennent  volontiers  assister  à  la  récolte,  en  manière  de 
distraction. 

La   seconde  et  la  troisième  récoltes  consistent  à  cueillir  les 


302  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

olives  sur  l'arbre  même.  Les  Bulgares  grimpent  sur  celui-ci  et 
font  tomber  les  olives,  que  l'on  reçoit  sur  des  toiles  étendues 
et  que  l'on  expédie  à  la  maison  comme  il  est  dit  plus  haut. 
Alors  s'opère  le  triage.  Les  meilleures  olives  sont  gardées  pour 
être  mangées  et  jouent  un  grand  rôle  dans  ralimentation  de 
la  famille.  Les  moins  bonnes  servent  à  faire  de  l'huile.  D'au- 
tres sont  vendues.  Chaque  famille,  turque  ou  grecque,  vend  les 
siennes.  Les  Grecs  ont  toujours  plus  vite  vendu  que  les  Turcs, 
et  M""*  Y***  a  toujours  plus  vite  vendu  que  ses  compagnes.  Si  des 
acheteurs  se  présentent  quand  son  stock  est  épuisé,  elle  les  en- 
voie à  ses  amies...  moyennant  une  petite  commission. 

Les  150  oliviers  donnent  en  moyenne  38  hectolitres  d'olives. 
Les  deux  tiers  sont  consommés  par  la  famille.  Le  reste  est  vendu 
et  donne  un  profit  de  420  francs  environ  :  300  francs  d'olives 
et  120  francs  d'huile.  On  vend  aussi  du  raisin  pour  200  francs, 
des  prunes  et  abricots  pour  50  francs.  Les  jeunes  garçons,  à 
dos  de  cheval,  vont  les  vendre  à  Dédé-Agatch,  ce  qui  évite  l'em- 
ploi d'un  intermédiaire.  Le  vin  est  transformé,  partie  en  vinaigre, 
partie  en  raki,  liqueur  alcoolique  fort  goûtée  dans  tout  l'Orient. 
Mais,  pour  tous  les  produits,  le  chiffre  de  la  partie  vendue  est 
fort  inférieur  à  celui  qui  représente  la  consommation  même  de 
la  famille.  A  la  différence  de  l'Anglais  et  de  l'Américain,  ces  au- 
tres commerçants,  le  Grec,  quoique  commerçant  lui-même,  aime 
à  vivre  de  ses  produits,  à  y  consacrer  une  petite  partie  de  ses 
soins.  Mesquin  dans  ses  allures,  il  recule  devant  un  achat.  Ses 
goûts  sont  relativement  simples.  Le  confortable,  même  dans  les 
familles  riches,  semble  peu  prisé.  Sa  sobriété  naturelle,  favorisée 
par  le  climat  et  le  caractère  des  productions,  contribue  encore 
à  développer  cette  économie  et  cette  demi-msouciance  du  bien- 
être.  On  nourrirait  six  Grecs,  disait  Edmond  About,  avec  la  nour- 
riture d'un  laboureur  anglais.  Et  c'est  vrai.  La  famille  Y***,  quoi- 
que fort  à  son  aise,  se  nourrit  de  mets  relativement  primitifs. 
La  viande,  viande  de  chèvre  ou  de  mouton,  ne  parait  sur  la  table 
que  deux  fois  par  semaine  (1).  Le  voisinage  de  la  mer  permet 

(1)  Les  Grecs  moins  aisés  en  mangent  beaucoup  plus  rarement.  Rappelons  aussi  que 


INE    FAMILLE    CRECQl  K    DANS    INK    IT.TITE    VILLE    DE    TLROl  lE.        .'{03 

(le  la  remplacer  par  le  poisson.  Les  olives,  la  salade,  les  légu- 
mes, les  tracltami,  sorte  de  pâte  farineuse,  le  fameux  komkoiis, 
les  (lolmadcs,  sortes  de  boulettes  de  riz,  ou  autres  denrées  pliées 
et  cuites  dans  des  feuilles  de  vigne;  tels  sont  les  menus  les  plus 
ordinaires  des  Y***,  conimerçants  aisés  de  iMakri.  Quant  au  vin,  on 
n'en  boit  que  dans  les  grandes  circonstances,  quand  on  veut  se 
mettre  en  gaieté. 

La  vie  de  nos  Grecs  est  donc  facile,  facile  comme  leur  cul- 
ture, facile  comme  leur  caractère  et  leurs  prétentions.  C'est 
plutôt  sur  la  toilette  que  portent  les  excès  de  dépense.  C'est  là 
que  passent  volontiers  les  bénéfices  du  commerce  et  de  la  vente 
des  produits  agricoles.  Les  modes  de  Paris,  toujours  en  retard 
bien  entendu,  font  fureur  parmi  ces  dames,  qui  pourtant  passent 
une  partie  de  leur  journée  à  faire  la  cuisine,  blanchir  le  linge 
et  pétrir  le  pain.  On  reconnaît  là  l'influence  de  la  vie  urbaine, 
et  cet  amour  de  paraître  qui  distingue  les  populations  où  les 
réunions  nombreuses  sont  en  honneur. 

Outre  la  culture  peu  intense  que  nous  venons  de  décrire,  d'au- 
tres ressources  sont  offertes  à  la  familles  Y***  comme  à  tous  les 
habitants  de  Makri,  par  les  productions  spontanées.  Nous  avons 
déjà  parlé  du  poisson.  Il  abonde  sur  la  côte.  Vingt  familles  grec- 
ques se  livrent  principalement  à  la  pèche  ;  mais  leur  travail  n'est 
pas  le  seul  à  fournir  les  tables.  Les  enfants  se  mettent  de  la  par- 
tie. Quoique  intelligents  et  faciles  à  instruire,  ils  trouvent  de  sin- 
gulières douceurs  à  l'école  buissonnière,  et,  par  les  beaux  jours 
d'été,  le  chemin  de  la  mer  est  plus  vite  pris  que  celui  de  la  classe. 
Barboter,  s'ébattre,  s'éloigner  en  nageant  lorsque  le  pédagogue 
éploré  se  met  à  leur  poursuite,  tendre  des  hameçons  aux  bons 
endroits,  parfois  même  des  filets,  et  rapporter  au  logis  une  ma- 
rée abondante,  sont  pour  eux  des  jeux  favoris.  Si  la  pèche  est 
bonne,  ils  sont  sûrs  de  n'être  jamais  grondés. 

Mais  le  Grec  seul  se  livre  à  la  pèche.  Le  Turc  a  d'autres  amours. 
Si  Y***  et  sa  famille  mangent  parfois  du  gibier,  c'est  au  Turc  qu'ils 
le  doivent.  Les  environs  de  Makri  sont   giboyeux,   mais  le  Grec 

les  Grecs  ont  quatre  carêmes,  pendant  lesquels  l'usage  de  la  viande  est  rigoureusement 
interdit. 


30 i  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

laisse  le  gibier  tranquille.  Le  Turc,  au  contraire,  aime  lâchasse 
avec  passion.  Ce  jeu  lui  rapelle  la  guerre.  Il  chasse  par  plaisir  et  non 
parintérêt.  11  donneson  gibier  pour  rien,  ou  pour  pas  grand'chose. 
Il  tue  même  le  sanglier,  que  sa  relig'ion  lui  défend  de  manger, 
et  abondonne  chevaleresquement  au  Grec  le  fruit  de  ses  exploits. 

Tous  les  printemps,  Y**'  achète  un  agneau  ou  deux  et  les  confie 
à  ses  petits  garçons  qui  les  mènent  brouter  le  long  des  chemins, 
un  peu  partout.  La  famille  les  mange  pour  la  Saint-Pierre. 
Tous  les  étés,  on  loue  douze  chèvres  pour  avoir  du  laitage.  On 
les  confie,  moyennant  une  faible  redevance,  à  un  pâtre  bulgare, 
qui  les  fait  paître  avec  celles  d'autres  familles  dans  les  prés  com- 
munaux. Les  chèvres  sont  traites  deux  fois  par  jour,  dans  la  ber- 
gerie commune,  par  la  servante  bulgare.  Un  enfant  de  la  famille 
assiste  à  la  traite  du  soir.  Il  va  reconnaître  ses  chèvres  à  une  en- 
taille faite  à  leurs  cornes,  et  aide  à  les  maintenir  pendant  que  la 
Bulgare  les  trait. 

Beaucoup  de  cueillette,  assez  de  pêche,  jouissance  par  au- 
trui des  produits  du  pâturage  et  de  la  chasse,  voilà  le  travail 
de  nos  Grecs.  De  céréales,  point.  Le  blé  consommé  par  la  famille 
vient  surtout  de  dettes  en  nature  payées  par  les  Turcs  et  une 
partie  de  la  farine  représente  ses  «journées  de  moulins  »,  sortes  de 
dividendes  payés  par  les  meuniers  Bxwactionnaii'es  des  moulins. 
Le  pain  n'arrive  donc  sur  la  table  que  par  un  chemin  commercial. 

Une  seule  famille  grecque,  à  Makri,  s'est  mise  en  tête  d'enta. 
mer  le  sol,  de  creuser  des  sillons,  de  semer  du  blé,  et  cette  fa- 
mille est  tombée  dans  le  ridicule.  On  se  la  montre  en  plaisantant, 
et  ses  produits  sont  qualifiés  par  des  diminutifs  «  petit  blé  », 
«  petite  orge  »,  «  petit  seigle  ».  Partout  où  le  Bulgare  existe, 
c'est  à  lui  que  le  Grec  laisse  le  labeur  du  paysan.  Ce  n'est  guère 
que  dans  les  villages  isolés,  absolument  grecs,  —  et  ces  derniers 
sont  rares,  —  que  l'on  se  livre,  tant  bien  que  mal,  à  tous  les 
travaux  agricoles. 

Si  nous  remontons  dans  l'antiquité,  ce  phénomène  nous  sur- 
prendra peu.  Sans  doute  le  type  grec  a  plus  ou  moins  évolué.  Au 
point  de  vue  ethnographique,  une  forte  proportion  de  sang  slavo- 
bulgare  s'est  mêlé  au  sang  hellène  primitif.  Le  type  communau- 


UNE    FAMII.F.K    CHKCOLR    DANS    UNE    l'ETITE    VILLK    DE    Tl.HQLIi;.         'M)o 

taire  a  pu  s'accentuer  sous  l'influence  de  cette  invasion.  Mais, 
d'autre  part,  à  mesure  qu'ils  descendaient  vers  la  mer,  les 
hommes  du  Nord  s'adaptaient  forcément,  à  l'image  de  leurs 
prédécesseurs,  aux  conditions  du  nouveau  milieu.  Beaucoup  des 
traits  que  nous  venons  d'énumérer  se  retrouveraient  chez 
les  écrivains  de  la  Grèce  antique.  L'Athénien  d'Aristophane 
est  sobre  autant  que  paresseux.  Une  sardine  est  pour  lui  un  ré- 
gal. Les  vendanges  occupent  une  si  grande  place  dans  la  vie 
que  la  tragédie  et  la  comédie  naissent  des  iètcs  qu'amène  la 
cueillette  du  raisin.  La  fable  parle  de  Pallas  créant  l'olivier. 
C'est  plutôt  l'olivier  qui  fait  inventer  Pallas.  La  culture  des  ar- 
bres fruitiers  est  si  répandue  qu'une  classe  de  citoyens  se 
met  à  vivre  de  dénonciations  contre  la  contrebande  des  figues. 
Toute  la  civilisation,  toute  la  littérature  attique  a  une  odeur 
d'huile,  de  vin  et  de  fruits. 

Mais  l'homme,  si  peu  qu'il  mange,  a  généralement  besoin  de  cé- 
réales (l),  etl'on  saittoute  la  série  d'efforts  que  réclamela  confec- 
tion du  pain.  Comment  en  avoir  avec  la  moindre  somme  de  travail 
possible?  L'antiquité  pélasgique  résolvait  le  problème  par  l'es- 
clavage. Athènes,  en  particulier,  le  résolvait  parles  tributs  impo- 
sés aux  villes  alliées.  Makri  n'a  pas  à  sa  disposition  un  procédé  si 
commode.  Comment  se  tire-t-elle  donc  d'afTaire?  Quel  serviteur 
complaisant  viendra  défoncer  le  sol,  guider  la  charrue,  bêcher, 
fumer,  sarcler,  moissonner?  Ce  serviteur,  nous  l'avons  déjà  dit, 
c'est  le  Bulgare. 

Nous  venons  de  relever  le  premier  caractère  de  la  culture  à 
Makri  :  c'est  une  culture  facile.  Le  second  caractère  est  celui-ci  : 
les  parties  les  plus  difficiles  de  cette  culture  facile  retombent 
sur  le  Bulgare. 

III. 

N'allez  pas  croire  au  moins  que  le  Bulgare  soit  un  paysan  ren- 
forcé. Pour  être  roi  dans  le  pays  des  aveugles,  il  suffit  dètre 
borgne. 

(1)  Ceci  est  moins  vrai  des  pasteurs,  qui  trouvent  dans  le  lait  l'élément  azoté  néces- 
saire à  la  nutrition. 


306  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

De  race  hungro-tartare,  sln visés  en  Europe,  installés  en  Mœsie 
au  septième  siècle,  les  Bulgares  font  une  entrée  belliqueuse  sur 
la  scène  de  l'histoire.  Ils  soutiennent  de  longues  luttes  contre 
Byzance.  Leur  chef  Crum,  vainqueur  de  l'empereur  Nicéphore, 
fait  monter  en  argent  le  crâne  de  ce  dernier  et  s'en  confectionne 
une  coupe.  Chrétiens  au  dixième  siècle,  tour  à  tour  indépen- 
dants, sujets  des  Serbes,  sujets  des  Grecs,  englobés  finalement 
dans  la  conquête  ottomane,  ils  subissent,  à  la  longue,  une  pro- 
fonde transformation.  L'cx-pasteur  guerrier  est  rejeté,  par  tou- 
tes sortes  de  contraintes,  naturelles  et  artificielles,  vers  ce  trav^ail 
agricole  que  les  Grecs,  grâce  au  commerce  et  à  la  mer,  peuvent 
éviter  jusqu'au  bout. 

Tandis  que  la  conquête  turque  acculait  les  Grecs  à  leur  riva- 
ges, elle  acculait  les  Bulgares  aux  gorges  escarpées  des  Balkans, 
où  la  culture  des  pentes  fertiles  devenait  l'unique  moyen  d'exis- 
tence. 

Le  Bulgare  d'aujourd'hui  est  sobre,  travailleur,  taciturne,  ne 
sachant,  en  dehors  de  ses  occupations,  ni  raisonner,  ni  calculer. 
Il  s'étonne  facilement,  admire  naïvement,  s'exclame  fréquem- 
ment. Dépourvu  d'initiative,  mais  plein  de  bonne  volonté,  il  ne 
se  trouve  bien  que  sous  les  ordres  d'un  maître,  qui  abuse  sou- 
vent de  sa  simplicité  pour  l'exploiter  sans  merci. 

La  famille  Y***  possède,  avons-nous  dit,  un  domestique  et  une 
servante  bulgares.  Le  mot  domestique  ne  doit  pas  nous  faire  il- 
lusion. Il  ne  s'agit  pas  ici  d'un  valet  et  d'une  femme  de  cham- 
bre. La  maîtresse  de  maison  et  ses  filles  s'acquittent  de  presque 
tous  les  soins  du  ménage.  Le  domestique  est  surtout  un  domes- 
tique du  dehors.  Quant  à  la  servante,  si  elle  met  la  main  aux 
besognes  d'intérieur,   elle  la  met  aussi  aux  travaux  champêtres. 

La  façon  d'engager  une  servante  est  assez  curieuse.  Des  négo- 
ciants (lesquels  ne  sont  parfois  que  des  colporteurs)  vont  et  vien- 
nent dans  les  villages.  On  s'adresse  à  l'un  d'eux  :  «  Bamenez- 
nous  une  servante  ».  Le  négociant  s'en  va,  passe  dans  un  vil- 
lage bulgare,  avise  une  fillette  de  quinze  ans  et  la  marchande 
à  son  père.  Le  marché  est  vite  conclu,  car  le  Bulgare  n'est  guère 
exigeant.  La  servante  des  Y***  touche  soixante  francs  par  an.  Coin- 


I 


UNE   FAMILLE   GRECQUE    PANS    LiNE    l'ETITIO    Vll.LE    DR    TIHOL'IK.         307 

bien  de  servantes  parisiennes,  <nii  tiavaillent  moins,  touciient  la 
même  somme  par  mois  ! 

La  jeune  Bulgare  arrive  à  Makri,  entre  dans  la  famille  A  laquelle 
elle  s'est  louée.  Le  père  et  la  mère  la  traitent  comme  leur  fille. 
Elle  dîne  à  leur  taljle,  et  se  dérange  seulement  pour  servir.  Elle 
est  inscrite  quelquefois,  pour  une  petite  somme,  on  pour  quel- 
ques oliviers,  sur  le  testament  de  ses  maîtres.  Souvent  elle 
épouse  un  Grec,  et  se  fixe  définitivement  àMakri.  On  la  remplace 
alors  par  une  autre,  engagée  dans  les  mêmes  conditions. 

Les  domestiques  et  ouvriers  bulgares  viennent  eux-mêmes  à 
Makri  pour  s'engager,  soit  à  long  terme,  soit  momentanément, 
au  moment  du  grand  travail  de  la  cueillette.  Ce  sont  eux  qui 
transportent  les  échelles,  grimpent  sur  les  arbres,  chargent  les 
mulets,  gaulent  les  amandiers.  Le  travail  fini,  ceux  qui  ne  sont 
pas  domestiques  s'en  retournent  chez  eux,  comme  ils  sont  venus, 
en  bandes  familiales,  sous  la  conduite  d'un  parent  respecté,  qui 
traite  en  maître  avec  les  employeurs. 

Le  domestique  des  Y*'*  est  chargé  de  fonctions  multiples.  Il 
cultive  le  jardin  avec  la  servante  ,  pioche  la  vigne,  foule  le  rai- 
sin, tourne  le  moulin  à  olives,  transporte  les  olives  concassées 
dans  des  jarres.  C'est  lui  qui  va  chercher  de  l'eau  au  potamos, 
travail  fatigant  qui  se  répète,  à  certaines  époques,  jusqu'à  deux 
cents  fois  par  jour.  La  famille  possède  deux  chevaux  et  deux 
ânes.  C'est  lui  qui  en  a  soin.  C'est  lui  qui,  pendant  l'hiver,  va 
dans  la  forêt ,  avec  les  deux  ânes,  chercher  du  bois  à  brûler.  C'est 
lui  qui,  pendant  la  belle  saison,  les  mène  le  soir  hors  du  village, 
ainsi  que  les  deux  chevaux,  et  les  fait  paître  toute  la  nuit.  Toutes 
les  besognes  ennuyeuses  sont  pour  lui.  Tous  les  fardeaux  pesants 
sont  pour  ses  larges  épaules. 

La  servante,  avons-nous  dit,  s'occupe  aussi  du  jardin,  cueille 
du  raisin,  trait  les  chèvres.  Elle  va,  avec  les  enfants,  déraciner 
des  broutilles  sèches  avec  la  pioche.  Ces  broutilles  servent  d'a- 
madou. Elle  porte,  à  l'un  des  six  fours  tenus  par  des  Epirotes,  la 
pâte  pétrie  par  M™"  Y***  et  ses  filles,  et  rapporte  le  pain  cuit  à  la 
maison.  Elle  fait  en  outre,  comme  nos  cuisinières,  les  petits 
achats  journaliers,  allume  le  feu,  lave  la  vaisselle,  aide  une  des 


308  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

filles  de  la  maison  à  mettre  la  table;  mais  la  cuisine  proprement 
dite  n'entre  pas  dans  ses  fonctions.  La  mère  et  la  fille  aînée  gar- 
dent jalousement  ce  domaine. 

Si  nous  jetions  les  yeux  sur  les  familles  voisines,  nous  en  trou- 
verions où  le  Bulgare  occupe,  non  plus  la  situation  de  domes- 
tique, mais  celle  de  métayer.  Le  Bulgare  chrétien  est  souvent 
métayer  du  riche  grec,  comme  le  Bulgare  musulman,  ou  Yéloutz. 
est  souvent  celui  du  riche  turc.  A  ce  métier,  le  Bulgare  se  forme 
et  s'élève  peu  à  peu.  Son  travail,  quelque  routinier  qu'il  soit, 
n'en  est  pas  moins  une  école,  à  l'influence  de  laquelle  le  Turc  et 
le  Grec  demeurent  soustraits.  En  général,  le  Bulgare,  après 
avoir  travaillé  dans  la  plaine,  retourne  dans  sa  chère  montagne 
et  va  retrouver  sa  communauté.  Patriarcal  dans  l'âme,  il  ne  s'exile 
qu'à  regret  du  foyer  paternel,  où  vivent  volontiers  plusieurs 
ménages.  Les  cadets  émigrent  au  fur  et  à  mesure  du  mariage  de 
leurs  aines,  pour  laisser  une  place  à  leur  belle-sœur.  Ils  revien- 
nent, au  fur  et  à  mesure  du  mariage  de  leurs  sœurs,  des  morts 
ou  des  réussites  des  divers  membres  de  leur  famille,  pour  re- 
prendre la  place  laissée  vide  par  le  partant.  En  revanche,  les 
naissances  d'enfants,  dans  les  ménages  d'aines, 'déterminent  en- 
core des  départs  de  cadets.  C'est  donc  un  va-et-vient,  une  oscil- 
lation de  la  montagne  à  la  plaine,  une  tendance  à  remplir  tou- 
jours exactement  toute  la  capacité  du  foyer.  L'excédent  absolu 
émigré  seul  définitivement;  mais  cet  excédent,  petit  à  petit,  suffit 
à  envahir  les  contrées  voisines.  L'heure  arrive,  par-ci  par-là,  où 
un  Grec  cherche  à  se  défaire  d'une  terre,  où  un  Bulgare,  coup  de 
pioche  par  coup  de  pioche,  a  économisé  un  petit  pécule  en  ar- 
gent. Un  contrat  se  fait.  Ce  contrat  est  bien  peu  de  chose.  Un 
champ  a  changé  de  propriétaire.  Un  Bulgare  isolé,  longtemps 
serviteur,  est  devenu  maitre  à  son  tour. 

Mais  ce  petit  pas  en  avant,  négligeable  par  lui-même,  fait 
partie  de  la  marche  de  toute  une  armée,  et  la  marche  d'une  ar- 
mée n'échappe  pas  au  regard.  Nous  avons  vu,  depuis  moins  de 
vingt  ans,  l'érection  de  la  Bulgarie  en  principauté  indépen- 
dante, l'adjonction  d'une  partie  de  la  Boumélie  à  cette  princi- 
pauté.  Nous  avons  vu  l'Église  bulgare,   longtemps  dominée  et 


INK    KAMILLE   GHECQIK    DANS    INR    l'KTITK    V[[.I.K    liK    ÏIHOI  H-         300 

absorbée  par  l'Église  grecque,  s'en  détacher  liérement  et  cons- 
tituer une  orthodoxie  à  part.  Nons  avons  vu  les  paysans  bulgares, 
organisés  en  armée,  battre  les  Serljcs  belliqueux.  La  littérature 
bulgare  reparait  au  jour.  Ce  bulgarlsmc,  en  un  mot,  rival 'de 
Vhriimismr,  agite  à  son  tour  les  esprits,  non  seulement  dans  la 
principauté  officiellement  dénommée  Bulg'-arie,  mais  d'un  bout  à 
l'autre  de  la  péninsule  des  Balkans.  Tout  cela  révèle  évidemment 
les  progrès  d'une  race,  progrès  très  lents,  très  relatifs,  dus  au 
sourd  travail,  à  l'obscure  et  féconde  patience  de  plusieurs  siècles, 
à  une  supériorité  agricole  se  traduisant  peu  à  peu  par  des  acqui- 
sitions immobilières  sur  le  Grec  et  sur  le  Turc.  Comment  s'accom- 
plit ce  phénomène?  Par  quel  mécanisme  le  Bulgare  avance-t-il? 
Un  regard  jeté  sur  notre  famille  et  celles  qui  l'entourent  va  nous 
renseigner  là-dessus,  et  nous  permettre  de  constater  un  troisième 
caractère  de  notre  culture  grecque,  que  nous  pouvons  formuler 
ainsi  :  La  propriété  rurale ^  en  beaucoup  de  cas,  n'est,  pour  le  Grec, 
qu'un  objet  de  spéculation. 


IV. 


Au  delà  du  potamos,  à  quelques  pas  de  la  maison  des  Y***,  se 
dresse  le  quartier  turc.  Cette  séparation  est  constante  en  Orient. 
Ce  ne  sont  pas  les  différences  de  fortune  qui  distinguent  les  quar- 
tiers, mais  celles  de  race.  On  voisine  pourtant;  les  femmes  tur- 
ques, quoique  beaucoup  moins  libres  que  les  femmes  grecques, 
conversent  avec  celles-ci  et  leur  demandent  des  conseils.  Plus 
froides  entre  les  hommes,  les  relations  n'en  existent  pas  moins. 
Les  gros  bonnets  des  deux  quartiers,  archontes  chez  les  Grecs, 
beys  chez  les  Turcs,  causent  parfois  entre  eux.  Y***  et  ses  princi- 
paux parents  ont  toujours  été  classés  parmi  les  sommités  de  Makri, 
et  ils  s'entendaient  généralement  assez  bien  avec  les  sommités 
musulmanes.  Ajoutons  qu'ils  y  ont  intérêt. 

Le  Turc,  en  etfet,  est  un  excellent  champ  d'exploitation.  Ce 
n'est  plus  le  soldat  de  Bajazet  ou  de  Mahomet  II,  accourant  de 
l'Asie,  turban  en  tête,  cimeterre  au   poing,  bataillant  toute  sa 

T.  XVII.  22 


310  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

vie,  courant  du  Serbe  au  Hongrois,  de  Tamerlan  à  Scanderberg, 
et  cherchant  à  s'assurer  le  paradis  en  abattant  le  plus  grand 
nombre  possible  de  têtes  chrétiennes.  Le  Turc  a  changé,  sinon 
de  formation  et  d'aspirations,  du  moins  d'habitudes  extérieures. 
Nomade  au  fond  de  l'âme,  guerrier  d'instinct,  il  s'est  trouvé  re- 
jeté, par  une  série  de  circonstances  qui  demanderaient  une  étude 
à  part,  dans  la  vie  sédentaire  et  pacifique,  et  ce  phénomène 
semble  avoir  plongé  le  Turc  dans  unétonnement  dont  il  n'est  pas 
encore  revenu.  Nomade,  soldat,  il  le  redevient  à  l'occasion.  Nul 
ne  quitte  plus  facilement  le  sol  dont  l'a  gratifié  la  conquête.  Nul 
aussi  ne  met  plus  vite  la  main  sur  son  fusil  et  ne  meurt  plus 
stoïquement  dès  que  l'occasion  s'en  présente.  «  Campés  en  Eu- 
rope »,  le  mot  de  Chateaubriand  reste  donc  juste  à  deux  points 
de  vue. 

La  conquête  a  rendu  les  Turcs  propriétaires.  Elle  ne  les  a  pas 
rendus  agriculteurs.  Le  régime  du  timai\  assimilé  par  des  histo- 
riens à  la  féodalité^  diffère  radicalement  de  cette  dernière.  Le 
lief  occidental  reposait  sur  deux  grandes  bases  :  l'exploitation 
agricole  par  le  propriétaire,  et  l'autonomie  de  ce  dernier.  Le 
titnar  ne  fut  qu'un  cadeau  révocable,  fait  par  le  Sultan  à  un  guer- 
rier qui,  batailleur  ou  oisif,  touchait  une  partie  des  impôts  de 
son  domaine.  Chaque  tète  d'ennemi  donnait  droit  à  une  quotité 
plus  grande  d'impôts.  Quinze  têtes  faisait  passer  le  timariot  à 
un  domaine  supérieur  en  grade.  Le  propriétaire  turc  se  super- 
posait simplement  à  l'ancienne  population,  grecque  ou  bulgare, 
et  vivait  en  l'exploitant,  peu  soucieux  de  se  mêler  à  elle,  respec- 
tant avec  une  magnanimité  indolente  et  dédaigneuse  les  croyan- 
ces, le  culte,  l'administration  locale  et  jusqu'à  la  juridiction  des 
vaincus. 

Nous  ne  dirons  pas  ici  comment  le  progrès  continuel  des  ar- 
mées occidentales  a  fini,  après  plusieurs  siècles  de  luttes,  par 
triompher  de  cette  intrépide  armée  turque,  —  laquelle  ne  pou- 
vait augmenter,  puisque,  tout  Turc  étant  soldat,  elle  avait  pré- 
senté dès  l'origine  le  maximum  de  ses  effectifs. 

Depuis  deux  siècles,  la  décadence  est  visible  et  la  réapparition 
des  nationalités  englouties,  Grèce,  Roumanie,  Serbie,  Bulgarie, 


UNE    FAMILLE   C.HECOUE    DANS    UNE    F'KTITE    VILLE    l»E    TURQUIE.         .■{M 

Monténégro,  indique  clairement  la  b;ii.ssc  et  le  recul  clo  riiioii- 
dation  ottomane. 

Privé  du  butin  des  victoires,  impuissant,  par  sa  gestion  inin- 
tellig-cnte  et  ruineuse,  à  vivre  uniquement  de  l'impôt,  le  Turc 
s'est  vu  forcé,  en  certains  cas,  de  s'adonner  à  l'agriculture  (1). 
Les  campagnes  de  Makri  voient  des  Turcs  se  livrer,  comme  les 
Grecs,  à  la  cueillette  des  olives,  et  même  à  celle  du  raisin,  qu'ils 
vendent  aux  chrétiens,  la  loi  ne  leur  permettant  pas  de  vendan- 
ger eux-mêmes.  Quelques-uns,  les  plus  pauvres,  se  résignent  à 
conduire  la  charrue,  charrue  bien  primitive,  qui  égra ligne 
légèrement  le  sol.  Ils  tirent  de  ce  sol  le  strict  nécessaire,  et  se 
reposent  ensuite,  fatigués  de  cet  effort.  Beaucoup  ne  l'essayent 
pas  môme,  et,  lorsqu'ils  le  peuvent,  se  contentent  de  louer  leur 
patrimoine  à  des  Bulgares,  —  musulmans  autant  que  possible,  — 
et  se  reposent  alors  du  matin  au  soir.  La  mosquée,  les  ablutions, 
les  prières,  les  longues  séances  aux  deux  cafés  turcs,  quelquefois 
la  chasse,  remplissent  leurs  journées.  Ils  ont  des  notions  de 
poésie  et  de  musique.  Ils  parlent  peu,  et,  entre  eux,  ne  s'inter- 
rompent jamais,  —  signe  infaillible  qui  les  distingue  des  Grecs. 
De  leurs  lèvres  tombent  parfois  des  pensées  profondes,  des  sen- 
tences. Où  ils  sont  beaux,  c'est  dans  le  commandement.  Leurs 
ordres  éclatent,  brefs  et  énergiques,  soulignés  d'un  geste  de 
grand  seigneur. 

Grands  seigneurs,  disons-nous.  Raison  de  plus  pour  les  ex- 
ploiter. 

Il  est  facile  de  comprendre,  après  ce  que  nous  avons  dit  du 
Turc  actuel ,  qu'il  doit  avoir  souvent  besoin  d'argent.  L'on  sait, 
d'autre  part,, que  le  métier  du  Grec  est  d'en  gagner,  et  qu'il  en 
gagne.  Voilà  donc  un  débiteur  et  un  créancier  tout  trouvés.  Deux 
hommes  sont  en  présence  :  l'un  a  la  force,  le  sabre,  la  puissance 
officielle,  la  morgue  et  la  brutalité  du  vainqueur,  mais  aussi  la 
simplicité  et  la  loyauté  du  soldat;  l'autre  a  la  ruse,  la  patience, 
l'intelligence  aiguisée,  et  trop  souvent  la  fourberie  du  commer- 
çant. Lequel  va  l'emporter?  La  réponse,  avec  le  temps,  devient 

(1)  Les  Turcs,  n'étant  pas  poussés  aux  sioupeinents  urbains  par  le  commerce,  comme 
les  Grecs,  sont  plus  nombreux  que  ceux-ci  dans  les  campagnes. 


'J12  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

de  plus  en  plus  nette.  Le  Turc  d'autrefois  pouvait  encore  choi- 
sir entre  payer  sa  dette  et  couper  la  tête  à  son  créancier  ;  mais 
celui  d'aujourd'hui  n'est  plus  assez  fort  pour  adopter  ce  dernier 
système.  L'Europe  crierait  trop,  et  d'ailleurs  le  Grec  prêteur 
est  trop  poli,  trop  ohséquieux  pour  qu'on  puisse  décemment  lui 
chercher  querelle. 

Tous  les  Turcs  de  Makri  ont  des  dettes.  Y***  est  un  de  leurs 
créanciers,  mais  c'est  surtout  un  de  ses  frères,  nommé  Théophile, 
qui  se  fait  une  spécialité  en  ce  genre. 

Le  procédé  est  fort  simple.  On  l'appelle  achat  anticipé.  Un  Turc 
pressé  d'argent  vient  trouver  Théophile  et  lui  dit  :  a  Prête-moi 
tant.  —  Fort  bien,  répond  Théophile;  je  t'achète  d'avance  telle 
quantité  d'olives  ou  de  blé.  «Bien  entendu,  la  quantité  ainsi  fixée 
est  toujours  exorbitante.  Au  moment  de  la  récolte^  Théophile 
envoie  ses  fils  avec  des  sacs.  Ils  les  remplissent  du  blé  ou  des 
olives  du  Turc,  les  chargent  sur  l'àne  ou  le  cheval  de  ce  même 
Turc  et  les  rapportent  chez  leur  père,  qui,  au  moment  opportun, 
revend  la  marchandise  avec  un  respectable  bénéfice.  Le  tour  est 
joué,  et  le  Turc  n'y  voit  que  du  feu. 

Un  cas  plus  grave,  c'est  lorsque  le  Turc  se  laisse  entraîner  à 
hypothéquer  non  plus  sa  récolte,  mais  sa  terre  elle-même.  A  l'ins- 
tar de  nos  Arabes  d'Algérie  ,  il  sent  peu  la  valeur  du  sol.  Il  con- 
çoit plus  aisément  celle  de  l'argent  qu'on  fait  briller  à  ses  yeux, 
et  qui  peut  lui  procurer  des  satisfactions  immédiates.  Allah  aura 
soin  de  l'avenir. 

Il  arrive  donc  qu'un  Turc  est  impuissant,  malgré  sa  réelle 
bonne  volonté,  à  payer  une  dette  contractée  légèrement.  Le  Grec, 
lui,  n'a  pas  prêté  à  la  légère.  Il  sait  très  bien  que,  si  la  récolte 
est  insuffisante,  la  terre  est  là.  Il  sait  qu'il  y  a  à  Dédé-Agatch  un 
cadi  et  d'autres  juges.  Il  connaît  sa  jurisprudence,  grecque  ou 
turque,  sur  le  bout  du  doigt.  Un  procès  s'entame  :  le  Grec  le 
plaide  avec  éloquence  ;  les  témoins,  vrais  ou  faux,  ne  coûtent  pas 
cher.  La  terre  est  saisie,  vendue  à  vil  prix.  Notre  Grec  s'en  rend 
possesseur,  et,  immédiatement,  la  loue  ou  la  vend  à  des  Bulga- 
res. Encore  une  fois,  le  tour  est  joué.  Mais  remarquons  bien  que 
notre  Théophile,  —  comme  tous  les  Grecs  qui  l'imitent,  —  ne  fait, 


UNE    FAMILLE    GRECOIE    DANS    INE    PEriTE    V[LLE    UE    TUHQUIE.        .'îl.'i 

en  achetant  la  txM'i'c  du  Turc,  ([u'unc  pure  spéculation  financière. 
11  n'achète  pas  un  champ  })our  s'arrondir.  Il  l'achète;  parce  qu'il 
peut  l'avoir  à  bon  marché  et  le  louer  ou  le  revendre  très  cher. 

Le  fils  aine  d'Y***,  Athanase,  âgé  de  ving-t-six  ans,  marche  di- 
gnement sur  les  traces  de  son  oncle.  C'est  ce  qu'une  anecdote 
nous  permettra  de  démontrer. 

Il  y  a  quelques  années,  un  Turc  assez  riche  vint  à  mourir  à 
Makri.  Une  quarantaine  de  Grecs  jse  présentent  aussitôt,  produi- 
sant des  cvédLïicQ^  fausses ,  et,  escortés  de  faux  témoins,  ils  vont  cà 
Dédé-Agatch  et  amènent  le  cadi^  en  ayant  soin  de  donner  à  ce- 
lui-ci le  bakchich  traditionnel.  Le  cadi  arrive  avec  son  cortège  de 
créanciers.  Les  scellés  sont  mis  sur  le  blé  et  autres  denrées  con- 
servables.  On  notifie  l'opération  au  gendre  du  défunt,  nommé 
Ali,  représentant  la  succession.  Celui-ci  s'incline  devant  l'autorité 
du  cadi ,  image  pour  lui  de  celle  du  Sultan.  A  la  formule  lé- 
gale :  «  Ceci  n'est  plus  à  vous  »,  il  ne  répond  que  par  la  résigna- 
tion. Il  laisse  les  Grecs  emmener  ses  bœufs  et  les  vendre  aux 
enchères.  Ces  enchères  elles-mêmes  se  font  dans  de  curieuses 
conditions.  Les  Grecs,  constitués  en  une  sorte  de  syndicat  d'ac- 
caparement prêt  à  faire  hausser  les  prix  en  cas  de  concurrence, 
écartent  les  Bulgares  de  la  vente.  Nos  Grecs  tiennent-ils  donc 
essentiellement  à  avoir  des  bœufs?  Pas  le  moins  du  monde.  Ils 
tiennent  à  les  avoir  bon  marché,  moyennant  cette  même  entente. 
Les  bœufs  vendus,  ils  s'empressent  naturellement  de  les  rétrocé- 
der... aux  Bulgares. 

Ceci  n'est  que  l'acte  premier.  Athanase  arrive  alors  et  entre 
en  scène.  Créancier  réel  du  défunt,  mais  dépourvu  de  titre 
légal,  et  laissé  en  dehors  du  syndicat,  il  n'avait  pas  pris  part 
à  ces  poursuites.  Mais  il  est  clair  qu'elles  le  lésaient.  Méditant  son 
coup  à  part,  il  se  recueille  pendant  quinze  jours.  Il  se  rend  alors 
chez  le  gendre  et  lui  dit  :  «  Ali,  qu'as-tu  fait!  les  créances 
étaient  fausses.  »  Fureur  d'Ali,  qui  brise  les  scellés,  décroche  son 
grand  coutelas  et  part  pour  les  villages  bulgares,  où  il  va  re- 
prendre de  vive  force  tous  ses  bestiaux.  Les  Bulgares  vont  rede- 
mander leur  argent  aux  Grecs,  qui  les  congédient  poliment,  et 
entament  un  procès  contre  Ali.  Ali  manque  d'argent  comptant 


MA  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

pour  soiitenii'  l'affaire.  Athanase  lui  en  avance,  sous  forme  d'a- 
chat anticipé  d'un  champ.  Mais  le  champ  est  sous  séquestre  ;  les 
(irecs  pseudo-créanciers  s'opposent  à  la  transmission.  Procès 
entre  Athanase  et  les  autres  Grecs.  AH  et  sa  famille  témoignent 
naturellement  en  laveur  du  premier.  Ici  survient  un  incident 
Jnzarre.  Une  belle-sœur  d'Ali  doit  déposer  en  justice,  à  date  fixe. 
C'est  justement  le  jour  de  son  mariage.  Jamais  Turc  ou  Turque 
ne  se  dérangerait  ce  jour-là.  Comment  faire  donc?  Athanase 
n'est  pas  embarrassé.  Il  fait  habiller  sa  propre  sœur  en  femme 
turque,  lui  fait  rougir  les  doigts;  et,  le  voile  aidant,  la  Turque 
improvisée  va  témoig-ner  sans  encombre.  Athanase  et  Ali  ga- 
gnent leur  cause.  Ali,  fidèle  à  sa  promesse,  cède  le  champ  à 
Athanase  qui  le  revend  bientôt  après...  à  des  Bulgares,  Prix 
d'achat  :  1,200  francs;  prix  de  vente  :  4,200  francs.  Le  champ  va- 
lait bien  plus  que  le  premier  chiffre  et  bien  moins  que  le  second. 
En  Grec  consommé,  Athanase  avait  roulé  son  Turc  et  ses  Bul- 
gares. 

Voilà  donc  deux  victimes  pour  un  vainqueur;  mais,  si  l'on 
observe  le  phénomène  de  près,  on  reconnaîtra  qu'il  y  a  une  im- 
mense différence  entre  le  sort  des  deux  premières.  Le  résultat  le 
plus  définitif,  le  plus  tangible,  et  le  plus  important  au  point  de 
vue  social,  c'est  que  le  Turc,  après  l'opération,  se  trouve  avoir 
un  champ  de  ?noins,  et  le  Bulgare  tm  champ  de  plus.  L'un  a 
été  vendeur,  l'autre  acheteur.  Le  Grec  a  fait  office  de  courtier,  et 
a  retenu  la  forte  somme,  mais  cet  argent,  soumis  désormais  à 
tous  les  hasards  du  commerce,  constitue  une  richesse  moins 
stable,  moins  assise,  qu'une  Ijonne  terre  à  blé  ou  qu'une  vigne  au 
soleil. 


V. 


Comment  s'étonner,  après  cela,  de  voir  les  fils  des  Osmanlis 
s'ébranler  peu  à  peu,  et  quitter,  les  uns  après  les  autres,  les  ri- 
vages inhospitaliers  de  l'Europe,  pour  rétrograder  vers  cette  Asie 
qui  fut  leur  berceau?  Déjà    le  réveil    des    nationalités   danu- 


LNK    FAMTI.LK    GHICCOIE    DANS    INK    l'KTlTK    VILLE    ItK   TIIUJI  IK.        Ml"» 

bicnnes,  résultante  de  la  croissance  sociale  des  populations  v;iin- 
cues,  les  a  chassés  de  la  Serbie,  de  la  Moldavie,  de  la  Valacliie. 
La  cession  de  la  Thessalie  à  la  Grèce,  en  ISSV,  a  déterminé 
l'exode  en  masse  de  soixante  mille  Turcs,  dont  (jiielques-iuis  sont 
venus  échouer  à  Makri.  Makri  elle-même  en  a  perdu  un  bon 
nombre. 

En  revanche,  comme  nous  l'avons  dit,  les  Bulgares  avancent 
de  plus  en  plus.  Leurs  familles  descendent  de  la  montagne  et 
tendent  à  s'implanter  au  milieu  des  Grecs.  C'est  un  courant  lent, 
mais  continu,  de  la  montagne  vers  la  mer  (1). 

Les  mariages  entre  Grecs  et  servantes  bulgares  infusent  cons- 
tamment un  sang  nouveau  à  la  race  des  premiers.  Les  Bulgares 
sentent  ces  progrès,  et  ils  en  sont  fiers.  «  Alexandre  le  Grand, 
disent-ils,  était  un  Bulgare.  »  Il  est  vrai  que  les  servantes,  au  mo- 
ment du  mariage,  sont  en  grande  partie  grécisées  par  leur  en- 
tourage ;  mais  il  n'en  reste  pas  moins,  dans  leurs  habitudes  et 
leur  esprit,  quelque  chose  de  leur  formation  première  qui  agit 
insensiblement  sur  leur  nouveau  milieu. 

Pour  mieux  mettre  sous  les  yeux  de  nos  lecteurs  les  différences 
des  trois  races,  —  différences  que  la  ténacité  des  traditions, 
puisée  dans  la  formation  communautaire,  contribue  à  maintenir, 
malgré  les  alliances  dont  nous  parlons,  —  nous  ne  pouvons 
mieux  faire  que  de  raconter  un  incident,  — ou  mieux  un  accident, 
—  dont  notre  ami  a  été  le  témoin  au  moment  même  où  ils  sé- 
journait chez  les  Y***  et  observait  leur  famille. 

C'était  au  fort  de  l'été.  Trois  mois  venaient  de  se  passer  sans 
le  moindre  nuage  au  ciel.  Terre,  mer,  collines  réverbéraient  à 
qui  mieux  mieux  la  lumière  et  la  chaleur.  Un  jour,  la  ville  se 
trouve  enveloppée  de  fumée.  Un  incendie  venait  de  se  déclarer 
dans  Yélaion  Saint-Georges.  La  population  se  jette  dans  les  rues 
et  gagne  une  hauteur  voisine  pour  se  rendre  compte  de  l'ac- 
cident. Les  oliviers,  —  la  grande  richesse  du  pays,  —  flam- 
baient comme  de  la  paille,  et  la  brise  de  mer  activait  le  feu. 
Il  y  allait  de  la  fortune  de  tous.  Qu'allait-on  faire  ? 

(1)  La  montagne  bulgare  est  fort  différente  de  la  montagne  grec(iue,  dont  l'influence 
sociale  a  été  analysée  par  M.  Champault,  Science  sociale,  t.  XV,  XVI. 


316  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Les  Turcs  contemplèrent  le  feu,  échangèrent  quelques  ré- 
flexions sommaires,  puis,  pénétrés  de  la  grandeur  du  désastre, 
s'en  retournèrent  tranquillement  chez  eux,  résignés  à  la  voîonté 
d'Allah. 

Les  Grecs,  hommes  et  femmes,  s'élancèrent  vers  le  lieu  de 
l'incendie,  criant,  pleurant,  maucUssant  l'apathie  des  Turcs,  s'ef- 
forçant  au  hasard  d'arrêter  les  flammes,  mais  surtout  émettant 
des  avis  et  prodiguant  des  conseils  :  conseil  d'envoyer  chercher 
des  secours  à  Dédé-x\gatch  (deux  heures  de  distance),  conseil 
d'aller  chercher  les  Turcs  et  de  les  forcer  à  prendre  part  au  sau- 
vetage, conseil  de  rechercher  l'auteur  de  l'incendie.  On  se  pro- 
mettait bien  de  ne  pas  le  manquer.  On  parlait  de  procès,  de  dom- 
mages et  intérêts,  etc.  Un  Grec  plus  avisé  fait  taire  les  bavards 
et  s'ingénie  à  organiser  quelque  chose.  L'eau  manquait.  La  mer 
était  trop  loin  et  trop  bas.  Le  Grec  ordonne  de  piocher  le  sol, 
de  jeter  de  la  terre  sur  le  feu,  d'abattre  les  branches  enflam- 
mées à  coups  d'autres  branches.  On  se  met  à  l'œuvre  ;  mais, 
malgré  le  zèle  des  travailleurs,  le  feu  gagne  de  vitesse.  Le  dé- 
couragement succède  vite  à  l'effort,  et  les  oliviers  continuent  à 
brûler  de  proche  en  proche. 

C'est  ici  que  le  troisième  élément  entre  en  scène.  Cinq  Bul- 
gares apparaissent.  Bons  paysans  de  la  montagne,  ne  possédant 
aucun  olivier  dans  Vélaioii^  ils  étaient  venus,  attirés  par  le  spec- 
tacle. On  les  appelle  à  l'aide.  Sans  mot  dire,  sans  donner  le 
moindre  avis,  ils  s'élancent,  obéissant  ponctuellement  aux  ordres 
du  Grec.  Bobustcs  et  tenaces,  ils  piochent  avec  entrain,  lancent 
la  terre  sur  les  flammes,  s'aventurent  presque  au  sein  du  bra- 
sier, et,  après  un  labeur  acharné,  réussissent  à  le  circonscrire. 
Les  Grecs  partis,  ils  restèrent  sur  le  lieu  du  sinistre,  y  passèrent 
la  nuit,  et  surveillèrent  l'e/^ïo/z  jusqu'au  matin. 

Le  fait  est  typique.  Restons-en  là.  Nous  venons  de  voir  ce  que 
peut  être  la  culture  dans  une  famille  grecque,  et  l'influence 
qu'elle  exerce  sur  son  organisation.  Nous  avons  vu  agir  la  mère, 
les  filles,  le  domestique,  la  servante,  l'oncle,  plusieurs  des  fils. 
Un  personnage  pourtant  est  resté  dans  l'ombre.  Nous  n'avons 
pu  l'introduire  nulle  part.  Ce  personnage,  c'est  le  père  de  famille 


UNE    FAMILLE    GRECQUE    DANS    UNE    PETITE    VILLE    DE    TURQUIE.        ."{17 

lui-mômc.  Ce  dernier  n'a  (rauti'cs  rapports  avec  la  ciiKurc  que 
celui  d'un  consommateur.  Assis  à  la  table  de  famille,  il  mange 
bien  ses  olives  et  ses  al)ricots,  mais  il  ne  les  a  ni  cultivés  ni  cueil- 
lis. Avec  le  père  nous  entrons  dans  un  domaine  nouveau,  celui 
du  commerce.  I.es  spéculations  agricoles  du  fils  aîné  nous  en  ont 
déjà  donné  une  perspective.  Dans  la  famille  Y***,  la  partie  fémi- 
nine et  la  domesticité  nous  ont  représenté,  dans  une  certaine 
mesure,  ce  que  la  famille  tient  du  sol.  C'est  surtout  le  père, 
escorté  de  ses  fils,  qui  va  nous  montrer  ce  qu'elle  tient  du  com- 
merce. 

[A  suivre.)  G.  d'AzAMBUJA, 


MONOGRAPHIE  DU  CANADA. 
IX. 


COMMENT  LE  DOMAINE  PLEIN 

A  ASSURÉ  LE  MAINTIEN  DE  LA  RACE, 


ET    COMMENT 


SE  CLASSE  LE  TYPE  FRANCO-CANADIEN. 


III. 

LE   «  RANG  »  ET  LA  PAROISSE. 

Dans  ua  précédent  article  (1)  nous  avons  soumis  à  l'analyse  la 
famille  de  «  l'habitant  »,  groupe  initial  de  la  société  franco-ca- 
nadienne. Les  caractères  que  nous  avons  alors  relevés  se  présen- 
tent sous  un  triple  aspect  : 

1°  Uji  ensemble  de  pratiques  communautaires  :  culture  mixte, 
complétée  par  les  ressources  de  nombreuses  industries  domes- 
tiques, et  pratiquée  en  famille  par  des  procédés  simples,  sans 
emploi  de  salariés  et  seulement  dans  la  mesure  des  besoins  esscn- 

(1)  Voir  la  Science  sociale,  t.  XVI,  p.  29G. 


MONOGRAPIIII-:    DU    CANADA.  'M\) 

ticls  du  groupe;  la  i)ropriété  calquée  sur  le  môme  modèle,  les 
hiens  patrimoniaux  conservés,  ou  répartis,  en  vue  d'assurer  l'ai- 
sance de  tous,  d'abord  par  le  maintien  du  foyer  ancien  et,  suhsi- 
diairemcnt,  par  la  fondation  des  foyers  nouveaux;  enfin,  grou- 
pement étendu  et  séjour  prolongé  au  foyer,  rôle  tutélaire  de  la 
famille,  dépendance  mutuelle  et  solidarité  étroite  maintenue  entre 
tous  ses  membres. 

2"  Une  manifestation  claire  de  particularisme,  qui  se  traduit 
par  l'établissement  invariable  hors  du  foyer,  avec,,  ou  môme  sans 
l'assistance  de  la  famille,  de  tcnis  les  garçons  à  l'exception  de 
l'héritier,  et  cela  sans  contrainte  extérieure  dérivant  de  la  nature 
du  lieu  ou  d'une  influence  quelconque  étrangère  à  la  famille. 

3°  Ce  particularisme,  d'un  autre  côté,  limité  dans  son  action, 
ne  s' élevant  pas  d'une  manière  permanente  au-dessus  de  la  petite 
culture,  de  la  petite  industrie,  du  petit  commerce. 

Nous  allons  maintenant  étendre  le  cercle  de  nos  observations. 
Nous  ne  considérerons  plus  la  famille  en  elle-même,  dans  sa  vie 
intime,  dans  ses  rapports  avec  les  individus  qui  la  composent, 
mais  bien  dans  ses  relations  avec  le  monde  extérieur,  dans  ses 
rapports  avec  les  autres  familles,  ou  groupements,  qui  constituent 
avec  elle  la  société.  Ces  rapports  sont  principalement  de  deux 
natures  et  se  ramènent  à  deux  chefs  :  le  «  rang  »,  la  paroisse. 


La  famille  de  l'habitant,  avec  les  caractères  particuliers  que 
nous  lui  avons  reconnus,  est  le  point  de  départ  d'une  organisation 
sociale  nécessairement  peu  compliquée.  En  effet,  ce  type  de  fa- 
mille a  pour  règle,  pour  mesure  de  son  activité,  d'abord,  de 
produire  directement  tout  ce  qui  est  nécessaire  à  sa  subsistance  ; 
ensuite,  de  ne  rien  produire  au  delà. 

D'une  part,  tendant  en  toute  chose  à  se  suffire  à  elle-même, 
cette  famille  se  prèle  mal  au  développement  d'organismes  qui 
se  constitueraient  en  dehors  d'elle  pour  compléter  son  action. 
Le  travail  ne  se  spécialise  pas.  Certaines  professions,   certains 


320  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

métiers  accessoires  peuvent  bien  se  produire  à  côté  de  la  famille, 
mais  dans  une  mesure  restreinte,  réduits  en  cjuelque  sorte  à  leur 
plus  simple  expression. 

D'autre  part,  ne  produisant  rien  au  delà  de  ce  qui  est  requis 
pour  la  satisfaction  de  ses  besoins  essentiels,  la  famille  de  l'habi- 
tant s'élève  bien  à  l'aisance,  jamais  à  la  richesse.  Pas  de  cultiva- 
teurs riches  ;  raison  de  plus  pour  que  les  métiers  et  les  professions 
accessoires  qui  comptent  sur  l'habitant  pour  vivre,  restent  à  l'état 
embryonnaire„  Mais  il  y  a  plus  :  les  familles  rurales  ne  se  hiérar- 
chisent pas.  Dans  ce  pays  incomplètement  occupé,  où  l'accès  à  la 
terre  est  encore  relativement  facile,  prescjue  tous  arrivent  à 
posséder  leurs  domaines,  mais  en  même  temps,  l'ambition  des 
plus  entreprenants  ne  dépassant  pas  le  degré  de  la  petite  aisance, 
la  distinction  entre  les  capables  et  les  incapables  se  manifeste 
peu.  A  Saint-Justin,  il  n'y  a  qu'un  petit  nombre  d'artisans,  de 
commerçants ,  de  gens  de  profession  ;  il  n'y  a  également  que  fort 
peu  de  journaliers  agricoles,  et  à  proprement  parler,  pas  du  tout 
de  tenanciers. 

Nous  avons  donc,  comme  élément  premier,  presque  unique,  du 
voisinage,  une  simple  juxtaposition  de  petits  propriétaires  indé- 
pendants, de  paysans  que  rien  ne  distingue  J'un  de  l'autre,  si  ce 
n'est  le  degré  plus  ou  moins  prononcé  d'aisance,  ou  la  réputation 
plus  ou  moins  grande  de  savoir-faire  et  de  sagesse.  C'est  prati- 
quement le  règne  de  la  parfaite  égalité,  de  la  démocratie  idéale, 
moins  les  phrases. 

Voyons  quels  sont  les  rapports  qui  existent  entre  ces  diverses 
familles,  et  comme  nous  l'avons  fait  précédemment,  lorsque 
nous  étudiions  les  relations  de  famille  à  individu,  distinguons  les 
phénomènes  de  communauté  de  ceux  de  particularisme. 

1°  Phénomhies  de  communauté .  —  Le  cas  le  plus  simple  du 
voisinage  est  bien  celui  où  ses  liens  se  confondent  avec  ceux  de 
famille  ou  de  parenté.  Il  est  arrivé  fréquemment,  dans  cette 
contrée  en  voie  de  colonisation,  que  l'habitant,  suivant  sa  ten- 
dance originelle  au  groupement,  a  pu,  sans  trop  entamer  le 
domaine  paternel,    établir  sur  des  terres,  dans   son  voisinage 


MONOGRAPHIE   DU   CANADA.  321 

immédiat,  plusieurs  de  ses  fils.  De  la  sorte,  dans  bien  des  cas, 
une  paroisse  entière  s'est  trouvée  peuplée  par  la  multiplication 
sur  place  d'un  très  petit  nombre  de  souches.  A  tel  point  qu'il  est 
devenu  nécessaire  de  distini^ucr  par  de  nouvelles  appellations 
les  individus  trop  nombreux  d'une  môme  descendance.  De  là 
l'habitude  des  surnoms  si  répandue  au  Canada.  Pour  opérer  cette 
distinction,  on  a  eu  recours,  suivant  les  circonstances,  à  difiérents 
procédés  qu'il  n'est  pas  sans  intérêt  de  connaître.  Ou  bien  l'on 
a  simplement  dédoublé  le  nom  de  baptême  (1),  ou  bien  l'on  a 
créé  de  toutes  pièces  de  nouveaux  noms  de  famille  (2).  Le  premier 
procédé,  par  les  noms  de  baptême,  semble  bien  indiquer  une 
plus  grande  persistance  de  l'attache  purement  familiale;  le  se- 
cond procédé,  par  les  noms  de  famille,  répond,  au  contraire,  chez 
l'individu  qui  le  reçoit,  à  une  séparation  plus  complète  de  la 
souche,  à  une  évolution  plus  énergique  vers  la  possession  du 
sol. 

D'après  ce  que  nous  avons  dit  du  type  de  la  famille,  de  1  é- 
troite  solidarité  maintenue  entre  tous  ses  membres,  il  est  facile 
de  concevoir  à  quels  multiples  échanges  de  services  donne  lieu 
un  voisinage  ainsi  resserré  par  les  liens  de  parenté  et  d'alliance. 
Il  est  vrai  que  cette  condition  spéciale  du  voisinage  ne  peut  per- 
sister bien  longtemps  dans  toute  l'étendue  d'une  paroisse.  Au 
bout  de  quelques  générations,  les  liens  de  parenté  se  relâchent 
ou  se  perdent  chez  les  descendants  des  anciennes  familles;  de 
nouveaux  ménages,  venus  du  dehors,  s'infiltrent  dans  ce  milieu, 
et  le  voisinage  retrouve  ses  conditions  normales.  Toutefois,  in- 
dépendamment de  toute  consanguinité  entre  les  familles  qui  le 
composent,  le  voisinage  a  toujours  eu,  au  Canada,  un  caractère 
très  intime.  Il  est  l'image  agrandie  de  la  famille.  Ici,  comme 
chez  les  populations  quasi  patriarcales  de  la  vallée  d'Ossau  i  3  . 

(1)  Exemple  :  Joseph  Leclerc,  fils  de  Paul,  est  devenu  Joseph  à  Paul;  Joseph  Leclerc, 
fils  de  Jean-Baptiste,  est  devenu  P'tit  José-Baliste.  ainsi  de  suite. 

(2)  Gélineau  est  devenu  Gélinas;  Bellemare,  Lacourse;  Lefebvre  a  donné  naissance 
aux  Descoteaux,  aux  Labaie  (suivant  le  lieu  où  s'est  fait  l'établissement),  aux  Belle- 
feuille,  etc. 

(3)  M.  Butel,  la  Science  sociale,  t.  XV,  p.  1S3,  ou  la  brochure  qui  figure  dans 
notre  Bibliothèque  de  la  Science  sociale. 


A/ 


V 


322  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

«  le  premier  voisin  »  fait  pour  ainsi  dire  partie  de  la  famille; 
^'  c'est  un  privilégié  qu'on  invite  à  toutes  les  fêtes  et  qui  prend 
part  à  tous  les  deuils. 

Du  reste,  ces  rapports  de  voisinage  varient  en  intensité  et  en 
nature  suivant  les  époques  et  les  lieux.  Ainsi,  les  relations  de  fa- 
mille à  famille  ne  furent  jamais  aussi  étroites,  l'assistance  mu- 
tuelle ne  fut  jamais  aussi  active,  que  pendant  le  premier  siècle 
de  la  colonisaiion.  C'est  de  cette  époque,  notamment,  que  datent 
deux  institutions  importantes,  et  dont  l'une  s'est  perpétuée  jus- 
qu'à nos  jours  :  le  «  rang-  »  et  la  commune. 

Déjà,  dans  un  précédent  article,  j'ai  fait  connaître  brièvement 
le  ((  rang"  »,  mais  il  ne  sera  pas  hors  de  propos  de  préciser  da- 
vantage. L'observation  a  relevé  jusqu'à  présent,  chez  les  popu- 
lations agricoles,  deux  manières  principales  de  se  distribuer  sur 
le  sol  arable.  Ou  bien  les  familles  se  g-roupent  par  villages  et  ex- 
ploitent la  terre  dans  un  certain  rayon,  c'est  le  village  à  ban- 
lieue morcelée,  dont  la  Champag"ne  nous  offre  le  type  le  plus 
accusé,  ainsi  que  le  montre  la  carte  ci-contre;  ou  bien  chaque  fa- 
mille se  fixe  isolément  sur  son  propre  bien,  c'est  le  domaine  ag- 
gloméré avec  habitation  centrale.  Le  village  à  banlieue  morcelée 
est  la  forme  primitive,  celle  qu'adoptent  les  nomades  lorsqu'ils 
passent  à  la  culture,  celle  que  suivit  l'antiquité  et  cjue  suivent 
encore  aujourd'hui  l'Orient  et  une  grande  partie  de  l'Europe.  Le 
domaine  à  habitation  centrale  isolée  est,  au  contraire,  une  forme 
relativement  moderne,  qu'un  groupe  de  populations  Scandinaves 
a  introduite  dans  l'Europe  occidentale  et  en  Amérique  (1).  Elle 
accompagne  toujours  un  développement  plus  grand  de  l'initia- 
tive et  une  condition  supérieure  de  la  culture. 

En  France,  suivant  les  régions,  on  trouve  l'une  ou  l'autre  de 
ces  dispositions  ;  mais  ce  furent  incontestablement  les  provinces 
\.  à  domaines  isolés  cjui  fournirent  au  Canada  la  masse  de  ses  co- 
lons, et  les  meilleurs,  ceux  c[ui  les  premiers  se  fixèrent  au  sol  et 
créèrent  le  type  social.  Ceux-ci  apportèrent  avec  eux  l'habitude 
de  la  culture  en  domaine  aggloméré,  et  résistèrent  opiniàtré- 

(1)  Nous  ronvoyons  à  ce  sujet  aux  articles  que  M.  Henri  de  Tourville  va  publier 
incessamment  dans  la  Revue. 


MONOGHAI'IIIK    lUJ    CANAIlA. 


:i-2:\ 


ment  à  tous  les  efforts  de  la  bureaucratie  coloniale  pour  les  ran- 
tonner  dans  des  villages. 


PLAN    J)  UN    VILLAGE    A    BANLIEUE    MORCELÉE  DE    LA    CHAMPAGNE. 


A,  B,  C,  les  trois  soles  ou  divisions  de  l'assolement 
général  de  la  commune,  nécessitées  par  l'extrême 
morcellement  {V 


Dim  autre  côté,  il  ne  faut  pas  perdre  de  vue  que  nos  colons 
étaient  fondamentalement  depetits  cultivateurs  et  que,  s'ils  avaient 

(1)  Voir  la  description  du  village  à  banlieue  morcelée,  dans  la  Science  sociale, 
t.  V,  p.  18  à  46  :  La  petite  culture  à  famille  instable,  par  M.  Edmond  Demolins. 


324 


LA    SCIENCE    SOCIALE. 


été  plies  à  la  culture  eu  domaine  isolé,  c'était  à  la  culture  eu 
petit  domaine  isolé.  Nombre  d'entre  eux  venaient  même  de  ré- 
gions, de  «  pays  »,  comme  il  en  existait  dans  le  Maine  et  la  Nor- 
mandie (1),  où  la  petite  culture  était  à  peu  près  l'unique  forme 
d'exploitation.  En  conséquence,  chacun  d'eux  pouvait  bien  tenir 
obstinément  à  résider  sur  sa  terre,  mais  aucun  ne  répugnait  à  se 
trouver  rapproché  de  ses  voisins;  car  le  petit  domaine  isolé,  —  à 


PARTIE    DE    LA    PAROISSE    CANADIENNE    DE    SAINT-JUSïlN,    AVEC 
LA    DIVISION   EN    «    RANGS    »    JUXTAPOSÉS    (2). 

rencontre  du  grand,  —  s'allie  facilement  avec  une  certaine 
proximité  des  foyers.  Bien  plus  ces  petites  gens,  par  suite  de  la 
faiblesse  même  de  leurs  moyens  individuels,  étaient  invincible- 
ment portés  à  se  rapprocher  les  uns  des  autres,  à  se  serrer  les 
coudes,  dans  l'isolement  de  ce  pays  neuf,  sans  voies  de  commu- 


(1)  Voir  Baudrillart,  La  Normandie,  p.  101,  et  jiassim. 

(2)  Les  points  noirs  indiquent  les  habitations,  toutes  situées  sur  le  «  rang  »  et  à 
une  extrémité  du  domaine. 


MONOGK.M'IUK    DU    CANADA,  320 

nication,  sans  ressources  préexistantes,  et  en  J)iitle  aux  atta(|ues 
incessantes  de  sauvages  sanguinaires. 

Ce  concours  de  circonstances  produisit  la  «  côte  »  ou  le 
«  rang  ».  Les  domaines,  au  lieu  de  la  forme  carrée  ordinaire, 
avec  habitations  ëparses,  prirent  celle  de  parallélogrammes  très 
allongés  mesurant  deux,  trois,  quatre,  ou  cinq  arpents  de  lar- 
geur sur  vingt-cinq,  trente  ou  quarante  de  profondeur;  tous 
rangés  côte  à  côte,  tous  aboutissant  par  une  de  leurs  extrémités 
étroites  au  fleuve,  à  une  rivière,  ou  à  un  chemin,  et  chacun 
portant  à  cette  même  extrémité  ses  constructions  rurales.  Les 
habitations  s'alignèrent  régulièrement,  en  succession  ininter- 
rompue, à  quelques  centaines  de  pas  les  unes  des  autres,  comme 
l'indique  le  plan  ci-dessus  (1). 

Or,  voyez  comme  cette  disposition  par  rangs  facilitait  à  nos 
habitants  leur  tâche  de  colonisation.  Le  rapprochement  des  foyers  V 
qu'on  obtenait  ainsi  corrigeait  le  trop  grand  isolement  auquel 
les  colons  étaient  exposés  dans  cette  contrée  neuve.  Chaque  fa- 
mille, tout  en  résidant  sur  son  bien,  trouvait  près  d'elle,  souvent 
à  portée  de  la  voix,  d'autres  familles  de  colons  et  toutes  ensem- 
ble, par  les  distractions  fréquentes  de  ce  voisinage  étroit,  pa- 
raient à  l'ennui  de  la  solitude.  En  outre,  l'étroitesse  de  front  de 
chaque  domaine  le  long  du  fleuve,  delà  rivière,  ou  du  chemin, 
donnait  à  la  difficulté  des  voies  de  communication  sa  solution  la 
plus  simple.  Dès  l'origine,  elle  permit  à  un  plus  grand  nombre 
de  se  fixer  sur  les  rives  des  cours  d'eaux,  et  d'utiliser,  pour  les 
voyages  et  les  transports,  la  surface  de  ces  routes  naturelles, 
mobiles  ou  glacées  suivant  la  saison,  mais  toujours  relativement 
unies  et  faciles.  Et  plus  tard,  lorsqu'on  en  vint  à  construire  des 
chemins  sur  la  terre  ferme,  les  travaux  répartis  entre  un  plus 
grand  nombre  de  propriétaires  établis  sur  un  même  chemin,  fu-  -^ 
rent  moins  onéreux  pour  chacun  d'eux. 

L'œuvre    du    défrichement    était    particulièrement    pénible. 


(l)  Tant  que  les  établissements  suivirent  le  bord  du  Heuvc  et  des  grandes  rivières, 
cette  disposition  des  foyers  conserva  le  nom  de  «  côte  ».  On  lui  donna  celui  de 
«  rang  »  lorsque,  les  rives  fluviales  étant  toutes  occupées,  on  fut  contraint  de  redou- 
bler, c'est-à-dire  de  répéter  la  même  disposition  dans  l'intérieur. 

T.  XVII.  23 


V 


326  LA   SCIENCK   SOCIALE. 

Abattre  un  à  un  les  arbres  de  la  forêt,  les  débiter  en  tronçons, 
ou  billots,  entasser  ces  billots,  mettre  le  feu  aux  tas,  ces  tra- 
vaux, et  d'autres  encore,  d'occurrence  quotidienne  dans  un  éta- 
blissement nouveau,  ne  pouvaient  commodément  s'exécuter 
qu'à  l'aide  d'un  grand  concours  de  bras.  Seules,  quelques  fa- 
milles, comptant  nombre  déjeunes  hommes,  étaient  capables  d'y 
suffire  par  elles-mêmes;  les  autres  devaient  recruter  de  l'aide 
à  l'extérieur.  Or  ce  n'était  généralement  pas  par  le  moyen  des 
engagements  salariés  que  ces  familles  se  procuraient  cette 
aide,  mais  au  moyen  d'échanges  de  coups  de  mains  et  de  cor- 
vées (1)  ;  et  la  disposition  par  rangs  répondait  merveilleuse- 
ment à  ce  continuel  va-et-vient  de  services. 

Enfin,  —  et  cette  considération  est  peut-être  la  plus  impor- 
tante, —  le  «  rang  »  fournissait  un  moyen  simple  de  protec- 
tion contre  les  Iroquois.  Ceux-ci  se  présentaient  rarement  par 
grosses  bandes;  leur  tactique  consistait  à  surprendre  le  colon 
isolé,  dans  son  champ  ou  dans  sa  maison.  Grâce  à  cette  dis- 
position des  terres  et  des  habitations  en  rangs,  le  colon  me- 
nacé pouvait  plus  facilement  appeler  ses  voisins  à  la  rescousse, 
ou  se  replier  sur  eux.  Et  dans  les  occasions  les  plus  périlleu- 
ses, la  colonne  entière,  formée  par  les  habitants  d'un  «  rang  », 
pouvait,  ou  se  porter  en  avant  au  secours  des  plus  éloignés,  ou 
se  retirer  en  bon  ordre  vers  l'enceinte  palissadée  construite  en 
un  point  du  «  rang  »,  généralement  au  village,  et  qu'on  ap- 
pelait ((  le  fort  » . 

Dans  la  plupart  des  paroisses,  on  avait  complété  ce  système 
de  défense  par  l'établissement  d'une  commune.  Le  long  de  la 
grève,  à  proximité  du  fort,  les  habitants  avaient  défriché,  et 
entretenaient,  à  frais  communs  une  étendue  de  pâturages  où 
leur  bétail  paissait  en  sûreté  sous  la  garde  du  vacher  com- 
munal. 

.  On  le  voit,  c'est  en  resserrant  les  liens  du  voisinage,  c'est 
en  s' appuyant  davantage  les  uns  sur  les  autres,  bref,  c'est  par 
le  procédé  communautaire,    que   les  habitants  s'efforcèrent  de 

(1)  Le  0011)1  demain  se  donnait  de  voisin  à  voisin-,  la  corvée,  au  contraire,  réunis- 
sait souvent  tous  les  lialiitants  d'un  «  rang  ». 


Il 


MONOGRArim;  nu  ca.naua.  .'{^7 

faire  face  aux  difficultés  spéciales  d(ï  la  colonisation  cana- 
dienne. Si  nous  considérons  un  instant  les  divers  moyens  d'ac- 
tion qui  viennent  d'être  énumérés,  nous  verrons  qu'ils  sont 
tous  plus  remarquables  par  leur  simplicité  (jue  par  lanv puis- 
sance. Il  est  certain,  par  exemple,  que  les  défrichements  au- 
raient été  plus  rapides  sous  un  régime  d'engagements  salariés 
que  sous  celui  des  échanges  de  corvées,  et  il  aurait  mieux  valu 
se  débarrasser  des  Iroquois  par  quek[ues  expéditions  vigoureu- 
ses, plutôt  que  de  se  condamner  à  une  perpétuelle  défensive. 
Mais  les  engagements  salariés  et  les  expéditions  militaires  sont 
des  moyens  compliqués;  ils  auraient  exigé  de  la  part  des  ha- 
bitants plus  d'efforts,  un  plus  grand  déploiement  d'initiative, 
et,  parla  même,  ils  leur  échappaient.  Le  procédé  communau- 
taire, imparfait,  mais  facile,  était  bien  plus  à  leur  portée.  Les 
difficultés  de  l'heure  présente  produisaient  naturellement  chez 
eux,  étant  donné  le  type  social,  une  recrudescence  de  commu- 
nauté . 

Comparons  maintenant  cette  condition  du  voisinage  aux  pre- 
miers temps  de  la  colonie,  avec  celle  qui  existe  de  nos  jours. 
Nous  voyons,  d'abord,  que  la  commune  a  disparu.  Elle  n'a  V 
guère  duré  plus  que  les  incursions  des  Iroquois  en  vue  des- 
quelles spécialement  elle  avait  été  instituée.  D'un  autre  côté, 
le  «  rang  »  s'est  maintenu;  c'est  que  tout  en  étant,  ainsi  que 
la  commune,  un  moyen  de  protection  contre  les  Iroquois,  il 
répondait  et  il  répond  encore  aujourd'hui  parfaitement  à  la 
double  préoccupation  de  l'habitant,  préoccupation  d'indépen- 
dance d'abord,  d'assistance  mutuelle  ensuite. 

Le  «  rang  »  subsiste  donc.  Il  est  le  cadre  distinctif  du  voi- 
sinage canadien.  L'habitant  le  transporte  avec  lui  partout  où 
il  s'établit  en  masse,  et  fait  même  au  besoin  modifier  à  son 
intention  la  forme  première  de  l'arpentage  des  terres.  C'est 
ainsi  que  nous  trouvons  le  «  rang  «  égrenant  son  chapelet  de 
blanches  maisonnettes,  non  seulement  dans  toute  la  basse  val- 
lée du  Saint-Laurent,  château  fort  de  la  race,  mais  encore 
dans  plusieurs  centres  anglais  d'Ontario  et  de  Québec,  et  jus- 
que sur  les  bords  de  la  Rivière  Rouge  du  Manitoba. 


328  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

A  Saint-Justin,  —  où  nous  revenons  toujours  trouver  le  fait 
particulier  qui,  dans  le  travail  de  l'analyse,  nous  a  mis  sur  la 
piste  de  la  donnée  générale ,  et  qui,  dans  l'exposition,  nous 
aide  encore  à  contrôler  cette  donnée  générale  et  à  la  préciser, 
—  les  terres  se  distribuent  sur  trois  rangs  parallèles  courant  du 
Sud  au  Nord,  d'une  extrémité  à  l'autre  de  la  paroisse;  ce  sont, 
comme  l'indique  le  plan  ci-dessus,  le  Bois-blanc,  l'ormière  et  le 
Trompesouris,  qui  alternent,  dans  la  partie  Sud,  avec  trois  rangs 
de  demi-longueur  :  le  petit  Bois-blanc,  le  Buisseau  des  Aulnes  et  le 
petit  Trompesouris.  Bemarquez  le  pittoresque  de  ces  noms;  ils  sont 
bien  la  création  directe  de  l'habitant.  Nous  trouvons  même  ici 
une  accentuation  du  rang  :  le  rang  double,  où  les  habitations 
de  deux  rangées  de  terres  voisines  sont  placées  de  chaque  côté 
d'un  même  chemin,  ou  sur  deux  chemins  parallèles  que  sépare 
seulement  un  ruisseau  ou  un  ravin.  Le  rang  double  se  produit 
chaque  fois  que  la  configuration  du  sol  le  permet. 

A  l'intérieur  du  «  rang  »,  l'assistance  mutuelle  fonctionne 
toujours  activement,  bien  qu'elle  ne  soit  plus  tout  à  fait  ce 
qu'elle  était  au  premier  siècle  de  la  colonie.  La  coopération 
dans  le  travail  ordinaire,  courant,  de  la  culture  ne  se  prati- 
que plus  au  môme  degré.  J'ai  déjà  dit  que  la  commune  avait 
disparu;  de  mêma  la  corvée  appliquée  aux  travaux  de  défri- 
chement, la  corvée  de  terre  ou  de  «  tassage,  comme  l'appelle 
l'habitant,  se  retrouve  bien  encore  dans  les  paroisses  nouvelles, 
mais  elle  n'a  pas  son  équivalant  dans  les  paroisses,  comme 
Saint-Justin,  déjà  anciennement  établies.  Néanmoins,  dans  cel- 
les-ci, il  se  fait  toujours  un  échange  actif  de  menus  services  pour 
la  vie  de  tous  les  jours,  un  échange  de  coups  de  mains  dans 
certaines  occasions  d'urgence,  et  les  corvées  nombreuses  sont 
réservées  pour  des  travaux  exceptionnels  :  par  exemple,  la 
corvée  de  «  lavage  »,  pour  l'érection  des  granges.  Quelques- 
unes  de  ces  corvées  ont  en  même  temps  un  caractère  récréatif: 
la  corvée  de  broyage,  dans  la  préparation  du  lin,  «  l'épluchetteo) 
de  blé  d'Inde,  etc.,  travaux  faciles  qui  réunissent  jeunes  gens 
et  jeunes  fdles  et  qu'on  agrémente  de  contes  et  de  chansons. 
Dans  les  paroisses  anciennes,  on  peut  dire  que  c'est  par  le  côté 


MONOGHAPIIIR    DU    CANADA.  'l'I*^ 

do  la  récréation,  de  la  sociabilité,  (juc  Tliabitaut  tient  le  plus 
étroitement  à  ses  voisins. 

Le  voisinage  fait  é^alcnieiit  l'onction  d'assurance  mutuelle.  11 
est  rare  que  l'habitant  songe  à  assurer  ses  constructions  contre 
le  feu  au  bureau  de  quelque  Compagnie  régulièrement  consti- 
tuée; mais  le  feu  consume-t-il  sa  maison,  ses  granges,  aussitôt 
les  voisins  se  concertent,  les  uns  fournissent  les  pièces  de  la 
charpente,  les  autres  les  planches,  d'autres  leur  travail,  et  en 
pou  de  temps  voilà  notre  homme  sur  le  même  pied  qu'aupara- 
vant. 

Enfin ,  le  voisinage  pourvoit  à  l'assistance  des  pauvres.  Dans 
ce  type  de  société,  la  mendicité  est  exceptionnelle.  Toutefois, 
quelques  journaliers  imprévoyants,  sur  leurs  vieux  jours,  restent 
à  charge  aux  habitants.  C'est  d'abord  la  famille,  ce  sont  les  pa- 
rents du  nécessiteux  qui  sont  censés  aviser  à  son  entretien,  mais 
si  la  famille  est  elle-même  trop  pauvre  pour  supporter  ce  far- 
deau, alors  c'est  le  «  rang  »  qui  s'en  charge.  On  loge  ces  indi- 
gents, et  on  les  pourvoit  de  toutes  choses  au  moyen  de  contribu- 
tions volontaires.  Tous  les  deux  ou  trois  mois,  onfait,  dans  chaque 
«rang  »,  une  collecte,  une  «  tournée  »  au  bénéfice  des  pauvres  du 
rang.  Ces  tournées  sont  très  fructueuses.  A  l'occasion  de  la  nou- 
velle année,  les  jeunes  gens,  dans  chaque  «  rang  »,  font  la  tournée 
par  bandes  joyeuses,  avec  accompagnement  de  chants  et  selon 
certains  rites  traditionnels;  c'est  la  «  guignolée  ». 

2°  Phénomènes  de  particularisme.  —  L'examen  que  nous  ve- 
nons de  faire  des  pratiques  du  voisinage  nous  donne  une  pre- 
mière impression  assez  vive  de  communauté.  Mais,  si  nous  serrons 
l'analyse  de  plus  près,  nous  en  dégageons  des  faits  de  particu- 
larisme non  moins  accentués.  Il  est  vrai  que  la  famille,  dans 
des  circonstances  nombreuses  et  variées,  a  recours  au  voisinage, 
mais  elle  n'en  conserve  pas  moins,  dans  la  vie  courante,  de 
beaucoup  le  rôle  principal.  Notamment,  dans  les  paroisses  an- 
ciennes, où  nous  avons  le  type  dans  sa  pleine  maturité,  nous 
savons  que  la  plupart  des  familles  se  suffisent  presque  entière- 
ment à  elles-mêmes,  et  que  la  mutualité,  l'appel  aux  voisins,  est 


330  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

réservé  pour  les  occasions  exceptionnelles,  accidentelles,  de  tra- 
vail, de  plaisir,  de  malheur  ou  de  pauvreté. 

Il  est  frappant  de  voir  comment  l'habitant,  aussitôt  que  les 
circonstances  le  lui  ont  permis,  a  supprimé  le  pâturage  com- 
munal, et  a  fait  retourner  les  biens  communaux  au  régime  de 
la  propriété  individuelle  (1),  souvent  contre  le  désir  des  fonction- 
naires, tant  est  g-rande  sa  répug-nance  pour  la  communauté  dans 
les  travaux  ordinaires  de  culture  !  Il  est  frappant  aussi  de  voir 
comment  ces  familles  ont  rejeté,  dès  le  premier  jour,  la  solution 
facile  du  groupement  en  village,  comment  chacune  d'elles,  tou- 
jours contre  le  désir  des  fonctionnaires,  s'est  cantonnée  sur  son 
domaine,  tant  est  grande  chez  elles  la  préoccupation  de  se  ré- 
server une  installation  indépendante  ! 

Personne  plus  que  l'habitant  n'entoure  sa  terre  de  clôtures  ou 
de  barrières;  personne  ne  veille  plus  jalousement  à  ce  que  ses 
droits  de  propriétaire  soient  respectés.  Lui,  si  économe  de  ses 
écus,  se  ruinera  en  procès  plutôt  que  de  permettre  qu'on  em- 
piète sur  ses  biens. 

Remarquons  que,  dans  cette  analyse  des  rapports  de  famille 
à  famille ,  les  faits  ont  suivi  la  même  marche  que  lorsque  nous 
avons  étudié  les  relations  de  famille  à  individu.  Et  cette  marche 
peut  se  résumer  en  trois  idées  :  un  fond  de  pratiques  commu- 
nautaires; sur  ce  fond,  une  manifestation  effective  de  particula- 
risme ;  mais  un  particularisme  insuffisant  pour  effacer  toute  trace 
de  communauté. 


II. 


Poursuivant  notre  analyse ,  nous  trouvons  immédiatement 
au-dessus  du  «  rang  »,  la  paroisse,  organisme  complexe,  destiné 
surtout  à  répondre  au  besoin  du  culte,  mais  qui  n'en  sert  pas 
moins  ici  de  cadre  au  gouvernement  local,  et  n'en  fait  pas 
moins  l'office  de  pouvoir  public.  Comment  cela  s'esf-il  produit? 

(1  )  Voir  les  Êdits  et  Ordonnances  des  premières  années  du  dix-liuitième  siècle,  et 
notamment  t.  II,  p.  2G2;  l,  III,  p.  135,  198. 


MONOGRAI'IIIK    I)ll    CANADA.  .'J.'M 

Coiniiiont  ce  qui  n'est  d'ordinaire  qu'iiii  simple  groupement  de 
la  vie  privée,  figure-t-il  ici  comme  premier  organisme  de  lu 
vie  publi(jue? 

La  vie  privée,  chez  l'habitant,  n'est  qu'une  juxtaposition  de 
familles  rurales,  chacune  réduite  à  un  ou  deux  ménages,  cha- 
cune indépendante  de  l'autre,  chacune  se  suffisant  à  peu  i)rès 
à  elle-même,  tirant  de  son  domaine  et  de  son  industrie,  par  le 
travail  de  ses  membres,  ou  momentanément  avec  l'assistance  des 
voisins,  tout  ce  qui  est  nécessaire  à  sa  subsistance,  à  sa  perma- 
nence, mais  rien  de  plus.  Assurément,  ce  type  n'est  guère  fa- 
vorable à  l'établissement  de  pouvoirs  publics  indigènes.  Le  lien 
fait  défaut.  On  ne  trouve  pas,  chez  l'habitant,  cette  étroite  union 
dans  le  travail  et  la  propriété  qui ,  chez  les  populations  nette- 
ment communautaires,  sert  de  base  au  moins  à  des  embryons 
de  pouvoirs  publics,  tels  que  la  tribu  des  pasteurs  nomades,  ou 
le  mir  des  agriculteurs  sédentaires.  L'habitant  est  assez  avancé 
dans  la  culture  intensive  pour  que  chaque  famille  se  soit  réduite 
à  deux  ménages  et  ait  soigneusement  distingué  ses  intérêts  de 
ceux  d'autrui.  D'autre  part,  on  ne  trouve  pas,  chez  l'habitant, 
cette  hiérarchie,  ou  plutôt  cette  gradation  des  familles  dans 
le  travail  et  la  propriété,  ces  intérêts  importants  et  variés  nais- 
sant du  travail  intense,  qui,  chez  les  populations  nettement  par- 
ticularistes ,  multiplient  les  groupements  et  préparent  toute  la 
série  des  institutions  politiques  à  commencer  par  le  town.  Chez 
l'habitant,  les  intérêts^  tout  en  étant  distincts ,  séparés,  particu- 
larisés dans  une  grande  mesure ,  restent  peu  importants. 

Rien  au-dessus  de  la  petite  culture  ;  pas  de  patrons  agricoles, 
pas  d'agriculteurs  riches;  parmi  les  familles  rurales,  aucune  qui 
s'impose  par  la  supériorité  de  sa  condition  matérielle.  Les  mé- 
tiers et  les  professions  auxiliaires  de  la  culture  ne  sauraient  pren- 
dre ici  un  grand  essor.  L'habitant  fournit  peu  à  l'industrie  sous 
forme  de  matières  premières,  et  demande  encore  moins  d'elle 
sous  forme  d'objets  manufacturés.  / 

Deux  industries  seulement  ont  atteint  quelque  importance  sous 
liniluence  directe  de  l'habitant  :  la  mouture  des  grains  et  le 
sciage  du  bois,  qui  comptent  de  nombreux  établissements  n'em- 


332  LA   SCIENCE  SOCIALE, 

ployant,  en  moyenne,  que  deux  ou  trois  hommes  chacun.  Dans 
ces  dernières  années,  et  en  grande  partie  sous  une  impulsion 
étrangère,  les  fal)riques  ont  augmenté  en  nombre,  en  diversité, 
en  importance.  Des  fromageries,  des  filatures,  des  sucreries, 
des  fabriques  de  pulpes,  etc.,  ont  surgi  ici  et  là.  Mais  aujour- 
d'hui même,  pour  trouver  le  grand  atelier,  le  grand  fabricant, 
pour  observer  un  mouvement  un  peu  actif  des  transports,  du 
commerce,  il  faut  presque  toujours  s'éloigner  du  milieu  rural. 

On  conçoit  que,  dans  ce  milieu,  les  arts  libéraux  ne  sortent  pas 
de  l'état  d'enfance.  C'est  ainsi  que  l'instruction  primaire  est  peu 
répandue  et  encore  moins  appréciée.  L'enseignement  estlaissé,  la 
plupart  du  temps,  aux  mains  des  jeunes  tilles  d'habitants  qui,  en 
attendant  le  mariage,  se  font  institutrices  à  un  salaire  de  quatre- 
vingts  piastres  (400  francs)  à  cent  soixante  piastres  (800  francs)  par 
année.  Les  membres  des  professions  libérales  ne  sont  guère  mieux 
partagés;  l'habitant  recourt  le  moinspossible  à  leurs  services.  Ainsi, 
beaucoup  de  maladies  sont  soignées  en  famille  ;  on  s'adresse  sou- 
vent de  préférence  aux  empiriques,  aux  «  ramancheurs  »,  ou  re- 
bouteurs.  Dans  ces  conditions,  les  diplômés  des  écoles  de  méde- 
cins ont  bientôt  fait  d'encombrer  la  profession.  Ils  en  sont  réduits, 
pour  se  maintenir,  dans  les  campagnes,  à  soigner  au  rabais  en 
abonnant  les  familles  pour  une  somme  fixée  d'avance  et  géné- 
ralement minime.  Ils  pourraient  à  peine  vivre  s'ils  ne  se  procu- 
raient un  complément  de  ressources  par  l'exercice  de  quelque 
fonction  accessoire,  municipale  ou  politique.  Et  ainsi  des  autres. 
Ils  peuvent  être  supérieurs  à  l'habitant  par  l'instruction;  par  ail- 
leurs ils  n'en  diffèrent  que  fort  peu;  et^  comme  dans  le  cas  pré- 
cédent, c'est  à  la  ville  qu'il  faudrait  aller  pour  rencontrer  une 
condition  meilleure,  une  prospérité  plus  grande  des  professions 
libérales. 

En  résumé,  nous  n'avons  ici  ni  l'étroite  union  communautaire, 
ni  la  complication  des  intérêts  et  la  gradation  des  familles  nais- 
sant du  particularisme  intense.  L'habitant  ne  trouve  ni  en  lui- 
même,  ni  chez  ses  auxiliaires  immédiats,  les  éléments  propres  à 
la  constitution  d'une  classe  dirigeante  et  d'organismes  publics. 
Dans  CCS  conditions,  le  pouvoir  politique  ne  se  développera  pas 


MoNOGHAriiii';  m;  canada.  333 

spontanément  à  riutôricni-  de  cette  société;  il  viendra  du 
dehors. 

Or,  l'Église  catholique  a  établi  ici  toute  son  organisation  reli- 
gieuse. Pour  les  fins  spéciales  de  son  culte,  elle  a  précisément  ce 
qui  manque  à  l'habitant,  et  ce  qu'il  est  incapable  par  lui-même 
de  constituer  :  des  cadres  administratifs  réguliers  (la  paroisse,  le 
diocèse),  des  chefs  hiérarchisés.  Elle  fournit  surtout  le  curé, 
qu'elle  a  tiré  du  peuple^,  mais  qu'elle  a  transformé,  élevé  au- 
dessus  des  siens  par  l'instruction,  par  le  caractère  sacré  dont  elle 
l'a  revêtu.  Le  curé,  par  la  force  des  choses,  devient  le  déposi- 
taire de  l'autorité,  et  la  paroisse,  le  pivot  du  gouvernement 
local. 

Déterminons  les  principaux  caractères  de  ce  gouvernement 
paroissial  dont  nous  venons  d'expliquer  l'origine.  Premièrement, 
il  est  personnel,  autocratique .  L'autorité  réside  exclusivement 
dans  le  curé;  il  exerce  cette  autorité  sans  autre  contrôle  que  la 
surveillance  éloignée  de  ses  supérieurs  ecclésiastiques.  De  la 
part  de  ses  administrés,  pour  ainsi  dire  pas  de  contrôle.  Pour 
certaines  fonctions,  le  curé,  en  vertu  de  la  loi ,  peut  avoir  des 
adjoints,  des  auxiliaires;  parfois  même,  l'exercice  de  la  fonction 
sera  confié  à  d'autres.  Mais  le  curé  n'en  a  pas  moins,  en  pratique, 
la  haute  main  partout.  Tout  se  fait  par  lui,  ou  du  moins  suivant 
sa  volonté. 

Gomment  en  serait-il  autrement?  L'autorité  qu'il  détient,  il  la 
doit  fondamentalement  à  son  caractère  de  prêtre,  c'est-à-dire 
qu'il  la  tient  de  l'Église,  et  non  pas  de  l'habitant;  et  si  cette  au- 
torité s'étend  ici  aux  questions  d'ordre  purement  temporel,  c'est 
par  suite  de  l'inaptitude  de  l'habitant  à  gérer  ses  propres  affai- 
res, à  constituer  par  lui-même  le  gouvernement  local.  L'habi- 
tant est  hors  d'état  de  contrôler  cette  autorité  qui  ne  relève  pas 
de  lui  et  dont  il  ne  saurait  se  passer.  Il  subit  complètement  sa 
tutelle. 

Un  deuxième  caractère  du  gouvernement  paroissial,  c'est  d'ê- 
tre bienveillant,  paternel.  En  effet,  il  est  exercé  sur  les  lieux  et 
.par  des  hommes  du  pays.  Le  curé  est  bien,  tout  d'abord,  l'homme 
de  l'Église,  formé  dans  ses  séminaires,  nourri  de  sa  doctrine, 


334  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

tenant  d'elle  son  autorité,  son  prestige.  Mais  il  est  aussi,  le  plus 
souvent,  fils  d'habitant,  élevé  parmi  les  habitants,  connaissant 
leurs  idées,  leurs  mœurs,  les  partageant  même  parfois.  Ses  inté- 
rêts sont  intimement  liés  aux  leurs.  Il  vit  de  la  dime  (le  vingt- 
sixième  minot  de  tous  les  grains).  Il  prospère  ou  languit  en 
même  temps  que  la  population  qu'il  est  appelé  à  gouverner. 

Il  se  transforme  avec  elle.  Si,  dans  les  villes,  on  rencontre  le 
chanoine  qui  a  étudié  à  Rome  et  à  Paris,  qui  a  le  costume  ro- 
main et  les  idées  françaises,  on  trouve,  dans  les  paroisses  rurales 
anciennes,  le  curé  hospitalier,  qui  mène  la  vie  large  et  facile  de 
l'habitant,  et  qui  occupe  ses  loisirs  à  propager  les  bonnes  méthodes 
de  culture.  Et  il  ne  faudrait  pas  aller  bien  loin,  dans  les  parois- 
ses neuves,  pour  faire  la  connaissance  de  quelque  curé  défri- 
cheur, «  aux  poignets  de  frêne  »,  travaillant  lui-même  ses  champs 
et  allant  vendre  ses  produits  dans  les  chantiers  à  bois. 

L'habitant  regarde  son  curé  comme  son  protecteur  naturel, 
son  représentant  en  toute  circonstance.  Il  tient  à  le  voir  figurer 
avec  honneur  à  côté  de  ses  confrères  ;  il  est  tout  fier  s'il  a  aussi 
bel  attelage,  aussi  grand  presbytère  que  les  curés  du  voisinage. 
La  coutume  veut  que  le  vingt-sixième  enfant  dans  chaque  fa- 
mille (le  cas  se  produit)  soit  mis  à  la  charge  du  curé. 

Un  troisième  caractère  bien  frappant  du  gouvernement  pa- 
roissial, c'est  V universalité  de  son  objet;  il  est  à  la  fois  religieux^ 
familial  et  public. 

Religieux.  —  Un  mécanisme  spécial  sous  la  direction  du  curé, 
la  fabrique,  les  marguilliers,  est  chargé  de  pourvoir  à  la  partie 
matérielle  du  culte.  Le  curé,  aidé  parfois  d'un  vicaire,  admi- 
nistre les  sacrements,  et,  du  haut  de  la  chaire,  enseigne  la  vérité 
et  prêche  la  morale  de  l'Évangile.  C'est  là  sa  fonction  essentielle, 
celle  qui  lui  fournit  le  principe  et  la  sanction  de  son  autorité. 

Familial.  —  Mais  le  curé  ne  se  contente  pas  ici  de  prêcher 
la  morale;  il  veille  aussi  à  ce  qu'elle  soit  respectée  partout,  et 
d'abord  dans  la  famille.  Il  représente  au  foyer  l'autorité  su- 
prême. Ce  que  le  père  a  perdu  en  autorité  au  Canada,  le  curé  l'a 
gagné.  Son  nom  sert  d'épouvantail  pour  les  enfants  turbulents ,. 
de  frein  pour  les  jeunes  gens.  On  a  recours  à  sa  médiation  dans 


MONOGHAI'IIIE    DU    CANADA.  335 

les  querelles  de  famille;  on  le  consulte  clans  toutes  les  difficultés; 
on  s'assure  de  sa  présence  pour  toutes  les  occasions  solenjielles. 
11  réglemente  la  vie  de  famille,  permet  ou  interdit  certains 
amusements;  veille  à  ce  qu'on  ne  fasse  pas  de  mauvaises  lec- 
tures, et  confisque  au  besoin  les  livres  dangereux. 

Public.  —  L'autorité  du  curé  va  plus  loin;  elle  s'étend  aux 
rapports  entre  les  familles.  Le  curé  est  appelé  à  régler  les  diffé- 
rends qui  surviennent  entre  ses  paroissiens  ;  il  est  l'arbitre  de 
leurs  contestations.  Sa  présence  suffit  pour  rétablir  l'ordre,  la 
paix.  Sa  maison  est  un  asile  inviolable  pour  toute  personne 
menacée. 

Dans  quoi  n'intervient-il  pas?  Son  prône  du  dimanche  est  une 
revue  diversifiée,  un  commentaire  souvent  orig-inal,  des  événe- 
ments de  la  semaine  qui  vient  de  finir,  ou  des  faits  anticipés 
de  la  semaine  qui  commence.  Il  y  traite  sans  transition,  et  tou- 
jours sur  le  même  ton  d'autorité,  des  prescriptions  religieuses 
à  ol)server,  de  désordres  survenus  dans  quelque  recoin  de  sa 
paroisse,  de  la  construction  d'un  pont,  d'un  chemin  ou  d'une 
école,  de  la  nécessité  de  limiter  la  vente  des  boissons,  etc.  Son 
rôle  public  ne  se  borne  pas  là.  Il  est  le  président  nécessaire  de 
la  commission  des  écoles  et  des  diverses  associations  qui  se  for- 
ment dans  la  paroisse.  S'il  ne  fait  pas  partie  du  conseil  muni- 
cipal, rien  d'important  ne  s'y  passe  hors  de  sa  connaissance,  et 
sans  son  assentiment. 

Un  dernier  caractère  de  ce  g-ouvernement  paroissial,  de  ce 
g-ouvernement  du  curé,  c'est  qu'il  est  à  peu  près  dépourvu  de  toute 
contrainte  matérielle ^  directe.  Dans  la  plupart  des  cas,  son  seul 
moyen  de  coercition,  c'est,  d'une  part,  dans  les  questions  d'ordre 
religieux,  le  refus  des  sacrements  et  les  admonestations  du  haut 
de  la  chaire;  c'est,  d'autre  part,  l'abstention.  Par  exemple,  les 
commissaires  d'écoles  s'obstinent-ils  à  requérir  les  services  de 
tel  instituteur  contre  le  désir  du  curé,  celui-ci  cesse  d'assister 
aux  délibérations  des  commissaires,  et  ces  derniers  ne  tardent 
pas  à  en  passer  par  la  volonté  de  leur  pasteur.  Ces  deux  sanc- 
tions rappellent  bien  la  double  origine  de  l'autorité  du  curé  : 
la  fonction  sacrée  du  prêtre,  et  l'incapacité  de  l'habitant  à  se 


336  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

passer  de  son  concours,  du  prestige  de  son  autorité,  même  dans 
la  gestion  de  ses  intérêts  temporels. 

A  son  tour,  le  gouvernement  paroissial  produit  certains  effets 
sociaux  des  plus  importants.  Et  tout  d'abord,  c'est  de  développer 
fortement  V esprit  religieux  et  les  institutions  religieuses.  Nom- 
breux exercices  de  piété,  dans  la  famille  et  à  l'église.  La  prière 
vient  sanctifier  toutes  les  actions  de  la  journée  ;  prière  au  lever, 
au  coucher,  celle-ci,  dite  généralement  en  commun;  salutation 
angélique,  au  son  de  la  cloche  paroissiale  ;  le  Bénédicité  et  les 
Grâces,  à  chaque  repas.  Pour  les  dimanches,  on  réserve  ses  plus 
belles  parures  ;  on  se  fait  une  fête  d'assister  à  tous  les  offices  de 
l'église  paroissiale.  Souvent  on  installe  une  chapelle  dans  une 
salle  de  sa  maison,  et  le  soir,  en  famille,  on  chante  des  canti- 
ques. Nombreuses  fêtes  religieuses  et  pratiques  de  surérogation. 
Les  abstinences  et  les  jeûnes  de  l'Église  sont  rigoureusement  ob- 
servés. A  peine  l'enfant  commence-t-il  à  balbutier,  qu'on  lui 
enseigne  ses  prières  et  le  signe  de  la  croix.  Au  jour  de  l'an, 
époque  des  réunions  de  famille,  le  père  est  appelé  à  donner  sa 
bénédiction  à  ses  enfants  réunis.  Mais  c'est  la  mère  qui  préside 
le  plus  souvent  aux  exercices  de  dévotion. 

Le  développement  de  tout  ce  qui  tient  de  près  ou  de  loin 
à  la  religion  est  l'occasion  de  contrastes  frappants  en  ce  pays  où, 
hors  de  cela,  rien  n'est  très  développé.  J'ai  déjà  dit  que  l'ins- 
truction était  peu  appréciée;  les  parents  sont  satisfaits  si  l'en- 
fant «  ne  déteste  pas  trop  l'école  »,  et  ils  s'inquiètent  assez 
peu  de  ses  progrès.  Mais  il  faut  excepter  le  catéchisme,  qui  s'en- 
seigne non  seulement  à  l'école  et  à  Téglise,  mais  au  foyer 
môme.  Les  parents  se  font  un  point  d'honneur  que  leur  enfant 
soit  admis  jeune  à  faire  sa  première  communion,  et  dès  que 
celui-ci  a  atteint  ce  but,  il  cesse  le  plus  souvent  de  suivre  la 
classe.  De  môme  l'enseignement  secondaire  et  supérieur,  entre 
les  mains  de  corporations  religieuses,  a  été  pendant  longtemps 
destiné  uniquement  à  former  des  prêtres  ;  ce  n'est  que  dans  ces 
dernières  années  qu'on  a  vu  surgir,  à  côté  des  collèges  classi- 
ques, de  grandes  écoles  commerciales. 

L'habitant  lit  peu,  mais  la  lecture  qu'il  goûte  le  mieux  est  celle 


J 


MONOGHAI'IIIE    DU    CANADA.  337 

des  livres  de  piété;  le  merveilleux,  le  surnaturel  religieux,  sur- 
tout, rcnipoignoiit.  La  population  des  campagnes  alimente  clia- 
(|ue  été  de  nombreux  pèlerinages  vers  des  sanctuaires  vénérés. 
L'habitant  a  Thorreur  de  la  taxe  directe,  à  tel  point  que  les  divers 
partis  politiques  ont  toujours  reculé  devant  la  tentative  de  Ty 
réduire.  Pourtant,  il  paie  sans  répugnance,  avec  plaisir  même, 
la  dime  à  son  curé,  et  les  cotisations  assez  onéreuses  qu'on  lui 
impose  pour  la  construction  d'églises  ou  de  presbytères,  ou  les 
contributions  qu'on  lui  demande  pour  l'érection  de  couvents.  Les 
familles  les  plus  économes  paient  la  location  d'au  moins  un  banc 
dans  l'église ,  et  contribuent  généreusement  au  casuel. 

La  physionomie  môme  du  pays  est  rendue  caractéristique  par 
ce  déploiement  des  institutions  religieuses.  Que  l'on  parcoure 
une  de  ces  nombreuses  paroisses,  presque  toutes  désignées  cou- 
ramment par  le  nom  de  leur  saint  patronal,  on  verra  les  ha]>i- 
tations  des  cidtivateurs,  toutes  semblables  dans  leur  simplicité 
rustique,  toutes  également  proprettes  et  modestes,  s'aligner  en 
rangées  régulières.  Rien  ne  vient  rompre  la  monotonie  de  ces 
rangs,  si  ce  n'est  quelque  grande  croix  de  bois  peint,  quelque 
calvaire,  élevé  au  bord  du  chemin  par  la  piété  des  fidèles.  Quel- 
que chose  domine-t-il  ce  plat  paysage,  ce  ne  sont  pas,  comme 
dans  la  contrée  anglaise,  de  grands  établissements  agricoles,  in- 
dustriels ou  commerciaux;  ce  ne  sont  pas  les  constructions 
municipales;  c'est  l'église  et  son  clocher  étincelant,  c'est  le  pres- 
bytère, c'est  le  couvent,  c'est  la  masse  imposante  de  quelque 
collège,  ou  monastère. 

Un  autre  effet,  non  moins  important,  du  gouvernement  pa- 
roissial, c'est  Vintensité  de  la  vie  locale ,  de  la  vie  de  paroisse. 
L'autorité  qui  émane  de  la  personne  du  curé  sert  de  lien  à  ces 
familles  autrement  désunies,  et  donne  une  énergie  particulière  à 
la  vie  paroissiale.  Mais  il  ne  faudrait  pas  se  tromper  sur  la  nature 
de  celle-ci,  et  la  confondre  avec  la  vie  municipale  des  Anglo- 
Saxons.  Ce  n'est  pas  l'habitant  quia  fondé  l'institution  paroissiale  ; 
il  l'a  trouvé  toute  formée,  y  est  entré,  en  a  subi  l'empreinte.  Il 
ne  domine  pas  la  paroisse,  il  est  dominé  par  elle.  Aussi  l'intensité 
de  la  vie  de  paroisse  ne  se  manifeste-t-elle  pas  autant  par  la  part 


sJ 


338  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

active  que  l'habitant  peut  prendre  à  la  gestion  des  intérêts  lo- 
caux, pas  plus  que  par  l'importance  des  franchises  qu'il  exerce 
ou  des  œuvres  qu'il  fonde,  mais  passivement,  par  l'attachement 
qu'il  a  pour  sa  paroisse,  et  par  rassistance,  la  protection  qu'il  en 
reçoit. 

C'est  un  spectacle  curieux,  les  dimanches  et  jours  de  fête,  que 
celui  de  cette  population,  hommes,  femmes,  enfants,  débouchant 
sur  la  place  de  l'ég'lise  de  tous  les  points  de  la  paroisse,  les  uns  à 
pied,  presque  tous  en  voiture.  Les  chevaux  sont  rangées  en  ordre 
sur  la  place  publique;  puis  les  hommes,  réunis  par  groupes ,  en 
attendant  la  messe  ou  les  vêpres,  conversent  du  beau  et  du  mau- 
vais temps,  de  l'apparence  de  la  récolte,  commentent  les  événe- 
ments de  la  semaine  ou  le  prône  du  curé.  L'habitant  rencontre 
ici  ses  parents,  ses  amis,  ses  connaissances;  il  consulte  le  notaire, 
le  médecin,  les  notables.  Il  prête  l'oreille  aux  annonces  du  crieur 
public,  il  recueille  les  nouvelles  et  impressions  qui  feront  le 
sujet  de  la  conversation  pour  le  reste  de  la  semaine;  il  écoute  les 
conseils  du  curé,  et  reçoit  à  son  insu  une  impulsion  décisive. 

C'est  avec  peine  que  l'habitant  se  détache  de  cet  ensemble. 
AA^ant  de  se  décider  à  sortir  du  milieu  paroissial,  à  quitter  son 
clocher,  il  fera  de  forts  sacrifices  matériels. 

Aussi  retire-t-il  de  ce  gouvernement  assistance  et  protection. 
Cette  assistance,  nous  le  savons  déjà,  n'est  pas  d'ordre  matériel. 
Chaque  famille,  en  ce  qui  regarde  ses  moyens  d'existence,  se 
suffit  à  elle-même.  C'est  précisément  cette  aptitude  de  l'habitant 
à  se  pourvoir  matériellement  qui  fait  la  force  et  la  solidité  du 
gouvernement  paroissial,  de  même  que  c'est  l'inaptitude  de  cet 
habitant  à  gérer  ses  intérêts  moraux,  à  se  gouverner,  qui  est  la 
cause  déterminante  de  ce  type  de  gouvernement.  L'assistance  que 
procure  le  gouvernement  paroissial  est  d'ordre  moral.  Il  dirige 
et  unit.  De  l'église  où  elle  a  sa  racine,  l'autorité  du  curé  s'étend 
d'une  part  sur  la  vie  de  famille  qu'elle  réglemente,  de  l'autre 
sur  la  vie  publique  locale  qu'elle  encadre  et  domine.  Elle  fait 
régner  au  foyer  une  morale  plus  élevée,  elle  fournit  à  ces  fa- 
milles, dispersées  et  jalouses  les  unes  des  autres,  le  lien  qui  per- 
met et  ma'ntient  la  vie  locale. 


MONDCHAPHII':    Dr    CANADA.  .3.'{9 

Ce  n'est  pas  tout  :  la  paroisse  déborde  la  vie  locale  et  limite 
l'action  des  organismes  politiques  supérieurs.  Le  pouvoir  central, 
pas  plus  que  le  gouvernement  paroissial,  n'émane  de  l'habitant. 

Il  est  venu  du  dehors.  En  outre,  il  a  subi,  dans  le  cours  du 
siècle  dernier,  une  transformation  qu'il  est  important  de  noter. 
L'administration  coloniale  française,  qui  présida  aux  débuts  de 
l'établissement,  était  une  parcelle  détachée  de  la  monarchie 
centralisée  de  la  France;  militaire  avant  tout,  tandis  que  la  pa- 
roisse est  avant  tout  rcliiiieuse,  elle  avait  pourtant  avec  celle-ci 
bien  des  points  de  ressemblance.  Comme  la  paroisse,  ce  premier 
pouvoir  central  était  autocratique,  prétendait  ne  relever  que  de 
lui-même,  sans  contrôle  de  la  part  de  ses  administrés.  Par  son 
centre  d'action  et  ses  représentants,  ce  pouvoir  central  était 
moins  rapproché  que  la  paroisse  du  cœur  de  la  population;  néan- 
moins, il  avait  sur  celle-ci  une  forte  prise,  car,  à  l'exemple  de 
la  paroisse,  il  était  envahissant,  s'ingérait  dans  la  vie  privée 
aussi  bien  que  dans  la  vie  publique,  et,  par  le  moyen  de  ses 
agents,  exerçait  directement  toutes  les  fonctions  municipales. 

Si  ce  pouvoir  avait  subsisté,  il  aurait  été  pour  la  paroisse  un 
rude  concurrent,  et  celle-ci  n'aurait  pas  acquis  l'importance 
qu'elle  a  eue  depuis.  Mais  la  décadence  du  commerce  des  four- 
rures, dont  Fadministration  coloniale  vivait  en  grande  partie,  et 
la  décadence  non  moins  profonde  de  la  monarchie  française,  sur 
laquelle  cette  administration  coloniale  s'appuyait,  l'affaiblirent 
graduellement.  Un  jour,  la  guerre  lui  fut  fatale  et  elle  succomba 
sous  l'assaut  de  l'étranger.  La  conquête  du  Canada  par  l'Angle- 
terre a  substitué  à  l'administration  coloniale  française  un  pou- 
voir central  d'un  type  tout  différent.  Celui-ci  n'a  pas  cherché 
à  empiéter  sur  la  vie  privée  ni  sur  la  vie  publique  locale,  pour 
les  patronner  et  les  contrôler.  Il  a  limité  son  action  aux  ma- 
tières d'intérêt  général.  Bientôt,  sous  rinfluence  de  diverses 
causes,  il  s'est  décentralisé,  c'est-à-dire  qu'il  s'est  dépouillé  au 
profit  d'institutions  municipales  et  politiques  autonomes. 

Qu'est-il  arrivé?  Ce  mécanisme  gouvernemental^  par  sa  nature 
même  et  son  ampleur,  s'est  trouvé  hors  de  la  portée  de  l'habi- 
tant. Ce  dernier  avait  supporté  allègrement  le  despotisme  pa- 


310  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

ternel  de  hi bureaucratie  française;  il  regarda  avec  indifférence 
les  institutions  d'autonomie  et  de  décentralisation.  Des  attribu- 
tions dont  le  pouvoir  central  s'est  dépossédé,  les  unes  sont  allées 
grossir  l'apanage  de  l'organisme  paroissial,  déjà  rendu  floris- 
sant parla  prospérité  toujours  croissante  de  l'habitant;  les  au- 
tres sont  demeurées  inertes.  Les  fonctions  municipales  se  sont 
greffées  sur  la  paroisse,  le  comté  est  resté  un  simulacre  vide,  et 
le  pouvoir  central  (1),  aux  mains  des  politiciens,  de  ceux  surtout 
qui  viennent  des  villes,  n'a  conservé  qu'une  faible  prise  sur  la 
population  rurale. 

S'agit-il  même  d'intérêts  supérieurs,  d'entreprises  d'utilité  gé- 
nérale, désire-t-on  déterminer  dans  la  population  un  mouvement 
d'ensemble,  l'idée,  le  plan  de  l'œuvre  pourront  bien  venir  de 
plus  liaut^  le  pouvoir  central  pourra  bien  promouvoir  l'œuvre  de 
ses  deniers,  mais  pour  que  celle-ci  s'exécute,  pour  que  la  ré- 
forme s'accomplisse,  il  faudra  de  toute  nécessité  que  la  paroisse 
intervienne.  C'est  ainsi  que  l'expérience  a  démontré  que  les  so- 
ciétés d'agriculture  de  comtés  empruntées  aux  Anglais^  sont  trop 
éloignées  de  l'habitant;  elles  ne  l'atteignent  pas.  On  a  dû  der- 
nièrement les  remplacer  par  les  cercles  agricoles  de  paroisses 
sous  la  direction  des  curés.  De  même,  en  matière  de  colonisation, 
le  rôle  de  la  paroisse  est  souverain.  Ces  jeunes  gens  qui  ont  tant 
de  répugance  à  s'éloigner  du  clocher,  partiront  volontiers  si  le 
curé  ouvre  la  marche  et  leur  indique  la  région  à  coloniser,  s'ils 
trouvent  à  leur  côté  d'autres  jeunes  gens  de  leur  paroisse,  et  s'ils 
ont  l'assurance  de  voir  bientôt  se  former  autour  d'eux  toute  une 
paroisse  nouvelle  à  lïmage  de  l'ancienne.  L'organisation  parois- 
siale a  permis  aux  Canadiens-Français  d'envahir  pacifiquement, 
mais  sûrement  les  régions  voisines  de  leur  pays  et  peuplées  à  l'o- 
rigine par  une  population  de  langue  anglaise.  Dans  la  Nouvelle- 
Angleterre,  elle  est  encore  pour  les  groupes  nombreux  d'émi- 
grants  canadiens  une  sauvegarde  contre  l'absorption. 

La  paroisse  est  donc  la  maîtresse  pièce  de  cet  organisme  poli- 
N    tique.  Et  remarquez  l'étroit  rapport  entre  la  vie  privée  et  la  vie 

(1)  Il  s'agit,  ici  du   gouvernement  de  la  province,  fixé  à  Québec;  il  sera  plus  lard 
question  du  gouvernement  fédéral,  qui  se  superpose  à  celui-ci. 


MONOGRAl'rtlK    DU    CANADA.  341 

publique  :  la  vie  privée,  où  l'habitant  ne  dépasse  pas  le  domaine 
plein  ;  la  vie  publique,  où  son  horizon  reste  circonscrit  par  la 
paroisse.  De  quelque  point  qu'on  parte,  pour  atteindre  l'indi- 
vidu, il  faut  passer  par  la  paroisse.  Sans  elle  rien  ne  se  fait. 
Elle  enserre  l'habitant  à  la  manière  des  organismes  patriarcaux, 
dont  elle  a  l'autocratie  bienveillante,  paternelle,  envahissante. 
Elle  n'en  diffère  que  sur  un  point,  mais  fondamental  celui-là  : 
le  travail  et  la  propriété  lui  échappent. 

Un  dernier  résultat  du  gouvernement  paroissial,  c'est  la  pré- 
pondérancp  politique  du  clergé.  Nous  venons  de  voir,  en  effet, 
que  la  paroisse  domine  la  vie  publique  ;  le  clergé  domine  à  son 
tour  la  paroisse,  et  par  elle  la  vie  publique.  Dans  la  législature 
provinciale  rien  ne  se  fait  contre  le  désir  de  l'épiscopat.  Les  évê- 
ques  ont  en  outre  le  contrôle  presque  absolu  de  l'instruction 
publique. 


m. 


Nous  allons  suspendre  ici  notre  enquête.  Pour  la  compléter,  il 
ne  nous  reste  plus  qu'à  examiner  certaines  influences  modernes, 
qui  commencent  seulement  à  se  faire  sentir,  certains  dévelop- 
pements nouveaux  encore  mal  fondus  dans  le  corps  social  et 
dont  nous  prendrons  connaissance  plus  utilement  par  la  suite. 
Déjà  nous  avons  accumulé  suffisamment  de  faits  pour  nous 
permettre  de  classer  le  type  et  de  porter  sur  lui  un  premier 
jugement  d'ensemble. 

Dans  l'état  actuel  de  la  Science  sociale,  les  sociétés  se  répar- 
tissent en  quatre  groupes  distincts.  Outre  les  instables  ou  désor- 
ganisés, dont  nous  n'aurons  pas  à  tenir  compte  ici,  nous  trou- 
vons le  type  patriarcal  ou  communautaire,  le  type  particulariste, 
et  enfin,  servant  de  transition  entre  les  deux,  le  type  quasi- 
communautaire.  Cojnmunautaires,  quasi-communautaires  etpar^ 
ticularistes,  les  sociétés  se  trouvent  ainsi  rangées  dans  l'ordre 
de  leur  complication  croissante,  et  l'on  peut  dire  dans  Tor- 
dre croissant   de  l'initiative  individuelle,  car  l'initiative  est  le 

T.  xvii.  24 


34'2  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

grand  agent  de  la  complication  sociale,  dans  la  limite  permise 
par  le  milieu  physique. 

A  quelle  catégorie  appartient  la  société  franco-canadienne  ?  Si 
nous  la  rapprochons  d'un  type  communautaire  bien  caractérisé, 
comme  la  société  nord-slave,  méthodiquement  décrite  par  M.  De- 
molins  dans  la  Science  sociale  (1),  nous  serons  d'abord  frappés 
de  certaines  analogies.  Dans  l'un  et  l'autre  type,  l'atelier  reste 
familial,  le  travail  ne  se  spécialise  guère,  et  la  culture  est  se- 
condée par  de  nombreuses  industries  domestiques  et  par  l'émi- 
gration. Mais  si  nous  poursuivions  le  rapprochement,  nous  re- 
connaitrions  que  la  plupart  des  caractères  communs  aux  deux 
types  ou  bien  ne  se  retrouvent  que  très  atténués  chez  le  type 
canadien,  ou  bien  sont  d'importance  secondaire  (émigration 
par  troupe,  avec  esprit  de  retour,  au  profit  de  la  communauté, 
multiplicité  des  fêtes,  résignation  dans  le  malheur  et  la  souf- 
france, modicité  du  mobilier,  etc.).  Enfin,  sur  des  points  fonda- 
mentaux, la  différence  entre  les  deux  sociétés  est  tranchée.  Il 
n'existe  au  Canada  rien  de  semblable  à  cette  famille  patriar- 
cale des  Slaves,  unissant  plusieurs  ménages  en  une  étroite 
communauté  de  travail  et  de  propriété  sous  le  contrôle  souve- 
rain du  mir.  La  famille  de  l'habitant  est,  dans  tous  les  cas, 
réduites  à  deux  ménages  et  la  notion  de  communauté  presque 
entièrement  bannie  du  travail  et  de  la  propriété.  La  paroisse, 
comme  nous  savons,  malgré  l'ampleur  de  ses  fonctions,  ne  tou- 
che pas  à  l'organisation  des  moyens  d'existence. 

Nous  n'avons  donc  pas  de  difficulté  à  distinguer  le  Franco- 
Canadien  du  communautaire  pur,  et  à  le  placer  en  avant  de  lui 
dans  la  voie  delà  complication  et  de  finitiative.  Passons  main- 
tenant au  quasi-communautaire.  Le  Béarnais  décrit  par  M.  Bu- 
tel  (2),  et  qui  a  servi  de  prototype  à  cette  catégorie,  reproduit 
en  grande  partie  les  quelques  analogies  que  nous  avons  signa- 
lées, il  y  a  un  instant,  entre  le  Slave  et  le  Canadien;  mais  il  se 
rapproche  encore  de  ce  dernier  en  ce  que  la  famille  béarnaise, 
comme  la  canadienne,  est  réduite  à  deux  ménages,  et  en  ce  que, 

(1)  Science  sociale,  t.  XVI,  p.  248-71. 

(2)  Ibid.,  t.  XI II,  XIV  et  XV. 


MONOGHAPUIE    DU    CANADA.  343 

dans  l'uu  et  l'autre  pays,  la  transmission  des  biens  est  pratiquée 
en  vue  d'assurer  la  permanence  du  foyer.  Toutefois,  encore  ici 
nous  relevons  des  divergences  profondes.  Chez  le  Béarnais,  (|ua- 
si-communautaire  ,  le  travail  principal  est  l'art  pastoral,  chez  le 
Franco-Canadien  c'est  la  culture;  chez  le  Béarnais,  la  propriété 
de  la  plus  grande  partie  du  sol  reste  indivise  entre  les  familles 
d'une  ou  plusieurs  communes  (commune  et  syndicat)  ;  chez  les 
Franco-Canadiens,  tout  le  sol  disponible  est  soumis  au  régime  de 
la  propriété  particulière.  Chez  le  Béarnais,  la  réduction  de  la 
famille  à  deux  ménages  (1)  a  pu,  sous  la  haute  influence  de 
particularistes,  être  aisément  adoptée  et  se  maintenir  depuis,  à 
raison  même  de  l'exiguïté  du  lieu  ;  chez  les  Franco-Canadiens, 
elle  parait  avoir  été  déterminée,  à  l'origine,  par  une  interven- 
tion plus  pénétrante  d'envahisseurs  du  type  particulariste,  et 
avoir  été  maintenue  par  la  pratique  d'une  culture  plus  inten- 
sive. Enfin,  trait  saillant,  le  Béarnais,  dans  la  disposition  de  ses 
habitations,  a  conservé  la  forme  communautaire  du  village  à 
banlieue  morcelée;  le  Franco-Canadien  a  créé  le  «  rang»,  qui 
se  rapproche  de  la  forme  du  domaine  isolé. 

Allons-nous  pouvoir  ranger  dans  la  même  catégorie  le  Béar- 
nais qui  vit  encore  sous  le  patronage  de  la  montagne  herbue  et 
qui  ne  cultive  que  quelques  arpents  de  prés,  et  le  Franco-Ca- 
nadien qui  s'avance  hardiment  en  pleine  forêt  et  s'y  taille,  à 
force  d'énergie,  tout  un  domaine,  le  Béarnais  qui  a  brisé,  à  la 
vérité,  le  moule  de  la  famille  patriarcale,  mais  sans  sortir  du 
moule  antique  du  village  et  du  pâturage  communal,  et  le  Franco- 
Canadien  qui  a  brisé  l'un  et  l'autre  pour  ne  conserver  que  l'at- 
tache relâchée,  et  surtout  morale,  du  «  rang  »  et  delà  paroisse? 

Au  Canada  même,  dans  le  voisinage  des  Franco-Canadiens,  on 
peut  observer  des  groupes  de  population  qui,  plus  que  ces  der- 
niers, se  rapprochent  du  type  Béarnais  ou  quasi-communautaire  : 
ce  sont  les  Highlaiiders  écossais.  Les  fariner  s  du  Canada,  origi- 
naires des  Hlghlands  d'Ecosse,  ne  vivent  pas,  il  est  vrai,  agglo- 

(1)  On  verra  plus  loin  que  si  le  Béarnais  a  subi  plus  naturellement  l'inlluence  du 
particularisme  quant  à  La  réduction  des  ménages  au  foyer,  il  est  demeuré  rebelle 
à  la  transformation  sur  le  reste. 


344  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

mérés  en  village,  et  en  outre  ils  ont  dû  forcément,  dans  la  fo- 
rêt, délaisser  l'art  pastoral;  mais  ils  sont  encore  mal  dégagés  de 
la  formation  communautaire,  et  mal  engagés  dans  la  culture. 
Hommes  de  clan,  halDitués  au  groupement  étroit,  portés  vers 
l'effort  violent  et  passager  suivi  de  repos  et  de  plaisir,  plutôt 
que  vers  le  travail  isolé,  lent  et  soutenu  de  la  culture,  ils  se  sont 
distingués  dans  les  expéditions  militaires  ou  d'exploration,  dans 
les  escouades  de  forestiers  et  dans  les  luttes  politiques.  La  plu- 
part de  ces  caractères  se  retrouvent  chez  les  Franco-Canadiens, 
mais  à  un  degré  moins  remarquable  peut-être,  ou,  en  tout  cas, 
avec  moins  de  persistance.  En  outre,  le  Highlander  est  décidé- 
ment moins  laborieux,  moins  paysan  que  le  Franco-Canadien; 
il  n'entreprend  presque  aucun  travail  agricole  sans  recourir  à 
la  corvée  récréative,  et  ses  procédés  sont  des  plus  routiniers.  Cha- 
que fois  que  ces  deux  types  ont  été  mis  en  contact,  le  Franco- 
Canadien  a  absorbé  ou  évincé  l'autre. 

Ainsi  l'habitant  canadien  est  d'un  cran  moins  communautaire 
que  le  Highlander  et  que  le  Béarnais.  Va-t-il  donc  falloir  le 
mettre  d'emblée  au  rang  des  particularistes  ?  Pas  davantage. 
Si  nous  le  rapprochons  des  farinera  anglais,  ou  des  lowlanders 
écossais,  établis  à  ses  côtés  dans  les  provinces  de  Québec  et  d'On- 
tario, nous  verrons  qu'il  diffère  d'eux  encore  plus  que  du  quasi- 
communautaire.  Ces  différences  portent  à  la  fois  sur  l'organisa- 
tion des  moyens  d'existence,  sur  les  auxiliaires  de  la  vie  privée, 
et  sur  la  vie  publique,  et  elles  ont  toutes  pour  cause  première 
une  initiative  plus  grande  chez  le  type  particulariste. 

Nous  savons  que,  chez  l'habitant,  la  culture  est  familiale  que,  le 
domaine  se  limite  en  étendue  aux  besoins  d'une  famille,  et  que 
le  travail  s'accomplit  en  famille  à  l'exclusion  de  salariés  étran- 
gers. Les  jeunes  gens  restent  tard  au  foyer  et  prêtent  le  con- 
cours de  leurs  bras,  mais,  en  retour,  comptent  souvent  sur  une 
part  d'héritage  qu  e  leur  constituera  le  père.  Chez  le  f armer  an- 
glais, au  contraire,  la  culture  est  patronale,  le  domaine  est  in- 
défini dans  son  développement,  et  le  travail  estexécuté  en  grande 
partie  par  des  salariés.  A  l'âge  de  seize  ou  dix-sept  ans,  le 
jeune  homme  se  met  régulièrement  à  gages  chez  son  père^  ou 


MONOGRAl'UIE   DU   CANADA.  34.J 

ailleurs,  et  no  compte  guère,  en  revanche,  sur  une  part  de  suc- 
cession. L'habitant  cherche  à  produire  directement  tout  ce  qu'il 
consomme  ;  sa  culture  est  essentiellement  mixte  et  complétée  par 
de  nombreuses  industries  domestiques;  le  f armer  anglais,  au 
contraire,  devient  volontiers  un  spécialiste,  comme  au  Manitoba, 
où  il  ne  produit  que  du  blé  et  se  pourvoit  de  tout  le  reste  par 
voie  d'achat.  Lorsque  le  cultivateur  tend  ainsi  vers  la  culture 
spéciale  et  vers  la  grande  culture,  de  nombreux  auxiliaires,  gens 
de  profession,  industriels,  commerçants,  surgissent  à  ses  côtés 
pour  compléter  son  action.  C'est  le  cas  àxx  farmer  anglais;  ce 
n'est  pas,  comme  nous  le  savons,  le  cas  de  l'habitant.  Si  l'ha- 
bitant a  le  demi-isolement  de  son  «  rang  »,  le  farmer  a  la  plein 
isolement  de  son  grand  domaine  carré.  Enfin  l'habitant,  inca- 
pable de  constituer  chez  lui  la  vie  publique,  subit  passivement 
le  gouvernement  paroissial,  tandis  que  le  farmer  anglais  prend 
la  part  la  plus  active  aux  affaires  de  son  township,  de  son 
comté,  de  sa  province,  del'État,  et  domine  ainsi,  dans  une  grande 
mesure,  la  vie  publique  elle-même. 

L'habitant  se  distingue  donc  bien  du  particulariste  ;  mais  il 
présente,  dans  la  classe  des  quasi-communautaires,  une  variété 
bien  marquée,  supérieure  à  celle  du  type  béarnais,  et  beaucoup 
plus  influencée  par  le  particularisme.  Ce  différent  degré  d'in- 
fluence parait  aisé  à  comprendre  avec  la  différence  des  terri- 
toires sur  lesquels  l'influence  en  question  s'est  exercée.  Les  pâ- 
turages des  montagnes,  avec  leur  exploitation  et  leur  propriété 
nécessairement  communes,  ont  fortement  contrebalancé  l'assi- 
milation tentée  par  les  familles  particularistes  sur  les  familles 
communautaires.  Les  mêmes  obstacles  ne  se  sont  pas  fait  sentir 
dans  les  plaines  cultivables,  où  le  travail  et  la  propriété  tendent 
de  leur  nature  à  devenir  individuels.  Là,  la  résistance  n'est  venue 
que  des  traditions  de  la  race,  de  la  persistance  de  son  ancien 
milieu  social  sous  l'action  purement  supérieure  et  générale  de 
particularistes  noyés  dans  l'ensemble.  C'est  encore  ce  qui  fait 
que  le  Franco-Canadien  est  si  peu  entraîné  ou  dominé  par  l'An- 
glais, dont  l'action  est  mal  à  l'aise  dans  ce  milieu  compact  de 
quasi-communautaires. 


34G  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Indépendamment  de  cette  classification,  toute  justifiée  qu'elle 
soit,  nous  avons  à  notre  disposition  un  moyen  de  juger  de  la 
valeur  de  cette  organisation  sociale  :  c'est  de  dégag-er  les  carac- 
tères saillants,  bons  ou  mauvais,  qu'elle  a  développés.  Voici 
d'abord  deux  caractères  favorables,  la  souplesse  du  type  et  sa 
stabilité. 

Souplesse.  —  L'éducation  de  l'habitant  se  fait  en  vue  du  do- 
maine plein,  c'est-à-dire  en  vue  de  rendre  l'individu  capable  de 
tirer  directement  de  son  domaine  et  de  son  travail  tout  ce  qui  lui 
est  nécessaire.  Ce  n'est  que  récemment  que  cette  notion  a  été  en 
certains  endroits  quelque  peu  altérée.  L'homme  est  ainsi  dressé 
non  seulement  au  travail  pénible  du  défrichement  et  de  la  culture, 
mais  encore  à  l'exercice  de  mille  petites  industries  domestiques. 
Il  acquiert  l'habileté  manuelle,  l'ingéniosité  mécanique.  Gomme 
les  issus  de  sociétés  simples,  communautaires,  l'habitant  se  trouve 
doué  d'une  grande  variété  d'aptitudes;  mais  plus  actif,  plus 
entreprenant  que  les  purs  communautaires,  il  met  à  plus  grand 
profit  sa  versatilité.  S'il  n'est  pas  apte  à  organiser  par  lui-même 
la  grande  colonisation,  du  moins,  en  toute  circonstance,  perdu  en 
pleine  forêt  vierge,  il  se  montrera  capable  en  peu  de  temps  de 
pourvoir  à  tous  ses  besoins  physiques.  Il  se  tirera  fort  bien  d'af- 
faire. 

C'est  cette  faculté  qui  lui  a  permis,  au  cours  des  deux  derniers 
siècles,  de  fonder  sans  bruit,  par  les  moyens  les  plus  simples,  à 
l'aide  des  ressources  les  plus  restreintes,  dans  le  délaissement  de 
tout,  une  colonie  prospère  de  petits  cultivateurs;  qui  l'a  fait 
réussir  là  où  les  repris  de  justice,  les  urjjains,  les  gentilshommes, 
les  désorganisés  de  toute  classe,  avaient  échoué  si  promptement. 

C'est  cette  faculté,  encore,  qui  a  fait  de  lui  un  auxiliaire  si 
précieux  dans  les  expéditions  de  traite,  d'exploration,  de  guerre, 
dans  les  chantiers  à  Ijois  et  dans  les  grandes  fabriques.  Dans  la 
vie  des  bois,  au  camp,  il  brille  même  par  là  à  côté  du  particula- 
riste  anglais,  plus  spécialisé,  plus  dépendant  de  la  complication 
sociale.  Dans  les  fabriques  de  la  Nouvelle-Angleterre,  on  apprécie 
hautement  ses  dispositions  laborieuses  et  son  intelligence  des  ma- 
chines. 


MONOGRArniE    DU   CANADA.  34  7 

Stabilité.  —  Le  domaine  plein,  complété  par  la  paroisse,  pro- 
duit un  type  social  singulièrement  solide,  résistant.  Le  domaine 
plein  procure  à  l'habitant  tout  ce  ([ui  est  nécessaire  à  sa  subsis- 
tance; le  gouvernement  paroissial  lui  garantit  l'ordre,  la  paix.  Il 
se  trouve  ainsi  assuré  de  l'indépendance,  de  la  stabilité,  à  la  fois 
dans  l^ ordre  moral  et  matériel.  Il  peut  traverser  sain  et  sauf  bien 
des  périls.  C'est  ainsi  qu'après  deux  siècles  d'isolement  dans  la 
forêt,  et  après  plus  d'un  siècle  d'occupation  anglaise,  nous  re- 
trouvons les  descendants  des  premiers  colons  français  grandement 
multipliés  et  prospères.  Il  serait  facile  de  démontrer  ici  que  le 
milieu  physique  et  l'influence  étrangère  ont  à  peine  modifié  le 
type  primitif;  que  l'habitant  a  conservé  avec  ténacité,  à  un  degré 
remarquable,  les  méthodes  de  culture,  les  usages,  les  récréa- 
tions ,  la  langue  et  jusqu'aux  superstitions  de  son  ancêtre  de 
France. 

Qu'est-ce  qui  pourrait  bien  ébranler  une  société  aussi  souple, 
aussi  solide?  C'est  ce  que  nous  verrons  en  étudiant  la  concurrence 
extérieure,  dans  un  prochain  et  dernier  article. 

[Léon  Gérin. 
[A  suivre.) 


EN  ITALIE. 


VI. 

DU  MONT-CASSIN  A  TURIN. 

I. 

A  peu  près  à  égale  distance  entre  Rome  et  Naples,  les  hauteurs 
de  San-Germano  sont  couronnées  par  l'abbaye  célèbre  de  Monte- 
Cassino. 

Le  couvent  est  au  sommet  de  la  montagne  ;  c'est  là  que  saint 
Benoit  bâtit,  il  y  a  quinze  siècles,  sur  l'emplacement  d'un  temple 
consacré  à  Vénus,  ce  monastère  qui  devait  jeter  un  tel  éclat  dans 
le  monde  :  des  savants  s'y  sont  illustrés;  des  papes  en  sont  sor- 
tis; des  œuvres  d'art  innombrables,  des  manuscrits  précieux, 
des  éditions  rares  s'y  sont  entassées  de  siècle  en  siècle,  comme 
dans  un  véritable  musée.  Si  la  Science  avait  ses  lieux  de  pèleri- 
nages comme  la  Religion,  Monte-Cassino  serait  un  des  sanctuaires 
les  plus  vénérés.  Au  moyen  âge,  il  fut  un  des  asiles  où  l'on  re- 
cueillit avec  le  plus  de  piété  les  épaves  de  la  civilisation  antique. 
Flambeau  jamais  éteint,  les  moines  se  transmettaient  de  géné- 
ration en  génération  le  feu  sacré  que  le  vent  de  la  tempête  ne 
parvint  jamais  à  éteindre.  La  puissance  des  moines  était  jadis 
considérable;  des  1662  églises  sur  lesquelles  ils  exerçaient  leur 
juridiction,  ils  n'en  possèdent  plus  une  seule  maintenant,  même 
pas  celle  de  leur  couvent.  Ils  ne  sont  plus  que  des  usufruitiers, 
ou  plutôt  des  gardiens;  on  tolère  encore  à  Monte-Cassino  une 


EN    ITALIE.  349 

vingtaine  de  Bénédictins.  A  mesure  que  les  anciens  régimes  de 
la  Péninsule  tombaient  devant  l'invasion  piémontaise,  les  mi- 
nistres de  Victor-Emmanuel  se  chargeaient  d'entretenir  couvents, 
églises,  bil)liotlièques,  œuvres  pies.  Il  est  douteux  que  l'Italie 
ait  eu  à  se  féliciter  de  cette  iimovation,  ainsi  que  les  quelques 
exemples  suivants  le  prouveront.  «  En  1880,  la  commission  d'en- 
quête constata  le  désordre  complet  de  la  bibliothèque  Victor-Em- 
manuel à  Rome,  la  disparition  de  dix-huit  ouvrages  de  prix,... 
entre  autres  l'édition  princeps  d'une  lettre  de  Colomb  sur  la 
découverte  de  l'Amérique.  En  dépit  des  milliards  de  biens  ecclé- 
siastiques confisqués,  il  faut  tous  les  ans  prélever  sur  les  fonds 
du  budget  plusieurs  millions  pour  combler  le  déficit  de  l'admi- 
nistration des  cultes...  Toujours  en  1880,  l'économat  de  Florence 
dépensa  en  frais  d'administration,  de  litiges,  appointements  au 
personnel,  122.678  francs,  pour  un  revenu  de  103.049  francs; 
celui  de  Naples  fit  mieux  :  administrant  un  revenu  égal , 
103.970  francs,  il  dépensa  le  double,  216.698  »  (1).  A  Palerme, 
à  Venise,  même  proportion  entre  les  recettes  et  les  dépenses. 
Je  continue  :  «  D'après  la  statistique  de  1880,  il  y  avait,  à 
cette  époque,  17.870  œuvres  pies  possédant  un  patrimoine  de 
1.626.644.000  francs...  Des  84  millions  qui  forment  le  revenu 
de  ces  œuvres,  25  seulement  arrivent  aux  pauvres...  (2).  L'hos- 
pice de  l'Annunziata,  à  Naples,  a  une  rente  de  444,000  francs; 
il  paie  55.000  francs  d'impôts,  et,  pour  frais  de  culte,  22.000; 
il  ne  reste  que  25,  20,  ou  12.000  francs  pour  les  enfants  trou- 
vés (3).  »  Aussi  ne  s'étonnera-t-on  pas  qu'en  présence  d'un  pa- 
reil gaspillage,  le  maire  de  Londres  ayant  ouvert,  en  1884,  une 
souscription  pour  les  cholériques  de  Naples,  promit  de  veiller 
à  ce  que  l'argent  arrivât  aux  destinataires  (4).  Si  j'ai  cité  tous 
ces  faits,  ce  n'est  point  pour  prouver  la  supériorité  des  anciennes 


(1)  Merlino,  l'Italie  telle  qxielle  est. 

(•>)  Ibid. 

(3)  Ibid. 

{■'i)  Voilà  ce  qu'on  gagne  à  laisser  l'État  administrer  des  fondations  privées.  «  C'est 
un  trait  dislinctif  de  l'Angleterre,  A\\,\Edinbur(j  Review,  et  un  trait  dont  nous  sommes 
fiers,  que  nous  conduisons  nos  affaires  nous-mêmes  et  sans  l'intervention  de  l'État.  » 
(Taine,  Notes  sur  VAnrjleterre.) 


350  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

royautés  sur  la  royauté  d'Umberto  I;  la  seule  conséquence  que 
je  veuille  en  déduire,  c'est  que  les  réformes  sont  toujours  des 
réformes  extérieures,  jamais  véritables;  la  monarchie  constitu- 
tionnelle italienne  reste  bien  au-dessous  de  ses  promesses. 

Le  Mont-Cassin  a  heureusement  à  moitié  échappé  jusqu'à  ce 
jour  à  la  sollicitude  de  l'administration.  Aussi  la  science  et  les 
arts  acquièrent-ils  encore  maintenant  de  nouveaux  trésors.  Des 
fresques  modernes  très  remarquables  couvrent  des  murs  jus- 
qu'alors restés  nus.  Carmen  Sylva  a  fait  présent  aux  Bénédictins 
d'une  poésie,  écrite  de  sa  main,  poésie  qu'elle  a  elle-même  en- 
luminée et  ornée  de  dessins  (1),  Le  baron  de  Rothschild,  dans  une 
de  ses  visites  au  monastère,  prêta  la  somme  nécessaire  pour 
imprimer  les  œuvres  de  Tosti. 

Les  pics  des  Abruzzes  ferment  l'horizon  du  côté  de  l'Orient  et  les 
eaux  limpides  du  Garigliano  serpentent  au  pied  de  la  montagne. 
Est-ce  la  nécessité  d'occuper  une  position  avantageuse  et  à  l'abri 
des  coups  de  main  qui  a  poussé  généralement  les  fondateurs  de 
cloîtres  à  en  poser  les  fondements  sur  de  hautes  collines  ou  au 
sommet  des  monts?  Est-ce  pour  mieux  contempler  les  grands 
spectacles  de  la  nature  que  ces  âmes  religieuses  aimaient  à  s'éle- 
ver ainsi  au-dessus  du  monde  ? 

En  quittant  le  Mont-Cassin,  je  remontai  vers  l'Italie  du  Nord. 
Je  fais  grâce  à  mes  lecteurs  d'une  série  de  haltes,  où  je  trouvai 
occasion  de  constater  une  fois  de  plus  les  phénomènes  dont  j'ai 
parlé  précédemment. 

A  propos  de  cimes  et  d'ascensions,  j'ai  pu  observer  à  Orvieto, 
—  patrie  et  marraine  du  fameux  orviétan,  —  un  phénomène 
assez  curieux. 

La  cathédrale  d'Orvieto,  d'un  g-othique  original  et  fantaisiste, 
enrichi  de  broderies  italiennes,  attire  de  nombreux  touristes,  et 
cette  affluence  a  déterminé  la  construction  d'un  funiculaire,  qui 
monte  de  la  station  du  chemin  de  fer  à  la  ville,  celle-ci  étant 
haut  perchée. 

Or.  d'après  ce  que  j'ai  vu,  ce  mode  de  locomotion  ne  profite 

(1)  Sufferenzc,  «  Souffrances  ». 


I 


EN    ITALIE.  351 

guère  aux  habitants.  Peut-être  est-il  bien  cher  pour  eux.  A  en 
juger  par  les  waterproofs,  caoutchoucs,  tartans,  dont  sont  re- 
vêtus mes  compagnons  de  voyage,  il  est  évident  que  les  indi- 
gènes de  ces  lieux  élevés  préfèrent  leurs  jambes  à  l'invention 
nouvelle. 

Mais  transportons-nous  tout  de  suite  sur  la  crête  des  Apennins, 
où  mon  train  s'élève  en  zig-zag.  Derrière  nous,  la  plaine  toute 
verte  apparaît  en  bas,  par  instants,  à  travers  les  échappées  de 
vallées:  des  bois  et  des  vignes  dont  les  pousses  sont  nouvelles 
tapissent  les  collines.  Encore  un  tunnel  après  tant  d'autres.  Cette 
fois  nous  avons  définitivement  quitté  l'Italie  Méridionale,  nous 
sommes  à  présent  dans  FÉmilie;  les  pics  des  montagnes  sont 
couronnés  de  neige;  le  Réno  écumant  bondit  sur  les  rochers; 
voici  Porretta,  une  des  villes  d'eaux  les  plus  fréquentées  de  l'Ita- 
lie. N'allez  point  vous  la  figurer  à  l'image  de  Vichy,  d'Aix-les-Bains 
ou  de  Baden-Baden  :  ici  point  de  villas,  point  de  chalets,  point 
de  ces  grands  hôtels  où  sont  réunis  tous  les  avantages  du  confort 
moderne.  Les  meilleurs  d'entre  les  hôtels  ne  sont  guère  que  des 
auberges  «  de  premier  ordre  »,  suivant  l'expression  chère  à  Bœ- 
deker  et  à  Joanne.  Le  Palazzino,  le  petit  palais,  est  tout  à  la  fois 
casino,  établissement  hydrothérapique,  hôtellerie  et  le  reste; 
il  est  d'ailleurs  tout  flambant  neuf.  Il  n'y  a  pas  de  baigneurs 
étrangers  à  Porretta;  la  clientèle  y  est  toute  locale,  tout  ita- 
lienne. Ce  qui  est  en  même  temps  le  Trou  ville  et  le  Vichy  de 
l'Italie  se  trouve  sur  la  mer  Tyrrhénienne  :  c'est  le  grand  port 
commerçant  de  Livourne  ;  Rimini,  sur  l'Adriatique,  et  Castella- 
mare,  au  golfe  de  Naples,  sont  aussi  parmi  les  villégiatures  les 
plus  renommées  de  la  Péninsule  ;  mais  qui  oserait  les  comparer 
à  Aix,  à  Trou  ville,  à  Biarritz,  à  Luchon,  à  Royan?  Pour  le  bon 
goût,  la  grâce,  les  belles  manières,  l'élégance  et  la  politesse, 
la  France  demeure  la  souveraine  incontestée  :  l'aristocratie  de 
toute  l'Europe  accourt  chaque  année  sur  nos  plages,  dans  nos 
kursaals;  aucun  pays  ne  saurait  nous  disputer  le  premier  rang. 
Les  riches  Italiens  viennent  eux-mêmes  nous  demander  asile  : 
même  ceux  qui  nous  abhorrent  comme  nation,  nous  trouvent, 
pris  individuellement,  les  plus  charmants  des  hommes. 


352  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

Sassuolo,  près  Modèiie,  est  un  autre  spécimen  de  station  ther- 
male. Il  n'existe  certes  pas  de  trou  plus  affreux  et  plus  propre 
à  éveiller  des  idées  noires.  Porretta,  en  comparaison,  est  un  pe- 
tit Paris;  Sassuolo  ne  tardera  pas  d'ailleurs  à  être  complètement 
délaissée.  Il  y  a  dans  les  environs  des  indices  qui  révèlent  la 
présence  d'une  source  de  naphte;  une  Société  tente  depuis  quel- 
que temps  des  recherches  :  faut-il  le  dire?  cette  Société  est  fran- 
çaise. 


II. 


Bologne.  —  San-Pétronio,  la  cathédrale,  le  palais  Pabla ,  le 
palais  du  Podestat,  le  portique  des  Banchi  entourent  la  place  cen- 
trale. Indépendante  jusqu'en  1512,  le  pape  Jules  II  l'incorpora 
alors  aux  États  de  l'Église.  Tandis  que  Florence,  Rome,  Pise,  Mi- 
lan, Venise,  Pérouse,  Urbin,  Mantoue,  avaient  déjà  acquis  une 
renommée  artistique  européenne,  Bologne  était  à  peine  connue. 
Francesco  Francia,  au  commencement  du  seizième  siècle,  fut  son 
premier  grand  peintre;  mais,  contrairement  à  Gènes,  Bologne 
laissa  du  moins  un  nom  dans  l'histoire  des  arts  :  c'est  après  avoir 
été  soumise  à  la  domination  de  Rome  que  cette  fleur  tardive  s'é- 
panouit. Nicolas  Pisango  avait  bien,  au  treizième  siècle,  sculpté  le 
tombeau  de  saint  Dominique,  et  Jacopo  délia  Quercia  les  bas-re- 
liefs du  portail  de  Sant'Onofrio.  Michel-Ange,  enfin,  s'y  étant  ré- 
fugié, y  avait  travaillé  à  une  statue  de  Jules  II  que  le  peuple 
brisa  en  1511  ;  mais  ce  n'est  qu'à  la  fm  du  seizième  siècle  et  au 
commencement  du  dix-septième  que  l'école  bolonaise  eut  quelque 
importance  :  alors  que  la  décadence  était  universelle  en  Italie, 
que  la  peinture  était  tombée  dans  le  maniérisme,  un  dernier  re- 
jeton de  la  Renaissance  fleurit  à  Bologne  avec  Ludovic  (1555- 
1619),  Augustin  (1558-1601)  et  Annibal  Carrache  (1560-1609). 
Puis  ce  fut  le  tour  du  Guide  (1642),  du  Dominiquin  (16V1),  de 
l'Albane  (1660),  et  du  Guerchin  1666).  Titien,  Tintoret  et  Véro- 
nèse,  derniers  représentants  de  l'école  vénitienne,  étaient  morts 
en  1576,  159'i.,  et  1588. 


EN   ITALIE.  353 

Le  caractère  de  l'école  bolonaise  est  de  manquer  de  naturel 
et  d'originalité  :  elle  est  éclectique.  Les  maîtres  recommandaient 
à  leurs  élèves  de  copier  «  le  dessin  de  l'école  romaine,  le  mou- 
vement et  les  ombres  des  Vénitiens,  le  beau  coloris  de  la  Lom- 
bardie,  le  style  terrible  de  Michel-Ange ,  la  vérité  et  le  naturel 
du  Titien ,  le  goût  pur  et  souverain  du  Corrège ,  la  prestance  et 
la  solidité  dePellegrini,  l'invention  du  docte  Primatice  et  d'y 
ajouter  un  peu  de  la  grâce  du  Parmesan  »  (1).  Nous  ne  sommes 
donc  pas  ici  en  présence  d'un  art,  né  des  circonstances  naturelles 
elles-mêmes;  c'est  une  adroite  copie.  Quand  Raphaël  peignait  ses 
grandes  fresques  du  Vatican,  il  faisait  de  la  peinture  décorative, 
nécessaire  pour  couvrir  la  nudité  des  murs  des  immenses  appar- 
tements romains;  de  même,  lorsque  Rembrandt  donnait  à  ses 
toiles  des  dimensions  modestes,  il  les  proportionnait  aux  inté- 
rieurs étroits  et  capitonnés  des  marchands  hollandais.  Les  fres- 
ques naïves  du  Campo  Santo  de  Pise  étaient  l'expression  même 
de  la  foi  vive  et  simple  du  treizième  et  du  quatorzième  siècle. 
Les  saints  François  en  extase  de  Zurbaran  étaient  destinés  aux 
cellules  de  quelques  ascètes  espagnols.  Le  climat  humide  de  Ve- 
nise invitait  les  peintres  à  représenter  les  objets  et  les  corps  avec 
des  taches  d'ombre  et  de  lumière  indécises,  des  dégradations  de 
couleur,  et  non  pas  avec  la  ligne,  le  dessin  pur  et  simple  de  l'É- 
cole Romaine;  à  Rome,  en  Toscane,  en  Ombrie,  la  sécheresse  de 
de  l'air  arrête,  en  effet,  nettement  les  contours  des  choses.  Vouloir 
mélanger  les  qualités  de  toutes  ces  écoles,  c'est  ne  point  com- 
prendre la  raison  d'être  et  la  beauté  de  chacune.  iVussi,  quelque 
talent  qu'aient  déployé  les  Carraches,  le  Guide  et  le  Guerchin,  ils 
n'ont  pu  approcher  de  la  renommée  de  leurs  modèles,  tous  leurs 
artifices  et  toutes  leurs  malices  n'ont  point  remplacé  l'inspiration 
originale  qu'ils  n'avaient  pas.  Cela  ne  leur  servit  à  rien  d'imiter 
Michel-Ange  ou  Titien.  C'est  le  tempérament,  les  idées,  le  pinceau, 
le  génie  même  de  Michel-Ange  et  du  Titien  qu'il  leur  aurait  fallu  : 
l'imitation  ne  réussit  jamais  quel  qu'en  soit  l'objet  :  tantôt  c'est 
le  geai  paré  des  plumes  du  paon;  tantôt  c'est  l'àne  qui  veut  être 

(I)  Sonnet  d'Auguslin  Canache. 


354  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

gracieux;  tantôt  c'est  une  constitution  ang-laise  qu'on  applique 
malencontreusement  à  un  pays  communautaire. 

Est-ce  à  dire  que  les  peintres  bolonais  soient  au-dessous  de 
tout,  ainsi  que  certains  critiques  contemporains  l'ont  pensé,  tan- 
dis que  ceux  de  l'autre  siècle  proclamaient  le  contraire  :  vérité 
en  deçà  de  1800,  erreur  au  delà?  Nous  sommes  habitués  à  ces 
variations  d'opinion  en  matière  d'esthétique;  mais  de  ceci,  je  n'ai 
pas  à  me  soucier;  le  seul  point  que  je  veuille  retenir,  c'est  le 
caractère  même  de  cette  école  et  les  conditions  dans  lesquelles 
elle  a  vécu  :  ce  sont  là  des  faits  précis  qui  n'admettent  point  la 
discussion,  et  qui  rentrent  dans  le  domaine  de  la  Science  sociale. 

Ferrare,  Modène,  Mantoue,  Parme  ont  conservé  l'aspect  de 
petites  capitales. 

Jlodène  a  une  Université,  une  École  des  Beaux-Arts,  de  larges 
rues  comme  celles  de  Versailles,  garnies  d'arcades  comme  celles 
de  Bologne,  des  musées,  des  jardins  publics,  enfin  un  colossal 
palais  ducal,  transformé  en  école  militaire  ;  c'est  là  que,  jusqu'en 
1859,  résida  François  «  d'Autriche». 

On  a  vu  certains  peuples,  en  Europe,  accepter  des  dominations 
étrangères,  mais  jamais  le  phénomène  n'a  été  aussi  complet  qu'en 
Italie.  États  du  Nord,  États  du  Centre  ou  du  Midi  ont  toujours 
reçu  leurs  maîtres  de  l'étranger.  Ceux  qui  avaient  commandé  à 
l'univers  étaient  devenus  incapables  de  se  conduire  eux-mêmes. 
A  Naples ,  Byzantins ,  Normands ,  Allemands ,  Angevins ,  Arago- 
nais.  Français,  Autrichiens,  Espagnols,  Piémontais  ont  tour  à 
tour  régné.  Tout  roi  était  bon  pour  ces  hommes,  hormis  un  Na- 
politain. A  Rome,  le  gouvernement  était  encore  moins  national,  si 
possible.  Sans  doute  les  Romains  ont  accepté  souvent  en  mur- 
murant leurs  souverains  grecs,  français,  espagnols,  hollandais, 
anglais,  allemands,  autrichiens,  génois,  toscans,  vénitiens,  ro- 
mains même  à  l'occasion  :  enfin,  vaille  que  vaille,  ils  les  accep- 
taient; ils  auraient  supporté  le  Grand  Turc,  si  le  Grand  Turc  se 
fût  fait  pape-,  une  distribution  de  blé,  une  fête  suffisaient  pour 
calmer  un  mécontentement  passager.  Jamais  ils  n'ont  tiré  des 
entrailles  mêmes  de  leur  pays  des  chefs  vérita])lement  romains; 


I 


I 


EN   ITALIE.  355 

quand  les  Papes  s'en  allèrent  à  Avignon,  quels  efforts,  quelles 
suppliques  pour  les  ramener  au  Latran!  en  désespoir  de  cause, 
ils  choisirent  cet  illuminé  de  Uicnzo,  le  «  candidat  de  FEsprit- 
Saint  »,  qu'ils  huèrent  aussitôt  après  l'avoir  acclamé.  On  peut  se 
demander  si,  autre  part  qu'en  Italie,  les  Souverains  Pontifes 
auraient  pu  aussi  facilement  établir  leur  domination  temporelle. 
En  Italie ,  princes  et  rois  n'ont  rien  de  commun  avec  leurs  su- 
jets; qu'une  révolution,  qu'une  guerre  surviennent,  ils  n'ont  que 
juste  le  temps  de  fuir;  toute  résistance  leur  est  impossible.  Ce 
sont  comme  des  arbres  dont  on  aurait  coupé  les  racines  ;  tant  que 
le  ciel  est  calme,  ils  paraissent  solides  comme  des  chênes  ;  mais 
point  n'est  besoin  d'une  tempête,  d'un  tourbillon  pour  les  ren- 
verser. Au  moindre  souffle  de  la  brise,  l'arbre  penche:  qui  songe 
à  le  soutenir?  Tout  au  contraire  chacun  s'écarte  pour  qu'il  n'é- 
crase personne  dans  sa  chute,  et  il  tombe  au  milieu  de  l'indiffé- 
rence générale.  C'est  pourquoi,  depuis  que  l'Italie  est  unifiée, 
pas  une  famille  dépossédée  n'a  conservé  de  partisans  ;  nulle  part, 
il  n'y  a  l'ombre  d'un  parti  d'opposition  pour  défendre  le  passé. 
A  Modène,  pas  plus  qu'à  Naples,  pas  une  réclamation  ne  s'est 
élevée.  Les  prétendants  eux-mêmes  n'ont  plus  jamais  donné 
signe  de  vie;  les  journaux  italiens  ont  enregistré  avec  étonne- 
ment,  cet  hiver  (1893),  le  premier  acte  ayant  un  caractère  semi- 
politique  de  l'ex-roi  des  Deux-Siciles  ;  c'était  une  lettre  que 
François  II  écrivit  de  Paris  pour  féliciter  l'archevêque  de  Mes- 
sine de  sa  nomination  au  cardinalat  :  voilà  qui  est  bien  anodin 
et  bien  peu  dangereux  pour  le  souverain  actuel. 

Et,  avec  quelle  désinvolture,  la  diplomatie  a,  pendant  tant 
d'années,  taillé  et  partagé  la  Péninsule,  sans  consulter  ni  les 
besoins  ni  les  désirs  des  populations  I  A  l'un  on  adjugeait  telle 
ville,  telle  principauté,  en  échange  de  telle  autre  ville,  de  telle 
autre  principauté;  ce  marquis  était  transporté  dans  un  duché; 
cet  autre  devenait  grand-duc  et  on  lui  retouchait  ses  États,  tran- 
chant de-ci,  ajoutant  de-là;  un  traité  hvrait  une  province  à 
celui-ci  ou  la  lui  retirait.  Gênes  appelait  les  Français;  Florence 
implorait  Charles  YIII  pour  qu'il  l'aidât  à  asservir  Pise  ;  Milan 
était  la  pi'oie  de  tous.  Venise  seule  se  gouvernait  elle-même,  jus- 


350  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

qu'au  moment  pourtant  où  on  l'adjoignit,  sans  plus  de  façons, 
à  rAiitriclic.  Imaginez-vous  un  pareil  dépècement,  de  pareilles 
combinaisons  en  France  :  depuis  vingt-cinq  ans,  F  Alsace-Lor- 
raine tient  ferme  devant  le  vainqueur;  depuis  bientôt  trois  quarts 
de  siècle,  le  parti  légitimiste  envoie  des  députés  à  la  Chambre.  En 
Angleterre,  les  Stuarts  ont  eu  des  partisans  cent  ans  après  la  chute 
de  leur  dynastie.  La  Belgique  a-t-elle  pu  être  rattachée  long- 
temps aux  Pays-Bas,  le  Portug-al  à  l'Espag-ne?  Les  Irlandais  ne 
luttent-ils  pas  depuis  des  siècles  contre  leurs  puissants  vainqueurs? 
La  Norvège  ne  se  réclame-t-elle  pas  en  ce  moment  de  son  auto- 
nomie antique?  L'Allemagne  du  Sud  n'abdique  pas  davantage  de- 
vant la  Prusse,  et  la  Bavière  est  fidèle  aux  Wittelsbach.  L'Autriche- 
Hong-rie  elle-même,  si  divisée,  peuplée  de  races  si  diverses,  ne 
demeure  unie  que  parce  que  l'Empereur,  aimé  et  estimé  de  tous, 
n'essaye  point  de  tout  centraliser  au  profit  des  Allemands;  tout 
essai  que  ses  ministres  tentent  en  ce  sens  est  aussitôt  suivi  d'une 
énergique  résistance.  Le  bavarois  Othoii  a  dû  abdiquer  le  trône 
de  Grèce;  en  Espagne,  enfin,  il  n'y  a  eu  qu'un  gouvernement  qui 
soit  disparu  sans  laisser  de  traces,  c'est  celui  de  l'étranger,  le 
seul  que  l'on  ait  communément  connu  en  Italie. 

Il  semble  que,  seule  en  Europe,  l'Italie  n'ait  pas  pu  d'ordinaire 
constituer  ses  pouvoirs  publics.  Le  gouvernement  du  roi  Humbert 
n'est,  pas  plus  que  ceux  qu'il  a  remplacés,  un  gouvernement  né- 
cessaire, c'est  un  gouvernement  de  hasard.  La  maison  de  Savoie 
occupe  une  place  que  d'autres  auraient  occupée  s'ils  avaient  voulu. 
Le  duc  de  Modène,  François  IV,  eût-il  accepté  les  conditions  qu'on 
lui  posait,  il  jouait  le  rôle  de  Victor  Emmanuel.  Lorsqu'en  1848 
on  chassait  les  Autrichiens  de  Milan  et  que  les  prêtres  apportaient 
des  confessionnaux  pour  faire  des  barricades,  il  ne  tenait  qu'au 
Pape  d'être  le  chef  d'une  confédération  italienne.  Quant  au 
Piémontais,  qui  put  dans  la  suite  réunir  sous  son  sceptre  toute  la 
Péninsule,  aurait-il  aussi  facilement  accompli  sa  conquête  si  les 
Français  n'étaient  venus  lui  apporter  le  plus  puissant  concours? 

Nous  sommes  donc  bien  là  en  présence  de  pouvoirs  publics  de 
rencontre. 

En  dépit  des  apparences  qui  semblent  faire  de  cette  royauté 


EN    ITALIE.  357 

une  des  royautés  les  plus  solides  de  TEurope,  parce  qu'elle  a  une 
allure  imposante  avec  son  administration  centralisée  à  la  façon  de 
Philippe  II  et  de  Napoléon,  avec  son  armée  disciplinée  et  ses  al- 
liances impériales,  elle  ne  tient  pas  eu  réalité  au  pays,  elle  n'a 
point  poussé  de  racines  profondes  dans  le  sol  national,  on  la  to- 
lère jusqu'au  moment  ou  la  République  la  remplacera  :  accla- 
mée aujourd'hui,  la  monarchie  disparaîtra  sans  laisser  plus  de 
traces,  plus  de  souvenirs,  plus  de  regrets  que  les  monarchies  lo- 
cales auxquelles  elle  a  succédé.  Victorieuses,  puissantes,  la  foule 
les  soutenait;  quand  le  vent  eut  changé,  on  ne  leur  découvrit 
plus  un  partisan  (1). 

Il  y  avait  un  moyen  raisonnable  d'organiser  l'Italie  nouvelle. 
Gioberti  l'avait  entrevu.  Chaque  région  du  pays  conservait  son 
autonomie,  réglait  ses  affaires  intérieures  d'après  ses  goûts,  ses  pré- 
férences, ses  besoins;  elle  n'était  point  englobée  par  le  Piémont, 
mais  seulement  confédérée  avec  ses  voisines.  —  C'était  une  idée 
analogue    que  les  Souverains   Pontifes,   entre  autres  Jules   11^ 
avaient  tenté  de  réaliser  :  Tltalie  sous  la  présidence  plus  ou 
moins  effective  du  Pape.  L'Italie  ainsi  administrée  n'aurait  pas 
sans  doute  été  à  la  tète  de  l'Occident  contemporain  ;  mais  cela 
aurait  été  du  moins  une  solution  plus  naturelle  et  moins  factice 
que  l'état  de  choses  actuel.  Aujourd'hui,  en  effet,  le  pays  ne  se 
gouverne  pas  lui-même  ;  la  Chambre  des  députés  n'est  pas  élue 
parle  peuple  libre  :  c'est  le  résultat  de  la  candidature  officielle. 
Le  self-government  n'est    qu'une  fiction;  les  ministres    obtien- 
nent tout  ce  qu'ils  veulent.  Pour  ne  citer  que  le  traité  avec  l'Au- 
triche et  l'Allemagne,  est-il  acte  diplomatique  plus  nuisible  à 
l'intérêt  de  l'Italie?  Aussi,  le  parlementarisme  compris  de  la  sorte 
n'est-il  qu'une  comédie  :  loin  d'être  le  triomphe  du  libéralisme, 
«  il  n'est  que  la  société  anonyme  du  despotisme.  Chaque  indi- 
vidu qui  peut  verser  un  contingent  de  popularité  en  est  membre 
et  participe  aux  dividendes.  Le  directeur  de  l'entreprise  est  choisi 
dans  l'assemblée  générale  des  actionnaires;  mais  ceux-ci  sont 

(\)  A  Rome  seulement  le  pouvoir  temporel  a  conservé  un  grand  nombre  de  partisans; 
mais  le  caractère  religieux  du  souverain  dépossédé  est  la  cause  évidente  de  cette  ex- 
ception. 

T.  XVII.  25 


358  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

absolument  à  sa  discrétion  pour  leur  bonne  et  mauvaise  fortune, 
parce  que  le  directeur  est  ausssi  le  plus  fort  des  actionnaires  et 
a  son  «  parti  »  dans  les  assemblées  générales  :  celles-ci  se  bor- 
nent d'ordinaire  à  la  votation  du  budget  (1).  » 

Quoi  qu'il  en  soit,  Crispi,  Rudini,  Giolitti  et  tutti  quanti  ont 
persuadé  à  leurs  compatriotes  que  l'Italie  marche  de  pair  avec 
les  plus  grandes  puissances  de  l'univers.  La  vérité  est  qu'elle  ne 
marche  pas,  elle  se  pavane.  Les  Italiens  sont  convaincus  facile- 
ment par  les  flatteries  officielles  ;  on  les  berce  et  ils  s'endorment 
agréablement  à  la  voix  de  ces  habiles  maestri.  Le  patriotisme, 
Rome  intangible,  le  progrès,  la  liberté,  la  guerre  à  l'obscuran- 
tisme sont  les  thèmes  favoris  de  ces  virtuoses;  ils  improvisent 
des  variations  inédites,  quand  les  circonstances  l'exigent,  quand 
l'attention  a  besoin  d'être  stimulée;  mais  le  même  leit-motive 
revient  sans  cesse  et  enlève  tous  les  enthousiasmes.  A  voir  ce 
peuple  se  gonfler  de  la  sorte,  on  songe  à  la  grenouille  de  la  fable, 
et  l'on  s'étonne  qu'une  peau  tendue  si  raide  n'ait  pas  encore 
éclaté. 

Mettons  un  terme  à  ces  graves  réflexions  que  nous  ont  suggé- 
rées la  chute  de  François  V  d'Autriche,  qui,  il  y  a  quarante  ans, 
disparut  de  la  mémoire  des  Modénais  aussi  rapidement  qu'une 
fumée  dans  le  ciel. 


m. 


Une  plaine  fertile,  bien  irriguée,  plantée  de  mûriers  et  cou- 
verte de  moissons,  entoure  Mantoue,  l'ancienne  capitale  des  Gon- 
zague,  l'une  des  quatre  villes  fortes  du  quadrilatère.  Ses  musées, 
ses  palais,  ses  églises  n'attirent  que  peu  les  visiteurs;  aussi  la 
patrie  de  Virgile  a-t-elle  dû  chercher  d'autres  moyens  d'existence 
que  l'exploitation  des  étrangers.  La  culture  en  métayage  est  sa 
principale  ressource  :  tandis  que  le  propriétaire  vit  tranquille- 
ment à  la  ville,  le  colon  cultive  la  terre  et  soigne  le  mûrier. 

(1)  Merlino,  op.  cit. 


EN    ITALIK.  359 

Mantoue  n'est  pourtant  pas  restée  sans  illustration  dans  les  arts  ; 
car  c'est  ici  que  peignirent  MantegMia  (1500)  et  Jules  Romain 
(15'i-6)  ;  l'un  élève  de  Kapliaël,  l'antre  maître  de  Priraatice.  Jules 
Romain  décora  le  palais  du  Té  de  fresques  mythologiques  comme 
celles  de  la  Farnesine  de  Rome.  Mais  les  œuvres  de  Mantegna 
furent  détruites  au  sac  de  Mantoue  par  les  Autrichiens,  en  1630. 
Heureusement  pour  Mantoue,  les  œuvres  de  Jules  Romain  n'ont 
pas  eu  le  môme  sort. 

Comme  Mantoue  et  comme  Modène,  Parme,  Reggio,  Plaisance, 
Crémone,  Crema,  Pavie  s'élèvent  au  milieu  d'une  campagne  ver- 
doyante que  Napoléon  montrait  du  haut  des  Alpes  à  ses  soldats 
pour  enflammer  leur  courage.  Des  grands  peupliers  et  tous  les 
arbres  de  notre  climat  abritent  de  leurs  ombres  les  plantations 
des  paysans.  Au  printemps,  cette  partie  de  l'Italie  a  un  aspect  de 
fraîcheur  qui  rappelle  les  coins  les  plus  verts  de  la  Normandie  : 
il  y  manque  pourtant  toujours  les  fermes  nombreuses  dont  sont 
parsemés  nos  champs  :  les  bourg-ades  absorbent  toute  la  popu- 
lation ;  on  dirait  qu'en  dehors  de  leur  enceinte  l'air  n'est  plus 
respirable. 

Piémontais,  Lombards,  Émiliens,  Vénitiens  ne  sont  guère  plus 
heureux  que  leurs  concitoyens  du  Midi ,  en  dépit  de  leur  sol  pri- 
vilégié. Les  contadini  se  nourrissent  de  polenta,  «  bouillie  de  maïs 
qui  engendre  la  pellagra  ».  «  Dans  la  Lombardie,  on  constata 
qu'il  y  avait  des  ouvriers  qui  depuis  quelques  jours  n'avaient  eu 
à  manger  que  du  son  et  des  herbes  (1).  »  Des  gens  m'ont  dit 
qu'ils  ne  mangeaient  de  la  viande  qu'aux  fêtes;  ils  boivent  de 
l'eau  toute  la  semaine  et  ne  prennent  un  peu  de  vin  que  le  di- 
manche. «  Les  terrassiers  de  Vercelli  gagnent  500  francs  par 
an,  quand  ils  travaillent;  les  paysans  de  Mantoue  passent  le  Pô, 
pendant  les  mois  d'hiver,  pour  recueillir  des  tubercules  noirs, 
qui,  bouillis  dans  l'eau,  ne  les  nourrissent  pas,  mais  les  empêchent 
de  crever  de  faim  ;  les  éplucheurs  de  riz  de  la  Lombardie  suent 
pendant  des  heures  et  des  jours,  brûlés  par  le  soleil,  la  fièvre 
dans  les  os ,  les  pieds  dans  l'eau  boueuse  et  malsaine  qui  les  em- 

(1)  Merlino,  op.  cit. 


360  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

poisonne,  tout  cela  pour  se  nourrir  de  polenta,  de  pain  moisi  et 
de  lard  rance  ;  les  paysans  de  Pavie,  pour  s'habiller  et  se  pour- 
voir des  instruments  de  travail,  hypothèquent  leurs  bras,  et, 
dans  l'impossibilité  où  ils  sont  de  travailler  autant  qu'il  faut 
pour  payer  leurs  dettes,  ils  renouvellent  la  location  à  la  lin  de 
chaque  année  à  des  conditions  plus  dures,  se  réduisant  à  un 
esclavage]  d'affamés,  à  un  esclavage  sans  espoir,  sans  autre  issue 
que  la  fuite  ou  la  mort  »  (1).  La  condition  du  peuple  est  telle- 
ment lamentable  que  les  magistrats  renvoyèrent  absous  des 
grévistes  du  haut  Milanais,  lors  des  révoltes  agraires,  et  ajoutè- 
rent en  prononçant  l'acquittement  des  prévenus  :  »  Retournez 
chez  vous  ;  le  tribunal  ne  peut  faire  plus  pour  vous ,  pas  même 
recommander  à  vos  propriétaires  d'être  plus  humains,  sinon 
plus  charitables.  » 

Que  de  misère  derrière  ce  rideau  de  gaie  verdure  qui  se  déroule 
à  droite  et  à  gauche  de  notre  wagon  !  Voici  Parme  ;  ville  moder- 
nisée, elle  ne  diffère  guère  de  ses  voisines.  Lorsque  son  prince. 
Don  Carlos,  partit  en  1731,  pour  monter  sur  le  trône  de  Naples, 
il  emporta  dans  son  nouvel  État  une  quantité  d'œuvres  d'art 
précieuses  ;  il  oublia  toutefois  les  tableaux  du  Corrège  ;  de  nom- 
breuses églises,  une  université,  un  palais  ducal,  un  jardin  public, 
inévitables  édifices  d'une  ancienne  capitale,  achèvent  la  res- 
semblance de  Parme  avec  Mantoue,  Modène  et  Plaisance. 

Plaisance  était  également  comprise  dans  le  duché  de  Parme, 
propriété  des  Farnèse.  Enfin  nous  sommes  à  Milan,  l'ancienne 
métropole  du  premier  duché  du  monde  :  la  Flandre  en  était  le 
premier  comté. 


IV. 


Milan  est  la  ville  italienne  qui  est  la  moins  déchue  de  son 
ancienne  splendeur  :  c'est  le  grand  centre  industriel  et  intellec- 
tuel du  royaume.  Le  travail  de  la  soie  en  constitue  la  principale 
richesse.  Tandis  que  les  barrières  douanières  dont  la  France  s'est 

(1)  Ed.  de  Aiiiicis,  Sull'  Oceano. 


EN    ITALIE.  301 

entourée  ont  beaucoup  nui  aux  intérêts  viticoles  du  Midi  italien, 
les  fabricants  milanais  n'ont  pas  eu  à  en  souffrir,  ils  ont,  au  con- 
traire, profité  des  représailles  dont  le  gouvernement  italien  a 
usé  envers  la  France  :  l'importation  des  soieries  lyonnaises  a  été 
entravée. 

L'activité  de  Milan  contraste  vivement  avec  l'apathie  de  Rome, 
de  Naples,  de  Venise,  de  Florence.  Les  rues  sont  sillonnées 
d'omnibus,  de  tramways,  de  camions,  de  voitures  de  toute  sorte, 
et  les  trottoirs  sont  encombrés  de  gens  atïtdrés  qui  courent  en 
tous  sens.  Naturellement,  les  ouvriers  sont  plus  nombreux  en 
Lombardie  que  partout  ailleurs,  ainsi  qu'en  fait  foi  la  statistique 
suivante  :  4-4  0/000  en  Lombardie,  25  en  Piémont,  15  en  Ligu- 
rie,  13  en  Vénétie,  10  en  Toscane  et  dans  les  Marches,  0,60  dans 
les  Abruzzes,  0,23  dans  la  Basilicate  (1).  Les  salaires  suivent  la 
même  progression  :  «  Ceux  qui  gag-nent  3  francs  à  Milan  en  ga- 
gnent 1  à  Naples.  A  Naples,  pour  les  métiers  inférieurs,  la  paye 
n'est  plus  que  de  15,  12  et  10  sous  par  jour  (2).  La  plaine  du 
Pô  est  couverte  d'un  réseau  de  chemins  de  fer.  Il  suffit  de  jeter 
les  yeux  sur  une  carte  pour  s'apercevoir  que  Milan  est  au  milieu 
d'un  filet  aux  mailles  serrées,  tandis  que  les  traits  noirs  laissent 
entre  eux  de  grands  espaces  vides  dans  l'Italie  méridionale. 
Parmi  tant  d'autres  indices  de  supériorité,  je  noterai  encore  que 
les  6.500.000  habitants  de  la  Lombardie  et  de  l'Emilie  ont  dé- 
posé aux  caisses  d'éparg-ne,  en  1881,  500  millions  de  francs  : 
la  même  année,  les  7,500,000  Napolitains  n'en  déposaient  que 
70  (3).  La  disproportion  est  donc  énorme  entre  les  deux  parties 
extrêmes  de  la  Péninsule.  De  même,  tandis  qu'il  n'y  a  que  13  so- 
ciétés de  secours  mutuels  à  Palerme,  Milan  en  compte  84. 
L'instruction  est  aussi  plus  répandue  au  Nord  des  Apennins  :  la 
moyenne  des  illettrés  est  de  37  %  seulement  dans  la  Lombar- 
die; elle  est  de  61  %  en  Toscane;  de  74  %  dans  le  Latium,  et 
de  84  %  dans  la  Basilicate  (4). 

(1)  Aimuaire  statistique  de  1880. 

(2)  M""  Sérao,  le  Ventre  de  Naples. 
C3)  Annuaire  statistique  de  1881. 

(4)  Statistique  de  l'instruction  élémentaire,  1878-79. 


3G2  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

Une  conséquence  immédiate  de  tout  ceci,  est  l'importance  des 
journaux  septentrionaux.  Les  deux  plus  grands  de  l'Italie  sont 
imprimés  à  Milan.  Le  Secolo  et  le  Carrière  délia  Sera,  l'un 
républicain,  l'autre  conservateur,  sont  les  seuls  qui  se  vendent 
à  l'étranger.  On  les  lit  partout  en  Italie,  comme  le  Figaro  et  le 
Temps  sont  lus  dans  toute  la  France.  Les  plus  intéressants  des 
journaux  italiens  n'auraient  pas  chez  nous  la  réputation  de  jour- 
naux de  quinzième  ordre;  sauf  le  Carrière  délia  Sera,  aucun 
d'eux  ne  publie  un  article  qui  ait  une  vraie  valeur,  à  quelque 
titre  que  ce  soit;  s'ils  différent  par  leurs  opinions,  ils  ne  dif- 
fèrent guère  par  l'insuffisance  de  leur  rédaction.  Leur  excuse  est 
de  ne  valoir  qu'un  sou  (1).  Ni  la  presse  de  IMilan,  ni  la  presse 
de  Rome  n'ont  cette  influence  que  la  presse  parisienne  exerce 
en  France  :  d'autre  part,  la  presse  locale  a  une  clientèle  plus 
nombreuse  que  dans  notre  pays,  toute  proportion  gardée,  bien 
entendu,  car  en  Italie  les  feuilles  les  plus  répandues  ne  tirent 
qu'à  quelques  milliers  d'exemplaires ,  excepté  trois  ou  quatre. 
Le  Carrière  délia  Sera  se  vante  de  tirer  70.000  exemplaires  et 
le  Dix-neuvième  Siècle,  de  Gênes,  30.000.  Seule  parmi  les 
grandes  villes,  Florence  n'a  que  des  gazettes  insignifiantes  à 
cause  du  voisinage  de  Rome. 

A  Rome  aussi  bien  qu'à  Milan,  il  n'existe  que  sept  ou  huit 
périodiques  quotidiens.  Voici  l'énumération  complète  de  ceux 
de  Rome  :  Ri f arma,  Fanfulla  et  Tribwia,  libéraux;  Popala  Ra 
mana  et  Opinione,  conservateurs  ;  Voce  délia  Verita,  catholique  ; 
Dan  Chisciotte  et  Folchetta ,  ^onvnsixw  folâtres,  et  enfin  Messag- 
gero,  sorte  de  Petit  Journal.  En  province,  ils  sont  tous  introu- 
vables, excepté  la  Tribuna,  qui  est  le  plus  acheté  avec  le  Car- 
rière et  le  Secolo,  précédemment  nommés.  Tous  sont  politiques 
et  inféodés  à  une  coterie;  il  n'y  en  a  point  d'indépendants  ou  qui 
se  prétendent  tels,  comme  en  France  le  Matin,  V Éclair,  la  Li- 
bre Parole,  VÉcho  de  Paris,  le  Gil-Blas,  le  Figaro,  le  Journal. 


(1)  Excepté  l'Italie,  journal  libéral  et  le  Moniteur  de  Rome,  catholique,  rédigés 
en  français  :  on  ne  saurait  les  considérer  comme  de  véritables  journaux  italiens, 
puisqu'ils  ne  sont  lus  que  par  une  élite  et  surtout  par  des  étrangers;  j'en  dirai  autant 
du  Roman  Times,  rédigé  en  anglais. 


Il 


EN   ITAUE.  303 

Quant  aux  revues  légères  et  court  vêtues,  telles  que  la  Vie 
Parisienne  ou  le  Courrier  Français,  elles  sont  complètement  in- 
connues. QueUjues  illustrés  satiricjues,  le  Rugantino,  le  Kri-Cri, 
le  Diavolo  Rosa,  YEpoca,  par  exemple,  ne  sont  que  grossiers  ou 
haineux,  coloriés  d'une  manière  déplorable  ou  dessinés  sans 
grâce,  sans  esprit  :  ce  n'est  même  pas  de  l'imagerie  d'Épinal. 
Mais  de  tout  ceci,  comme  de  tout  ce  qui  précède,  une  conclu- 
sion ressort,  toujours  la  môme  :  l'infériorité  de  l'Italie  du  Midi. 
Une  question  se  pose  alors  d'elle-même  :  Qu'était-ce  que  les  Lom- 
bards? Ce  serait  là  le  sujet  d'une  étude  trop  étendue  pour  être 
prise  en  passant.  Je  dirai  seulement  que,  venus  du  Nord-Ouest 
de  la  Germanie,  vraisemblablement  des  bords  de  la  mer  Bal- 
tique, ils  devaient  être  quelque  peu  saxonisés.  En  tous  cas,  ils 
étaient  plus  formés  au  travail  que  les  Italiens  méridionaux,  ar- 
rivés par  la  Méditerranée  et  à  travers  des  régions  à  culture  ar- 
borescente. Au  quinzième  siècle,  les  Lombards  passaient  encore 
un  peu  pour  des  barbares  aux  yeux  des  Toscans.  Lorsque  Ga- 
léas  Sforza  visita  Laurent,  en  1470,  le  luxe  extraordinaire  qu'il 
déploya  à  cette  occasion  n'était  pas  du  meilleur  goût,  au  jugement 
des  Florentins.  Et  la  surprise  du  duc  de  Milan  fut  grande  quand 
le  Médicis  le  promena  à  travers  ses  galeries  et  sa  bibliothèque. 

Mais  l'influence  méridionale  prévalut  en  Italie,  la  Gaule  Cisal- 
pine elle-même  ne  fut  que  peu  pénétrée  par  les  Lombards.  Le 
courant  patriarcal  était  beaucoup  plus  impétueux,  il  nivela  tout 
sur  son  passage.  De  notre  temps,  le  Nord  semble  avoir  voulu 
prendre  sa  revanche  sur  le  Sud,  qu'il  a  conquis  :  pure  appa- 
rence! Des  observations  que  j'ai  exposées  plus  haut,  il  ressort 
que  cette  conquête  a  été  toute  superficielle  et  qu'en  somme  les 
dehors  seuls  ont  été  transformés  :  on  s'est  borné  à  restaurer  la 
façade  de  la  maison.  Il  y  a  deux  mille  ans_,  «  la  Grèce  vaincue 
conquit  Rome  »  ;  de  nos  jours,  l'esprit  communautaire  du  Sud 
a  conquis  le  Nord  et  sa  victoire  a  été  d'autant  plus  complète 
qu'elle  était  déjà  consommée  avant  que  les  Piémontais  n'eus- 
sent pris  les  armes.  Les  Piémontais  avaient  déjà  dans  leur  sang 
tous  les  vices  de  ceux  qu'ils  voulaient  régénérer  :  est-il  dès  lors 
surprenant  qu'ils  n'aient  rien  changé  à  l'état  social  italien? 


364  LA    SCIENCE    SOCIALE. 


Turin,  qui  n'est  qu'à  quelques  heures  de  Milan,   fut  le  point 
de  départ  de  ce  «  Risorgimento  ».  Turin  s'en  est  allé  imposer  à 
l'Italie  une  organisation  symétrique,  régulière,  comme  le  sont 
ses  rues  :  là  s'est  limité  son  rôle  ;  tout  le  reste  n'est  que  choses 
vaines,    dont  les  conséquences  funestes  n'ont  point  tardé  à  se 
faire  sentir.  Les  conquérants  invoquaient  le  patriotisme  :  mais 
qu'est-ce  donc  que  ce  patriotisme  qui  consistait  à  renier  le  passé, 
à  tout  détruire  violemment,  à  tout  bouleverser?  Je  ne  révoque 
pas  en  doute  la  sincérité  de  leur  amour,  la  pureté  de  leurs  inten- 
tions; ils  ont  revêtu  leur  chère  Italie   d'une  belle    armure   qui 
reluit    au    soleil;    mais    ils    ont    oublié    qu'elle   n'était    peut- 
être  pas  de  taille  à  la  porter  et  qu'ils  lui  imposaient  là  un  far- 
deau trop  lourd  pour  ses  faibles  épaules  :  quel  besoin   avaient- 
ils  donc  de  la  cuirasser  ainsi?  Quelqu'un  la  menaçait-il  ?  Crai- 
gnait-elle l'Autriche?  La  France  ne  lui  avait-elle   point  prouvé 
son  amitié  ?  Un  gouvernement  national,  c'est-à-dire  sorti  du  sein 
même  du  peuple,  qui  en  favorise  les  aspirations,  qui  en  satis- 
fait les  besoins,  qui  est,  en  un  mot,  l'expression  même  du  pays,  ne 
serait  point  tombé  dans  de  telles  erreurs  :   mais,  de  gouverne- 
ment national,  nous  savons  que  l'Italie  n'a  pas  pu  en  avoir  :  celui 
d'aujourd'hui  ne  l'est  pas  beaucoup  plus  que  ceux  des  siècles  écou- 
lés. Cette  royauté  bureaucratique,    centralisée,  administrative, 
militaire,  est  superposée  au  peuple;  elle  n'en  est  pas  le  complé- 
ment; c'est  une  partie  d'un  autre  organisme  qui  a  été  trans- 
portée là  et  que  l'on  a  adaptée  tant  bien  que  mal  ;  mais  elle  est 
mal  reliée  au  corps  qui  la  porte  ;  que  diriez-vous  d'un  médecin 
qui,  pour  guérir  le  cerveau  d'un  malade,  commencerait  par  lui 
couper  la  tète?  C'est  d'une  opération  semblable  que  l'Italie  a 
été  victime.   La  tête  qui   gouvernait  autrefois  n'était    pas   très 
saine,  je  l'accorde,  mais  encore  aurait-il  mieux  valu  la  soigner 
avec  ménagement,  plutôt  que  de  la  remplacer  par  une  autre, 
fort  belle  à  la  vérité,  mais  fort  difficile  à  ajuster  sur  le  tronc. 


I 


EN    ITALIE.  365 

Ce  qui  est  à  blAmer  dans  cette  entreprise  piémontaise  n'est 
pas  Funification  de  l'Italie,  mais  les  idées  des  gouvernants  mo- 
dernes. Jo  rends  hommage  aux  Italiens  qui  ont  versé  leur  sang- 
sur  le  champ  de  bataille,  à  ceux  qui,  comme  Manzoni  ou  Léo- 
pardi,  ont  désiré  ardemment  le  triomphe  de  la  cause  sainte,  à 
ceux  qui,  comme  Silvio  Pellico,  ont  souffert  pour  la  délivrance  de 
leur  patrie.  Mais  comment  ne  pas  trouver  ridicules  ces  politiciens 
qui  ont  essayé  dhalùller  la  pauvre  fille  comme  une  princesse? 
Ils  lui  ont  passé  une  robe  de  soie  pour  qu'elle  puisse  faire  bonne 
figure  dans  le  monde  occidental;  mais  sa  mine  défaite  raconte 
aussi  que,  si  elle  est  vêtue  de  soie,  son  estomac  se  ressent  de 
cette  dépense  superflue. 

Lorsque^  après  avoir  parcouru  toute  la  Péninsule^  on  arrive  en- 
fin à  Turin,  on  est  saisi  de  la  différence  qui  sépare  cette  ville 
des  autres  villes  italiennes.  Les  autres,  bien  qu'ayant  chacune 
leur  caractère  propre,  ont  un  je  ne  sais  quoi  de  commun  qui  les 
rapproche  et  qui  indique  qu'elles  sont  sœurs  :  c'est  ce  je  ne  sais 
quoi  qui  manque  à  Turin.  Tout  ici  est  réglé,  compassé,  métho- 
dique; rien  n'est  abandonné  à  la  fantaisie,  à  la  liberté.  Ses  rues 
se  coupent  toutes  à  angle  droit;  elles  sont  bordées  d'arcades, 
non  pas  irrégulières  comme  à  Bologne,  mais  construites  toutes 
sur  le  même  modèle.  Au  milieu  des  places  symétriques  s'élè- 
vent des  statues  de  bronze  :  tout  cela  est  froid.  Aucun  monument 
qui  ait  quelque  originalité  :  et,  pour  achever,  ces  palais,  ces 
églises,  ces  maisons  ne  sont  pas  bâties  en  solides  pierres  de 
taille  comme  à  Paris,  mais  en  plâtras  peints  qui  déteignent  à  la 
pluie.  C'est  la  plus  belle  ville  de  l'Italie,  prétendent  les  Italiens, 
et  leur  rêve  serait  que  Rome  fût  ainsi  :  si  le  krach  n'était  pas 
survenu,  il  est  probable  que  ce  rêve  serait  aujourd'hui  réalisé. 

Au  moment  de  traverser  le  Saint-Gothard,  les  jurons  qui,  à  cha- 
que instant,  résonnent  âmes  oreilles  me  font  souvenir  de  ce  jeune 
Français  établi  en  Angleterre  qui,  conduisant  un  jour  plusieurs 
personnes  dans  un  bateau,  lâcha  son  aviron  et,  surpris,  s'écria, 
Goddeml  (Dieu  me  damne!)  «  Les  trois  dames  qui  étaient  avec 
lui  baissèrent  les  yeux  comme  stupéfaites  et  regardèrent  l'eau 
attentivement  ;  un  des  Anglais  rit  franchement,  mais  les  deux 

T.  XVII.  26 


366  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

autres  devinrent  rouges  comme  des  jeunes  iilles  (1).  »  Heureuse- 
ment, les  miss  qui  voyagent  au  delà  des  monts  ne  comprennent 
pas  les  jurons  qu'elles  sont  à  chaque  instant  exposées  à  entendre. 
«  Goddem  »  est  un  juron  peu  sliocking  auprès  de  ceux  qui  sont 
familiers  aux  Italiens  ! 

Bien  des  sujets  ont  été  effleurés  dans  ces  quelques  notes;  bien 
des  questions  sur  lesquelles  je  n'ai  pu  m'appesantir  seront  peut- 
être  un  jour  approfondies  dans  la  Revue;  pour  moi,  ce  but  eût 
été  trop  vaste;  mon  intention  n'était  que  de  faire  part  simple- 
ment de  ce  que  j'ai  vu.  Je  ne  pouvais  m'attarder  plus  longtemps 
sur  les  quais  de  Gènes  la  Superbe,  dans  les  sombres  et  noirs 
palais  de  Florence.  Ai-je  eu  seulement  le  loisir  de  vous  parler 
du  Colisée?  Non  :  des  deux  civilisations  romaines,  la  dernière 
seule,  celle  de  saint  Pierre,  ne  m'a  retenu  qu'un  instant.  Je  n'ai 
point  rêvé  aux  rivages  de  Naples,  bien  que  la  brise  de  mai  y  fût 
parfumée  des  senteurs  de  l'oranger.  L'industrieuse  Milan,  eniin, 
et  Turin,  le  berceau  de  la  monarchie,  ont  à  leur  tour  défilé  rapi- 
dement sous  vos  yeux. 

Mais  de  toutes  ces  notes,  quelle  conclusion  se  dégage,  sinon 
que  l'Italie  unie,  loin  d'être  un  pays  jeune  de  vingt  ans,  comme 
on  le  croit  assez  généralement  là-bas,  succombe  sous  le  faix 
des  années  et  de  ses  vices  d'autrefois  qui  sont  aussi  ceux  de  sa 
prétendue  jeunesse  nouvelle.  Le  voile  tout  neuf  et  si  beau  dont 
elle  s'est  parée  couvre  mal  ses  vilains  dessous.  Point  n'est  besoin 
du  reste  de  le  soulever  pour  les  voir;  de  grands  accrocs  le  trouent 
déjà  et  montrent  des  choses  assez  laides.  Cette  vieille  personne 
conservait  au  moins  la  poésie  des  souvenirs  ;  les  philosophes, 
les  poètes,  les  penseurs,  les  artistes  du  dix-neuvième  siècle  ai- 
maient venir  y  rêver  sous  le  portique  de  Saint-Jean  de  Latran, 
sur  la  plage  du  Lido,  «  où  sur  l'herbe  d'un  tombeau  vient  mou- 
rir la  pâle  Adriatique  »;  sous  les  bosquets  fleuris  «  où  la  mer 
de  Sorrente  déroule  ses  flots  bleus  au  pied  de  l'oranger  ».  A  ce 
pays  que  Gœthe,    Byron,   Musset,    Lamartine    ont  chanté,    que 

(1)  Taine,  Nole.s  sur  l' Anylctcrra. 


KN    ITALIK.  367 

reste- t-il  inainteiiaiit ?  N"ai-je  point  lu,  il  y  a  (juelquc  temps, 
que  l'on  avait  proposé  de  combler  le  grand  Canal  de  Venise?  I^a 
place  Saint-Jean  de  Latran  à  Rome  a  été  défigurée.  La  iMargellina 
où  (Jraziclla  courait  pieds  nus  a  disparu  à  son  tour.  C'était  la  der- 
nière gloire  de  l'Italie  d'avoir  inspiré  les  plus  grands  artistes  de 
notre  siècle  ;  c'était  son  profit  le  plus  assuré  que  l'exploitation 
des  riches  étrangers  qui  allaient  chaque  hiver  contempler  les 
reliques  d'une  civilisation  qui  fut  si  brillante.  Je  doute  même  que, 
comme  compensation,  les  héritiers  de  la  gloire  de  Spallanzani, 
de  Volta,  de  Galilée,  je  veux  dire  LondDroso,  Garofalo,  Heiirico 
Ferri,  dont  le  savoir  retentissant  tourne  les  têtes  en  Italie, 
réussissent  jamais,  malgré  la  nouveauté  de  leurs  découvertes,  à 
grouper  autour  de  leurs  chaires  l'élite  de  la  jeunesse  moderne  : 
le  temps  n'est  plus  où  les  étudiants  de  l'Europe  accouraient  en 
foule  aux  Universités  de  Pise  ou  de  Bologne.  Les  Universités  de 
Naples,  de  Turin  et  de  Pavie,  les  plus  fréquentées  de  la  Péninsule^ 
n'ont,  elles-mêmes,  que  des  auditeurs  italiens  ou  levantins.  Se 
trouvera-t-il  parmi  ceux-là  un  homme  assez  habile  pour  pui- 
ser, dans  les  théories  lombrosiennes,  le  secret  de  rendre  à  son 
infortunée  patrie  la  prospérité  et  la  gloire  des  jours  passés?  Sera- 
ce  besogne  facile  à  des  gens  qui  ont  appris  à  quels  traits  on  recon- 
naît «  le  véritable  homme  normal  »?  Le  docteur  Marro  ne  leur  a- 
t-il  pas  enseigné  que  «  tout  homme  qui  sort  de  la  vie  tranquille 
et  modeste,  consistant  à  consommer  le  froment  gagné  par  son 
modeste  travail;  que  tout  homme  qui  se  laisse  transporter  par  la 
fougue  des  passions,  qu'elles  soient  dirigées  vers  la  satisfaction 
des  instincts  brutaux,  qu'elles  soient  divinisées  par  le  plus  haut 
idéal,  sort  du  champ  de  «  la  normalité  »,  et  «  entre  dans  le  ter- 
ritoire de  la  dégénération  »?  Le  «  véritable  homme  normal  » 
n'est  pas  instruit,  il  n'est  pas  érudit  :  il  ne  fait  que  travailler  et 
manger:  f rages  consumer e  natusl  (1) 

N'insistons  pas  trop  sur  ces  théories  scientifiques  «  fin  de  siè- 
cle »,  que  les  facultés  françaises  (tout  à  fait  dégénérées  sans 
doute!)  s'obstinent  à  ne   pas  embrasser.  Il  ne  manquait  plus  à 

(1)  Tribune  judiciaire  de  Naples,  10  novembre  1889. 


368  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

l'Italie  nouvelle  que  de  devancer,  par  sa  science,  les  autres  pays, 
pour  être  tout  à  fait  une  grande  puissance  !  Ce  nouveau  fleuron, 
elle  l'ajoute  sans  hésiter  à  sa  couronne,  déjà  si  resplendissante. 
Mais  nous  sommes  à  Lecco,  à  l'extrémité  orientale  de  ce  lac 
de  Côme,  resserré  entre  deux  chaînes  de  montagnes  neigeuses. 
«  D'un  village  à  l'autre  village,  des  rivages  au  sommet  des 
monts,  d'une  cime  à  l'autre  cime  serpentent,  encore  maintenant 
comme  aux  temps  de  Don  Rodrigue,  routes  et  sentiers,  ici  en 
pente,  là-bas  à  plat  (1);  Don  Abbondio  n'est  plus  là  pour  ad- 
mirer tantôt  un  coin  tantôt  un  autre  de  ce  gracieux  paysage, 
comme  lorsqu'au  crépuscule  du  7  novembre  1628,  il  regagnait 
tout  doucement  sa  maisonnette,  après  promenade  faite  ».  Du 
moins,  les  villas,  assises  sur  la  rive,  éclairées  par  un  resplen- 
dissant soleil  de  mai,  se  reflètent  renversées  dans  les  ondes  trans- 
parentes; les  bourgeons  des  arbres  qui  garnissent  les  collines, 
les  boutons  des  fleurs  qui  ornent  les  jardins  s'ouvrent  et  s'épa- 
nouissent sous  les  tièdes  rayons  du  matin.  Après  une  aussi  lon- 
gue course  à  travers  tant  de  misères  et  de  ruines,  il  est  bon  de 
se  reposer  ici:  les  hommes  n'ont  pu  ternir  le  ciel  de  l'Italie  ;  puis- 
que c'est  la  seule  chose  qu'ils  n'y  aient  point  souillée,  profi- 
tons-en.. 

Georges  Laine. 

(1)  Promcssi  Sposi,  Manzoni. 


Le  Directeuf'-Géra7it  :  Edmond  Demolins. 


TYPOGRAPHIE    FIKMIN'-DIDOr    ET    U''.    —    MKSXIL    (EL'RE). 


LE  MOUVEMENT  SOCIAL 


KOSSUTH  ET  LA  HONGRIE. 

L'homme  qui  vient  de  mourir  pou- 
vait se  vanter  à  bon  droit  d'être  popu- 
laire. On  a  vu  le  bruit  qui  s'est  fait  au- 
tour de  ses  funérailles.  En  quelques 
jours,  une  souscription  organisée  pour 
lui  élever  un  monument  funèbre  a 
réuni  cinq  cent  mille  francs. 

Cet  enthousiasme  ne  doit  pas  étonner. 
Kossuth  se  trouve  avoir  incarné  en  lui, 
à  un  degré  intense,  toutes  les  aspira- 
tions de  la  race  hongroise,  à  laquelle, 
chose  curieuse,  il  n'appartenait  pas  par 
sa  famille. 

Kossuth  est  le  type  achevé  du  grand 
politicien,  élevé  par  les  circonstances 
au  rang  de  héros  national,  et  grandi 
finalement  par  le  malheur.  Croate  de 
naissance,  il  essaye  d'entrer  dans  l'ad- 
ministration, alors  sous  la  coupe  de 
l'Autriche.  On  reconduit.  Irrité,  il  se 
rabat  sur  la  profession  d'intendant, 
lucrative  dans  un  pays  de  grands  pro- 
priétaires peu  soucieux  d'exploiter  eux- 
mêmes  leurs  domaines.  Il  gère  ainsi 
les  propriétés  d'une  comtesse  hon- 
groise. Accusé  de  malversation,  il  ne  se 
tire  d'affaire  qu'en  prouvant  au  tribunal 
que  la  grande  dame  avait  autorisé 
d'avance  des  détournements  de  fonds. 
Fort  de  ces  premiers  succès,  il  se  lance 
dans  le  barreau,  plaide  à  Pesth,  entre 
dans  la  politique,  devient  le  principal 
leader  de  la  Diète  au  moment  même  où 
le  conflit  avec  l'Autriche  devenait  aigu, 
réclame  d'abord  à  l'empereur  un  mi- 
nistère distinct,  puis,  après  l'échec  de 
la  tentative  consentie  par  Ferdinand  V, 
proclame  solennellement   la  déchéance 

LE    MOUVEMENT    SOCIAL.      —      III, 


des  Ilabsbourgs,  organise  la  lutte  armée 
contre  ceux-ci,  combat  ses  compatriotes 
les  Croates,  coupables  de  réclamer  à  la 
Hongrie  ce  que  la  Hongrie  réclame  elle- 
même  à  l'Autriche,  succombe  enfin 
devant  l'intervention  de  la  Russie,  et 
va  se  reposer  dans  un  doux  far  niente 
à  Turin,  de  ces  quelques  années  de  sur- 
menage politique.  Telle  est,  en  deux 
mots,  la  vie  de  Kossuth.  En  quoi,  main- 
tenant, représente-t-il  la  Hongrie? 

L'histoire  de  ce  pays,  jusqu'à  ce  jour, 
nous  est  peu  connue.  Les  ouvrages  sé- 
rieux manquent  sur  la  matière.  Il  est 
donc  difficile  de  porter  un  jugement 
très  précis  sur  ce  peuple,  et  de  le  dé- 
finir exactement  au  point  de  vue  so- 
cial. Toutefois,  on  peut  le  peindre  à 
grands  traits,  sauf  à  rectifier  plus  tard 
cette  vue  d'ensemble,  lorsque  les  ex- 
ceptions auront  paru  au  grand  jour. 

L'Autriche  et  la  Hongrie,  accouplées 
depuis  quatre  siècles,  appartiennent  à 
deux  mondes  distincts.  L'Autriche,  c'est 
encore  l'Occident.  La  Hongrie,  c'est  déjà 
l'Orient.  La  grande  plaine  hongroise, 
la  fameuse  puszta,  constitue  le  dernier 
prolongement  des  grandes  steppes 
orientales,  profondément  enfoncé  dans 
l'Europe  forestière.  La  vie  pastorale, 
malgré  la  fixation  au  sol,  y  a  gardé  une 
plus  grande  place  qu'ailleurs.  La  guerre 
même ,  chère  aux  Magyars ,  conserve 
chez  eux  je  ne  sais  quel  cachet  nomade. 
Wallenstein  au  dix-septième  siècle,  Ma- 
rie-Thérèse au  dix-huitième,  rassem- 
blent un  peu  leurs  armées  à  la  façon 
d'Attila;  et,  en  plein  dix-neuvième 
siècle,  pendant  la  grande  lutte  de 
1848-49,  les  fameux  csikos,  ou  pâtres  de 


74 


LE    MOUVEMENT    SOCIAL. 


la  puszta,  armés  de  longs  fouets  garnis 
de  boules  de  plomb,  cueillaient  sur  leurs 
selles  les  cavaliers  autrichiens  ou  leur 
crevaient  les  yeux.  De  pareils  traits  illu- 
minent tout  un  côté  de  la  race. 

L'Autrichien,  au  contraire,  est  un 
homme  de  l'Occident,  un  Germain,  Ger- 
main mêlé  sans  doute,  mais  fortement 
soulevé  et  projeté  en  avant  par  le  particu- 
larisme féodal.  La  fameuse  maison  d'Au- 
triche n'a  été  tout  d'abord,  comme  celles 
des  Carolingiens  et  des  Capétiens,  qu'une 
famille  de  grands  propriétaires  ruraux, 
fortement  chevillée  au  sol  et  douée  d'une 
remarquable  aptitude  au  gouvernement 
des  hommes.  Seulement,  la  féodalité 
n'a  pas  eu  tout  à  fait,  dans  cette  partie 
de  l'Europe,  le  même  aspect  que  chez 
nous.  Elle  a  pris  plus  tôt  une  allure 
militaire  et  défensive  nécessitée  par  sa 
situation  même  au  seuil  de  la  route  des 
invasions.  Les  castels,  nids  d'aigles  inac- 
cessibles, s'y  sont  vite  perchés  sur  les 
hauteurs.  Des  villes  fortifiées  s'y  sont 
bâties,  les  pouvoirs  publics  s'y  sont  dé- 
veloppés plus  hâtivement.  L'Autriche 
entière,  dès  Charlemagne,  n'était  déjà 
qu'une  grande  marche,  ou  province  fron- 
tière, destinée  à  barrer  la  route  aux 
Barbares.  Les  plus  terribles  de  ces  Bar- 
bares, on  le  sait,  furent  précisément 
les  Hongrois. 

On  voit  d'ici  la  formation  absolu- 
ment différente  des  deux  peuples,  et 
l'on  s'explique  également  leur  résis- 
tance à  la  fusion.  D'un  côté,  l'Autri- 
chien, propriétaire  armé,  discipliné  par 
force  sous  une  autorité  traditionnelle, 
gardant  généralement  la  défensive,  et 
songeant  avant  tout  à  fermer  la  porte 
aux  invasions;  de  l'autre,  la  masse  com- 
pacte et  flottante  des  Magyars,  qui,  ren- 
contrant une  immense  plaine  propre  à 
son  établissement,  y  demeurait  à  l'état 
de  masse,  gardant  ses  usages,  ses  moeurs, 
ses  traditions,  et  la  fierté  propre  aux 
races  qui   en  ont  soumis  d'autres  sans 


jamais  avoir  été  soumises  elles-mêmes. 

Toutefois,  la  nature,  qui  ne  fait  pas 
de  sauts,  ne  creuse  pas  non  plus  d'in- 
franchissables fossés.  La  Hongrie,  en 
contact  permanent  avec  des  races  sur  les- 
quelles le  particularisme  avait  agi,  pé- 
nétrée çà  et  là  par  quelques  migrations 
de  Saxons  et  d'Autrichiens,  traversée  à 
plusieurs  reprises  par  des  croisades,  n'a 
pu  faire  autrement  que  de  subir,  dans 
une  légère  mesure,  l'empreinte  du 
moule  féodal.  C'est  vers  saint  Etienne 
(997-1038)  que  le  mouvement  semble  se 
dessiner.  Des  domaines  se  créent.  La 
propriété  particulière  se  substitue  au 
régime  de  l'indivision.  Les  chefs  de  tri- 
bus deviennent  grands  seigneurs  et  se 
surperposent,  soit  au  reste  de  la  popu- 
lation magyare,  soit  aux  populations 
slaves  des  confins.  Deux  classes  en 
résultent  :  les  nobles  et  les  serfs;  mais 
ces  nobles  ne  sont  pas  de  vrais  ruraux. 
Leur  souci  n'est  pas  de  faire  valoir  leur 
domaine.  La  vie  active,  agitée,  les 
fêtes,  les  réunions  nombreuses,  les  pas- 
sionnent davantage.  La  noblesse  hon- 
groise prend  à  peu  près  les  allures  de 
la  noblese  polonaise,  avec  cette  diffé- 
rence que,  moins  enrichie  par  le  com- 
merce, la  Hongrie  échappe  à  la  cor- 
ruption qui  précipite  la  décadence  de  sa 
voisine.  Harcelé  par  le  Turc,  son  con- 
génère, qui  lui  ressemble  en  plus  d'un 
trait,  le  Hongrois  reste,  comme  lui,  un 
militaire,  avec  le  fatalisme  en  moins  et 
un  soupçon  d'initiative  en  plus. 

Il  s'habitue  à  courir  aux  armes  au 
moindre  appel,  à  acclamer  avec  enthou- 
siasme un  grand  chef  de  guerre, 
Hunyade,  Corvin,  le  roi  Marie-Thèrése, 
en  attendant  d'acclamer,  au  dix-neu- 
vième siècle,  les  grands  orateurs  de  son] 
parlement. 

La  chute  de  la  Turquie,  en  effet,  aj 
rendu  les  Hongrois  à  d'autres  occupa- 
tions. Gomme  en  Pologne,  la  politique! 
a  passionné  les  esprits,  et  les  passionn( 


LK    MOUVEMKNT    SOCIAL. 


encore.  On  loue  la  Hongrie  de  sa  fer- 
veur pour  le  régime  parlementaire.  C'est 
là  une  supériorité  à  laquelle  elle  ferait 
mieux  de  préférer  des  réformes  plus 
obscures  et  plus  modestes,  dans  l'agri- 
culture et  dans  l'industrie.  Mais  la  vie 
urbaine  a  trop  d'attraits  pour  les  fils 
d'Arpad.  Le  développement  des  arts  en 
est  une  preuve.  Fertile  en  hommes  d'E- 
tat, la  Hongrie  compte  de  nombreux 
poètes,  des  peintres,  des  musiciens.  On 
a  pu,  entre  deux  auditions  de  Liszt,  ad- 
mirer au  Salon  de  l'année  dernière,  la 
grande  toile  de  Munkaksy  «  Arpad  re- 
cevant les  peuples  vaincus  ».  Presque 
tous  les  jours,  les  journaux  nous  appor- 
tent les  échos  des  discussions  dont  re- 
tentissent les  Chambres  hongroises.  Et 
ces  préoccupations  politiques  ne  sont 
pas,  comme  on  pourrait  le  croire,  le 
monopole  de  la  noblesse  et  de  la  bour- 
geoisie. Le  peuple,  le  serf  j  d'hier,  s'en 
mêle  aussi.  Presque  tout  le  monde  sait 
lire,  et  le  nombre  des  journaux  est  rela- 
tivement prodigieux.  On  comprend  l'ex- 
cellence d'un  pareil  terrain  pour  la  ger- 
mination d'une  ambition  et  l'éclosion 
d'une  gloire  comme  celle  de  Kossuth. 

Kossuth  a  eu  à  combattre  l'Autriche, 
pays  allemand,  la  Croatie  et  la  Russie, 
pays  slaves.  Par  cette  double  lutte,  il 
incarnait  admirablement  la  double 
haine  qui  anime  tout  Hongrois  :  haine 
de  l'Autrichien-AUemand  et  haine  du 
Slave.  La  haine  de  l'Autrichien,  nous  le 
comprenons  par  tout  ce  qui  a  été  dit 
ci-dessus,  a  pour  cause  l'hostilité  natu- 
relle à  un  peuple  quasi  oriental,  dont 
les  organismes  sont  encore  dans  l'en- 
fance et  où  règne  encore  une  sorte  d'a- 
narchie communautaire,  contre  une 
race  mieux  organisée,  plus  capable  et 
aussi  mieux  outillée,  en  raison  des  né- 
cessités d'une  défense  séculaire,  sous  le 
rapport  des  pouvoirs  publics.  Cette 
haine  est  d'autant  plus  vive  que  les  Hon- 
grois, race  aristocratique   et  instruite, 


conservent  fidèlement  la  mémoire  des 
exploits  de  leurs  pères  et  ne  peuvent 
avoir,  dans  leurs  rapports  avec  l'Autri- 
che, cette  humilité  et  cette  propension  à 
l'obéissance  qui  est  le  fait  des  petites 
gens,  des  races  ignorantes  et  vaincues. 
Les  petites  f/ens,  pour  les  Magyars,  ce 
sont  les  Slaves,  ces  Slaves  du  Sud  long- 
temps asservis,  Serbes,  Slavons,  Croa- 
tes, race  peu  pourvue  de  classe  diri- 
geante, soumis  de  bonne  heure  par  les 
Hongrois  comme  les  Bulgares  l'ont  été 
par  les  Turcs.  «  Ne  va  pas  trembler,  ù 
ma  noble  nation  !  »  dit  le  poète  magyar 
Csokonai.  «  Que  dirait  Arpad?  On  nous 
prendrait  pour  des  Slaves/...  Soyez  fidè- 
les et  braves!  soyez  héroïques!  soyez 
Magyars!  » 

Malgré  ce  mépris  dont  on  l'accable, 
le  Slave  continue  à  se  relever  insensi- 
blement. Nous  avons  vu  Jellachich,  le 
fameux  ban  des  Croates,  conduire  ces 
derniers,  en  1848,  contre  les  Hongrois 
de  Kossuth.  Nous  voyons  actuellement 
M^'"  Strossmayer,  le  célèbre  évêque  d'A- 
gram,  devenir  le  pivot  du  mouvement 
autonomiste  de  la  même  Croatie.  La  lit- 
térature croate  sort,  paraît-il,  de  son 
long  sommeil.  A  l'enthousiasme  pour 
Kossuth  répondent  des  résurrections  de 
héros  Slaves,  Serbes  ou  Bohémiens,  dont 
les  noms  deviennent  aussi  des  drapeaux. 
Plus  forte  que  les  provinces  slaves,  la 
Hongrie  a  su  obtenir  de  l'Autriche  son 
autonomie.  Aujourd'hui,  la  Bohême, 
placée  dans  la  même  situation,  s'efforce 
de  suivre  cet  exemple,  et  les  Slaves  de 
Hongrie,  grâce  aux  dissensions  politi- 
ques où  s'oublie  la  noblesse  magyare, 
risquent  fort  de  traiter  le  gouvernement 
de  Peslh  comme  ce  dernier  a  su  traiter 
celui  de  Vienne.  C'est  là  ce  qu'on  peut 
appeler  les  ricochets  de  l'histoire. 

G.  d'Azambl'Ja. 


76 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL. 


EN  SUISSE. 
Impressions  et  Explications. 

Je  n'avais  pas  rintention  d'entretenir 
les  lecteurs  de  la  Revue  des  deux  con- 
férences que  j'ai  données  à  Genève. 
Mais  plusieurs  auditeurs  de  ces  con- 
férences m'ayant  écrit  pour  me  deman- 
der des  explications,  je  vais  y  ré- 
pondre publiquement,  dans  l'espoir 
d'intéresser  également  nos  lecteurs  ha- 
bituels. 

Il  n'est  pas  possible,  en  une  ou  même 
en  deux  conférences,  de  faire  une  expo- 
sition de  la  Science  sociale  capable  d'en- 
traîner une  adhésion  raisonnée.  Le  seul 
résultat  que  l'on  paisse  espérer  est  de 
donner  l'impression  qu'il  y  a  une  Science 
sociale  et  de  faire  naître  le  désir  de 
l'étudier,  ou  tout  au  moins  de  la  discu- 
ter. Avant  de  gagner  les  esprits,  il  faut 
les  ébranler  :  c'est  le  but  que  j'ai  voulu 
atteindre. 

Dans  une  première  conférence,  qui 
était  publique,  j'ai  pris  pour  sujet  : 
«  r Évolution  sociale  actuelle  et  la  né- 
cessité de  s'y  adapter  »;  dans  une 
seconde  conférence ,  qui  était  privée, 
j'ai  exposé  la  Méthode  de  la  Science  so- 
ciale. 

L'initiateur  et  l'organisateur  de  ces 
deux  conférences,  mon  excellent  et 
dévoué  ami,  M.  Pierre  Glaparède,  avait 
bien  voulu  convoquer  spécialement 
l'élite  intellectuelle  de  Genève  :  profes- 
seurs de  l'Université,  pasteurs  protes- 
tants et  curés  catholiques  ;  hommes  poli- 
tiques et  publicistes,  etc. 

Le  lendemain  de  la  conférence  publi- 
que, la  Tribune  et  le  Journal  de  Genève 
ont  publié  des  comptes  rendus.  Pour 
préciser  le  sujet  traité  et  noter  l'impres- 
sion de  l'auditoire,  je  crois  devoir  re- 
produirece  dernier  compte  rendu,  rédigé 
par  M.  Wuarin,  professeur  de  sociologie 
à  l'Université  de  Genève  : 


(c  M.  Edmond  Demolins,  directeur  de 
la  revue  parisienne  la  Science  sociale,  a 
parlé  vendredi  soir,  16  mars,  à  l'Athé- 
née, devant  un  nombreux  auditoire  réuni 
en  bonne  partie  par  invitation  particu- 
lière et  qui  conservera  le  meilleur  sou- 
venir de  ces  six  quarts  d'heure  de  bril- 
lante causerie.  Le  distingué  publiciste 
s'exprime  avec  chaleur  et  conviction, 
mais  en  disposant  d'un  fonds  d'études 
tel  qu'en  possèdent  bien  rarement  les 
conférenciers  en  Science  sociale. 

«  Son  sujet  était  l'évolution  sociale 
actuelle  et  la  nécessité  de  s'y  adapter. 

«  Une  transformation  complète  dans 
les  conditions  du  travail  économique 
s'est  opérée  à  la  suite  de  l'introduction 
de  la  houille.  La  petite  industrie,  qui, 
jusque-là,  se  faisait  pour  ainsi  dire  en 
famille,  a  été  remplacée  par  la  grande 
industrie  mécanique.  Une  crise  s'est 
déchaînée  et  plusieurs  peuples  se  de- 
mandent d'où  viendra  le  salut. 

«  Or,  les  différentes  populations  n'ont 
pas  ressenti  de  la  même  manière  les 
effets  de  la  perturbation  économique. 
M.  Demolins  distingue  trois  types  de 
sociétés,  qu'il  désigne  par  une  terminolo- 
gie sui  generis  propre  à  dérouter  ou  tout 
au  moins  à  étonner  quelque  peu  ceux 
qui  ne  sont  pas  familiarisés  avec  elle. 

«  Voici  d'abord  les  «  sociétés  à  for- 
mation communautaire  ».  C'est  un  type 
qui  a  pris  naissance  parmi  les  immenses 
populations  pastorales  de  l'Asie,  vivant 
de  l'herbe,  produit  naturel  de  leurs 
prairies;  il  s'étend  en  outre  sur  une 
partie  de  l'Europe,  le  monde  slave.  Ici 
l'art  agricole  a  intérêt  à  pratiquer  la 
communauté  sur  une  grande  échelle. 
Le  groupe  y  prédomine  sur  l'individu, 
lequel,  s'appuyant  sur  le  groupe,  néglige 
ses  aptitudes  au  travail  et  comprime 
l'initiative  qui  pourrait  venir  de  lui. 

«  Voici  ensuite  les  «  sociétés  à  for- 


LK   MOUVEMENT   SOCIAL. 


77 


nial'u)!!  instable  »  qui  occuprnt  presque 
tout  le  centre  et  le  midi  de  rii;uro[)e,  — 
la  France  entre  autres,  —  plus  l'Amé- 
rique du  Sud.  Ici  la  communauté  de 
famille  a  été  détruite.  L'individu  cherche 
alors  son  appui  dans  ses  ascendants 
(il  entend  être  établi  et  marié  par  eux) 
et  dans  l'Etat.  Enfin  viennent  les  «  socié- 
tés à  formation  particulariste  », —  Nord 
de  la  Scandinavie  et  de  rAlIemagne,  et 
surtout  les  Anglo-Saxons  dans  les  cinq 
parties  du  monde,  —  où  l'individu  ne 
s'attend  qu'à  soi  et  fait  son  chemin  tout 
seul.  L'éducation  est  comprise  de  façon 
à  faire  des  hommes  ayant  la  responsa- 
bilité de  leur  destinée.  Là,  pas  de  socia- 
lisme ou  d'arrangement  de  famille  qui 
dispensent  l'individu  de  vouloir  et  d'agir 
pour  son  compte. 

«  Ce  troisième  type  est  le  seul  qui  se 
soit  adapté  aux  circonstances  économi- 
quescréées  parl'apparition  de  la  houille. 
Loin  d'en  souffrir,  il  y  a  gagné,  haus- 
sant son  énergie  à  la  hauteur  de  la  situa- 
tion nouvelle. 

«  En  France  et  dans  les  sociétés  du 
deuxième  type  en  général,  on  tend  les 
bras  au  socialisme.  Mais  que  peut-il 
donner?  Il  a  fait  ses  preuves  dans  les 
sociétés  du  premier  type,  chez  les  Orien- 
taux indolents,  où  la  communauté  a  une 
large  place.  Il  les  a  déprimées.  Le  socia- 
lisme appartient  au  passé;  ce  n'est  pas 
une  chose  d'avenir.  Pour  vaincre  dans 
le  combat,  il  n'y  a  qu'un  moyen  :  se 
diriger  résolument,  par  l'éducation  de 
la  jeunesse,  du  côté  des  Anglo-Saxons, 
en  train  de  nous  faire  reculer  partout. 

«  M.  Demolins,  très  applaudi^  ne 
comptait  pourtant  pas  autant  de  disci- 
ples que  d'auditeurs.  Bien  des  réserves 
se  sont  élevées  dans  les  esprits  en  l'en- 
tendant, mais  il  a  parlé  avec  tant  d'in- 
dépendance scientifique,  de  courage  et 
de  persuasion,  qu'il  ne  laissera  à  Genève 
que  des  amis. 

«  C'était  en  tout  cas  très  neuf,  cette 


façon  géographique,  ou  ethnographique, 
de  traiter  la  question  sociale,  avec  deux 
grandes  cartes  accrochées  au  mur.  Mais 
n'y  a-t-il  donc  que  la  race  pour  expli- 
quer le  tempérament  des  différents  peu- 
ples? N'y  a-t-il  pas  aussi,  et  surtout 
peut-être,  le  processus  historique,  l'édu- 
cation, la  religion?  » 

Dans  une  conversation  que  j'ai  eu 
le  plaisir  d'avoir  le  lendemain  avec 
M.  Wuarin,  je  lui  ai  indiqué,  —  comme 
nos  lecteurs  le  savent,  —  que  la  Science 
sociale  tient  compte  de  tous  les  facteurs, 
parmi  lesquels  l'histoire,  l'éducation,  la 
religion.  Je  crois  que  l'éminent  profes- 
seur en  est  maintenant  convaincu  et 
qu'il  est  décidé  à  se  rendre  compte  par 
lui-même  de  la  Science  sociale  et  à  la 
faire  pénétrer  dans  son   enseignement. 

En  m'invitant  à  aller  à  Genève,  M.  Cla- 
parède  m'écrivait  :  «  Vous  trouverez 
ici  un  excellent  public,  sérieux,  dési- 
rant se  rendre  compte  des  choses  à 
fond;  les  Genevois  sont  généralement 
des  silencieux,  mais  des  réfléchisseurs.  » 
Je  m'en  suis  aperçu  non  seulement  aux 
conversations  que  j'ai  eues  pendant  mon 
séjour,  mais  encore  aux  objections  qui 
m'ont  été  adressées  par  écrit. 

Elles  peuvent  se  ramener  à  quatre 
points  principaux,  auxquels  je  vais  ré- 
pondre brièvement  : 


1"  La  Science  sociale,  ne  tenant  compte 
que  des  faits,  que  des  états  sociaux  ayant 
existé  dans  le  passé,  ou  actuellemoit  exis- 
tants, supprime  la  recherche  de  la  justice 
idéale,  de  la  société  idéale. 

RÉPONSE.  —  Depuis  de  longs  siècles 
les  philosophes  et  les  théoriciens  pour- 
suivent cette  recherche,  sans  avoir 
réussi  ni  à  se  mettre  d'accord  ni  à  mo- 
difier l'état  social,  dans  le  sens  de  leurs 
conceptions.  Un  échec  si  long  et  si  com- 


18 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL, 


plet  tient  à  ce  que  les  phénomènes  so- 
ciaux, comme  tous  les  autres  phéno- 
mènes naturels,  sont  régis  par  des  lois, 
qu'il  n'est  au  pouvoir  de  personne  de 
supprimer.  Il  faut  d'abord  les  constater 
et  en  tenir  compte  :  c'est  le  point  de 
départ  nécessaire. 

Mais  cela  ne  veut  pas  dire  que  la 
Science  sociale  ne  tienne  pas  compte  de 
la  justice  :  elle  s'en  rend  compte  et  elle 
en  tient  compte,  car  elle  ne  se  borne 
pas  à  constater  des  phénomènes;  elle 
a  encore  pour  objet  d'examiner  et  d'ap- 
précier leurs  conséquences,  justes  ou  in- 
justes, bonnes  ou  mauvaises.  Elle  est 
donc,  au  même  titre  que  la  philosophie, 
une  science  morale.  Mais  elle  a  une  su- 
périorité sur  la  philosophie ,  c'est  de 
pouvoir  dire  exactement  où  et  comment 
la  justice  sociale  peut  être  réalisée  dans 
les  meilleures  conditions  de  durée  et  de 
solidité.  Elle  aboutit  même  à  cette  cons- 
tatation très  motivée,  que  le  respect  de 
la  justice  est  un  des  facteurs  nécessaires 
de  la  prospérité  sociale.  Il  suffit  d'étu- 
dier quelque  peu  la  Science  sociale  pour 
s'en  convaincre. 


T  Le  type particulariste,  dont  lesAnglo- 
Saxons  sont  présentés  comme  le  spécimen 
le  plus  pur,  n'est  que  le  résultat  de  l'écra- 
sement des  faibles  par  les  forts;  il  n'est 
obtenu  qu'au  prix  d'épouvantables  souf- 
frances :  c'est  la  lutte  pour  l'existence 
dans  toute  son  horreur. 

Réponse.  —  On  voudra  bien  recon- 
naître d'abord  que  si,  dans  ce  type,  il 
y  a  «  écrasement  »  des  faibles,  ce  n'est 
ni  par  l'État,  ni  par  le  militarisme,  puis- 
que ces  organismes  sont  très  réduits. 
Cela  constitue  déjà  une  atténuation  con- 
sidérable. L'écrasement  serait  donc  le 
fait  des  plus  travailleurs,  des  plus  capa- 
bles, des  plus  énergiques,  des  plus  en- 
treprenants, de  ceux  qui  déploient  le 


plus  d'initiative.  Gela  est  vrai;  mais  ce 
fait  doit  être  mis  au  point  par  trois  ob- 
servations essentielles,  que  l'on  perd 
généralement  de  vue  : 

En  premier  lieu,  il  ne  faut  pas  oublier 
que,  dans  ce  type  de  société,  les  enfants 
ne  recevant  rien  pour  s'établir,  ni  de 
leurs  parents,  ni  de  leur  femme,  ne  peu- 
vent compter  que  sur  eux-mêmes,  sur 
leur  propre  travail ,  sur  leur  propre  ini- 
tiative. Dès  lors,  un  jeune  homme  appar- 
tenant à  une  famille  très  riche  se  trouve, 
à  l'entrée  de  la  vie,  dans  une  situation 
assez  analogue  à  celle  d'un  jeune  homme 
appartenant  à  une  famille  peu  aisée,  ou 
même  pauvre.  Ainsi  est  effacée,  à  cha- 
que génération,  l'inégalité  des  conditions 
que  tant  de  gens  considèrent  comme 
une  injustice  sociale.  Les  philosophes  et 
les  théoriciens  ont  écrit  beaucoup  de 
volumes  pour  faire  disparaître  cette  iné- 
galité choquante.  Or  voici  précisément, 
sans  qu'il  soit  besoin  de  l'inventer,  un 
état  social  qui  produit  naturellement  et 
automatiquement  ce  résultat.  Cependant 
il  est  notoire  que  la  plupart  des  parti- 
sans de  l'égalité  sont  en  même  temps  les 
adversaires  de  ce  type  social.  La  Science 
sociale  n'est  pas  responsable  de  cette 
inconséquence. 

En  second  lieu,  il  faut  observer  que 
ce  type  social,  en  mettant  chacun  dans 
la  nécessité  de  ne  compter  que  sur  lui- 
même,  produit  essentiellement  des  tra- 
vailleurs et  des  hommes  d'initiative,  ca- 
pables de  ne  pas  se  laisser  écraser.  Il 
porte  donc  en  lui  son  propre  correctif. 

En  troisième  lieu,  on  voudra  bien  re- 
marquer que,  dans  le  monde  anglo- 
saxon,  c'est-à-dire  en  Angleterre  et  aux 
États-Unis  principalement,  la  classe  des 
prolétaires,  la  population  inférieure, 
celle  qui  est  la  plus  misérable,  celle  qui 
subit  «  l'écrasement  »  dont  on  se  plaint, 
se  recrute  généralement  en  dehors  des 
éléments  anglo-saxons  :  ce  sont  des  Ir- 
landais, des  Écossais,  des  Highlands, 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


79 


des  Allemands  du  Sud,  des  Italiens, 
c'est-à-dire  précisément  des  gens  api)iir- 
tenant  à  une  formation  plus  ou  moins 
communautaire,  dont  la  Science  sociale 
démontre  l'infériorité.  Si,  dans  le  monde 
anglo-saxon,  celte  infériorité  est  plus 
visible,  plus  chocjuante,  c'est  surtout  par 
le  contraste  avec  la  supériorité  de  l'autre 
formation.  Cette  dernière  n'en  est  pas 
responsable. 

Pour  s'en  rendre  compte,  il  suffit 
d'ailleurs  de  considérer,  dans  leur  pro- 
pre milieu  et  en  dehors  de  tout  mélange 
particulariste,  les  sociétés  à  formation 
communautaire,  aussi  bien  dans  le  pré- 
sent que  dans  le  passé.  On  constatera 
un  «  écrasement  »  des  faibles  bien  plus 
accusé  que  tout  ce  que  l'on  peut  obser- 
ver parmi  les  sociétés  à  formation  par- 
ticulariste. C'est  d'abord ,  dans  la  vie 
publique,  «  l'écrasement  »  par  l'État  et 
par  le  militarisme,  qui  a  été  le  lot  des 
sociétés  de  l'antiquité,  et  qui  pèse  encore 
sur  une  grande  partie  de  l'Europe.  C'est 
ensuite,  dans  la  vie  privée,  l'écrasement 
qui  résulte  de  l'influence  bien  plus 
grande  de  la  richesse  héréditaire,  par 
la  pratique  du  régime  des  «  biens  de 
famille  ».  Les  jeunes  gens  appartenant  à 
des  familles  riches  ont,  au  moment  de 
leur  établissement  et  de  leur  mariage, 
une  avance  et  une  supériorité  énormes 
sur  les  autres.  L'inégalité  se  manifeste 
dès  le  point  de  départ,  elle  n'est  pas  le 
fait  du  travail  personnel.  Or  il  est  assez 
curieux  que  la  plupart  des  partisans  de 
l'égalité,  et  notamment  mon  correspon- 
dant, soient  en  même  temps  favorables 
à  ce  régime  social  qui  produit  naturel- 
lement et  automatiquement  l'inégalité 
originaire  et  endémique.  La  Science  so- 
ciale n'est  pas  responsable  de  cette  nou- 
velle inconséquence. 

Il  y  a  plus  :  les  gens  qui  montent  par 

leurs  propres  forces,  dans  les  sociétés 

^       particularistes,  sont  éminemment  favo- 

I       râbles  à  toutes  les  mesures  qui  aident 


l'homme  à  monter  :  c'est  ce  qui  fait  le 
fond  de  la  législation  de  ces  peuples; 
c'est  ce  qui  s'exprime  par  leurs  fonda- 
tions de  bien  public  si  largement  pour- 
vues par  linitiative  privée.  Il  y  a  loin  de 
là  aux  peuples  où  les  parvenus  ont  une 
situation  à  garder,  non  par  leur  énergie, 
mais  par  les  lois.  De  tous  les  pays,  les 
Etats-Unis  d'Amérique,  avec  les  colonies 
anglaises,  sont  encore  ceux  où  montent 
le  plus  de  gens,  qui  ailleurs  seraient 
restés  ou  incapables,  ou  impuissants  à 
vaincre  un  régime  compressif ,  prétendu 
tutélaire. 

3'^  Le  socialisme  n'est  pas  un  produit 
spécial  des  sociétés  à  formation  commu- 
nautaire, il  se  manifeste  égale7nent  dans 
les  sociétés  à  formation  particulariste. 
A  l'appui  de  son  affirmation ,  mon  cor- 
respondant m'adresse  un  long  extrait  de 
journal  sur  le  socialisme  d'État  en  Aus- 
tralie. 

Réponse.  —  Je  n'ai  aucune  raison  de 
contester  les  faits  qu'on  m'oppose, 
et  je  puis  même  en  signaler  beau- 
coup d'autres  à  l'appui  de  cette  objec- 
tion. Mais  cela  ne  prouve  rien.  En  effet, 
ce  qui  domine  et  éclaire  toute  la  ques- 
tion, c'est  que,  dans  les  milieux  particu- 
laristes, le  socialisme  n'atteint  guère  que 
les  éléments  communautaires,  qui  for- 
ment, comme  je  l'ai  dit  plus  haut,  le 
fond  inférieur  de  la  population.  Au 
dernier  congrès  socialiste  international 
de  Paris,  le  délégué  des  Etals-Unis ,  qui 
était  un  Allemand  (ce  qui  est  bien  carac- 
téristique), a  déclaré  que  le  milieu  an- 
glo-saxon était  réfractaire  au  socialisme 
(ce  qui  n'est  pas  moins  caractéristique). 
J'ai  d'ailleurs  traité  suffisamment  cette 
question  dans  un  article  sur  le  socia- 
lisme (1). 

4.  La  terre  étant  indispensable  à  l'exis- 

(1)  Voir  la  Science  sociale,  t.  XUI,  janvier  189-2. 


80 


LE    MOUVEMENT    SOCIAL. 


tence  de  l'homme,  directement  ou  indirec- 
tement, il  n'est  pas  antiscientifique  de 
demander,  avec  les  socialistes,  la  natio- 
nalisation du  sol. 

RÉPONSE.  —  Ce  qui  est  scientifique,  au 
contraire,  c'est  de  constater  que  tous  les 
hommes  n  ont  pas  l'aptitude,  ou  le  désir, 
ou  le  besoin  de  posséder  la  terre;  ils 
peuvent  vivre  sans  la  posséder,  car  il  y 
a  beaucoup  d'autres  moyens,  et  souvent 
plus  avantageux,  de  gagner  sa  vie.  Il  y  a 
plus  ;  une  des  formes  les  plus  odieuses 
du  despotisme  romain,  dans  les  der- 
niers siècles,  a  été  précisément  d'atta- 
cher l'homme  à  la  terre,  et  l'on  sait  les 
efforts  désespérés  de  ces  possesseurs 
malgré  eux  pour  se  soustraire  aux  char- 
ges écrasantes  de  la  propriété.  Aujour- 
d'hui même,  en  France,  dans  certaines 
régions,  les  propriétaires  vendent  leurs 
terres,  dès  qu'ils  en  trouvent  l'occasion; 
en  Orient,  où  la  terre  appartient  pres- 
que au  premier  occupant,  l'homme  ne 
s'en  soucie  pas.  On  sait  quelle  contrainte 
excessive  ont  dû  employer  les  Tsars  pour 
plier  les  Slaves  à  la  culture  et  combien 
les  résultats  ont  été  peu  proportionnés  à 
l'effort. 

La  vérité  est  qu'il  s'agit  moins  de  don- 
ner à  l'homme  la  propriété  du  sol,  que 
de  lui  donner  l'aptitude,  ou  le  désir,  ou 
le  besoin  de  posséder  le  sol,  et  c'est  là 
une  œuvre  plus  difficile  qu'on  ne  croit. 
Or  l'observation  démontre  que  c'est  la 
formation  particulariste  qui  réalise  au 
plus  haut  degré  ce  problème  :  la  preuve, 
c'est  que  les  familles  de  cette  formation 
sont  en  voie,  actuellement,  de  s'emparer 
du  monde  et  de  le  coloniser.  Et  elles 
font  cela  par  la  seule  puissance  de  l'ini- 
tiative privée  et  sans  qu'il  soit  besoin  de 
faire  appel  à  une  nationalisation  chi- 
mérique du  sol. 

Ainsi,  de  quelque  manière  qu'on 
tourne  et  qu'on  retourne  la  question  so- 
ciale, on  arrive  toujours  à  constater  que 
la  solution  dépend  uniquement  d'un  plus 


grand  développement  de  l'initiative  in- 
dividuelle et  non  de  la  communauté  de 
famille, vou  d'Etat. 

Je  me  borne  à  ces  brèves  indications, 
en  renvoyant  à  la  Science  sociale  où  toutes 
ces  questions  ont  été  traitées  et  résolues 
scientifiquement. 

Edmond  Demollxs. 


LA  FRANCE  SOCIALE. 

Notre  Enquête. 

LE  BAZOIS. 

D'après  une  carte  du  duché  et  gouver- 
nement général  du  Nivernais,  dédiée  et 
présentée  à  Monseigneur  Mazarini  Man- 
cini,  duc  de  Nivernais  et  Donziais,  par 
Delafosse,  géographe,  et  datée  de  1760, 
celte  province  se  composait  du  Donziais, 
des  vallées  d'Yonne,  du  Morvand,  du  Vaux 
de  Nevers,  du  Vaux  de  Montenoison, 
des  Amognes,  du  Bazois  et  du  pays 
d'entre  Loire  et  Allier. 

Le  pays  dont  nous  nous  occuperons 
est  le  Bazois  (de  bas  et  ces,  vallées  et 
pâturages).  Il  est  situé  entre  les  monta- 
gnes du  Morvand,  qui  le  bornent  à  l'Est, 
et  la  petite  chaîne  des  Amognes  à 
l'Ouest.  Il  confine,  au  Nord,  aux  Vaux  de 
Montenoison  et  aux  vallées  d'Yonne,  au 
Sud  à  la  partie  de  la  Bourgogne  formant 
le  déparlemant  de  Saône-et-Loire.  La 
Loire  le  sépare,  de  Gannay  à  Decize,  du 
pays  d'entre  Loire  et  AlUer,  au  Sud- 
Ouest. 

Un  seul  affluent  un  peu  considérable 
de  la  Loire,  l'Aron,  le  traverse  dans  toute 
sa  longueur.  11  prend  sa  source  dans  les 
étangs  de  Crux,  coule  du  Nord  au  Sud, 
puis  de  l'Est  au  Sud-Ouest,  en  formant 
une  grande  boucle  pour  se  jeter  à  De- 
cize. Celte  rivière  est  très  importante, 


LE    MOUVEMENT    SOCIAL. 


81 


en  ce  qu'elle  alimente  le  canal  du  Ni- 
vernais, qui  la  cùloie  sur  presque  toute 
son  éteudue. 

La  i)rinci[)ale  ville  du  Bazois  était 
Moulins-Kngilbert;  les  autres priucipaux 
centres  urbains  sont  Saint-Saulge,  Ghà- 
tillon,  Deoize,  Cours  et  Luzy. 

Au  point  de  vue  du  relief  du  sol,  les 
vallées  du  Bazois  sont  élevées  de  '200  à 
300  mètres  au-dessus  du  niveau  de  la 
mer.  Les  pentes  qui  descendent  des 
Amognes  atteignent  400  mètres,  et  le 
sol  s'élève  depuis  la  vallée  de  l'Aron 
jusqu'au  Morvandà  une  hauteur  de  près 
de  800  mètres.  On  le  voit,  c'est  un  pays 
assez  accidenté,  formé  en  grande  partie 
de  terrains  tertiaires  et  de  quelques  ter- 
rains jurassiques.  On  trouve  dans  les 
carrières  beaucoup  d'ammonites  et  d'au- 
tres coquillages. 

Le  climat  du  Bazois  est  peu  tem- 
péré ;en  été,  la  chaleur  y  est  plus  lourde 
qu'en  Morvand  ;  en  hiver,  il  y  gèle  da- 
vantage. Les  orages  y  sont  fréquents  et 
violents,  les  pluies  relativement  rares, 
excepté  sur  les  bords  de  la  Loire  et  de 
l'Aron.  En  revanche,  sauf  dans  des  an- 
nées de  sécheresse  exceptionnelle , 
comme  celle-ci,  la  rosée  est  abondante; 
on  voit  s'élever,  dès  le  coucher  du  soleil, 
de  véritables  nuages,  qui  entretiennent 
la  fraîcheur  des  prairies  si  réputées  du 
Nivernais.  Je  pense  que  cette  rosée  vient 
de  l'imperméabilité  du  sol,  presque  par- 
tout argileux. 

Ce  qui  domine,  en  effet,  dans  cette  ré- 
gion, ce  sont  les  prés  et  les  bois;  peu  ou 
point  de  vignes.  Quoiqu'on  ait  beaucoup 
défriché,  de  1850  à  1870,  on  peut  affir- 
mer qu'un  bon  tiers  au  moins  du  Bazois 
est  couvert  de  bois.  Beaucoup  de  ces 
bois  appartenaient  autrefois  à  des  cou- 
vents; ils  sont  devenus  bois  de  l'État; 
quelques-uns  sont  encore  communaux 
ou  usagers;  la  plupart  appartiennent  à 
des  particuliers,  dont  beaucoup  n'habi- 
tent pas  le  pays.  Le  commerce  trouve 


un  débouché  dans  le  canal  du  Nivernais, 
<|ui  met  en  communication  la  Loire  et 
l'Yonne.  Dès  le  seizième  siècle,  les  bûches 
étaient  jetées  dans  l'Yonne  et  la  Cure  et 
abandonnées  au  courant,  soit  isolément 
soit  par  trains,  et  arrivaient  ainsi  à 
Paris.  Cette  coutume,  appelée  flottage, 
existe  encore,  et  la  concurrence  du  che- 
min de  fer  n'a  pas  réussi  à  la  détruire. 
Jusqu'à  la  Révolution,  les  marchands  de 
bois  nivernais  avaient  le  titre  de  :  mar- 
chands de  bois  pour  la  provision  de  Paris. 
Depuis  quelques  années,  l'industrie 
forestière  subit  une  crise  qui  tourne  à 
l'état  aigu.  Sous  l'influence  de  l'industrie 
métallurgique  pour  les  charpentes,  de 
l'importation  des  bois  de  Norvège  pour 
la  menuiserie,  de  la  consommation  de  la 
houille  pour  le  chauffage,  le  commerce 
des  bois  a  subi  une  baisse  considérable. 
Les  marchands  ont  cherché  à  se  rattraper, 
non  seulement  sur  le  propriétaire,  qui 
subit  sans  trop  se  plaindre  la  diminution 
de  ses  revenus,  mais  aussi  sur  l'ouvrier, 
pour  lequel  ce  n'est  plus  seulement  une 
question  de  revenu,  mais  d'existence. 
Et  ici,  l'ouvrier,  c'est  le  paysan;  tout  ce 
qu'il  y  a  dans  le  pays  de  journaliers,  de 
manœuvres  et  même  de  petits  pro- 
priétaires ne  vit,  l'hiver,  que  de  son  tra- 
vail dans  les  bois.  11  s'ensuit  que  l'offre 
de  travail  est  plus  abondante  que  la  de- 
mande :  nouvelle  raison  pour  les  mar- 
chands d'abaisser  les  salaires,  qui  en 
sont  arrivés ,  l'avant-dernier  hiver,  à 
75  centimes  environ  par  jour  pour  les 
ouvriers  médiocres,  1  fr.  25  au  plus  pour 
les  rudes  travailleurs.  De  là  des  mé- 
contentements habilement  exploités  par 
les  politiciens,  la  formation  d'un  syndi- 
cat, dont  les  chefs  n'ont  jamais  touché 
une  cognée,  enfin  une  grève  qui  ne  s'est 
terminée  que  lorsque  les  marchands , 
voyant  la  saison  s'avancer,  ont  fait  des 
concessions.  Qu'est-il  arrivé?  11  est  venu 
des  ouvriers  de  partout,  tous  ont  été 
embauchés,  et  le  travail  qui  durait  ha- 

8 


82 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


bituellementsix  mois  a  été  fait  en  quinze 
jours,  au  grand  détriment  de  la  popu- 
lation locale. 

Les  sommets  non  boisés  sont  livrées  à 
la  culture,  et  les  vallées  sont  presque 
toutes  en  prairies  naturelles.  Hormis 
celles-ci,  les  meilleures,  appelées  em- 
bauches (en  général  d'anciens  étangs), 
ne  sont  jamais  fauchées;  on  y  laisse  les 
bœufs  du  l'"'  mars  au  l*""  décembre  et  les 
chevaux  toute  l'année,  sauf  lorsque  la 
neige  est  trop  abondante. 

L'élevage  du  bœuf  est  donc  la  grande 
production  du  Bazois.  A  l'ancienne  race 
morvandelle,  petite,  sobre,  énergique 
pour  le  travail,  s'il  faut  en  croire  les 
anciens  du  pays,  mais  donnant  peu  de 
viande,  a  été  substituée,  vers  la  fin  du 
siècle  dernier,  la  race  charolaise.  En 
1773,  Claude  Mathieu,  d'Oyé  en  Charol- 
lais,  prit  à  ferme  la  terre  d'Anlezy,  en 
Nivernais,  et  y  emmena  des  bêtes  cha- 
rolaises 'pures,  qui  firent  souche  et  de- 
vant qui  disparut  vite  la  race  morvan- 
delle. 

En  1823,  M.  Brière,  d'Azy,  dans  les 
Amognes,  fit  venir  d'Angleterre  six  va- 
ches et  un  taureau  de  race  Durham; 
d'autres  importations  eurent  encore  lieu 
depuis,  entre  autres  par  le  comte  de 
Bouille,  qui  remporta  de  nombreux  suc- 
cès dans  les  concours  agricoles,  et  par 
M.  ïiersonnier,  l'éminent  président  de 
la  Société  d'agriculture  de  la  Nièvre.  Il 
est  évident  que  ces  croisements  ont  eu 
une  influence  sur  la  race  charollaise-ni- 
vernaise,  influence  généralement  regar- 
dée comme  favorable,  contestée  cepen- 
dant par  quelques-uns. 

Jadis  forêts  et  étangs,  aujourd'hui 
bois  et  prés,  on  voit  que  la  nature  du 
Bazois  doit  faire  de  ses  habitants  une 
population  essentiellement  communau- 
taire, habituée  à  se  contenter  autant 
que  possible  des  productions  sponta- 
nées du  sol.  N'est-ce  pas  d'ailleurs  à 
la  porte  du  Bazois,  dans  le  Vaux  de  Mon- 


tenoison,  que  vivait  cette  communauté 
des  Jault  que  Le  Play  a  rendue  célèbre, 
et  dont  l'ingérence  du  Code  Civil  a  eu 
trop  facilement  raison? 

Il  faut  toutefois  tenir  compte  de  la 
complication  actuelle  du  travail  et  des 
rapports  sociaux,  et  l'on  aurait  tort  de 
croire  que  la  culture  n'existe  pas  dans 
le  pays  dont  nous  parlons.  Mais  les  prés 
étant  clos,  ainsi  que  les  champs,  par 
des  haies  naturelles  souvent  très  hautes, 
et  les  bestiaux  n'étant  rentrés  la  nuit 
que  dans  le  fort  de  l'hiver,  le  pâturage 
développe  peu  le  travail.  Aussi  peut-on 
dire  que  l'élevage  du  bœuf,  surtout  du 
bœuf  ^.'embauche,  celui  qui  se  rend  au 
marché  de  la  Villette,  tient  plutôt  du 
commerce  que  de  l'agriculture. 

La  routine  est  singulièrement  favo- 
risée par  cette  disposition  du  Nivernais 
à  se  contenter  des  produits  spontanés 
du  sol,  et,  cette  année,  les  éleveurs  de 
notre  région  sont  plus  malheureux  que 
d'autres  :  ils  répugnent  à  faire  venir  de 
loin  des  fourrages,  ou  des  tourteaux,  et 
ne  cherchent  pas  à  utiliser,  comme  dans 
d'autres  pays,  les  feuilles  d'arbres,  qu'ils 
trouveraient  trop  longues  à  cueillir,  ni 
à  semer  du  maïs,  culture  dont  ils  ont 
perdu  l'habitude. 

Les  terres  sont  en  général  très  fortes, 
argilo-calcaires;  de  plus,  les  champs 
occupent  des  plateaux  et  des  sommets 
souvent  en  pente  assez  raide  :  voilà  deux 
raisons  pour  labourer  avec  des  bœufs; 
mais  le  bœuf,  à  six  ans,  sera  vendu  pour 
la  boucherie  :  voilà  une  raison  pour  le 
ménager.  Aussi  laboure-t-on  le  plus  sou- 
vent avec  six  bœufs,  toujours  avec  au 
moins  quatre. 

Ce  mode  de  labourage  a  son  effet 
sur  l'homme  :  celui-ci,  en  sabots,  mar- 
che à  pas  lents  et  pesants;  on  dirait 
même,  lorsqu'il  se  promène,  ou  va  à  ses 
affaires,  qu'il  suit  ses  bœufs;  rien  ne  lui 
ferait  hâter  sa  marche. 

On    pourrait,    à    ces    traits,     croire 


LE    MOUVEMENT    SOCIAL. 


83 


l'homme  du  Bazois  paresseux  :  bien  au 
contraire,  il  est,  comme  ses  bœufs,  ex- 
cellent travailleur,  mais  travailleur  lent; 
son  ouvrage  est  accompli  consciencieu- 
sement, tout  son  temps  est  employé. 
Aussi  les  Nivernais  font-ils  en  général 
d'excellents  domestiques. 

Peut-être  est-il  une  autre  cause  encore 
à  cette  lenteur  et  à  cette  routine  :  c'est 
que  la  propriété  est  assez  peu  divisée. 
La  grande  culture  domine  :  les  fermes 
n'ont  jamais  moins  de  50  hectares  et  at- 
teignent parfois  250  à  300  hectares.  Or, 
on  sait  quel  stimulant  est  pour  les  hom- 
mes la  propriété  individuelle.  Mais,  s'il 
est  vrai  qu'elle  excite  au  travail,  il  faut 
reconnaître,  d'autre  part,  qu'elle  est  im- 
propre aux  progrès  actuels  des  méthodes 
de  culture. 

Le  métayage,  qui  avait  été  jusqu'au 
commencement  de  ce  siècle  le  régime 
de  location  de  la  terre,  a  presque  com- 
plètement disparu,  et  il  serait  fort  diffi- 
cile de  le  substituer  aux  grandes  fermes, 
à  cause  des  bâtiments  qu'il  faudrait 
construire.  Du  métayage,  il  est  cepen- 
dant resté  une  excellente  coutume  :  celle 
de  la  culture  à  moitié  des  pommes  de 
terre,  betteraves,  carottes  et  haricots. 
Cette  culture,  en  effet,  exige  une  main- 
d'œuvre  considérable,  qui  serait  fort 
dispendieuse  pour  nos  gros  fermiers; 
ceux-ci  ne  la  font  guère  qu'au  point  de 
vue  de  l'assolement,  pour  nettoyer  la 
terre  et  la  préparer  à  la  culture  des  cé- 
réales. Ils  trouvent  donc  leur  compte, 
après  avoir  labouré,  à  abandonner  la 
terre  à  des  journaliers,  des  manœuvres 
ou  même  de  petits  propriétaires,  qui  sè- 
ment, sarclent,  récoltent  et  donnent  au 
fermier  la  moitié  de  la  récolte  comme 
loyer  de  la  terre.  Le  pauvre  y  trouve 
pour  l'hiver  sa  nourriture  et  celle  de 
son  cochon,  et  le  fermier  n'y  perd  rien, 
puisque,  sans  autre  main-d'œuvre  que 
le  labourage,  il  trouve  sa  terre  nettoyée 
et  prend  sa  moitié  de  la  récolte.  Cette 


coutume  contribue,  je  crois,  à  mainte- 
nir les  bons  rapports  sociaux. 

Les  industries  féminines  ne  sont  guère 
en  usage  en  Ba/.ois  :  depuis  longtemps 
le  rouet  et  la  quenouille  de  la  grand'mère 
pourrissent  au  grenier,  et  rien  ne  les  a 
remplacés.  Si  les  hommes  sont  enclins  à 
la  routine,  les  femmes  sont,  au  contraire, 
fort  avancées  dans  la  civilisation  :  sans 
avoir  jeté  leur  bonnet  par-dessus  les 
moulins  (il  n'y  a  plus  guère  de  mou- 
lins), elles  l'ont  partout  remplacé  par 
le  chapeau  à  fleurs  ou  à  plumes  venu  en 
droite  ligne  du  Bon-Marché  :  je  crois  que 
peu  de  pays  forment  une  meilleure  clien- 
tèle pour  les  grands  magasins,  et  dans 
ma  commune,  de  moins  de  800  habi- 
tants, il  y  a  trois  couturières. 

D'où  vient  ce  luxe,  puisque  la  femme 
travaille  peu?  Rendons  d'abord  à  beau- 
coup cette  justice  qu'elles  vont  en  jour- 
nées, non  pour  le  travail  des  champs, 
mais  pour  laver  ou  coudre,  qu'elles  tien- 
nent parfaitement  bien  leur  ménage  et 
que  leurs  enfants  sont  très  bien  soignés. 
Mais  quelques  journées  par-ci  par-là  ne 
seraient  pas  une  ressource  bien  abon- 
dante, et  le  commerce  des  volailles  et 
du  laitage  n'existe  pas.  Il  est  une  autre 
ressource,  hélas!  qui  est  une  véritable 
plaie  sociale  pour  ce  pays  :  je  veux 
parler  de  celle  qui  est  fournie  par  l'As- 
sistance publique,  non  pas  seulement  de 
la  Nièvre,  mais  du  département  de  la 
Seine.  Sous  prétexte  que  la  Nièvre  est  le 
pays  des  bonnes  nourrices,  l'administra- 
tion encourage  les  femmes  à  venir  cher- 
cher à  Paris  des  nourrissons  qu'elle  leur 
fournit  avec  un  salaire  de  23  francs  par 
mois  pour  la  première  année,  20  francs 
la  deuxième,  lo  francs  la  troisième,  et 
10  francs  pour  les  années  suivantes  jus- 
qu'à treize  ans  inclusivement,  plus  des 
habillements,  des  indemnités  assez  con- 
sidérables et  des  récompenses.  G'estlà  un 
élevage  très  productif.  Ces  enfants  sont 
d'ailleurs  bien  soignés  au  point  de  vue 


84 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


matériel  (les  inspecteurs  y  tiennent  la 
main  très  strictement),  et  sont  presque 
toujours  traités  sur  un  pied  d'égalité  avec 
les  propres  enfants  de  leurs  parents  nour- 
riciers; parfois  même  ceux-ci  s'y  atta- 
chent, les  voient  partir  avec  peine  à  l'âge 
de  quatorze  ans  pour  se  placer,  et  con- 
servent avec  eux  des  relations. 

Rien  à  dire  si  ces  enfants  étaient 
l'exception;  malheureusement,  il  en  est 
tout  autrement  dans  ma  commune;  ils 
forment  le  tiers  des  élèves  des  deux 
écoles.  Qu'en  résulte-t-il?  Les  jeunes 
gens  indigènes,  qui  ont  de  quoi  payer 
un  apprentissage ,  émigrent  dans  les 
villes,  tandis  que  les  petits  Parisiens, 
faute  de  ressources,  restent  dans  le  pays, 
se  marient  entre  eux  et  forment  une 
population  cosmopolite,  scrofuleuse,  mi- 
sérable, qui  se  substitue  peu  à  peu  à 
celle  du  pays,  au  grand  détriment  du 
sens  moral  et  des  traditions  locales. 

Une  autre  conséquence  de  cette  inva- 
sion, conséquence  bien  inattendue,  est 
qu'elle  amène  avec  elle  le  luxe.  Il  y  a 
vingt  ans,  les  gamins  de  nos  villages 
allaient  nu-pieds  et  ne  s'en  portaient 
pas  plus  mal  ;  il  y  a  dix  ans,  ils  allaient 
en  sabots.  Or  les  enfants  de  l'hospice 
sont  abondamment  pourvus  de  vête- 
ments et  de  souliers  :  une  mère  peut- 
elle  laisser  son  fils  dans  l'infériorité 
par  rapport  à  ces  enfants?  Dès  lors,  on 
considère  comme  indispensables  des 
choses  dont  on  se  passait  autrefois  fort 
bien,  et,  comme  les  ressources  n'aug- 
mentent pas,  il  y  a  là  une  cause  de 
gêne  et  de  malaise  social. 

Sans  doute,  à  ce  mal  il  y  a  un  bon 
côté  :  c'est  que  la  femme  reste  à  son 
foyer  et  pourrait  se  livrer  à  l'éducation 
de  ses  enfants.  Je  dis  pourrait,  parce 
qu'en  fait,  les  soins  matériels  sont  seuls 
donnés;  pour  l'instruction,  la  mère  s'en 
remet  à  l'instituteur,  pour  la  religion, 
au  curé.  Un  autre  avantage,  c'est  (lue 
la  natalité  étant  non  une  charge,  mais 


une  ressource  immédiate  si  la  mère  est 
bonne  nourrice,  le  tléau  de  la  dépopu- 
lation est  ainsi  évité. 

Il  y  a  cependant  une  diminution  cer- 
taine de  la  population ,  qui  atteint 
surtout  la  population  rurale  ouvrière. 
C'est  que  l'habitant  du  Bazois  est  séduit, 
comme  les  autres,  par  le  prestige  des 
fonctions  publiques  et  par  la  vie  urbaine. 
Le  gros  fermier  emploie  ses  économies 
à  acheter  à  son  fils  une  étude  de  no- 
taire; les  fermiers  ont  beaucoup  de 
peine  à  se  marier  :  les  'jeunes  filles  pré- 
fèrent épouser  des  employés  du  com- 
merce ou  de  l'administration. 

L'industrie  houillère  n'est  représentée 
en  Bazois  que  par  les  mines  de  la  Ma- 
chine, dites  mines  de  Decize  et  apparte- 
nant à  la  Société  du  Creusot.  Celte 
Société,  très  paternelle  pour  ses  ouvriers 
en  même  temps  que  très  ferme,  occupe 
là  environ  deux  mille  ouvriers,  qu'elle 
prend  autant  que  possible  dans  le  pays. 
.-Vussi  n'y  a-t-il  jamais  eu  de  grève  à  la 
Machine ,  malgré  les  excitations  des 
politiciens  et  de  leurs  journaux. 

Une  verrerie,  près  de  Decize,  occupe 
aussi  un  certain  nombre  d'ouvriers; 
aucun  ne  se  plaignait  de  son  sort,  (^ar  si 
le  travail  est  rude,  il  est  bien  rétribué; 
lorsqu'il  y  a  deux  ans,  le  syndicat  cen- 
tral décréta  la  grève,  il  fallut  bien  se 
soumettre!  La  grève  dura  un  mois  et  ne 
fut  marquée  par  aucune  violence  :  c'est 
que,  comme  à  la  Machine,  les  ouvriers 
appartiennent  presque  tous  au  pa3^s. 

Il  y  a  des  eaux  thermales  au  pied  du 
Morvand,  à  Saint-Honoré  les  Bains. 
Elles  appartiennent  à  la  famille  d'Es- 
peuilles,  qui  les  exploite  en  régie  directe 
avec  un  très  bon  personnel.  Les  incon- 
vénients des  grandes  stations  thermales 
sont  ainsi  évités. 

Au  point  de  vue  des  transports,  le 
Bazois  est  traversé  par  deux  lignes  de 
chemins  de  fer  sans  grande  importance  : 
celle  de  Nevers  à  Glagny   et  celle  de 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


85 


Cercy-la-Tour  à  Clamecy.  Il  faut  nolcr 
toutefois  que  l'ouverture  de  la  première 
(le  ces  lignes  a  augmenté  l'importance 
de  Decize  au  point  de  vue  de  ses  mines 
et  comme  marché  de  bestiaux,  au  détri- 
ment de  Saint-Saulge,  dont  les  foires 
étaient  autrefois  renommées. 

Le  canal  du  Nivernais  amène  une  po- 
pulation nomade  assez  mauvaise. 

Comment  s'exerce  le  patronage  dans 
la  population  rurale?  Peu  ou  point.  Sans 
doute,  les  rapports  sont  pacifiques  entre 
le  patron  et  ceux  qu'il  emploie,  mais 
domestiques  et  filles  de  fermes  ne  sont 
nullementsurveillés.  L'une  d'elles  donne- 
t-elle  la  preuve  d'une  inconduite  dont  le 
fils  du  fermier  soit  la  cause,  elle  est 
renvoyée  avec  ou  sans  gratification,  et  le 
patron  s'imagine  avoir  rempli  tout  son 
devoir.  Ce  même  patron  est  cependant 
charitable  :  jamais  il  ne  refusera  lasoupe 
et  le  coucher  dans  sa  grange  au  pauvre 
qui  viendra  lui  demander  l'hospitalité. 

Pas  d'autre  culture  intellectuelle  que 
celle  du  journal  à  un  sou;  parfois,  l'hi- 
ver, à  la  veillée,  on  lit  un  roman  prêté 
par  un  voisin,  quel  qu'il  soit,  au  hasard 
et  sans  choix. 

La  religion  est  encore  respectée  en 
principe,  pratiquée  par  habitude  dans 
ses  grandes  lignes.  La  vie  publique  est 
nulle,  l'esprit  d'association  n'existe  pas  ; 
il  n'y  a  pas,  comme  dans  certains  pays, 
des  jeux  de  boules  ou  de  quilles;  le  caba- 
ret est  le  seul  lieu  de  réunion. 

L'émigration  se  porte  surtout  sur  Pa- 
ris, où  le  Nivernais  cherche  une  place  de 
domestique,  de  commis  ou  d'ouvrier;  il 
ne  songe  pas  à  émigrer  à  l'étranger. 
D'ailleurs,  quand  il  émigré,  c'est  presque 
toujours  sans  esprit  de  retour. 

Voilà  les  principaux  traits  caractéris- 
tiques que  nous  découvrons  dans  le  Ba- 
zois.  Sans  doute  ,  les  pays  voisins  ont 
avec  lui  beaucoup  de  ressemblance; 
cependant  l'homme  du  Morvand,  pays 
de  montagnes,  n'a   pas   un    caractère 


aussi  communautaire;  il  est  plus  indus- 
trieux, et  vient  sans  cesse  renouveler  et 
vivifier  la  population  de  la  plaine,  qui  le 
jalouse,  s'il  faut  en  croire  un  proverbe, 
bien  faux  quant  à  sa  seconde  partie  : 
«  Il  ne  vient  du  Morvand  ni  bon  vent, 
ni  bonnes  gens.  » 

G'"  de  Damas  d'Anlezy. 


OBSERVATIONS  SUR  L'ENQUÊTE. 

Il  est  navrant  de  voir  à  quel  point  la 
France  a  été  partout  la  même,  à  quel 
point  le  régime  agricole  y  est  demeuré 
arriéré,  primitif,  naïf,  jusqu'à  ce  temps- 
ci.  Il  y  a  là  pour  l'historien  matière  à 
s'instruire.  Il  faut  voir  cette  fine  minia- 
ture du  Bazois  et  la  rapprocher  de  celle 
de  la  vallée  de  l'Authie  (1)  :  la  ressem- 
blance des  deux  types  sociaux  est  sai- 
sissante. Ce  sont  pourtant  deux  points 
bien  distants,  deux  régions  bien  diffé- 
rentes, l'une  au  Nord  et  voisine  de  la 
mer,  l'autre  dans  le  Centre  et  voisine 
des  montagnes.  Et  encore,  si  elles 
étaient  seules  à  se  ressembler!  Mais 
notre  Enquête  relève  impitoyablement 
partout  le  même  trait.  L'uniformité 
plane  et  basse  du  tempérament  commu- 
nautaire, dans  la  culture,  égalise  et  nivelle 
si  bien  toutes  choses,  que  les  diversités 
de  nature  des  lieux  ne  se  traduisent  plus 
que  pardes  modifications  secondaires. 

On  verra  ici  le  double  phénomène  que 
nous  avons  remarqué  dans  la  vallée  de 
l'Authie  et  dans  la  Limagne  d'Auver- 
gne (2)  :  incapacité  du  commun  de  la 
race  à  tirer  parti  du  sol;  émigration 
nombreuse  d'éléments  très  défectueux 
vers  la  ville.  II  faut  manifestement  au- 


(1)  Voir  le  Mouvement  social,  novemln'e,  1803; 
page  128. 

(-2)  Voir  le  Mouvement  social,  Février,  1894;  page 
3-2. 


86 


LE    MOUVTÎMENT   SOCIAL. 


tre  chose  que  cela  pour  relever  un  pays. 

L'origine  flu  mal  éclate  de  toutes  parts  : 
les  gens  à  aptitudes  choisies,  à  amples 
ressources,  à  culture  intellectuelle,  ont 
lâché  la  pratique  des  méthodes  de  pro- 
duction. On  peut  le  lire  ici  comme  dans 
l'étude  sur  la  vallée  de  l'Aulhie  :  aux 
couvents,  qui  avaient  été  des  pionniers, 
a  succédé  l'État  qui  se  borne  à  conserver 
les  bois  des  religieux  ;  aux  anciens  grands 
propriétaires,  qui  avaient  été  créateurs 
de  domaines,  ont  succédé  des  commu- 
nautés rurales  incapables,  ou  des  pro- 
priétaires qui  vivent  en  dehors  de  la  ré- 
gion. C'est  la  désertion  parfaite  de  ce 
qui  peut  et  doit  être  l'élite  dans  la  direc- 
tion du  travail. 

Cette  faute  est  impardonnable.  La  pré- 
sente monographie  et  toutes  les  autres 
tour  à  tour  le  démontrent  :  Dès  que  les 
capacités  sont  ramenées  à  V exploitation 
des  ricfiesses  natutelles  du  pays,  le  pays 
remonte.  11  faut  voir  ce  qui  est  dit,  ici  en- 
core, des  progrès  opérés  par  MM..  Brière, 
de  Bouille,  Tiersonnier,  par  la  Société 
du  Creusot,  par  la  famille  d'Espeuilles, 
et  de  l'effet  qu'en  a  ressenti  la  région  : 
elle  apparaît  là  dans  un  type  nouveau, 
bien  différent  de  son  vieux  type. 

C'est  par  la  désastreuse  pression  d'er- 
reurs anciennes,  que  la  classesupérieure, 
j'entends  celle  qui  a  plus  de  ressources 
à  sa  disposition,  acessé  de  mener  les  ate- 
liers des  travaux  manuels.  On  peut  dire 
qu'en  France  le  travail  était  pleine- 
ment tombé  en  roture.  Ce  méfait  a  com- 
mencé avec  la  décadence  de  la  féodalité, 
aux  douzième  et  treizième  siècles.  De 
loin  en  loin,  le  mal  s'est  montré  si  grand 
qu'on  a  cherché  à  ramener  aux  ateliers 
quelques  hautes  personnalités,  quelques 
classes  d'élite.  Le  roi  lui-même  s'en  est 
mêle.  Mais  ces  réactions  de  commande 
ne  pouvaient  aboutir  qu'à  d'illustres  im- 
puissances. Rien  n'était  capable  d'agir, 
que  l'effondrement  total  de  ce  qui  atti- 
rait et  retenait  à  la  cour,  à  l'armée,  dans 


l'administration  et  à  la  ville,  la  vanité  et 
la  demi-oisiveté  des  meilleures  familles. 
Aujourd'hui  cette  vanité  tombe  de  haut 
et  l'oisiveté  est  devenue  absolue  et  rui- 
neuse. On  commence  à  se  souvenir  des 
ateliers  qu'on  avait  désertés  et  méprisés, 
et  à  croire  qu'ils  peuvent  honorer,  in- 
téresser et  enrichir.  Ainsi  s'opère  un  re- 
tour, qu'on  aurait  juré  impossible  il  y 
a  cinquante  ans,  et  qui  fait  à  présent 
un  des  sujets  les  plus  actifs  des  conver- 
sations privées  et  des  discussions  publi- 
ques. 

Il  y  a,  dans  cette  peinture  du  Bazois, 
une  curieuse  esquisse  de  ce  peuple  de 
nourrices  que  soutient,  à  vrai  dire,  l'As- 
sistance publique  de  la  Seine,  On  voit 
là,  avec  un  relief  particulier,  à  quel  pa- 
tronage s'en  vont  les  populations  aux- 
quelles manque  celui  des  ateliers  pros- 
pères, c'est-à-dire  des  ateliers  aux  mé- 
thodes progressives,  menés  par  des 
hommes  de  valeur. 

Henri  de  Tolrville. 


PARLEMENTARISME  D'OUTRE -MONTS. 

Naples,  le  27  mars  189'». 

Avoir  passé  de  trop  courtes  années 
dans  des  rêves  dorés  pour  se  réveiller 
un  beau  matin  en  sursaut  à  la  voix  lu- 
gubre de  M.  Sydney  Sonnino;  avoir 
manifesté  l'intention  d'enlever  de  vive 
force  Trieste,  Nizz'  e  Savoia,  la  Corse, 
Tunis,  Tripoli  et  autres  lieux  pour 
se  trouver  réduit  à  quasi  reconquérir 
la  Sicile;  avoir  eu  autour  de  son  ber- 
ceau des  héros  et  des  martyrs  pour 
tomber  ensuite  dans  les  mains  de  Tau- 
longo  et  de  Lazzaroni;  avoir  joui  pen- 
dant quelque  temps  des  bienfaits  (?)  du 
régime  parlementaire  pour  se  jeter 
bientôt  après  aux  pieds  d'un  sauveur; 
s'être  imaginé  ne  jamais  voir  le  fond 


LE    MOLVliMIJNT    SOCIAL. 


de  sa  bourse  et  apprendre  tout  à  coup 
que  l'on  n'a  plus  un  sou  vaillant;  s'être 
otl'erl  le  luxe  d'une  armée  redoutable, 
i-omme  jadis  l'illustre  ancêtre,  le  Peuple- 
|{oi,  et  n'avoir  encore  eu  l'occasion  de 
s'en  servir  que  contre  des  affamés  dé- 
sarmés; avoir  entin  acquis  la  liberté, 
avoir  détruit  l'arbitraire  et  apprendre 
par  la  bouche  du  député  Golajanni  qu'un 
sourd-muet  sicilien  vient  d'être  poursuivi 
pour  cris  séditieux  :  voilà  certes  bien 
des  sujets  d'af'tliclion  et  d'amères  désil- 
lusions pour  des  gens  qui  ne  se  croient 
pas  peu:  de  chose  et  le  font  volontiers 
savoir  à  qui  veut  l'entendre. 

Force  leur  est  cependant  maintenant 
de  baisser  un  peu  la  voix. 

Avant  de  se  prononcer,  leur  sauveur 
a  désiré  se  recueillir  quelques  semaines 
et  après  avoir  suffisamment  mûri  ses 
projets  de  rédemption,  il  a  chargé  son 
ministre  des  finances  de  les  porter  à  la 
connaissance  de  son  bon  peuple.  Cent 
millions  d'impôts  nouveaux  :  il  y  en  a 
pour  tout  le  monde  :  rentiers,  proprié- 
taires, fonctionnaires,  ouvriers,  paysans, 
chacun  a  son  lot;  seuls  les  ministres  sont 
épargnés  :  touchant  oubli  de  soi-même  ! 
Le  sel  lui-même  est  augmenté  d'un  sou 
par  kilogramme;  et  nul  n'ignore'  que 
la  cherté  de  ce  condiment  absolument 
indispensable  pour  le  peuple  des  cam- 
pagnes, dont  la  nourriture  est  presque 
exclusivement  végétarienne,  est  la  cause 
de  la  pellagra,  terrible  maladie  qui  dé- 
cime les  provinces  de  la  Haute-Italie. 
11  est  désormais  inutile  ,  imprimait  hier 
le  Matin  deNaples,que  nous  continuions 
à  insérer  dans  les  colonnes  de  notre 
journal  les  recettes  pour  maigrir;  de 
par  la  volonté  de  Crispi,  il  n'y  aura 
bientôt  plus  en  Italie  que  des  squelettes. 
M.  Sydney  Sonnino,  qui  est  un  des- 
cendant du  Peuple  de  Dieu,  n'a  pas 
oublié  que  ses  pères  avaient  coutume 
d'employer  le  jeûne  et  la  prière  pour  se 
sauver  des  situations  fâcheuses.  Impo- 


sant donc  le  jeûne  à  ses  administrés,  il 
a  gardé  pour  lui  le  rôle  de  la  prière. 
«  Que  Dieu  sauve  notre  chère  patrie!  » 
s'écrie-t-il  à  la  fin  de  son  exposé  finan- 
cier. C'est  la  première  fois  cjue  le  gou- 
vernement italien,  qui  d'ordinaire  se 
préoccupe  assez  peu  des  volontés  de 
Dieu,  invoque  ainsi  officiellement  l'appui 
du  ciel.  Gompte-t-il  sur  la  manne  répara- 
trice qui  autrefois,  au  désert,  sauva  les 
Hébreux  de  la  mort?  La  Providence  a 
déjà  fait  beaucoup  pour  les  Italiens  en 
leur  donnant  un  sol  fertile  entre  tous;  à 
eux  donc  d'en  tirer  profit  et  de  se  déci- 
der enfin  à  gagner  leur  pain  à  la  sueur 
de  leur  front. 

C'est  une  extrémité  à  laquelle  ils  ne  se 
résoudront  pas  de  bonne  grâce.  Je  dé- 
tache, à  ce  propos,  une  perle  de  la  Tri- 
buna,  le  grand,  je  pourrais  dire  l'unique 
journal  de  Rome.  Dans  un  leader  ar- 
ticle consacré  au  peu  d'empressement 
que  mettent  les  bourses  de  Vienne  et  de 
Berlin  a  soutenir  les  cours  de  la  Rente 
italienne,  ledit  journal  a  le  cynisme 
d'imprimer  textuellement  ceci  :  «  Nous 
comprenons  que  les  affaires  sont  les 
affaires;  mais  c'est,  d'autre  part,  un  de- 
voir que  de  secourir  ses  amis  lorsqu'ils 
se  trouvent  dans  l'embarras...  Ceci  ne 
peut  qu'éveiller  un  profond  sentiment 
d'étonnement  et  de  chagrin  dans  l'es- 
prit de  tous  ceux  qui  pensent  que  les 
alliances  doivent  servir  aussi  à  faciliter 
l'œuvre  de  reconstitution  financière  et 
économique,  etc..  Cette  attitude  du  reste, 
de  la  part  de  qui  aurait  l'obligation  de 
nous  aider,  n'est  pas  une  chose  nou^s 
velle.  »  0  initiative  privée!  où  es-tu? 
Voilà  une  nouvelle  forme  de  socia- 
lisme :  ce  ne  sont  plus  seulement  les 
individus  qui  doivent  compter  sur  les 
secours  de  l'État,  mais  les  nations  qui 
travaillent  auront  maintenant  le  devoir 
de  secourir  celles  qui  ne  veulent  rien 
faire.  Car  c'est  bien  par  leur  propre 
faute  que  les  Italiens  en  sont  arrivés  aux 


88 


LE    MOUVEMENT    SOCIAL. 


dernières  limites  du  dénuement  :  ils  n'ont  1 
pas  le  droit  d'accuser  le  sort.  La  terre 
d'Italie  est  aussi  fertile  qu'aucune  autre 
en  Europe;  le  sous-sol  sicilien  est  d'une 
richesse  inépuisable.  Le  pays  n'a  pas  eu 
à  supporter  les  infortunes  d'une  guerre; 
s'il  est  malheureux,  il  ne  peut  s'en  pren- 
dre qu'à  lui-même  et,  si  le  gouverne- 
ment a  jugé  opportun  de  mener  une  vie 
de  grand  seigneur  en  dépit  de  la  modi- 
cité de  ses  ressources,  il  est  souveraine- 
ment inconvenant  de  faire  appel  à  la 
générosité  de  voisins  qui,  ayant  mené 
leurs  affaires  avec  plus  de  sagesse,  ne 
sont  nullement  obligés  d'employer  leurs 
deniers  à  soutenir  le  crédit  de  leur 
jeune  amie  dépensière. 

Les  cochers  de  Naples  n'ont  pas  des 
idées  moins  étranges  que  le  journal  du 
député  Luzzatto.  Dans  un  mémorial  ré- 
digé il  y  a  quelques  jours,  ils  deman- 
dent, entre  autres  choses,  que  l'on 
oblige  les  tramways  à  «  n'avoir  pas  un 
tarif  de  courses  inférieur  à  vingt  centi- 
mes; qu'on  limite  le  nombre  des  heures 
de  parcours,  que  l'on  respecte  enfin  la 
durée  de  10  minutes  d'arrêt  que  doivent 
faire  les  voitures  aux  stations.  »  Le 
Matin,  qui  est  le  premier  journal  napoli- 
tain, trouve  ces  réclamations  très  justes; 
je  m'empresse  d'ajouter  toutefois  que 
ce  journal  est  ordinairement  mieux  ins- 
piré. Demain  peut-être  ap[)rendrons- 
nous  que  les  propriétaires  de  dili- 
gences sollicitent  la  suppression  des 
Irains  rapides,  ou  tout  au  moins  exi- 
gent des  «  arrêts  de  dix  minutes  »  à 
chaque  station.  Mes  lecteurs  ne  s'éton- 
neront sans  doute  pas  des  prétentions 
des  cochers  de  fiacre,  puisque  ceux  qui 
conduisent  «  le  char  de  l'Etat  «  laissent 
imprimer  dans  leurs  journaux  des  arti- 
cles aussi  ridicules  que  celui  de  la  Tri- 
buna. 

Mais  si,  laissant  les  régions  de  la  haute 
politique  internationale,  nous  regardons 
plus  bas,  à  la  source  même  du  pouvoir 


parlementaire,  nousy  verrons  des  choses 
non  moins  surprenantes  dans  un  pa3^s 
qui  se  dit  libre  et  qui  est  très  fier  d'avoir 
secoué  le  joug  des  tyrans.  Je  n'insisterai 
pas  sur  les  procédés  de  persuasion  élec- 
torale du  propriétaire  de  Girgenti,  dont 
je  parlais  dans  ma  dernière  lettre.  Dans 
toutes  les  provinces,  on  fait  voter  les 
morts  et  l'on  raye  en  revanche  du  nom- 
bre des  électeurs  de  nombreux  vivants. 
«  Les  listes  électorales  de  certains  pays 
passent  les  limites  de  l'invraisemblable 
et  de  la  fantaisie  ».  De  là,  la  récente 
circulaire  de  Crispi  aux  préfets  :  «  Dans 
beaucoup  de  communes  du  royaume, 
des  centaines  de  citoyens  sont  illégale- 
ment inscrits  sur  les  listes  administra- 
tives et  politiques...  Les  listes  ont  été 
quelquefois  falsifiées  dételle  manière, 
qu'en  maint  endroit  les  élections  n'ont 
pas  été  le  résultat  de  la  volonté  du  corps 
électoral,  mais  le  fruit  d'inscriptions 
illicites...  Mon  intention  est  de  faire  ces- 
ser cet  état  anormal...  Confiant  dans  le 
zèle  de  messieurs  les  préfets,  etc.  » 

Ainsi  s'explique   le  peu   d'empresse- 
ment que  mettent  à  venir  aux  urnes  les 
électeurs  indépendants.  Il  y  eut  à  Rome, 
au  commencement  de  janvier,  une  élec- 
tion   complémentaire.   Deux  candidats 
étaient  en  présence,  dont  l'un  était  le 
grand  orateur  et  écrivain,  Ruggero  Bon- 
ghi.  Gomme  catholique  libéral,  Bonghi 
a  certainement  recueilli,  parmi  les  suf-. 
frages  qui  lui  ont  été  donnés,  quelques. 
voix  catholiques,  malgré  la  prohibition. T 
faite   par   le  Pape  aux  catholiques  de 
s'occuper  de  la  politique  du  royaume.' 
Eh  bien,  même  dans  ces  conditions  qui. 
ont  dû  accroître  le  nombre  des  votants, 
sur  7.000  inscrits  1.800  à  peine  ont  voté. 
Le  lendemain,  les  journaux  gouverne- 
mentaux constataient  avec    douleur  le 
discrédit,  chaque  jour  plus  profond,  dans» 
lequel  tombent   les   institutions    parle- 
mentaires, dont  «  le  corps  électoral  ro- 
main, disait  le  Popolo  Romano,  a,  par  ses 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


89 


abstentions  répétées,  prononcé  la  con- 
damnation ». 

Quand  un  peuple  en  est  arrivé  à  ce 
degré  d'indiflerence  et  de  résignation, 
la  venue  d'un  sauveur  s'impose.  Crispi 
a  été  le  sauveur  choisi.  Les  Piémontais 
Dut  voulu  pousser  l'Italie  en  avant  mal- 
i;ré  elle;  ils  ont  voulu  la  faire  marcher 
seule,  elle  qu'il  avait  toujours  fallu  con- 
duire; et  voilà  qu'aujourd'hui  elle  tré- 
buche, ses  faibles  jambes  vacillent  et, 
affolée,  elle  se  précipite  aux  pieds  du 
dictateur.  Ce  n'est  certes  pas  l'idéal  des 
gouvernements  que  celui  de  l'ancien 
royaume  de  Naples;  la  liberté  indivi- 
duelle 3'  était  quelque  peu  malmenée; 
mais  est-ce  un  gouvernement  plus  re- 
commandable  que  celui  qui,  il  y  a  quel- 
ques jours,  faisait  rouer  de  coups  de 
bâton  par  les  gendarmes  tous  les  gens 
qu'ils  pouvaient  rencontrer  sur  la  route 
de  Castelbuono,  afin  d'obtenir,  par  ce 
procédé  peu  parlementaire,  des  infor- 
mations sur  la  bande  du  brigand  Mau- 
rina?Ces  faits  ont  été  portés  à  la  con- 
naissance de  la  Chambre,  le  2i  février, 
par  le  député  républicain  Imbriani. 
«  Les  Bourbons,  dit-il  aussi,  bombar- 
daient les  villes,  je  dois  le  reconnaître  ; 
mais  du  moins,  même  en  pleine  révolu- 
tion, ils  ne  faisaient  point  tirer  contre 
une  foule  d'affamés.  »  Il  aurait  pu 
ajouter  qu'à  cotte  époque  les  fonds 
publics  étaient  cotés  120  francs. 

Le  Parlementarisme  italien  n'est  donc 
pas  le  self-government;  car  il  n'y  a  pas 
de  self-government  là  où  n'est  pas  l'es- 
time supérieure,  le  respect  souverain  de 
la  liberté  privée,  là  où  les  électeurs, 
aussi  bien  que  les  élus,  n'ont  aucune  idée 
de  leurs  devoirs  et  n'aspirent  qu'à  vivre 
aux  dépens  des  autres.  L'itahe  n'est 
sortie  du  despotisme  que  pour  entrer 
dans  l'anarchie  ;  l'anarchie  est  partout  ; 
elle  est  dans  les  administrations,  elle  est 
dans  les  finances,  elle  est  dans  l'organi- 
sation des  impôts;  elle  est  dans  le  Parle- 


ment lui-même.  Celui-ci  est  absolument 
incapable  de  g(juverner  le  pays,  parce  rpie 
tel  député  veut  telles  places  pour  tels 
protégés  et  tel  autre  député  pour  tels 
autres  protégés;  tous  ont  des  frères, des 
fils,  des  cousins,  des  amis  qui  sont  des 
paresseux  et  ne  déploient  d'énergie  que 
pour  se  faire  donner  des  prébendes. 
Voici  une  ville  qui,  pour  rien  au  monde, 
ne  consentira  à  supprimer  son  Univer- 
sité, encore  qu'elle  n'ait  pas  d'élèves; 
en  voici  une  autre  qui  se  refuse,  avec 
aussi  peu  de  raison,  à  la  suppression  de 
son  collège  militaire.  Tous  veulent  des 
ponts,  des  routes,  des  voies  ferrées,  des 
écoles,  des  travaux  publics,  des  ports; 
mais  ils  parlent  de  se  soulever,  si  l'État 
exige  des  impôts;  personne  ne  veut  rien 
sacrifier  du  sien.  C'est  alors  que  Crispi 
dit  aux  députés  :  «  Abdiquez  donc  en  ma 
faveur  !  Ne  voyez-vous  pas  que  vous  êtes 
impuissants?  Confiez-moi  la  dictature, 
et  je  vous  ferai  vcur  comment  il  faut 
s'y  prendre  pour  réorganiser  l'Italie.  » 

Les  journaux  bien  pensants  et  amisde 
la  liberté  encouragent  le  grand  ministre 
à  suivre  cette  tactique  :  «  On  a  donc 
enfin  prolongé  encore  pour  un  mois  la 
fermeture  de  ce  qui  est  la  cause  de  tous 
nos  maux  (1)  »,  s'écriait  en  janvier  le 
^Mf/aw^mo,  périodique  populaire  romain. 
Et  la  Tribuna  et  le  Popolo  Romano  ap- 
prouvent, eux  aussi,  en  termes  plus  mo- 
dérés, il  est  vrai,  ainsi  qu'il  est  naturel 
à  des  gens  qui  connaissent  les  convenan- 
ces et  qui  savent  avec  quels  égards  il 
faut  s'exprimer  au  sujet  d'un  Parlement. 

Le  fait  est  que,  pour  les  raisons  déjà 
indiquées,  il  est  complètement  impos- 
sible de  gouverner  avec  ce  Parlement, 
qui  ne  saurait  être  considéré  comme 
représentant  le  pays.  «  Le  pays  est  dé- 
goûté de  ses  représentants  »  !  écrit  la 
Tribuna.  Et,  dans  une  lettre  publique, 
Colajanni  nous  apprend  que  la  plupart 

(1)  La  fermeture  du  Parlement. 


90 


LE    MOUVEMENT   SOCIAL- 


des  prétendus  hommes  de  gouvernement 
s'adaptent  avec  une  facilité  merveilleuse 
à  des  situations  et  à  des  programmes 
opposés.  «  Les  choses  procèdent  autre- 
ment en  Angleterre  et  en  Belgique,  royau- 
mes avec  lesquels  nos  institutions  de- 
vraient avoir  les  plus  grandes  analogies. 
Là,  quand  un  homme  arrive  au  pouvoir, 
il  s'applique  à  réaliser,  au  moins  en 
partie,  son  programme.  Ici,  au  contraire, 
le  programme  ne  sert  qu'à  combattre 
l'adversaire  d'aujourd'hui  qui, du  reste, 
pourra  être  l'allié  de  demain...  Sans 
doute  la  contradiction  avec  lui-même 
est  une  sorte  de  fatalité  qui  s'impose  à 
un  moment  donné  à  un  homme  politi- 
que; mais  ce  qui,  en  Angleterre,  est  un 
accident  déterminé  par  des  circonstances 
exceptionnelles,  est  chez  nous  la  règle 
ordinaire.  » 

En  fin  de  compte,  ce  pauvre  peuple,  à 
qui  les  ministres  du  roi  Humbert  en  ont 
déjà  fait  voir  de  cruelles,  ce  pauvre  peu- 
ple qui  s'est  laissé  prendre  à  de  décevan- 
tes promesses  et  qu'ils  ont  conduit  de  dé- 
sillusions en  désillusions,  est  aujourd'hui 
sur  le  point  de  se  voir  frappé  de  100  mil- 
lions d'impôts  nouveaux.  De  toutes  les 
provinces  de  l'Italie  arrivent  de  désolan- 
tes nouvelles.  Hier,  lorsque  le  tribunal 
de  Palerme  eut  condamné  les  révoltés  de 
Misleri,  ceux-ci  fondirent  en  larmes  et 
s'écrièrent  désespérés  :  «  Nous  sommes 
ruinés!  Nous  sommes  ruinés!  Que  vont 
devenir  nos  infortunées  familles?  Nous 
n'avons  plus  rien,  plus  rien  !  »  «  Toutes 
les  personnes  présentes  étaient  atterrées 
devant  cette  scène  de  désolation;  car  à 
ces  cris  poignants  de  douleur  se  mê- 
laient les  pleurs  et  les  lamentations  des 
mères,  des  épouses,  des  fils  et  des  pa- 
rents des  condamnés.  La  foule  essayait 
de  consoler  ces  misérables  en  leur  di- 
sant :  «  Prenez  courage,  le  roi  vous  fera 
grâce  (1)!  » 

(I)  T7'ibiiiia  du -l'i  (éM'iev  18ai. 


Hier,    je    suis    allé    dans    quelques 
«  fondaci  »  de  Naples.  Les.fondaci  sont 
des  sortes   de  culs-de-sac    où  grouille 
toute  une  population  de  meurt-de-faim. 
Il  y  a  là  des  familles  entières  qui  habi- 
tent  dans   des  taudis   infects  oii  la  lu- 
mière   ne    pénètre    jamais.    Dans   ces 
chambres,  point  de  fenêtres;  le  jour  n'y 
entre  que  par   une  porte  qui  clôt  mal. 
A    l'intérieur,    point  d'autres  meubles 
qu'un  grabat  oîi,  le  soir  venu,  dorment 
pêle-mêle  pères  et  filles,  frères  et  sœurs. 
Beaucoup  de  ces  infortunés,  qui  n'ont 
pas  de  pain,  trouvent  cependant  quel- 
ques centimes  pour  allumer  une  triste 
veilleuse  devant  l'image  de  la  Vierge  ou 
de  quelque  saint  protecteur.  Parmi  ces 
mères,  mourant  de  faim,  combien  n'y 
en  a-t-il  pas  qui  ont  jeûné  pour  pouvoir 
porter  quelque  bouquet  de  fleurs  sur  la 
tombe  d'un  fils  regretté?  Traits  caracté- 
ristiques de  ce  peuple  chez  lequel  un 
usage    énergique   de  la   vie    réelle  ne 
vient  pas  fournir  aux   meilleurs  senti- 
ments   les    ressources    d'action    qu'ils 
réclament    et  la  raison  supérieure  qui 
doit  les   gouverner   en   pratique.  Mais 
l'usurier  se  tient  aux  aguets,  ajoutant  un 
nouvel  impôt  [à  ceux  du  Gouvernement. 
K  Vous  avez  besoin  de   5  francs   pour 
payer  votre  loyer;  très  bien,  les  voilà, 
je  vous  donne  de  plus  un  morceau  de 
viande,   qui    vaut    bien    50    centimes, 
mais  que  j'estime,  moi,  à  3  francs;  c'est 
donc    8   francs    que    vous    devez    me 
rendre  ».  Peut-être  les  législateurs  de 
Monte-Citorio    auraient-ils     à    trouver 
quelques  empêchements    à  d'aussi  fu- 
nestes marchés;  mais  les  hautes  discus- 
sions   parlementaires     absorbent   leur 
temps.    Il  semblerait  plutôt  qu'ils   s'é- 
vertuent   à  accroître  cette    misère.   Si 
affreuses  que  soient  les  demeures  de  ces 
pauvres,  ceux-ci  y  tiennent   pourtant; 
et  il  faut  entendre  avec   quelle  anxiété 
ils  demandent  à  l'agent  en   bourgeois 
qui  m'accompagne  si  leur  maison  doit 


I 


LE    MOUVEMENT    SOCIAL. 


91 


être  démolie,  elle  aussi.  Le  «  sven- 
tramento  »  de  Naplcs  est  leur  terreur. 
Une  fois  leurs  quartiers  rasés,  où  dé- 
couvriront-ils des  loyers  de  o  francs 
par  mois?  J'ai  vu  un  vieil  estropié  qui 
loue  un  dessous  d'escalier,  où  il  dort  en 
plein  vent,  couché  sur  quelques  brins  de 
paille.  Plus  loin,  je  suis  descendu  dans 
une  sorte  de  sous-sol  humide  où  un 
vieillard  et  une  jeune  lille  étaient  éten- 
dus tout  habillés  sur  une  paillasse , 
unique  mobilier  de  cette  cave  :  ils  m'ont 
dit  qu'ils  avaient  l'influenza;  je  vous 
laisse  à  penser  quelle  odeur  s'exhalait 
de  ce  lieu  qui  n'a  jamais  un  rayon  de 
soleil!  Je  ne  sais  comment  les  choses 
étaient  au  temps  de  la  «  tyrannie  »; 
mais,  certes,  elles  ne  pouvaient  être 
pires.  La  seule  consolation  de  ces  mal- 
heureux est  d'aller,  comme  le  pèlerin 
de  Saragosse  : 

Voir  briller  les  flambeaux  et  les  cires, 
Voir  Notre-Dame,  au  fond  d'un  sombre  corridor, 
Luire  en  sa  châsse  ardente  avec  sa  robe  d'or 
Et  puis  s'en  retourner. 

Ces  affligés,  eux  aussi,  devront  payer 
leur  part  des  nouveaux  impôts  sur  le 
pain  et  sur  le  sel. 

Mais  voilà  qui  suffît  pour  montrer, 
une  fois  de  plus,  vers  quels  gouffres  se 
précipitent  les  peuples  qui  se  livrent  aux 
mains  des  théoriciens  intransigeants  au 
lieu  de  conduire  eux-mêmes  leurs  affai- 
res, et  qui  comptent  sur  l'Etat  et  sur  la 
collectivité  au  lieu  de  mettre  leur  espoir 
dans  le  travail  et  dans  l'effort  personnel. 
Jadis  leur  agonie  aurait  duré  plusieurs 
centaines  d'années,  mais,  dans  le  siècle 
de  la  vapeur  et  de  l'électricité,  les  évé- 
nements marchent  d'une  allure  plus  ra- 
pide. L'édifice  vermoulu  des  anciens 
régimes  omnipotents  et  patriarcaux  a 
croulé,  il  y  a  trente  ans,  sous  la  poussée 
des  conditions  sociales  nouvelles  :  les  Ita- 
liens n'ont  pas  su  choisir  les  matériaux 
qu'il  fallait  sauver  de  la  tourmente  pour 


construire  la  maison  de  l'avenir.  Puisse 
Crispi  les  éclairer  à  ce  sujet  ! 

Georges  Laine. 


UNE  LETTRE  DE  H.  TAINE. 

La  Revite  de  Paris  publie  une  série  de 
lettres  de  H.  Taine.  En  voici  une  qui  est 
particulièrement  intéressante  pour  les 
vues  qu'elle  ouvre  sur  le  rôle  de  la 
science  sociale  : 

A  M.  Havet. 

2't  mars  1878. 

Mon  livre ,  si  j'ai  assez  de  force  et  de 
santé  pour  l'achever,  sera  une  consul- 
tation de  médecin.  Avant  que  le  malade 
accepte  la  consultation  du  médecin ,  il 
faut  beaucoup  de  temps;  il  y  aura  des 
imprudences  et  des  rechutes;  au  préa- 
lable, il  faut  que  les  médecins,  qui  ne 
sont  pas  du  même  avis,  se  mettent  d'ac- 
cord. Mais  je  crois  qu'ils  finiront  par 
s'y  mettre,  et  les  raisons  de  mon  espé- 
rance sont  celles-ci.  On  peut  considérer 
la  Révolution  française  comme  la  pre- 
mière application  des  sciences  morales 
aux  affaires  humaines;  ces  sciences,  en 
1789,  étaient  à  peine  ébauchées;  leur 
méthode  était  mauvaise;  elles  procé- 
daient a  priori;  leurs  solutions  étaient 
bornées,  précipitées,  fausses.  Combinées 
avec  le  fâcheux  état  des  affaires  publi- 
ques, elles  ont  produit  la  catastrophe 
de  1789  et  la  très  imparfaite  réorganisa- 
tion de  1800.  Mais ,  après  une  longue 
interruption  et  un  véritable  avortement, 
voici  que  ces  sciences  recommencent  à 
fleurir;  elles  ont  changé  complètement 
de  méthode  et  se  font  a  posteriori.  En 
vertu  de  cette  méthode,  leurs  solutions 
seront  toutes  différentes,  bien  plus  pra- 
tiques. La  notion  qu'elles  donneront  de 
l'État  sera  neuve...  Insensiblement,  l'o- 


92 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


pinion  changera;  elle  changera  à  pro- 
pos de  la  Révolution  française,  de  l'Em- 
pire, du  suffrage  universel  direct,  du 
rôle  de  l'aristocratie  et  des  corps  dans 
les  sociétés  humaines.  Il  est  probable 
qu'au  bout  d'un  siècle  une  pareille  opi- 
nion aura  quelque  influence  |sur  les 
Chambres,  sur  le  (jouvernement.  Voilà 
mon  espérance;  j'apporte  un  caillou 
dans  une  ornière;  mais  dix  mille  char- 
retées de  cailloux  bien  posés  et  bien 
tassés  finissent  par  faire  une  route...  La 
reine  légitime  du  monde  et  de  l'avenir 
n'est  pas  ce  qu'en  1789  on  nommait  la 
raison;  c'est  ce  qu'en  1878  on  nomme  la 
science. 

H.  Taine. 


A  TRAVERS  LES   FAITS  DU  MOIS. 

Le    ministère   des   colonies.    —   Un 

nouveau  ministère  vient  d'être  créé.  Les 
colonies,  auparavant  rattachées  à  la  ma- 
rine, et  administrées  par  un  sous-secré- 
taire d'Etat,  auront  désormais  leur  mi- 
nistre spécial,  égal  en  dignité  et  en 
puissance  à  ses  autres  confrères  du  ca- 
binet. 

Quel  jugement  porter  sur  celte  ré- 
forme? —  Elle  est  d'abord  beaucoup 
moins  importante  que  ne  le  croient  ses 
partisans  et  ses  adversaires.  Rarement, 
comme  nous  l'avons  dit  maintes  fois,  la 
prospérité  coloniale  a  eu  pour  cause  une 
impulsion  du  pouvoir  central.  Peu  im- 
porte donc,  en  principe,  le  nom  sous  le- 
quel on  désigne  le  haut  fonctionnaire 
chargé  des  colonies. 

Toutefois,  la  poussée  d'opinion  qui 
s'est  faite  à  propos  de  la  création  du 
nouveau  ministère  peut  être  considérée 
comme  un  augure  favorable  en  ce  qui 
concerne  l'avenir  de  notre  domaine  co- 
lonial. On  commence  à  se  passionner 


singulièrement  pour  les  choses  d'outre- 
mer, et  à  suivre  avec  une  attention  mar- 
quée le  détail  de  nos  diverses  installa- 
tions sur  les  terres  récemment  acquises 
ou  conquises.  Il  est  vrai  que  l'immense 
majorité  se  contente  de  coloniser  en  rêve 
et  au  coin  du  feu  ;  mais  enfin  quelques- 
uns  partent,  comme  l'indiquent  les  lé- 
gers accroissements  de  la  population 
française  à  Madagascar,  en  Tunisie  et 
en  Indo-Chine.  Considérée  comme  s/^we, 
la  création  du  ministère  des  colonies 
est  donc  un  fait  relativement  heureux. 

Le  nouveau  ministre,  M.  Boulanger, 
affiche  d'ailleurs  les  intentions  les  plus 
louables.  «  Mon  souci  constant,  a-t-il  dit 
à  un  journaliste  qui  l'interrogeait,  sera 
encore  d'outiller  nos  colonies  en  vue  de 
notre  commerce  national.  J'ai  beaucoup 
voyagé  et  j'ai  constaté  que  partout  oîi 
nous  nous  établissons,  les  Anglais  et  les 
Allemands  nous  enlèvent  toutes  les  af- 
faires. Je  tenterai  de  porter  remède  à 
cet  état  de  choses.  » 

En  d'autres  termes,  le  ministi'e  pro- 
met de  faire  tous  ses  efforts  pour  appe- 
ler des  bras,  pour  exporter  dans  nos 
colonies  la  seule  denrée  de  première 
nécessité  qui  leur  manque  encore,  ou 
qui  ne  s'y  trouve  qu'en  quantité  insuffi- 
sante :  les  colons.  Seulement,  ces  der- 
niers étant  libres  de  céder  ou  non  à  ces 
efforts,  il  importe  que  la  vue  claire  de 
leurs  intérêts,  indépendamment  des 
exhortations  du  ministre,  puisse  influen- 
cer leur  détermination.  L'exemple  de  ces  ■ 
concurrents  dont  parle  M.  Boulanger 
servira  peut-être  d'aiguillon.  La  concur- 
rence est  une  école  où,  pour  peu  qu'on 
montre  d'intelligence,  —  et  nos  compa- 
triotes ne  sont  pas  sots,  —  il  y  a  tou- 
jours des  prix  à  gagner. 


Louable  indépendance.  — La  Gazelle 
de  Sarreguemines  publiait  dernièrement 


LE    MOL'VEMliNT    SOCIAL. 


•J3 


iino  lettre  par  laquelle  le  nomme  Lang, 
tailleur,  déclarait  se  séparer  du  socia- 
lisme et  en  répudier  toutes  les  doctrines. 
H  se  faisait  un  devoir  de  prévenir  ses 
amis  et  connaissances  de  se  méfier  des 
agitateurs. 

Il  ajoutait  en  terminant  : 

«  Mon  existence  était,  avant  que  j'aie 
travaillé  pour  le  parti  socialiste,  beau- 
coup plus  heureuse,  et  puisse  la  déter- 
mination que  je  viens  de  prendre  servir 
d'exemple  à  tous  les  ouvriers  raisonna- 
bles ». 

De  tels  exemples  sont  rares  et  méri- 
tent d'autant  plus  d'être  relevés. 

Un  incident  qui  a  fait  le  tour  de  la 
presse  est  celui  de  Rive-de-Gier.  Les 
ouvriers  de  la  verrerie  Richarme  étaient 
syndiqués.  C'était  leur  droit.  Arrive  un 
nouveau  venu  qui  se  tient  à  l'écart  et 
n'accepte  pas  de  faire  partie  du  syndi- 
cat, ce  qui  était  également  son  droit.  Le 
syndicat  réclame  au  patron  l'expulsion 
de  l'ouvrier  récalcitrant.  Le  patron  re- 
fuse. On  veut  alors  forcer  l'ouvrier  à  se 
syndiquer.  L'ouvrier  résiste.  On  le  mal- 
mène. Bref,  une  grève  éclate,  pour  cet 
unique  motif  qu'un  ouvrier  a  eu  l'audace 
de  ne  pas  s'affilier  à  une  association  qui 
ne  lui  plaît  pas. 

Un  fait  analogue  s'est  produit  à  la 
cristallerie  Carré,  à  Oullins.  Un  ouvrier, 
pour  un  motif  quelconque,  fut  renvoyé. 
Cet  ouvrier  était  syndiqué.  Le  syndicat, 
naturellement,  prit  fait  et  cause  pour 
loi;  mais  au  lieu  d'adresser  des  somma- 
tions au  patron,  suivant  l'usage,  c'est 
d'un  autre  ouvrier,  Oberlé,  qu'ilexigea 
une  réparation.  «  Vous  travaillez  aux 
pièces,  lui  déclara-t-on  sans  plus  de  cé- 
rémonie, vous  gagnez  largement  votre 
vie.  Eh  bien ,  vous  allez  abandonner  la 
moitié  de  votre  salaire  au  profit  du  ca- 
marade tout  le  temps  qu'il  restera  sans 
ouvrage.  » 

Oberlé,  on  le  devine,  congédia  comme 
ils  le  méritaient  les  auteurs  de  la  com- 


binaison. Alors  le  syndicat  prit  les  grands 
moyens.  La  grève  fut  proclamée.  On 
signifia  au  patron  que  l'on  ne  rentrerait 
à  l'usine  qu'après  l'expulsion  d'Oberlé. 
Que  fit  le  patron?  —  Il  capitula.  Voilà 
donc  un  travailleur  irréprochable  con- 
gédié sans  motif  et  payant  de  la  perte 
totale  de  son  salaire  les  frais  d'un  con- 
flit où  sa  responsabilité  n'était  engagée 
à  aucun  degré. 

Oberlé  ne  se  tint  pas  pour  battu  et 
forma  contre  le  syndicat  d'Oullins  une 
demande  en  dommages-intérêts. 

Le  tribunal  de  Saint-Étienne,  par  un 
jugement  fortement  motivé,  lui  donna 
gain  de  cause  en  lui  accordant  une  in- 
demnité de  500  francs. 

Quelle  morale  tirer  de  ces  divers  faits? 
—  Toujours  la  même  ;  toujours  la  haine 
des  faibles  contre  les  forts,  des  impré- 
voyants contre  les  prévoyants,  la  vieille 
haine  de  celui  qui  reste  ouvrier  contre 
son  camarade  qui  cherche  à  devenir 
patron,  l'envie  basse  et  sotte  de  celui 
qui  a  dépensé  son  argent  au  cabaret  à 
l'égard  de  celui  qui  a  serré  son  salaire 
dans  son  tiroir  et  médite  de  s'en  former 
un  capital  pour  l'avenir.  L'ouvrier  hon- 
nête, en  certains  endroits,  a  besoin 
d'un  courage  presque  surhumain  pour 
remonter  le  courant  de  moqueries,  d'in- 
justices ou  de  mauvais  traitements  qui 
s'oppose  à  la  légitime  ambition  qu'il  a 
de  s'élever  par  son  travail  ;  c'est  le  cas 
ou  jamais,  pour  le  patron,  de  tendre 
une  main  virile  à  cet  homme,  et  de  l'en- 
courager dans  ses  efforts.  L'union  des 
deux  énergies,  celle  de  l'ouvrier  et  celle 
du  chef  d'industrie,  donne  alors  au  pa- 
tronage sa  plus  haute  efficacité.  Cette 
vérité  aurait  dû  être  comprise  à  Oullins 
comme  elle  l'a  été  à  Rive-de-Gier. 


Le  mariage  facilité.  —  M.  l'abbé  Le- 
mire,  député  d'Hazebrouk,  a  déposé  une 


94 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


proposition  tendant  à  modifier  plusieurs 
dispositions  légales  relatives  au  mariage, 
dans  le  but  de  le  rendre  plus  facile. 
,  Cette  proposition  tend  en  particulier 
à  réduire  à  un  les  trois  actes  respectueux 
exigés  actuellement,  en  cas  de  refus  des 
parents,  pour  les  enfants  de  famille 
ayant  atteint  leur  majorité;  à  défaut  du 
consentement  sur  l'acte  respectueux,  il 
pourra  être,  un  mois  après,  passé  outre 
à  la  célébration  du  mariage. 

Cette  réforme,  peu  importante  par 
elle-même,  indiquerait  du  moins  la  voie 
à  suivre.  Voilà  longtemps  que  les  es- 
prits sérieux  réclament  la  simplifica- 
tion des  formalités  qui  entravent  actuel- 
lement le  mariage.  On  sait  que  de 
nombreux  ouvriers,  dans  les  grands 
centres,  se  laissent  décourager  par  les 
démarches  à  faire  et  aiment  mieux  se 
passer  du  mariage  que  de  se  procurer 
tous  les  papiers  nécessaires  à  sa  célé- 
bration. 

On  comprend  combien  cette  tendance 
est  nuisible  aux  mœurs. 

La  suppression  ou  la  simplification 
des  actes  respectueux,  en  supposant 
qu'elle  soit  adoptée  par  les  légistes  ad- 
mirateurs du  Code  civil,  qui  composent 
de  longue  date  la  majorité  de  nos  par- 
lements, ne  suffira  pas,  comme  quelques- 
uns  semblent  l'espérer,  à  créer  par  elle- 
même  un  vaste  mouvement  matrimonial; 
le  mal  social,  comme  nous  le  savons,  a 
des  racines  plus  profondes  dans  la  for- 
mation de  notre  race;  mais  le  total  des 
mariages  pourra  s'en  trouver  légère- 
ment augmenté.  Il  est  évident  que,  plu- 
sieurs familles  où  les  parents,  forts  jus- 
qu'ici des  droits  que  leur  confère  le 
Code,  s'habituaient  à  escompter  la  sou- 
mission de  leurs  enfants,  et  où  ceux-ci, 
par  crainte  de  l'opinion,  n'osaient  faire 
usage  des  actes  respectueux,  cesseront 
d'être  le  théâtre  de  luttes  intimes  qui  se 
terminent,  souvent,  en  définitive,  par  la 
condamnation  au  célibat  de  deux  jeunes 


gens  qui   se   conviennent.   L'harmonie 
familiale  y  gagnera  certainement. 

La  mesure  réclamée  par  M.  l'abbé 
Lemire  n'a  donc  rien  de  révolution- 
naire et,  si  l'honorable  député  d'Haze- 
brouk  continue  à  s'inspirer  de  pensées 
analogues,  nul  ne  pourra  l'accuser  d'in- 
dulgence pour  le  socialisme.  Il  est  gran- 
dement temps  que  notre  législation  se 
tourne  à  remettre  à  qui  de  droit  la  res- 
ponsabilité de  ses  propres  actes.  La  tu- 
telle à  outrance  ne  fait  que  des  mineurs, 
là  où  il  importe  au  bon  sens  et  au  bon 
ordre  qu'il  y  ait  des  majeurs. 


L'encombrement    universitaire.     — 

La  Revue  internationale  de  VEnseigne- 
ment  publie  un  rapport  de  M.  Beudant 
sur  l'enseignement  supérieur  officiel  à 
Paris,  dans  l'année  1892-1893. 

La  seconde  partie  du  rapport  vise  la 
population  scolaire  et  les  examens. 
Voici,  à  ce  sujet,  le  commentaire  du 
Temps  : 

«  Ce  qui  frappe  ici,  avant  tout  h 
reste,  c'est  l'effrayante  progression  di 
nombre  des  étudiants  qui  viennent 
Paris.  Le  chiffre  s'en  est  élevé,  en  1893,  ; 
11.914,  soit  une  augmentation  de  1.16( 
sur  l'année  précédente.  Il  faut  considé 
rer  cette  accumulation  de  notre  jeuness 
d'élite  comme  un  véritable  malheur 
Les  professeurs  de  l'Université  de  Paris 
loin  de  s'en  féliciter,  la  déplorent. 

«  A  la    dernière    séance   du  conse 
général,  MM.  les  doyens  Brouardel  (j 
Planchon  ont  poussé  de  vrais  cris  d[ 
détresse.  Les  locaux  de  l'école  de  phai 
macie   et  de  l'école  pratique  de  méd» 
cine    sont    absolument    insuffisants 
contenir    les    nouveaux    arrivants; 
dissection  anatomique  est  interdite  à  ij 
grand  nombre,  faute  de  place  et  de  c 
davres.  Il   faut  trouver  absolument 
moyen  de  décentraliser  cette  populaticl 
trop  nombreuse;  autrement  l'enseignj 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


93 


ment  supérieur  est  compromis  en 
France;  il  mourra  d'inanition  en  pro- 
vince et  de  pléthore  à  Paris.  Comment 
voulez-vous  qu'on  surveille  et  dirige 
pratiquement,  par  exemple,  les  éludes 
de  i)rès  de  cinq  mille  élèves  en  méde- 
cine?... 

u  Un  chiffre  plus  formidable  encore 
que  celui  des  étudiants  est  celui  des 
examens  :  6.803  à  la  Faculté  de  méde- 
cine; 1.887  à  l'École  de  pharmacie.  La 
faculté  des  lettres  a  fait  21  docteurs  et 
examiné  398  candidats  à  la  licence  : 
celle  des  sciences  a  compté  30  docteurs 
et  309  épreuves  de  licence.  Mais  à  ces 
chiffres  déjà  respectables  ces  deux  fa- 
cultés ajoutent  chacune  plus  de  10.000 
examens  pour  le  baccalauréat.  Ce  sur- 
croît de  besogne  n'est-il  pas  effrayant, 
et  n'est-il  pas  admirable  qu'avec  une 
telle  surcharge  nos  professeurs  puissent 
concourir,  dans  le  steeple-chase  scien- 
tifique, avec  leurs  collègues  des  univer- 
sités étrangères?  Ne  sentira-t-on  pas 
enfin  le  devoir  de  les  débarrasser  d'une 
besogne  sous  laquelle  ils  plient  et  qui, 
en  réalité,  ne  les  regarde  point?  » 

Il  est  certain  qu'un  professeur  n'est 
pas  uniquement  créé  et  mis  au  monde 
pour  faire  passer  des  examens,  étant 
donné  surtout  la  manière  dont  on  les 
■passe  chez  nous,  étant  donné  surtout  le 
caractère  forcément  routinier  et  écœu- 
rant que  prennent  les  interrogations 
par  suite  de  la  longue  procession  de 
candidats  qui  défilent  devant  les  jurys 
d'examen. 

Encore,  si  l'amour  de  la  science  était 
la  cause  de  cette  affïuence  ;  mais  nul, 
même  dans  un  discours  de  distribution 
de  prix,  ne  pourrait  l'affirmer  sans  rire. 
On  sait  ce  que  veulent  nos  étudiants. 
.  Eux-mêmes  ont  un  mot  pittoresque 
"  pour  l'exprimer.  Toutes  les  fois  qu'un 
de  leurs  camarades  a  franchi  sans  en- 
combre les  multiples  cerceaux  de  l'a- 
grégation, ils  se  disent  entre  eux  :  «  Ah  1 


l'heureux  X...,  il  a  unfixe.  >>  Le  fixe,  ce 
sont  les  300  francs  du  (louverneinent, 
qui,  exactement  payés,  permettent  enfin 
au  studieux  élu  de  prendre  une  éclatante 
revanche  du  travail  acharné  auciuel 
pendant  trois,  quatre,  cinq  ans,  l'avaient 
condamné  les  programmes. 

Car  le  programme  est  tout.  L'élève, 
sauf  quelques  exceptions  particulière- 
ment douées,  s'en  tient  à  la  formule  ma- 
gique. Il  n'apprend  que  ce  sur  quoi  il  a 
chance  d'être  interrogé,  et  s'exerce  sur- 
tout à  produire  l'illusion  du  savoir  au 
moment  précis  où  il  comparaîtra  de- 
vant son  juge.  A  quoi  bon  les  travaux 
personnels  dont  l'examinateur  ne  peut 
pas  lui  savoir  gré?  Si  le  programme 
porte,  par  exemple,  telle  tragédie  de 
Sophocle  à  préparer  jusqu'au  vers  318, 
rien  au  monde  ne  lui  fera  jeter  un  re- 
gard sur  le  vers  319.  En  revanche,  il 
saura  toutes  les  variantes,  toutes  les  par- 
ticularités de  syntaxe,  tous  les  accords 
grammaticaux,  toutes  les  beautés  litté- 
raires, toutes  les  allusions  mythologiques 
des  318  premiers,  ce  qui  le  rendra  sin- 
gulièrement apte,  quelques  mois  après,  à 
dirigerl'âme  et  le  cœurd'une  quarantaine 
de  bambins. 

Pour  arrêter  cet  encombrement  uni- 
versitaire qui  détourne  des  professions 
indépendantes,  il  faut  diminuer  le  nom- 
bre des  fonctionnaires  et  réduire  le  bud- 
get.- 

On  s'étonne  souvent,  au  moment  de  la 
discussion  du  budget,  de  ne  pouvoir 
réaliser  des  économies  sensibles  sur  les 
quatre  milliards  que  dévorent  annuelle- 
ment les  dépenses  de  l'État.  C'est  que 
ce  fleuve  immense  se  décompose  en  des 
centaines  de  milliers  de  petits  déversoirs, 
et  qu'au  bout  de  chacun  d'eux  se  trouve 
un  convive  altéré,  dont  la  soif  protes- 
tera avec  toute  la  furie  du  désespoir  si 
on  fait  mine  de  mettre  une  écluse. 
Dans  ces  conditions,  les  économies  de 
I  bouts  de  chandelles  ne  servent  de  rien. 


96 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL. 


Un  vice  radical  est  au  fond  du  système; 
il  faudrait,  pour  le  guérir,  mettre  le 
doigt  sur  de  trop  énormes  plaies,  et  au- 
cun chirurgien  n'a  cette  audace. 

G.    AZAMBUJA. 


BIBLIOGRAPHIE. 

L'Église  et  le  siècle.  —  Conférences 
et  discours  de  Mgr  Ireland,  avec  une 
préface  par  M.  l'abbé  Klein,  1  vol.  Le- 
coffre. 

M.  l'abbé  Klein  a  eu  l'heureuse  pensée 
de  réunir  en  un  volume  les  principaux 
discours  de  M"""  Ireland  ,  l'éminent  ar- 
chevêque de  Saint-Paul,  aux  Etats-Unis. 
M.  Bureau  a  analysé,  dans  une  précé- 
dente livraison  de  la  Science  sociale,  le 
dernier  de  ces  discours  et  nos  lecteurs 
ont  pu  apprécier  l'intérêt  que  présente, 
au  point  de  vue  de  l'orientation  sociale 
de  l'Église,  l'œuvre  entière  de  ce 
«  splendid  man  » ,  comme  l'appellent 
les  Américains. 

Cette  publication  vient  donc  appuyer 
le  mouvement  aujourd'hui  indéniable 
et  assurément  fort  heureux  qui  tend  à 
rapprocher  du  «  siècle  »  suivant  l'ex- 
pression de  M^'""  Ireland,  la  partie  la 
plus  éclairée  du  clergé. 

M.  Klein  fait  précéder  chaque  dis- 
cours d'une  courte  notice ,  qui  indique 
les  circonstances  dans  lesquelles  il  a 
été  prononcé  et  qui  donne,  sur  ces  cir- 
constances, les  renseignements  néces- 
saires à  un  public  européen. 

Nous  souhaitons  que  ce  livre  soit  lu 
attentivement,  comme  il  le  mérite,  par 
tous  les  membres  du  clergé  :  ce  n'es  t  pas 
seulement  pourl'Amérique  que  la  grande 
voix  de  l'évoque  de  Saint-Paul  s'est  fait 
entendre;  c'est  encore  pour  la  vieille 
Europe  qui  a  bien  besoin  de  l'écouler 
et  de  la  méditer.  N. 


SOCIÉTÉ  DE  SCIENCE  SOCIALE 

POUR 

LE  DÉVELOPPEIVIENT  DE  L'INITIATIVE  PRIVÉE 

ET   LX 

VULGARISATION  DE  LA  SCIENCE  SOCIALE. 

Nouveaux  membres  (1)  : 

Allaines  (l'abbé  H.  d'),  Chanoine  honoraire 
d'Orléans,  Orléans,  présenté  par  M.  Ph. 
Champault. 

Beaujean  d'abbé  E.),  professeur  à  l'École 
Saint-Léopold,  Nancy,  présenté  par  le 
P.  M.  B.  Schwalm. 

Bret  (Robert  Le),  avocat  à  la  Cour  d'appel, 
Paris,  présenté  par  M.  Maurice  Firmin- 
Didot. 

DuBEUNET  (Laurent),  Paris,  présenté  par  M.  J. 
Laclolte. 

FoRAY,  inspecteur  d'assurances,  Paris,  pré- 
senté par  M.  C.  Moschos. 

Gut7/e  (l'abbé  P.),  aumônier  des  Petites  Sœurs 
des  Pauvres,  Lisieux,  présenté  par  M.  Ed- 
mond Demolins. 

Kellay  (Fabbé  Frank),  curé  de  Lapeer,  Mi- 
chigan  (États-Unis),  présente  par  le  même. 

Laye  (l'abbé),  aumônier  au  Plan,, par  Cazères, 
Haute-Garonne,  présenté  par  le  même. 

MuLLER  (Victor),  avocat,  docteur  en  droit,  à 
Herstal,  Belgique,  présenté  par  le  même. 

Périer  (Henri),  (déjà  membre  souscripteur), 
Paris,  présenté  par  M.  André  Doutriaux. 

Poulet  (l'abbé),  aumônier  du  Cercle  militaire 
de  Vincennes,  Paris,  présenté  par  M.  J. 
Laclotte. 

Quesney  (Edmond),  propriétaire  à  Lieurey 
(Eure),  présenté  par  M.  Malherbe. 

SicoT  (l'abbé  J.  M.),  vicaire  aux  Gonaïves, 
Haïti,  présenté  par  M.  J.  M.  Laily. 

Stackelberg  (Baron  Félix  de),  Baugy-sur-Cla- 
rens,  canton  de  Vaud  (Suisse),  présenté  par 
M.  Edmond  Demolins. 

Weiss  (M''-^  Louise),  institutrice,  Paris,  pré- 
sentée par  M.  C.  Moschos. 

(1)  Les  noms  des  membres  TiTULAiaES  sont  inscrits 
en  capitales;  ceux,  des  membres  souscripteurs,  en 
italiques.  Les  premiers  reçoivent  la  Revue  et  le  Bul- 
letin; les  seconds,  leBullelin  seulement. 


Le  Direcletir-Géranl  :  Edmond  Demolins. 


Typographie  Finniu-Didot   et  C".  —  Mesnil  CEure). 


BIBUOTHEOUE  db 

QUESTIONS  DU  JOU  " 

MOV  -Ja  l ■  ^ 

dm.  »^"»  t*^^*-*  ^^**' 


.  GLADSTONE. 

LA  VIEILLE  ANGLETERRE  ET  L'ANGLETERRE  MODERNE. 


c'est  une  bien  cuideiise  figure  que  celle  de  ce  vétéran  des 
luttes  politiques  de  l'Angleterre,  auquel  le  surnom  populaire  de 
ihe  great  old  man,  «  le  grand  vieillard  »,  semble  faire  une  auréole 
de  respect.  Tout  le  monde  s'incline  devant  son  incontestable 
talent;  ses  admirateurs  sont  nombreux;  il  en  compte  plus  que 
de  partisans,  car  cet  homme  qui,  dej)uis  plus  de  soixante  ans,  a 
pris  une  part  si  active  aux  affaires  publiques,  qui  a  exercé  à 
quatre  reprises  différentes  les  fonctions  de  premier  ministre  et 
qui  a  conduit  maintes  fois  les  libéraux  ang"lais  à  la  victoire,  ne 
peut  être  entièrement  revendiqué  par  aucun  parti.  Ses  opinions 
sont  empreintes  d'une  très  forte  personnalité.  Il  a  toujours  agi 
d'après  des  convictions  qu'il  s'était  faites,  poussant  son  idée  avec 
toute  l'énergie  de  sa  volonté  et  la  puissance  de  son  esprit,  grou- 
pant autour  d'elle  une  coalition  d'intérêts  souvent  divers,  jamais 
à  la  remorque  d'aucun  parti  établi  de  longue  date,  toujours  en 
avant  de  ses  contemporains,  les  surprenant,  les  scandalisant, 
les  ahurissant  parfois  par  sa  promptitude  à  changer  sa  voie.  Tel 
nous  le  voyions,  il  y  a  quelques  mois,  soutenant  contre  la  plu- 
part de  ses  amis,  contre  une  portion  notable  du  parti  libéral, 

T.  XVII.  *  27 


.■]7()  LA    SClENCli    SOCIALE. 

contre  le  sentiment  général  de  l'Angleterre,  son  projet  de  Homc- 
Rule  pour  l'Irlande;  tel  il  paraissait,  dès  1845,  quand  il  inaugu- 
rait résolument,  aux  côtés  de  sir  Robert  Peel,  la  politique  libre- 
échangiste  avec  l'abolition  des  Corn  Lares;  tel,  quand,  en  1865, 
il  prononçait  lui,  membre  du  Parlement  pour  TUniversité  d'Ox- 
ford, son  premier  discours  contre  l'Église  anglicane  officielle 
d'Irlande. 

Un  homme  qui  a  eu  cette  singulière  fortune  de  soulever  cons- 
tamment l'indignation  de  ses  partisans  et  d'attacher  son  nom  à 
toutes  les  grandes  réformes  de  son  temps,  toujours  mal  compris 
au  début  lorsqu'on  traitait  ses  projets  de  chimériques,  puis 
triomphant,  en  fin  de  compte,  parce  qu'il  avait  deviné  avant  les 
autres  les  vrais  besoins  du  pays,  en  sorte  qu'il  lui  arrivait  de  dif- 
férents points  de  l'horizon  politique  des  aides  inattendus,  un 
homme  semblable  a  vraiment  droit  à  la  qualification  d'homme 
d'État.  Il  a  réellement  gouverné  l'Angleterre.  Gouverner,  c'est 
prévoir,  dit-on  ;  Gladstone  est  un  des  hommes  qui  ont  le  plus 
prévu  et  le  plus  clairement  prévu 

Aujourd'hui,  au  soir  d'une  vie  politique  si  longue,  si  diverse 
et  si  remplie,  il  est  possible  d'en  dégager  l'unité  directrice,  de 
voir  à  quel  secret  enchainement  elle  a  obéi.  Cet  enchainement 
n'est  autre  que  l'évolution  même  subie  par  l'Angleterre.  Cette 
évolution  que  l'on  constate  aisément  aujourd'hui,  Gladstone  a 
eu  le  don  de  la  pressentir;  il  a  toujours  dirigé  les  destinées  de 
l'Angleterre  dans  les  voies  nouvelles  où  la  force  des  choses  les 
engageait;  il  a  toujours  eu  la  préoccupation  d'écarter  de  leur 
chemin  les  obstacles  que  des  institutions  surannées  opposaient 
à  leurs  progrès;  il  a  su  tenir  compte  des  données  sociales  essen- 
tiellement contingentes  qui  constituent  à  toute  époque  le  pro- 
blème constamment  variable  de  la  politique. 

.le  voudrais,  passant  en  revue  les  principales  phases  de  sa 
carrière,  montrer  cette  merveilleuse  correspondance  entre  les 
transformations  sociales  du  Royaume-Uni  et  la  politique  de 
x\I.  Gladstone  ;  mais,  avant  d'entamer  cet  examen,  il  nous  faut 
voir  comment  Gladstone  était  préparé  par  ses  origines,  par  son 
éducation,  au  rôle  qu'il  a  joué  plus  tard. 


M.    GLADSTONE.  lill 


L  EDUCATION'    1)K    M.    (iLADSTOXK. 


Rien  n('  semble  contnistor  (l.ivantiit^c  (|ue  les  débuts  de  sa  vie 
et  sa  situation  actuelle.  Cet  innovateur  hardi  a  passé  ses  pre- 
mières années  dans  un  milieu  essentiellement  traditionnel;  cet 
apôtre  de  la  tolérance  religieuse  a  élé  nourri  au  foyer  le  plus 
pur  delà  vieille  intolérance  anglicane,  àEton,  puis  à  Oxford;  ce 
promoteur  de  réformes  démocratiques  a  reçu  l'éducation  d'un 
aristocrate.  C'est  avec  de  futurs  lords  et  de  futurs  prélats  angli- 
cans, avec  la  vieille  Angleterre,  qu'il  a  vécu  ses  années  de  jeu- 
nesse; à  ving-t-deux  ans,  quand,  ponr  la  première  fois,  il  entra  au 
Parlement,  Gladstone  était  l'expression  vivante  de  tous  les  pré- 
jugés de  l'aristocratie  anglaise  de  ce  temps-là. 

Son  père.  Sir  John  Gladstone,  issu  tlune  vieille  famille  écos- 
saise des  Lowlands,  s'était  fixé  à  Liverpool  au  siècle  dernier, 
avait  amassé  une  fortune  considérable  dans  le  commerce  des 
grains,  et  avait  été  créé  baronnet.  iMembre  du  Parlement,  il  était 
très  attaché  au  parti  tory,  en  sorte  que,  dès  sa  plus  tendre  en- 
fance, avant  Eton  et  avant  Oxford,  Gladstone  avait  déjà  été  sou- 
mis dans  sa  famille  aux  influences  de  l'esprit  de  tradition. 

En  même  temps,  il  puisait  au  foyer  paternel  l'exemple  de  ces 
fortes  qualités  qui  ont  fait  de  tout  temps  la  puissance  sociale 
des  familles  anglo-saxonnes.  Je  trouve,  dans  sa  biographie  par 
G.-\\\-E.  Russell(l),  cet  éloge  caractéristique  de  son  père  :  «  C'é- 
tait un  homme  d'une  volonté  inflexible ,  d'une  énergie  inépui- 
sable, d'une  confiance  absolue  en  lui-même,  une  nature  austère, 
forte,  impérieuse,  possédant  à  un  degré  éminent  toutes  ces  qua- 
lités qui  surmontent  les  obstacles,  concjuièrent  la  fortune  et  com- 
mandent le  respect.  » 

M.  Gladstone  ne  devait  pas  appliquer  son  énergie  aux  mêmes 
objets;  sa  fortune  se  trouvait  faite,  bien  qu'il  eût  plusieurs  frères; 
mais,  dans  la  carrière  mouvementée  qu'il  a  fournie,  il  a  souvent 

(1)  The  Rifjhl  Honovrable  William  Ewart  Gladslnne,  hy  George-\S  .-E.  Russell, 
M.  P..  Loiulon,  Saiiipson  Low,  Marsion  A  C  ■  Limited.  18'J2,  p.  2. 


,37:2  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

donné  la  preuve  de  Tinflexibilité  de  sa  volonté  et  de  sa  confiance 
en  lui-même.  Cette  expression  sonne  mal,  je  lésais,  à  des  oreilles 
françaises  et  risque  d'être  mal  comprise;  je  l'emploie,  n'en  trou- 
vant aucune  cjui  rende  mieux  celle  de  self  rcUance,  qui  exprime 
une  idée  essentiellement  anglaise.  Ce  n'est  rien  qui  ressemble  de 
près  ou  de  loin  à  la  suffisance,  au  mépris  des  opinions  d'autrui; 
c'est  une  disposition  à  ne  compter  que  sur  soi-même  pour  les 
choses  qu'on  a  à  faire;  c'est  aussi  une  ferme  résolution  d'agir 
entièrement  d'après  les  lumières  de  son  intellig-ence  et  de  sa  cons- 
cience, d'être  vrai  à  soi-même,  true  to  himself,  de  dire  ouverte- 
ment ce  qu'on  croit  être  la  vérité,  et  d'agir  en  conséquence. 

Entre  les  mains  d'un  homme  honnête  et  éclairé,  c'est  là  un 
instrument  de  premier  ordre.  L'exemple  du  caractère  viril  se 
complétait  fort  heureusement  dans  la  famille  de  Gladstone  par 
des  convictions  religieuses  solidement  assises;  jamais  le  doute 
n'est  venu  affaiblir  chez  lui  l'énergie  de  la  volonté  ;  toujours  il  a 
trouvé  dans  ses  croyances  un  guide  pour  sa  conscience;  toujours 
il  y  a  puisé  cette  hauteur  de  vues  et  de  caractère,  ce  sérieux  de 
la  vie ,  cette  ardeur  enthousiaste  qui  prennent  leur  source  dans 
la  foi.  Son  éducation  première  avait  eu  la  foi  pour  base. 

Il  se  trouvait  ainsi  préparé  par  l'influence  même  de  son  mi- 
lieu à  détruire  en  lui  les  préjugés  que  ce  milieu  lui  inculquait. 
Dans  ses  évolutions  successives,  il  est  resté  fidèle  aux  grands 
principes  qui  avaient  soutenu  sa  jeunesse,  mais  il  a  dû  abandon- 
ner bien  des  fois  des  opinions  qui  avaient  longtemps  été  les 
siennes;  il  est  revenu  souvent  sur  le  chemin  de  Damas,  et  ses 
conversions  ont  eu,  à  plusieurs  reprises,  le  caractère  soudain  et 
éclatant  de  celle  du  grand  Apôtre. 

Dès  le  collège,  à  Éton,  il  se  prononçait  volontiers  sur  la  poli- 
tique, à  la  laçon  cassante  et  absolue  des  enfants  intelligents, 
auxquels  l'ignorance  de  la  vie  permet  toutes  les  déductions  lo- 
giques de  leurs  idées.  Dans  les  Dcùa/hig  Societies,  Gladstone 
faisait  déjà  des  discours,  prenant  texte  des  événements  historiques 
qu'on  y  discutait  pour  exposer  d'une  manière  transparente  ses 
vues  sur  des  questions  plus  modernes.  A  cet  âge,  nous  le  trou- 
vons grand  partisan  du  privilège  royal,  favorable  à  la  politique 


I 


M.    GLADSTONE.  STIi 

des  Stuarts,  très  intolérant  en  matière  religieuse  ;•  le  trône  et 
l'autel  fortement  unis  forment  le  pivot  de  son  système ,  et  volon- 
tiers il  les  associe  dans  une  commune  admiration  qui  lui  fait 
révérer  Charles  I^'^'  comme  un  saint  (1). 

Ces  premiers  germes  ne  font  que  se  développer  et  se  fortifier 
quand  il  quitte  Éton  pour  poursuivre  à  Christchurch,  à  l'univer- 
sité d'Oxford,  ses  études  supérieures.  Us  se  développent  par  le  fait 
mémo  (ju'ils  sont  maintenus  dans  un  même  milieu;  ils  se  forti- 
lient  de  la  dialectique  dont  Gladstone  acquiert  alors  le  mécanisme. 
C'est,  en  effet,  à  la  gymnastique  d'esprit  de  ces  années  d'Univer- 
sité qu'il  doit,  en  grande  partie,  cette  précision  méticuleuse  de 
l'expression,  cotte  propriété  des  termes,  ce  souci  de  la  définition 
exacte,  cette  analyse  subtile  dos  nuances  c|ui  sont  des  traits  carac- 
téristiques de  sa  parole.  Avec  ces  armes  nouvelles,  il  continue  à 
soutenir  des  théories  ultra-tory  et  ultra-anglicanes,  parle  contre 
le  Reform  hill  sur  la  capacité  électorale ,  redoutant  d'instinct 
l'accession  plus  large  de  la  classe  moyenne  au  Gouvernement  et 
préférant  le  régime  des  bourgs poiuTis,  avec  ses  inconséc[uences, 
à  un  système  plus  libéral  et  plus  sincère,  dont  l'effet  serait  de 
diminuer  l'autorité  politique  des  grands  seigneurs. 

Toutefois,  chez  ce  tout  jeune  homme,  ce  n'est  pas  la  considé- 
ration égoïste  des  avantages  du  pouvoir  qui  détermine  la  con- 
viction. S'il  veut  une  aristocratie  puissante,  c'est  qu'il  croit  réel- 
lement à  l'efficacité  d'une  aristocratie  puissante.  Il  a  une  sorte 
de  culte  pour  la  Vieille  Angleterre,  et  il  englobe  dans  ce  culte 
les  traditions  les  plus  nobles  et  les  pires  erreurs;  surtout,  il  est 
peu  porté  à  comparer  les  nécessités  du  présent  avec  les  organis- 
mes légués  par  un  autre  âge;  il  soutient  les  institutions  an- 
ciennes, parla  persuasion  des  services  qu'elles  ont  précédemment 
rendus  au  peuple  anglais.  C'est  plus  tard  seulement  qu'il  se 
demandera,  avant  de  les  défendre  ou  de  les  attaquer,  si,  oui  ou 
non,  elles  sont  des  institutions  d'avenir. 

II  était  âgé  de  vingt-deux  ans  seulement  et  venait  de  terminer 
brillamment  le  cours  de  ses  études  à  Oxford,  quand  un  de  ses 

(1)  G.-W.-E.  Russcll,  p.  22. 


374  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

camarades  (rUnivcrsité,  Lord  Lincoln,  fils  du  duc  de  Newcastle, 
lui  offrit  un  siège  au  Parlement.  Le  duc  de  Newcastle  avait  besoin 
d'un  champion  sérieux  pour  regagner  le  bourg  de  Newark, 
(|u"un  candidat  radical  était  parvenu  à  tourner  contre  l'influence 
réputée  toute -puissante  du  noble  lord.  Sur  l'avis  de  son  fds  qui 
avait  écrit  d'Oxford  «  qu'un  homme  s'était  levé  en  Israël  »,  le 
duc  de  Newcastle  invita  donc  le  jeune  Gladstone  à  briguer  la 
représentation  de  Newark  et  parvint  à  le  faire  nommer. 

Le  duc  de  Newcastle  était  un  tory  des  plus  marquants,  et 
(iladstone  pouvait  alors,  en  toute  sincérité,  faire  son  entrée  dans 
la  vie  politique  sous  les  auspices  de  ce  puissant  protecteur.  Son 
manifeste  aux  électeurs  de  Newark  était  empreint  à  un  haut 
degré  du  caractère  religieux  que  nous  avons  déjà  noté  chez  le 
jeune  étudiant  d'Oxford.  «  Les  devoirs  de  ceux  qui  gouvernent, 
y  disait-il,  sont  strictement  et  particidièrement  religieux,  et  les 
législatures,  comme  les  individus,  sont  tenues  de  porter  dans  leurs 
actes  l'esprit  des  hautes  vérités  qu'elles  ont  reconnues  (1).  » 

Gladstone  passait  ainsi  de  plain-pied,  sans  autre  intervalle 
qu'un  voyage  de  six  mois  en  Italie,  des  bancs  de  l'Université  à 
ceux  de  la  Chambre  des  Communes.  Déjà  très  habitué  à  la  parole 
publique,  possédant  un  goût  décidé  pour  les  questions  politiques, 
à  la  discussion  desquelles  il  s'était  essayé  avec  succès  dans  le 
cercle  de  ses  jeunes  amis,  il  prit  rang,  sans  plus  tarder,  parmi  les 
orateurs  du  parti  tory;  et,  lorsque  en  1838,  à  vingt-huit  ans,  il 
publia  son  livre  sur  VEtat  dans  ses  i^elations  avec  l'Église,  Ma- 
caulay  pouvait  légitimement  le  désigner  comme  (^  l'espoir  nais- 
sant des  tories  rudes  et  intraitables  (2)  ». 

Pour  rude  et  intraitable ,  il  l'était  en  effet;  ne  disait-il  pas  en- 
tre autres  choses  :  «  11  faut  donner  à  l'Irlande,  qu'elle  le  veuille  ou 
non,  une  Église  protestante  (3)?  »  Il  raisonnait  en  théologien  qui 
soutient  une  tlièse  abstraite  sur  l'excellence  de  la  religion,  non 
en  homme  d'État  chargé  de  résoudre  VJii/pothhe  concrète  de  la 
tolérance  vis-à-vis  des  dissidents. 

(1)  George- W.-E.  lUissell,  p.  :>8.  :>'.». 

(2)  Mac-Carlliv,  Histoire  con/eiiiporaine  d'Angleterre,  Irad.  Goirand,  l.  Il,  [>.  170. 

(3)  Ibid  } 

4 


» 


M.    GLAliSTONK.  .S/o 

A  ce  moment,  sir  Robert  Peel,  qui  déjà  avait  été  mis  à  inôiiKî 
(rapprécier  son  talent,  disait  de  lui,  inspiré  en  cela  par  une  mé- 
diocre prudence  de  politicien  :  «  Avec  une  telle  carrière  politi- 
que devant  lui,  pourquoi  donc  écrire  des  livres?  »  [Wit/i  suc/t 
a  cai'ecr  hrfore  Imn,  lolii/  sliould  lie  lorite  bonks?){i),  et  le  baron 
de  Bunsen  écrivait  de  son  côté  :  «  Il  gouvernera  l'Ang-leterre 
quelque  jour  si  son  livre  ne  lui  barre  pas  le  chemin  »  {He  is  some 
dai/  to  govern  Emjbnid  ïf  his  hook  is  not  in  his  ivaij]  (2). 

Bien  des  fois,  en  etfet,  les  opinions  du  jeune  député  tory  ont 
été  mises  malicieusement  en  regard  de  celles  du  vieux  leader 
libéral  par  des  adversaires  politiques,  mais  ces  petites  vengean- 
ces n'ont  pas  empêché  l'homme  d'État  de  poursuivre  sa  marche 
et  de  changer  ouvertement  de  politique  chaque  fois  qu'il  jugeait 
devoir  le  faire;  elles  n'ont  pas  nui  à  Tefficacité  de  son  rôle. 

A  ceux  qui  se  scandalisent  de  ses  multiples  évolutions,  il  est 
bon  de  faire  remarquer  qu'un  homme  tel  que  Gladstone  était 
précisément  le  mieux  qualifié  pour  présider  à  des  réformes  li- 
bérales. Il  a  détruit  l)eaucoup  de  privilèges  anciens  et  suran- 
nés dont  il  aurait  pu  aisément  profiter,  appartenant  lui-même 
à  la  classe  privilégiée;  ces  privilèges,  il  les  avait  défendus  jadis, 
dans  sa  jeunesse,  non  seulement  par  des  discours  et  des  actes 
politiques,  et  comme  des  maux  nécessaires,  mais  par  des  ou- 
vrages où  il  s'appliquait  à  démontrer  leur  excellence,  leur  légi- 
timité. Sir  Kobert  Peel  pouvait  bien,  en  1838,  froncer  le  sour- 
cil en  recevant  l'hommage  du  livre  sur  l'Eglise  et  l'État;  il  blâ- 
mait l'imprudence  d'un  jeune  collègue  qui  se  compromettait  à 
fond  dans  une  théorie  religieuse  et  sociale  ;  mais  nous,  en  189i, 
nous  constatons  que  le  jeune  collègue  a  bien  fait  son  chemin 
malgré  son  imprudence,  nous  l'estimons  davantage  à  cause  de 
la  décision  avec  laquelle  il  présente  ses  convictions,  et  nous 
comprenons  que  ce  tory,  cet  anglican  renforcé,  a  pu,  mieux 
qu'un  radical  d'origine,  faire  le  chemin  libre  à  l'Angleterre 
moderne. 

Par  sa   situation  personnelle,  en  eliet,  Gladstone  enlève  aux 

(1)  Gcorge-W.-E.  Russcii,  p.  ôS. 

(2)  Ihid.,  |).  00. 


370  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

réformes  qu'il  propose  le  caractère  révolutionnaire,  envieux, 
haineux,  cjuclles  auraient  facilement  revêtu  entre  les  mains 
d'un  enfant  du  peuple  et  d'un  dissident.  On  peut  contester  ses 
vues  libérales,  on  ne  peut  pas  les  attribuer  au  ressentiment. 
Elles  ont  leur  source  incontestable  dans  une  conviction. 

Aujourd'hui  encore,  après  avoir  abandonné,  sur  tant  de  points, 
les  opinions  de  sa  jeunesse,  M.  Gladstone  conserve,  dans  ses  habi- 
tudes de  vie  personnelle,  les  traces  de  son  éducation  première  : 
«  Dans  la  vie  journalière  ,  dit  M.  Russell,  il  est  le  plus  strict  des 
conservateurs,  »  In  daily  life,  the  strlcfest  of  conservatives  (1). 
Ces  habitudes  sont  le  témoin  éloquent  de  ses  sympathies  pre- 
mières et  comme  le  lien  traditionnel  (jui  le  rattache  à  la  Vieille 
Angleterre.  A  Hawarden,  où  il  conlinue,  par  son  mariage  avec 
la  fille  et  héritière  de  sir  Stephen  Richard  Glynne,  une  longue 
série  de  Squires,  M.  Gladstone  est  fidèle  aux  vieux  usages,  ou- 
vrant le  bal  à  la  Noël,  dans  son  manoir,  avec  la  fermière  la  plus 
notable  (2),  lisant  à  voix  haute,  au  lutrin,  chaque  dimanche, 
les  leçons  de  l'Écriture  Sainte  devant  la  paroisse  assemblée  (3), 
accomplissant  avec  scrupule  et  avec  joie  ses  devoirs  de  gentleman 
chrétien. 

Non  seulement  les  coutumes  anciennes  de  r.\ngleterre  rurale 
lui  tiennent  encore  au  cœur;  non  seulement;  il  est  préservé  par 
ce  sentiment  de  toute  tendance  à  attaquer  inconsidérément  les 
institutions  du  passé,  mais  sa  foi  religieuse  n'a  fait  que  se  forti- 
fier par  l'expérience  de  la  vie,  et  le  goût  des  questions  théologi- 
ques est  resté  le  même  chez  le  great  old  man  que  chez  le  bril- 
lant élève  d'Oxford.  Ce  que  l'expérience  de  la  vie  a  détruit  en 
lui,  c'est  la  croyance  à  la  théorie  intransigeante  et  oppressive 
de  l'état  théologien.  Ainsi  sa  tolérance  s'est  fondée  sur  un  senti- 
ment de  justice  sociale,  non  sur  le  scepticisme;  elle  est  fille  de 
la  charité  chrétienne,  non  de  l'indifférence. 

Au    surplus,   c'est  en  étudiant  son  évolution  que   nous  nous 


(Ij  Gcorgc-W.-E.  Riissell,  ]).  275. 

(2)  V.  Clieviillon,  S]j(\ïunj  Sviilh  et  la  renaissance  des  idées  libérales  en  Angle- 
terre, p.  2.'{l. 
{'■i)Iljid.,  |>.  20i. 


M.    (;LAnSTONK.  '•^11 

rondrons  ctiniptc  dos  causes  (jiii  l'ont  inspirée.  Il  fallait,  au  dé- 
but de  cette  étude,  fixer  le  point  de  départ  de  cette  évolution, 
en  montrant  ce  qu'avait  été  la  formation  première  du  grand 
homme  d'État;  nous  allons  désormais  le  voira  l'œuvre. 

Trois  phases  principales  marquent  sa  carrière  et  correspon- 
dent à  trois  transformations  importantes  de  l'Angleterre  mo- 
derne. 

La  première  phase,  c'est  la  conversion  de  (Uadstone  au  libre- 
échange.  Elle  correspond  à  la  transformation  industrielle  de 
l'Angleterre  qui  faisait  passer  au  premier  plan  des  intérêts  éco- 
nomiques nationaux  la  nécessité  d'ouvrir  librement  de  vastes  dé- 
bouchés. Cette  transformation  est  aujourd'hui  un  fait  accompli. 

La  seconde  phase,  c'est  la  conversion  de  Gladstone  à  la  tolé- 
rance religieuse.  Elle  correspond  à  la  transformation  religieuse 
de  l'Angleterre  qui  a  donné  lieu,  en  ce  siècle,  à  la  naissance 
d'une  foule  innombrable  de  sectes  dissidentes  et  au  réveil  du 
catholicisme.  Cette  transformation   est  en  voie  de  s'accomplir. 

La  troisième  phase,  c'est  la  conversion  de  Gladstone  au  Home 
Ruée  Irlandais.  Elle  correspond  à  la  transformation  de  l'Angle- 
terre résultant  de  sa  formidable  expansion  au  dehors,  de  la 
création  en  Australie,  en  Nouvelle-Zélande,  au  Cap,  au  Canada 
d'une  série  à'Anglcterres  Nouvelles  ^  toutes  unies  par  des  liens 
communs,  mais  administrant  chacune  de  leur  côté  leurs  intérêts 
spéciaux.  Cette  transformation,  qui  fait  tendre  l'Empire  Britan- 
nique vers  le  type  fédératif,  est  à  peine  commencée,  et  Gladstone, 
en  la  favorisant,  s'est  montré  un  véritable  précurseur.  C'est  pour 
cela  qu'il  a  été  si  peu  suivi. 

L'examen  de  ces  trois  phases,  qui  forment  chronologiquement 
trois  époques  successives  dans  la  vie  politique  de  M.  Gladstone, 
nous  permettra  d'apprécier  son  rôle. 

II.    —    LKVOLUTIOX    ÉCONOMKJUE    ET    LE   LllîRE-ÉCHANGE. 

3îembre  du  parlement  à  vingt-deux  ans,  M.  Gladstone  avait 
occupé  à  trente  ans  le  ministère  du  commerce  {Board  of  Tradc)^ 
dans  le  cabinet  de  sir  Hobert  Peel.  Il  y  demeura  pendant  cinq 


378  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

années,  appliquant  aux  questions  économiques  les  ressources 
variées  de  son  esprit,  ac({uérant  l'expérience  des  affaires,  faisant, 
pour  ainsi  dire,  son  apprentissage  d'homme  d'Etat.  Il  était  encore 
l'espoir  des  tories;  ses  talents  lui  assuraient,  pour  l'avenir,  le  pre- 
mier rang'  dans  ce  parti  qui  l'avait  élevé  tout  jeune  à  de  hautes 
fonctions;  son  ambition  personnelle,  si  exigeante  cju'on  la  sup- 
pose, pouvait  se  bercer  des  plus  douces  espérances;  il  lui  suflisait 
de  se  laisser  porter  aux  honneurs  suprêmes  par  le  groupe  poli- 
tique où  il  avait  su  déjà  conquérir  un  des  premiers  rangs.  Au 
lieu  de  suivre  cette  voie  facile  en  mettant  une  sourdine  aux  opi- 
nions personnelles  que  la  praticjue  des  affaires  lui  suggérait,  il 
allait  bientôt  se  séparer  avec  éclat  de  la  masse  de  ses  partisans, 
perdre  l'appui  d'un  protecteur  puissant  et  compromettre  l'avenir 
immédiat  de  sa  carrière  politique,  pour  se  lancer  dans  une  ré- 
forme qu'il  croyait  nécessaire.  C'était  bien  le  même  homme  qui, 
déjà  membre  du  gouvernement  comme  Sous-Secrétaire  d'État 
pour  les  colonies,  écrivait  sur  l'Église  et  l'État  un  livre  dont  le 
seul  titre  épouvantait  la  prudence  officielle  de  ses  chefs. 

Depuis  quelques  années,  les  lois  douanières  qui  frappaient,  à 
leur  entrée  en  Angleterre,  les  blés  étrangers  de  droits  exorbi- 
tants étaient  l'objet  de  sérieuses  attaques.  Les  régions  industriel- 
les, le  Lancashire  surtout,  avaient  servi  plusieurs  fois  de  théâtres 
à  des  agitations  populaires  et  une  ligue  s'était  formée,  en  1838, 
sous  le  nom  de  Anti-Corn  Law  League,  pour  conduire  méthodi- 
quement une  campagne  libre-échangiste  (1). 

C'était,  à  cette  époque,  une  grande  nouveauté  qu'une  politique 
libre-échangiste;  jusqu'alors,  en  effet,  on  avait  toujours  estimé 
({ue  chaque  nation  devait  chercher  à  se  suffire;  la  difficulté  des 
communications  imposait  cette  prati(|ue  que  les  souvenirs  ré- 
cents du  blocus  continental  et  de  l'insécurité  des  mers  venaient 
encore  recommander  comme  prudente.  Cependant  un  état  de 
choses  absolument  sans  précédents  commençait  à  naitre  :  d'une 
part,  la  navigation  à  vapeur,  encore  à  ses  débuts,  rapprochait  les 
distances  et  facilitait  les  échanges;  d'autre  part,  l'ancienne  in- 

(1)  V.  Jokn  JJrifjhl,  l)y  J.-T.  Milis,  Londoii,  Edward  lli(  Ivs  J%  p.  30. 


I 


M.    CLADSTONE.  .'{"0 

diistrie  nationale  changeait  eoinplètement  de  caractère.  Dès  la 
lin  (lu  siècle  derniei',  Newconien,  puis  .laines  Walt,  avaient 
essayé  d'appliquer  à  la  fabrication  la  force  motrice  produite  par 
la  vapeur  deau,  et  leurs  procédés  ingénieux  coDstamnient  per- 
fectionnés ouvraient  peu  à  peu  aux  manufacturiers  des  horizons 
inattendus.  La  puissance  de  transformation  des  matières  pre- 
mières par  les  moteurs  nouveaux  se  révélait  presque  sans  limites  ; 
les  machines  (ju'ils  actionnaient  réclamaient  de  l'ouvrier  un 
apprentissage  minime;  aussitôt  de  gigantesques  usines  commen- 
cèrent à  s'élever,  attirant  à  elles  toute  une  population.  Évidem- 
ment, il  ne  s'agissait  plus  de  fournir  uniquement  aux  besoins  de 
l'Angleterre;  la  production  manufacturière  pouvait  aisément  les 
dépasser;  il  fallait  lui  créer  des  débouchés  et  la  répandre  sur  le 
monde  entier,  dont  tous  les  points  se  trouvaient  subitement  rap- 
prochés par  les  modes  rapides  de  transports.  En  môme  temps, 
la  masse  d'ouvriers  introduits  dans  l'industrie,  ne  vivant  plus 
que  par  elle,  complètement  détachée  du  sol  qu'elle  ne  cultivait 
plus,  représentait  un  intérêt  directement  contraire  à  celui  que  sou- 
tenait la  protection  agricole.  Elle  réclamait  le  blé  à  bon  marché. 
En  face  d'elle  se  dressait  l'aristocratie  terrienne,  toute-puis- 
sante à  la  Chambre  des  Lords,  prépondérante  à  la  Chambre  des 
Communes ,  gardienne  intéressée  d'une  législation  qui  lui 
procurait  un  avantage  immédiat  et  considérable.  Elle  avait  pour 
elle  une  longue  suite  de  précédents,  la  crainte  qu'inspire  tou- 
jours un  saut  dans  l'inconnu,  et  le  pouvoir  était  entre  ses  mains. 
C'était  une  puissante  adversaire  ;  mais,  tandis  que  ses  forces  di- 
minuaient avec  le  temps,  celles  de  YAnti-Coni  Lcuv  Learjiie  se 
grossissaient  chaque  jour  de  nouveaux  adhérents.  L'armée  des 
ouvriers  augmentait  sans  cesse  ;  les  intérêts  engagés  dans  l'indus- 
trie prenaient  une  importance  ra2:>idement  croissante,  et  trou- 
vaient pour  les  défendre  des  avocats  éloquents.  Richard  Cobden, 
.lohn  Bright  élevaient  la  voix  dans  les  ))tc('tlng!<  populaires  en 
faveur  de  l'abolition  des  Corn  Laïcs:  quelques  esprits  éclairés, 
se  rendant  compte  du  déplacement  opéré  par  le  développement 
de  l'industrie  dans  l'axe  économique  de  l'Angleterre,  prêtaient  à 
leurs  discours  une  oreille  plus  attentive,  et  déjà  cette  idée  saf- 


.'{80  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

fii'mait  que  la  nation  trouverait  son  avantage  à  rendre  plus  fa- 
cile la  vie  matérielle  de  l'ouvrier.  C'était  à  cette  condition  que 
l'essor  de  l'industrie,  si  heureusement  préparé,  pouvait  se  pour- 
suivre. Sans  elle,  l'Angleterre  se  condamnait  à  entamer  la  lutte 
de  la  concurrence  avec  des  soldais  afTamés. 

Dès  184*2,  Sir  Robert  Peel  avait  inauguré  la  politique  libre- 
échangiste  en  supprimant  les  droits  sur  750  articles  qui  figuraient 
au  tarif  des  douanes  et  en  les  réduisant  sur  le  bétail,  la  viande 
fraîche,  le  sucre,  le  cacao;  mais  il  ne  portait  encore  sur  les  Corn 
Laios  qu'une  main  timide  par  l'étal^lissement  d'une  échelle  mo- 
bile. Les  plus  intransigeants  des  tories  s'en  effrayaient  pourtant, 
et  deux  grands  seigneurs,  les  ducs  de  Buckingham  et  de  Kich- 
mond,  accusaient  déjà  le  chef  du  gouvernement  d'être  infidèle  à 
la  cause  de  l'agriculture;  mais  il  trouvait  des  soutiens  parmi  les 
plus  éclairés  de  ses  amis  politiques,  et  Disraeli  appuyait  alors  de 
ses  votes  et  de  sa  parole  le  ministère  dont  Gladstone  faisait 
partie  (1). 

En  18i5,  la  famine  régnait  en  Irlande,  les  districts  manufactu- 
riers de  l'Angleterre  étaient  en  proie  à  de  graves  souffrances  cjui 
rendaient  de  plus  en  plus  odieuses  les  dispositions  des  Corn  Laïcs. 
Sir  Robert  Peel,  dont  la  conviction  était  faite,  voulut  entraîner 
le  cabinet  dans  une  initiative  hardie  contre  les  droits  imposés  à 
l'importation  des  grains  ;  mais,  abandonné  par  une  partie  de  ses 
collègues,  il  dut  se  retirer.  Quelques  jours  après,  à  la  suite  de  né- 
gociations infructueuses  avec  lord  .John  Russell,  la  Reine  le  fai- 
sait appeler,  et  il  revenait  au  pouvoir  à  la  tête  d'un  nouveau 
ministère  entièrement  favorable  à  l'abolition  des  Cor^i  Laws. 

M.  Gladstone  faisait  partie  de  la  nouvelle  combinaison  comme 
secrétaire  des  colonies.  Non  seulement  il  avait  suivi  Peel  dans 
son  évolution  vers  le  libre-échange,  mais  quelques-uns  le  soup- 
çonnaient même  d'avoir  exercé  à  ce  sujet  une  influence  décisive 
sur  l'esprit  du  premier  ministre  (2).  Quoi  qu'il  en  soit,  il  passait 
l)()ur  leli])re-échangiste  le  plus  déterminé  du  cabinet,  et  son  rôle 
dans  le  rejet  des  Cor/i  Jmivs  à  la  session  de  1846  fut  considérable. 

(1)  V.  LonI  lic'icons ftal.d,  \)Sir  Cad\eyd\-C\iïr'vj,ny.  Paris,  Qiiaiilin,  p.  lOG,  107. 
Ci)  Gcorso-W.-l-:.  Kussell,  p.  8:>. 


M.    GLADSTONK.  :}8l 

<',ot  acte  criiiclé[)cnclan(>o  lui  coùtii  son  siège  au  Parlement.  Le 
duc  de  Newcastle,  le  patron  ])uissant  qui  le  soutenait  dans  le 
hourg"  de  Ncwark,  lui  retira  l'appui  qu'il  lui  prêtait  et  détermina 
sou  échec.  Le  noble  lord  était  un  ardent  protectionniste  comme  il 
était  un  ardent  tory,  et  n'avait  pas  hésité  à  opposer  toute  son 
intlucnce  à  la  nomination  de  son  fils,  lord  Lincoln,  dans  le  Not- 
tinyhamshire,  pour  le  punir  d'avoir  accepté  un  poste  dans  l'ad- 
ministration de  Sir  Robert  Peel.  Ce  trait  donne  une  idée  du  dia- 
pason auquel  étaient  montés  les  esprits  et  des  colères  que  les 
Pcdites  amassaient  sur  leurs  têtes. 

On  le  vit  bien  quand,  le  jour  même  du  rejet  en  troisième  lec- 
ture des  Corn  Laïcs,  le  ministère  de  Peel  tomba  sur  un  bill  de 
coercition  pour  l'Irlande.  M.  Gladstone  se  trouvait  à  la  fois  hors 
du  Parlement  et  hors  du  ministère,  sévèrement  châtié,  comme 
on  le  voit,  de  son  manque  de  discipline.  Il  apprenait  ainsi  à  ses 
dépens  ce  qu'il  en  coûte  d'avoir  des  idées  à  soi.  Son  passage  au 
Board  of  Trade  avait  amené  chez  lui  une  conviction  décidée  en 
faveur  de  la  liberté  du  commerce;  c'était  son  premier  chemin  de 
Damas  ;  on  ne  le  lui  pardonnait  pas  plus  qu'on  ne  lui  pardonne 
aujourd'hui  le  Home  Ride. 

Toutefois,  son  éloignement  de  la  vie  politique  ne  devait  durer 
que  quelques  mois.  Bientôt  élu  représentant  de  l'Université  d'O.Y- 
ford,  il  reprit  sa  place  au  Parlement  et,  soit  au  pouvoir,  soit 
dans  l'opposition,  il  contribua,  pour  une  large  part,  aux  mesures 
qui  complétèrent  la  politique  libre-échangiste,  si  favorable  aux 
intérêts  anglais.  En  1860,  le  ])udget  qu'il  présentait  comme  Chan- 
celier de  l'Échiquier  contenait  deux  propositions  importantes  :  la 
première  portait  sur  la  ratitication  des  traités  de  commerce  avec 
la  France  prépares  entre  Cobden  et  Napoléon  III  ;  la  seconde  avait 
pour  objet  l'abolition  des  droits  sur  le  papier.  Les  traités  de 
commerce  reçurent  l'approljation  des  Chambres  après  une  lutte 
très  vive  où  Gladstone  obtint  un  de  ses  plus  grands  succès  ora- 
toires; le  bill  sur  le  papier  eut  un  sort  moins  heureux  et  fut 
repoussé  à  la  Chambre  des  Lords.  C'était,  au  point  de  vue  cons- 
titutionnel, un  acte  hardi  de  la  part  des  Lords.  Gladstone  soutint, 
dans  un  discours  que  lord  Piussell  qualifiait  de  magnifiquement 


'.iH'2  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

fou  [magnificcRlbj  mnd),  (]uc  ceux-ci  avaient  outrepassé  leurs 
droits,  (ju'il  ne  leur  appartenait  pas  de  choisir  la  manière  dont 
le  peuple  devait  être  taxé,  que  c'était  là  le  privilège  exclusif 
des  Communes  (1);  bref,  il  dirigea  contre  la  Chambre  haute  une 
attacjue  violente  où  Ton  pouvait  déjà  pressentir  celle  qui  devait 
marquer  ses  derniers  actes  politiques  (2). 

Ainsi  se  trouvaient  liés  la  campagne  liljre-échangiste  et  les 
projets  de  réforme  de  la  Pairie,  par  le  fait  cjue  l'ancien  organisme 
aristocratique  tentait  souvent  de  se  mettre  au  travers  des  intérêts 
qui  se  faisaient  jour. 

Au  surplus,  la  transformation  industrielle  de  l'Ang-leterre  et 
le  nouvel  ordre  de  choses  qui  en  résultait  devaient  amener  chez 
M.  Gladstone  plus  d'un  revirement  d'opinion.  C'est  ainsi  c]ue,  dans 
le  cours  de  sa  longue  carrière,  nous  voyons  l'ancien  député  tory 
soutenir  énergiquement  toutes  les  réformes  électorales,  donner 
son  appui  à  un  grand  nombre  de  lois  ouvrières,  aller  avec  plus 
de  confiance  ^ers  le  peuple.  Il  se  rendait  compte  des  changements 
opérés;  il  voyait  naître  à  la  vie  politique  une  population  ouvrière 
entièrement  différente  de  celle  du  siècle  dernier,  représentant 
dans  la  nation  des  intérêts  distincts,  plus  consciente  de  ses  droits , 
beaucoup  plus  capable  de  les  exercer;  il  ne  voulait  pas  lui  barrer 
la  route.  Sa  politique  s'inspirait  si  réellement  de  la  différence  des 
temps  qu'il  trouvait  sans  effort,  dans  ses  discours  et  dans  ses  écrits, 
des  éloges  pour  la  constitution  ancienne,  à  l'heure  même  où  il 
s'efforçait  de  la  modifier,  témoin  ce  curieux  passage  que  je  relève 
dans  un  de  ses  ouvrages  ; 

«  La  constitution  parlementaire  de  nos  pères  donnait  à  l'aristo- 
cratie, à  la  fortune  territoriale,  la  prépondérance  qui  depuis 
a  passé  à  la  richesse  en  général.  Sous  cette  réserve,  elle  avait 
admirablement  tenu  compte  de  la  diversité  des  éléments,  de  la 

(t)  Georgcs-E.-Riissell,  \k  147  à  132. 

(5)  Dans  un  récent  arlicle  de  la  Renie  des  Deux-Mondes  (!<■''  janvier  189^i),  M.  Au- 
gustin Filon  a  étudié  l'attitude  de  M.  Gladslone  vis-à-vis  de  la  Chambre  des  Lords  et 
soulientavcc  raison  que  le  rejet  du  Home.  Ride  par  les  Pairs  leur  a  donné,  momen- 
tanément, un  regain  fort  inattendu  de  popularité.  Toutefois,  il  ne  faut  pas  s'y  tromper, 
ce  spectacle  n'a  rien  de  nouveau;  les  Pairs  ont  flatté  un  préjugé  anglais  et  fait  échec  à 
une  mesure  qui  a  l'avenir  pour  elle.  Ce  n'est  pas  une  manière  très  heureuse  de  se  mettre 
dans  le  vtonvemenl. 


M.  cLADSTO.xr:.  38î{ 

représentation  de  l'intellit-ence,  do  l'éducation  politi(jue  des  meil- 
leurs éléments  du  pays,  depuis  la  jeunesse  jusf[u"à  l'Age  mûr. 
A  cette  époque,  l'idtîe  de  la  représentation  du  travail  par  des 
membres  de  la  classe  des  travailleurs  n'avait  pas  encore  pris 
naissance  (1).  »  M.  (lladstone  aurait  pu  ;ijouter  que  cette  idée 
n'avait  pas  à  prendre  naissance  avant  que  fût  née  cette  classe 
de  travailleurs  qui,  par  suite  des  transformations  de  l'industrie, 
a  des  intérêts  distincts  dans  la  nation. 

En  1865,  M.  (iladstone,  se  présentant  aux  électeurs  du  Lau- 
cashire,  s'exprimait  en  ces  ternies  :  «  L'expérience  m'a  apporté  ses 
leçons;  j'ai  appris  qu'il  y  avait  de  la  sagesse  dans  une  politique 
de  confiance  et  que  la  politique  de  méfiance  n'était  que  folie  (2)  ». 
L'année  suivante,  alors  qu'il  soutenait  un  projet  de  réforme  élec- 
torale, o:i  cette  politique  de  confiance  se  manifestait  par  l'exten- 
sion du  droit  de  suffrage,  il  disait  à  ses  adversaires  de  la  Chambre 
des  Communes  :  «  Vous  ne  pouvez  pas  lutter  contre  l'avenir.  Le 
temps  travaille  pour  nous.  Les  grandes  forces  sociales,  qui  conti- 
nuent leur  évolution  dans  leur  puissance  et  leur  majesté,  ne  peu- 
vent être  un  seul  instant  ni  arrêtées  ni  troublées  par  le  tumulte 
de  nos  débats.  Ces  grandes  forces  sociales  sont  conlre  vous;  elles 
combattent  pour  nous  (3).  » 

On  sent  bien  à  ces  paroles  combien  était  étroite,  clans  l'esprit 
même  de  M.  Gladstone,  la  relation  que  j'indiquais  entre  les 
transformations  de  l'Angleterre  et  les  siennes.  Nous  avons  vu 
comment  la  révolution  industrielle  avait  modifié  sa  politique 
économique  en  même  temps  que  sa  politique  intérieure;  nous 
allons  assister  maintenant  aux  progrès  de  sa  politique  religieuse. 


m.   —    LA   FOI   CHRETIENNE   ET  L  EGLISE  OFFICIELLE. 

La  vie  entière  de  M.  Gladstone  porte  la   trace  d'une  foi  pro- 
fonde.   A  Oxford,  c'était  un  jeune  homme  correct,   sérieux  et 

'{)  Questions  consiUulionnclIcs,  [lar  W.  E.  Gladstone,  Irad.  Albert  Gigot,  Germer 
Baillière,  p.  165. 
(2)  G.-W.-E.  Russell,  p.  174. 
\3j  Mac-Garlliy,  t.  IV,  p.  121. 


38 i  LA    SCIENCK    SOCIALE. 

dévot;  il  appartenait  à  la  variété  dans  laquelle  se  recrutent  les 
meilleurs  des  clergijmen.  Au  printemps  de  1832,  en  quittant 
l'Université,  il  écrivait  à  son  père  une  lettre  longue  et  fortement 
motivée  pour  obtenir  de  lui  qu'il  le  laissât  prendre  les  ordres  (1). 
Sir  John  Gladstone  en  décida  autrement,  mais  le  goût  des  ques- 
tions théolog'iques  et  la  tournure  religieuse  de  l'esprit  survécu- 
rent chez  l'homme  d'État. 

Aussi,  dès  son  entrée  à  la  Chambre  des  Communes,  le  voyons- 
nous  prendre  ime  part  active  k  tous  les  débats  qui  intéressent  la 
religion.  C'est  d'abord  un  discours  contre  la  sécularisation  d'une 
partie  des  biens  de  l'Église  anglicane  d'Irlande.  Le  jeune  député 
n'est  aucunement  impressionné  par  le  spectacle  ridicule  et  odieux 
d'un  clergé  officiel  grassement  pourvu  de  bénéiices  et  presque 
entièrement  dépourvu  de  fidèles.  A  ses  yeux,  ces  fidèles  ont  tort 
de  fuir  l'Église  établie,  et  s'ils  paient  involontairement  des  taxes 
pour  la  soutenir,  ils  seraient  mal  venus  à  s'en  plaindre,  car,  dit- 
il,  c'est  un  grand  avantage  pour  l'Irlande  d'avoir,  dans  chaque 
paroisse,  un  homme  tenu  par  profession  d'être  un  gentleman  et 
un  chrétien  (-2).  Voilà  bien  l'esprit  absolu  dans  toute  sa  can- 
deur. 

A  la  session  suivante,  M.  Hume,  membre  radical  pour  le 
Middlesex,  introduisit  un  bill  autorisant  l'admission  des  non- 
conformistes  dans  les  Universités.  L'occasion  était  excellente 
pour  Gladstone,  tout  empreint  encore  de  ses  souvenirs  d'Oxford, 
de  rompre  une  lance  en  l'honneur  des  traditions  anglicanes.  Il 
soutint  avec  feu  la  nécessité  de  faire  souscrire  les  trente-neuf 
articles  à  tous  les  élèves,  et,  il  faut  le  reconnaître,  son  exclusi- 
visme avait  sa  racine  dans  une  idée  élevée.  Il  démontrait  que 
tout  le  système  d'instruction  et  d'éducation  des  Universités  avait 
pour  but  la  formation  du  caractère  moral;  comment  ce  but 
serait-il  atteint  si  les  étudiants  pouvaient  se  soustraire  à  l'ensei- 
gnement religieux  (3)? 

En    183G,   nous    le    retrouvons  défendant  les  taxes  d'Église 

(1)  G.-W.-E.  Russell,  p.  2i. 

(2)  îbid.,  p.  36. 

(3)  G.-W.-E.  Russell,  ]).  37. 


I 


M.    GLADSrONi:.  .'}8o 

[Church  Rates)  et  dévoloppîiiit  ses  idées  sur  la  nécessité  d'une 
Religion  d'Ktat  (1).  En  181}!),  il  s'élève  contre  un  projet  de  lord 
John  Russell  favorable  aux  écoles  dissidentes  ('2).  L'année  précé- 
dente, il  avait  publié  le  livre  sur  l'Église  et  l'État,  dont  nous 
avons  déjà  parlé.  En  18V0,  nouveau  livre  :  ^  Les  Principes  de 
l'Eglise  considérés  dans  leurs  résultats»  [Churcli  Principlcs  consi- 
ilcrcd  iii  l/ieir  result.s  (3). 

Kien  d'étonnant,  par  conséquent,  si  les  élèves  d'Éton,  qu'il 
avait  été  chargé  d'examiner  au  sujet  d'une  bourse  mise  au  con- 
cours par  le  duc  de  Newcastle,  le  considéraient  alors  comme  un 
homme  d'Église  instruit  (a  refined  clmrdimaii)  i^v).  11  n'était 
pas  réellement  d'Église,  mais  il  était  une  sorte  de  «  bras  sécu- 
lier »  au  service  de  l'Église  d'Angleterre. 

Cependant,  un  moment  de  crise  approchait.  M.  Gladstone 
s'était  lié  dune  amitié  étroite,  à  Oxford,  avec  Planning,  celui 
qui  devait  mourir  cardinal  de  l'Église  Romaine,  avec  Hope,  un 
autre  de  ces  célèbres  convertis  du  mouvement  tractarien,  et  bien 
qu'il  ne  dût  pas,  comme  eux,  abjurer  l'anglicanisme,  il  partageait 
alors  les  sentiments  de  bienveillance  et  de  respect  qui  commen- 
çaient à  naître  dans  leur  cœur  vis-à-vis  du  culte  catholique. 

Tel  était  son  état  d'esprit  iorsqu'en  1814,  faisant  alors  partie 
du  ministère  de  Peel  comme  président  du  Board  of  Trade^  il  se 
trouva  placé  dans  une  situation  des  plus  délicates  par  une  propo- 
sition de  son  chef.  Sir  Robert  Peel,  désireux  de  s'allier  les  sym- 
pathies irlandaises,  demandait  aux  Chambres  une  dotation  de 
trente  mille  livres  sterling  de  rente  en  faveur  du  séminaire 
catholique  de  Maynooth,  qu'un  secours  officiel  de  neuf  mille 
livres  par  an  ne  suffisait  pas  à  faire  vivre;  il  présentait  égale- 
ment un  projet  pour  établir  en  Irlande  des  collèges  non  con- 
fessionnels [imsectarian),  où  les  catholiques  pussent,  sans  abjurer 
leur  foi,  accomplir  le  cours  de  leurs  études.  Ces  mesures  étaient 
directemenl  contraires  à  la  politique  d'intolérance  que  le  prési- 


(1)  G.-W.-E.  Russell,  p.  49. 
(•>)  Cucheval-Clarigny,  p.  (>7  et  6i. 
(3)  G.-W.-E.  Russell,  p.  01. 
(ij  IbUL,  p.  63. 

T.  xvu.  28 


;}86  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

dent  du  Board  of  Tradc  avait  fréquemment  soutenue  d'une 
manière  publique,  et  non  sans  éclat.  Que  penserait-on  de  lui, 
s'il  restait  membre  du  cabinet  qui  les  proposait?  Ne  serait-on 
pas  bien  fondé  à  penser  qu'il  sacrifiait  ses  principes  à  la  posses- 
sion du  pouvoir?  Et  cependant,  un  sentiment  d'équité  s'était 
fait  jour  en  lui  et  le  pressait  de  soutenir  la  cause  deMaynooth. 
C'était  à  la  fois  une  question  de  dignité  et  un  cas  de  conscience. 
Par  une  décision  assurément  sans  beaucoup  d'exemples  dans  les 
annales  parlementaires,  il  sauva  sa  dignité  en  donnant  sa  démis- 
sion du  Board  of  Troxle^  et  obéit  à  sa  conscience  en  appuyant 
de  sa  parole  et  de  son  vote  comme  private  member  la  dotation 
de  Maynooth. 

Inutile  de  dire  que  de  pareils  scrupules  furent  peu  compris  de 
la  plupart  de  ses  collègues  et  de  ses  amis  (1).  Cela  ne  paraissait 
passage;  c'était  naïf,  maladroit,  que  sais-je  encore!  A  coup  sûr, 
c'était  honorable. 

Comme  bien  on  pense,  Gladstone  n'était  pas  arrivé  du  premier 
coup  à  retourner  complètement  ses  opinions  anciennes.  En  dé- 
fendant la  proposition  de  sir  Robert  Peel,  il  ne  se  déclara  nulle- 
ment favorable  à  la  tolérance  religieuse;  son  argumentation  se 
borna  à  ceci  :  Puisque  le  gouvernement  jjarait  décidé  à  venir 
en  aide  plus  qu'il  ne  l'a  fait  jusqu'ici  à  différentes  confessions, 
il  serait  injuste  d'exclure  l'Église  catholique  de  toute  participa- 
tion à  ses  bonnes  grâces  (2).  L'orateur  quittait  le  domaine  absolu 
des  principes  pour  se  placer  sur  le  terrain  des  faits  contingents 
et  résoudre  un  problème  d'équité  sociale.  Quelque  timides  que 
parussent  ces  premiers  débuts,  le  grand  pas  était  fait.  Désor- 
mais, son  esprit  plus  libre  devait  se  laisser  pénétrer,  dans  les 
questions  de  politique  religieuse,  parla  lumière  de  l'expérience. 

Toutefois,  ni  lui  ni  ses  amis  ne  mesuraient  encore  la  portée 
d'un  semblable  coup  de  barre.  En  18V7,  un  des  deux  sièges  du 
Parlement  qui  appartiennent  à  l'Université  d'Oxford  était  devenu 
vacant;  lancien  député  de  Newark,  privé  de  son  entrée  à  la 
Chambre  par  le  ressentiment  protectionniste  du  duc   de  New- 

(1)  G.-W.-E.  Russell,  p.  71  et  37'i. 

(2)  Ibid.,  p.  71. 


1 


M.    GLADSTONE.  'Ml 

castlo,  lut  rlioisi  poiii'  Toccupcr.  Son  vote,  et  son  discours  de 
Maynooth  avaient  bien  alarmé  quelques  électeurs,  mais  on  s'ac- 
cordait à  voir  on  lui  le  défenseur  le  plus  convaincu,  le  pius 
sincère,  le  plus  dévoué  et  le  plus  liahilo  de  l'Église  et  des  uni- 
versités (1)  {thc  dceprst,  tnicsl,  most  attacJied,  most  effective 
advocate  for  the  church  and  uni  ver  suies).  11  devait  représenter 
Oxford  au  Parlement  pendant  dix-huit  ans. 

Pour  qui  connaît  la  vieille  Angleterre,  le  fait  d'être  Membre 
pour  Oxford  nest  pas  indifférent.  Aucune  situation  nest  plus 
enviée  par  les  hommes  politiques  jaloux  de  représenter  la  tra- 
dition dans  ce  qu'elle  a  de  plus  autorisé  et  de  plus  respectable. 
Pendant  les  dix-huit  années  qu'il  occupa  ce  poste  d'honneur  et 
de  confiance,  Gladstone  s'attira  maintes  fois  les  colères  de  beau- 
coup de  ses  électeurs,  nous  verrons  môme  qu'il  finit  par  se  les 
aliéner;  mais  la  cause  de  la  tolérance  profita  largement  de  la 
position  particulière  de  son  défenseur.  C'est  une  grande  sauve- 
garde pour  les  destinées  de  la  liberté  religieuse  dans  un  pays, 
que  d'avoir  pour  avocats  des  croyants  convaincus  appartenant  à 
la  secte  la  plus  puissante  ;  toute  accusation  d'indifférence  et 
d'intérêt  personnel  disparait  alors  ;  Gladstone,  député  de  l'Uni- 
versité d'Oxford,  se  trouvait  éminemment  propre  à  jouer  le  rôle 
de  ces  avocats  à  la  fois  religieux  et  équitables. 

Certains  faits  prouvent  d'ailleurs  à  quel  point,  même  après  le 
vote  de  Maynooth,  le  rôle  qu'il  attribuait  à  l'État  dans  les  ques- 
tions de  conscience  était  excessif.  Cinq  ans  plus  tard,  en  1850, 
il  se  faisait  le  champion  de  la  suprématie  royale  en  matière  reli- 
gieuse, comme  s'il  eût  été  ministre  de  Henri  VIII  :  un  clergyman 
du  nom  de  Gorham  ayant  été  nommé  à  un  bénéfice,  dans  le 
diocèse  d'Exeter,  son  évêque  refusait  de  l'instituer  en  raison 
de  son  attachement  à  la  secte  dissidente  évangélique.  Là-dessus, 
appel  au  Conseil  privé  de  la  Reine  comme  juge  suprême  des 
causes  religieuses,  décision  du  Conseil  privé  en  faveur  du  cler- 
gyman, et  grande  agitation.  M.  Gladstone  intervint  directement 
dans  le  débat  en  adressant  à  l'évêque  de  Londres  une  lettre  pu- 

(1)  Lettre  du  D"^  Moberly,  depuis évèiiue  de  Salisbury.  (G.-W.-E.  lUisscll,  p.  8i.) 


388  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

blique  où,  tout  en  l^làmant  le  rôle  récemment  attribué  au  Con- 
seil privé,  il  soutenait  le  privilège  royal  tel  qu'il  avait  été  dé- 
fini au  moment  de  la  Réforme  (1). 

L'affaire  de  Gorham  et  les  divisions  profondes  qu'elle  mani- 
festait dans  le  sein  de  l'Église  anglicane  portèrent  le  coup  de 
grâce  aux  hésitations  de  Manning-  et  de  Hope.  En  novembre  1850, 
l'archidiacre  Manning  résignait  son  bénéfice,  et,  le  dimanche 
de  la  Passion  de  l'année  suivante,  Hope  et  lui  étaient  reçus  en- 
semble dans  l'Église  catholique.  Je  rapporte  ici  ces  faits  parce 
que,  bien  qu'ils  soient  d'ordre  privé,  on  ne  peut  nier  qu'ils  aient 
eu  des  conséquences  marquées  sur  la  politique  de  Gladstone. 
Tous  les  deux,  Hope  surtout,  avaient  partagé  les  mêmes  préoc- 
cupations que  lui,  l'avaient  aidé  de  leurs  avis,  parfois  même 
de  leur  collaboration  dans  ses  écrits  sur  des  matières  religieu- 
ses. «  Il  me  semblait  que  j'avais  perdu  mes  deux  yeux,  »  (/ 
felt  as  if  I  had  lost  nrij  fwo  eyes),  disait  Gladstone,  faisant  allu- 
sion au  chagrin  violent  qu'il  avait  ressenti  à  cette  épocjue  (2). 

S'il  ne  suivit  pas  ses  deux  amis  dans  leur  conversion  au  ca- 
tholicisme, il  fut  du  moins  plus  enclin  cj[ue  jamais  à  l'équité  et  à 
la  bienveillance  pour  une  confession  religieuse  qui  attirait  à  elle 
des  hommes  d'un  tel  caractère  et  d'une  si  incontestable  valeur. 
Le  problèûie  de  la  situation  de  l'Église  catholicpie  en  Irlande  le 
hanta  désormais  d'une  manière  pour  ainsi  dire  constante,  et 
son  esprit  juste,  éclairé  par  la  pratique  des  affaires,  l'amena,  au 
bout  de  c{uelc[ues  années,  à  prendre,  dans  cette  cj[uestion,  une  atti- 
tude directement  opposée  à  celle  qu'il  avait  adoptée  au  sortir 
de  l'Université.  Certainement,  son  amitié  pour  Hope  et  pour  Man- 
ning l'avaient  aidé  à  <(  apprendre  sa  leçon  ». 

C'est  en  1865  c[u'il  éleva  la  voix  pour  la  première  fois  contre 
l'Église  établie  d'Irlande  et  qu'il  proposa  son  Disestablishment^ 
c'est-à-dire  la  destruction  de  son  caractère  officiel  (3).  Comme 
à  l'ordinaire,  une  fois  sa  conviction  faite,  il  se  prononça  immé- 
diatement, ouvertement  et  complètement,  brûlant  ses  vaisseaux 

(1)  G.-W.-E.  Russell,  p.  89. 

(2)  Ibid.,  p.  98. 
(:i)  IbUl.,  i>.   102. 


1 


M.    GLADSTONE.  .'{H!» 

iivec  cetle  ardeur  et  celto  impriulenco  (riioninu'  convaincu  (jui 
iaisait'ut  dire  do  lui  à,  son  ami  l'évèciue  Wilbei'force  :  «  Il  est  si 
délicieusement  vrai  »  (lie  is  so  delifjhlfuli//  tria;)  (l). 

Pour  le  coup  l'I  iiiversité  d'Oxford  lui  infligea  un  échec  com- 
plet aux  élections  suivantes.  Ses  adversaires  avaient  fait  impri- 
mer son  discours  sur  le  Disestabllshment ,  l'avaient  répandu, 
commenté,  et  un  mouvement  général  s'était  produit  contre  lui. 
L'échec,  qu'il  avait  d'ailleurs  prévu,  lui  fut  très  sensible  ;  c'était 
le  lien  qui  se  brisait  avec  ses  jeunes  années,  avec  ses  anciennes 
sympathies  :  «  Il  y  a  eu  deux  grandes  morts,  deux  transmigra- 
tions desprit  dans  mon  existence  politique,  écrivait-il  à  l'évêque 
d'Oxford,  l'une  très  lente,  la  rupture  des  liens  qui  m'attachaient 
à  mon  ancien  parti,  l'autre  très  brusque  et  très  aiguë,  la  rup- 
ture du  lien  qui  m'attachait  à  Oxford  (2).  » 

L'épreuve  était  rude,  mais  elle  délivrait  Gladstone  de  ses  en- 
traves. Désormais  il  allait  marcher  d'une  allure  plus  vive  et  plus 
rapide,  s'inquiétant  peu  des  scandales  qu'il  pouvait  causer  ou  des 
froissements  cju'il  amènerait  :  il  avait  déjà  scandalisé  et  froissé 
la  plupart  de  ceux  dont  l'opinion  lui  importait. 

Le  26  juillet  1869,  le  bill  de  Disestablishmfnt,  voté  par  la 
(vhambre  des  Communes  et  adopté  par  les  Pairs  après  de  longues 
et  mémorables  luttes  cjue  nous  n'avons  pas  à  rappeler  ici,  rece- 
vait l'approbation  royale. 

Depuis  lors,  on  sait  quels  engagements  M.  Gladstone  a  pris, 
l'année  dernière,  pour  le  Diseslablisliment  de  l'Église  anglicane 
dans  le  Pays  de  Galles,  où  les  dissidents  sont  dans  la  proportion 
de  9  sur  10.  S'il  arrivait  à  être  centenaire,  il  soutiendrait  dans 
peu  d'années  le  DisestabUsJunent  complet  de  l'Église  dont  il  est 
un  des  fidèles  les  plus  dévoués  (3),  et  son  édifice  de  liberté  reli- 
gieuse serait  complété.  Au  point  où  il  la  laisse,  en  tous  cas,  son 
achèvement  ne  fait  plus  l'objet  d'aucun  doute  (i). 

(1)  G.-W.-E.  Hiissell.  p.  20i.  Lettre  de  l'évêque  'Willier  force.  Il  est  à  noter  que  ce 
prélat  était  très  opposé  au  disestablislnnent  de  l'Église  d'Irlande. 

(•>)  Ibid.,  p.  IC'.t,  Lettre  il  révêque  d'Oxford. 

(3)  V.  dans  Cucheval-Clarigny  les  projets  de  Gladstone  à  ce  sujet  dès  1873  ,  p.  ?.il 
et  242. 

(i)  M.  Asquitli  vient  de  déposer   au  nom  du  gouvernement  le  projet  de   Discsta- 


390  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Celte  attitude  de  M.  (iladstone  lui  a  attiré  ])ieii  des  rancunes. 
Tous  les  représentants  de  l'esprit  étroitement  sectaire  se  sont  li- 
gués contre  lui  pour  le  dénoncer  comme  un  ennemi  de  rÉ.eîise 
en  général,  un  faux  frère,  un  traitre  à  sa  foi.  En  1886,  un  cler- 
gyman  de  la  vieille  école,  recteur  d'une  petite  paroisse  agricole 
dans  un  district  perdu,  annonçait  ingénument  à  un  étranger  qu'il 
se  proposait  de  tirer  un  feu  d'artifice  et  d'illuminer  son  église 
le  jour  de  la  mort  de  Gladstone  il).  Je  pense  que  ce  féroce  cler- 
gyman  trouverait  peu  d'imitateurs  le  cas  échéant,  mais  j'ai  bien 
souvent  constaté,  chez  des  Anglais  réputés  intelligents,  des  sen- 
timents qui,  pour  se  manifester  moins  hrutalement,  n'étaient  pas 
moins  vifs  contre  le  (jreat  old  man.  Il  y  a  là  une  injustice  assez 
habituelle,  en  somme,  entre  adversaires.  D'autre  part,  tous  ceux 
qui  ne  se  laissent  pas  entraîner  par  les  passions  de  parti  recon- 
naissent l'attachement  sincère  et  profond  de  M.  Gladstone  à  sa 
foi  religieuse,  même  lorsqu'ils  blâment  sa  campagne  de  Discsta- 
hlkhment.  L'idée  qu'une  Église  peut  gagner  à  ne  pas  être  offi- 
cielle trouve  d'ailleurs  dans  le  Royaume-Uni  des  défenseurs  con- 
vahicus.    En  Ecosse,  par  exemple,  l'Église  libre  presbytérienne 
s'est  séparée  de  l'Église  établie,  uniquement  pour  se  retremper 
dans  les  eaux  vivifiantes  de  l'indépendance  (2).  Le  mouvement 
commença  vers  18V0',  sous  l'impulsion  du  D'"  Chalmers,  et  à  la  suite 
des  scandales  qui  avaient  marqué  la  nomination  à  certains  postes 
ecclésiastiques.  Il  se  faisait,  en  effet,  un  commerce  simoniaque  des 
bénéfices;  la  fondation  de  l'Église  lil)re  fut  une  réaction  contre 
ces  abus,  et  l'on  vit  alors  des  ministres  presl)ytériens,  au  nombre 
de  plusieurs  centaines,  renoncer  à  leurs  prébendes  pour  entrer 
dans  la  secte  nouvelle  uniquement  soutenue  par  les  contributions 

hUsIimcnf  |ioiir  Ift  Pays  de  Galles.  On  sait  aussi  que  lord  llosebery  a  pris  des  engage- 
ments formels  pour  le  fJi.sestabiisInnent  en  Ecosse. 

(1)  V.  Sydnei/  Sinilli,  i)ar  A.  Chevrillon,  note  de  la  p.  :<88. 

(2)  On  .sait  qu'en  Kcosse  l'Eglise  établie  est  l'Église  ])resbylérienne,  en  sorte  que, 
depuis  la  réunion  de  l'Ecosse  à  l'Angleterre,  les  souverains  anglais  sont  chefs  de  deux 
religions.  Tous  les  ans,  pendant  que  la  reine  Victoria  est  à  Balmoral,  dans  les  High- 
lands,  elle  .se  rend  à  la  paroisse  presbytérienne  de  Crothie  pour  y  recevoir  le  saci-ement . 
De  temps  en  temps,  quelque  reporter  peu  au  courant  signale  le  fait  aux  journaux 
étrangers  comme  un  événement  extraordinaire,  mais  ce  n'en  est  pas  moins  un  u.sage 
constant  imposé  à  la  Reine  par  sa  qualité  de  souveraine  de  l'Ecosse. 


M.    CLADSTONK.  391 

volontaires  de  ses  adhérents.  Au  cours  d'un  récent  séjour  en 
Kcossc,  J'ai  pu  me  rendre  compte  que  la  foi  religieuse  est  beau- 
coup plus  vive  chez  les  presl)ytériens  de  l'Église  libre  que  chez 
ceux  de  FKglisc  établie. 

Des  faits  semblables  justifient,  ce  me  semble,  mieux  que  toute 
théorie  générale  sur  la  tolérance,  les  réformes  religieuses  de 
.M.  Gladstone. 


IV.    —    LE    nOMK    RILK    ET    LE    FEDERALISME. 

Nous  abordons  maintenant  la  dernière  phase,  et  non  la  mok|s 
héroïque,  de  l'évolution  gladstonienne.  ^  Plus  que  le  libre- 
échanee ,  pltis  que  les  réf(>i;nies  électorales,  plus  que  lé  Dises- 
lablishnent^Yb  ^H.o?he  Riile  a  séparé  le  vieil  homme  d'Etat  de 
ses  amis,  de  ses  partisans,  de  l'An^Kleterre  elle-même  ,  car  c'est 
avec  des  majorités  formées  d'Irlandais,,- de  Gldlp^'^et  d'Écossais 
qu'il  est  p^arvenu^  à--  faire  adapter  son  projet  à  la  Chambre  des 
Communes.  Même  parmi  les  catholiques  anglais,  le  Home  Rulc 
a  rencontré  peu  de  sympathies;  la  question  n'était  aucunement 
religieuse,  mais  bien  politic[ue.  Us  s'en  sont  expliqués  d'ailleurs 
ouvertement  dans  un  curieux  manifeste ,  publié  dans  le  Times 
du  1"  juin  1893,  au  bas  duquel  je  trouve  la  plupart  des  noms 
connus  de  l'Angleterre  catholique,  le  duc  de  Norfolk,  le  comte 
d'Albermale .  lord  Mowbray ,  le  K.  H.  Stuart  Knill,  alors  lord- 
mairo  de  Londres  .  etc.  Quels  puissants  motifs  ont  donc  déterminé 
M.  Gladstone  à  entreprendre  cette  audacieuse  et  impopulaire 
campagne? 

Ces  motifs  sont  récents,  car,  à  l'origine.  Gladstone  fut  très 
opposé  au  mouvement  Home  Ruler.  En  18T1,  alors  que  l'expres- 
sion de  Home  Rule  venait  d'être  créée,  il  se  demandait  devant 
un  auditoire  écossais  (1)  pourquoi  l'Irlande  aurait,  plus  que  l'E- 
cosse ou  le  Pays  de  Galles ,  droit  au  Home  Rule,  et  déclarait 
qu'aucun   homme  de  bon  sens,  any  sensible  man ,   ne  pouvait 

(Il  Discours  (V  A  bcrdeen.  (G.-W.-E.  lUissell.  [>.  120.) 


,'}9'2  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

soutenir  une  pareille  mesure.  Depuis  lors,  il  s'est  souvent  posé 
la  question  à  lui-même,  et  s'il  considère  encore,  ce  qui  est  pro- 
bable ,  que  le  Home  Ride  pourrait  tout  aussi  bien  convenir  à 
l'Ecosse  et  au  Pays  de  Galles  qu'à  l'Irlande,  il  ne  refuse  plus  le 
bon  sens  à  ceux  qui  le  réclament. 

Le  changement  qui  s'est  opéré  à  cet  égard  dans  son  esprit 
peut  tenir  à  bien  des  causes.  Je  vais  indiquer  celles  qui  me  pa- 
raissent avoir  influé  sur  sa  décision,  au  grand  risque  d'attribuer 
à  telle  d'entre  elles  trop  ou  trop  peu  de  poids;  je  ne  suis  pas 
dans  le  secret  des  dieux,  et,  dans  une  question  aussi  complexe 
il  n'est  pas  aisé  de  dégager  la  raison  déterminante  à  laquelle 
obéit  un  homme  politique.  Peut-être  lui-même  serait-il  embar- 
rassé d'analyser  exactement  les  impressions  successives  par  les- 
quelles il  a  passé  pour  aboutir  un  jour  au  Home  Rule.  Ma 
préoccupation  n'est  «pas  d'ailleurs  de  faire  une  biographie.  J'ai 
cherché  à  montrer  dans  cet  article  comment  M.  Gladstone  avait 
su  se  rendre  compte  des  nécessités  de  son  temps,  comment  il 
les  avait  prévues;  je  ne  ferai  que  continuer  cet  exposé  en  no- 
tant brièvement  les  faits  qui  ont  donné  naissance  au  mouve- 
ment du  Ho?ne  Rule. 

La  nécessité  particulière  du  Home  Rule,  en  ce  qui  concerne 
l'Irlande,  provient  de  la  longue  oppression  qu'elle  a  subie.  Plus 
que  tout  autre,  M.  Gladstone  a  senti  que  ce  pays  maltraité, 
froissé,  méprisé  par  ses  dominateurs,  nourrissait  contre  eux  une 
méfiance  invincible.  Pour  ne  citer  qu'un  fait,  on  sait  comment, 
au  moment  même  où  il  faisait  relâcher  Parnell,  alors  qu'il 
usait  de  la  plus  grande  modération  vis-à-vis  des  agitateurs  ir- 
landais, et  que  son  gouvernement  donnait  à  l'Irlande  des  preuves 
non  équivoques  de  sympathie ,  lord  Frederick  Cavendish  et 
M.  Burke  tom])aient  frappés  par  les  assassins  de  Phœnix  Park. 
Lorsqu'on  réfléchit  à  cet  événement,  qui  n'est  pas  sans  analogue 
dans  l'histoire  de  ces  dernières  années,  on  se  prend  à  penser  que 
l'Angleterre  a  fait  trop  de  mal  à  l'Irlande  pour  avoir  la  possi- 
bilité de  lui  faire  du  bien.  11  semble  aux  Irlandais  que  rien  de 
bon  ne  puisse  venir  par  elle.  Dans  ces  conditions  ,  la  seule  so- 
lution à  tenter  est  celle  d'une  indépendance  aussi  étendue  que 


II 


M.    fiLADSTONE.  .'{î)."{ 

possil)le.  Tiic  fois  livirs  à  eux-mêmes  et  seuls  rosponsal)lcs  de 
leurs  destinées,  les  Irlandais  ne  seront  plus  aveuglés  parle  res- 
sentiment, et  pourront  entreprendre  leur  éducation  politique 
et  sociale,  qui  est  encore  à  faire  sur  bien  des  points  importants. 
M.  Cdadstone  a-t-il  compris  cela?  On  pourrait  le  croire  à  voir 
sa  persistance  dans  une  politique  libérale  à  Tégard  de  l'Ile-Sœur 
malgré  l'échec  de  ses  dispositions  conciliantes. 

Un  autre  aspect  de  la  question  du  Home  liulc  est  moins  spé- 
cial à  l'Irlande  ;  c'est  le  besoin  généralement  ressenti  d'une  large 
décentralisation.  A  coup  sûr,  le  Royaume-Uni  est  beaucoup  plus 
avancé  que  nous  dans  cette  voie-là,  les  organismes  locaux  y  sont 
à  la  fois  plus  nombreux  et  plus  puissants  que  chez  nous  ;  cepen- 
dant, avec  la  complication  de  la  vie  moderne,  le  nombre  des 
afïaires  qui  aboutissent  au  Parlement  est  considérable,  et  cet 
encombrement  nuit  à  la  fois  à  leur  solution  prompte  et  à  l'exa- 
men qu'en  peuvent  faire  des  hommes  publics  surmenés.  Dès 
1878,  Gladstone  se  plaignait  de  cette  situation  dans  un  article 
de  la  N or tli- American  Review  (1).  «  Les  affaires  des  trois 
Royaumes-Unis,  avec  leur  extrême  diversité  de  lois,  d'intérêts  et 
de  condition,  font  du  gouvernement  de  ces  seuls  royaumes  une 
tâche  plus  lourde  jusqu'à  un  certain  point  que  celle  que  suppose 
partout  ailleurs  un  gouvernement  de  trente-trois  millions 
d'hommes  civilisés.  Il  est  probable  que  l'on  pourrait  faire  beau- 
coup pour  alléger  les  charges  de  la  législature  centrale  par  une 
distribution  intelligente  de  ces  charges,  mais  rien  n'a  été  fait 
ni  même  tenté  sous  ce  rapport.  >• 

M.  Gladstone  rappelait  ensuite  que,  bien  que  les  principales 
colonies  fussent  arrivées,  en  fait,  à  la  jouissance  du  self  govern- 
ment,  la  masse  d'aflaires  se  rattachant  aux  possessions  coloniales 
restait  énorme.  «  L'empire  des  Indes  est  par  lui-même  une 
charge  si  lourde  et  exige  tant  de  soins  et  de  préoccupations, 
que,  s'il  constituait  la  seule  dépendance  de  la  couronne  au 
delà  des  mers,  il  occuperait  aisément  la  moyenne  ordinaire  de 
l'activité    humaine.    Il    est  notoire  que  ce    grand    sujet  n'ob- 

(1)  Reproduit  dans  les  Questions,  consiilxdionnvJles,  p.  2G8  et  2G9. 


;]94  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

lient  du  Parlement  qu'une  faible  part  de  l'attention  qu'il  mé- 
rite. » 

Et  par  opposition  à  cette  surcharge  de  la  vie  parlementaire 
anglaise,  M.  Gladstone  note  «  l'admirable  division  du  travail  po- 
litique qui  existe,  en  Amérique,  entre  les  Etats  pris  individuelle- 
ment et  le  gouvernement  fédéral  ». 

Le  Home  Jlule  accordé  non  seulement  à  l'Irlande,  mais  à 
l'Ecosse,  au  Pays  de  Galles,  aux  colonies  capables  de  se  gouver- 
ner elles-mêmes,  ne  serait-il  pas  la  meilleure  réalisation  de  ce 
vœu;  et  qui  peut  dire  que  le  vieil  homme  d'État,  en  soutenant  à 
la  fin  de  sa  carrière,  avec  l'enthousiasme  juvénile  que  l'on  sait, 
la  cause  du  Home  Ride  irlandais,  ne  caresse  pas  le  rêve  d'une 
puissante  fédération,  à  la  fois  souple  et  forte,  des  pays  soumis 
au  sceptre  de  la  reine  d'Angleterre? 

Sans  doute  ce  rêve  est  bien  loin  de  ceux  auxquels  devait  s'a- 
bandonner dans  sa  jeunesse  l'élève  d'Éton  et  d'Oxford,  admira- 
teur de  Charles  P'',  défenseur  delà  tradition  autoritaire,  adepte 
de  ce  ({ue  l'on  appelle  parfois  si  judicieusement  de  l'autre  côté 
du  détroit  Yesprit  de>>  dominateurs  normands.  Mais  l'expérience 
de  la  vie  lui  a  fait  peu  à  peu  découvrir  sous  la  tradition  nor- 
mande une  autre  tradition  plus  ancienne,  plus  chère  au  cœur 
d'un  Anglais,  et  plus  féconde,  je  veux  dire  la  tradifÀon  saxonne 
de  l'indépendance.  Héritier  et  continuateur  d'une  longue  suite 
de  générations,  il  s'est  attaché  avec  passion  à  cette  tradition  re- 
trouvée, si  bien  d'accord  avec  l'enseignement  des  faits  présents, 
et  c'est  avec  joie  qu'il  renoue  ainsi  la  chaîne  du  passé.  Son  ar- 
gument favori  en  faveur  du  Rome  Rtde  consiste  à  dire  que  «  c'est 
un  simple  retour  au  système  de  gouvernement  qui  se  recomman- 
dait à  la  sagesse  de  nos  pères  et  que  leurs  enfants  présomptueux 
ont  étourdiment  mis  de  côté  (1)  v. 

Son  jugement  sur  la  révolution  américaine  du  siècle  dernier, 
({ui  aboutit  à  la  séparation  des  colonies  et  de  la  métropole  et  à 
la  cojistitution  des  États-Unis  est  empreint  du  même  esprit  :  «  Ce 
que  nous  appelons  leur  révolution,  dit-il,  fut,  aussi  bien  que  la 

(1)  G.-W.-E.   Russcll,  p.  273. 


M.    GLAnSTONK.  395 

nôh'c,  11110  revendication  de  libertés  liércditaircment  possédées. 
Ce  lut  une  révolution  coiiscrvnti'ire  (1). 

L'attitude  des  colonies  australasiennes,  si  jalouses  de  leurs 
droits,  si  promptes  à  s'élever  contre  toute  prétenfion  un  peu 
marquée  de  la  mère  patrie  à  entreprendre  sur  leur  autonomie, 
n'est-elle  pas  ])ien  faite  pour  inspirer  aux  hommes  d'Etat  ang'lais 
la  crainte  de  semblables  l'r solutions  conservat/'icrs?  Ia\  Fédé- 
ration des  pays  anglo-saxons  viendrait  rassurer  ces  craintes  et 
établir  sur  une  base  durable  les  relations  de  ces  divers  États. 

L'idée  fédéraliste  s'est  encore  assez  peu  manifestée  en  Ang-le- 
terre,  bien  qu'elle  ait  déjà  reçu  un  commencement  d'exécution 
par  l'adoption  à  la  Chambre  des  Communes  du  bill  de  Home  RuIp 
pour  l'h'lande  et  par  la  motion  récente  de  M.  Dalziel  en  faveur 
du  Home  Rulc  écossais  (avril  189i).  En  Australie,  elle  a  fait 
plus  de  progrès;  elle  trouve  des  soutiens  en  Irlande;  elle  a  de 
secrètes  sympathies  en  Ecosse  et  en  Ang-leterre,  et  rencontrera 
des  adhésions  prévues  lorsqu'elle  viendra  à  être  sérieusement 
discutée. 

Les  membres  du  parti  libéral  qui  se  sont  séparés  avec  tant 
d'éclat  de  M.  Gladstone  sur  la  question  du  Home  Ride  irlandais 
ne  sont  pas  les  derniers  à  affirmer  l'opportunité  d'augmenter, 
même  en  Irlande,  les  attributions  des  pouvoirs  locaux.  M.  Cham- 
berlain se  prononçait  dans  ce  sens  en  188C,  dans  son  manifeste 
à  ses  électeurs  de  Birmingham  (2)  ;  Lord  Hartington  admettait 
l'existence  d'un  parlement  national  à  Dublin  (3).  Tout  le  parti 
coalisé  alors  contre  Gladstone  promettait  à  l'Irlande  de  larges 
mesures  de  décentralisation,  la  création  d'Assemblées  provin- 
ciales, etc.  (iV  Quand  les  adversaires  eux-mêmes  sont  obligés 
de  faire  des  promesses  semblables,  le  succès  n'est  pas  loin. 

Je  ne  sais  si  M.  Glastone  a  jamais  poussé  jusqu'à  ses  dernières 
limites  l'idée  fédéraliste  dont  il  peut  à  bon  droit  passer  pour  le 
plus  vaillant  promoteur,  mais  je  ne  serais  pas  surpris  qu'il  y 


(t)  Questions  ronstitutiouncltes,  j).  'ICA  et  2G'i. 

(2)  F.  de  Pressenssé,  l'Irlande  et  l'Anfjlelcrre,  p.  i89. 

(3)  Ibid.,  p.  400. 

(4)  Ibid.,  p.  491. 


39G  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

ait  vu  en  germe  la  solution  d'un  problème  qui  lui  lient  fort  au 
cœur. 

On  connaît  son  aversion  pour  la  guerre  et  la  politique  de 
conquête.  Il  en  a  donné  des  preuves  qui  ont  grandement  nui  à 
sa  popularité  auprès  des  chauvins  anglais  et  que  ses  adversaires 
politiques  ont  largement  exploitées  (1).  L'affaire  de  l'Alabama 
et  son  règlement  pacifique,  la  fameuse  brochure  sur  les  «  atro- 
cités bulgares  »,  sont  encore  dans  toutes  les  mémoires,  et  dès 
1850  il  se  faisait,  contre  lord  Palmcrston,  le  champion  d'une 
politique  sage  et  chrétienne  à  propos  de  la  question  de  Don  Pa- 
cifico.  Il  n'est  pas  douteux,  par  conséquent,  que  toute  combinaison 
ayant  pour  objet  de  diminuer  les  occasions  de  guerre  et  possé- 
dant quelque  chance  de  réussir  aurait  son  adhésion  cordiale. 

Précisément,  quelques  esprits  hardis  se  sont  emparés  de  l'idée 
fédéraliste  pour  la  faire  servir  à  cet  usage.  La  Nortli-Arnericrui 
Revieio  publiait,  en  juin  1893,  un  article  fort  curieux  d'Andrew 
Carnegie,  le  célèbre  fondeur  de  Pittsburgh,  où  il  examinait  la 
possibilité  d'une  union  angdo-américaine  [British  American 
Union)  et  soutenait  qu'aucune  puissance  ne  pourrait  résister  à 
une  aussi  formidable  coalition  (2).  Par  suite,  celle-ci  pourrait 
jouer  le  rôle  d'arbitre,  s'opposer  aux  déclarations  de  guerre,  et, 
au  besoin,  jeter  dans  la  balance  le  poids  de  ses  flottes  et  de  sa 
richesse  pour  ruiner  par  la  force  ceux  qui  voudraient  faire  usage 
de.  la  force.  .le  retrouve  la  même  idée,  sous  une  forme  un  peu 
différente,  dans  un  article  de  xM.  Arthur  Silva  White  (3),  concluant 
à  la  nécessité  d'une  alliance  anglo-américaine  pour  le  repos  du 
monde  civilisé.  Par  une  coïncidence  bizarre,  le  même  numéro  de 
la  North- American  Revieio  m'apporte  un  intéressant  tableau  des 
nouveaux  partis  qui  divisent  le  Parlement  anglais,  tracé  par 
M.   Justin  Mac-Car thy  :  l'auteur  s'attache  à  démontrer  que  la 

(1)  Lord  Beaconslield  a  appuyé  sur  \q.  jingoism  anglais  le  levier  de  sa  politique 
intijcriale.  CeUc  matidnivre  a  beaucoup  conlribué  à  reitaines  de  ses  victoires  poli- 
liqi;es  sur  M.  Gladstone. 

(5)  A  Loo/i  ahead,  by  Andrew  Carnegie.  {North- American  lieview  ,  June  181*3.} 
V.  notamment  p.  090,  693  et  710. 

{:i)An  Aiiglo-Aiiicrican  /l/Zi^Hce,  by  Artiiur  Silva  White.  [North- American  Heview, 
April  1894.) 


M.    (iF.AItSTONK.  '.VM 

(;iianil)i'e  des  Coniiniincs  ollVc  le  spectacle  d'une  mosaïque  de 
groupements  par  nationalités.  On  y  voit,  en  eiï'et,  le  parti  irlan- 
dais, le  parti  écossais,  le  parti  ,i;allois,  If  parti  colonial  (1).  Un  tel 
Parlement  n'est-il  pas  mûr  pour  la  fédération? 

Ainsi,  soit  qu'on  la  considère  dans  son  avenir  j)rochain  comme 
.M.  Mac-Carthy,  soit  même  qu'à  l'exemple  d'Andrew  Carnegie  on 
cherche  à  pénétrer  l'avenir  éloigné  et  grandiose  de  l'idée  fédé- 
raliste, elle  s'impose  désormais  à  l'attention,  et,  si  on  préjuge 
ti'op  de  son  efficacité  au  point  de  vue  de  la  paix  du  monde,  il 
est  certain  du  moins  qu'elle  ne  peut  que  la  favoriser.  Ce  serait 
assurément  un  facteur  important  dans  la  diplomatie  que  cette 
immense  association  des  travailleurs  les  plus  énergiques,  des 
peuples  les  plus  riches  des  deux  mondes.  A  l'heure  où  les  nations 
continentales  sont  accablées  par  la  préparation  d'une  guerre  que 
tout  le  monde  redoute  et  que  personne  n'ose  entreprendre,  il 
n'est  pas  absolument  sans  intérêt  d'envisager  cette  éventualité. 

Toujours  est-il  que  la  race  anglo-saxonne  est  à  la  veille  d'un 
retour  Ijien  curieux  aux  coutumes  saxonnes  d'indépendance  qui 
ont  fait  sa  force  latente  à  toute  époque  de  l'histoire,  mais  dont  le 
rôle  n'a  pas  toujours  été  apparent.  En  la  guidant  dans  cette  voie 
renouvelée,  en  lui  laissant  le  Home  Ride  comme  une  sorte  de  tes- 
tament politique,  M.  Gladstone  a  prouvé  une  fois  de  plus  qu'il 
était  en  avant  de  ses  contemporains.  Il  a  couronné  sa  carrière 
par  une  mesure  audacieuse  dont  l'effet  se  fera  sentir  bien  long- 
temps après  qu'il  aura  disparu  de  la  scène  du  monde.  C'est  le  plus 
bel  éloge  qu'on  puisse  faire  d'un  homme  d'État.  Ceux  dont  la 
politique  disparait,  oubliée  après  eux,  n'ont  pas  di'oit  à  ce  nom; 
seuls,  ceux  qui  indiquent  d'un  geste  assuré  le  chemin  où  les  jeunes 
générations  s'engagent  peuvent  se  flatter  de  savoir  gouverner. 

Paul  de  RousiERS. 

(1)  Ncir  Parties  in  Parliament,  by  J.  Mac-Carthy,  M.  P.  {North-Amcrican    lic- 
view,  Ain-il  1894.) 


LE  PERSONNAGE  D'ODIN 

ET  LES  CARAVANIERS  IRANIENS 

EN  GERMANIE. 


En  face  de  l'efiroyable  débordement  de  peuples  qui  s'est  appelé 
dans  l'histoire  l'invasion  des  Barbares,  de  sa  puissance  irrésis- 
tible, de  la  portée  incalculable  de  ses  consécjuences,  l'esprit  reste 
confondu. 

Et  cependant,  jusqu'ici  un  mystère  impénétrable  enveloppe  les 
origines  de  ce  gigantesque  phénomène  I 

Nous  essaierons  aujourd'hui  de  pénétrer  ce  mystère  en  déter- 
minant les  faits  préparateurs  et  le  mécanisme  des  premières  in- 
vasions, des  invasions  gernianiques. 

Précisons  tout  d'abord  le  problème  et  indicjuons  de  quel  côté 
viendra  la  solution. 

Lorsque,  succédant  aux  chasseurs  de  la  période  paléolithique, 
les  premiers  pasteurs  pénétrèrent  en  Europe  sous  la  poussée 
lente  due  à  la  multiplication  de  la  race,  ils  devaient  ressembler 
d'assez  près  à  ces  Bachkirs  qui  occupent,  aujourd'hui  encore,  la 
steppe  au-dessous  de  TOural,  et  chez  lesquels  les  i:)ouvoirs  publics 
sont  à  peu  près  inconnus. 

Par  la  suite,  les  hordes  envahissantes  furent  amenées  à  modi- 
fier leur  travail  et  par  conséquent  leur  organisation  :  l'art  nour- 
ricier cessa  d'être  exclusivement  pastoral  ;  la  culture  fragmen- 
taire se  montra  partout,  ici  réellement  développée,  ailleurs  plus 
ou  moins  rudimentaire;  en  même  temps,  dans  les  régions  fores- 


LK    l'KliSONiN'AGK    d'oDI.N    ET    LES    CAHAVAMEHS    IliANIENS.  .'V.)î) 

tièrcs  et  montagneuses,  la  chasse  reprenait  de  limportance. 
Mais  CCS  divers  travaux,  n'exigeant  guère  que  Fatelier  fauiilial, 
ne  pouvaient  donner  lieu  à  nue  hiérarcliisation  sociale  étendue. 

A  la  vérité,  les  groupements  d'origine  familiale,  clan,  tribu, 
peuplade,  pris  entre  le  flot  d'arrière  qui  les  poussait  et  le  flot 
d'avant  qui  tendait  à  les  arrêter,  furent  amenés  par  les  néces- 
sités de  l'attaque  ou  de  la  défense,  en  d'autres  termes  par  la 
(juei're,  à  se  réunir  en  coalitions.  Mais  ces  coalitions  étaient 
forcément  passagères,  comme  les  causes  qui  les  produisaient. 

Dans  cet  état  social,  la  superposition  de  races  surtout  guer- 
rières à  des  populations  en  partie  sédentarisées,  peut  à  la  rigueur 
engendrer  des  pouvoirs  publics  durables,  et  l'on  conçoit  la  co- 
hésion défensive  que  César  rencontra  parfois  en  Gaule.  Mais  com- 
ment, avec  ces  seuls  éléments,  imaginer  l'action  offensive,  or- 
ganisée, soutenue,  vidant  en  partie  la  steppe  pour  pénétrer  une 
civilisation  compacte  ? 

Évidemment,  à  cet  effort  gigantesque  et  prolongé,  il  a  fallu  une 
organisation  puissante,  que  les  conquêtes  dont  nous  venons  de 
parler  ou  des  guerres  de  voisins  à  voisins  n'avaient  pu  faire  naître. 

Cette  organisation  puissante,  elle  est  due  en  fait  à  l'action 
bien  des  fois  séculaire  dun  facteur  social  tout  autre,  à  l'action 
des  grands  transports^  qui,  de  longue  date,  ont  placé  au-dessus 
des  peuplades  germaniques  une  aristocratie  formidable  de  me- 
neurs d'hommes. 

C'est  ce  que  nous  allons  montrer  rapidement. 

Aujourd'hui  nous  constaterons  l'existence  du  grand  commerce 
dans  la  steppe  européenne  à  une  époque  relativement  récente, 
au  commencement  de  lère  chrétienne  :  puis,  remontant  dans  le 
passé,  nous  déterminerons  ses  origines. 

Dans  un  autre  article,  nous  verrons  le  grand  commerce  pren- 
dre possession  de  la  steppe  européenne,  superposer  à  ses  popu- 
lations guerrières  des  confédérations  de  chefs  éminents,  et  lancer 
enfin,  pendant  des  siècles,  le  monde  germanique  sur  le  monde 
romain. 

Ce  sera  toute  celle  étude. 


iOO  LA    SCIENCE    SOCIALE. 


1.    —   ODIN  TRANSPORTEUR-MKTALLURGE   (1). 

Le  grand  commerçant  des  steppes  européennes  s'incarne  pour 
nous  dans  Odin,  le  héros  des  traditions  germaniques  et  plus 
encore  des  traditions  Scandinaves.  La  critique  moderne,  ne  com- 
prenant rien  à  ce  type  si  curieux  et  si  puissant,  a  pris  le  parti 
commode  d'en  faire  un  symbole,  une  allégorie,  un  mythe,  en  un 
mot  [2).  Nous  allons  arriver,  avec  la  Science  sociale,  à  le  remet- 
tre dans  son  vrai  jour,  et  cela,  chose  curieuse,  en  serrant  de 
très  près  la  tradition. 

1.  Odl\  caravanier.  —  Nous  ne  possédons  sur  l'Odin  Scandinave 
que  certains  chants  des  Eddas  conservés  en  Islande,  et  deux 
chroniques  traditionnelles  auxquelles  nous  nous  attacherons  sur- 
tout ;  dans  leur  forme  actuelle,  elles  sont  dues,  l'une  à  Snorre 
Sturleson,  l'autre  à  Saxo  Grammaticus,  qui  écrivaient  tous  les 
deux  dans  la  première  moitié  du  treizième  siècle. 

Dans  ces  différents  documents,  dans  les  Eddas  elles-mêmes, 
Odin  se  présente  sous  un  aspect  que  l'érudition  moderne  a  beau- 
coup trop  négligé. 

1°  Sans  doute  il  est  guerrier,  mais  assurément  bien  moins 
que  ne  ferait  supposer  l'influence  modificatrice  des  longs  siècles 
de  guerre  que  son  souvenir  a  traversés. 

Chose  curieuse  et  déjà  faite  pour  éveiller  notre  attention,  la 
mythologie  Scandinave,  au  lieu  de  voir  dans  Odin  un  héros 
jeune,  alerte  et  vigoureux,  ce  qu'elle  n'eût  pas  manqué  de  faire 
pour  un  guerrier,  le  peint  sous  les  traits  d'un  vieillard  mysté- 
rieux, accompagné  de  deux  corbeaux  dont  les  noms  signifient 
((    réflexion   »  et  <(  mémoire  »  (3). 

(1)  Nous  adoplons  ce  mot  auquel  la  remarquable  étude  de  M.  Rossignol  sur  les  Mé- 
taux dans  l'antiquité,  nous  [larait  avoir  donné  droit  de  cité. 

(2)  La  Mythologie  Scandinave  d'Anderson  est  curieuse  à  lire  à  ce  point  de  vue. 
Et  l'auteur  est  un  Yankee;  «[ue  ne  serail-ce  pas  s'il  appartenait  à  la  rêveuse  Alle- 
magne! 

(3)  Andersen  trad.  parLeclerq,  Mutliolo(jie Scandinave  {Leroax,  1886j,  p.  02  et  6,4. 


LE    PERSONNAGE    n'ODIN    ET    LES    CAHAVAMEKS    IRANIENS.  iO  l 

Puis,  si  nous  rapprochons  tous  les  traits  de  sa  physionomie 
morale,  Odiii  nous  apparaît,  avant  tout  et  très  nettement,  comme 
un  civilisateur  éminent,  comme  un  importateur  de  la  richef-se, 
des  arts  pratiques  et  des  cultures  intellectuelles.  Il  est  à  la  fois 
l'inventeur  de  l'écriture,  de  l'éloquence,  de  la  poésie,  le  père 
de  toute  science,  l'auteur  et  le  centre  de  la  religion.  En  môme 
temps,  par  la  magie,  il  a  à  sa  disposition  tous  les  trésors  de  la 
terre  ;  l'or  et  les  métaux  précieux  s'entassent  d'une  façon  fan- 
tastique dans  toutes  les  descriptions  de  FEdda.  Enfin  les  chro- 
niques nous  disent  que,  sous  son  règne  et  celui  de  ses  succes- 
seurs, pendant  plusieurs  générations,  la  Suède  a  vécu  dans  l'a- 
bondance et  dans  la  richesse;  tout  le  pays  était  en  paix;  la 
guerre  à  l'état  permanent  n'apparaît  nettement  que  deux  ou  trois 
siècles  après  Odin  (1). 

2°  Lorsqu'en  face  de  ces  traits  assez  imprévus,  nous  cherchons 
à  nous  rendre  compte  du  travail  auquel  se  livre  Odin,  ce  qui 
se  présente  à  nous  tout  d'abord,  ce  n'est  pas  la  guerre,  c'est  la 
pratique  des  longs  voyages.  Tous  les  textes  sont  d'accord  sur  ce 
point.  La  mythologie  lui  attribue  un  cheval  à  huit  pieds,  sur 
lequel  il  se  transporte  en  un  instant  d'un  bout  du  monde  à 
l'autre.  Avant  de  nous  parler  du  long  exode  qui  a  amené  Odin 
de  rOrient  en  Scandinavie,  Snorre  nous  le  montre  à  Asgard,  sa 
patrie,  faisant  des  voyages  de  plusieurs  années,  pendant  lesquels 
on  est  sans  nouvelles  de  lui  (2).  Quant  à  Saxo,  il  le  regarde  comme 
un  voyageur  fameux,  toujours  en  course  entre  Upsalet  Byzance, 
demeurant  tantôt  dans  l'une,  tantôt  dans  l'autre  de  ces  deux 
villes;  c'est  même  là  tout  ce  que  Saxo  parait  savoir  d'Odin  (3). 
Notons  enfin  que,  d'après  les  étymologistes ,  le  nom  du  dieu  si- 
gnifie marcheur  (i)  ;  cette   étymologie  ne  prend-elle  pas   une 


(1)  Voir,  pour  tout  ce  qui  précède,  et  pour  ce  qui  suit, les  vinj^t  premiers  chapitres 
de  l'Ynrjlinga  Saga,  dans  l'HeimskyiiKjla  de  Snorre  Slurlesoii. 

(2)  Ynrjlinf/u  Saga,  III. 

(3)  Saxonis  Historia  danica,Yïh.\. 

(4)  «  Son  nom  dérive  du  verbe  vada  (imparfait  od),  inarciier  (comparez  iratan. 
ivuot,  wutli,  wiidien,  icuolhan,wodan)  »,nous  dit  Anderson,  ouvr.  cité,  p.  59.  Après 
nous  avoir  donné  celte  étymologie  pourtant  significative,  le  brave  Anderson  s'aban- 
donne à  la  douce  manie  des  mylhograpbes  modernes  pour  les  sens  figurés  :  «  Odin, 

T.  XVII.  29 


402  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

valeur  documentaire  quand  les  chroniques  ajoutent  que  le  nom 
véritable  de  notre  héros  était  Sigge,  et  «  qu'Odin  »  est  une  ap- 
pellation commune  aux  grands  dieux  de  la  race  ? 

Au  surplus,  notre  héros  n'est  pas  le  seul  voyageur  de  sa  fa- 
mille; deux  de  ses  descendants  au  moins,  Svegder  et  Vanland, 
ont  passé  leur  vie  sur  les  grands  chemins  ;  le  premier,  «  accom- 
pagné de  douze  héros,  voyageait  au  loin  à  travers  le  monde. 
Dans  la  grande  Suionie  et  au  pays  des  Turks  (1),  il  retrouva  des 
chefs  qui  lui  étaient  unis  par  le  sang;  il  mit  cinq  années  à  faire 
cette  expédition.  De  retour  en  Suède,  il  resta  quclcjue  temps 
chez  lui,  puis  il  repartit  au  loin  visiter  le  pays  des  Dieux  ».  Son 
fds  Vanland  mourut  au  cours  d'un  voyage  de  plusieurs  an- 
nées (2). 

Odin  et  les  siens  sont  donc  avant  tout  de  grands  voyageurs. 
Naturellement,  pour  parcourir  la  steppe  d'Europe,  il  faut  alors 
une  troupe  armée,  et  Odin  est  également  un  chef  militaire.  Mais, 
chose  bien  remarcpiable,  c'est  par  son  ascendant,  beaucoup  plus 
que  par  l'exemple,  qu'il  agit  sur  ses  soldats.  Au  lieu  de  se  lancer 
à  leur  tête  dans  la  mêlée,  et  de  donner  de  grands  coups,  Odin 
paraît  surtout  les  fasciner  et  les  fanatiser.  «  Quand  ses  hommes 
allaient  au  combat,  nous  dit  Snorre,  il  les  bénissait  par  l'im- 
position des  mains,  et  alors  ils  étaient  sûrs  de  la  victoire.  En 
face  d'un  danger  cjuelconque,  sur  terre  ou  sur  mer,  ils  invo- 
quaient son  nom  cjuelle  que  fût  la  distance;  toujours  ils  étaient 
secourus,  et  ils  le  vénéraient  comme  un  dieu  »  (3).  Odin  nous 
apparaît  donc  comme  une  sorte  de  Mahdi. 

3°  Après  avoir  déterminé  ces  caractéristicjues  d'Odin,  et  le 
travail  auquel  il  se  livre,  ne  pourrions-nous  pas  découvrir  cjuel- 
que  chose  de  rétat  social  dans  lequel  il  se  meut? 

Doux  traits  bien  remarquables  se  dessinent  devant  nous. 

Odin  n'est  pour  ainsi  dire  que  le  pouvoir  exécutif  d'un  collège 
sacerdotal  tout-puissant,  «  d'un  collège  de  dieux  »  ;  dans  la  grande 

nous  tlil-il.  est  l'esprit  du  monde  qui  envahit  tout...  il  est  l'esprit  de  la  vie,  il  pénè- 
tre toute  malière  animée  ou  inanimée...  il  est  l'inlini  voyageur.  » 

(1)  Sud-Est  de  la  Russie  et  Turkeslan. 

(2)  YiKjlinga  Sotja,  XV,  et  XVI. 
13)  Ibid.,  II. 


LK    l'ERSONNAGK    d'odIN    ET    LES   CARAVANIERS   IRANIENS.  -403 

ville  d'Asgard,  il  y  avait  deux  choses  d'après  Snorre  :  «  un  chef 
guerrier  et  un  temple  immense  :  la  coutume  voulait  que  les 
grands  prêtres  de  ce  temple  fussent  au  nomhre  de  douze  :  on 
les  appelait  Diar  ou  D^'otttiar;  ils  étaient  à  la  fois  les  maîtres 
de  la  religion  et  les  souverains  justiciers;  le  devoir  de  tout  le 
peuple  était  de  leur  obéir  et  de  les  vénérer  »  (1). 

En  second  lieu,  les  femmes  des  héros  vivent  à  part;  dans  la 
mythologie,  image  évidemment  fidèle  de  l'état  social,  l'épouse 
en  pied  d'Odin  possède  à  elle  seule  la  demeure  de  Fensal,  tan- 
dis que  son  seigneur  et  maître  habite  le  Valhal.  En  outre, 
les  déesses  jouissent  en  commun  du  palais  de  Yingolf ,  et  elles 
y  sont  séparées  des  dieux,  qui  ont  pour  séjour  le  Gladsheim. 
Enfin  leurs  filles,  les  fameuses  Walkyries  sont  exclusivement 
guerrières;  les  Sagas  historiques  connaissent  aussi  ces  femmes 
guerrières,  les  Skôldmôr,  «  vierges  au  bouclier  ».  Les  unes  et  les 
autres  accompagnent  parfois  les  guerriers  au  combat,  parfois 
aussi,  elles  font  à  elles  seules  des  expéditions  militaires.  Ne  di- 
rait-on pas  que  l'absence  fréquente  de  l'homme  constitue  la 
femme  dans  une  organisation  de  vie  à  part,  et  la  force  à  pour- 
voir elle-même  à  sa  sécurité? 

Enfin^  il  semble  qu'Odin  et  quelques-uns  de  ses  successeurs 
aient  pris  des  épouses  dans  certaines  contrées  avec  lesquelles 
ils  sont  en  relations,  sans  les  ramener  au  lieu  de  leur  principal 
séjour  ;  et  nous  pensons  involontairement  à  cette  variété  de  po- 
lygamie propre  à  certains  types  de  commerçants  qui  ont  une 
femme  plus  ou  moins  légitime,  partout  où  ils  ont  un  comptoir. 

N'est-il  pas  maintenant  curieux  de  constater  que  nous  voilà 
en  face  d'un  ensemble  de  traits  originaux  et  cependant  déjà 
observés? 

L'ascendant  fanatiseur  d'un  mahdi  inspiré,  la  toute-puissance 
d'un  collège  sacerdotal,  la  vie  isolée  des  femmes,  seules  respon- 
sables du  foyer,  la  polygamie  en  foyers  distincts,  nous  connais- 
sons déjà  tout  cela,   et,  qui  plus  est,  nous  le  connaissons   en 

(1)  Ynfjllnga  ScKja,  II. 


40-4  LA    SCIENCE  SOCIALE. 

relations  étroites  avec  la  vie  de  grands  voyages,  dans  le  type 
fameux  des  Touareg! 

Odin  serait-il  un  Targui  (1)  par  hasard? 

Assurément  non;  la  famille  targui  a  poussé  l'organisation 
matriarcale  à  ses  dernières  conséquences ,  elle  admet ,  par 
exemple,  le  mariage  du  frère  avec  la  sœur;  elle  étalîlit  la  gé- 
néalogie par  les  femmes,  etc..  Or,  dans  la  société  odinique, 
«  le  mariage  du  frère  avec  la  sœur  est  interdit,  »  nous  dit 
Snorre  (2),  et  il  est  clair,  par  la  généalogie  de  tous  les  héros,  que 
l'hérédité  est  essentiellement  masculine. 

Mais,  sauf  cette  différence  importante,  il  est  facile  de  se  rendre 
compte  que  les  deux  types  se  ressemblent  de  près,  et  nous  en 
arrivons  vite  à  nous  demander  s'ils  ne  seraient  pas  dus  à  une 
même  cause  agissant  dans  des  milieux  socialement  peu  difie- 
rents.  Le  Targui,  c'est  le  commerçant  à  longues  caravanes  des 
déserts  d'Afrique,  et  tout  son  type  social,  nous  le  savons,  dérive 
de  ce  travail  (3).  Odin,  n'est-ce  pas  bien  le  commerçant  à  lon- 
gue caravane  des  steppes  du  Nord,  voyageant  au  milieu  des 
populations  encore  mal  assises  de  l'Europe  et  de  l'Asie,  et  s'or- 
ganisant  pour  cela  en  expéditions  armées?  Comme  son  frère  le 
Targui,  il  s'éclaire,  dans  son  métier  difficile,  des  lumières  de  la 
science  et  de  la  divination;  comme  lui,  il  s'appuie  sur  une  con- 
frérie religieuse  toute-puissante  ;  comme  lui,  pour  avoir  ses 
hommes  bien  en  main,  il  agit  par  le  fanatisme  religieux.  Gomme 
le  Targui,  il  a  des  épouses  un  peu  partout,  et  il  abandonne  son 
épouse  principale  elle-même  pendant  de  longs  mois.  Dans  les 
deux  types,  la  femme,  olîligée  de  pourvoir  seule  à  sa  sécurité, 
prend  une  haute  valeur;  dans  la  steppe  du  Nord,  habitant  un 
milieu  sans  homogénéité  et  souvent  hostile,  elle  est  amenée  tout 
naturellement  à  monter  à  cheval  et  à  faire  la  guerre.  La  simi- 
litude des  types  permet  évidemment  de  conclure  à  la  similitude 
des  causes;  voici  d'ailleurs  que,  pour  nous  enlever  tout  doute. 


(1)  Nos  lecteurs  savent  que  Targui  est  le  singulier  de  Touareg. 

(2)  Ynfjlhuja  Scuja,  IV. 

(3)  Voir  à  ce  sujet,  dans  la  Science  sociale,  les  belles  études  de  M.  de  Préville  sur 
l'Alrifiuc  et  l'Egypte  ancienne,  t.  IV  et  IX. 


LE   l'ERSONNAGE   d'oDIN    ET   LES   CARAVANIERS   IRANIENS.  405 

quand  Odin  est  déifié,  la  Scandinavie  en  fait  le  dieu  du  com- 
merce, et  les  chroniqueurs  du  moyen  Age  l'identifient  sans  hé- 
siter avec  le  Mercure  romain  (1)! 

Mais  le  commerce  à  longues  caravanes  semhle  ne  pouvoir 
se  constituer  qu'à  la  condition  d'avoir  à  transporter  des  mar- 
chandises précieuses,  peu  encombrantes,  assurant  de  gros  pro- 
fits, et  de  relier  les  uns  aux  autres  des  pays  neufs  et  des  pays 
de  vieille  civilisation,  séparés  par  de  vastes  espaces.  Or,  la 
steppe  d'Europe-Asie  offre  évidemment  matière  à  ce  genre  de 
commerce  ;  à  l'Orient,  au  Nord,  à  l'Occident,  le  caravanier  peut 
aller  chercher,  ici  de  l'or  et  de  l'argent,  là  de  l'ambre  et  des 
fourrures  si  prisés  par  le  luxe  antique ,  ailleurs  cet  élain  indis- 
pensable à  la  fabrication  du  bronze,  dont  les  gisements  sont 
si  rares  dans  l'ancien  continent.  Sur  les  frontières  méridionales 
de  la  steppe,  il  rencontre,  d'autre  part,  les  riches  et  vieilles 
civilisations  de  l'Inde,  de  la  Mésopotamie  et  de  la  Méditer- 
ranée. 

Mais  en  fait,  Odin,  dans  son  pays  d'origine,  se  place-t-il  au- 
près de  quelques-uns  de  ces  pays  riches?  Pourrions-nous  le  mon- 
trer en  contact  nécessaire  avec  eux,  ou  au  moins  avec  quelqu'un 
d'entre  eux? 

Les  compagnons  d'Odin,  nous  dit  Snorre,  s'appelaient  les  Ases, 
terme  qui  désigne  à  la  fois  les  dieux  de  la  race  et  l'aristocratie 
qui  la  commande  ;  ils  habitaient  avec  lui  une  grande  ville  nom- 
mée Asgard,  et  située  au  Nord  du  Caucase,  à  l'Orient  du  Don 
et  à  une  certaine  distance  de  l'embouchure  de  ce  fleuve  (2). 

C'est  précisément  dans  la  contrée  indiquée  par  le  chroni- 
queur islandais,  vers  le  point  où  le  Don  et  le  Volga  se  rappro- 
chent, que  les  écrivains  de  l'époque  impériale  placent  les  Asœi; 
puis  dans  le  sud-est,  sur  les  bords  de  la  Caspienne^  ils  nous 
montrent  des  AsiotcV,  plus  loin  dans  l'Est  des  Asiani,  sur  les 

(1)  Voir  Geffroy,  Les  Origines  du  Germanisme  {Revue  des  Deux-Mondes,  Janv. 
1872,  p.  100). 

(2)  Ymjlincja  Scuja,  I  et  V.  Nous  disons  «  à  une  certaine  distance  de  l'embouchure 
de  ce  lleuve  »,  parce  que,  un  peu  plus  loin,  Snorre  place  à  l'Occident  d'Asgard  la  Russie, 
dont  le  centre  pour  lui  est  à  Kief. 


-406  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

rives  Nord-Est  du  Pont-Euxin  des  Aspurgiani ,  et  sur  le  moyen 
Volga,  vers  Kazan  (1),  des  Asmanni, 

Voici  en  môme  temps,  sur  la  rive  orientale  du  Palus-Maeotide, 
les  ports  anciens  à'Azara,  à'Azaraba,  à'Azabetis,  et  la  ville 
moderne  (ÏAzoff  (2).  Le  nom  de  la  race  divine  que  la  chro- 
nique Scandinave  place  au  nord  du  Caucase  n'est-il  pas  ici  de 
tous  côtés  écrit  sur  la  carte  ? 

La  région  ainsi  déterminée  a  d'ailleurs  son  centre  au  lieu  où 
doivent  se  croiser  les  caravanes  des  steppes  européennes  et  asia- 
tiques, à  leur  descente  sur  le  Caucase  d'une  part,  sur  les  colonies 
grecques  du  Pont-Euxin  d'autre  part.  L'Asgard  de  Snorre  se 
place  ainsi  en  un  point  tout  à  fait  privilégié  pour  les  grands 
transports,  dans  la  contrée  où,  depuis,  le  commerce  par  cara- 
vanes, Lien  déchu  cependant,  a  fait  naître  Astrakan,  Tsaritzynet 
Rostof.  Au  surplus,  à  l'époque  même  d'Odin,  ce  pays  compte 
parmi  ses  habitants  les  fameuses  Amazones,  dont  nous  dirons  un 
mot  plus  loin,  et  dont  le  type,  si  voisin  de  celui  des  déesses 
Scandinaves,  a  été  évidemment  modelé  par  les  grands  trans- 
ports (3). 

Les  Ases  Scandinaves  paraissent  donc  pouvoir  s'identifier  avec 
les  Asaei  des  auteurs  classiques  au  point  de  vue  du  nom,  du  site 
géographique  et  du  travail;  ajoutons  que  les  uns  et  les  autres 
ont  bien  des  chances  d'appartenir  à  une  seule  et  môme  race.  Les 
Ases  Scandinaves,  évidemment  proches  parents  des  Goths,  sont 
sans  aucun  doute  des  Indo-Européens;  quant  aux  Assei,  Pline  voit 
en  eux  une  race  scythique  ancienne  et  fameuse  entre  toutes;  ils 
tiennent  donc  aux  Scythes  de  la  période  classique  dont  l'origine 
irano-persane  ne  fait  pas  de  doute  Ci-). 

Est-il  nécessaire  de  remarquer  enfin  que  les  grands  carava- 

(1)  11  est  facile  de  reconnaître  dans  ces  deux  derniers  noms  le  manu  et  le  bury  des 
langues  germaniques. 

(2)  Cette  dernière  étymologie  est  proposée  jiar  Bayer  in  Act.  Acacl  PelropoL,  d'a- 
près Mallet,  Introduction  à  l'histoire  de  Dannemarc.  Copenhague,  1755. 

(3)  Diodore  de  Sicile,  II,  44,  et  Pline  l'Ancien,  VI,  15,  parlent  des  Amazones  au  nord 
du  Caucase  comme  d'un  fait  contemporain.  Plutarque,  l'ompée,  38,  et  Strabon,  XI, 
p.  500,  les  connaissent  dans  des  régions  toutes  voisines. 

(4)  Voir  d'Aibois  de  Jubainville,  Les  premiers  hahitanis  de  l'Europe,  1889,  I, 
p.  223 


LE    l'ERSONNAGE    d'oDIN    ET    LV.S   CAHAV^AMEHS   IRANIENS.  407 

niers  de  la  région  caucasienne  présentent  un  trait  en  parfaite 
concordance  avec  le  type  de  notre  Odin?  la  civilisation  gréco- 
orientale  n'a  pu  manquer  d'agir  puissamment  sur  eux;  au  Sud, 
ils  ont  les  vieilles  cités  de  l'Asie  Mineure;  à  l'Occident,  les  colo- 
nies grecques  du  Pont-Euxin;  à  l'Orient,  la  Bactrianc  et  la  Sog- 
diaiie  où  les  dynasties  macédoniennes  régnent  depuis  deux  siè- 
cles, et  les  nécessités  commerciales  les  mettent  en  contact  forcé 
et  continuel  avec  tout  cela!  N'est-il  pas  clair  ({uc  le  jour  où  un 
chef  do  caravanes  formé  dans  ce  milieu  émigrera  vers  les  ré- 
gions à  demi-barl)ares  du  Nord,  il  pourra  y  apporter,  avec  la 
richesse,  les  arts  pratiques,  les  cultures  intellectuelles,  et  ces 
merveilleuses  runes  apparentées  aux  alphabets  gréco-pon- 
tiques? 

II.  Odin  métallurge.  —  Snorre  ajoute  encore  aux  indications 
déjà  si  précieuses  qu'il  vient  de  nous  donner  :  «  Odin,  dit-il. 
avait  des  possessions  considérables  au  Sud  du  Caucase,  et  il  était 
en  relations  avec  des  gens  qui  épousent  leurs  sœurs  «  (1),  des 
matriarcaux  purs,  que  le  vieux  chroniqueur  appelle  des  Vanes, 
exactement  le  nom  du  peuple  qui,  d'après  les  légendes  géor- 
giennes, a  dominé  aux  alentours  du  lac  Thospitis  à  partir 
d'Alexandre  le  Grand,  et  lui  a  laissé  son  nom  de  lac  de  Van  (2)! 

Mais  qu'est-ce  qu'Odin  et  ses  Ases  pouvaient  avoir  à  faire  au 
sud  du  Caucase?  Étaient-ce  seulement  des  transports?  Snorre 
nous  parle  de  possessiofis-;  ces  possessions  n'auraient-elles  pas 
laissé  de  traces  géographiques?  Nous  touchons  ici  à  un  se- 
cond côté  de  la  physionomie  d'Odin,  non  moins  curieux  que  le 
premier.  • 

Voici  tout  d'abord  que  la  carte  des  régions  caucasiques  pour 
l'époque  gréco-romaine  nous  indique  des  Scijtliœ  Saces,  des 
Scf/th/ni,  des  Saspiri,  ou  Haspiri,  précisément  à  côté  et  à  l'Ouest 
des  Vanes.  Il  v  a  là  une  infiltration,  d'ailleurs  bien  connue,  de 


(1)  YinjUm/a  Sarja,  IV  et  V. 

(2)  Odin  emmène  avec  lui  quelques  Vanes,  entre  autres,  Njord,  Frey  et  Freya,  et  les 
mythographes  les  retrouvent  dans  le  Valhal  ;  mais  Snorre  leur  assigne  d'une  façon 
indiscutable  une  origine  orientale,  comme  à  Odin. 


4(38  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Scythes  iraniens.  Puis,  dans  la  contrée  qu'ils  occupent,  certains 
noms  (le  ville  ont  nn  caractère  intéressant  :  Ptoléniée  nous  y  mon- 
tre une  Aza^  une  Aziris,  une  Asiha,  une  Zara  ou  Azara,  tout  cela 
ne  parait-il  pas  sentir  un  peu  l'Ase?  Tout  cela  ne  rappelle-t-il  pas 
au  moins  d'une  façon  évidente  les  noms  voisins  du  Palus-Mœotide? 

De  plus,  entre  le  pays  des  Scytliini  et  les  deux  grandes  passes 
du  rempart  Caucasien,  les  portes  de  Daryéla  au  centre,  les  portes 
de  Derbent  à  l'Est,  le  même  radical  ne  semble-t-il  pas  jalonner 
des  routes?  Vers  la  passe  centrale,  voici  Azacha;  vers  la  passe  de 
l'Est,  Azelene  et  Azora  près  du  lac  de  Van,  Ozeka  sur  le  Cyrus 
inférieur;  quand  on  joint  à  tout  cela  Azaga  au  pays  des  Gètes 
dans  le  Sud-Ouest  de  la  Caspienne,  ne  croit-on  pas  retrouver 
l'appellation  odinique  de  Asgcii^l,  à  peine  altérée?  Enfin  les 
passes  du  Caucase  elles-mêmes  paraissent  bien  avoir  été  occu- 
pées par  des  garnisons  d'Ases  transporteurs;  les  défilés  de 
Daryéla  sont  encore,  à  Iheure  actuelle,  entre  les  mains  des  Ossèthes 
que  M.  Chantre,  l'éminent  investigateur  du  Caucase,  propose 
d'identifier  avec  les  Ases  des  traditions  Scandinaves  (1)  ;  et  à  Der- 
bent, sur  les  flancs  nord  de  la  montagne  qui  domine  les  portes 
Albaniennes,  deux  auteurs  de  la  région,  à  peu  près  contempo- 
rains d'Odin,  connaissent  un  groupe  d'Amazones  (2)  ! 

Les  Ases  ont  donc  fortement  occupé  la  région  à  l'Ouest  du  lac 
de  Van  et  les  routes  qui  y  conduisaient.  Mais  quel  intérêt  si  puis- 
sant pouvait  les  attirer  dans  cette  région?  La  carte  va  nous  ré- 
pondre encore  une  fois  en  nous  montrant,  au  milieu  des  appella- 
tions scythiques,  le  nom  fameux  des  Chalybes  et  des  Cabires  (3); 
nous  sommes  au  cœur  de  la  région  d'Asie  Mineure  la  plus  riche 
en  mines*de  cuivre  et  de  fer  [k)\ 

Eh  bien,  Odin,  uniquement  transporteur  au  Nord,  est,  avant  tout 

(1)  Ernest  Chantre,  Rapport  sur  %me  mission  scientifique  dans  l'Asie  occidentale  ; 
Paris,  1883. 

(2)  Mélrodore  de  Scepsis  et  Hypsicrate  cités  par  Slrabon,  XI,  v,  1  ;  le  premier,  con- 
lemporaiti  de  Mithridate,  est  mort  en  04  av.  J.-C;  le  second  était  d'Amisos,  à  l'eni- 
Ijouchiire  du  Lycus. 

(3)  Ces  derniers  sont  ici  représentés  par  l'antique  cité  de  Cahira,  qui  plus  tard  s'est 
appelée  Sébaste. 

(4)  Voir  la  carte  des  régions  du  cuivre  dans  Morgan,  Une  Mission  scienti/ique  axh 
Caucase,  2«  vol.;  et  Maspéro,  Histoire  ancienne  des  'peuples  de  VOrient,  4«  éd.,  p.  240. 


LK    l'EKSONNAGE    u'oHIN    ET    LES    CARAVANIERS   IRANIENS.  iUO 

dans  cette  région,  par  des  subordonnés  et  des  esclaves,  exploi- 
teur de  mines!  Les  Scandinaves  du  dixième  siècle  ont  pu  l'oublier, 
mais  ils  n'en  ont  pas  moins  gardé,  sans  le  savoir,  des  traditions 
qui  en  témoignent.  Snorrc  nous  apprend  en  efl'et  que  c'est  dans 
le  pays  du  Sud  et  chez  les  Vanes  qu'est  mort  le  savant  Mimer  (1), 
à  la  fois  l'inspirateur  d'Odin  et  le  dieu  des  métallurges,  celui  dont 
le  marteau  travaille  tout  seul!  C'est  également  dans  ce  pays 
qu'Odin,  d'après  l'Edda,  a  donné  un  de  ses  yeux  à  Mimer  pour 
descendre  dans  le  puits  de  ce  dernier;  et  c'est  ainsi  qu'il  est 
devenu  le  «  vieillard  à  un  seul  œil  »  !  L'allusion  à  la  lampe  qui 
surmonte  le  front  du  mineur  n'est-elle  pas  manifeste  (2)? 

Dans  sa  patrie  d'origine ,  Odin  est  donc  certainement  un  trans- 
porteur, et  très  probablement  aussi  un  métallurge. 

Ce  double  caractère  de  notre  héros  est  d'ailleurs  accentué  par 
les  circonstances  qui  amènent  son  départ  du  Caucase,  et  son  éta- 
blissement dans  les  pays  Scandinaves. 

C'est  la  défaite  de  Mithridate  et  la  conquête  du  Pont  par  les 
Romains  qui  déterminent  son  exode.  Or  le  Pont,  c'est  précisément 
ce  pays  des  Chalybes  où  les  Ases  ont  leurs  ateliers  de  production 
et  de  fabrication.  La  victoire  des  Romains,  c'est  la  confiscation 
des  mines  au  profit  de  l'industrie  romaine;  c'est  l'exploitation 
totale  de  l'Asie  Mineure  par  le  commerce  romain.  C'est  l'expul- 
sion et  la  ruine  plus  ou  moins  complètes  pour  nos  transporteurs 
métallurges.  A  cette  époque,  nous  dit  Snorre,  un  grand  nombre 
de  chefs  de  la  région  émigrèrent  au  loin.  L'un  d'eux,  c'était 
Odin,  résolut  d'aller  créer  dans  le  Nord  de  l'Europe  un  nouveau 
centre  commercial  et  de  nouveaux  ateliers  de  fabrication. 


(1)  «  Mimer  »,  d'après  A  nderson,  signifie  «connaissance  ». 

(2)  Les  derniers  âges  de  la  mythologie  odinique  ont  perdu  le  sens  exact  de  ces  vieux 
souvenirs.  A  l'époque  où  ils  empruntent  aux  missionnaires  chrétiens  ou  aux  commu- 
nautés juives  de  Russie  l'Arbre  de  la  science  du  bien  et  du  mal,  le  puits  de  Minier  se 
transforme  en  une  source  coulant  au  pied  de  cet  arbre.  Les  Scandinaves,  exploitant 
alors  à  ciel  ouvert  les  mines  dUpsal,  ne  savent  plus  ce  que  signifie  pour  Odin  la  qua- 
lification de  vieillard  à  un  œil,  et  ils  voient  en  lui  un  borgne.  Hérodote  avait  déjà  fait 
le  même  contresens  à  propos  des  Arimaspes,  «  gens  à  un  seul  œil  »,  qiti  volent  l'or  au 
l)aysdes  Gryphons.  Ce  terme,  qui  désigne  le  mineur  pour  les  Scythes  du  cinquième  siècle, 
comme  pour  les  Scythes  contemporains  dOdin.  reste  lettre  muette  pour  Hérodote  :  «  Je 
ne  puis  croire,  dit-il,  que  certains  hommes  naissent  véritablement  avec  un  seul  œil  ». 


410  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Laissant  Asgard  à  ses  deux  frères  Ve  et  Vilir,  il  entraine  à  sa 
suite  l'élite  de  ses  caravaniers  et  de  ses  métallurgistes;  puis,  pre- 
nant une  route  commerciale  que  nous  jalonnerons  plus  tard  et 
({u'au  dire  de  Saxo  il  a  bien  des  fois  parcourue,  il  traverse  la 
Russie  méridionale  et  l'Allemagne  du  Nord  ;  puis  il  fonde  deux 
villes  dont  l'emplacement  est  caractéristique  :  en  Danemark,  il 
s'installe  à  Odensée,  qui  est  alors,  comme  nous  le  verrons,  le  centre 
du  commerce  Scandinave  et  le  point  d'aboutissement  du  com- 
merce germanique;  en  Suède,  où  il  transporte  son  principal  éta- 
blissement, c'est  à  Upsal  qu'il  se  fixe,  dans  une  contrée  peu  ha- 
bitée (1),  mais  à  côté  de  magnifiques  gisements  de  fer  exploitables 
à  ciel  ouvert,  et  donnant  en  moyenne  de  40  à  50  %  de  métal 
pur  (2j  ! 

Et  là  il  reprend  sa  double  profession  de  transporteur  et  de 
métallurge. 

Transporteur,  il  l'est  dans  le  Nord  sans  aucun  doute;  nous 
l'avons  indiqué  en  commençant,  et  le  lecteur  en  sera  convaincu 
s'il  nous  suit  jusqu'au  bout  de  cette  étude.  Métallurge,  il  l'est 
plus  évidemment  encore;  à  l'époque  où  Odin  s'installe  à  côté 
des  mines  de  fer  d'Upsal,  une  révolution  se  fait  dans  l'industrie 
Scandinave  :  la  péninsule,  qui  jusque-là  ne  connaît  guère  que  le 
bronze  (3),  est  tout  d'un  coup  en  plein  âge  du  fer.  Qu'est-il 
donc  au  surplus,  s'il  n'est  pas  un  chef  de  métallurges,  ce  roi 
d'Upsal  dont  la  puissance  magique  découvre  tous  les  trésors 
cachés  sous  terre?  Cette  tète  mystérieuse  à  laquelle  il  demande 
toutes  ses  inspirations,  n'est-ce  pas  celle  de  Mimer,  le  vieux 
métallurge  d'Orient?  Ne  sont-ce  pas  aussi  des  métallurges, 
ces  Ases  dont  le  premier  soin  à  leur  arrivée  dans  le  pays  est 
d'établir  une  forge?  N'est-ce  pas  un  dieu  de  la  métallurgie, 
ce  redoutable  Thor,  fils  d'Odin,  à  la  nature  de  feu,  à  la  barbe 

(1)  Voir  dans  Montélius,  La  Suède  préhislorique,  l'extension  de  la  population  à  la 
lin  de  l'âge  du  bronze. 

(2)  Voir  Reclus,  Géogr.  nniv.,  à  l'article  Upsala. 

(:{)  Quelques  échantillons  de  fer  sont  attribués  au  cinquième  siècle  av.  J.-C.  Mais 
ils  sont  peu  nombreux  et  les  arguments  invoqués  à  l'appui  de  cette  opinion  (note  de 
Montélius  dans  les  Matériaux  pour  servir  à  l'histoire  primitive  de  l'homme,  1885, 
p.  113;  sont  peu  concluants. 


LI-:    I-ICRSONXAGK    |)"oi)IN    ET    LKS    CAHAVAMRHS   IRANIENS.  411 

flamboyante,  aux  yeux  enflammés,  qui  a  pour  touU-  arme 
un  marteau^  Mjolner  récraseur?  (les  nains  qui  travaillent  les 
métaux  pour  les  dieux,  et  (jue  le  tout-puissant  marteau  a  réduits 
pour  toujours  en  servitude,  ne  nous  montrent-ils  pas  sous  un 
voile  transparent  les  Finnois  plies  par  les  Ases  aux  travaux  des 
mines  comme  jadis  les  Chalyhes  du  Pont  (1)?  Que  peuvent  donc 
être  enfin,  si  ce  ne  sont  pas  des  mines,  ces  fameuses  «  richesses 
d'Upsal  »  dont  Snorre  parle  à  différentes  reprises,  et  dont  la  g-es- 
tion  est  la  grosse  affaire  de  certains  successeurs  d"Odin  (2)! 

Le  type  d'Odin,  ainsi  restitué,  nous  parait  J3ien  net  :  si  cepen- 
dant la  nouveauté  de  notre  tableau  laissait  des  doutes  dans 
l'esprit  du  lecteur,  nous  lui  demanderons  un  peu  de  patience. 
La  suite  de  cette  étude  complétera  la  physionomie  que  nous 
venons  d'esquisser  et  la  dessinera  vigoureusement,  même  aux 
yeux  les  plus  incrédules. 


H.    LES  PRÉDÉCESSEURS    d'gDIX    DANS    LA    RÉGION    DU    CAUCASE. 

A  l'époque  où  les  fraditions  Scandinaves  placent  leur  héros, 
une  soixantaine  d'années  avant  Jésus-Christ,  les  transporteurs- 
métallurges  sont-ils  anciens  au  Nord  et  au  Sud  du  Caucase? 

Les  découvertes  récentes  de  l'archéologie  préhistorique  d'une 
part,  les  récits  des  auteurs  classiques  d'autre  part,  vont  nous  les 
montrer  dans  ces  deux  régions  de  longs  siècles  auparavant. 

Ils  nous  indiqueront  en  même  temps  leur  origine. 

1°  L'archéologie  préhistorique.  —  Il  résulte  des  magnifiques 

(1)  Tous  ces  traits,  bien  connus  d'ailleurs,  sont  empruntés  aux  Eddas^  poss. 

(2;  YmjUiKja  Saga,  ch.  xvi  :  «  Après  lui,  Vanland  son  fils  prit  le  commandement  et 
l'administration  des  richesses  d'Upsal  »;  c'est  la  troisième  fois  qu'il  est  question  en 
quelques  pages  des  «  Upsalenses  divitife  » . 

Il  est  à  noter  qu'une  foule  de  traits  mythologiques  des  Eddas  font  manifestement 
allusion  à  l'installation  des  Ases  en  Scandinavie,  et  ont  un  sens  historique  à  peine 
altéré  :  les  dieux,  bien  plus  puissants  que  les  géants  du  froid  et  que  les  nains,  n'appa- 
raissent cependant  qu'après  eux...  les  A.ies  gouvernent  unis  aux  Vans;  les  géants  font 
la  guerre  aux  uns  et  aux  autres...  les  nains  sont  alliés  de  près  aux  géants,  mais  ils 
servent  les  Ases,  etc.  (Anderson,  Mijthol.  scancL,  pass.).  Autant  d'allusions  transpa- 
rentes aux  compagnons  d'Odin  s'installant  en  vainqueurs  au  milieu  des  Goths  et  des 
Finnois.  Et  on  en  trouverait  d'autres! 


412  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

découvertes  de  M.  Chantre  dans  la  région  caucasienne  (1),  que, 
peudant  le  premier  âge  du  fer  méditerranéen  (2),  c'est-à-dire, 
approximativement,  du  douzième  ou  du  onzième  siècle  au 
huitième  (3),  toute  une  industrie  du  bronze,  née  au  Sud  du 
Caucase,  s'est  répandue  à  travers  l'Europe  centrale,  Hongrie, 
Transylvanie,  Dalmatie,  Carniole,  haute  Italie,  Toscane,  Au- 
triche, Styrie,  Tyrol,  Suisse,  Sud  de  la  France,  Bavière,  Wur- 
temberg, bords  du  Rhiû,  Jura,  Franche-Comté,  Danemark, 
Suède,  etc.  Les  rapprochements  établis  par  M.  Chantre  entre 
les  bronzes  de  ces  divers  pays  et  ceux  de  la  région  cauca- 
sienne portent  sur  un  grand  nombre  de  types,  et,  pour  cer- 
tains types,  sur  un  grand  nombre  d'objets  (4).  Et  il  peut  sans 
exagération  conclure  en  ces  termes  :  «  Les  analogies  constatées 
entre  les  objets  des  mobiliers  protohistoriques  du  Caucase  et 
ceux  de  la  phis  grande  partie  de  l'Europe  ont  pris  une  impor- 
tance capitale.  Les  points  de  contact  observés  sont  devenus  de 
plus  en  plus  nombreux,  et  sont  actuellement  indiscutables...  En 
dehors  de  quelques  particularités,  on  peut  dire  que  la  majorité 
des  formes  et  des  motifs  décoratifs  des  nécropoles  du  premier  âge 
du  fer  au  Caucase  et  dans  toute  l'Europe,  sont,  sinon  identiques, 
du  moins  tellement  analogues  que  Von  doit  les  assimiler  les  ims 
aux  autres^  et  les  rattacher  à  la  même  civilisation  (5). 

A  des  types  et  à  des  objets  transportés  en  si  grand  nombre  et  à 
de  pareilles  distances,  il  est  naturel  de  supposer  des  transporteurs  : 
l'hypothèse  la  plus  vraisemblable  qui  se  présente  à  l'esprit,  c'est 
celle  de  caravaniers  parcourant  l'Europe  à  partir  de  la  région  du 
Caucase.  Comme,  d'autre  part,  des  centres  secondaires  de  fabrica- 
tion, notamment  en  Étrurie,  en  Hongrie,  en  Tyrol  et  en  Scandi- 
navie, reproduisent  les  formes  et  les  motifs  caucasiens  sans  une 

(1)  Ernest  Chantre,  Rapport  sur  une  mission  scientifique  dans  l'Asie  occidentale, 
Paris,  1883;  et  surtout  :  Ilecherchcs  anthropologiques  dans  le  Caucase  ;  4  vol.,  Paris, 
188G. 

i'î)  Reclierciies  anthropologiques,  II,  p.  186,  187. 

(3)  II  est  toujours  diflicile  de  traduire  en  dates  les  indications  iiréhistoriques  :  ce- 
pendant on  parait  admettre  assez  généralement  que  l'expansion  du  fer  dans  la  Médi- 
terranée commença  au  onzième  siècle. 

(4)  Recherches  anthropologiques  dans  le  Caucase^  II,  p.  42  à  95. 

(5)  Ibid.,  II,  p.  188. 


LE    PERSOiSNAGK    d'oDIN    ET    LES   CARAVANlEIiS   IHANIENS.  413 

grando  infériorité  tocliniqiic,  voici  que  ces  vieux  caravaniers  ont 
tout  l'air  de  transporter  avec  eux  des  procédés  niétallurgi({ucs, 
d'être  déjà,  comme  plus  tard  les  compagnons  d'Odin,  des  trans- 
porteurs associés  à  des  fabricants.  ¥J,  pour  que  l'analogie  des 
types  sociaux  soit  encore  plus  nette,  les  découvertes  faites  à 
Koban,  c'est-à-dire  à  la  grande  passe  de  Daryéla,  au  centre 
du  Caucase,  nous  montrent  ces  transporteurs  fabricants  tenant, 
euxaussi,  garnison,  précisément  au  point  qu'occupent  aujourd'hui 
encore  les  Ossèthes,  descendants  des  Ases  ! 

Les  bronzes  Kobaniens,  avons-nous  dit,  ont  été  fal)ri({ués  au 
Sud  d«  Caucase;  cela  résulte  des  procédés  décoratifs  employés  : 
motifs  géométriques  nettement  chaldéens,  spirale,  losange,  che- 
vron, formes  animales  propres  à  l'isthme  ponto-caspien ,  etc.  (1). 
D'autre  part,  certains  caractères,  certaines  formes  spéciales  les 
distinguent  de  la  fabrication  des  blancs  al lophyles  (les  Alarodiens 
d'autrefois,  les  Géorgiens  d'aujourd'hui),  et  les  rapprochent 
nettement  des  types  iraniens  (2).  Cette  dernière  constatation, 
tout  à  fait  intéressante  en  elle-même,  a  une  conséquence, 
secondaire  à  la  vérité,  mais  cependant  curieuse,  c'est  de  nous 
faire  placer  tout  naturellement  les  ateliers  kobaniens  au  pays 
des  Chalybes,  où  les  Scythes  d'origine  persane,  Scythini,  Saces 
et  Saspires  sont  certainement  installés,  de  longs  siècles  avant 
Odin  (3). 

A  partir  du  septième  siècle  avant  J.-C. ,  la  civilisation  des  nécro- 
poles caucasiennes  se  modifie,  mais  en  restant  étroitement  liée 
avec  celle  de  l'Europe  :  «  elle  présente,  nous  dit  M.  Chantre,  la 
plupart  des  caractères  de  la  période  qu'on  a  appelée,  dans  une 
grande  partie  de  l'Europe,  deuxième  âge  du  fer  :  elle  se  rap- 
proche notamment  de  la  civilisation  des  Gaulois  de  la  Tène  et 
de  la  Marne,  des  tombeaux  supérieurs  des  nécropoles  de  la  Car- 
niole  et  de  quelques  localités  de  l'Europe  ».  Au  milieu  de  cette 

(1)  Recherchesanlhropolo(ji([ues,  II,  p.  lOOet  suiv.  Cf.  le  chapitre  sur  les  Ossèthes 
dans  de  Morgan,  Une  Mission  scieniifif/ue  au  Caucase,  2  vol,  Leroux,  188U. 

(2)  De  Morgan,  Une  Mission  scientilique  au  Caucase,  p.  174  à  186. 

(3)  «  Saces  »  et  «  Saspires  »  sont  des  noms  irano-persans  (d'Arbois  de  Jubainville, 
Les  premiers  liabilants  de  l'Europe,  au  chapitre  des  Scythes).  Eschyle  considère 
d'ailleurs  l'installation  des  Scythes  au  pays  Chaiybe  comme  ua  fait  ancien.  (Ibid.) 


414  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

période  se  fait  sentir  au  Caucase  une  influence  que  nous  retrou- 
verons également  ailleurs,  celle  des  Grecs  (1).  L'archéologie 
nous  permet  donc  de  conjecturer  que  les  relations  commerciales 
entre  le  Caucase  et  la  steppe  européenne  se  sont  continuées 
jusqu'aux  approches  de  Fère  chrétienne.  Il  est  remarquable  que, 
jnalgré  l'introduction  de  certains  types  barbares,  les  styles  ko- 
banien  et  iranien  continuent  à  dominer  et  ne  disparaissent  que 
graduellement  devant  l'influence  grecque.  Les  nouveaux  venus 
sont  donc  les  proches  parents  des  vieux  Kobaniens,  ou  se  sont 
arrangés  pour  faire  bon  ménage  avec  eux. 

Tout  jusqu'ici  parait  tendre  à  nous  faire  retrouver  les  ancê- 
tres directs  de  nos  Ases  dans  les  régions  mômes  de  l'Orient  que 
ceux-ci  ont  habitées  et  pendant  le  millier  d'années  qui  les  a 
précédés.  Voyons  maintenant  ce  que  peuvent  en  savoir  les  au- 
teurs classiques, 

2".  Les  auteurs  classiques.  —  Hérodote  sait  que  déjà  deux 
siècles  avant  lui ,  une  ville  immense ,  Gélonos,  s'élevait  aux  en- 
virons du  Tanaïs,  à  plus  de  quinze  journées  de  marche  de 
son  embouchure  :  bien  qu'elle  fût  tout  entière  bâtie  en  bois, 
comme  la  moderne  Astrakan,  elle  jouissait  manifestement  d'une 
prospérité  ancienne  et  considérable,  car  elle  atteignait  vingt- 
deux  kilomètres  de  tour;  elle  renfermait  des  temples,  des  autels 
et  des  statues;  ses  habitants  vivaient  de  blé  et  de  cultures  maraî- 
chères. Des  commerçants  hellènes,  originaires  des  colonies  du 
Pont-Euxin,  étaient  venus  se  fixer  dans  cette  ville;  on  y  parlait 
un  mélange  de  grec  et  de  scythe  ;  les  dieux  grecs  et  les  mœurs 
grecques  y  étaient  on  honneur  (2). 

Ce  foyer  de  civilisation,  isolé  au  milieu  de  la  steppe,  peut-il 
être  autre  chose  qu'un  grand  centre  commercial?  A  raison  même 
de  son  isolement  et  de  sa  puissance,  ne  sommes-nous  pas  con- 
traints de  l'identifier,  d'une  part,  avec  l'Asgard  d'Odiu,  situé 
])récisément  dans  cette  région,  et  d'autre  part,  avec  l'établisse- 
ment principal  des  grands  transporteurs  Kobaniens?  Il  est  clair, 

(1)  Chantre,  Recherches  aathropoloijiq^ies,  III,  p.  7  et  U'J  combinées. 

(2)  Hérod.,  Histoires,  IV,  108  cl  suiv. 


LE    l'El{SON.\AGE    d'oDIN    KT    LKS    CAHAVAMEHS    IRANIENS.  41 0 

au  surplus,  (|ue  cette  ville  énorme  n'avait  pas  poussé  niiraculcu- 
senient  dans  la  steppe,  et  (pi'avec  limportance  que  lui  connaît 
Hérodote,  elle  datait  de  plusieurs  siècles! 

Les  alentours  de  Gélonos  étaient  habités  par  les  cavaliers 
Sauromates  (1)  :  nous  constatons,  no]i  sans  intérêt,  que,  d'après 
les  traditions.  Gelons  et  Sauromates  sont  des  Scythes  iraniens. 
Hérodote,  Diodore  de  Sicile,  Pline  l'Ancien  et  d'autres  auteurs 
nous  l'indiquent  à  leur  manière  en  les  appelant  des  «  Scythes- 
Mèdes  » ,  en  nous  les  montrant  en  relations  suivies  et  anciennes 
avec  les  rois  de  Médie,  enfin  en  nous  indiquant  un  noyau  pri- 
mitif de  Gèles  au  Sud-Ouest  de  la  Caspienne,  à  côté  d'une  cité 
d'Asgard  (2),  dans  le  Ghilan  moderne,  qui  parait  avoir  conservé 
leur  nom. 

Or,  c'est  très  probablement  à  ces  mêmes  «  Scythes-Mèdes  »,  ou 
Iraniens,  qu'il  y  a  lieu  d'attribuer  un  exploit  connu  de  Diodore  et 
tout  à  fait  intéressant  pour  notre  affaire  :  «  Des  conquérants 
Scythes,  dit-il,  enlevèrent  d'Assyrie  des  gens  qu'ils  transportèrent 
dans  la  région  comprise  entre  la  Paphlagonie  et  le  Pont  »  (3). 
Quand  on  remarc[ue  que  la  métallurgie  n'avait  plus  de  secrets 
pour  les  Assyriens,  civilisés  de  longue  date,  et  que  la  rég-ion 
entre  la  Paphlagonie  et  le  Pont  est  ce  pays  des  Chalybes  où  nous 
avons  trouvé  tant  de  traces  des  Ases,  ne  semble-t-il  pas  évident 
que  Diodore  nous  fait  assister  à  l'installation  des  ancêtres  d'Odin 
au  pays  des  mines  transcaucasiennes,  et  qu'il  nous  les  montre, 
—  sous  les  noms  de  Scythini,  de  Saspires,  de  Saca?,  tous  Scythes 
iraniens  de  cette  rég-ion,  —  pliant  des  civilisés  vaincus  au  dur 
labeur  de  l'extraction  et  de  la  fabrication  (4)? 

Toutefois,  est-il  certain  que  ces  Scythes  iraniens  conquérants 
du  pays  des  Chalybes,   au  témoignage  de  Diodore,    se  confon- 


(1)  Hérod.,  Histoires,  IV,  110,  119,  elc. 

(2)  C'est  l'Azaga  de  Ptolcniée  auquel  nous  avons  fait  allusion  plus  haut. 

(3)  Diod.  Sic,  II,  43. 

(4j  II  est  à  remari[uer  qu'en  faisant  subir  au  texte  une  légère  correction,  en  y  rem- 
plaçant Assyriens  par  Cbaldéens,  il  devient  probable  que  les  vaincus  transportés  dans 
le  Pont  sont  les  Cbalybes  eux-mêmes  :  «  Chalubes,  seu  Chaldai  »  disent  les  cartes; 
peut-être  les  Aissores,  ><  Cbaldéens  émigrés  en  Arménie  »  de  M.  Chantre,  pourraient-ils 
faire  remonter  jusqu'à  eux  leur  origine. 


il6  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

dent  avoc  les  Sauromates  de  Gélonos?  Nous  ne  saurions  l'affir- 
mer, si  nous  avons  en  vue  l'époque  même  de  la  conquête;  mais 
il  y  a  tout  lieu  de  croire  que  la  communauté  de  race,  le  voisi- 
na e"e,  le  besoin  que  le  transport  a  de  la  fabrication,  et  la  fabri- 
cation du  transport,  amenèrent  bientôt  les  uns  et  les  autres  à  se 
fondre  en  une  association  commerciale  dans  laquelle  les  trans- 
porteurs eurent  nécessairement  la  prépondérance  :  il  est  clair, 
en  efl'et,  que  les  grands  transports  développent  puissamment  les 
qualités  qui  font  les  conquérants  et  les  dominateurs  (1). 

Voici  d'ailleurs  que  des  témoignages  formels  nous  indiquent 
un  fait  social  du  plus  haut  intérêt,  et  en  face  duquel  il  faut  de 
toute  nécessité  admettre  que  les  Sauromates  du  Nord  et  les 
Scythes  Saspires  du  Pont  sont,  les  uns  comme  les  autres,  pétris 
et  façonnés  par  le  grand  commerce  :  les  uns  comme  les  autres 
sont  des  matriarcaux,  car  ils  ont  pour  épouses  les  fameuses 
Amazones,  qui  se  retrouvent  à  la  fois  au  pays  des  Chalybes  dans 
la  vallée  du  Thermodon,  et  dans  les  steppes  méridionales  de  la 
Russie,  aux  environs  de  Gélonos  et  du  Palus-Maeotide,  et  cela 
depuis  les  plus  lointaines  origines  jusqu'au  temps  de  Plutarquel 
C'est  le  moment  de  noter,  d'après  les  anciens,  les  principaux 
traits  des  Amazones. 

«  Les  femmes  Sauromates,  dit  Hérodote,  montent  à  cheval, 
et  vont  à  la  chasse,  tantôt  seules,  tantôt  avec  les  hommes.  Elles 
les  accompagnent  aussi  à  la  guerre,  et  portent  les  mômes 
habits  qu'eux.  Elles  ont  conservé  les  mœurs  des  Amazones  dont 
elles  descendent  »  (2).  Hippocrate  est  plus  explicite  :  «  Chez  les 
Sauromates,  dit-il,  les  femmes  montent  à  cheval,  tirent  de  l'arc, 
lancent  le  javelot  de  dessus  le  cheval,  et  font  la  guerre  tant 
qu'elles  sont  fdles.  Elles  ne  se  marient  qu'après  avoir  tué  trois 
ennemis  ;  les  femmes  mariées  cessent  cependant  d'aller  à  cheval 
à  moins  qu'il  ne  s'agisse  d'une  expédition  générale  »  (3).  «  En 
Scythie,  nous  dit  à  son  tour  Diodore  de  Sicile,  le  pays  se  trou- 
vant sans  commandement  (il  constate  le  fait,  mais  en  ignore  la 

(1)  Voir  à  ce  sujet  le  second  article  de  cette  élude. 

(2)  Hérodote,  Histoire,  IV,  116. 

(3)  Hippocrate,  cilé  par  Louandre  dans  sa  traduction  d'Hérodote,  au  livre  IV,  117 


LE    PERSONNAGE    d'oDIN    ET   LES    CAHAVAMEHS    IRANIENS.  417 

cause)  les  femmes  se  sont  mises  à  çouvenior.  (Vest  d'ailleurs  un 
pays  où  les  femmes  sont  aussi  guerrières  que  les  hommes.  H  suit 
de  ce  double  fait  que  beaucoup  d'actions  fameuses  y  ont  été 
accomplies  par  des  femmes...  »  Sur  le  Thermodon.  il  y  eut 
aussi  une  nation  gouvernée  par  les  femmes...  (1). 

A  côté  de  ces  auteurs  surtout  frappés  de  la  valeur  politique 
et  g-uerrière  des  Amazones,  en  voici  deux  que  cite  Strabon, 
Métrodore  de  Scepsis  et  Hypsicrate,  et  qui  nous  montrent  des 
Amazones,  leurs  contemporaines  et  leurs  voisines,  se  livrant,  sans 
laide  des  hommes,  non  seulement  à  la  guerre  et  à  la  chasse, 
mais  aussi  à  des  travaux  plus  pacifiques  :  «  Elles  sèment,  elles 
labourent,  elles  font  paître  des  troupeaux  de  juments  »  (2). 

Lorsqu'on  rapproche  tout  ce  que  les  anciens  et  Hérodote  en 
particulier  ont  écrit  sur  la  femme  dans  l'aristocratie  des  steppes, 
on  arrive  à  distinguer  clairement  deux  variétés  d'Amazones  : 
la  première,  la  plus  importante  au  point  de  vue  social,  est  cons- 
tituée par  celles  qui,  appartenant  à  des  groupements  nor- 
maux, ont,  en  l'absence  des  hommes  de  la  famille,  la  charge  de 
pratiquer  ou  de  diriger  les  travaux  nourriciers,  puis  de  veiller  .à 
la  permanence  du  foyer  et  à  la  garde  des  richesses  familiales. 
Ces  dernières  fonctions  forment  à  la  vie  guerrière,  et  les  amènent 
à  se  constituer  en  groupements  de  la  vie  publique,  pour  la  dé- 
fense du  camp  ou  de  la  cité.  Le  délaissement  dans  lequel  elles 
vivent  les  porte  à  la  pratique  de  la  vertu  facile,  en  même  temps 
que  leur  importance  sociale  leur  donne  une  liberté  d'allures 
qui  ailleurs  n'appartient  qu'aux  hommes.  Il  en  résulte  cju'elles 
poussent  la  bonté  à  l'égard  des  esclaves,  et  l'hospitalité  envers 
les  étrangers  amis,  aussi  loin  qu'on  peut  l'imaginer  (pas  plus 
loin  cependant  que  certaines  matriarcales  du  Sahara)  (3). 


(t)  Diod.  Sic.  II,  44.  Cf.  Éphore,  qui,  un  sii'cle  après  Hippocrate,  parle  des  Sau- 
roinates  «  gouvernés  par  des  femmes  »,  et  Ctésias  qui  altrii>ue  les  mœurs  des  Ama- 
zones au\  femmes  des  Daces  ou  .Scythes  d'Asie.  La  Tomyris  d'Hérodote,  et  bien 
d'autres,  sont  également  des  .amazones. 

(2)  Strabon,  Géorjr.,  XI,  v,  1. 

(•'})  Hérodote, //is/.,I,  216,1V,  1,  etc.;  à  rapprocher  du  Pseudo-Bardesane,  le  Livre 
de  ht  loi  des  contrées, dans  le  t.  III  des  Historicorum  fra'jmenta  de  Muller-Didot, 
p.  83  et  suiv. 

T.  XVII.  30 


418  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

Puis,  en  dehors  de  ces  épouses  et  de  ces  filles  habitant  au 
foyer  du  transporteur,  il  existe  manifestement,  le  long  des 
routes,  à  côté  des  postes  et  des  comptoirs,  de  véritables  collèges 
de  prostituées  qui  sont  la  chose  de  la  compagnie  commerciale, 
et  doivent  une  partie  de  leurs  ressources  à  la  débauche  des  cara- 
vaniers. A  ce  type  appartiennent  probablement  les  Amazones  du 
Caucase  connues  de  Métrodore  et  d'Hypsicrate,  les  femmes  com- 
munes qu'Hérodote  signale  à  diflérentes  reprises  dans  la  steppe, 
et  les  «  prostituées  sacrées  »  d'un  type  socialement  voisin,  qui 
apparaissent  en  Judée  chaque  fois  que  le  pays  se  rouvre  aux  ca- 
ravanes de  Tyr  et  d'Egypte.  Il  y  a  lieu  de  rattacher  aux  mêmes 
conditions  sociales  les  prêtresses  d'Astarté  que  les  navigateurs 
phéniciens  ont  semées  sur  différentes  côtes  de  la  Méditerranée  (1). 

Envisagée  dans  ce  double  type,  familial  et  extra-familial,  l'A- 
mazone antique  est  bien  manifestement  la  fille  de  la  caravane 
à  long  parcours. 

En  résumé,  tout  ce  que  les  auteurs  classiques  savent  du  Pont 
et  du  Caucase  confirme  nettement  nos  inductions  basées  sur  les 
découvertes  préhistoriques. 

Ajoutons,  la  remarque  en  vaut  la  peine,  que  les  auteurs  an- 
ciens, quand  ils  pénètrent  dans  les  déserts  africains,  y  reconnais- 
sent sans  peine  le  type  social  voisin  du  Tanaïs,  et  le  nom  d'A- 
mazones, reparaissant  dans  leurs  écrits,  y  désigne  alors  les 
matriarcales  du  Sahara! 

Mais  ceux  que  nous  croyons  pouvoir  appeler  désormais  les 
Sauromates-Kobaniens  étaient-ils  les  premiers  transporteurs  mé- 
tallurges  des  régions  caucasiennes? 

Si  nous  en  croyons  les  légendes  grecques,  un  peuple  à  Ama- 
zones se  serait  montré  en  Asie  Mineure  plusieurs  siècles  avant 
l'époque  de  Koban.  Ce  peuple  mystérieux,  dont  le  principal  éta- 
blissement était  déjà  dans  la  vallée  du  Thermodon^  apparte- 
nait-il à  une  lointaine  invasion  d'Iraniens,  ou  bien  faut-il  l'iden- 

(1)  Le  temple  de  Vénus  Érycine  en  est  un  exemple  bien  connu. 


LE    PERSONNAGE    d'oDIN    ET   LES   CARAVANIERS    IRANIENS.  110 

tifier  avec  les  Hétéens  qui,  dans  ce  cas,  seraient,  eux  aussi,  des 
matriarcaux? 

Il  est  à  peu  près  ijnpossible,  dans  l'état  actuel  de  nos  connais- 
sauces,  de  trancher  cette  question.  Ajoutons  qu'elle  parait  étran- 
gère à  l'objet  de  la  présente  étude.  M.  (Miautre  considère,  en  effet, 
comme  fort  probable  que  les  produits  de  l'industrie  pouto-cas- 
pienne  n'ont  pas  traverse  le  Caucase  avant  l'époque  de  Kobaii  (1)  ; 
par  conséquent,  les  prédécesseurs  des  Sauromatcs  en  Asie  Mi- 
neure auraient  été  sans  action  sur  la  steppe  européenne. 

Si  cependant  il  nous  fallait  émettre  une  opinion,  nous  serions 
portés  à  voir  dans  les  premières  Amazones  du  Thermodon,  un 
peuple  différent  des  Hétéens.  Ces  dernières,  en  effet,  peuvent 
avoir  possédé  des  collèges  de  prêtresses,  mais  rien  n'indique 
qu'il  y  ait  eu  des  guerrières  dans  leurs  armées.  Rien  non  plus 
(autant  du  moins  que  nous  pouvons  le  savoir)  ne  permet  d'affir- 
mer qu'ils  aient  occupé  le  pays  des  Chalybes. 

Par  contre,  Strabon,  Justin,  Orose,  Jornandès  (2)  signalent 
de  très  anciennes  invasions  médo-scythes,  dont  l'une  au  moins 
paraît  être  du  vingt-troisième  siècle  avant  J.-C.  A  une  date  pro- 
bablement postérieure,  mais  assurément  très  ancienne,  les  trois 
derniers  auteurs  (3)  parlent  d'une  façon  positive  de  l'arrivée  des 
Amazones  en  Asie  Mineure,  et  de  leur  établissement  au  Thermo- 
don  ;  il  est  à  noter  que  Justin  et  Orose  rattachent  ces  invasions 
aux  précédentes,  qu'ils  leur  supposent,  par  conséquent,  la  même 
origine,  et  que  Jornandès  attribue  les  deux  faits  aux  Goths,  peu- 
ple essentiellement  aryen. 

Ajoutons  enfin  que  les  Grecs  paraissent,  à  une  époque  très  an- 
cienne, avoir  donné  à  VAsie  le  nom  divin  des  Âses.  N'en  peut- 
on  pas  conclure  que,  dans  la  grande  terre  à  l'Orient  de  l'Egée, 
leurs  premiers  trafiquants  rencontraient  partout  les  commerçants 
adorateurs  des  Ases?  A  tout  le  moins,  n'avons-nous  pas  quelque 
raison  de  croire  que  ce  sont  bien  eux  qu'ils  ont  rencontrés  en 
deux   points   :   vers   le  treizième  siècle,    au-dessus  de    Sardes, 

(1)  Recherches  anthropologiques,  I,  p.  92. 

;2)  Strabon,  Géogr.,  XV,  I,  G;  Justin,  II.  3;  Orose,  I,  li;  Jornandès,  VI,  VII. 

(3)  Aux  lieux  cités. 


420  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

dans  la  région  métallifère  habitée  par  les  Asiades  (1),  et  plus 
tard  sur  la  rive  gauche  du  Tanaïs  où  leiu's  plus  anciens  écri- 
vains placent  la  limite  entre  l'Asie  et  l'Europe? 

Sans  attacher  plus  d'importance  qu'il  ne  convient  à  ces  der- 
nières hypothèses,  nous  croyons  avoir  montré  que,  onze  ou 
douze  siècles  avant  l'ère  chrétienne,  des  transporteurs  métallur- 
ges  originaires  de  l'Iran  avaient  des  ateliers  de  fabrication  au 
pays  des  Chalybes,  et  de  grands  postes  de  caravanes  dans  la 
steppe  au  nord  du  Caucase. 

Quel  genre  de  transports  pratiquaient-ils  dans  cette  dernière 
région?  Quel  rôle  social  eurent-ils  à  jouer  dans  les  pays  qu'ils 
exploitaient? 

C'est  ce  que  nous  verrons  dans  le  prochain  article. 

[A  suivre.) 

Ph.     (^HAMPAULT. 


(1)  Les  Asiades  ont  régné  sur  la  Lydie  jusqu'au  treizième  siècle  av.  J.-C. 


UNE  FAMILLE  (aiECQUE 

DANS  UNE  PETITE  VILLE  DE  TURQUIE, 


II. 

CE  QUE  LA  RACE  TIENT  DU  COMMERCE  (1;. 

En  tâchant  d'analyser,  dans  notre  premier  article,  ce  que  la 
famille  F***  tient  du  sol^  nous  nous  sommes  heurtés  à  chaque 
instant  à  des  phénomènes  qui  ne  s'expliquent  point  par  l'appli- 
cation de  la  famille  à  la  culture  :  procédés  de  vente  particulière- 
ment habiles,  dettes  en  froment  payées  par  les  Turcs  et  fournis- 
sant du  pain  à  la  famille,  spéculations  sur  les  biens  et  sur  les 
bestiaux.  Ces  phénomènes,  inconnus  chez  le  Turc  et  chez  le 
Bulgare,  sont  spéciaux  à  nos  Grecs.  Poussez  le  premier  venu  à 
vous  en  donner  l'explication,  il  vous  répondra  immédiatement, 
et  sans  doute  avec  une  pointe  de  malice,  que  ces  faits  viennent 
de  ce  que  les  Grecs  sont  des  Grecs,  en  d'autres  termes,  de  ce  que 
la  race  est  soumise  à  une  formation  séculaire,  qui  l'influence  en 
toutes  ses  actions  :  la  fortnation  commerciale. 

Des  hauteurs  de  Makri,  avons-nous  dit,  se  voit  la  mer;  mais 
la  mer  qu'on  aperçoit  n'est  pas  solitaire.  Elle  apparaît  tachetée 
d'iles  :  Imbros,  Thasos,  Enos,  Samothrace,  sans  compter  la  lon- 
gue presqu'île  du  mont  Athos,  qui  s'avance  profondément  dans 
les  flots. 

Partout  de  même  sur  l'Archipel.  C'est  un  lieu  commun  de 

(1)  Voir  la  livraison  précédente. 


i5<? 


LA    SCIENCE    SOCIALE. 


dire  que  la  mer  unit  les  hommes  plus  qu'elle  ne  les  sépare; 
mais  nulle  part  ce  lieu  commun  n'est  plus  vrai  qu'ici.  L'Europe 
et  l'Asie  s'y  rejoignent  par  d'élégants  chapelets  d'iles,  et  de 
longues  et  minces  presqu'îles  semblent  se  détacher  de  terre  tout 
exprès  pour  diminuer  encore  la  distance.  D'une  île  quelconque 
de  r Archipel,  on  voit  la  terre  ou  d'autres  fies. 

Si  l'on  songe  maintenant  que  le  climat  de  ces  parages  est  déli- 
cieux; que  plusieurs  de  ces  îles  produisent  d'excellent  vin,  du 
blé,  des  olives;  qu'on  y  trouve  des  carrières  de  marbre;  que, 
sur  la  terre  ferme,  le  nombre  et  l'escarpement  des  collines  ren- 
dent fort  incommodes  les  communications  et  les  transports,  on 
comprendra  aisément  comment,  de  bonne  heure,  le  petit  cont- 
merce,  le  commerce  de  cabotage,  a  pris  naissance  dans  cette 
mer;  comment,  n'étant  pas  soumis  aux  fluctuations  qu'occasionne 
au  grand  commerce  le  brusque  changement  des  grandes  routes 
de  navigation,  il  a  pu  se  perpétuer  à  travers  les  siècles;  et 
comment  nous  le  retrouvons  de  nos  jours,  jouant  le  même  rôle 
et  répondant  aux  mêmes  besoins  qu'autrefois. 

Le  Grec,  d'ailleurs,  est  essentiellement  rivé  à  la  mer.  Il  n'est 
}ioint  l'habitant  de  la  (irèce,  mais  l'habitant  de  toutes  les  côtes 
de  la  Méditerranée  orientale,  et  on  ne  le  trouve  guère  que  sur  les 
côtes.  A  mesure  qu'on  s'éloigne  du  rivage,  le  nombre  des  Grecs 
décroit  rapidement.  A  trente  ou  quarante  kilomètres  dans  l'in- 
térieur, ils  disparaissent  presque  totalement,  sauf  dans  la  Grèce 
proprement  dite,  où  le  territoire  a  si  peu  de  profondeur;  sauf 
aussi  au  bord  de  certains  fleuves  navigables  et  dans  les  grandes 
villes,  où  le  commerce  rend  leur  présence  aussi  naturelle  que 
sur  les  rivages  et  dans  les  ports  de  mer. 

Tous  n'ont  pas  pour  lot,  en  effet,  le  seul  trafic  maritime.  C'est 
à  terre,  c'est  en  magasin  que  notre  Y***  vend  ses  tissus,  et  il 
n'use  du  cabotage  qu'en  certaines  occasions.  Mais  il  est  très 
clair  que  ses  aptitudes,  comme  celles  de  tous  les  autres  mar- 
chands fie  terre,  dérivent  de  l'influence  exercée  de  tout  temps 
sur  les  populations  de  la  côte  par  les  marchands  de  mer.  Il  ne 
suffît  pas,  en  effet,  d'apporter  des  marchandises  dans  un  port; 
il  faut  encore  les  faire  ravonner  dans  l'intérieur;  de  là,  toute 


UNE    FAMILLE    ORECOIK    DANS    LNK    PETITE    VILLE    DE    TIROIIE.        423 

une  classe  de  magasiniers,  de  colporteurs,  se  recrutant  dans  la 
population  des  villes  du  rivage,  et  conservant  de  père  en  fils 
cette  spécialité,  à  l'exclusion  des  races  nouvellement  implantées, 
tenues  à  l'écart  de  ces  opérations  par  leur  formation  antérieure. 
C'est  ainsi  qu'à  Makri,  comme  nous  l'avons  vu,  toutes  les  houti- 
rjKPs,  à  l'exception  de  deux  cales  turcs,  sont  tenues  par  des 
Grecs. 

Le  commerce  de  Makri,  depuis  quelque  temps,  a  subi  un  rude 
coup.  Un  chemin  de  fer,  récemment  construit,  passe  à  Dédé- 
Agatch,  petite  ville  de  5  à  6.000  âmes,  créée  par  le  chemin 
de  fer  lui-même  et  située  à  une  dizaine  de  kilomètres  à  l'Est. 
Sous  cette  intluence,  un  grand  remuement  s'est  produit. 
Beaucoup  de  Makriens  se  sont  transportés  à  Dédé-Agatch.  D'au- 
tres, comme  Y***,  ont  installé  un  magasin  dans  cette  dernière 
ville,  tout  en  en  conservant  un  autre  à  3Iakri  avec  leur  maison 
de  famille. 

Nous  allons  donc  jeter  un  coup  d'œil  sur  le  commerce  d'Y***, 
ou,  plus  exactement,  sur  sa  carrière  commerciale.  Ce  résumé 
rapide  nous  donnera  une  idée  sommaire  des  traits  caractéristi- 
ques qui  distinguent  le  petit  commerçant  grec.  Nous  verrons 
ensuite  les  qualités  qui  en  résultent  dans  sa  famille,  et,  pour 
être  complets,  nous  envisagerons  le  revers  de  la  médaille,  c'est- 
à-dire  les  lacunes  et  les  défauts  qui  sont  le  résultat  de  cette 
formation  commerciale  trop  prédominante. 


I.    IX    PETIT    COMMERÇANT    GREC. 

On  sait  le  sens  que  la  Science  sociale  attache  au  mot  race. 
Celle-ci  ne  résulte  pas  d'une  descendance,  mais  de  l'éducation 
et  du  milieu.  Beaucoup  de  Français,  à  l'heure  actuelle,  descen- 
dent d'étrangers  et  ne  s'en  doutent  pas,  mais,  depuis  deux  ou 
trois  siècles,  toute  différence  de  mœurs  s'est  effacée  entre  eux 
et  leurs  nouveaux  compatriotes.  L'ethnographie  et  l'anthropo- 
logie pourront  leur  trouver  des  crânes  un  peu  spéciaux  ;  sociale- 
ment, ce  sont  des  Français. 


424  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

Tel  paraît  être  le  cas  pour  Y***.  Son  origine,  que  nous  n'avons 
pu  déterminer  nettement,  ne  le  rattache  pas  directement  aux 
Grecs  de  la  côte,  mais  très  probablement  à  des  Albanais  sortis 
depuis  longtemps  de  leur  centre,  et  à  peu  près  retournés  au 
type  ordinaire  du  montagnard.  Son  père  habitait  Akalan,  village 
de  la  montagne^  et  exerçait  la  double  profession  d'agriculteur  et 
de  teinturier.  Nous  retrouvons  là  le  régime  de  la  petite  industrie 
domestique  principale  (1)  fréquente  dans  tout  l'Orient. 

Le  père  d'Y***  le  chargeait,  lorsqu'il  était  jeune,  d'aller 
chercher  les  pièces  d'étoffes  à  teindre,  et  de  débattre  les  prix 
avec  les  fournisseurs.  Ces  étoffes  sont  tissées  par  les  femmes 
grecques,  lesquelles,  comme  au  temps  de  Pénélope,  ont  un 
métier  qu'elles  se  transmettent  de  mère  en  fille.  Ces  étoffes, 
grâce  au  bon  marché  de  la  matière  première  et  de  la  main- 
d'œuvre,  supportent  la  concurrence  des  tissus  importés  d'Europe, 
sans  toutefois  pouvoir  écarter  ceux-ci. 

A  manipuler  sans  cesse  des  étoffes,  F***  apprit  à  les  connaître  ; 
à  débattre  des  prix,  il  devint  tout  naturellement  commerçant; 
et,  comme  des  frères  aines  1  empêchaient  de  trop  compter  sur 
l'héritage  paternel,  il  prit  le  parti,  à  Tâge  de  treize  ans,  de  se 
livrer  au  commerce.  Il  quitta  donc  Akalan  avec  cette  idée  que 
«  pour  devenir  homme,  il  faut  goûter  le  pain  étranger  ». 

Bien  que  lui  agréant,  cette  résolution  n'était  pas  absolument 
spontanée.  Sa  famille  ne  l'envoyait  à  Makri  qu'à  bon  escient. 
Y***  y  retrouvait  un  beau-frère,  petit  marchand  de  tissus,  et  un 
cousin,  gros  marchand  de  tissus.  Tous  deux  s'appelaient  Basile. 
Le  dernier  surtout,  Y  archonte  Basile,  lui  fit  faire  son  appren- 
tissage. Au  bout  d'un  an,  l'enfant  voulut  travailler  seul.  Basile 
lui  avança  un  franc  cinquante  (2)  en  lui  disant  :  «  Voyons  !  que 
vas-tu  m'acheter?  »  Y***  acheta  de  menus  objets  de  mercerie 
et  alla  les  colporter  aux  environs.  Son  petit  stock  vendu  avec 
bénéfice,  il  revint,  s'approvisionna  de  nouveau,  mais  plus  ample- 
ment, et  put,  par  conséquent,  rayonner  plus  loin.  Peu  de  frais  de 

i\)  C'est-à-dire  fournissant  à  la  famille,  qui  la  pratique  sans  patronage,  ses  prin- 
cipales ressources. 
(2)  Comme  puissance  d'achat,  cela  représentait  bien  6  francs  de  notre  monnaie. 


UNE   FAMILLE   GHKCUIE    DANS    UNE    PETITE    VILLE    DE    TLROf'IE.         4^0 

route,  gi'Acc  à  l'hospitalitr.  Les  Turcs  surtout  l' hébergeaient 
gratis.  11  passait  dans  les  villages,  criant  sa  marchandise,  frap- 
pant aux  portes,  insistant  avec  une  sorte  (renlantinc  impudence 
quand  on  refusait  de  lui  acheter  :  «  Comment,  disait-il,  je  suis 
venu  pour  vous,  à  votre  porte,  de  si  loin,  à  pied,  chargé  de  pa- 
quets !  et,  au  lieu  d'accourii'  comme  un  oiseau,  vous  ne  voulez 
pas  faire  un  pas  pour  venir  voir  ?  N'avez-vous  donc  pas  crainte 
de  Dieu,  dans  ce  pays-ci?  —  Mais,  lui  répondait  quelque  femme 
de  sa  fenêtre  ou  de  l'escalier,  nous  n'avons  besoin  de  rien!  — 
Venez  donc  dire  :  Marchand,  je  ne  veux  rien,  et  vous  vous  éloi- 
gnerez après.  »  Pendant  ce  temps,  la  maîtresse  du  logis  mon- 
trait toujours  le  bout  du  nez  ;  les  marchandises  étaient  vues,  et, 
la  tentation  aidant,  on  achetait  toujours  quelque  chose. 

Bientôt  Y*'*  put  acheter  un  âne,  puis  un  cheval,  et  élargir  en- 
core le  cercle  de  ses  tournées.  Ses  heureux  succès  édifièrent  le 
cousin,  Yarchonte  Basile,  homme  puissant  et  respecté  à  Makri. 
Basile  avait  six  petites  filles  orphelines.  Il  en  donna  une  au  jeune 
homme.  Enfin,  après  sa  mort,  son  fils  Apostolos  s'associa  avec 

C'est  alors  que  se  produisit,  sous  l'influence  du  chemin  de  fer, 
le  grand  courant  de  Makri  à  Dédé-Agatch.  Y***  fut  un  des  pre- 
miers à  s'élancer  vers  la  ville  naissante.  11  y  bâtit  d'abord  une 
baraque  en  bois,  puis  une  maison  de  pierre  avec  boutique. 
Pour  comprendre  cet  empressement,  il  faut  savoir  que  la  plupart 
des  tissus  vendus  par  Y***  sont  des  tissus  européens,  de  fabrica- 
tion anglaise  ,  quelquefois  française,  et  arrivant  par  mer  à  Cons- 
tantinople.  Le  transport  par  mer  étant  légèrement  onéreux,  à 
cause  des  droits  de  douanes  fiscaux  (1  ),  Y***  avait  intérêt  à  faire 
venir  ses  ballots  par  chemin  de  fer.  Il  s'associa  encore  un  de  ses 
neveux,  Paschalis,  et  remplaça  par  un  de  ses  amis,  nommé  Pana- 
giote,  Apostolos  qui  s'était  retiré.  L'un  de  ses  associés  vendait  à 
Makri,  l'autre,  avec  son  propre  fils  aine,  restait  à  Dédé-Agatch. 
Quant  à  Y'***,  il  vendait  tantôt  ici,  tantôt  là-bas,  faisait  de  fré- 
quents voyages  à  Constaiitinople,  s'occupait,  en  un  mot,   du  né- 

(1)  Voir,  sur  ces  droits,  l'ouvrage  de  M.  Léon  Poinsard,  Libre-vchawje  et  protec- 
tion :  Turquie.  —  Firmin-Didot. 


426  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

goce  proprement  dit,  laissant  la  vente  aux  autres.  Le  métier 
avait  ses  périls  comme  ses  bénéfices.  C'était  l'incendie  du  ma- 
gasin en  Lois,  les  voleurs  pénétrant  dans  une  habitation  trop 
improvisée,  un  concurrent  européen  s'installant  à  Dédé-Ag-atch, 
des  ballots  égarés  par  la  nouvelle  Compagnie  du  chemin  de  fer, 
encore  peu  stylée  à  l'exactitude,  et  jamais  retrouvés  ni  rembour- 
sés. Puis,  un  beau  jour,  des  brigands  enlevèrent  Paschalis  et  il 
fallut  payer  sa  rançon,  épreuve  qui  faillit  faire  crouler  la  maison 
de  commerce.  Y***,  sensible  et  expansif,  en  pleura  jusque  dans 
les  rues.  Tout  cela  ne  l'empêchait  pas  de  se  mêler  de  politique, 
de  s'intéresser  activement  à  la  construction  de  Dédé-Agatch,  à 
l'organisation  des  services  municipaux,  à  l'éclairage,  aux  écoles, 
au  tracé  des  rues,  etc.  Nommé  maire,  il  refuse  magnanimement 
l'allocation  de  2.000  francs  qu'on  lui  offre,  afin  de  mieux 
fixer  les  yeux  sur  sa  personne  et  sur  son  commerce;  mais  il 
profite  de  sa  situation  pour  mettre  sa  maison  à  un  coin  de  rue, 
petit  détail  qui  n'était  pas  à  dédaigner. 

Le  commerce,  s'étendant,  réclame  des  bras.  Y***  y  met  son 
fils  aine,  Athanase,  puis  son  second  fils,  Nestor,  sans  leur  faire 
négliger  complètement  l'école.  Les  enfants  courent  de  la  classe 
au  magasin,  du  magasin  àla  classe.  Y*** lai-même,  illettré^  ce  qui 
s'explique  par  son  origine  montagnarde,  regrettait  amèrement  de 
n'avoir  pas  reçu  d'instruction.  Il  faisait  tous  ses  calculs  de  tête. 
A  trente-trois  ans,  il  s'était  mis  à  l'alphabet,  et  avait  commencé 
à  écrire;  mais  il  trouvait  à  se  relire  une  extrême  difficulté.  Il 
lui  fallait,  suivant  son  mot,  «  un  harpon  pour  repêcher  son 
écriture  ».  Il  parvint  tout  juste  à  signer  son  nom  avec  vitesse. 
Sa  femme  lui  lisait  ses  lettres,  mais  il  n'en  perdait  pas  un  cen- 
time pour  cela.  Les  trois  associés  réalisaient  en  moyenne  un  béné- 
fice de  15.000  francs,  soit "5.000  francs  pour  chacun,  somme  très 
forte  pour  le  pays,  où  de  telles  fortunes  sont  excessivement  ra- 
res. Du  reste,  harmonie  parfaite  entre  les  associés,  pour  le  par- 
tage des  bénéfices.  Ceux-ci  étaient  divisés  en  parts  égales,  bien 
que  les  apports  n'eussent  pas  été  égaux.  Tout  se  passait  à  l'a- 
miable, m  famille  . 

L'activité  d'Y***  est  réelle,  mais  ne  doit  pas  nous  faire  illusion. 


r.NE    lAMILLK    (IRKCQl  K    DANS    LNK    l'KTIÏE    VILLE    DE    TLROIIE-         i- ' 

Rieu  ([iii  ressemble  à  de  vastes  entreprises,  à  des  coups  auda- 
cieux, à  des  combinaisons  créatrices.  Son  commerce  reste  un 
petit  commerce,  augmenté  peu  à  peu,  de  proche  en  proche,  fondé 
sur  la  vente  au  détail  ou  au  demi-gros,  soumis  à  l'inévitable 
marchandage.  On  marchande  beaucoup  en  Orient,  car  rien  ne 
presse.  Le  vendeur  et  l'acheteur  ont  tout  loisir  pour  ces  joutes  de 
paroles  où  excellent  encore,  chez  nous,  certaines  ménag-ères  et 
certains  boutiquiers  de  province.  Le  boutiquier  grec  ne  se  tra- 
casse pas  pour  attirer  la  clientèle  ;  le  client  est  le  ])ienvenu  s'il 
arrive,  mais  (colportage  à  part)  on  ne  va  pas  trop  le  chercher. 
Ou  a  un  fïair  tout  particulier  pour  toiser  l'arrivant  et  deviner  au 
juste,  à  première  vue,  le  prix  qu'on  peut  lui  demander  (1).  Le 
marchandage,  soit  dit  en  passant,  a  dû  être,  et  est  encore  un 
des  plus  puissants  facteurs  clans  la  production  de  l'éloquence. 
C'est  à  cette  escrime  de  la  langue  que  s'est  formée  la  société 
athénienne,  mère  des  rhéteurs,  puis  des  orateurs.  On  y  injuria 
des  fruitières  avant  de  fulminer  contre  Philippe.  On  commença 
par  y  marchander  des  sardines  avant  de  s'y  disputer  des  cou- 
ronnes d'or. 


II.    —    LKS    HEUREUX    EFFETS    DU    COMMERCE. 
» 

Nous  avons  donc  une  idée  du  commerce  d'Y***.  Deux  petites 
villes  voisines,  l'une  en  décadence,  l'autre  en  croissance,  toutes 
deux  au  bord  de  mer,  l'une  reliée  par  le  chemin  de  fer  à  Cons- 
tantinople,  l'autre  reliée  à  la  première  par  un  simple  chemin  où 
des  agogiates,  à  dos  d'ânes,  transportent  les  marchandises;  dans 
chacune  de  ces  deux  villes,  un  magasin;  dans  chaque  magasin, 
des  tissus,  des  objets  de  mercerie,  des  livres,  le  tout  de  prove- 
nance anglaise,  française,  autrichienne,  quelquefois  grecque  ;  des 
clients  grecs,  turcs,  bulgares  ;  de  petits  magasiniers,  des  colpor- 
teurs s'approvisionnant,  moyennant  réduction,  à  ces  deux  grands 
magasins  ;  des  voyages  fréquents  occasionnés  par  le  métier,  des 

(1)  Les  petits  enfants  eux-mêmes  excellent  à  cet  art,  lorsqu'ils  tiennent  le  magasin 
en  l'absence  de  leurs  parents. 


i28  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

qualités  spéciales  acquises  grâce  à  ce  trafic.  Voilà  donc  notre 
petit  commerce  défini.  Quelles  conséquences  aura-t-il  sur  la 
famille  dans  le  sens  d'une  poussée  en  avant ,  dans  le  sens  des 
sociétés  occidentales  et  particularistes?  —  L'analyse  nous  permet 
d'en  apercevoir  au  moins  trois. 

1°  Le  relèvement  de  la  femme.  —  Celle-ci  gagne  au  commerce, 
bien  que  n'y  prenant  part  qu'exceptionnellement.  Les  nom- 
breuses absences  du  mari  font  retomber  sur  elle  toute  la  direction 
du  ménage,  toute  la  responsabilité  des  décisions.  La  femme 
grecque,  épouse  d'un  commerçant  ou  d'un  marin,  est  évidem- 
ment plus  maîtresse  chez  elle  que  celle  dont  le  mari  est  toujours 
là  :  la  femme  turque,  par  exemple.  Aussi  un  abime  sépare-t-il  les 
femmes  des  deux  races.  La  Grecque  est  un  objet  de  haute  estime 
pour  les  Turcs;  elle  seule  a  droit  au  titre  de  kokona  (matrone). 
Une  maison,  un  champ,  n'est  pas  désigné  par  le  nom  de  son  pro- 
priétaire, mais  par  le  nom  de  la  femme  de  celui-ci.  Le  divorce, 
facile  et  frécjuent  chez  les  Turcs,  est  à  peu  près  impossible  chez 
les  Grecs.  Dans  les  successions,  c'est  aux  filles  que  l'on  réserve  les 
immeubles.  La  maison  de  famille  constitue  généralement  la  dot 
de  la  fille  ainée.  La  mère  joue  un  grand  rôle  dans  la  conclusioti 
des  mariages,  et  sa  fille,  en  se  mariant,  ne  va  pas  habiter  avec 
son  mari.  C'est  le  mari  qui  vient  chez  elle  (1).  Le  mari  accepte  de 
faire  ménage  avec  la  mère  de  sa  femme.  Celle-ci  n'accepte  pas  de 
faire  ménage  avec  la  mère  de  son  mari.  L'usage  inverse  existe 
chez  les  Turcs,  chez  les  Bulgares  et  chez  les  rares  Grecs  qui  sont 
purement  cultivateurs,  ce  qui  démontre  nettement  que  les  faits 
dont  nous  parlons  sont  bien  dus  au  commerce. 

Tout  ceci  est  assez  relatif,  et  nous  ne  voulons  pas  donner  la 
femme  grecque  comme  un  type  achevé  d'émancipation.  C'est 
surtout  le  contraste  avec  la  femme  turque  ou  bulgare  qui  la  met 
ainsi  en  relief.  M"^  Y***,  avons-nous  dit,  est  le  bras  droit  de  son 
mari.  Orpheline  de  bonne  heure,  elle  a  brillé  clans  son  enfance  à 
l'école  de  Makri,  où  le  maître  lui  confiait  quelquefois,  comme  à 
1  élève  la  plus  distinguée ,  la  surveillance  des  autres.  Sortie  à 

(11  Sauf  le  cas  d'un  étaltlissement  hors  du  pays. 


I 


INIC    FAMILLE    GUKCQLI::    DANS    l  NK    l'KTITK    VILLE    IiE    TlUOI  lE.        420 

(juatorze  ans,  elle  a  été  demandée  en  mariage  par  le  maître  d'é- 
cole lui-même;  mais  elle  l'a  refusé,  trouvant  que  le  métier  ne 
rapportait  guère.  Elle  a  préféré  tout  naturellement  le  commei- 
<;ant  Y***,  jugeant  avec  raison  qu'il  avait  plus  d'avenir.  Elle 
apportait  comme  dot  la  maison,  le  jardin,  quelques  oliviers;  et  le 
mariage  eut  lieu ,  deux  ans  après  les  fiançailles.  Y*** ,  de  son 
côté,  était  heureux  de  cette  alliance.  Sa  femme  savait  tout  ce  que 
doit  savoir  une  femme  grecque,  coudre ,  tailler  les  habits,  blan- 
chir, pétrir,  acheter  les  provisions,  faire  la  cuisine,  et  elle  ajou- 
tait à  ces  talents  nécessaires  une  instruction  qui  dépassait  la 
moyenne  des  jeunes  filles  de  la  ville.  Le  ménag-e  a  été  heureux, 
et  Y***,  pour  ses  écritures,  a  eu  maintes  fois  recours  au  savoir 
supérieur  de  sa  femme. 

Les  petites  filles,  d'ailleurs,  ont  parfaitement  conscience  du  rôle 
qu'elles  auront  à  jouer  plus  tard  et  des  privilèges  que  leur  sexe 
leur  réserve.  Elles  diraient  volontiers  à  leurs  jeunes  frères  :  «  La 
maison  est  à  moi,  c'est  à.  vous  d'en  sortir.  »  Elles  le  disent  d'une 
autre  manière,  «  Toi!  tu  t'en  iras!  »  disaient  à  Nestor  ses  cadet- 
tes. Et  il  répondait  :  «  Prenez  tout!  je  ne  veux  rien!  quand  je 
serai  grand,  j'aurai  de  l'argent!  »  Ceci  nous  amène  au  second 
point. 

'1°  Une  certaine  initiative  chez  les  enfants.  — Nous  avons  vu  les 
débuts  d'Y***,  sa  constance  et  son  ingéniosité  dans  son  métier  de 
colporteur.  La  chose  est  naturelle  dans  un  pareil  milieu.  Le 
temps  se  passe  à  faire  des  combinaisons;  on  entend  les  anciens 
parler  sans  cesse  d'achats,  de  ventes;  on  voit  agir  son  père,  ses 
oncles,  ses  cousins,  et  l'instinct  de  Timitation,  dès  la  première 
enfance ,  se  tourne  du  côté  de  l'invention ,  de  l'entreprise  com- 
merciale. A  l'âge  de  dix  ans,  le  second  fds  d'Y***,  nommé  Nestor, 
trouvait  moyen  de  gagner  quelques  sous  en  vendant  de  menus 
objets,  bagues,  mouchoirs,  pendants  d'oreilles.  11  les  achetait 
chez  son  père,  ou  ailleurs,  s'il  en  trouvait  à  meilleur  marché ,  et  les 
oiï'rait  aux  passants  en  allant  à  l'école.  Beaucoup  d'autres  enfants 
grecs  faisaient  comme  lui. 

Vers  la  même  époque,  le  même  Nestor  s'était  associé  à  un  de 
ses  jeunes  cousins,  pour  l'opération  suivante  :  tous  deux  ache- 


430  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

taient,  presque  pour  rien,  de  la  cire  à  des  Turcs,  qu'ils  trouvaient 
moyen  de  «  mettre  dedans  »  par  leur  babil.  Ils  pétrissaient  cette 
cire  et  en  fabriquaient  des  cierges ,  —  on  en  brûle  devant  les 
images,  —  qu'ils  allaient  vendre  de  la  même  façon  que  les  ba- 
gues et  les  mouchoirs. 

Ce  sont  là  jeux  d'enfants,  mais  d'enfants  fort  différents  de  ces 
gentils  écoliers  dépeints  par  Sully-Prudliomme  : 

Les  forts  les  appellent  des  filles, 

Et  les  malins  des  innocents; 

Ils  sont  doux  :  ils  donnent  leurs  billes; 

ils  ne  seront  pas  commerçants. 

Nestor,  lui,  n'a  jamais  dû  donner  ses  billes,  que  contre  espèces 
sonnantes.  Puis,  cà  douze  ans  et  demi,  ce  fut  autre  chose.  C'était 
le  moment  où  la  rançon  payée  aux  brigands  avait  ruiné  son  père. 
Un  capitaine  marin,  —  capitaine  d'une  petite  tartane  ayant 
quatre  hommes  d'équipage,  —  proposa  à  Y***  de  prendre  son  fils 
avec  lui.  Il  allait  à  Chio  embarquer  des  fruits  et  de  l'anis,  pour 
les  vendre  à  Smyrne  et  dans  les  différents  ports  du  littoral.  Ce 
capitaine  était  sans  enfants  et  possédait  un  petit  bien.  Il  y  avait 
peut-être  quelque  héritage  à  attraper.  Nestor  s'embarqua,  aida 
à  la  manœuvre  et  au  commerce;  mais,  comme  le  bateau  revenait, 
une  querelle,  avec  injures  homériques,  éclata  entre  le  patron  et 
lui.  Ayant  reçu  un  soufflet ,  l'enfant  se  rebiffa  contre  l'insulte, 
traitant  le  capitaine  de  «  chef  de  pirates  »  et  de  chef  ((  de  voleurs  »  : 
àp-/^i77£ipaTa ,  y.^yy/,\i-iy..  Ces  façons  d'Achille  brisèrent  sa  car- 
rière d'Ulysse.  Son  père  le  mena  pourlant  à  Constantinople,  à 
l'âge  de  treize  ans,  et,  pour  mieux  le  former  au  commerce,  l'en- 
Aoya  au  gymnase  d'Andrinople ,  comptant  l'en  retirer  au  bout 
d'un  an  ;  mais  Nestor,  qui  s'y  plaisait ,  obtint  adroitement  d'y 
rentrer  plusieurs  années  de  suite.  Son  père  espérait  en  faire  un 
parfait  comptable  ;  il  obtint  un  aventurier.  Au  lendemain  de  ses 
études,  le  jeune  homme,  —  bachelier,  s'il  vous  plaît,  —  ne  voulut 
pas  s'abaisser  à  manipuler  des  tissus.  L'instruction  le  repoussait 
hors  de  cette  voie,  mais  ne  supprimait  pas  ces  velléités  d'initia- 
tive, développées  par  la  première  enfance.  A  force  d'adresse  et 


UNE    FAMILLE    (illECOLT:    DANS    UNE    l'ETIïE    VILLE    DE    TUKQUIE.  '(31 

de  prières,  Nestor  obtint  d'aller  [)erfectionner  ses  connaissances  à 
l'université  d'Athènes,  et  s'emljarqua  pour  la  cité  dePériclès; 
mais  le  rusé  bachelier  avait  un  autre  but.  Sachant  que  le  temps 
n'était  plus  où  les  fortes  études  florissaicnt  à  l'ombre  de  l'Acro- 
pole, et  constatant  que  l'argent  de  son  voyage  lui  permettait  de 
pousser  plus  loin,  il  iila  tranquillement  sur  Marseille,  et  vint  faire 
ses  études  de  médecine  auprès  la  Faculté  de  Montpellier.  La  famille, 
bon  gré  mal  gré,  reconnut  le  fait  accompli. 

Athanase,  son  frère  aine,  que  nous  avons  vu  spéculer  si  heu- 
reusement sur  les  propriétés  rurales  des  Turcs,  a  pris  une  route 
différente.  11  a  commencé  par  ouvrir  à  Dédé-Agatch  un  magasin 
de  tissus,  absolument  indépendant  de  celui  de  son  père,  mais 
beaucoup  plus  petit.  Il  a  voulu  ensuite  tenter  autre  chose. 
Créancier  de  divers  Turcs,  il  se  faisait  payer  en  blé.  De  là  à  se 
faire  commerçant  en  grains,  il  n'y  a  qu'un  pas.  Il  se  contentait 
d'abord  de  vendre  ses  blés  à  son  oncle  Théophile,  lequel  le  ven- 
dait à  la  maison  grecque  Vagliano  (Marseille-Odessa-Tangarok), 
laquelle  enfin  exportait  le  blé  sur  des  navires  de  nationalités 
différentes.  Puis,  trouvant  sans  doute  ces  étapes  trop  compliquées, 
il  conçut  le  désir  légitime,  mais  périlleux,  de  faire  directement 
le  commerce.  Il  fréta  donc  un  petit  voilier,  et  y  embarqua  une 
cargaison  qui  représentait  toute  sa  fortune.  Le  petit  voilier,  vo- 
guant vers  le  Pirée,  fit  naufrage.  Athanase,,  qui  escomptait  le 
produit  de  la  vente  pour  régler  certaines  spéculations  sur  les 
tissus,  se  vit  dans  une  mauvaise  passe,  dont  la  bourse  paternelle 
le  tira.  Pendant  ce  temps,  grâce  à  une  somme  d'argent  qu'il 
avait  su  garder,  à  rinsu  de  son  père,  il  entreprit  de  nouveaux 
voyages.  11  alla  à  Xanthé,  essaya  de  se  mettre  dans  les  tabacs, 
puis,  y  renonçant,  passa  en  Grèce,  et  vit  qu'il  n'y  avait  rien  à 
faire,  puis  à  Alexandrie,  où  il  rencontra  trop  de  concurrents.  Il 
trouva  enfin  du  travail  au  Caire,  en  qualité  de  surveillant  et  de 
commis  aux  écritures  dans  une  manufacture  de  tabacs;  mais, 
jugeant  que  sa  position  serait  meilleure  s'il  savait  le  français,  il 
alla  rejoindre  en  France  son  frère  Nestor.  Pour  avoir  deux 
cordes  à  son  arc,  il  s'efforce  actuellement  de  s'initier  à  la  distil- 
lerie, cet  art  étant  encore  rare  en  Orient.  11  est  difficile  de  ne  pas 


432  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

reconnaître,  dans  ces  deux  odyssées  de  jeunes  Grecs,  quelques 
traits,  —  mais  quelques-uns  seulement,  —  du  jeune  Yankee. 
Nous  verrons  plus  loin  les  différences. 

3"  Le  goiU  de  V instruction.  — Nous  avons  entendu  les  doléances 
d'Y***,  exclu  par  son  éducation  montagnarde  des  bienfaits  de 
l'instruction.  Le  commerce,  à  chaque  instant,  en  provoque  le 
désir  et  en  facilite  l'acquisition.  Les  absences,  les  contacts  avec 
l'étranger,  les  correspondances,  le  besoin  de  renseignements 
sont  à  eux  seuls  une  école,  et  font  que  le  Grec  connaît  une  foule 
de  choses  dont  le  Turc  et  le  Bulgare  n'ont  nulle  idée.  De  bonne 
heure,  Y***  a  senti  la  nécessité  de  l'instruction  pour  ses  fils.  Il 
croyait  même,  dans  sa  ferveur,  qu'une  première  année  de  séjour 
au  gymnase  d'Andrinople  donnerait  à  son  fils  Nestor  la  science 
infuse  de  toute  chose,  et  il  s'irritait  de  voir  l'enfant  répondre 
quelquefois  :  «  Je  ne  sais  pas.  »  —  «  On  doit  tout  savoir  !  «  ré- 
pliquait sévèrement  le  père.  Nous  savons  comment  Nestor  sut 
exploiter,  au  profit  de  sa  passion  scientifique,  les  enthousiasmes 
paternels. 

Enfants  grecs  et  enfants  turcs  reçoivent  également  l'instruction 
primaire,  mais  la  différence  est  grande  dans  les  résultats.  L'en- 
fant turc  retiendra  quelquefois  plus  de  poésie,  plus  de  maximes 
morales  :  mais  il  est  à  peu  près  impossible  de  lui  inculquer  l'a- 
rithmétique. Point  n'est  besoin  d'ajouter  que  l'enfant  grec,  sur 
ce  chapitre,  le  dépasse  de  cent  coudées;  preuve  que  l'enfant  rap- 
porte surtout  de  fécole  ce  qu'il  a  emporté  du  foyer. 

Aussi,  les  riches  commerçants  grecs,  une  fois  leur  fortune  faite, 
s'intéressent-ils  singulièrement  aux  progrès  de  l'instruction.  Y***, 
étant  maire  de  Dédé-Agatch,  s'est  activement  occupé  de  la  cons- 
truction des  écoles.  Il  a  largement  donné  pour  en  faire  construire 
deux  à  Makri.  On  le  voyait,  présent  sur  les  lieux,  exhortant  les 
ouvriers,  les  encourageant  de  sa  poche,  et  contemplant  les  tra- 
vaux comme  un  propriétaire  aurait  contemplé  la  construction  de 
sa  demeure.  Même  émigré,  le  riche  Grec  se  souvient  des  écoles 
de  son  pays,  ou  plutôt  des  villes  qui  n'ont  pas  d'écoles.  De  géné- 
reux subsides  permettent  ù  celles-ci  de  prospérer.  La  Macédoine 
compte  846  écoles  grecques  contre  191  écoles  bulgares,  bien  qu'il 


INK    KAMILLR    CllECOUK    DANS    INK    l'ETITK    VILLK    ItlC    TIJHOL'It:-         '^-'^^ 

y  ait  plus  de  Ikilgai'cs  que  de  (irecs.  Dans  le  royaume  de  (irèce, 
rindépendance  nationale  a  encore  activé  le  mouvement  intellec- 
tuel. «  Un  Grec  qui  n'a  rien  à  se  mettre  sous  la  dent,  dit  plaisam- 
ment Edmond  About,  déjeune  d'une  discussion  politique  ou  d'un 
article  de  journal,  »  Y  a-t-il  beaucoup  de  changement  depuis 
Démosthènes  ? 

On  conçoit  que  tous  ces  traits  donnent  à  la  famille  grecque 
une  physionomie  particulière.  Dans  l'immobile  Orient,  le  Grec 
seul  a  un  semblant  d'activité.  Le  fait  est  qu'il  se  remue,  qu'il 
i:mi(/re.  Nous  avons  vu  Athanase  et  Nestor,  les  deux  fils  d'Y***,  se 
rendre  en  France.  Un  de  leurs  grands  oncles  s'est  établi  à  Cons- 
tantinople,  où  il  s'est  enrichi  dans  les  tabacs.  Un  autre  Makrien, 
après  de  nombreux  voyages  en  Angleterre,  comme  matelot,  est 
revenu  dans  sa  patrie,  où  il  montre  des  dispositions  laborieuses 
toutes  particulières.  Il  ne  se  contente  pas  de  cultiver  son  jardin  ; 
il  cultive,  par  plaisir,  celui  de  ses  amis.  Nous  avons  mentionné 
la  saignée  faite  à  Makri  par  la  rapide  croissance  de  Dédé-Agatch. 
3Iakri  compte  encore  plusieurs  de  ses  enfants  à  Smyrne,  à  Saloni- 
que,  à  Alexandrie.  Le  phénomène  antique,  celui  de  la  colonisa- 
tion des  côtes  par  des  émigrants  de  race  grecque,  se  renouvelle 
chaque  jour.  Ce  n'est  plus  l'arrivée  du  Phocéen  Protis,  invoquant 
les  dieux  de  l'hospitalité  et  obtenant  de  Nann,  le  roi  ligure,  la  main 
de  Gyptis  avec  un  petit  coin  de  rivage  pour  fonder  Marseille.  Le 
Phocéen  d'aujourd'hui  arrive  moins  poétiquement.  Il  descend 
d'un  paquebot  quelconque  sur  les  quais  de  cette  même  Marseille 
fondée  par  ses  ancêtres,  voit  du  premier  regard  les  coups  à  faire, 
les  spéculations  à  tenter,  se  glisse,  se  faufile  dans  le  négoce  local, 
et  finit  un  beau  jour,  gros  importateur  de  blé  ou  de  raisins  de 
Corinthe,  par  se  trouver  assis  sur  les  fauteuds  de  la  Chambre  de 
Commerce,  tandis  que,  dans  nombre  de  grands  ports  méditerra- 
néens, à  Gênes,  à  Naples,  à  Trieste,  à  Alger,  à  Tunis,  ses  com- 
patriotes en  font  autant.  Le  Grec  se  trouve  parfaitement  à  l'aise 
dans  ces  nouveaux  milieux  qui,  physiquement  et  socialement,  ne 
diffèrent  pas  beaucoup  du  sien.  Il  y  trouve  de  meilleurs  ports, 
de  plus  beaux  quais,  un  outillage  plus  parfait,  une  sécurité  plus 
réelle  que  chez  lui,  et  il  profite  de  ces  heureuses  conditions,  fruits 

T.    XVII.  31 


A'.)A  LA    SCIEiNCE    SOCIALE. 

do  la  civilisation  occidentale^  pour  donner  à  ses  affaires  une 
hase  plus  solide  et  une  plus  audacieuse  extension.  Sa  condition 
devient  généralement  plus  prospère  que  celle  de  ses  parents  res- 
tés au  pays.  Il  devient  une  autorité  familiale;  on  le  consulte  par 
correspondance;  il  tranche  de  loin,  même  après  de  loneues  an- 
nées d'ahsence,  des  questions  emhrouillées  de  procès  ou  de  suc- 
cession. Si  certains  émigrants,  après  fortune  faite,  retournent 
chez  eux,  la  plupart  restent  dans  leur  patrie  adoptive  et  s'y 
fondent,  quoique  assez  lentement,  avec  la  population  locale,  dont 
ils  finissent  par  prendre  la  langue,  les  mœurs  et  même  la  reli- 
gion. Mais  ce  n'est  guère  qu'après  plusieurs  générations  que  ce 
dernier  pas  est  franchi. 

Enfin,  cette  supériorité  relative  du  Grec  se  manifeste  encore 
par  un  phénomène  :  le  triomphe  assez  fréquent  du  (irec  sur  le 
Juif.  Ce  dernier,  sans  doute,  nest  pas  évincé  partout.  11  vit  côte 
à  côte  avec  le  Grec  et  résiste  vigoureusement  à  sa  concurrence , 
mais  dans  les  grandes  villes  seulement.  Dans  les  petits  centres, 
comme  à  Makri,  le  Juif  est  plus  facilement  hattu.  Un  Makrien, 
cousin  germain  de  Y***,  joua  une  fois  un  vilain  tour  à  un  com- 
merçant Israélite,  qui  était  venu  acheter  de  la  laine  à  des  Turcs. 
Le  Juif,  étranger  à  Makri,  dut  se  servir  de  son  intermédiaire, 
moyennant  un  courtage,  hien  entendu.  Les  Turcs,  dûment  con- 
voqués, apportent  leur  laine.  Le  Juif  la  pèse,  mais  à  faux  poids, 
sur  les  conseils  du  Grec.  Les  hraves  Turcs  n'y  voient  rien.  Le 
prix  offert  par  l'acheteur  eût  été  honnête,  si  les  poids  eussent  été 
Ijons.  Le  courtage,  proportionnel  au  prix,  était  par  conséquent 
assez  élevé.  Le  Makrien  fûté  se  fait  payer  sa  commission,  et  par 
le  Juif  et  par  les  Turcs,  attend  que  le  Juif  ait  réglé  son  achat, 
puis,  charitahlement,  prévient  tout  bas  les  vendeurs  qu'on  vient 
de  les  voler  comme  dans  un  bois.  Réclamations  des  Turcs,  qui 
demandent  un  nouveau  pesage,  avec  d'autres  balances.  Le  Grec 
les  appuie,  et  le  malheureux  Juif,  renard  de  la  fable,  dut  s'en 
aller  avec  l'exacte  quantité  de  laine  qu'il  avait  achetée,  laissant 
à  ses  adversaires  le  champ  de  bataille  commercial. 

Deux  fois  de  la  sorte  les  Juifs  ont  essayé  de  s'implanter  à  Makri; 
deux  fois  ils  ont  été  repoussés  avec  perte.  La  maison  juive  Drey- 


UNE   FAMILLE   GRECQUE   PANS    UNE    CETITE    VILLE    HE    TURO'IE.        43^ 

fus,  qui  voulait  faire,  dans  los  blés,  concurrence  aux  maisons 
grecques  analogues,  a  été  obligée  de  se  servir  d'agents  grecs, 
qui  l'ont  fait  aboutir  à  la  faillite. 

Et  ce  trait  doit  nous  servir  à  spécifier  plus  étroitement  le  type 
social  du  commerçant  grec.  Quoique  tenant  peu  au  sol,  ce  der- 
nier y  tient  toujours  dans  une  certaine  mesure.  Le  Grec  n'est  pas 
un  urbain  absolument  pur  ;  \\  est  souvent  nn  villageois;  il  a  son 
jardin,  sa  vigne,  ses  oliviers,  il  a  des  racines  qui  le  retiennent, 
plus  ou  moins  mollement,  à  quelque  chose  de  stable.  Il  démé- 
nage parfois,  mais  à  bon  escient,  et  pour  emménager  ailleurs. 
Ce  n'est  pas  un  cosmopolite  comme  le  Juif,  et  cette  adhérence  au 
sol,  unie  à  ses  capacités  commerciales,  lui  donne  une  singulière 
force  de  résistance.  Le  Juif  ne  reprend  l'avantage,  disputé  d'ail- 
leurs, que  dans  la  grande  ville,  où  tout  homme  est  noyé  dans  la 
foule ,  sans  pouvoir  désormais  s'appuyer  que  sur  son  habileté 
technique,  sur  sa  capacité  exclusivement  commerciale. 

Mais  n'oublions  pas  qu'à  ce  ponit  de  vue  la  différence  est  infi- 
nitésimale entre  le  Grec  et  le  Juif.  C'est  surtout  lorsqu'il  est  sorti 
de  son  milieu  que  le  Grec  ressemble  à  son  rival.  Il  lui  cède  alors 
en  aptitudes  financières  proprement  dites.  Il  lui  cède  encore  en 
ce  sens  que  le  Juif,  plus  fortement  patriarcal,  résiste  beaucoup 
mieux  à  la  désorganisation  et  sait  mettre  toutes  les  forces  de  la 
famille  au  service  de  son  avidité. 


m.    LES    EFFETS    MALHEUREUX    DU    COMMERCE. 

Après  les  qualités  passons  aux  défauts;  après  avoir  vu  ce  que 
le  ccMiimerce  donne  à  notre  famille,  voyons  maintenant  ce 
qu'il  ne  lui  donne  pas.  En  d'autres  termes,  quels  sont  les  points 
faibles  de  cette  formation  commerciale,  dont  les  résultats  sont  si 
brillants  à  certains  égards? 

Ces  points  faibles  peuvent  se  résumer  en  ceci  :  l'initiative 
donnée  par  l éducation  au  jeune  Grec  est  une  initiative  trop  spé- 
cialement commerciale.  Cette  éducation  est  généralement  im- 
puissante à  lui  faire  entreprendre  autre  chose  que  du  commerce. 
De  là  plusieurs  conséquences  : 


436  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

1°  U?ie  trop  grande  inclination^  dh  l'enfance,  pour  les  choses 
attrayantes  et  faciles.  Nous  avons  vu  les  débuts  d'Y***,  ses  exploits 
de  colporteur  dans  les  villages  voisins  de  Makri.  Certes,  il  y  a 
là  de  la  bonne  volonté  et  de  l'initiative,  mais,  somme  toute,  le 
métier  n'est-il  pas  attrayant?  Ne  se  rapproche-t-il  pas  de  la  sim- 
ple récolte?  Errer  par  les  collines,  sous  un  beau  ciel,  dans  un  pays 
où  l'hospitalité  vous  fournit  le  gite  et  le  couvert;  déballer  ses 
menues  marchandises  devant  les  portes,  rire  et  causer  avec  les 
femmes,  faire  de  menus  cadeaux  aux  enfants  pour  capter  la  clien- 
tèle de  leurs  mères,  puis  remettre  son  sac  sur  l'épaule,  ou  le 
charger  sur  son  àne,  et  diriger  trancjuillement  sa  promenade 
vers  le  village  voisin;  tout  cela  est-il  prodigieusement  viril?  Cela 
ressemble-t-ilàlaforte  et  vigoureuse  éducation  du  jeune  Yankee? 
Les  parents  ont-ils  cette  idée  bien  nette  de  laisser  leurs  fils  se 
débrouiller  seuls,  de  n'importe  quelle  manière?  Non.  Les  tradi- 
tions, les  circonstances,  l'heureuse  présence  d'une  mer  aux  mille 
lies  et  aux  mille  golfes  qui  favorisent  à  chacjue  instant  l'entrée 
et  la  sortie  des  marchandises,  l'apathie  profonde  du  Turc,  la  naï- 
veté mal  dégrossie  du  Bulgare,  voilà  ce  qui  a  projeté  le  Grec 
vers  le  commerce;  voilà  ce  qui  le  rend  avisé,  calculateur,  plu- 
tôt que  laborieux.  L'occasion  de  commercer  se  présente  à  lui 
comme  un  fruit  à  cueillir,  et  il  le  cueille,  comme  l'ont  cueilli  ses 
ancêtres,  de  père  en  fils,  depuis  l'antiquité  jusqu'à  nos  jours. 
L'expatriation  elle-même,  quand  elle  a  lieu,  ne  se  fait  que  dans 
des  conditions  particulières  de  facilité.  Les  premiers  qui  s'instal- 
lent quelque  part  y  ont  sans  doute  été  poussés  par  la  nécessité, 
comme  les  Phocéens  bannis  de  Phocée ,  ou  comme  les  malheu- 
reux habitants  de  Chio  chassés  de  leur  ile  par  les  Turcs,  l«rs  de 
la  guerre  de  l'Indépendance,  —  ceux-ci  réfugiés  à  Marseille 
comme  ceux-là  ;  —  mais,  une  fois  l'émigration  amorcée,  le  cou- 
rant se  continue  par  des  appels  successifs  à  la  famille.  Un  oncle 
attire  son  neveu;  un  cousin  promet  des  affaires  à  son  cousin. 
Athanase  ne  serait  peut-être  pas  allé  en  France,  s'il  n'avait  su 
y  retrouver  Nestor.  Quant  à  ce  dernier,  bachelier  frais  émoulu  du 
gymnase  d'Andrinople,  son  équipée  provenait  en  droite  ligne  de 
l'influence   étrangère,   puisque  c'est  sous  l'influence  étrangère 


UNE    l'AMILLIC    CIŒCQLE    DANS    UNE    PETITE    VILLE    DE    TURQUIE.         i'.il 

que  ce  g-ymnase  s'est  fondé,  et  que  Nestor  y  avait  appris,  non 
seulement  des  éléments  de  langue  française,  mais  encore  une 
foule  (lo  détails  utiles  sur  la  France.  Il  y  avait  même  connu  dos 
Français.  Son  départ  pour  iMontpcliier,  comme  il  nous  l'a  dit 
lui-même,  était  le  coup  de  tête  d'un  intellectuel,  et  encore,  mal- 
gré son  talent,  a-t-il  eu  du  mal  à  se  tirer  d'affaire.  Son  cas  con- 
firme d'ailleurs  notre  assertion.  Enfermé  cinq  ans  dans  un  des 
meilleurs  établissements  d'instruction  que  possède  la  Turquie , 
il  en  était  venu  à  considérer  le  commerce  comme  une  chose 
san^  attrait,  trop  difficile,  et  avait  reporté  tout  cet  attrait  sur  le 
choses  intellectuelles,  les  seules  dignes  de  lui,  pensait-il,  après 
cette  instruction  intéerale. 

En  un  mot,  l'éducation  du  Grec  ne  développe  pas  chez  lui 
Vénergie,  mais  la  souplesse.  Ses  allures  d'apparence  particula- 
riste,  indépendante,  sont  essentiellement  subordonnées  au  succès, 
et  à  un  succès  facile.  En  cas  d'échec,  on  retombe  vite  sur  la 
communauté.  On  se  replie  en  hâte  vers  celle-ci,  comme  vers  une 
forteresse,  et  l'on  n'en  ressort  que  lorsqu'une  occasion  un  peu 
tentante  vient  se  présenter  de  nouveau.  Le  Grec  n'est  donc  qu'un 
faux  Yankee.  Le  self-help  est  incomparablement  plus  développé 
chez  celui-ci  que  chez  celui-là  ;  et  la  dijïérence  éclate  d'ailleurs 
si  Ion  compare  d'un  seul  coup  d'œil  les  résultats  de  l'initiative 
des  deux  types.  Tous  deux  se  remuent  beaucoup;  mais  l'un 
effectue  de  grandes  choses;  l'autre,  somme  toute,  s'étend  peu  et 
a  peu  d'action. 

Ce  qui  suit  va  le  prouver  davantage. 

2"  L'impuissance  à  organiser  l'agriculture.  —  Nous  n'insiste- 
rons pas  sur  ce  fait,  longuement  constaté  dans  notre  premier 
article.  Nous  nous  contentons  ici  de  le  rattacher  à  sa  cause.  Ce 
n'est  pas  seulement  le  climat  qui  fait  du  Grec  un  très  médiocre 
agi'iculteur.  Les  Romains,  sous  un  climat  semblable,  étaient  de 
rudes  paysans,  et  le  Bulgare  lui-même  est  un  travailleur  pas- 
sable. C'est  surtout  le  commerce  qui  détache  le  Grec  du  sol. 
Que  fait  \***  lorsqu'il  a  réalisé  un  bénéfice?  Va-t-il  acheter  une 
terre?  Pas  du  tout.  Un  Grec  ne  le  fait  que  par  spéculation,  nous 
l'avons  dit.  Il  n'achète  guère  un  champ  que  pour  le  revendre. 


438  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

C'est  que  l'argent  surtout  lui  tient  à  cœur,  l'argent  qui  va,  l'ar- 
gent qui  roule,  l'argent  qui  permet  de  trafiquer,  de  spéculer, 
d'acheter  et  de  revendre  sans  cesse,  sans  qu'on  ait  à  attendre  six 
mois  durant  la  lente  croissance  d'une  graine  péniblement  enfouie 
dans  le  sol.  L'épargne  gagnée  par  le  commerce  se  place  donc 
dans  le  commerce.  C'est  une  tentation  trop  forte,  une  maladie. 
L'amour  de  l'agriculture  nait  parfois  dans  l'àmè  d'un  Grec,  soit 
à  la  suite  d'une  lecture  qui  en  vante  les  bienfaits,  soit  sous  l'in- 
fluence du  commerce  des  grains,  qui  fait  apprécier  à  sa  juste 
valeur  l'importance  du  travail  agricole.  Les  deux  cas  se  sont 
présentés  à  Makri.  Des  jeunes  gens,  dont  un  neveu  d'Y***,  ont 
voulu  apprendre  V agronomie .  Nestor  y  avait  songé  au  gymnase 
d'Andrinople.  Mais  cette  ferveur,  lorsqu'elle  se  produit,  laisse 
généralement  peu  de  traces.  Plusieurs  même  de  ceux  qui  ont 
la  patience  d'achever  leurs  études  d'agronomie,  négligent  de 
passer  de  la  théorie  à  la  pratique,  et  reviennent  à  leurs  premières 
amours.  Il  en  est  de  ces  essais  comme  de  ceux  du  grand  pa- 
triote grec  Capo  d'Istria,  qui,  après  l'émancipation,  fonda  une 
École  d'agriculture  à  ïyrinthe.  L'École,  en  1852,  ne  comptait 
encore  que  sept  élèves,  et  les  instruments  modernes  d'agriculture, 
importés  d'Occident,  se  rouillaient  sous  un  hangar  (1). 

S''  V impuissance  à  développer  l' industrie .  —  La  petite  in- 
dustrie existe  chez  les  Grecs.  Nous  avons  mentionné  les  toiles  de 
nos  modernes  Pénélopes.  Nous  avons  dit  que  le  père  d'Y***  était 
teinturier.  On  trouve  encore  des  meuniers,  des  cordonniers,  des 
maréchaux  ferrants,  des  boulangers,  des  menuisiers,  des  coiffeurs; 
mais  c'est  là  de  la  petite  industrie,  de  l'industrie  de  magasin, 
voisine  par  cela  même  du  commerce,  et  constituant  souvent 
un  simple  métier  accessoire.  Le  Grec  industriel,  sauf  exception 
rare,  n'est  qu'un  gagne-petit,  et  cela  se  comprend.  La  grande 
industrie  exige  de  gros  capitaux,  et  les  gros  capitaux  sont  bien 
acquis  par  le  commerce;  mais  il  faudrait,  pour  que  l'industrie 
se  développât,  qu'un  grand  négociant  se  décidât  à  risquer  ses 
fonds  dans  la  construction  d'une  usine,  l'avance  des  matières 

(1)  Rapporté  par  Edmond  About,  la  Grèce  contemporaine. 


r.NE    l-A.MII.LE   GKECOLE    DA.NS    INE    l'KTlTE    VILLE    DE    Tl  HQLIE.  430 

premières,  des  salaires,  (\\\n  outillage,  etc.;  or,  lo  commerçant 
grec  «  n'est  pas  si  sot  »,  1^'industrie  est  une  occupation  autre- 
ment fatigante  que  le  commerce.  Elle  engage  A  un  bien  plus 
haut  degré  la  responsabilité  personnelle  et  réclame  des  efforts 
plus  constants,  plus  quotidiens,  plus  âpres,  en  quelque  sorte.  Le 
Grec  enrichi  emploiera  donc  sa  richesse  à  étendre  ses  opérations 
commerciales,  ou  à  se  reposer  tranquillement,  comme  font 
plusieurs  Makriens  fortunés,  mais  il  n'engagera  pas  une  drachme 
dans  une  entreprise  de  fabrication,  à  moins  que  des  Européens 
d'Occident  n  aient  tracé  la  voie  et  que  les  bénéfices  ne  soient 
palpables  à  brève  échéance. 

Makri  nous  en  offre  justement  un  exemple,  he potamos^  avons- 
nous  dit,  fait  tourner  les  roues  de  douze  moulins.  Ces  moulins, 
on  le  devine,  sont  de  fort  petits  moulins.  Tous,  sauf  un  seul, 
appartiennent  à  plusieurs  propriétaires,  ayant  droit  chacun  à 
un  certain  nombre  de  parts  appelées  improprement  yoz/;7Z(^>.s  de 
tnoulim.  Les  meuniers  sont,  toutes  proportions  gardées,  des 
sortes  de  directeurs,  choisis  par  une  compagnie  d'actionnaires, 
lesquels  actionnaires,  à  l'occasion  du  choix  de  ce  directeur,  ne 
manquent  pas  de  se  quereller.  Or,  l'expérience  a  démontré  de- 
puis longtemps  qu'on  aurait  un  sensible  avantage  à  abandonner 
ces  douze  petits  moulins  et  à  les  remplacer  par  une  grande 
minoterie,  outillée  à  la  moderne.  Il  y  aurait  moins  de  frais, 
moins  de  temps  perdu,  etc.  De  plus,  l'eau  pourrait  plus  facilement 
être  dérivée  vers  les  cultures.  L'affaire  est  donc  excellente.  Oui, 
mais  qui  attachera  le  grelot?  Personne.  La  seule  idée  de  bâtir, 
d'élever  beaucoup  de  pierres  sur  beaucoup  de  pierres,  de  faire 
venir  des  machines,  de  les  installer,  d'organiser  un  travail  nou- 
veau pour  le  pays,  fait  reculer  les  riches  négociants,  même  ceux 
qui  subventionnent  généreusement  les  écoles.  Makri  garde  donc 
et  gardera,  jusqu'à  nouvel  ordre,  ses  douze  petits  moulins  re- 
nouvelés des  Grecs  antiques.  Des  remarques  analogues  pour- 
raient être  faites  sur  l'industrie  du  ver  à  soie,  sur  le  tissage. 
C'est  l'étranger,  Anglais,  Allemand,  Français,  qui,  sur  ce  terrain, 
évince  le  Grec  sans  la  moindre  lutte. 

4°  Enfin,  un  certain  obscurcissement  des  notions  d'honneur  et 


440  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

de  prohitc.  —  Sans  remonter  au  Timeo  Danaos  de  Laocoon ,  on 
se  rappelle  l'impression  des  croisés  arrivant  à  Byzance,  leur  éton- 
nement  et  jjientôt  leur  indignation  à  l'aspect  de  ce  peuple  qui 
flatte,  promet,  louvoie,  ergote,  se  dérobe,  et  qui,  après  avoir 
invoqué  votre  secours- contre  les  Turcs,  vous  jette  traîtreusement 
entre  leurs  mains.  Les  grands  l)arons  bardés  de  fer,  qui  ne  con- 
naissent que  leur  sal)re  et  leur  parole,  tombent  tête  baissée 
dans  les  pièges  que  leur  tend,  à  chaque  pas,  la  perfidie  byzan- 
tine, et  Byzance,  d'ailleurs,  comme  le  renard  qui  a  cent  ruses  au 
sac,  tinit  par  s'en  repentir.  De  même  nos  (irecs  modernes.  Beau- 
coup sont  honnêtes  certainement;  beaucoup  d'autres  croient 
sans  doute  l'être  et  le  sont  fort  peu;  d'autres  ne  le  sont  en 
aucune  manière  et  s'en  rendent  compte  parfaitement.  Le  proverbe 
«  tricher  comme  un  Grec  »  doit  forcément  avoir  sa  cause. 
Cette  cause,  nous  l'avons  vue  agir  à  Makri.  Nous  avons  décrit, 
dans  un  précédent  article,  cette  levée  en  masse  de  quarante  faux 
créanciers^  tous  escortés  de  faux  témoins.  Nous  avons  cité  ces 
ventes  aux  enchères,  corrompues  par  un  syndicat  d'accapare- 
ment. Les  achats  anticipés  de  blés  et  d'olives  ne  sont  que  V  a  b  c 
de  l'usure.  On  prête  100  francs,  à  condition  de  prélever 
150  francs,  ou  plus,  en  nature  sur  la  récolte.  L'enfant  qui  a 
trouvé  moyen  de  vendre  un  objet  deux  fois  sa  valeur  s'en  vante 
en  famille  comme  d'une  belle  action  qui  le  rehaussera  dans  l'es- 
time de  ses  parents.  Un  Grec  de  Makri,  après  avoir  vendu  à  des 
Bulgares  un  champ  acheté  à  un  Turc,  trouva  moyen  de  leur  faire 
payer  une  seconde  fois  le  prix,  en  profitant  de  ce  que  les  pauvres 
gens  n'avaient  pas  eu  ta  précaution  de  se  faire  délivrer  un 
reçu.  Enfin,  les  procès  fleurissent.  Ils  font  partie  du  cours  ha- 
bituel de  la  vie.  Deux  Grecs  se  poursuivent  mutuellement  en 
justice.  Ils  s'agonisent  d'injures  au  tribunal.  Dix  minutes  après, 
—  comme  dix  minutes  avant,  —  vous  les  trouvez  attablés  au 
même  café,  devisant  joyeusement  de  n'importe  quoi,  tout  comme 
deux  journalistes  parisiens  qui  «  ont  échangé  deux  balles  sans  ré- 
sultat »  au  bois  de  Boulogne.  Il  est  même  assez  fréquent,  à 
Makri,  qu'un  Grec  soit  emprisonné.  Il  disparait  pendant  quelques 
jours  ;  puis  il  reparait,  et  n'est  pas  déshonoré  pour  cela.  On  le 


UNIC    FAMII.LK    (ilŒCQI  H    IlANS    UNE    PETITE    VILLE    DE    TUROL'IK.        Aï\ 

voit  du  1Ï1ÔI11C  d'il  qu'auparavant.  Chacun  lui  tend  la  main  sans 
nul  préjugé,  sachant  bien  que  le  lendemain  ce  pourra  être  son 
tour.  Ulysse,  à  court  d'incognitos,  ne  jugo-t-il  pas  raisonnal)lc. 
en  certain  endroit  de  YOdi/ssée,  de  se  faire  passer  pour  voleur? 
et  Hermès,  dieu  du  commerce,  n'était-il  pas  ég-alement  le  dieu 
du  vol? 

Un  dernier  fait.  Nous  avons  dit  combien  la  vie  est  bon  marché 
dans  notre  petite  ville.  Presque  tous  les  prix  y  sont  environ 
quatre  fois  moins  élevés  qu'en  France.  Or,  il  y  a  quelques  années, 
des  étrangers.  Allemands  et  Français,  débarquèrent  à  Makri.  Ils 
étaient  chargés  d'explorer  la  côte,  afin  de  voir  où  l'on  pourrait 
établir  des  stations  de  chemin  de  fer.  Ils  demandèrent  à  manger. 
Les  aubergistes  du  pays  ne  pouvaient  manquer  une  si  belle  oc- 
casion. La  note  fut  salée,  trop  salée.  On  leur  compta  un  poulet 
13  francs,  une  livre  de  fruits  5  francs,  ce  qui  serait  déjà  cher  à 
Paris,  mais  ce  qui  est  absolument  fantastique  au  bord  de  l'Ar- 
chipel (1).  Les  étrangers  payèrent,  gravement;  mais  le  chemin 
de  fer  ne  passa  pas  à  Makri.  Qui  sait  si  cette  bonne  aubaine  d'un 
jour  n'a  pas  été,  pour  les  trop  malins  aubergistes,  la  plus  détes- 
taljle  des  spéculations? 

En  un  mot,  la  physionomie  du  Grec  n'est  pas  franche.  Il  y  a 
loin  de  ces  procédés  serpentins  et  fuyants  à  l'allure  probe  et 
ouverte  de  la  plupart  de  nos  grandes  maisons  commerciales, 
indice  d'une  force  plus  réelle,  d'une  confiance  plus  sereine  en 
l'avenir.  Toute  finesse,  à  bien  l'examiner,  est  généralement  l'a- 
veu d'une  faiblesse.  C'est  la  première  lâcheté  qui  a  engendré 
le  premier  mensonge,  et  ceux-là  seuls  ont  besoin  d'y  recourir 
qui  ne  se  sentent  pas  taillés  pour  la  lutte. 

L'étude  de  notre  seule  famille  nous  fait  apercevoir  tous  ces 
traits  :  indépendance  relative  de  la  femme,  initiative  commer- 
ciale des  enfants,  amour  des  choses  intellectuelles  :  voilà  pour 
l'actif;  penchant  aux  métiers  faciles,  inaptitude  agricole  et  indus- 
trielle, emploi  de  petites  finesses  peu  compatibles  avec  la  stricte 
franchise  :  voilà  pour  le  passif.  Le  commerce  est  dans  tout  cela. 

(1)  On  trouve  à  Makri  des  poulets  à  30  et  40  centimes.  La  livre  de  fruits,  abricols 
ou  pêches,  s'y  vend  couramment  15  centimes. 


4i2  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

C'est  lui  qui  imprime  à  la  race  tous  ces  caractères,  bons  ou  mau- 
vais. C'est  son  influence  qui  se  dresse  à  chaque  détour  de  la  vie, 
et  qui  produit,  dans  ce  milieu  slave  ou  ottoman,  la  frappante 
originalité  de  la  race  grecque.  Mais  le  commerce,  même  après 
la  culture,  n'explique  pas  encore  tout.  Des  organismes  supérieurs 
le  dominent,  organismes  actifs  ou  passifs,  grâce  auxquels  il  a 
pu  se  développer,  se  perpétuer,  se  diriger  en  tel  ou  tel  sens.  Le 
commerce  est  la  chose  du  monde  qui  a  le  plus  JdcsoIu  de  sécurité, 
de  liberté,  d'aliments  extérieurs,  et  les  sources  d'où  proviennent 
cette  sécurité,  cette  liberté,  ces  aliments  extérieurs,  influent  par 
là  même,  au  moins  indirectement,  sur  la  vie  privée.  Il  nous 
reste  donc,  après  avoir  déterminé  ce  que  notre  famille  tient  du 
sol,  après  avoir  exposé  ce  qu'elle  tient  du  commerce,  à  recher- 
cher ses  rapports  avec  les  oi^ganismes  supérieurs  à  la  famille. 
C'est  ce  que  nous  tâcherons  d'accomplir  dans  notre  troisième 
et  dernier  article. 

[A  suivre.) 

(i.  d'Azambuja. 


L'INTÉRÊT  J)ES  NOMS  DE  LIEUX 

POUR  L'HISTOIRE  SOCIALE. 


DÉTERMINATION  DE  LA  ZONE  D'INFLUENCE 
DES  FRANKS. 


I. 


L'action  exceptionnelle  que  l'invasion  franque  du  sixième 
siècle  a  exercée  sur  la  suite  de  nos  destinées  historiques,  en  in- 
troduisant chez  nous  un  régime  de  propriété  et  de  famille  qui 
tranchait  sur  le  passé  du  genre  humain,  donne  un  intérêt  tout 
particulier  à  la  détermination  de  la  zone  d'expansion  et  de 
rayonnement  qu'elle  a  atteinte  dans  notre  Gaule.  11  serait  inté- 
ressant de  savoir  dans  quelles  régions  les  Franks  se  sont  établis 
en  grand  nombre  :  là  où  ils  étaient  les  maîtres,  ils  ont  pu  di- 
rectement constituer  la  propriété  dans  l'ensemble  du  pays  sur  le 
type  qu'ils  avaient  créé  dans  la  plaine  saxonne.  Mais,  là  où  quel- 
ques-uns seulement  d'entre  eux  ont  pénétré,  isolément,  par  le  ha- 
sard des  mariages  ou  par  quelque  autre  circonstance  individuelle, 
ils  n'ont  pu  procéder  que  par  voie  d'influence  :  moyen  beaucoup 
moins  efficace  que  la  voie  de  l'action  directe,  quant  à  l'étendue 
des  résultats  et  quant  au  nombre  des  personnes  qui  en  sont  at- 
teintes. 

Une  fois  le  fait  bien  constaté  d'un  établissement  nombreux  des 
Franks  dans  telle  ou  telle  région,  si  nous  les  voyons  impuissants 
à  y  établir  d'une  manière  générale  leur  type  de  propriété,  force 
nous  sera  bien  de  chercher  à  cet  échec   d'autres  raisons   que 


444  LA  SCIENCE    SOCIALE. 

celle,  allég-uée  jusqu'ici,  de  leur  faible  importance  numérique 
dans  la  région  donnée.  Nous  trouverons  souvent  l'explication 
du  phénomène  dans  une  organisation  sociale  et  dans  des  habi- 
tudes préexistantes,  généralement  dues  à  la  conquête  romaine, 
et  que  les  Franks  ont  été  impuissants  à  transformer.  Si  nous 
voyons,  au  contraire,  des  pays  où  le  type  du  domaine  aggloméré 
a  existé  sans  qu'on  puisse  historiquement  expliquer  ce  fait  par  la 
présence  d'importants  éléments  particularistes,  il  faudra  recher- 
cher s'il  a  été  le  résultat  de  causes  naturelles  et  indigènes,  ou  si, 
chez  des  peuples  moins  profondément  atteints  par  la  conquête 
romaine  et  moins  fixés  au  sol,  l'influence  saxonne  (1)  a  pu  s'exercer 
plus  intense  avec  un  personnel  beaucoup  moins  nombreux. 

Malheureusement,  sur  l'étendue  de  la  colonisation  franque, 
Y  histoire  est  à  peu  près  muette;  les  divers  patois  de  la  langue 
française  sont  encore  trop  peu  étudiés  pour  que  l'on  puisse  en 
tirer,  au  point  de  vue  qui  nous  occupe,  des  conclusions  scienti- 
fiques. 

L'étude  des  noms  de  baptême  portés  dans  les  divers  pays  n'est 
pas  un  guide  plus  sûr.  Beaucoup  de  noms  doivent  leur  diffusion  à 
un  caprice  de  la  mode,  au  développement  de  telle  ou  telle  dé- 
votion nouvelle  ;  là  où  elle  concorde  avec  l'introduction  dans  le 
pays  d'un  nouvel  élément  ethnique,  là  où  les  noms  germains 
remplacent,  par  exemple,  les  noms  gallo-romains,  il  ne  faut  pas 
oublier  que,  pour  faire  illusion  sur  leur  race,  beaucoup  de  vain- 
cus s'abritent  sous  les  noms  de  leurs  vainqueurs,  et  que  la  pré- 
sence d'un  grand  nombre  de  noms  propres  franks  ne  révèle  pas  la 
présence  d'un  grand  nombre  de  propriétaires  franks.  Or,  en  quoi 
la  formation  sociale  d'un  individu  sera-t-elle  modifiée  parce  qu'il 
s'appellera  Bernard  au  lieu  de  s'appeler  Grégoire,  ou  Théodebert 
au  lieu  de  Pompée?  En  rien  assurément;  et  c'est  cependant  ce 
qui  nous  intéresse  le  plus. 

L'étude  des  7107ns  de  lieux  nous  amène,  au  contraire,  à  des  ré- 
sultats beaucoup  plus  certains.  Sur  un  territoire  donné,  nous 
entrevoyons,  grâce  à  eux,  non  seulement  les  différentes  races  qui 

(1)  J'entends  par  là  celle  de  lous  les  envahisseurs,  quel  que  fût  leur  nom,  du  cin- 
quième au  dixième  siècle,  qui  appartenaient  à  la  formation  particulariste. 


L  INTÉRKT    DES   NOMS   DE    LIEUX    POUR   L  HISTOIRE  SOCIALE.  iio 

l'ont  peuplé,  mais  encore  leur  manière  d'«Hrc  et  de  vivre.  Dans 
les  lies  Britanniques,  par  exemple,  les  noms  celtiques  désignent 
les  lieux  par  des  renseignements  descriptifs  qui  expriment  avec 
une  musicale  et  poétique  fantaisie  les  grands  spectacles  de  la 
nature  et  les  sentiments  qu'ils  inspirent,  ou  encore  cette  forme 
de  propriété  très  rudimentaire  que  nous  retrouvons  aux  origines 
de  la  propriété  française,  la  propriété  du  foyer  et  de  Fenclos,  la 
seule  que  les  Celtes  aient  connue.  C'est  bien  là  la  marque  d'un 
peuple  à  peine  sorti  de  la  vie  pastorale  et  qui  ne  modifie  pas  le  sol, 
ou  ne  l'approprie  encore  que  faiblement.  Les  noms  romains  n'évo- 
quent au  contraire,  en  Angleterre,  que  des  idées  de  fortifications 
(Castra,  Chester)  ou  de  routes  militaires,  qui  mettent  bien  en  relief 
Finfluence  purement  politique  et  nullement  sociale  de  la  conquête 
romaine  sur  la  Grande-Bretagne.  Enfin,  les  noms  saxons  dans  ce 
même  pays  expriment  parfois  simplement  une  notion  géographi- 
que élémentaire  ;  d'autres  fois  (et  c'est  le  cas  le  plus  fréquent  ,  ils 
rappellent,  à  l'aide  du  suffixe  ton  ou  ham,  que  là  s'est  établi  un 
Uffing,  un  Belling,  un  Tooting,  l'un  quelconque,  en  un  mot,  de 
ces  premiers  settlers  de  race  saxonne  qui  ont  commencé  la  mise 
en  valeur  du  pays  et  dont  le  nom ,  —  comme  c'est  justice  chez 
un  peuple  fortement  imbu  de  l'idée  de  propriété,  —  demeure 
pendant  des  siècles  attaché  à  l'exploitation  qu'il  a  créée  ;  enfin , 
d'autres  fois  encore,  à  l'aide  du  suffixe  burg ,  burij,  ou  horough, 
ils  indiquent  que  là  s'est  élevée  la  forteresse  d'un  homme  puis- 
sant de  même  race  qu'eux.  C'est  en  étudiant  ces  vocables  que 
l'on  peut,  par  exemple,  suppléer  au  silence  des  textes  sur  la  co- 
lonisation, par  les  Anglo-Saxons,  à  une  époque  très  ancienne, 
de  certains  districts  de  l'Ecosse,  où  les  noms  d'Edimbourg,  de 
Koxburgh,Musselburgh,  Fraserburgh,  Newburg,  Dirleton,  Hamil- 
ton,  Morton,  Wigton,  Lamberton,  Ayton,  Eaglesham ,  Martnaham, 
rappellent  et  jalonnent  leur  installation. 

En  Gaule,  grâce  à  la  conquête  romaine,  la  plupart  des  noms 
de  lieux  habités  nous  révèlent,  avec  la  nature  ancienne  du  do- 
maine rural  qu'ils  représentent  ou  dont  ils  tiennent  la  place 
(comme  c'est  le  cas  pour  les  villes,  grandes  ou  petites,  et  les 
villages  qui  se  sont  formés  autour  de  l'habitation  d'un  grand 


446  *  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

propriétaire),  ils  nous  révèlent,  dis-je,  le  nom  de  celui  qui  le 
premier,  ou  l'un  des  premiers,  a  donné  à  ce  domaine  sa  consti- 
tution définitive.  En  effet,  il  faut  remarquer  que  si,  à  l'époque 
gauloise,  à  l'époque  romaine,  à  l'époque  franque,  le  nom  du 
propriétaire  entre  toujours  dans  la  composition  du  nom  du  do- 
maine, le  suffixe  qui  l'accompagne  varie,  comme  nous  le  ver- 
rons, avec  les  époques  et  avec  le  genre  d'organisation  du  do- 
maine, et  permet  ainsi  de  fixer  approximativement  la  date  à 
laquelle  et  le  mode  selon  lequel  le  domaine  a  été  constitué.  Là 
donc  où  se  rencontreront  les  désinences  propres  à  l'époque 
franque  et  au  régime  frank,  nous  pourrons  affirmer  que  c'est 
sur  le  modèle  de  la  propriété  franque,  sinon  toujours  par  des 
Franks  d'origine,  que  ces  domaines  auront  été  constitués. 

Mais,  me  dira-t-on,  n'est-il  pas  arrivé  qu'un  propriétaire  frank 
conservât  au  domaine  son  ancien  nom,  tout  en  modifiant  com- 
plètement le  mode  de  son  exploitation?  Le  fait  est  possible, 
quoiqu'il  y  ait  une  multitude  d'exemples  du  contraire  ;  de  même 
que  Lutetia  est  devenu  Paris,  et  Condate,  Rennes,  on  a  vu  des 
domaines  changer  de  nom  :  Annières  (Loir-et-Cher)  est  devenu 
Cheverny;  Vindonissa  (Ain),  Saint-Didier  de  Formans;  Gonda- 
tomagus,  Millau.  Les  noms  qui  ne  changent  pas,  en  effet,  sont 
ceux  qui  s'appliquent  à  des  réalités  permanentes  :  les  rivières 
de  Grande-Bretagne,  par  exemple,  ont  conservé  leurs  noms  cel- 
tiques, l'Avon,  TEsk,  l'Usk,  etc.  Les  noms  de  villes  ou  de  pa- 
roisses, au  contraire,  sont  devenus  presque  tous  saxons  ;  et  ce- 
pendant plusieurs  des  domaines,  dont  elles  portent  le  nom,  s'é- 
taient établis  certainement  sur  l'emplacement  de  la  demeure  de 
tel  ou  tel  chef  breton.  Je  ne  prétends  point  d'ailleurs  retrouver 
partout  et  toujours,  par  ce  seul  moyen,  les  traces  des  modifica- 
tions qu'a  subies  chez  nous  le  régime  de  la  propriété  foncière; 
mais  je  crois  que  l'on  peut,  sans  forcer  la  note,  conclure  de  l'iné- 
gale richesse  de  deux  régions  en  désinences  germaniques  à  une 
inégale  densité  de  cet  élément  et  par  conséquent  à  une  inégale 
intensité  de  la  colonisation  franque  et  de  ses  résultats  sociaux. 

Pour  atteindre  complètement  ce  but,  il  faudrait  relever  le 
nom  de  tous  les  lieux  habités  d'une  région.  La  tâche  serait  Ion- 


l'intériît  des  noms  i)[:  liri  v  vovn  l'histoire  sociale.        447 

guc  et  dépasserait  assurément  les  forces  d'un  homme.  Je  ne  veux 
d'ailleurs  qu'indiquer,  dans  cet  article,  le  parti  que  l'on  peut 
tirer,  pour  l'histoire  sociale,  de  l'étude  des  noms  de  lieux;  il  me 
suffira  donc,  je  l'espère,  pour  les  besoins  de  ma  démonstration, 
de  relever  dans  quelques-uns  de  nos  départements  les  noms  des 
commîmes  :  nous  en  connaissons  mieux  les  formes  anciennes  que 
celles  des  «  lieux-dits  »  et  des  propriétés  particulières,  et  les 
résultats  seront  les  mêmes,  car  beaucoup  d'entre  ces  communes 
représentent  en  effet  purement  et  simplement  d'anciens  domaines 
ruraux. 


II. 


Très  diverses  sont  les  significations  des  noms  que  portent  les 
communes  françaises. 

Il  y  en  a  d'abord  qui  portent  le  nom  du  peuple  dont  elles  ont 
été  la  capitale  :  Paris,  Reims,  Nantes,  Rennes,  Vannes,  Saintes, 
Soissons,  Poitiers,  Limoges,  Rayeux,  Avranches,  Lisieux,  Évreux, 
Limoges,  le  Mans,  Tours,  Angers,  Reauvais,  x\miens,  Séez,  Cor- 
seul,  Jublains,  etc.  Il  y  en  a  d'autres  qui  portent  le  nom  du 
prince,  de  la  corporation,  du  grand  personnage  qui  les  ont  fon- 
dées ou  embellies  :  Constantin  (Coutances),  Gratianopolis  (Gre- 
noble), Port-Louis,  Lorient,  Rroglie,  etc.  D'autres  noms  sont  tirés 
de  la  situation  géographiques  de  la  ville  :  le  Havre,  Coudes, 
Condé  (de  condate,  confluent),  Quimper  (qui  a  la  même  signifi- 
cation), Pontoise,  Pontaven,  Rrioude  (de  briva,  pont);  d'autres 
se  réfèrent  à  une  situation  juridique  :  Villefranche,  Villeneuve, 
Cologne  [colonia,  colonie  ;  d'autres  ont  été  reçus  du  pouvoir 
central,  comme  Tournay  (Hautes-Pyrénées),  ou  bien  ils  repro- 
duisent un  nom  étranger,  apporté  là  probablement  par  des 
immigrants  :  cela  semble  bien  être  le  cas  pour  les  Miolan,  Mà- 
lain,  Meilhan.  Moëlain,  MoUiens,  qui  représentent  chez  nous  le 
Mediolanum  lombard.  D'autres  encore  rappellent  le  patron  de 
l'église  autour  de  laquelle  s'est  formée  la  petite  agglomération 
communale;  et,  à  moins  qu'on  n'y  ait  joint  le  nom  du  domaine 
rural  dont  elle  a  d'abord  formé  comme  l'annexe,  ils  ne  nous 


4i8  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

intéressent  pas,  sauf  toutefois  en  Bretagne,  où  les  saints  locaux 
ont  joué  un  rôle  éminent  dans  l'organisation  sociale  du  pays. 
D'autres  enfin,  comme  Marmagne,  Alemagne,  Sarmaise,  Tiffauges, 
Alaine,  indiquant  remplacement  de  colonies  de  Marcomans, 
d'Alamans,  de  Sarmates,  de  Teifales,  cVAlains,  mais  non  l'exis- 
tence de  domaines  créés  par  eux.  Voilà  toute  une  première  caté- 
gorie qui  ne  peut  nous  être  d'aucune  utilité  dans  nos  recherches 
et  qu'il  faut  par  conséquent  laisser  de  côté,  parce  que  ce  sont 
toutes  appellations  qui  n'ont  pas  trait  à  des  constitutions  de 
domaines. 

Tous  les  autres  noms,  on  peut  le  dire,  dérivent  d'un  domaine 
rural.  Mais,  parmi  eux,  il  en  est  encore  un  certain  nombre  qui 
ne  peuvent  nous  servir  aujourd'hui;  car,  s'ils  représentent  un 
ancien  domaine,  ils  le  désignent,  non  pas  par  le  nom  de  son 
propriétaire,  mais  soit  d'une  manière  vague,  comme  la  Roche,  le 
Plessis  (sans adjonction denom  d'homme),  Bellevue,  Châteauneuf, 
Neuchâtel,  Neuchàteau,  Neubourg  ;  soit  par  allusion  à  ses  riches- 
ses minérales,  végétales  ou  animales,  comme  c'est  le  cas  pour  les 
dérivés  anciens  en  arius,  aria^  arias  (1),  Ferrières,  Jonchères, 
Perrier,  Achères,  Collemiers,  Goupillières  ;  en«r/o/«5,  Acherolles, 
Faverolles,  Lignerolles  (à  de  rares  exceptions  près)  ;  ou  en  etum^ 
Aunay,  Fresnay,  Coudray,  Fraissinet,  Olivet,  Prunoy,  Rosoy, 
Noisy,  Soisy.  Il  est  toutefois  prudent  d'y  regarder  à  deux  fois, 
et  surtout  de  se  rendre  compte  de  sa  forme  ancienne  avant  de 
ranger  un  nom  de  lieu  dans  cette  catégorie  :  des  noms  comme 
Belleval,  Grandval,  Beaumont,  Grammont,  Belleville,  Grand- 
ville,  représentent  tout  aussi  fréquemment  la  villa,  le  mont,  le 
val  d'une  personne  appelé  Le  Beau  ou  Le  Grand,  qu'une  belle 
montagne  ou  une  belle  vallée. 


in. 

Enfin,  avec  les  noms  qui  représentent  un  ancien  domaine  ru- 
ral, et  qui  ont  conservé  le  nom  de  leur  propriétaire  primitif, 

(1)  Les  dérivés  rnodcrnes  en  U'/'e  viennent  parfois  d'un  nom  d'homme,  mais  ce  mode 
de  formation  ne  date  j^uère  que  du  onzième  ou  du  douzième  siècle. 


I 


L  l.NTKHKT    DES    NOMS    DR   LIEUX    roLIt    LlIlSTnlIiE    SOCIALr:.  AV.) 

nous  arrivons  à  la  classe  la  plus  intéressante  pour  nous.  Et  nous 
allons  voir,  en  même  temps  ([uc  varie  en  Gaule  le  régime  do  la 
propriété,  varier  les  procédés  au  moyen  desquels  on  compose 
le  nom  qui  sert  à  la  désigner. 

Voici  d'abord,  au  début  de  notre  histoire,  à  l'époque  gauloise, 
([uau-dcssous  de  la  civitas  et  ànj^cigus,  si  heureusement  définis 
par  iMM.  do  Tourville  et  Demolins  (1),  l'une  «  la  nation,  l'an- 
cienne bande  autonome,  la  tribu  nomade  autrefois  constituée 
pour  satisfaire  au  besoin  du  parcours,  des  migrations  et  de  la 
défense  » .  l'autre  «  le  pays,  le  territoire  limité  par  des  conditions 
géographiques  très  sensibles  »,  nous  rencontrons  le  viens.  Les 
terres  du  vicus  appartiennent  à  la  communauté  des  habitants, 
aux  vicini.  Ces  terres  se  divisent  en  terres  de  pâture,  dont  on 
jouit  en  commun,  et  en  terres  de  culture,  réparties  périodique- 
ment entre  les  familles.  Déjà  cependant  quelques  individus  puis- 
sants, quelques  chefs  de  clan  ont  réussi  à  soustraire  au  partage 
périodique,  à  s'assurer  en  propriété  perpétuelle  l'emplacement 
de  leur  habitation,  dunum,  durum,  briga  (2),  parfois  même,  à 
côté,  une  pièce  de  terre,  un  enclos,  magus.  Or,  dès  que  cette 
propriété  se  trouve  ainsi  perpétuellement  fixée  dans  une  famille, 
en  même  temps  qu'elle  prend  un  corps,  elle  prend  un  nom,  le 
nom  de  son  premier^  ou  de  l'un  de  ses  premiers  propriétaires.  De 
là  viennent  Eburodunum,  le  dun  d'Eburos,  Argantomagus,  le 
champ  d'Argantos,  Eburobriga,  la  forteresse  d'Eburos,  que  nous 
retrouvons  aujourd'hui  dans  Embrun,  Argenton  (Indre),  Avrolles 
(Yonne).  Ainsi  viennent  de  diinum  beaucoup  de  noms  en  un 
ou  OR,  Yverdun,  Arthun,  et  je  crois  également  toute  la  série  des 
Lugdunum,  Lyon,  Laon,  Leyde,Laudun,  Lauzun,  où  l'on  a  voulu 
voir  une  forteresse  placée  sous  le  patronage  du  dieu  Lug,  mais 
qui  peut  être  aussi  bien  la  demeure  d'un  personnage  appelé 
Lug.  De  magus.,  qui  disparaît  dans  les  noms  français,  mais  sub- 
siste dans  les  noms  belges  et  allemands,  viennent  avec  diverses 
altérations  Vernon,  Neriis,Usson,  Chorges,  Nyon,  Marmagen,\eu- 

(1)  La  .ScJCHCe  soc m/e,  t.  XI.  p.  391. 

(2)  Et  peut-être  aussi  ro^os.  On  expliquerait  delà  sorte  Argentré,  Arganto  ratos,  le 
fort  d'Arganl. 

T.  XVII.  32 


450  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

magen,  Nimègue  ;  de  dm-um,  des  noms  tels  que  Issoire,  Izeures  ; 
de  6?'iga  ,  Bonœiivre,  Denœuvre  ,  Vendœuvre,  etc.  Dans  la  société 
gaélique  qui  n'a  connu,  elle  aussi,  que  cette  forme  rudimentaire 
de  la  propriété,  nous  retrouvons  le  même  procédé  dans  les  noms 
de  Dunbar,  Dunkeld,  Dunnotar,  Dunrobin,  Rathlin,  Rathmore, 
Magourney,  où,  suivant  l'usage  des  langues  néo-celtiques,  le  suf- 
fixe est  devenu  préfixe,  mais  n'a  pas,  en  changeant  de  place, 
changé  de  signification  (1). 

Voilà  pour  l'époque  gauloise. 

Le  premier  effet  de  la  conquête  romaine  fut  simplement  d'in- 
troduire dans  l'onomastique  gauloise  un  certain  nombre  de 
noms  nouveaux.  Les  Gaulois  n'avaient  pas,  à  l'égard  de  leurs 
vainqueurs,  cette  haine  implacable  que  notre  patriotisme  moderne 
aime  tant  à  leur  prêter.  Rome  leur  apportait  un  bien  précieux, 
la  paix,  dont  le  monde  gaulois  devait  d'autant  plus  apprécier  la 
valeur  qu'il  était  impuissant  à  se  la  procurer  de  lui-même.  Aussi 
ne  se  firent  ils  aucun  scrupule  patriotique  de  copier  des  noms 
romains,  et  à  côté  de  Vindos,  Vernos,  Iccios,  Argantos,  nous  voyons 
alors  paraître  Claudius,  Liber,  Turnus,  dont  les  propriétés  s'ap- 
pellent Claudiomagus,  Clion  (Indre)^  Liberodunum,  Liverdun 
(Meurthe-et-Moselle),  Turnodurum,  Tonnerre  (Yonne),  tous  noms 
auxquels  je  rattacherais  ceux  d'Augustodunum  et  de  Cœsaroma- 
gus,  envisagés  comme  propriété  d'un  Gaulois  paré  de  ces  noms 
illustres,  beaucoup  plutôt  que  d'y  voir  une  ville  créée  en  leur 
honneur  pour  leur  culte,  ce  qui  me  semble  ne  pas  être  la  signi- 
fication des  mots  dumim  et  magus. 

Bientôt,  d'ailleurs,  l'assimilation  des  Gaulois  aux  Romains  fait 
un  pas  de  plus.  Le  Gaulois  ne  portait  qu'un  seul  nom,  auquel  il 
ajoutait  parfois  le  nom  de  son  père  :  Argantos,  fils  d'Artos,  etc.; 


(1)  Je  ne  parle,  bien  entendu,  que  de  la  propriété  rurale.  A  côté  du  vicus,  dont  les 
huttes  n'étaient  protégées  par  aucune  palissade,  le  dunum  ou  la  briga  du  chef 
était  la  seule  place  de  refuge,  le  seul  oppidum.  Mais,  sur  certains  point  déjà,  le  com- 
merce avait  amené  d'autres  agglomérations  d'un  caractère  urbain,  servant,  elles  aussi, 
à'oppida,  de  places  de  refuge,  mais  désignées  soit  par  le  nom  de  la  rivière  près  de 
laquelle  elles  s'élevaient,  Avaricum  (Bourges),  sur  l'Avara,  Autricum  (Chartres),  sur 
l'Autura,  ou  ]»ar  le  fait  qui  leur  avait  donné  leur  importance  commerciale,  la  pré- 
sence d'un  pont,  IJrivale  (Brioude),  la  rencontre  d'un  conlluenl,  Condate  (Condé). 


ï 


l'iNTKKI^T    des   noms    1)K    I.IHIX    rnill    L'ilIS'I'nlHE    SOCIALE.  -loi 

lo  Uonuiin,  au  contraire,  en  avait  toujours  au  moins  trois,  le  pré- 
nom, le  g"entilicc  et  le  cog-nomen  ou  surnom  :  Lucius  Cornélius 
Scipio,  etc.  Cet  usag'e  se  répandit  bientôt  en  (iaulc  et  produisit 
alors  le  mélange  le  plus  bizarre  de  vocables  appartenant  aux 
deux  langues,  les  uns  empruntant  à  Rome  leur  nom  complet,  les 
autres  retenant  de  la  Gaule  tantôt  le  g-entilice,  Lucius  Carantius 
Atficus.  tantôt  le  surnom,  Cncius  Pompeius  Trogus,  tantôt  enfin 
les  deux,  Caïus  Commius  Bitiitio. 

En  même  temps,  le  régime  de  la  propriété  se  transforme. 
Parmi  les  peuples  de  l'antiquité,  aucun,  on  le  sait,  n'a  porté  plus 
loin  que  le  peuple  romain  la  notion  de  la  propriété  individuelle 
perpétuelle.  Chaque /«;z(/z/.sv,  chaque  cigei\  chaque /;r^f//?^??i  était 
inscrit  au  cadastre  sous  son  nom,  un  nom  spécial  qui  ne  variait 
pas  à  chaque  changement  de  propriétaire,  quoiqu'il  se  compo- 
sât de  la  désinence  anus  ajoutée  au  nom  de  celui  qui  en  était 
propriétaire  au  moment  de  la  conCection  du  cadastre,  peut-être 
même  de  celui  qui  originairement  avait  constitué  ce  domaine,  y 
avait  fait  les  plantations  et  constructions  utiles,  en  avait  tracé  et 
consacré  les  limites,  et  qui,  comme  un  fondateur  de  ville,  lui 
avait  laissé  son  nom  !  C'était  le  fundus  Sempronianus ,  Cornelia- 
nus,  Sabinianus,  Pompeianus,  etc. 

Un  tel  régime  de  propriété  était  bien  fait  pour  exciter  les  con- 
voitises des  hommes  puissants-  de  chaque  vicus  g-aulois,  comme 
agit  plus  tard  sur  les  chefs  de  clans  de  l'Ecosse  et  de  l'Irlande  le 
spectacle  de  la  propriété  féodale.  En  droit,  dans  le  vicits,  la 
propriété  était  commune  entre  tous  ;  en  fait,  dans  l'état  de  g"uerre 
permanente  qui  était  l'état  jiormal  de  la  Gaule,  le  chef  de  guerre, 
le  plus  riche  en  bétail  puisqu'il  avait  la  plus  g-rosse  part  du 
butin,  était  le  plus  en  mesure  d'exploiter  avantag^eusement  les 
pàturag-es  ;  il  le  faisait  soit  par  ses  serviteurs  sur  sa  part  réservée , 
soit  par  des  hommes  qu'il  avait  arrachés  à  la  mort  en  leur  prê- 
tant du  bétail  pour  exploiter  leur  part  du  bien  commun  et  qui 
étaient  devenus  ainsi  ses  obligés,  ses  débiteurs,  presque  ses  escla- 
ves. En  fait,  il  jouissait  donc  de  la  plus  grande  partie  du  terri- 
toire du  viens.  Transformer  cette  jouissance  en  propriété,  installer 
sur  cette  propriété  les  débiteurs  qui  se  trouvaient  liés  à  lui  par 


452  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

l'impossibilité  cracqiiitter  leur  dette,  était  chose  facile  :  les 
Romains  ne  pouvaient  être  choqués  de  voir  s'établir  un  état 
social  qui  était  le  leur;  l'homme  du  clan  n'était  guère  habitué  à 
résister  aux  volontés  de  son  chef;  l' eût-il  voulu,  que,  dans  la 
situation  endettée  où  il  se  trouvait,  la  chose  lui  eût  été  impos- 
sible; sa  situation  d'ailleurs  ne  paraissait  guère  modifiée  par 
le  nouvel  état  de  choses.  La  mesure  par  laquelle  Auguste  mit 
l'impôt  à  la  charge  des  propriétaires  en  tant  que  propriétaires 
et  qui  entraînait  la  confection  d'un  cadastre  foncier,  généralisa 
le  mouvement.  Sur  toute  la  surface  de  la  Gaule,  au-dessous  de  la 
civitas  et  di\  pagits  qui  subsistent,  à  la  place  du  viens  qui  dispa- 
raît, se  constituent,  suivant  le  nombre  des  clans  qui  y  vivaient 
côte  à  côte,  deux,  trois,  quatre  fundi,  ou  plus  encore,  exploités 
par  des  esclaves  ruraux  que  dirige  un  intendant.  Le  diinum 
s'efface  devant  la  petite  maison,  la  villa,  où  le  maître,  un  citadin, 
à  l'exemple  des  riches  Romains,  viendra  désormais  de  temps  à 
autre  passer  la  belle  saison. 

La  propriété  du  domaine  ainsi  substituée  à  la  propriété  du 
foyer  et  de  l'enclos,  il  fallait  lui  trouver  un  nom  nouveau;  et, 
puisqu'on  avait  emprunté  la  chose  à  Rome,  on  lui  emprunta  éga- 
lement le  procédé  de  dénomination,  un  nom  d'homme,  gentilice 
ou  cognomen,  suivi  d'une  désinence.  Mais  la  désinence  aîitis 
n'eut  pas  chez  nous  une  fortune  égale  à  celle  qu'elle  avait  eue  en 
Italie.  On  ne  rencontre  guère,  en  dehors  des  limites  de  la  Pro- 
vince romaine,  des  noms  comme  Marcellianus,  issu  de  Marcellius, 
aujourd'hui  Marseillan,  dans  l'Hérault;  ce  sont  des  désinences 
gauloises  qui  ont  le  plus  de  succès.  La  plus  répandue  est  le  suffixe 
aco.s,  aciis.  Ajouté  à  un  nom  gentilice,  Martinius,  Sabinius,  par 
exemple,  issu  lui-même  d'un  adjectif  3Iartinus,  Sabinus,  il  donne 
naissance  à  des  noms  de  lieux  qui ,  suivant  les  régions,  présen- 
tent aujourd'hui  les  désinences  i,  ij ,ie,  ie>y,icu^  è,  ey,  ac  :  Martigny, 
Savigny...  Martigné,  Sévigné...  Martignac,  Sévignac...  Parfois  il 
s'ajoute  à  un  cognomen  :  Turnacus,  Tournay;  Ronacus,  Ron- 
nay,  etc.  Parfois  le  gentilice  ou  le  cognomen  ne  sont  suivis  d'au- 
cune désinence;  Tillius,  le  Theil;  TuUus,  Toul.  Parfois  acus  est 
remplacé  par  d'autres  suffixes;  ce  sont  /a/o5,  par  exemple  dans 


l'intérêt    des    noms    1)K    LIEIX    POUK    LIIISTOIRE   SOCIALE.  'l-VA 

Mareuil  et  Mareil,  Verneuil,  Vernoil  et  Vernouillet;  ohis,  dans 
vSouUiol,  Mequeroil,  Marelles...;  io,  dans  Aubusson,  Avignon, 
Luron...;  iscus,  dans  Vcvcy,  Homanèche...;  avos,  dans  Ambillou, 
Milliau,  Andelot,  Belleneuve...;  icus,  uccius ,  dans  Tournus...; 
ssos,  ssa,  dans  Vendenesse,  Villenauxe...;  ascus  (celui-ci  d'origine 
ligure),  dans  Cagnosc,  Venasque,  Champlost,  Blanot...;  enus, 
dans  Avene,  Turenne  (1). 

Voilà  pour  Tépoque  romaine. 

Le  premier  effet  de  la  conquête  franke  est  absolument  iden- 
tique à  celui  de  la  conquête  romaine.  Beaucoup  de  Gallo-Romains 
se  parent  de  noms  f ranks ,  mais  ils  continuent  à  désigner  leurs 
terres  à  la  romaine,  car  des  localités  comme  Theudeberthiacus, 
Landericiacus,  Childericiacus,  Dacconiacus,  doivent  leur  dénomi- 
nation au  même  procédé  que  celui  qui  a  fourni  Martiniacus,  Sa- 
biniacus,  etc.  Mais,  à  côté  de  ces  noms,  apparaissent  des  noms 
formés  d'une  manière  toute  différente,  que  voici  :  d'abord,  un 
nom  d'homme,  germanique  le  plus  souvent,  parfois  chrétien, 
quelquefois  romain;  puis,  en  pays  de  langue  germanique,  unsuffîxe 
tel  que  heim^  hof,  berg,  thaï;  en  pays  de  langue  latme,  villa  ou 
villare,  cortis,  mons,  vallis.  La  villa  de  Gundulf,  c'est  Gondre- 
ville;  le  villare  d'Ansoald,  Ansauvilliers  ;  la  curtis  de  Baddo, 
Béthencourt;  le  mont  où  Waddo  a  construit  son  habitation,  Vau- 
démont.  Et  ce  qu'il  y  a  de  plus  curieux,  c'est  que  ce  changement 
dans  les  mots  donne  exactement  l'idée  du  changement  qui  s'est 
produit  dans  l'état  social.  Jadis  la  villa  n'était  que  l'accessoire 
de  l'exploitation,  ce  n'en  était  pas  la  tête;  le  maître  y  venait  en 
passant,  ce  n'était  pas  la  résidence  ordinaire.  Il  y  avait  parfois 
plusieurs  villœ  sur  un  ager,  en  tous  cas  le  nom  de  l'un  ne  dé- 
rivait pas  du  nom  de  l'autre.  Mais  à  l'époque  franke  au  con- 
traire, le  nom  de  villa  devient  tellement  bien  dans  l'esprit  des 


(1)  Voir  pour  tous  ces  noms  la  liste  des  noms  de  lieux  d'origine  romaine  dressée 
pard'Arbois  deJubainvilledansses  Recherches  sur  l'orij^inedela  propriétt' foncière  'Pa- 
ris, 1889,  in-8').  Certains  des  mots  ainsi  formés  sont  à  leur  tour  considérés  comme  des 
gentilices  et  pourvus  de  suffixes  enoc((s;  Lucenus  donne  ainsi  Lucenay,  Marcellianus, 
Massillargues.  Pour  ne  pas  confondre  ces  formes  parfois  si  rapprochées  li  s  unes  des 
autres,  il  faut  l'œil  exercé  d'un  philologue;  mais  là  où  par  lui  la  route  a  été  frayée,  on 
peut  s'avancer  sans  crainte  :  la  philologie,  elle  aussi,  est  une  science. 


454  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

g-ens  le  terme  propre  pour  désigner  le  domaine,  que  ceux  qui, 
soit  parce  qu'il  n'a  pas  été  morcelé,  soit  parce  qu'il  conti- 
nue à  se  trouver  en  des  mains  gallo-romaines,  lui  conservent 
son  ancien  nom,  appellent  désormais  ce  qui  était  par  exem- 
ple VAgej'  Carantonicus,  du  nom  presque  identique,  mais  abso- 
lument incorrect  au  point  de  vue  grammatical,  de  Villa  Caren- 
tonnacus.  Vager  est  tellement  ])ien  devenu  l'accessoire  que, 
plus  tard,  on  formera  son  nom  sur  celui  de  la  villa  avec  une 
désinence  qui  indique  un  nom  emprunté  :  on  dira  de  la  sorte 
YAger  Carentomiacensis.  C'est  que  le  Frank,  et  le  seigneur  féodal 
qui  en  sort  ou  qui  l'imite,  réside  sur  son  domaine,  habite  sa 
villa.  Dans  quelques  pays  de  la  France  on  appellera  bientôt  cette 
résidence  rurale  la  demeure  par  excellence,  manerium ,  le 
manoir. 

Enfin,  vers  le  dixième  siècle,  une  dernière  transformation 
s'opère.  Le  phénomène  qui  s'était  produit  dans  les  langues  celti- 
ques se  produit  en  roman  :  le  suffixe  devient  préiixe.  Dans  les 
noms  qu'on  impose  aux  créations  nouvelles,  on  ne  dira  plus,  par 
exemple,  Landoncourt,  mais  Courlandon;  Grandval,  mais  Vau- 
patry  ;  de  même  qu'on  dira  Châteauneuf  et  non  plus  Neufchâtel; 
le  iMesnil-Villement  et  non  plus  Rumesnil,  3Iontiéramey  et  non 
plus  Yimoutiers.  En  pays  déjà  occupé  par  les  particularistes,  ces 
domaines  nouvellement  créés  ne  diffèrent  probablement  pas 
des  anciens;  mais  dans  les  pays  où  les  particularistes  ne  se  sont 
pas  antérieurement  établis,  rien  ne  dit  que  ces  établissements 
nouveaux  correspondent  à  une  colonisation  transform.atrice. 
Les  nombreux  domaines  appelés  Val  ou  Vau,  Mont,  Château, 
la  Roche,  le  Plessis,  suivis  et  non  plus  précédés  d'un  nom 
d'homme,  appartiennent  généralement  à  ce  que  l'on  appelle  la 
seconde  féodalité;  or,  ceux  qui  les  installent  et  les  baptisent, 
copient  souvent  les  dehors  de  la  première  féodalité,  plutôt  qu'ils 
n'en  reproduisent  l'organisation.  C'est  un  procédé  d'imitation 
superficielle,  quand  tout  ne  se  borne  pas  à  une  simple  traduction 
du  vieux  nom  local,  comme  c'est  le  cas  pour  les  nombreux  Ville 
de  Bretagne  qui  traduisent  simplement  un  Ker  antérieur.  C'est 
ce  que  prouve,  entre  autres  choses,  un  procédé  de  placage,  — 


L  I.NTKHKT    DKS    NOMS    UE    LIEUX    l'OLH    L  IIISTolHE    SOCIALE.  4oo 

absolument  analogue  à  celui  qui  nous  a  donné  précédemment 
la  Villa  Latiniacus,  —  par  lecjuel  on  arrive  alors  à  former  des 
noms  comme  ceux  de  Montmélian  et  de  Monlczun,  ou  encore  de 
Chàteau-Meillant,  qui  n'indiquent  pas  du  tout  un  domaine  créé 
par  un  Meillan  ou  un  Lauzun,  mais  qui  ajoutent  seulement  aux 
antiques  noms  de  Médiolanum  ou  Lugdununf,  dont  on  ne  saisit 
plus  le  sens,  un  préfixe  destiné  à  mettre  en  apparence  le  domaine 
à  la  hauteur  des  progrès  réalisés  autour  de  lui. 

IV. 

Jetons  maintenant  les  yeux  sur  une  carte  de  Normandie.  Les 
noms  à  physionomie  germanique  sont  surtout  nombreux  vers  la 
côte,  là  où  les  textes  historiques  nous  révèlent  l'existence  de 
colons  de  formation  particulariste  ;  ils  diminuent  au  contraire, 
pour  faire  place  à  des  noms  à  physionomie  latine,  au  fur  et  à 
mesure  que  Ton  s'avance  vers  l'intérieur.  Or,  à  qui  fera-t-on 
croire  que  les  Romains  ont  occupé  l'intérieur  et  non  pas  les 
côtes?  et  si  dans  ce  dernier  endroit  des  traces  philologiques  de 
leur  passage  ont  disparu,  n'est-ce  pas  que  là,  à  la  place  des  do- 
maines fondés  par  eux,  se  sont  créés  des  domaines  entièrement 
distincts,  auxc[uels  ne  pouvait  convenir  le  nom  ancien?  Là  donc 
il  y  a  eu  établissement  des  particularistes,  établissement  en 
grande  masse,  transformation  du  pays.  Voyons  le  fait  dans  ses 
détails. 

Voici  d'abord  le  département  actuel  de  la  Manche.  Ses  deux 
arrondissements  les  plus  septentrionaux,  Cherbourg  et  Valognes, 
comptent  115  noms  en  ville  sur  190  noms  de  communes;  et, 
tandis  que  ceux  du  centre,  Coutances  et  Saint-Lô,  en  renferment 
encore  une  assez  forte  proportion,  les  plus  au  Sud,  Avranches  et 
Mortain,  en  contiennent  tout  juste  3  sur  198. 

Dans  le  département  du  Calvados,  ces  noms  sont  surtout  nom- 
breux dans  la  partie  des  arrondissements  de  Baveux,  Caen  et 
Falaise,  qui  correspondent  aux  pays  des  établissements  saxons 
d'Otlinga,  et  de  Saxonia  :  2i  sur  50  dans  les  deux  cantons  de 
Douvres  et  de  Troarn,  arrondissement  de  Caen;  IV  sur  66  dans 


456  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

ceux  de  Falaise-Sud,  Bretteville  et  Ïhury-Harcourt,  arrondisse- 
ment de  Falaise;  6  sur  22  à  Saint-Pierre-sur-Dives ,  arrondisse- 
ment de  Lisieux.  Partout  ailleurs,  au  fur  et  à  mesure  que  l'on 
descend  vers  le  Midi,  le  môme  phénomène  se  reproduit  :  le  nom- 
bre des  noms  caractéristiques  des  domaines  franks  ou  saxons 
diminue.  Bayeux,  arrondissement  maritime,  en  compte  17  sur 
136  :  Vire,  arrondissement  de  l'intérieur,  2  sur  96.  Les  cantons  de 
Pont-l'Évêque,  Trouville,  Dozulé,  Honfleur  en  contiennent  28  sur 
68  ;  les  cantons  de  Blangy  et  de  Cambremer,  au  môme  arrondis- 
sement de  Pont-l'Evêque,  n'en  contiennent  que  3.  A  Villers  et 
Evrecy,  arrondissement  de  Caen,  on  en  trouve  2  sur  50;  et,  si 
l'on  descend  toujours  plus  au  Sud,  dans  le  département  de  l'Orne, 
on  n'en  trouve  que  10  sur  260  dans  les  arrondissements  d'Alen- 
çon  et  d'Argentan,  et  pas  un  un  seul  dans  celui  de  Domfront,  le 
plus  méridional  de  tous! 

La  démonstration  est  encore  plus  saisissante  si  on  serre  de  plus 
près  l'observation  et  si  on  ne  s'en  tient  pas  aux  seuls  noms  en 
ville.  11  convient  d'y  ajouter  leurs  variantes  et  leurs  analogues 
en  villiers,  villette,  courte  val,  mont  ;  puis,  les  noms  germaniques 
dont  ceux-ci  ne  sont  le  plus  souvent  que  la  traduction  en  latin , 
la  seule  langue  écrite,  officielle  et  distinguée  de  l'époque  :  ainsi 
sont  les  noms  à  forme  demeurée  germanique  qui  désignent  tan- 
tôt un  domaine  /mwz,  hamel.,  hobu,  tôt  (de  tofta)  et  tuitj  bu  et 
beuf,  bourg,  vast,  torp  ;  tantôt  un  lieu  baigné  par  la  mer,  fleur ^ 
ou  une  rivière  bec,  sur  lesquels  le  domaine  s'est  constitué.  De 
plus,  il  convient  de  retrancher  du  calcul  à  établir  les  noms  pu- 
rement géographiques  :  noms  de  rivières,  comme  Vire,  Touques, 
Dives;  noms  de  peuples  comme  Bayeux,  Lisieux,  Vieux;  noms  de 
lieux  désignés  par  les  saints,  leurs  patrons,  ou  par  des  églises 
(avec  les  formes  basoque,  autels  ou  authieux^  chapelle,  celle),  et 
enfin  les  noms  communs  dont  nous  avons  signalé  plusieurs 
exemples  et  qui  ne  sont  spéciaux  à  aucune  époque.  Il  ne  reste 
alors  en  présence  que  les  noms,  latinisés  ou  non,  à  physionomie 
germanique  et  les  noms  à  physionomie  gallo-romaine ,  qui  ont 
été  faits  les  uns  et  les  autres  pour  des  installations  rurales.  L'ar- 
rondissement de  Cherbourg  nous  offrirait  alors  59  noms  germa- 


l'iNTÉHKT    des    .noms    \)K    LIKUX    FOLK    l'iIISTOIRE    SOCIALE.  457 

niques  et  [)as  un  nom  romain;  celui  de  Yalognes,  75  noms  ger- 
maniques et  un  seul  nom  romain;  celui  de  Coutances  n'a  plus 
que  iV  noms  nei'maniquos  contre  12  noms  gallo-romains,  et  celui 
de  Saint-Lô  10  noms  germaniques  contre  19  gallo-romains. 
Dans  le  Calvados,  le  spectacle  est  identique  :  au  Nord,  Baveux 
compte  25  noms  germaniques  contre  25  noms  romains;  au  Sud, 
Vire,  3  germaniques  contre  13  romains.  Dans  lu  même  situation 
respective  du  Nord  au  Sud,  Caen  compte  56  germaniques  contre 
31  romains,  et  Falaise  22  contre  28;  Pont-rÉvêque,  i9  contre  2, 
et  Lisieux,  17  contre  9.  Dans  le  département  de  l'Eure,  la  situa- 
tion est  absolument  analogue  :  au  nord,  Pont-Audemer  comprend 
53  noms  germaniques  contre  un  seul  nom  gallo-romain;  et  au 
Sud,  Bernay,  3i  contre  7. 

Le  nombre  des  noms  communs,  très  rares  par  exemple  à  Cher- 
bourg (où  Fou  n'en  relève  guère  que  5),  beaucoup  plus  nom- 
breux à  Pont-Audemer  (près  d'une  vingtaine),  le  plus  ou  moins 
fréquent  emploi  de  certains  noms  appartenant  à  des  époques 
plus  récentes,  par  exemple '/e  bois  ou  ie  bosc,  le  hreuil on  parc 
enclos,  la  haie ^  le  plessis^  qui  ont  à  peu  près,  eux  aussi,  la  signi- 
fication de  clôture,  le  mesnil,  désignant  une  maison  entourée 
de  son  champ  et  qui  semble  marquer  la  limite  entre  les  deux 
zones  germanique  et  romaine ,  tout  cela  pourrait  prêter  encore 
à  de  nombreuses  observations,  jeter  des  indications  précieuses 
sur  le  caractère  de  l'invasion  et  de  l'établissement.  Mais  il  me 
suffisait  aujourd'hui  de  montrer  l'existence  de  ces  deux  zones 
et  le  parti  que  l'on  peut  tirer,  pour  leur  détermination,  de  Fétude 
des  noms  de  Keux.  J'espère  n'avoir  pas  besoin  d'y  revenir. 

Mais  je  voudrais  du  moins  en  tirer  encore  une  conclusion.  Si, 
laissant  la  région  normande,  on  jette  les  yeux  sur  une  carte  gé- 
nérale de  Faire  géographique  suivant  laquelle  sont  distribués 
les  noms  de  lieux  caractéristiques  des  installations  frankes, 
on  ne  tarde  pas  à  remarquer  que,  fort  rares  dans  l'Ouest  et  le 
Midi,  ils  abondent  au  contraire  dans  certaines  contrées  de  l'Est, 
la  Champagne  par  exemple,  que  nous  sommes  habitués  à 
regarder  comme  l'habitat  principal  de  la  famille  instable.  En 
présence  de  cette  constatation  géographique ,  il  me  semble  im- 

T.  XVII.  33 


438  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

possible  d'affirmer  que  les  particularistes  n'ont  point  occupé  ces 
régions;  et  cependant  il  est  non  moins  certain  qu'ils  n'y  ont  pas 
implanté  leur  type  familial.  Serait-ce  c{u'impuissants  à  pousser 
ces  hommes  en  avant,  ils  n'auraient  joué  là  que  le  rôle  négatif 
de  destructeurs  à  fond  des  petites  communautés  locales  qui, 
ne  pouvant  plus  se  reconstituer  une  fois  les  particularistes  dis- 
parus, auraient  laissé  l'individu  en  présence  de  la  grande  com- 
munauté de  l'État?  Ne  serait-ce  pas  plutôt  qu'au  moment  de 
l'arrivée  des  Franks,  les  habitants  de  ces  pays  se  trouvaient  déjà 
constitués  en  familles  instables,  que  les  particularistes  s'y  sont 
par  là  même  taillé  plus  facilement  qu'ailleurs  des  domaines 
d'immense  étendue,  où,  comme  aujourd'hui  les  landlords  des 
Highlands ,  ils  n'ont  pu  saisir  de  près  et  en  détail  la  population 
pour  transformer  ses  habitudes  intimes.  C'est  vers  cette  dernière 
opinion  que  de  préférence  je  me  sentirais  attiré,  et  c'est  encore 
la  géographie  archéologique  qui  m'y  sollicite  :  car  l'habitat  de 
la  famille  instable  coïncide  exactement  sur  nos  cartes  avec  la 
zone  où  les  derniers  survenants  des  Gaulois^  réduits  en  bandes 
guerrières  vivant  de  pillage,  c'est-à-dire  de  chasse  ou,  si  l'on 
aime  mieux,  de  cueillette,  ont  laissé  tant  de  traces  de  leurs  tu- 
muli,  tant  de  débris  de  leurs  épées  de  fer  ;  à  peine  ceux-là  ont- 
ils  entamé  la  zone  où  les  Celtes  pasteurs,  les  néolithiques  comme 
on  dit  aujourd'hui,  vivaient  depuis  l'époque  des  mégalithes,  de 
la  pierre  polie  et  du  bronze,  sous  le  régime  patriarcal.  Ce  ré- 
gime, même  aujourd'hui,  dans  ces  régions,  résiste,  et  ne  périra, 
s'il  doit  disparaître,  qu'après  s'être  longtemps  défendu. 

Ch.  de  Calan. 


Le  Directeiii'-Gîrant  :  Edmond  Demolins. 


TYPOariAPHIB   PIKMJN-DIDOr    KT    C'*'.    —   MKSXIL   (EUKK). 


LE  MOUVEMENT  SOCIAL 


LA    SCIENCE  SOCIALE   SE  CONFOND- 
ELLE  AVEC  LA  SCIENCE  DE  LA  MO- 
RALE? —  NON. 

Toute  science  nouvelle  a  de  la  peine 
à  se  faire  sa  place  :  elle  dépossède  tou- 
jours quelqu'un,  ce  qui  est  un  point  dé- 
licat dans  l'humanité.  L'objet  qu'elle 
entreprend  d'étudier  par  l'observation 
directe,  avec  les  garanties  strictes  de 
l'analyse  et  du  classement,  se  trouve 
toujours,  antérieurement,  dans  l'une  ou 
l'autre  des  conditions  que  voici  :  ou 
bien  on  a  fait  entrer  cet  objet  dans  le 
domaine  secondaire  de  quelque  science, 
dont  il  subit  les  conclusions  plus  ou 
moins  prochaines,  plus  ou  moins  pro- 
bables; ou  bien  on  l'a  laissé  en  dehors 
des  sciences,  dans  le  domaine  public, 
comme  un  thème  livré  aux  disputes  du 
bon  sens,  c'est-à-dire  au  plus  parfait 
tâtonnement.  Dans  les  deux  cas,  quand 
la  science  nouvelle  survient  et  se  saisit 
de  l'objet,  il  y  a  dépossession  ou  d'une 
catégorie  de  savants  ou  de  la  grande 
catégorie  du  public.  Souvent  même, 
public  et  savants  d'autrefois  sont  at- 
teints du  même  coup,  parce  qu'un  objet 
qui  n'a  été  pris  que  de  biais  par  les  sa- 
vants reste  abandonné  pour  une  bonne 
part  au  public,  et  c'est  aux  uns  et  aux 
autres  qu'il  s'agit  de  l'enlever  pour  le 
traiter  par  une  observation  directe  et 
spéciale. 

C'est  ce  qu'a  dû  faire  la  Science  so- 
ciale. Il  lui  a  fallu  débouter  de  quelques 
prétentions  les  moralistes  et  de  beau- 
coup de  fantaisies  le  public.  De  ce  chef, 
elle  n'a  pas  toujours  été  très  gracieuse- 
ment reloue.  Il  ne  pouvait  en  être  aulre- 

LE   MOUVEME.\T   SOCIAL.      —      HI. 


ment.  L'histoire  des  sciences  qui  avaient 
successivement  surgi  avant  elle  la  ren- 
seignait sur  ce  point. 

Quand  la  Philosophie,  qui  est  surtout 
la  science  des  opérations  naturelles  de 
l'esprit  humain,  est  arrivée  avec  Aris- 
tote  et  par  les  Arabes  à  la  connaissance 
des  écoles  ecclésiastiques  du  moyen 
âge,  elle  faillit  être  congédiée  d'autorité. 
Si  les  Dominicains,  saint  Thomas  par- 
dessus tous,  n'avaient  pris  le  philosophe 
de  Stagyre  sous  la  protection  de  leur 
manteau,  les  théologiens  du  temps  ris- 
quaient de  le  tenir  pour  un  envahisseur  ; 
ils  n'étaient  pas  très  satisfaits  d'appren- 
dre, d'une  manière  si  effective,  qu'à  coté 
de  la  théologie  il  y  avait  une  place  pour 
la  connaissance  naturelle  scientifique 
de  l'esprit  humain.  Quand  Bacon  a  ins- 
titué le  principe  des  sciences  physiques, 
la  Métaphysique  s'est  récriée  :  on  lui 
enlevait  une  dépendance  qu'elle  s'était 
attribuée  et  sur  laquelle  elle  avait 
même  formé  son  nom.  Quand  la  Géo- 
logie a  commencé  ses  fouilles,  elle  a 
inquiété  les  systèmes  cosmogoniques 
qu'on  avait  essayé  de  tirer  des  traditions 
religieuses,  ou  des  conceptions  philoso- 
phiques de  la  matière.  Je  lisais  tout  ré- 
cemment le  fait  plus  curieux  que  voici  : 
on  raconte  dans  la  famille  de  Cham- 
pollion  que,  quand  il  eut  réussi  à  lire 
les  caractères  égyptiens,  «  certaines  ap- 
préhensions se  manifestèrent  au  sujet 
des  suites  que  pourrait  avoir  sa  décou- 
verte. Des  chrétiens  mal  éclairés  se 
demandèrent  si  les  notions  anciennes 
que  la  lecture  des  hiéroglyphes  allait 
mettre  au  jour  n'infirmeraient  pas  les 
récits  de  la  Bible.  Ces  craintes  auraient 

9 


08 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


même  trouvé  leur  éclio  dans  la  famille 
royale,  et  M"'*  la  duchesse  d'Angoulême, 
inaugurant  le  musée  égyptien,  aurait 
d'abord  affecté  de  prêter  peu  d'atten- 
tion aux  explications  de  Champollion. 
Mais  celui-ci,  ayant  arrêté  le  cortège 
devant  une  vitrine  spéciale,  aurait  fait 
remarquer  à  la  princesse  une  inscription 
qui  confirmait  les  récits  de  Moïse,  et, 
tout  aussitôt,  la  duchesse  d'Angoulême, 
charmée,  serait  devenue  tout  attentive 
et  intéressée  aux  démonstrations  du  sa- 
vant. Le  pape  Léon  XII,  d'ailleurs,  ne 
se  méprit  pas  sur  les  suites  de  cette 
grande  lumière  subitement  dévoilée.  Il 
disgracia  les  ecclésiastiques  de  sa  cour 
qui  s'effrayaient  de  voir  la  lointaine 
Egypte  livrer,  après  deux  mille  ans,  ses 
secrets  ensablés;  il  déclara  que  l'histoire 
dévoilée  coïnciderait  évidemment  avec 
les  données  de  la  Bible.  Quand  le  roi  fît 
Champollion  chevalier  de  la  Légion 
d'honneur,  ce  fut  sur  la  demande  per- 
sonnelle du  Pape  (1).  » 

Yoilà  assez  d'exemples,  —  on  pour- 
rait indéfiniment  les  multiplier,  —  des 
difficultés  naturelles  que  toute  science 
nouvelle  rencontre  auprès  de  quelque 
groupe  de  savants  et  auprès  du  public. 
Mais,  à  la  longue,  tout  s'explique  et  la 
vérité  prend  le  dessus. 

Je  voudrais  tout  simplement  ici,  en 
quelques  mots,  dégager  la  Science  so- 
ciale des  revendications  des  moralistes. 

Jusqu'ici  on  prétendait  rattacher  la 
Science  sociale  à  la  morale.  C'était  l'effet 
d'un  pur  raisonnement,  non  d'une  ob- 
servation directe  des  phénomènes  dont 
se  constitue  la  société.  Le  raisonnement 
était  celui-ci  :  La  société,  les  rapports 
des  hommes,  sont  réglés  par  la  morale; 
si  la  morale  n'existait  pas,  il  n'y  aurait 
pas  de  société  possible;  donc,  la  société 
est  constituée  par  les  lois  morales  :  qui 
sait  les  lois  morales,  sait  les  lois  socia- 
les, toutes  les  lois  sociales. 

(1)  L.  de  laBriére. 


Pour  faire  sentir  le  sophisme  de  ce  rai- 
sonnement, il  n'y  a  qu'à  l'appliquer  à 
une  société  déterminée,  à  un  genre  dé- 
terminé de  rapports  entre  les  hommes  : 
le  sujet  étant  plus  restreint,  il  est  plus 
saisissable  que  le  grand  fait  vague  de  la 
société  prise  en  général,  sans  détermi- 
nation précise  et  bien  comprise.  Essayons 
d'appliquer  le  raisonnement,  par  exem- 
ple, à  ce  groupe  bien  connu,  à  cette  so- 
ciété bien  caractérisée,  qu'on  appelle 
l'armée,  une  armée.  Cette  société,  tout 
aussi  bien  que  celle  que  crée  n'importe 
quel  autre  genre  de  rapports  entre  les 
hommes,  est  essentiellement  réglée  par 
la  morale;  si  la  morale  n'existait  pas, 
il  n'y  aurait  pas  d'armée  possible;  n'est- 
il  pas  vrai  que  les  hommes  en  armes 
s'entr'égorgeraient  aussitôt,  sans  souci 
de  l'ennemi?  Donc,  l'armée  est  consti- 
tuée par  les  lois  morales  :  qui  sait  les  lois 
morales,  sait  les  lois  militaires,  toutes 
les  lois  militaires. 

Je  pense  que  le  lecteur  est  déjà  un 
peuébranlé  par  cette  application  du  rai- 
sonnement à  une  société  bien  précise, 
dont  il  peut  assez  connaître  le  mécanis- 
me pour  s'apercevoir  que  la  morale  n'en 
est  pas  tout  à  fait  le  principe  unique  et 
suffisant,  ni  même,  à  vrai  dire,  le  prin- 
cipe générateur.  La  morale  est  le  prin- 
cipe régulateur  des  actes  humains,  mais 
elle  est  très  loin  d'être  le  principe  géné- 
rateur de  la  plupart  d'entre  eux.  Ce  qui 
pousse  à  s'associer  à  d'autres  pour  cons- 
tituer une  société  militaire,  une  armée, 
c'est  l'intérêt,  c'est  la  nécessité  de  pré- 
server par  la  force  sa  vie  et  ses  biens 
exposés  à  la  violence  :  voilà  le  prin- 
cipe générateur  de  ce  groupement;  en 
voilà  la  raison  d'être,  le  but  détermi- 
nant, la  fin  caractéristique  et  spéciale, 
voilà  ce  qui  l'explique  et  le  fait  être.  La 
morale  ne  survient  que  comme  principe 
régulateur,  qui  n'a  rien  de  spécial  à 
l'armée,  car  la  morale  s'applique  aussi 
bien  ailleurs  que  là  :  partout,  comme  à 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


9î) 


l'armce,  il  est  vrai  qu'il  faut  éviter  toute 
impiété,  tout  blasphème  et  parjure,  tout 
mépris  du  jour  du  Seigneur,  tout  meur- 
tre criminel,  toute  injustice,  toute  im- 
moralité, toute  convoitise  mauvaise.  Les 
dix  commandements  de  Dieu  ne  nous 
donnent  pas  mieux  la  constitution  de 
l'armée  qu'ils  ne  peuvent  noys  donner 
la  constitution  du  commerce,  de  l'ate- 
lier, de  la  commune,  de  la  province  ou 
de  l'Etat.  De  ce  que  la  société,  de  ce 
qu'un  quelconque  des  groupements  dont 
la  série  constitue  la  société,  ne  peut 
subsister  sans  la  morale,  ou  du  moins 
sans  un  certain  degré  de  morale,  il  ne 
s'ensuit  pas  qu'ils  ne  subsistent  que  par 
la  morale  :  de  ce  que  l'homme  ne  sub- 
siste pas  sans  air,  il  ne  s'ensuit  pas  qu'il 
ne  subsiste  que  par  l'air.  On  ne  connaît 
donc  pas  la  société  par  le  seul  fait  qu'on 
connaît  la  morale  :  les  lois  morales  ne 
sont  pas  toutes  les  lois  sociales. 

Voilà  qui  est  clair  :  la  morale  et  la 
Science  sociale,  si  d'accord  qu'elles  se 
mettent,  ne  sont  pas  une  seule  et  même 
chose,  une  seule  et  même  connaissance. 
Ce  sont  deux  connaissances  qui  ont  des 
points  de  rencontre. 

C'est  ce  qu'on  comprendra  mieux  en- 
core en  retournant  cette  démonstration 
et  en  montrant  ce  qui  fait  l'objet  propre 
de  la  Science  sociale,  comme  on  vient  de 
faire  voir  l'objet  propre  de  la  morale  : 
c'est  ce  que  je  vais  faire  maintenant. 

{A  suivre.)       Henri  de  Tolrville. 


LA  JOURNEE  DE  HUIT  HEURES. 

La  journée  du  1®'"  mai^  si  redoutée  des 
bonnes  gens,  a  été  absolument  tran- 
quille, mais  le  retour  des  manifestations 
annuelles  du  parti  socialiste  a  remis  sur 
le  tapis  la  fameuse  question  de  la  jour- 
née de  huit  heures. 


La  formule  des  «  trois-huit  », — huit 
heures  de  travail,  huit  heures  de  délas- 
sements, huit  heures  de  sommeil,  — 
tend  à  devenir  le  cri  de  ralliement  pro- 
visoire du  socialisme.  Nous  disons  pro- 
visoire, car  ce  n'est  là,  dans  la  pensée 
du  parti,  qu'une  étape  sur  la  route  des 
conquêtes.  Le  but  dernier,  bien  en- 
tendu, n'est  pas  d'arracher  au  patron 
un  sacrifice  de  deux  ou  trois  heures, 
mais  de  supprimer  le  patron  lui-même, 
en  «  collectivisant  »  les  instruments  de 
de  travail. 

La  conquête  serait  d'ailleurs  encore 
plus  importante  qu'elle  n'en  a  l'air. 
L'intervention  de  l'Etat  en  vue  de  pres- 
crire la  journée  de  huit  heures  ne  va 
pas,  en  effet,  sans  une  autre  interven- 
tion pour  prescrire  un  salaire  minimum. 
Il  est  clair  que  les  ouvriers  ne  gagne- 
raient rien  à  une  réduction  d'heures  de 
travail  si  le  patron  pouvait  réduire  à 
proportion  leurs  salaires.  La  loi  aurait 
donc  un  rôle  double  :  diminuer  le  temps 
du  travail  et  en  maintenir  la  rémunéra- 
tion. 

On  a  beaucoup  raisonné  sur  la  journée 
de  huit  heures.  Ses  partisans,  — et  tous 
ne  sont  pas  socialistes,  —  ont  fait  valoir 
particulièrement  une  double  expérience, 
tentée  ces  jours-ci  en  Angleterre  et  en 
Autriche,  par  deux  industriels  qui  sont 
parvenus  à  réduire  à  huit  heures  le 
travail  de  leurs  hommes,  sans  éprou- 
ver aucune  perte  sur  la  production.  On 
argumente  également  d'un  vote  récent 
de  la  Chambre  des  Communes,  fixant  à 
huit  heures  la  journée  de  travail  dans 
toutes  les  mines  anglaises.  Le  patron, 
disent  plusieurs  partisans  de  la  réforme, 
n'aurait  rien  à  perdre  à  celle-ci.  L'ou- 
vrier qui  travaille  moins  de  temps  tra- 
vaille mieux  pendant  ce  peu  de  temps,  et, 
s'il  y  a  une  petite  différence,  l'économie 
dans  le  chauffage,  l'éclairage,  le  grais- 
sage, rétablira  l'équilibre. 

Voilà   ce   qu'on  dit.    Mais  posons,  le 


100 


LE    MOUVEMENT   SOCIAL. 


plus  nettement  possible,  l'état  de  la 
question. 

A  qui  faut-il  appliquer  la  journée  de 
huit  heures?  Il  est  clair  que  ce  n'est  pas 
aux  ouvriers  agricoles.  Le  travail  de 
ceux-ci  est  trop  étroitement  sous  l'in- 
fluence des  saisons.  Il  faudrait,  pour  le 
régulariser,  décréter  que  le  soleil,  en 
été  comme  en  hiver,  doit  se  lever  à  la 
même  heure.  Les  paysans,  c'est-àdire 
l'immense  majorité  de  la  classe  ouvrière, 
sont  donc  hors  de  cause. 

Veut-on  parler  du  petit  atelier,  celui 
du  boulanger,  par  exemple,  ou  du  ma- 
réchal ferrant,  ou  du  tailleur?  Veut-on 
réduire  la  journée  des  garçons  de  café 
ou  des  cochers  de  fiacre?  Non,  sans 
doute,  on  se  heurterait  à  des  impossi- 
bilités pratiques,  et  à  une  foule  de  résis- 
tances individuelles  trop  disséminées  et 
trop  inaccessibles  pour  qu'une  loi  puisse 
avoir  sur  eux  son  action. 

Restent  donc  les  ouvriers  de  la  grande 
industrie,  de  ïusine,  c'est-à-dire,  en 
France,  800.000  individus  environ  sur 
3S  millions.  Ce  sont  eux  qui  conduisent 
le  mouvement.  C'est  exclusivement  à 
cette  catégorie  que  songent  les  journaux, 
lorsqu'ils  arborent  la  rubrique  :  Ques- 
tions sociales. 

La  question  ainsi  précisée,  on  peut  se 
demander  deux  choses  :  est-il  bon  que 
la  journée  soit  réduite  à  huit  heures? 
est-il  possible  d'obtenir  cette  réduction? 

La  réponse  à  la  première  question 
ne  semble  pas  faire  de  doute.  Oui,  il  est 
bon  que  l'ouvrier  se  repose,  qu'il  ait  le 
temps  d'être  homme  après  avoir  été 
machine,  qu'il  ait  tout  le  loisir  conve- 
nable pour  s'occuper  de  sa  famille,  de 
son  instruction,  de  sa  vie  morale.  C'est 
là  l'idéal  ;  et  l'on  ne  saurait  trop  désirer, 
par  conséquent,  que  le  cours  naturel 
des  choses,  progrès  industriels,  activité 
personnelle,  redoublement  d'intensité 
dans  la  production,  amène  au  plus  tût 
la  réduction  de  la  journée  de  travail. 


C'est  ce  qui  existe  déjà  dans  beaucoup 
d'usines  de  l'Angleterre,  notamment 
chez  les  mineurs  du  Northumberland  et 
de  plusieurs  autres  régions,  qui  ont  la 
journée  de  sept  heures  et  demie  (1). 

Seulement,  il  faudrait  que  l'ouvrier, 
après  avoir  obtenu  sa  journée  de  huit 
heures,  eût  Vénergie  d'employer  conve- 
nablement et  utilement  ses  huit  heures 
de  repos.  Sinon,  tout  le  temps  perdu 
par  l'usine  sera  gagné  par  le  cabaret. 
Les  cabaretiers  le  savent  si  bien  qu'ils 
sont  les  plus  ardents  à  réclamer  la  me- 
sure. Là  encore  il  faut  voir  ce  que  sont 
les  hommes  pour  prévoir  ce  que  pour- 
rait être  la  réforme.  L'éducation  de 
l'ouvrier,  sa  force  de  résistance  ou  sa 
facilité  à  l'entraînement  décideront  de 
l'emploi  de  ces  nouveaux  loisirs,  et,  s'il 
en  use  mal,  sa  condition  n'en  sera  pas 
améliorée;  au  contraire. 

Mais  cette  réduction  est-elle  possible? 
Là  encore  il  faut  distinguer. 

Toutes  les  industries  ne  sont  passem-. 
blables.  Toutes  ne  réclament  pas  la 
même  intensité  ou  la  même  prolongation 
de  travail.  Il  en  est  où  de  courts  repos ,  ' 
assez  fréquents  dans  la  journée ,  sont 
nécessaires;  il  en  est  qui,  n'épuisant  nul- 
lement le  corps,  permettent  un  travail 
plus  long  ;  il  en  est  d'autres  qui,  au  con- 
traire, fatiguent  les  bras  sans  interru- 
ption et  obligent  les  équipes  à  se  rem- 
placer plus  vite.  Une  loi  uniforme  ne 
peut  donc,  en  aucune  manière,  régler 
le  travail  dans  toutes  les  usines.  L'essai 
de  législation  auquel  on  se  livre  en  An- 
gleterre n'a  pas  pour  objet  l'industrie 
entière,  mais  seulement  celle  des  mines, 
la  plus  pénible  de  toutes,  celle  qui  use 
le  plus  rapidement  les  forces  de  l'ou- 
vrier. La  loi  votée  par  les  Communes, 

(1)  On  sait  aussi  que  l'ouvrier  anglais,  outre  le 
repos  du  dimanclie,  rigoureusement  respecté,  ne 
travaille  le  samedi  (|ue  dans  la  matinée.  L'après- 
midi  lui  est  laissé  pour  ses  emplettes  et  ses  af- 
faires de  famille. 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL. 


101 


~i  elle  l'est  par  les  Lords,  ne  fera  f[uc 
consacrer  une  diminulion  déjà  obtenue 
dans  la  pratique  par  i)resque  tous  les 
mineurs  du  royaume.  Il  paraît  d'ailleurs 
ipie  de  nombreux  mineurs  sont  hostiles 
à  son  adoption. 

(Juant  à  l'argument  suivant  lequel  la 
réduction  des  heures  de  travail  serait 
compensée  par  le  redoublement  d'inten- 
sité de  ce  travail,  il  n'est,  lui  aussi,  va- 
lable que  dans  certains  cas  particuliers. 
La  chose  peut  être  vraie,  —  dans  une 
certaine  mesure,  —  pour  les  industries 
où  le  travail  musculaire  joue  le  princi- 
pal rôle,  mais  elle  est  complètement  in- 
exacte pour  celles  oîi  tout  se  fait  par  des 
machines  ou  par  des  opérations  chimi- 
ques dont  la  célérité  atteint  déjà  son 
maximum.  Forcer  le  patron  à  réduire  sa 
journée  de  dix  heures  à  huit,  par  exem- 
ple, c'est  donc,  dans  la  plupart  des  cas,  lui 
enlever  le  cinquième  du  produit  brut  de 
son  usine,  ce  qui  est,  pour  beaucoup,  la 
ruine  complète,  attendu  que  le  bénéfice 
général  d'une  industrie  ne  consiste 
souvent  qu'en  une  accumulation  de  très 
petits  bénéfices,  un  centime  ou  deux 
quelquefois,  retirés  de  la  vente  de  chaque 
objet  fabriqué.  Le  nombre  seul  produit 
le  gain.  Augmentez  de  trois  centimes  le 
prix  de  l'objet,  c'est  la  faillite,  et,  quand 
l'usine  sera  fermée ,  les  ouvriers  seront- 
ils  plus  heureux?  Ceux-ci  devraient  voir, 
et  ils  pourraient  voir,  —  si  des  politi- 
ciens intéressés  ne  leur  fermaient  les 
yeux,  —  qu'en  bien  des  cas  leurs  récla- 
mations auraient  pour  effet  de  tuer  l'in- 
dustrie elle-même,  témoin  cette  affaire 
de  Trignac  où  deux  Compagnies  se  sont 
successivement  ruinées  ou  appauvries. 
Les  patrons  ne  sont  pas  toujours  sur  un 
lit  de  roses.  On  cite  quelques  heureux, 
toujours  les  mêmes;  mais  la  foule  de 
ceux  qui  échouent  ou  qui  végètent,  on 
n'y  fait  pas  attention.  Pourtant,  c'est  la 
masse. 

Si  la  journée  de  huit  heures  ne  portait 


aucun  dommage  aux  patrons,  il  est  évi- 
dent que  ceux-ci  ne  seraient  pas  assez- 
sots  pour  ne  pas  s'en  être  aperrus.  Ils 
seraient  les  premiers  intéressés  à  ren- 
voyer leur  personnel  de  bonne  heure.. 
Il  y  aurait  moins  d'usure  pour  leurs  ma- 
chines et  moins  de  tracas  pour  eux- 
mêmes. 

La  journée  de  huit  heures  est  donc 
une  chose  éminemment  souhaitable,  une 
chose  qui  arrivera,  mieux  encore,  une 
chose  qui  est  déjà  arrivée  sur  certains 
points  plus  favorisés  que  d'autres.  La 
réforme  se  réalisera  progressivement, 
en  commençant  par  les  races  les  plus 
capables,  à  industrie  prospère  et  bien 
outillée,  et  en  passant  de  là,  par  ordre 
d'énergie  et  de  prospérité  décroissantes, 
aux  autres  races  qui,  si  elles  voulaient 
l'adopter  immédiatement,  seraient  écra- 
sées par  les  premières.  La  réforme, 
outre  l'inégalité  des  races,  devra  tenir 
compte  de  l'inégalité  des  industries. 
Toute  cette  complication,  les  prétendus 
amis  du  peuple,  amis  des  mesures  sou- 
daines et  géométriques,  ont  grandement 
l'air  de  l'ignorer. 

H.  La  Bourdonnière. 


AU  SUMMER  MEETING 
D'EDIMBOURG. 

Notes  de  voyage  (suite)  (1). 

Du  6  au  1 1  août.  —  Pendant  les  der- 
niers jours  qui  me  restent,  je  consacre 
le  peu  de  temps  dont  je  dispose,  après 
mon  Cours,  à  visiter  quelques  grandes 
résidences  rurales.  L'impression  domi- 
nante est  que  ces  familles  ont  leur  prin- 
cipale installation  à  la  campagne.   Le 


(I)  Voir  les  livraisons  de  septembre,  octobre  et 
décembre  I8!I3  cl  janvier  1804. 


102 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL. 


fait  se  manifeste  nettement  par  l'abon- 
dance des  tableaux  de  famille  et  des 
richesses  artistiques  accumulées.  Quel- 
ques-uns de  ces  palais  sont  de  magnifi- 
ques musées  dont  une  grande  ville  serait 
fière. 

On  mo  dit  cependant  qu'un  certain 
nombre  de  ces  grands  propriétaires  se 
trouvent  dans  une  situation  de  fortune 
embarrassée  et  en  sont  réduits  à  mettre 
leur  terre  en  vente.  C'est  le  cas  d'une  des 
familles  dont  nous  visitons  le  château 
et  le  parc.  Celle-ci  appartient  à  la  vieille 
aristocratie  écossaise,  d'origine  celtique  ; 
d'après  ce  que  j'apprends,  elle  a  suivi 
une  évolution  assez  semblable  à  celle  des 
anciennes  familles  nobles  de  la  France. 
Elle  s'est  tenue  éloignée  du  travail  et 
n'a  guère  maintenu  sa  situation  jus- 
qu'ici que  par  la  transmission  des  biens 
à  l'aîné,  souvent  encore  compliquée 
d'un  régime  de  substitution.  Malgré  ces 
moyens  artificiels,  beaucoup  de  ces  fa- 
milles sont  aujourd'hui  obérées  et  en 
pleine  décadence. 

L'aristocratie  anglaise  n'est  manifes- 
tement pas  un  produit  de  l'état  social 
anglo-saxon;  les  sociétés  à  formation 
particulariste  ne  produisent  pas  cette 
institution.  On  ne  rencontre  pas  une 
classe  supérieure  héréditaire,  dans  les 
pays  oii  l'on  peut  observer  le  type  par- 
ticulariste isolé  des  influences  étrangè- 
res, c'est-à-dire  à  l'état  pur.  Ainsi,  en 
Norwège;  ainsi,  dans  certaines  parties 
de  la  Plaine  saxonne.  Là,  le  paysan  pro- 
priétaire s'est  maintenu  sans  mélange 
et  sans  superposition  d'une  autre  classe. 
Il  ne  se  constitue  pas  non  plus  d'aristo- 
cratie héréditaire  dans  les  pays  nou- 
veaux où  prédomine  actuellement  le 
type  anglo-saxon  :  ni  aux  États-Unis, 
ni  en  Australie,  ni  en  Nouvelle-Zé- 
lande, etc. 

L'absence  de  cette  institution  n'a  rien 
d'étonnant  :  elle  est  exclue,  pour  ainsi 
dire,  par  définition.  Qu'est-ce  qui  cons- 


titue essentiellement  la  formation  parti- 
culariste? C'est  l'établissement  de  cha- 
que enfant  dans  sa  pleine  indépendance, 
par  ses  seules  forces  et  sans  le  concours 
du  groupe  familial  dont  il  est  sorti.  C'est 
ce  que  les  Anglais  définissent  par  ces 
deux  expressions  essentiellement  parti- 
cularistes  :  self  help,  s'aider  soi-même, 
et  striKjyle  for  life,  la  lutte  pour  la  vie. 
Il  est  certain  que  l'aristocratie  anglaise, 
avec  le  droit  d'aînesse  et  la  substitution, 
repose  sur  un  principe  absolument  dif- 
férent, elle  repose  sur  le  principe  des 
sociétés  à  formation  communautaire  : 
l'établissement  par  le  concours  du 
groupe  familial,  qui  réduit  au  minimum 
l'effort  personnel,  qui  dispense  le  jeune 
homme  de  s'aider  lui-même,  de  lutter 
pour  la  vie.  L'aîné  des  enfants,  dans  l'a- 
ristocratie anglaise,  est  placé  sous  le  ré- 
gime communautaire. 

Le  Play  n'a  pas  vu  qu'il  fallait  distin- 
guer nettement  l'aristocratie  anglaise  du 
type  ambiant  anglo-saxon.  Et  il  était 
hors  d'état  de  faire  cette  distinction  fon- 
damentale à  cause  de  sa  fausse  détermi- 
nation de  la  famille-souche.  Pour  lui, 
la  famille-souche,  ou  le  type  particula- 
riste, était  caractérisée  parla  transmis- 
sion intégrale;  or,  il  retrouvait  cette 
transmission  intégrale  dans  l'aristocra- 
tie anglaise,  et  il  en  conclut  que  cette 
institution  était  caractéristique  de  l'état 
social  anglo-saxon. 

D'où  vient  donc,  en  Angleterre,  cette 
aristocratie  héréditaire? 

Elle  vient  d'ailleurs  :  elle  a  été  impor- 
tée du  dehors. 

L'aristocratie  anglaise  a  été  importée 
du  continent  par  les  Normands,  avec 
(jtuillaume  le  Conquérant. 

Nous  savons  aujourd'hui,  —  et  cette 
démonstration  sera  faite  prochainement 
dans  la  Revue,  —  que  les  conquérants 
normands  appartenaient  à  la  formation 
communautaire;  ils  furent  recrutés  un 
peu  partout,  par  l'appât  du  butin,  prin- 


I 


LK    MOUVEMENT    SOCIAL. 


103 


cipalcment  parmi  les  désorganisés,  les 
gens  sans  aveu,  les  familles  sans  attache 
avec  le  sol.  La  composition  do  cette  ar- 
mée est  d'ailleurs  sudisaunnent  connue 
par  les  documents  historiques;  mais  ce 
qui  l'est  encore  plus,  c'est  l'histoire  de 
l'établissement  des  Normands  on  Angle- 
terre. Ils  se  superposèrent  simplement 
à  la  population,  se  partageant  les  grands 
domaines,  les  meilleures  terres,  mais 
sans  se  fixer  solidement  au  sol  à  la  façon 
saxonne,  à  la  façon  des  émigrants  de  for- 
mation particulariste.  Le  Saxon,  opprimé 
parle  Normand,  continua  à  cultiver  pour 
le  compte  de  ce  dernier.  La  lutte  épique 
et  séculaire  entre  Normands  et  Saxons 
n'est  en  réalité  que  la  lutte  entre  deux 
formations  sociales  absolument  oppo- 
sées. 

Si  les  Normands  ne  s'implantèrent  pas 
solidement  dans  le  sol,  s'ils  ne  colonisè- 
rent pas,  du  moins  ils  s'implantèrent 
solidement,  aussi  solidement  qu'ils  le 
purent,  dans  le  système  essentiellement 
communautaire  de  l'aristocratie  héré- 
ditaire, de  l'aristocratie  de  naissance. 
Ce  système  s'est  maintenu  jusqu'à  nos 
jours  et  on  peut  dire  qu'il  a  déformé 
gravement,  pendant  des  siècles,  le  type 
anglo-saxon,  ou  particulariste,  en  An- 
gleterre. Je  n'ai  pas  à  exposer  ici  com- 
ment ce  dernier  a  finalement  réussi  à 
reprendre  le  dessus,  grâce  à  son  extraor- 
dinaire puissance  de  résistance,  à  sa  vi- 
talité infiniment  supérieure.  Son  triom- 
phe a  eu  pour  résultat  de  réduire  la 
puissance  royale  à  sa  plus  simple  expres- 
sion; on  sait  que  les  Anglais  ont  abouti 
au  self  government,  —  ce  qui  est  tout 
à  fait  particulariste,  —  précisément  à 
l'époque  où  la  France,  ressaisie  par  la 
formation  communautaire,  aboutissait 
au  pouvoir  absolu  avec  Louis  XIV. 

Mais  il  est  resté  à  l'Angleterre  quel- 
que chose  de  cette  superposition  nor- 
mande :  il  lui  est  resté  cette  aristocratie 
héréditaire.  On  s'est  contenté  de  la  ré- 


duire, de  même  que  la  monarchie,  à  une 
situation  à  peu  près  honorifique,  avec 
certaines  prérogatives  politiques,  comme 
le  privilège  de  recruter  en  partie  la 
Chambre  des  Lords.  On  ne  lui  a  pas 
encore  sérieusement  contesté  ce  privi- 
lège, parce  que  les  Anglais  y  ont  trouvé, 
au  moins  jusqu'ici,  plus  d'avantages  que 
d'inconvénients.  Je  m'explique  : 

L'Anglais,  — j'entends  la  portion  pré- 
dominante de  l'Angleterre,  celle  qui  ap- 
partient à  la  formation  particulariste, 
—  est  naturellement  porté  vers  les  pro- 
fessions lucratives,  vers  les  affaires, 
business,  par  la  nécessité  où  sont  tous 
les  jeunes  gens  de  se  créer  par  eux- 
mêmes  une  situation  sans  compter  sur 
le  patrimoine  paternel  et  sur  la  dot  de 
leur  femme.  Il  y  est  porté,  en  outre, 
par  l'aptitude  aux  affaires  que  déve- 
loppe, dès  l'enfance,  la  perspective  de 
cette  nécessité.  On  sait  assez  que  l'An- 
glais dédaigne  les  situations  administra- 
tives et  politiques,  qui,  selon  lui,  ne 
payent  pas  assez.  En  cela,  il  diffère 
complètement  de  nous  et  il  faut  bien 
se  garder  de  le  juger  d'après  nos  idées. 

Quand  on  a  une  fois  bien  compris 
cette  tendance,  on  s'explique  quel 
genre  d'avantage  les  Anglais  ont  trouvé 
dans  l'institution  de  cette  noblesse  hé- 
réditaire qui  s'est  implantée  chez  eux 
par  force.  Ils  y  ont  vu  une  combinaison 
simple,  flatteuse  pour  leur  amour-pro- 
pre et,  si  je  puis  ainsi  dire,  élégante,  de 
faire  remplir  par  d'autres  une  fonction 
essentielle,  celle  de  la  politique,  pour 
laquelle  ils  n'ont  pas  un  entraînement 
particulier.  Il  est  certain  que  l'aristocra- 
tie leur  a  fourni  un  ensemble  d'hommes 
politiques  supérieurs. 

D'autre  part,  cette  aristocratie  n'a 
pas  été,  au  moins  depuis  un  siècle,  trop 
gênante,  grâce  à  la  résistance  énergique 
et  continue  de  l'esprit  particulariste. 

L'influence  particulariste  a  agi  de  deux 
manières  : 


lOi 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


D'abord,  elle  a  porté  de  plus  en  plus 
les  cadets  de  la  noblesse  à  se  détourner 
de  la  vie  oisive,  de  la  vie  de  cour,  des 
fonctions  administratives  et  militaires, 
qui  ont  été,  chez  nous,  leur  seule  issue 
et  qui  peu  à  peu  les  ont  conduits,  non 
seulement  à  la  ruine,  mais  à  l'impuis- 
sance, aussi  bien  que  leurs  aînés.  Les 
cadets  de  la  noblesse  anglaise  ont  été 
entraînés,  surtout  dans  ce  siècle,  par  le 
grand  courant  de  vie  active  et  de  self 
help,  qui  caractérise  les  sociétés  à  for- 
mation particulariste.  Aussi,  lorsque, 
par  suite  de  diverses  circonstances,  à 
l'extinction  de  la  branche  aînée,  par 
exemple,  certains  d'entre  eux  ont  été 
appelés  à  entrer  dans  la  pairie,  ils  lui 
ont  infusé  un  sang  nouveau,  ils  lui  ont 
apporté  des  hommes  dressés  aux  affaires 
par  la  pratique  des  professions  usuelles, 
l'agriculture,  l'industrie  et  le  commerce. 
Ils  ont  ainsi,  périodiquement,  vivifié  cette 
institution,  qui,  par  elle-même,  se  serait 
rapidement  décomposée.  L'institution  a 
été,  en  outre,  vivifiée  au  moyen  des  élé- 
ments nouveaux  tirés  directement  du 
fond  anglo-saxon,  par  des  nominations 
de  lords  d'origine  saxonne. 

L'influence  particulariste  a  agi  encore 
d'une  autre  manière.  Elle  a  peu  à  peu 
enlevé  à  la  noblesse,  comme  elle  l'avait 
fait  à  la  royauté,  toute  velléité  d'entre- 
prendre sur  la  liberté  individuelle  et  sur 
l'indépendance  des  citoyens.  Si  le  par- 
ticulariste ne  tient  pas  autant  que  le 
communautaire  à  faire  de  la  politique  et 
à  vivre  de  la  politique,  il  tient,  du  moins, 
essentiellement,  à  ce  qu'on  ne  porte  au- 
cune entrave  à  la  libre  initiative  dont 
il  a  absolument  besoin  pour  édifier,  par 
lui-même,  sa  fortune;  il  ne  supporte 
aucune  entrave  à  la  pleine  expansion  de 
l'agriculture,  de  l'industrie  et  du  com- 
merce, et  entend  n'être  gêné  ni  par  l'ar- 
bitraire du  pouvoir  ni  par  l'excès  des 
impôts.  Sa  tendance  constante  est  donc 
de  ramener  le  pouvoir  à  sa  fonction  es- 


sentielle de  simple  mainteneur  de  la 
paix  publique,  de  la  paix  qui  est  néces- 
saire aux  affaires.  La  tendance  des  so- 
ciétés à  formation  communautaire  est, 
au  contraire,  de  troubler  le  plus  possible 
la  paix  publique,  dans  le  secret  espoir 
d'assurer  à  soi  ou  à  ses  enfants,  par  le 
triomphe  du  parti  auquel  on  appartient, 
de  bonnes  sinécures  administratives, 
puisqu'il  est  entendu  que  l'idéal  de  tous 
les  gens  avisés  est  de  vivre  du  budget. 
Ce  n'est  pas  pour  une  autre  raison  que 
nous  avons  fait  tant  de  révolutions  et 
qu'on  en  fait  encore  presque  chaque 
jour  dans  l'Amérique  du  Sud. 

Ainsi,  la  pratique  du  «  self-govern- 
ment  »  a  eu  pour  résultat  d'enlever  à 
la  noblesse anglaisel'excès  d'attributions 
qui  aurait  pu  la  rendre  d'abord  gênante, 
ensuite  odieuse. 

Si  la  noblesse  héréditaire  est,  en  An- 
gleterre, un  article  d'importation,  elle 
n'en  a  pas  moins  eu  une  réelle  influence 
sur  le  type  social;  elle  l'a  gravement 
déformé,  et,  tout  bien  considéré,  son 
influence  a  été  plus  nuisible  qu'utile. 

La  formation  particulariste  repose  es- 
sentiellement sur  cette  idée  que  l'homme 
n'a  de  valeur  que  par  lui-même,  par  sa 
puissance  de  travail,  par  son  énergie, 
par  sa  ténacité,  et  qu'on  ne  se  classe  que 
d'après  ces  caractères.  L'introduction 
d'une  classe  supérieure  héréditaire  est 
venue  superposer  à  cette  conception 
particulariste  la  conception  communau- 
taire que  l'homme  a  une  valeur,  moins 
par  lui-même  que  par  la  famille,  par  le 
groupe,  par  le  clan  auquel  il  appartient. 
Manifestement,  c'est  là,  comme  je  le  di- 
sais, une  déformation  grave,  puisqu'elle 
modifie  la  base  même  du  type  social. 

Une  pareille  conception  ne  nous  cho- 
que pas  trop  sur  le  continent,  parce  que 
nous  sommes  tous  plus  ou  moins  imbus 
de  l'esprit  communautaire  et  que,  dès 
lors,  nous  trouvons  très  naturel  cette 
hiérarchisation  héréditaire  de  famille  et 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


lOî 


de  clan.  Mais  il  n'en  est  pas  de  même  en 
Angleterro,  au  moins  parmi  la  masse  de 
la  population,  chez  laquelle  la  formation 
pariiculariste  est  fortement  établie.  J'ai 
souvent  constaté  ce  sentiment  et  il  éclate 
dans  un  ouvrage  célèbre  de  Thac- 
keray  :  Le  livre  des  Snobs,  consacré 
à  couvrir  de  ridicule  cet  engouement 
pour  la  noblesse.  Le  snob  est  celui  qui 
admire  et  imite  tout  ce  que  font  et  tout 
ce  que  disent  les  personnes  appartenant 
à  la  noblesse;  qui,  par  tous  les  moyens, 
essaye  de  s'y  faufiler  et  de  s'y  rattacher  ; 
qui  ne  juge  pas  les  hommes  et  les  cho- 
ses par  lui-même,  mais  simplement  d'a- 
près l'opinion  des  gens  de  cette  catégo- 
rie, de  ce  petit  monde  à  part,  de  ce 
monde  «  sélect  ». 

«  On  est  surpris,  dit  Thackeray,  des 
dimensions  et  de  l'importance  qu'a  pris 
dans  ce  pays  la  Lordolàtrie.  fil  ne  faut 
pas  oublier  que  ceci  a  été  écrit  en  1848, 
c'est-à-dire  à  une  époque  où  ce  travers 
était  plus  florissant  qu'aujourd'hui.)  Dans 
notre  pays,  qui  se  dit  libéral,  on  se  livre 
à  l'adoration  de  la  Pairie.  Tous,  plus  ou 
moins,  nous  nous  y  laissons  prendre,  et 
l'on  nous  trouve  plus  ou  moins  à  plat 
ventre  devant  elle.  Je  crois  que  l'in- 
fluence de  la  Pairie  sur  le  snobisme  a 
été  des  plus  étendues  et  des  plus  direc- 
tes. La  conservation,  le  progrès  et  le 
développement  du  snobisme  sont  un 
bienfait  dont  nous  sommes  redevables 
à  la  noblesse.  » 

Après  avoir  ainsi  établi  leur  acte  de 
naissance,  Thackeray  fait  défiler  sous 
nos  yeux  une  longue  série  de  snobs  ap- 
partenant à  tous  les  mondes  et  dont  il 
accuse  en  traits  ineffaçables  le  carac- 
tère grotesque. 

Remarquez  que  le  snobisme  n'est  pas 
moins  commun  en  France;  nous  aussi, 
nous  sommes  tous  plus  ou  moins  snobs; 
mais  la  différence  profonde  est  que, 
chez  nous,  c'est  un  état  naturel  résul- 
tant de  notre  formation  sociale,  tandis 


qu'en  Angleterre  c'est  un  état  factice  et 
importé,  en  contradition  avec  le  type 
social  dominant  :  là.  il  peut  donc  être 
modifié,  si  cet  état  social  prend  le  des- 
sus sur  les  influences  importées. 

C'est  ce  qui  est  en  voie  de  se  faire. 
Il  est  indéniable  que  ces  influences  sont 
sérieusement  en  baisse  ;  elles  sont  déjà 
moins  accusées  qu'à  l'époque,  cepen- 
dant peu  éloignée,  où  écrivait  Thac- 
keray :  la  situation  de  l'aristocratie  bri- 
tannique, de  la  Pairie,  paraît  ébranlée; 
cela  est  manifeste  par  l'importance  dé- 
croissante de  la  Chambre  des  Lords. 
On  discute  même  ouvertement  la  ques- 
tion de  sa  suppression  et  il  est  certain 
que  cette  institution  pourra  disparaître 
sans  ébranler  la  constitution  anglaise, 
dans  laquelle  elle  n'est  qu'un  rouage 
surajouté. 

L'Angleterre  ne  manquera  pas  pour 
cela  d'une  classe  supérieure,  carie  type 
particulariste  produit,  lui  aussi,  cet  or- 
ganisme, mais  il  le  produit  dans  d'au- 
tres conditions  que  le  type  communau- 
taire. A  vrai  dire,  cet  organisme  de 
production  particulariste  existe  en  An- 
gleterre et  il  n'a  jamais  cessé  de  fonc- 
tionner :  il  est  représenté  par  le  Gentle- 
man. Le  Gentleman  diff'ère  du  Lord, 
du  noble,  en  ce  que  sa  situation  n'est 
point  héréditaire,  mais  purement  per- 
sonnelle:  en  ce  qu'elle  n'est  point  consa- 
crée par  les  pouvoirs  publics,  mais  par 
le  sentiment  général,  par  l'opinion.  On 
dit  :  «  L'n  tel  est  ou  nest  pas  un  gentle- 
man, »  et  on  entend  parla  un  ensemble 
de  qualités,  de  vertus  difficilement  dé- 
finissables et  qui  semblent  se  résumer 
dans  le  terme  anglais  de  «  respectabi- 
lité ». 

Il  y  a  des  gentlemen  dans  toutes  les 
professions  et  dans  toutes  les  positions 
de  fortune  même  modestes  et,  par  con- 
tre, l'opinion  refuse  parfois  ce  titre  à  un 
homme  de  grande  naissance ,  dont  la 
vie  manquerait  de  dignité. 

10 


lOG 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


Le  gentleman  est  la  forme  saxonne 
de  la  classe  supérieure,  comme  le  noble, 
le  lord,  en  est  la  forme  normande. 

Le  mouvement  qui  tend  à  dégager 
l'Angleterre  du  snobisme  est  encore  ac- 
centué par  une  autre  cause. 

Chez  nous,  on  se  classe  dans  le  monde 
dit  M  sélect  »,  on  est  noble,  ou  on  se  don- 
ne des  airs  de  noblesse,  en  embrassant 
certaines  professions  et  en  s'éloignant 
de  certaines  autres.  Gomme  les  Hindous, 
qui  sont  aussi  un  peuple  à  castes,  nous 
professons  qu'il  y  a  des  métiers  purs  et 
des  métiers  impurs,  des  métiers  bien 
portés  et  des  métiers  qui  disqualifient. 
L'armée,  les  professions  libérales,  l'ad- 
ministration composent  le  premier  grou- 
pe; l'industrie  et  le  commerce,  le  second, 
et,  en  fait,  on  peut  y  joindre  l'agricul- 
ture dont  nous  abandonnons  tout  au 
moins  la  pratique  et  la  direction  effec- 
tives à  des  fermiers,  à  des  métayers,  à 
des  régisseurs.  On  ne  voit  guère  de  jeu- 
nes gens  «  de  la  société  »  entreprenant 
une  œuvre  de  colonisation.  Ainsi  l'es- 
prit de  caste,  dont  le  snobisme  n'est  que 
la  manifestation  ridicule,  est  fortifié, 
chez  nous,  par  la  pratique  exclusive  de 
certaines  professions  et  par  l'éloigne- 
ment  pour  certaines  autres,  ce  qui  donne 
à  la  caste  une  démarcation  bien  nette 
et  un  signe  sensible. 

Cette  démarcation,  ce  signe,  n'exis- 
tent pas,  ou,  tout  au  moins  tendent  de 
plus  en  plus  à  s'effacer  dans  le  monde 
anglo-saxon.  Aux  Etats-Unis,  où  la  for- 
mation particulariste  est  plus  déga- 
gée de  toute  prédominance  commu- 
nautaire, ces  catégories  de  métiers  ont 
presque  complètement  disparu  et  on 
estime  l'homme  surtout  d'après  sa  va- 
leur, son  énergie,  son  endurance,  son 
initiative.  En  Angleterre,  c'est  égale- 
ment dans  ce  sens  que  se  fait  visible- 
ment l'évolution.  C'est  la  conséquence 
du  développement  extraordinaire  im- 
primé aux  professions  usuelles  par  l'é- 


tablissement de  la  grande  industrie  et 
la  rapidité  des  transports,  ces  deux 
conséquences  de  l'exploitation  de  la 
houille.  On  sait  comment  ce  nouvel  état 
de  choses,  qui  a  comme  étourdi  les  so- 
ciétés à  formation  communautaire,  a 
donné,  au  contraire,  une  impulsion 
inouïe  aux  sociétés  à  formation  parti- 
culariste, mieux  préparées  à  s'y  adap- 
ter. 

C'est  ainsi  que  l'Angleterre,  long- 
temps recouverte  et  quelque  peu  étoufï'ée 
par  les  traditions  et  par  les  institutions 
qu'y  avaient  importées  les  envahisseurs 
normands,  tend  de  plus  en  plus  à  s'en 
dégager,  à  se  ressaisir  pour  revenir  à  sa 
constitution  sociale  anglo-saxonne,  à  sa 
formation  particulariste.  Rien  ne  peut 
désormais  arrêter  cette  évolution  fatale. 

On  peut  suivre,  danslaviedeM.  Glads- 
tone, la  marche  progressive  de  cette 
évolution,  en  lisant  l'article  si  net  que 
lui  consacre,  en  tête  de  la  Science  sociale 
de  ce  mois,  M.  Paul  de  Rousiers  :  L'émi- 
nent  homme  d'Etat  nous  présente  un  bon 
type  de  Saxon  qui  s'est  progressivement 
dégagé  de  l'influence  normande.  Et  si 
l'on  veut  voir  le  point  d'aboutissement 
de  cette  évolution,  on  n'a  qu'à  considé- 
rer la  société  américaine,  —  j'entends 
les  États-Unis,  —  oii  le  type  anglo-saxon 
se  reconstitue  peu  «a  peu  dans  sa  pureté 
et  dans  sa  puissance. 

Toutes  ces  considérations  m'ont  été 
inspirées  par  la  vue  de  quelques  grandes 
résidences  rurales  :  c'est  à  ces  visites 
que  j'ai  consacré  les  derniers  jours  de 
mon  séjour  en  Ecosse.  J'espère  que  ce 
second  séjourauraeu  pour  résultat  d'ins- 
pirer à  quelques-uns  de  mes  auditeurs 
le  goût  des  études  sociales,  et  que  je  re- 
trouverai un  certain  nombre  d'entre  eux, , 
cette  année,  au  mois  d'août,  à  la  pro- 
chaine réunion  du  Summer  Meeting. 

Edmond  Demolixs. 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


107 


LA  FRANCE  SOCIALE. 
Notre  enquête. 

SAINT-GEORGES  DE  MONTAIGU 

(VENDÉE) 

La  commune  de  Saint-Georges  de 
Montaigu  est  bornée  au  Nord  par  la 
ville  de  Montaigu,  au  Sud,  par  Cha- 
vagnes-en-Paillers  ;  elle  est  enserrée  à 
droite  par  les  communes  de  la  Guyon- 
nière  et  de  la  Boissière,  et  à  gauche  par 
celles  de  Boufleré  et  des  Brouzils.  Le 
bourg  est  situé  au  confluent  de  deux 
rivières  qui  portent  les  noms  de  Grande 
et  de  Petite  Maine.  Ces  deux  cours  d'eau, 
dont  les  sources  prennent  naissance 
dans  le  département,  traversent  la  com- 
mune dans  sa  longueur.  Leurs  bords 
sont  escarpés  et  présentent  de  beaux 
sites  à  la  curiosité  du  touriste.  Sur  la 
crête  de  quelques  coteaux  se  dressent 
des  villages  dont  les  murailles  aux  tons 
gris  tranchent,  sans  heurter,  sur  un  fond 
de  verdure  :  leur  position  bien  choisie 
donne  de  l'animation  à  ce  riant  tableau. 
Depuis  le  pont,  véritable  objet  d'art, 
jeté  sur  la  Grande  Maine,  jusqu'au  point 
oij  elle  mêle  ses  eaux  à  celles  de  l'autre 
rivière,  le  sol  suit  un  exhaussement  con- 
tinu, mais  assezdoux,  jusqu'aux  limites 
de  la  commune.  La  route  nationale  de 
Saint-Malo  à  Bordeaux  coupe  le  bourg 
de  Saint-Georges  et  sa  campagne  en 
deux  parties  à  peu  près  égales.  Chaque 
village  est  servi  par  une  route  vicinale, 
faite  dans  la  direction  du  bourg,  qui 
procure  aux  habitants  les  avantages 
d'une  circulation  libre  et  de  la  rapidité 
des  transports. 

La  couche  arable,  quelquefois  peu 
profonde,  recouvre  des  roches  schis- 
teuses. Dans  les  champs  découpés  en 
damier,  les  clôtures  sont  en  haies  vives. 
La  communication  entre  les  champs  est 
assurée  par  des  échaliers  à  hauteur  de 


ceinture.  Du  milieu  des  haies  partent 
des  chênes  à  large  ramure,  abri  naturel 
des  oiseaux,  qui  charment  les  oreilles 
par  leurs  chants  variés  :  c'est  un  coin 
du  Bocage  vendéen.  Sur  ce  sol  couvert 
d'arbres,  l'air  est  vif  et  pur,  et  la  vie  des 
hommes  est  de  longue  durée  :  j'ai  vu 
mourir  un  certain  nombre  de  vieillards 
à  88  ans.  Actuellement,  l'âge  le  plus 
avancé  ne  dépasse  pas  82  ans.  Assis  avec 
grâce  sur  un  coteau  élevé,  le  bourg  de 
Saint-Georges  s'arrondit  en  cirque  du 
côté  du  sud,  et  ses  jardins  bien  cultivés 
descendent  en  étages  jusqu'au  bord  de 
la  rivière.  Si  les  terrains  de  la  partie 
haute  du  bourg,  qui  dominent  la  vallée 
de  la  Petite  Maine,  eussent  été  connus, 
la  médecine  n'eût  pas  manqué  de  choisir 
cette  exposition  favorisée  parle  soleil, 
pour  y  fonder  un  sanatorium  . 

Les  plantes  cultivées  sont  d'une  va- 
riété très  grande.  On  sème  le  froment, 
le  seigle,  l'avoine,  l'orge,  la  baillarge, 
le  maïs,  le  sarrasin,  le  mil,  les  haricots, 
le  lin,  les  pommes  déterre,  etc.  Pour 
l'élevage  du  bétail,  on  cultive  les  choux- 
verts,  les  navets,  les  choux-raves,  les 
trèfles  rouges  et  roses.  Sur  les  bords 
des  deux  rivières  s'allongent  de  vertes 
prairies,  oùpaissentdes  bestiaux.  Comme 
qualité,  les  terres  sont  de  troisième 
classe  :  le  soc  de  la  charrue  soulève  dans 
les  champs  une  multitude  de  pierres.  Sur 
les  coteaux  bien  exposés  au  soleil,  on  a 
planté  la  vigne  :  l'espace  réservé  à  cette 
culture  est  assez  étendu.  Les  cépages 
sont  le  muscadet  et  le  gros-plant;  mais, 
depuis  l'apparition  du  phylloxéra,  on 
commence  à  introduire  plusieurs  plants 
américains.  Les  jardins  sont  remplis 
d'arbres  fruitiers  :  les  poiriers,  pom- 
miers, pêchers,  châtaigners,  cerisiers, 
noyers,  pruniers  poussent,  jetés  sans 
ordre,  et  remplissent  les  vignes  et  les 
champs  situés  autour  des  villages.  On 
élève  des  chevaux,  des  taureaux,  des 
vaches,  des  moutons,  des  porcs  et  des 


108 


LE  MOUVEMENT   SOCIAL. 


chèvres.  Dans  toutes  les  fermes,  on  en- 
graisse des  volailles,  poules ,  oies  et  ca- 
nards qu'on  va  vendre  aux  marchés  de 
Montaigu. 

La  commune  de  Saint-Georges  a8  ki- 
lomètres de  longueur  et  8  kilomètres  de 
largeur  :  sa  contenance  estde  3.360  hec- 
tares, 85  ares  et  73  centiares.  On  compte 
21.121  parcelles  de  terrains.  Sur  cette 
surface,  vit,  s'agite  et  travaille  une  popu- 
lation de  2.398  hahitants,  logés  dans 
489  maisons. 

Les  petits  cultivateurs  habitent  des 
villages  à  banlieue  morcelée  :  leurs  mai- 
sons sont  pressées  les  uns  contre  les 
autres.  A  côté  de  la  maison  se  trouve 
placée  l'étable,  et  une  grange  est  tou- 
jours jointe  à  l'étable.  Ils  ont  une  dis- 
tance plus  ou  moins  grande  à  parcourir 
pour  se  rendre  à  leur  terre  d'exploita- 
tion, qui  se  trouve  rarement  d'une  seule 
tenue. 

Quant  on  a  fait  la  part  de  cinq  ou 
six  grandes  fermes,  le  sol  se  divise 
entre  de  petitscultivateursqui  possèdent 
chacun  quelques  hectares  de  terre.  Se- 
lon les  variations  des  prix,  ils  s'atta- 
chent à  produire  soit  du  blé  soit  de  la 
viande,  et  leur  étable  contient  au  moins 
deux  vaches  qu'ils  attellent  pour  exploi- 
ter leur  culture.  Pendant  la  période  de 
leur  travail,  on  ne  peut  traire  que  fort 
peu  ou  point  de  lait;  mais,  en  dehors 
de  cette  époque ,  le  produit  de  ces  ani- 
maux procure  à  la  famille  des  ressources 
d'existence  et  lui  permet  d'élever  un 
porc.  Les  personnes  à  propriété  plus 
restreinte  font  l'acquisition  d'une  vache 
et  la  conduisent,  le  printemps  et  l'été, 
sur  les  routes,  sur  les  terrains  vagues 
ou  dans  les  chemins  bas  et  humides.  Les 
petits  enfants  sont  chargés  de  les  garder, 
et  les  femmes  de  les  traire.  Au  fond  du 
cœur  de  ces  braves  gens,  régne  un  at- 
tachement profond  pour  leurs  animaux  ; 
aussi,  ils  ne  se  bornent  pas  à  les  conser- 
ver, au  printemps  et  en  été,  pour  les 


vendre  aux  foires  d'automne;  ils  les 
font  hiverner  dans  leur  étable. 

L'impossibilité  de  les  conduire  en  hi- 
ver sur  la  voie  publique  a  développé 
chez  ces  gens  l'esprit  de  prévoyance,  et 
donné  naissance  à  l'amour  de  la  pro- 
priété foncière.  Le  désir  d'arriver  à  pos- 
séder du  bien  au  soleil,  les  a  poussés  à 
l'économie.  On  peut  s'apercevoir  de  la 
grandeur  de  leurs  privations,  le  jour 
d'une  vente  publique.  Des  hommes  de 
modeste  apparence  se  présentent  en 
nombre  à  l'étude  d'un  notaire,  et  se 
font  une  concurrence  sérieuse  dans  les 
enchères  sur  un  champ.  Mais  comme 
le  défaut  de  temps  ne  leur  a  pas  permis 
de  réaliser  les  fonds  nécessaires  pour 
payer  intégralement  la  propriété  qu'ils 
achètent,  ils  sont  condamnés  à  recourir 
à  un  emprunt  chez  le  notaire.  La  terre 
ne  rapporte  pas  5  %,  et  il  faut  encore 
de  temps  en  temps  renouveler  les  frais 
d'actes  :  ces  conditions  onéreuses  de 
l'emprunt  finissent  par  conduire  les  faux 
calculateurs  à  la  ruine. 

Une  seconde  cause  contribue  à  déve- 
lopper chez  les  petits  cultivateurs  l'es- 
prit de  prévoyance  et  d'économie,  c'est 
la  rareté  des  époques  de  vente  et  de 
paiement  des  fourrages  et  des  céréales. 
Ce  n'est  guère  qu'une  fois  ou  deux  par 
an,  quils  peuvent  toucher  une  somme 
assez  importante.  Pendant  ce  laps  de 
temps,  les  frais  généraux  de  l'entretien 
d'une  maison,  de  la  réparation  des  ins- 
truments de  travail ,  du  remplacement 
des  bestiaux  exigent  une  mise  assez 
forte  de  capitaux;  car  les  fournisseurs 
procurent  de  meilleures  marchandises, 
et  vendent  à  prix  réduit,  quand  l'ache- 
teur paie  comptant.  Dans  celte  situation, 
la  petite  culture  ne  peut  se  permettre  de 
jeter  ses  épargnes  à  des  folies  :  elle 
prend  l'habitude  de  ne  sortir  son  argent 
que  pour  satisfaire  des  besoins  impé- 
rieux. Les  femmes  pourvoient  aux  me- 
nues dépenses  du  ménage  par  la  vente 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


100 


(lu  beurre,  des  légumes  ou  des  fruits, 
([u'elles  vont  porter  sur  les  marchés  de 
Ciiavagnes  ou  de  Montaigu. 

Assurément,  les  petits  cultivateurs 
sont  éloignés,  par  la  nature  de  leurs  tra- 
vaux, de  vivre  au  milieu  du  mouvement 
intellectuel  et  de  suivre  les  idées  cou- 
rantes; mais  il  est  un  tour  d'esprit  qu'ils 
prennent  parla  fréquentation  du  monde 
des  afl'aires,  c'est  la  finesse  et  la  ruse. 
La  foire  est,  à  la  campagne,  le  seul  grand 
marché  où  l'on  puisse  présenter  et  ven- 
dre ses  bestiaux;  c'est  là  que  se  donnent 
rendez-vous  les  fermiers,  les  proprié- 
taires et  les  marchands.  Nul  ne  peut  y 
vendre  une  tète  de  bétail,  sans  connaître 
le  cours  des  prix.  Le  savoir  pratique 
s'acquiert  ici  par  l'étude  sur  place  des 
qualités  ou  des  vices  d'une  race,  par 
l'observation  des  ventes  et  par  la  consi- 
dération de  la  manière  dont  se  font 
l'offre  et  la  demande.  Dès  qu'un  cultiva- 
teur met  ses  bestiaux  en  vente  dans  une 
foire,  son  premier  sentiment  est  celui 
de  la  défiance;  il  redoute  d'être  la  dupe 
de  quelque  marchand  rompu  à  ce  genre 
de  commerce;  à  chaque  proposition,  il 
évite  de  livrer  le  secret  du  prix  définitif 
auquel  il  consentira  la  vente.  A-t-il  af- 
faire à  une  personne  inconnue,  il  est 
attentif  au  jeu  de  ses  traits,  épie  son 
maintien,  suit  avec  application  le  déve- 
loppement de  ses  vues,  tandis  qu'il  garde 
soigneusement  secrètes  ses  propres  pen- 
sées. Tel  étranger,  qui  s'est  flatté  d'a- 
voir raison  bien  vite  d'un  habitant  de 
la  campagne  à  l'extérieur  simple,  se 
retire  vaincu  par  un  de  ces  hommes  re- 
tors. La  vente  du  bétail  sert  puissam- 
ment à  accroître  la  finesse  et  la  ruse. 

La  classe  agricole  n'est  ni  causeuse , 
ni  pressée  dans  son  allure.  Vous  trouvez 
l'explication  de  cette  habitude  dans  l'é- 
tat d'épuisement  que  le  travail  occa- 
sionne. Il  est  naturel  qu'un  corps  courbé 
par  la  lassitude,  se  traîne  négligemment 
et  avec    lenteur,   et    n'éprouve    aucun 


charme  à,  une  longue  conversation.  Les 
bruits  de  la  rue  présentent  un  médiocre 
intérêt  au  cultivateur  :  quand  il  parle, 
c'est  pour  donner  des  ordres  sous  la 
forme  la  plus  brève.  La  recherche  du 
beau  langage  et  des  causeries,  la  marche 
rapide  supposent  une  vie  inoccupée  et 
un  corps  habitué  au  repos.  Les  désœu- 
vrés et  les  promeneurs  n'appartiennent 
point  à  la  profession  agricole. 

La  possession  de  la  terre  a  donné  à 
l'homme  des  champs  l'amour  du  tra- 
vail. Le  froment  constitue  la  base  de 
l'alimentation  des  familles.  Pour  ob- 
tenir une  bonne  récolte,  les  travaux  qui 
la  préparent  sont  nombreux  :  il  faut 
creuser  des  sillons,  ensemencer,  couvrir, 
sarcler.  Ces  opérations  se  font  à  des 
époques  déterminées,  et  il  faut  les  faire 
ainsi  sous  peine  de  manquer  sa  moisson 
ou  de  ne  récolter  qu'une  quantité  de  blé 
médiocre.  Du  travail  personnel  dépen- 
dent donc,  pour  une  bonne  part,  les 
moyens  d'existence  de  la  famille.  On  ne 
doute  pas  de  la  puissance  de  ce  stimu- 
lant pour  mettre  un  chef  de  maison  sur 
pieds  et  pour  chasser  de  sa  tête  les  vel- 
léités de  plaisir  et  de  désœuvrement. 
Dans  ces  années  surtout,  où  le  prix  du 
blé  n'est  plus  rémunérateur,  une  fièvre 
de  travail  s'est  emparée  de  ces  pauvres 
gens,  qui  luttent  pour  l'existence,  en 
faisant  rendre  à  la  terre  tout  ce  qu'elle 
est  capable  de  produire. 

L'exploitation  du  sol  donne  à  la  par- 
tie agricole  de  la  population  l'énergie 
du  caractère.  Les  travaux  des  champs 
n'ont  pas  lieu  seulement  pendant  les 
périodes  de  beau  temps;  il  faut  braver 
l'intempérie  des  saisons,  supporter  le 
froid,  la  pluie,  la  chaleur,  et  se  séparer 
courageusement  de  son  foyer  et  des 
charmes  de  sa  maison.  Ces  rudes 
épreuves  trempent  l'àme  fortement,  lui 
apprennent  à  lutter  contre  les  difficultés 
de  la  vie  et  à  ne  pas  lâcher  pied  à  la 
rencontre  d'un  obstacle.  Les  aoûts  de 


110 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


mollesse  finissent;  on  donne  de  la  vi- 
gueur à  la  volonté,  de  la  décision  à  l'es- 
prit et  de  la  fermeté  au  caractère. 

Dans  une  commune  religieuse,  l'édu- 
cation chrétienne  ne  saurait  manquer 
aux  enfants.  Les  parents  tiennent  à  faire 
prier  leurs  enfants,  matin  et  soir  :  le 
dimanche,  ils  confient  leurs  garçons  à 
l'instituteur  et  leurs  filles  aux  Reli- 
gieuses ou  aux  institutrices  laïques,  qui 
les  surveillent  avec  soin  pendant  la  cé- 
lébration de  la  messe  et  pendant  l'office 
des  vêpres.  Ces  enfants  se  confessent 
tous  les  mois  :  les  garçons  apprennent 
eux-mêmes  le  catéchisme;  tandis  que 
les  maîtresses,  congréganistes  ou  laï- 
ques, le  font  apprendre  aux  filles  dans 
les  deux  écoles.  Gomme  dans  toutes  les 
communes  oii  ces  deux  écoles  sont  en 
présence,  la  classe  tenue  par  des  Reli- 
gieuses recrute  beaucoup  plus  d'enfants 
que  l'école  laïque,  bien  que,  pour  ne 
pas  perdre  d'élèves,  les  institutrices  évi- 
tent ce  qui  serait  contraire  à  la  religion. 
Trouvant  un  caractère  formé  à  la  fer- 
meté par  les  difTicultés  du  travail,  la 
religion  a  donné  à  l'âme  de  ces  cultiva- 
teurs une  trempe  nouvelle  en  leur  ins- 
pirant le  sentiment  de  la  crainte  de 
Dieu  et  de  sa  justice.  Notre  campagne 
est  restée  religieuse  et  sincèrement  at- 
tachée à  l'Église.  Cependant,  nos  habi- 
tants résistent  assez  mal  à  une  tentation 
du  dimanche,  le  rendez-vous  au  caba- 
ret, où  ils  laissent  quelques-unes  de 
leurs  économies.  La  grande  cause  de 
la  démoralisation  lente  du  pays,  c'est 
l'appel,  chaque  année,  de  toute  la  classe 
des  jeunes  gens  sous  les  drapeaux. 

Avec  les  agriculteurs,  entre  en  paral- 
lèle, dans  nos  villages,  une  population 
ouvrière  importante,  qui  se  décompose 
ainsi  : 


Boulangers  . 
Jardiniers... 
Cordonniers. 


Forgerons 7 

Menuisiers 8 

Cliarpenliers lo 

Meuniers 12 

Tisserands 12 

Sabotiers 13 

Journaliers 35 

Maçons 60 

Total 164 


A  cette  liste,  joignez  les  représentants 
du  commerce,  vous  trouvez  : 

Marcliands  de  grains 2 

Cabaretiers 10 

Épiciers-merciers 16 


Total. 


28 


A  quelle  cause  convient-il  d'attribuer 
le  chiffre  notable  de  la  classe  ouvrière? 
Voici  l'explication  à  laquelle  je  me  suis 
arrêté. 

La  culture  du  sol  faisait  vivre  dans  le 
principe  tous  les  habitants,  qui  étaient 
moins  nombreux;  mais  la  population 
s'étant  très  rapidement  accrue  par  le 
chiffre  élevé  des  naissances,  les  enfants 
ont  cherché  en  dehors  de  l'agriculture 
des  positions  assez  lucratives  pour  leur 
permettre  d'exister  avec  une  famille,  et 
ils  sont  devenus  ouvriers.  Ceux  qui  em- 
brassaient cette  condition  étaient  fils 
de  petits  bordiers  dépourvus  de  toute 
avance  :  pour  parer  à  cette  difficulté, 
ils  se  sont  jetés  de  préférence  dans  le 
métier  de  maçon,  dont  l'apprentissage 
est  facile  et  peu  coûteux.  Malheureu- 
sement, les  habitants  n'étant  point  ri- 
ches, il  y  avait  peu  de  maisons  à  bâ- 
tir. Alors,  la  corporation  des  maçons, 
très  nombreuse,  fut  réduite  à  porter  son 
activité  sur  d'autres  points,  et  on  la  vit 
déborder  sur  les  localités  environnantes. 
Quand  le  chantier  de  construction  est 
éloigné,  ces  ouvriers  partent,  le  diman- 
che soir,  avec  leur  panier  rempli  de  pro- 
visions pour  la  semaine;  et  le  samedi 
soir,  après  la  clôture  du  travail,  ils  re- 
prennent le  chemin  de  leur  village  pour 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


renouveler  leur  linge,  réparer  leurs  vê- 
tements, s'acquitter  le  lendemain  de 
leurs  devoirs  religieux  et  passer  le  di- 
manche en  famille.  En  hiver,  ces  ou- 
vriers se  transforment  en  bûcherons,  et 
vont  abattre  du  bois  dans  quelque  fo- 
rêt ou  dans  les  taillis  environnants.  Avec 
ie  prix  de  ce  double  travail,  ils  réus- 
sissent à  pourvoir  aux  nécessités  de 
leur  existence  et  à  celles  de  leur  fa- 
mille. 

Le  contact  journalier  de  cette  corpo- 
ration avec  les  ouvriers  d'ailleurs  et  avec 
les  populations  du  voisinage  a  donné  à 
cette  classe  une  physionomie  particu- 
lière, un  caractère  plus  remuant,  une 
disposition  à  la  critique  et  en  général 
un  moins  bon  esprit.  A  côté  de  l'acti- 
vité fébrile  et  courageuse,  règne  chez 
les  ouvriers  la  défiance  de  l'autorité  et 
la  résistance  à  ses  ordres. 

En  se  multipliant,  ces  familles  eurent 
beaucoup  de  peine  à  trouver  du  travail 
et  des  moyens  d'existence  :  il  se  fit  alors 
une  expansion  qui  s'étendit  sur  les  con- 
trées environnantes.  Les  ouvriers  se  ma- 
rièrent dans  les  communes  où  ils  exer- 
çaient leur  profession,  ils  y  fixèrent 
leur  résidence,  y  fondèrent  à  leur  tour 
une  famille  et  s'y  créèrent  des  relations. 

Celte  année-ci,  la  détresse  a  fait  par- 
tir oi  personnes  pour  la  Dordogne,  où 
quelques  riches  propriétaires  leur  ont 
promis  d'assurer  leur  existence  en  leur 
donnant  leurs  terres  à  exploiter.  De- 
puis quelques  années,  25  émigrants  ont 
pris  la  direction  de  Saint-Denis,  Auteuilet 
Paris  :  les  jeunes  gens  occupent  à  Saint- 
Denis  et  à  Auteuil  des  places  de  jar- 
diniers. Les  premiers  arrivés,  une  fois 
établis,  ont  appelé  près  d'eux  les  mem- 
bres de  leur  famille  ou  leurs  connais- 
sances. Quant  aux  jeunes  filles,  qui  ont 
émigré  a  Paris,  elles  étaient  alléchées 
par  l'élévation  du  prix  des  gages,  elles 
sont  devenues  servantes,  et  quelques- 
unes  ont  réussi  à  se   marier.  D'autres, 


effrayées  de  quitter  le  pays,  n'ont  pas 
voulu  sortir  du  rayon  de   Nantes. 

Avant  leur  départ,  ces  émigrants 
étaient  bien  résolus  à  faire  de  sérieu- 
ses économies  et  à  venir  les  enqjloyer 
au  lieu  de  leur  naissance.  Mais,  quand 
cette  jeunesse  éloignée  de  toute  sur- 
veillance a  respiré  l'atmosphère  des 
grandes  villes,  elle  se  met  volontiers  en 
tête  que  toute  liberté  lui  est  permise  :  elle 
abandonne  i  les  pratiques  religieuses, 
contracte  des  liaisons  nuisibles,  et  se 
perd.  Pour  le  plus  grand  bien  du  pays, 
cette  jeunesse  semble  vouloir  se  fixer 
dans  les  villes,  où  elle  a  trouvé  sa  place. 
Comment  oser  reparaître  dans  sa  fa- 
mille et  dans  son  village  ?  Elle  a  la  cer- 
titude de  trouver  chez  les  siens  et  chez 
ses  connaissances,  des  reproches  cruels 
et  la  déconsidération.  Cependant,  quel- 
ques jeunes  filles  qui  avaient  versé  dans 
l'ornière  ont  tenté  de  prendre  un  congé 
dans  le  pays  ;  elles  ont  fait  la  dure  expé- 
rience qu'il  ne  suffit  pas  d'affecter  de 
l'élégance  et  de  porter  les  modes  de  Pa- 
ris,  pour  enlever  l'estime   publique. 

Le  caractère  différentiel  de  cette  com- 
mune avec  les  contrées  environnantes, 
sauf  la  petite  ville  de  Montaigu,  tient  à 
ce  que  nos  habitants  forment  une  po- 
pulation mixte,  c'est-à-dire  composée 
d'agriculteurs  et  d'ouvriers,  et  qu'il  y  a 
ici  des  familles  instables,  tandis  que, 
dans  les  communes  environnantes,  ré- 
side une  population  purement  agricole 
et  stable. 

Amand  Gouraud, 

à  Montaigu,  Vendée. 


OBSERVATIONS  SUR  L'ENQUÊTE. 

On  peut  rapprocher  ce  type  de  celui 
du  Bocage  vendéen  qui  a  été  décrit  par 
M.  Mignal  (livr.  d'août  1893)  et  qui  nous 


112 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


présente  un  spécimen  de  la  région  es- 
sentiellement agricole.  Ici,  au  contraire, 
on  rencontre  une  forte  proportion  d'ar- 
tisans et  de  commerçants.  M.  Gouraud 
indique  fort  bien  la  cause  qui  a  amené  ! 
le  développement  de  ces  petites  indus- 
tries :  l'augmentation  de  la  popula- 
tion et  l'insufTisance  de  la  culture. 

Mais  c'est  ici  qu'apparaît  nettement 
l'iniluence  de  la  formation  communau- 
taire qui  caractérise  le  type  Vendéen. 
Ces  petits  industriels,  ces  commerçants 
auraient  intérêt  à  émigrer,  à  aller  exer- 
cer leur  profession  dans  un  milieu  plus 
favorable  :  il  y  a  là  soixante  maçons 
dans  un  pays  assez  pauvre,  oii  il  n'y  a 
guère  de  maisons  à  construire.  Mais 
on  est  tellement  attaché  au  pays,  on 
tient  tellement  au  groupe  familial  au- 
près duquel  on  est  habitué  à  trouver 
aide  et  protection,  on  est  si  peu  dressé 
à  l'initiative,  on  redoute  tellement  l'iso- 
lement, que,  plutôt  que  d'aller  se  créer 
un  établissement  au  loin,  que  de  partir 
franchement,  on  aime  mieux  recourir  à 
une  petite  combinaison  hybride  :  on 
part  du  lundi  au  samedi,  avec  son  pa- 
nier de  provisions  pour  la  semaine.  On 
est  heureux  de  revenir  au  village  natal 
tous  les  dimanches. 

Cette  combinaison  dénote  plus  de  dé- 
sir de  se  rattacher  au  passé  que  de  faire 
effort  vers  le  progrès;  de  se  contenter 
d'une  situation  modeste  que  de  s'élever 
à  une  situation  supérieure;  on  compte 
toujours  plus  sur  le  groupe  que  sur  soi- 
même,  ce  qui  est  conforme  à  la  formule 
communautaire. 

Cet  exemple  nous  montre  que,  lorsque 
une  population  se  développe  et  doit  sor- 
tir du  pays  pour  aller  se  créer  au  dehors 
de  nouvelles  ressources,  il  faut  une  for- 
mation spéciale  :  il  faut  apprendre  non 
pas  à  être  solidement  encadré  par  le 
pays,  mais  à  tenir  ferme  sur  soi-même. 
C'est  à  ce  moment  qu'apparaît,  d'une  fa- 
çon éclatante,  l'infériorité  de  la  forma- 


tion communautaire.  Elle  était  suffisante 
tant  qu'il  était  possible  de  rester  dans 
son  milieu,  et  d'y  vivre  du  travail  tra- 
ditionnel; elle  devient  décidément  infé- 
rieure, elle  est  un  obstacle,  quand  il 
s'agit  d'entrer  en  contact  et  en  concur- 
rence avec  d'autres  populations  et  de  ne 
plus  compter  que  sur  son  initiative. 

Cette  infériorité  se  manifeste  d'ail- 
leurs par  le  faible  degré  de  résistance 
des  émigrants  de  cette  région  :  dès  qu'ils 
sont  transplantés  au  loin,  hors  des  in- 
fluences de  la  famille  et  du  milieu  ori- 
ginaire, ils  se  laissent  entraîner  par 
toutes  les  circonstances  qu'ils  rencon- 
trent. En  somme,  cette  formationsoutient 
les  individus  par  la  puissance  du  cadre 
social  et  ne  les  rend  pas  capables  de  se 
soutenir  par  eux-mêmes;  ils  tombent 
dès  que  le  cadre  vient  à  leur  manquer. 
Sous  ce  régime,  l'homme  est  comme 
une  plante  de  serre  que  le  grand  air 
étiole  et  fait  périr. 

On  nous  dit  que  cette  population  a 
un  certain  fond  de  fermeté.  Il  faudrait 
développer  cette  qualité  et  l'exploiter, 
en  vue  de  l'émigration,  en  vue  des  diffi- 
cultés du  dehors  et  de  l'isolement,  et 
non  plus  seulement  en  vue  de  cadrer 
avec  le  pays  et  de  s'y  faire  accepter  et 
estimer. 

C'est  là  l'évolution  à  laquelle  doivent 
tendre  aujourd'hui  toutes  les  popula- 
tions à  formation  communautaire  ,  lan- 
cées par  les  circonstances  au  milieu  des 
conditions  sociales  nouvelles.  Il  ne  suffît 
plus  d'être,  comme  par  le  passé,  atta- 
ché aux  traditions  de  famille  et  de  pays; 
il  faut  surtout  être  susceptible  d'initia- 
tive et  de  progrès.  On  peut  regretter 
l'ancien  état  de  choses,  mais  il  n'est 
plus  possible  de  le  restaurer.  Et,  tout 
bien  considéré,  le  nouvel  état  de  choses 
aura  pour  résultat  d'augmenter  la  va- 
leur de  l'homme  et  de  le  faire  plus 
homme.  Au  lieu  de  regarder  en  arrière 
avec  tristesse  vers  les  choses  mortes,  il 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL. 


113 


faut  donc  regarder  en  avant,  avec  con- 
tiance  el  fermeté,  vers  les  clioses  vi- 
vantes. 

1^.  D. 

Erratum.  —  Dans  le  précédent  ar- 
ticle de  M.  de  Damas  d'Anlezy,  suri'En- 
c|uête,  il  faut  lire,  page  81,  ligne  7  -.Fours 
au  lieu  de  Goiirs;  et  page  82,  ligne  6: 
parmi,  au  lieu  de  hormis. 


BIBLIOTHÈQUE 
DE  LA  SCIENCE   SOCIALE. 

Publications  nouvelles. 

Notre  Bibliothèque  vient  de  s'augmen- 
ter de  trois  publications,  que  nous  re- 
commandons à  nos  lecteurs  : 

1°  Les  Sociélés  africaines,  leur  origine, 
leur  évolution,  leur  avenir,  par  M.  A. 
de  Préville;  un  vol.  in-8'' avec  dix  cartes 
en  couleur. 

Nous  n'avons  pas  à  faire  ici  l'éloge  de 
et  couvrage  qui  a  paru,  en  grande  par- 
tie, dans  la  Science  sociale.  Il  nous  suffît 
de  rappeler  que  c'est  la  première  ten- 
tative d'explication  et  de  classement  so- 
cial des  diverses  populations  de  l'A- 
frique. On  sait  avec  quelle  habileté 
d'analyse  M.  de  Préville  a  su  résoudre 
ce  difficile  problème  :  grâce  à  lui,  l'A- 
frique n'est  plus,  au  point  de  vue  social, 
le  continent  mystérieux;  nous  savons 
par  quels  liens  elle  se  rattache  aux  au- 
tres sociétés  précédemment  étudiées  et 
par  quoi  elle  en  diffère;  nous  savons  où 
elle  se  classe. 

L'auteur  a  été  conduit  à  diviser  l'Afri- 
que en  quatre  grandes  zones  sociales, 
d'après  les  conditions  locales  qui  déter- 


minent le  genre  de  travail  auquel  les 
hommes  demandent,  dans  chacune  de 
ces  zones,  leurs  principales  ressources; 
puis  à.  subdiviser  chaque  zone  sociale 
en  diverses  régions  répondant  à  des  mo- 
difications importantes  du  travail.  Le 
lecteur  voit  ainsi  passer  tour  à  tour 
sous  ses  yeux  quatre  sociétés  de  pas- 
teurs nomades,  occupant  la  zone  des 
Déserts  du  Nord;  les  noirs  des  hautes 
montagnes  de  l'Est,  qui  pratiquent  le 
pâturage  transhumant;  les  Cafres  et  les 
Hottentots,  les  Boërs  hollandais  el  les 
colons  anglais  du  Cap,  dans  l'Afrique 
australe;  enfin  les  nègres  chasseurs 
qui  peuplent  le  centre  du  continent,  et 
qui  se  maintiennent  à  l'état  de  popula- 
tions denses  grâce  à  la  culture  du  ma- 
nioc, de  l'éleusine,  du  dourrah,  à  la 
cueillette  de  la  banane  et  à  l'exploita- 
tion des  troupeaux  sédentaires  du  Nil- 
Blanc. 

Les  relations  qui  s'établissent  entre 
toutes  ces  sociétés  africaines,  l'intluence 
ou  la  domination  exercées  par  certaines 
d'entre  elles  sur  les  autres  sont  soi- 
gneusement notées  et  clairement  expli- 
quées. En  dernier  lieu,  on  élucide  les 
questions  qui  se  rapportent  à  l'origine 
des  races  africaines,  particulièrement 
des  races  noires,  puis  le  grand  problème, 
actuellement  si  discuté,  de  la  suppres- 
sion de  la  traite  et  de  la  régénération 
sociale  des  nègres. 

L'auteur  a  appliqué  à  l'étude  et  à  la 
description  du  continent  africain  la  mé- 
thode nouvelle  et  féconde  de  la  Science 
sociale  ;  il  a  ainsi  produit  une  œuvre 
originale  dont  toutes  les  parties  s'en- 
chaînent étroitement  et  dont  l'intérêt  ne 
languit  pas.  Une  dizaine  de  cartes  illus- 
trent le  texte  et  permettent  de  se  ren- 
dre compte  plus  facilement  des  relations 
étroites  qui  unissent  les  phénomènes 
physiques  et  les  phénomènes  sociaux. 


114 


LE    MOUVEMENT    SOCIAL. 


2°   L'Église  et    Veqyrit  nouveau,   par  | 
M.  Robert  Pinot;  broch.  in-32. 

Nos  lecteurs  seront  heureux  de  re- 
trouver, sous  forme  de  brochure,  cette 
étude  qui  a  paru  dans  notre  dernière 
livraison,  et  qui  indique  d'une  façon  très 
nette  où  en  est,  dans  les  faits,  la  grosse 
question  des  rapports  de  l'Eglise  et  de 
l'État.  Nous  signalons  cette  brochure 
comme  un  excellent  instrument  de  pro- 
pagande. Voici  la  préface  que  l'auteur 
a  placée  en  tête  de  cette  étude  : 

«  Le  15  avril  1894,  celte  étude  parais- 
sait dans  la  Revue  la  «  Science  sociale  >k 

«  Le  19  avril,  M.  le  Ministre  des  Cultes 
annonçait  à  ses  collègues  et  au  public 
qu'il  suspendait  le  traitement  de  l'Ar- 
chevêque de  Lyon  et  déférait  au  Con- 
seil d'État  la  circulaire  de  ce  Prélat. 

«  Nous  ne  nous  attendions  pas  à  une 
confirmation  aussi  prompte  et  aussi 
éclatante  de  nos  dires. 

«  Mais  ce  qui  donne  à  cette  confir- 
mation une  valeur  exceptionnelle,  c'est 
que  ce  nouveau  conflit  qui  vient  d'é- 
clater entre  le  Gouvernement  et  l'Épis- 
copat  n'est  pas  le  fait  d'un  Prélat  batail- 
leur et  d'un  Ministre  sectaire. 

«  Tout  le  monde  se  plaît  à  reconnaî- 
tre l'esprit  éclairé  de  M.  Spuller;  il  n'est 
pas  et  ne  veut  pas  être  l'exécuteur  des 
*basses  œuvres  d'une  coterie.  Le  Ministre 
quia  eu  le  courage  de  dire  à  une  Cham- 
bre imbue,  à  l'égard  de  la  Religion,  des 
pkis  étroits  préjugés,  qu'il  fallait  cesser 
les  mesquines  tracasseries,  et  agir  avec 
l'Église  d'après  un  esprit  nouveau,  n'est 
pas  un  Jacobin! 

«  M^''  CouUié  possède ,  au  plus  haut 
degré,  un  jugement  solide,  un  tact  dé- 
licat, un  esprit  conciliant;  partout  où 
il  a  passé,  il  a  fait  régner  la  paix.  Cette 
appréciation  n'est  pas  nôtre,  elle  est 
celle  du  Gouvernement  de  la  Républi- 
que qui,  en  moins  d'un  an,  a  nommé  ce 
prélat  au  second  archevêché  de  France 


et  l'a  proposé  pour  la  pourpre  romaine. 

«  Si  entre  deux  hommes  d'une  pa- 
reille valeur,  animés  d'intentions  aussi 
pacifiques,  un  conflit  éclate  avec  une 
pareille  violence,  c'est  qu'il  y  a,  dans 
l'organisation  même  que  l'État  a  impo- 
sée à  ri'^glise  de  France,  quelque  chose 
d'anormal,  quelque  cause  permanente 
de  malaise. 

«  C'est  cette  cause  de  malaise  que 
nous  nous  sommes  efforcé  de  détermi- 
ner. Et  de  la  simple  observation  des 
faits,  comme  en  dehors  de  toute  idée 
préconçue,  nous  avons  dégagé,  nous 
l'espérons  du  moins,  le  véritable  £"5- 
prit  nouveau  qui  doit  animer  l'Église  et 

fi 

les  Pouvoirs  publics  pour  que  la  paix 
religieuse  ne  soit  plus  un  mot,  mais  un 
fait.  » 


3o  La  Nomenclature  sociale,  par 
M.  Henri  de  Tourville,  suivie  des  Lois 
du  Travail,  par  M.  Prosper  Prieur; 
une  broch.  in-8. 

Nous  venons  de  retrouver  une  cen- 
taine d'exemplaires  de  cette  brochure 
que  nous  avions  cru  épuisée.  Nous  n'a- 
vons pas  besoin  d'insister  sur  son  im- 
portance. Il  nous  suffira  de  dire  qu'elle 
contient,  outre  le  tableau  complet  de  la 
Nomenclature  sociale,  c'est-à-dire  de 
l'instrument  qui  nous  sert  à  analyser 
les  phénomènes  sociaux,  une  explica- 
tion des  divisions  de  cette  nomencla- 
ture par  M.  Henri  de  Tourville.  La  bro- 
chure se  termine  par  une  analyse  plus 
détaillée  du  tableau  du  Travail  par 
M.  Prosper  Prieur.  Nous  ne  croyons  pas 
nous  tromper  en  disant  que  ces  quelques 
exemplaires  seront  rapidement  épuisés, 
aussi  nous  engageons  nos  lecteurs  à  se 
hâter  de  se  les  procurer.  Celte  brochure 
est  indispensable  à  tous  ceux  qui  dési- 
rent entreprendre  des  observations  so- 
ciales. 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


113 


P^'  Nous  rappelons  que  les  ouvrages  de 
notre  Bihliot/irque  sont  livres  à  prix  ré- 
duits aux  membres  de  la  Société  do 
Science  sociale.  Les  conditions  de  vente 
sont  indiquées  à  la  i'"  page  de  la  cou- 
verture de  la  Revue. 

Nous  croyons  devoir  annoncer  à  nos 
lecteurs  que,  par  suite  des  nombreuses 
demandes  qui  nous  sont  arrivées  pen- 
dant ces  derniers  mois,  il  ne  nous  reste 
qu'une  trentaine  de  collections  de  la 
Science  sociale. 

Ces  volumes  qui  sont,  jusqu'ici,  l'uni- 
que source  de  la  Science  sociale  et  qui 
contiennent  l'histoire  de  sa  formation 
et  de  sa  première  évolution  vont  donc 
être  bientôt  épuisés. 


A  TRAVERS  LES  FAITS  DU  MOIS. 

Le  budget  de  1895.  —  M.  Bardeau, 
ministre  des  finances,  a  fait  distribuer 
le  projet  de  budget  pour  1895.  La  plu- 
part des  journaux  en  ont  reproduit  le 
texte,  mais  il  n'est  pas  inutile  d'en  rap- 
peler les  traits  principaux. 

Ce  budget,  étant  donné  l'état  actuel 
des  ressources,  serait  en  déficit  de  139 
millions.  La  somme  n'est  pas  petite,  et 
il  y  a  longtemps  que  tous  les  financiers 
clairvoyants  avaient  prédit  à  nos  mi- 
nistres des  finances  l'écueil  où  ils  cou- 
raient fatalement. 

Le  déficit  de  139  millions  se  trouvait 
causé  :  F  par  une  diminution  de  recettes 
de  49  millions  et  demi  ;  2°  par  un  ac- 
croissement de  dépenses  de  89  millions 
et  demi,  dépenses  résultant  «  les  unes 
du  soin  de  la  défense  nationale,  les  au- 
tres de  l'application  des  lois  nouvelles 
ou  du  développement  inévitable  de  cer- 
tains  services  ».  Nous  empruntons  ces 
expressions  au  Rappel. 


Pour  combler  le  gouffre,  que  va-l-on 
faire? 

D'abord,  —  et  en  ceci  inotre  pays  a 
de  la  chance,  —  on  va  y  jeter  le  pro- 
duit de  la  conversion  du  \  1/2  %.  La 
baisse  du  taux  de  l'intérêt,  qui  coïncide 
par  bonheur  avec  nos  embarras  finan- 
ciers, met  à  la  disposition  du  ministre 
des  finances  la  somme  de  07  millions 
et  demi,  fruit  delà  réduction  de  la  rente. 
Reste  donc  à  trouver  71  millions  et  demi. 
C'est  à  nos  députés,  tous  élus,  —  ou 
presque  tous,  —  sur  la  promesse  for- 
melle de  diminuer  les  impôts,  que  va 
incomber  le  soin  de  les  augmenter,  ou 
plutôt  non,  —  car  ce  mot  redoutable  est 
laissé  dans  l'ombre,  —  de  les  remanier. 

Augmentation  ou  remaniement,  il 
faudra  donc  qu'il  sorte  de  la  poche  des 
contribuables,  en  1893,  71  miUions  de 
plus  qu'en  1894. 

La  tactique  suivie  par  le  Gouverne- 
ment, d'après  le  projet  de  M.Burdeau,  est 
certainement  fort  ingénieuse.  Elle  con- 
siste à  supprimer  certains  impôts,  et  à 
les  remplacer  par  d'autres  qui,  au  pre- 
mier abord,  ont  l'air  d'être  à  peu  près 
équivalents ,  mais  qui  ,  en  réalité , 
feront  payer  un  peu  plus  à  chaque  con- 
tribuable. 

Ainsi  donc,  plus  de  taxe  personnelle 
et  mobilière ,  plus  d'impôts  des  portes 
et  fenêtres.  Nous  aurons  à  la  place  une 
taxe  d'habitation,  accompagnée  d'une 
taxe  sur  les  domestiques.  Ce  dernier  im- 
pôt est  basé,  non  sur  le  nombre  des  do- 
mestiques, mais  sur  le  fait  d'en  avoir 
un  nombre  quelconque.  Il  consiste  dans 
une  majoration  de  40  %  de  la  taxe  d'ha- 
bitation, et  croît  par  conséquent  avec 
l'importance  du  loyer.  Le  fisc  n'ira  donc 
pas  compter  vos  domestiques  à  domi- 
cile. Il  supposera,  d'après  le  chiffre  de 
votre  loyer,  que  vous  en  avez  un,  deux, 
trois,  quatre.  On  ne  voit  pas  trop,  alors, 
ce  qui  justifie  la  dénomination  de  «  taxe 
sur  les  domestiques  ».  On  pourrait  tout 


110 


LE    MOUVEMENT    SOCIAL. 


aussi  bien  l'appeler  «  impôt  progressif 
sur  l'habitation  ». 

Le  Journal  des  Débats  s'est  amusé  à 
calculer,  approximativement,  l'augmen- 
tation des  charges  qui  peut  résulter, 
pour  un  particulier  ordmaire,  de  la  ré- 
forme fiscale  de  M.  Bnrdeau.  Un  Pari- 
sien dont  le  loyer  est  de  2.000  francs, 
et  qui  n'a  qu'une  bonne  à  son  service, 
paye  aujourd'hui ,  pour  les  diverses 
taxes  à  supprimer,  233  francs  environ. 
Si  le  projet  de  M.  Burdeau  est  voté,  ce 
même  Parisien  paiera,  en  taxes  nouvel- 
les, 252  francs.  L'imposition  montera  à 
291  francs,  s'il  a  deux  domestiques;  car, 
pour  les  domestiques  uniques,  il  est  fait 
une  réduction  de  faveur. 

Laissons  aux  financiers  le  soin  de  dis- 
cuter le  côté  technique  des  nouvelles 
charges,  et  contentons-nous  de  consta- 
ter un  fait  :  la  croissance  continuelle, 
effrayante,  du  chiffre  de  l'impôt.  C'est  à 
dessein  que  nous  citions  plus  haut  la 
phrase  du  Rappel.  «  Lois  nouvelles,  dé- 
veloppement inévitable  de  certains  ser- 
vices »,  voilà  ce  qui  nous  tue.  On  fonde 
toujours,  on  ne  supprime  jamais.  Les 
ministères  s'élargissent,  ils  ne  se  rétré- 
cissent pas;  des  emplois  nouveaux  se 
créent,  mais  l'on  n'a  garde  d'abolir  les 
emplois  vieillis.  Pourtant,  les  besoins 
récents  qui  surgissent  devraient  corres- 
pondre logiquement  à  des  disparitions 
de  besoins  anciens.  Quand  s'arrêtera 
cette  fabrication  de  lois  nouvelles  qui 
ont  chacune  pour  résultat  de  convertir 
en  fonctionnaires  quelques  citoyens  res- 
tés indépendants,  mais  qui  ne  songent 
jamais  à  expulser  de  leurs  sinécures  tous 
ceux  que  des  milliers  de  lois  précéden- 
tes y  ont  confortablement  installés? 


L'emprunt  municipal.  —  La  ville  de 
Paris  a  emprunté  200  millions  qui  ont 
été  souscrits  85  fois.  On  sait  que  c'est  là 


une  apparence,  et  que  les  souscripteurs, 
prévoyant  la  réduction  demandent  à 
dessein  un  chiffre  d'obligations  très 
élevé.  Quoi  qu'il  en  soit,  le  fait  dénote 
toujours  un  remarquable  empresse- 
ment à  souscrire,  et  l'existence  de  nom- 
breuses économies  disponibles. 

Faut-il  s'en  féliciter?  D'autres  en  se- 
ront tentés  peut-être.  Ils  constateront 
avec  plaisir  l'aisance  des  particuhers  et 
le  crédit  de  la  capitale  ;  mais  cette  ai- 
sance et  ce  crédit  sont-ils  les  indices 
d'une  réelle  prospérité? 

Nous  pensons,  —  et  d'autres  le  pen- 
sent avec  nous,  —  que  cette  prospérité, 
sans  être  une  pure  apparence,  est  du 
moins  d'une  espèce  fort  inférieure.  Le 
Français  est  travailleur,  économe,  ga- 
gne-petit. De  là  sa  supériorité  sur  tant 
de  races  moins  laborieuses  et  moins  pré- 
voyantes ;  mais  les  bénéfices  réalisés  dans 
l'agriculture,  l'industrie  et  le  commerce 
semblent  avoir  hâte  de  sortir  de  ces  en- 
treprises professionnelles  pour  se  placer 
en  fonds  d'État,  de  villes,  ou  en  obliga- 
tions garanties  de  chemins  de  fer.  C'est 
ce  qui  explique  l'affluence  des  souscrip- 
tions à  tous  les  emprunts;  mais  il  est 
clair  que  tout  cet  argent  englouti  en 
prêts  à  l'État  ou  aux  communes  est  dé- 
sormais perdu  pour  les  entreprises  pri- 
vées qui,  bien  conduites,  lui  feraient 
rapporter  un  revenu  supérieur  et  surtout 
le  feraient  travailler  à  des  œuvres  plus 
fécondes. 

L'horreur  de  Valéa  hypnotise  la  plu- 
part de  nos  compatriotes.  Le  proverbe 
«  Un  tiens  vaut  mieux  que  deux  tu  l'au- 
ras »,  très  incomplètement  vrai,  comme! 
presque  tous  les  proverbes,  est  une  desl 
devises  favorites  de  notre  race.  On  craint* 
de  se  lancer  dans  des  perfectionnements 
agricoles,     industriels,     commerciaux, 
qui  développeraient  dans  d'énormes  pro- 
portions   la    richesse    générale.     Sitôt 
que  le  bas  de  laine  est  rempli,  on  s'em- 
presse de  quitter  le  champ,  l'atelier,  le. 


LK   MOUVKMENÏ    SOCIAL. 


117 


magasin,  aiix((nels  pourtant  des  capi- 
taux seraient  si  nécessaires,  pour  acheter 
quelques  morceaux  de  papier  dont  le  re- 
venu très  faible,  mais  relativement  sur, 
peut  être  touché  sans  dérangement,  sans 
tracas,  sans  le  moindre  effort  person- 
nel. 

Cette  tendance  s'explique  d'ailleurs. 
Moins  hardie,  moins  entreprenante  que 
la  race  anglo-saxonne,  notre  race  est 
moins  bien  douée  pour  les  grands  «  lan- 
cements »  d'affaires.  Nous  y  réussissons 
moins;  les  résultats  acquis  par  ceux  qui 
entreprennent  sont  là  pour  faire  réflé- 
chir, et,  par  suite,  pour  décourager  ceux 
qui  n'entreprennent  pas,  La  main-mise 
des  politiciens  socialistes  sur  les  classes 
ouvrières  achève  de  faire  fuir  les  capi- 
taux, peu  soucieux  de  s'exposer  soit  à 
des  grèves,  soit  à  des  lois  de  quasi-ex- 
propriation que  le  Parlement  peut  se 
laisser  arracher  tôt  ou  tard.  Et  le  bour- 
geois, ramassant  toutes  ses  économies, 
va  faire  queue,  pendant  des  heures,  à  la 
porte  des  établissements  financiers,  pour 
y  acheter,  sans  grande  rémunération 
pour  lui-même,  le  droit  d'aggraver  à  l'a- 
vance les  impôts  que  supporteront  un 
jour  ses  enfants. 


La  politique  partout.  —  La  passion 
politique,  devenue  dominante  et  exclu- 
sive chez  un  homme,  conduit  parfois  à 
des  raisonnements  plus  que  bizarres. 

Voici  comment  M.  de  Gassagnac,  pu- 
bliciste  éminent,  traite  la  question  du 
taux  de  l'intérêt  : 

«  Voyez  ce  que  nous  coûte  la  républi- 
que, en  matière  d'intérêt.  Sous  la  mo- 
narchie, 100  fr.  donnaient  o  fr.  d'intérêt, 
et  cela  couramment.  Et  maintenant, 
quand  les  fonds  publics  vous  donnent  3 
et  3  et  demi  pour  cent,  vous  devez  vous 
déclarer  satisfaits.  Un  jour  viendra,  où 


le  taux  de  l'intérêt  baissera  encore.  Mais, 
à  l'heure  qu'il  est,  la  fortune  publique, 
sous  la  république,  a  déjà  subi  une  dé- 
préciation de  près  de  la  moitié.  Celui 
qui  avait  vingt  mille  francs  de  rentes,  il 
y  a  trente  ans,  n'en  a  plus  que  douze  ou 
treize,  aujourd'hui,  avec  le  même  capitaL 
C'est  à  la  république,  uniquement,  qu'on 
doit  cette  prospérité  en  sens  inverse,  et 
elle  n'aura  été,  comme  on  le  voit,  que  le 
développement  lent  et  progressif  de  la 
ruine  publique  et  de  la  misère  géné- 
rale. » 

On  pourrait  répondre  à  M.  de  Cassa- 
gnac,  dans  lei  même  style  :  «  Sous  la 
monarchie  on  voyageait  en  chaise  de 
poste  ou  en  diligence,  au  lieu  qu'à  pré- 
sent, sous  la  république,  on  peut  voyager 
en  chemin  de  fer.  Donc  la  république  est 
le  meilleur  des   gouvernements  ». 

M.  de  Gassagnac  est-il  donc  persuadé 
que  le  retour  delà  monarchie  aurait  pour 
résultat  de  faire  baisser  la  rente,  de  ma- 
nière à  procurer  aux  porteurs  de  titres 
un  intérêt  plus  élevé?  En  ce  cas,  ce  n'est 
pas  très  flatteur  de  sa  part  pour  le  cré- 
dit des  gouvernements  monarchiques. 

Nous  avons  tenu  à  relever  ce  frag- 
ment d'article,  car  il  est  l'indice  d'un 
état  d'esprit  commun  à  presque  tous  les 
Français. 

On  est  généralement  persuadé  que  de 
telle  ou  telle  forme  de  gouvernement 
dépend  la  prospérité  matérielle  ou  mo- 
rale d'une  race. 

Dès  lors  la  tactique,  soit  des  parti- 
sans, soit  des  adversaires  du  régime  ré- 
gnant, est  très  simple.  Les  uns  font  re- 
marquer tout  ce  qui  est  bien,  tous  les 
événements  heureux,  et  s'écrient  triom- 
phalement :  Voilà  les  bienfaits  du  ré- 
gime. Les  autres  remarquent  tout  ce  qui 
est  mal,  tous  les  événements  malheu- 
reux, et  répliquent  nos  moins  triompha- 
lement :  Voilà  les  méfaits  du  régime. 

Il  est  temps  que  l'on  commence  à 
considérer,  non  les  cadres  gouvernemen- 


118 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


taux,  mais  les  hommes  eux-mêmes  et 
l'évolution  sociale  de  la  race,  non  l'éti- 
quette du  flacon,  mais  la  liqueur  qu'il 
contient.  Il  ne  dépend  pas  plus  de  la  mo- 
narchie de  ramener  le  taux  de  la  rente 
au  5  pour  100  qu'il  ne  dépendrait  d'elle 
de  faire  rentrer  sous  terre  tous  les  che- 
mins de  fer  qui  couvrent  la  France.  Ces 
phénomènes,  comme  on  le  sait,  sont  dus 
à  des  causes  spéciales,  causes  qui  agis- 
sent par  elles-mêmes,  dans  la  vie  privée, 
et  qui  se  soucient  de  l'étiquette  arborée 
par  les  pouvoirs  publics  comme  un  élé- 
phant se  soucie  d'une  souris  qui  voudrait 
lui  barrer  la  route. 


Un  programme  de  catholiques  al- 
lemands. —  Un  certain  nombre  de  ca- 
tholiques allemands  viennent  d'élaborer, 
au  château  de  Klein-llenbach,  enFran- 
conie,  sous  la  présidence  du  prince  de 
Lœwenstein,  un  programme  social.  En 
voici  quelques  points,  trop  étranges  pour 
ne  pas  être  signalés. 

Le  programme  s'élève,  d'une  manière 
vague  et  générale,  contre  c<  le  droit  de 
propriété  sans  restriction  »,  ce  qui  signi- 
fie apparemment  qu'il  faut  apporter  des 
nouvelles  restrictions  au  droit  actuel 
de  propriété. 

Le  programme  trouve  que  la  richesse 
s'accumule  dans  un  petit  nombre  de 
mains,  que  la  classe  moyenne  en  souffre, 
et  que  la  masse  s'appauvrit.  Est-ce  bien 
vrai?  le  bien-être  général  n'a-t-il  pas 
progressé  depuis  un  siècle,  et  cette 
croyance  à  une  condition  pire^  n'est- 
elle  pas  causée  tout  simplement  par  l'im- 
patience, —  juste  et  généreuse  chez 
beaucoup,  —  de  ne  pas  la  voir  s'amélio- 
rer assez  vite? 

Le  programme  recommande  la  recons- 
titution de  la  classe  moyenne.  Cela  se 
recommande-i-\\  comme  un  médicament 


ou  une  potion,  et  la  classe  moyenne,  à 
l'heure  qu'il  est,  ne  prend-elle  pas  le  soin 
de  se  développer  elle-même,  sans  le  se- 
cours d'aucun  programme?   - 

Le  programme  veut  l'organisation  de 
corporations,  non  seulement  ouvrières, 
mais  agricoles,  ce  qui  est  plus  fort  que 
le  moyen  âge.  Comment  cela?  le  texte 
ne  l'explique  point.  Dans  la  grande  in- 
dustrie, on  exigera  des  garanties  de  ca- 
pacité et  de  moralité  pour  la  direction 
de  toute  entreprise  industrielle  en  voie 
de  formation.  En  d'autres  termes,  qui- 
conque voudra  s'établir  industriel  de- 
vra passer  une  sorte  de  baccalauréat  mo- 
ral  devant  des  examinateurs,  —  quels 
examinateurs?  —  qui,  diront,  après  in- 
terrogatoire ou  inspection  du  candidat, 
si  ce  dernier  est  capable  de  mener  hon- 
nêtement ses  affaires  ! 

Mêmes  précautions  pour  le  commerce; 
voici  le  texte  du  programme  : 

«  Restriction  de  la  liberté  illimitée, 
fixation  des  règles  à  suivre  pour  s'as- 
surer de  la  capacité  et  de  la  moralité  do 
négociant,  restriction  du  commerce  des 
ambulants,  protection  du  commerce 
contre  la  concurrence  déloyale,  en  par- 
ticulier des  liquidations  frauduleuses  des 
bazars  ambulants,  etc.,  transforma- 
tion de  la  Bourse  et  retour  de  celle-ci  à 
sa  véritable  destination  économique,  in- 
terdiction du  jeu  des  différences  ou  mar- 
chés à  terme,  mesures  pour  rendre  plus 
difficiles  l'émission  de  valeurs  étran- 
gères. » 

Le  programme  demande  enfin  des  me- 
sures «  contre  l'usure  et  l'exploitation 
quelconque  de  la  gêne  et  de  l'inexpé- 
rience d'autrui  ». 

Rien  n'égale  les  bonnes  intentions  des 
braves  gens  qui  proposent  toutes  ces 
choses  ;  si  ce  n'est  l'impossibilité  prati- 
que de  leur  réalisation. 

Mais,  en  particulier,  cette  idée  de  faire 
passer  un  examen  à  quiconque  veut  s'a- 
donner à  l'industrie   et  au    commerce 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL. 


ll'J 


nous    paraît   absolument    renversante. 

C'est  sans  doute  par  inadvertance  que 
les  auteurs  du  programme  ont  oublié 
les  autres  professions.  La  société,  sui- 
vant eux,  n'est  pas  moins  intéressée  à 
avoir  des  agriculteurs  probes,  des  avo- 
cats probes,  des  fonctionnaires  probes, 
qu'à  avoir  d'honnêtes  industriels  et 
d'honnêtes  négociants. 

Tout  homme,  à  l'entrée  de  sa  carrière, 
devra  donc  subir  un  examen  de  vertu. 
S'il  est  vertueux,  on  le  laissera  passer; 
sinon,  non.  Mais  alors,  que  fera-t-on  des 
hommes  vicieux?  Les  précipitera-t-on 
du  haut  d'un  nouveau  Ta3'gète,  comme 
les  examinateurs  Spartiates  faisaient  à 
l'égard  des  enfants  mal  conformés?  ou 
bien  les  rédacteurs  du  programme  ont- 
ils  trouvé  un  moyen  inconnu  de  rendre 
tous  les  hommes  vertueux,  ce  qui  se- 
rait, avouons-le,  un  fameux  bouleverse- 
ment dans  lasituation  actuelle  du  monde. 

Au  fond,  ce  programme,  et  tous  ceux 
qui  y  ressemblent,  peuvent  se  ramener 
à  ce  projet  de  loi  :  «  Article  unique  : 
Tous  les  hommes  seront  tenus  d'être 
honnêtes  ».  Gomme  loi,  ce  serait  splen- 
dide;  seulement,  quand  on  veut  mettre 
le  gendarme  au  service  de  son  applica- 
tion, créer  partout  des  restrictions,  des 
barrières,  des  lisières,  des  contrôles,  des 
examens,  on  se  heurte  dès  le  premier 
pas  à  ce  grand  ennemi  des  plus  beaux 
projets  du  monde,  à  l'absurde,  et  les 
projets  trop  beaux  s'y  heurtent  le  plus 
vite,  par  cette  unique  raison,  précisé- 
ment, qu'ils  sont  trop  beaux. 


Un  référendum  social.  —  Une  ques- 
tion a  été  posée  dernièrement  au  peu- 
ple suisse  :  «  Doit-on  autoriser  le  gou- 
vernement fédéral  à  édicter  des  pres- 
criptions uniformes  dans  le  domaine 
des  métiers?    »  La  réponse  a  été  néga- 


tive :  150.000  non,  contre  130.000  oui. 
Voici,  comme  détail  curieux  à  enre- 
gistrer, la  répartition  des  cantons  dans 
ce  scrutin,  répartition  qui,  à  notre  con- 
naissance, n'a  été  donnée  par  aucun 
journal  français. 


Cantons  protestants 


Pour 


/  Zurich. 
)  Bàle-ville. 
I  Schalfouse. 
'  Glaris. 
mixtes.  .  .|  Tliuri,'Ovie. 
\  Soleure. 


cattioli(|ues. 


(  Fri bourg 


protestants. 


mi\tes. 


Contre< 


catholiques. < 


Berne. 

B.ile-campagne. 

Vaud. 

Neuchâtel. 

Appenzell-extérieur. 

Appenzell-inlérieur. 

Saint-Gall. 

Grisons. 

Argovie. 

Thurgovie. 

Genève. 

Uri. 

Sfhwytz. 

Obwald. 

NidNvald. 

Zug. 

Lucarne. 

Valais. 

Tessin. 


Dans  le  canton  de  Berne,  les  voix  se 
sont  presque  balancées.:  20.713  non, 
contre  20.508  oui.  La  plus  forte  majorité 
en  faveur  du  projet  a  été  celle  de  Zurich, 
le  grand  centre  ouvrier  de  la  Suisse  : 
33.293  oui,  contre  11.137  non.  Les  can- 
tons montagnards,  beaucoup  moins 
peuplés,  ont  donné,  au  contraire,  une 
majorité  relativement  forte  de  non.  De 
même,  la  Suisse  française,  jalouse  d'é- 
chapper à  l'arbitraire  d'une  majorité  de 
race  allemande.  Détail  curieux  :  ce  pro- 
jet, repoussé  par  le  peuple,  avait  été 
voté  à  la  presque  unanimité  du  parle- 
ment fédéral. 

G.   d'Azambuja. 


120 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL. 


BULLETIN  BIBLIOGRAPHIQUE. 

Mathématiques    et    Mathématiciens. 
—  Les    Femmes    dans   la    Science, 

par  A.  Rebière.  —  Nony  et  G'^   1894. 

Les  deux  ouvrages  que  M.  Rebière 
vient  de  donner  au  public  sont  à  lire. 
Les  Mathématiques  n'y  apparaissent  pas 
sous  un  aspect  sévère  et  énigmalique, 
elles  laissen  t  de  côté  leurs  figures  et  leu  rs 
équations,  pour  n'apparaître  que  dans 
la  formation  intellectuelle  et  sociale 
qu'elles  donnent  aux  Mathématiciens, 
Sans  faire  de  leurs  fervents  des  êtres  ab- 
solument à  part,  elles  les  soumettent  à 
une  méthode  où  la  réalité,  où  le  concret 
disparaissent  peu  à  peu.  Aussi,  sans  ap- 
pliquer à  tous  les  Mathématiciens  le  ju- 
gement que  Napoléon  portait  sur  La- 
place  en  tant  qu'administrateur,  on  peut 
dire  que  le  milieu  d'abstractions  où  ils 
vivent  les  prépare  peu  à  devenir  des 
conducteurs  d'hommes  ou  des  sociolo- 
gues. 

Les  anecdotes,  les  paradoxes  et  les 
singularités  empruntées  par  M.  Rebière 
à  la  vie  des  Mathématiciens  tout  autant 
que  les  pensées  des  plus  célèbres  d'entre 
eux  rendent  la  lecture  de  ses  ouvrages 
aussi  intéressante  qu'agréable. 

R.  P. 


SOCIETE  DE  SCIENCE  SOCL\LE 

POIR 

LE    DÉUELOPPEIVIENT      DE    L'INITIATIVE     PRIVÉE 

ET     LA 

VULGARISATION    DE   LA    SCIENCE   SOCIALE. 

Nouveaux  membres  (1)  ; 

Bombardier   (Louis) ,   Paris  ,    présenté    par 

M.  Edmond  Demolins. 
Conférence  DES  œuvres  du  grand  séminaire 

de  la  Rochelle,  présenté  par  M.  l'abbé  Ar- 

nauld. 
Dcbnas  (Julien),   la  Rochelle,   présenté  par 

M.  Edmond  Demolins. 
Lapparent   (A.  de),  Paris,  présenté  par   le 

même. 
Lemire  (fabbé),  député,  Paris,  présenté  par 

M.  l'abbé  Francis. 
Lesceq,  étudiant  en  droit,  Paris,  présenté  par 

M.  Edmond  Demolins. 
MiNOD  (J.),  secrétaire  général  de  la  Fédéra- 
tion britannique,    Genève,  présenté  par 

M.  René  Claparède. 
PÉcHENET  (le  D'"  Ch.),    Paris,    présenté  par 

M.  Edmond  Demolins. 
Vciffer  (Jules),  employé  de  commerce,  pré- 
senté par  le  même. 
Rivière    (Pierre),  Paris,    présenté    par    le 

même. 
Sessevalle  (Louis   de),  Paris,  présenté  par 

le  même. 


(1)  Les  noms  des  membres  titulaires  sont  inscrits 
en  capitales;  ceux  des  membres  souscripteurs,  en 
italiques.  Les  premiers  reçoivent  la  Revue  elle  Bul- 
letin; les  seconds,  le  Bulletin  seulement. 


Le  Direclenr-Gérant  :  Edmond  Demolins. 


Tyrogrnphie   Finniu-Didot    et  C".  —  Mcsnil  CEurO- 


I 


.■I 


QUESTIONS  DU  JOUR/'     ,      ^^V  i%  jq^^ 


J 


LES  FRANÇAIS  D'HIER 


ET 


CEUX  DE  DEMAIN. 


Il  y  a  trente  ans,  des  millions  de  Français  s'admiraient  en  toute 
bonne  foi  comme  le  peuple  qui  doimait  le  ton  au  monde  entier. 
Depuis,  cette  admiration  a  beaucoup  déchanté.  Nous  sommes 
attristés  par  le  sentiment  que  le  monde  s'est  émancipé  de  notre 
patronage;  nous  ne  pouvons  plus  nous  faire  l'illusion  d'y  tenir 
la  tête  des  nations.  C'est  ce  que  constate  un  récent  ouvrage,  en 
des  termes  qui  rendent,  souvent  avec  netteté  et  coloris,  cette 
impression  générale.  Il  a  pour  titre  :  Un  peitplo  exproprié  (1). 

L'auteur,  M.  Gaston  des  Aspres,  se  retourne  longuement  vers  le 
passé,  ce  bon  vieux  temps  où  la  France  était  en  pleine  possession 
du  premier  rôle  dont  aujourd'hui  elle  se  laisse  «  exproprier  ». 
Il  regrette  notre  ancienne  gloire  militaire,  notre  ancienne  su- 
})rématie  politique,  l'ancienne  influence  de  notre  langue,  de  nos 
manières  et  de  nos  modes  dans  les  capitales  et  parmi  les  aristo- 


(1)  Un  Peuple  exproprié,  Paris,  Grasilier. 

T.  XVII.  34 


460  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

craties  de  la  vieille  Europe.  Il  regrette  surtout  «  rancienne  dou- 
ceur de  la  vie  française  »    (1). 

Ces  regrets,  comme  la  tristesse  qui  les  amène,  sont  assez  com- 
muns à  l'heure  actuelle.  Les  fidèles  des  régimes  détrônés  n'en 
ont  pas  même  le  monopole.  Des  républicains  de  la  bonne  mar- 
que se  plaisent  à  exalter  les  génies  et  les  gloires  d'autrefois  :  Ri- 
chelieu lui-même  obtient  leurs  hommages. 

Ou  bien  encore  des  gens  tout  à  fait  «  dans  le  train  »  se  met- 
tent à  dire  :  «  Je  n'aime  pas  mon  temps!  La  vie  moderne  est 
triste;  elle  m'ennuie  ».  —  «  Ils  bercent  leur  ennui  avec  la  mu- 
sique de  Wagner,  qui  les  transporte  loin  des  réalités,  dans  le 
monde  des  mythologies  et  des  légendes  héroïques  ;  ils  se  plon- 
gent dans  les  recherches  d'histoire  qui  évoquent  des  hommes  et 
des  choses  disparus;  ils  s'entourent  de  meubles  et  d'objets  d'un 
autre  siècle,  pour  se  donner  l'illusion  de  ne  plus  vivre  à  leur 
épocjue  »  (2). 

D'où  viennent  donc  cette  tristesse  du  présent  et  ce  culte  du 
passé  ? 


1.    D  ou   VIENT  LA    TRISTESSE 


r? 


De  la  nécessité  constamment  plus  urgente  du  travail  intense 
et  de  l'initiative  calculée,  hardie,  énergique,  soutenue,  pour 
réussir  à  quoi  que  ce  soit.  «  Ce  que  nous  voudrions,  nous,  —  dit 
M.  des  Aspres,  au  nom  de  nos  compatriotes,  —  c'est  d'avoir  à 
faire  le  moins  d'efforts  possible  »  (3).  Or,  l'état  du  monde,  tel 
qu'il  est,  demande  beaucoup  d'efforts  individuels;  de  là,  cette 
tristesse,  qui  n'est  plus  seulement,  comme  au  début  du  siècle,  le 
mal  des  «  hauts  esprits  »;  elle  est  aussi  le  mal  du  peuple  (i).  Il 
a  perdu  «  la  vieille  gaieté  nationale  »  (5). 

En  voulez-vous  un  signe  frappant ,  qui   vous  fera  remonter 

(1)  P.  111,  118. 

(2)  P.274. 

(3)  P.  143. 

(4)  P.  278. 

(5)  P.  129. 


LES    KHAN'(;AIS    It'lllKU    KT    CEI  X    MR    DEMAIN.  401 

l)ieii  vito  aux  viaics  causes  do  cet  assoiubrisscment?  M.  des  As- 
j)res  v;i  nous  le  donner.  ((  Il  y  a  quinze  ans,  les  fêtes  des  envi- 
rons de  Paris  avaient  encore  do  l'ontrain.  Dans  les  gares,  c'était 
un  assourdissant  vacarme  de  mirlitons  et  de  chansons.  A  présent, 
il  y  a  des  gens  avec  des  bouquets,  se  bousculant  en  groupes  ta- 
citurnes le  long  du  quai  de  départ.  Ils  pensent  déjà  au  lende- 
main, au  magasin  maussade,  au  travail  à  reprendre,  au  billot  à 
payer,  au  terme  qui  approche,  à  la  difficulté  d'atteindre  la  fin 
du  mois.  La  griserie  de  la  campagne,  l'ivresse  de  la  liberté  et 
du  grand  air  sont  imj)uissantes  à  faire  oublier  un  instant  ces 
soucis  »  (  1).  Tout  en  reprenant  le  train  de  banlieue  qui  les  rejette, 
cohue  affairée,  sur  le  boulevard,  tous  ces  ouvriers,  petits  mar- 
chands, employés  subalternes,  échangent  leurs  impressions.  Et 
M.  des  Aspres  nous  les  fait  suivre  aux  jours  ordinaires.  «  pressant 
le  pas.  le  dos  courbé  sous  les  soumissions  professionnelles  et  le 
haut  du  corps  en  avant,  forçats  de  la  civilisation  industrielle, 
que  le  fouet  de  la  nécessité,  comme  celui  d'un  garde-chiourme 
implacable,  mène  à  son  travail  et  à  ses  affaires  »  (2). 

Notez  bien  ce  dernier  trait  :  le  fouet  de  la  nécessité  mène, 
implacable,  au  travail  et  aux  affaires.  Voilà  pourquoi  le  peuple 
est  triste  aujourd'hui. 

Peut-être  la  touche  rude,  les  tons  sombres  et  les  effets  voulus 
de  ce  tableau,  vous  mettent-ils  en  défiance  contre  sa  parfaite 
exactitude?  Reportez- vous  alors  aux  simples  faits  dont  il  dra- 
matise l'image  ;  vous  constaterez  qu'il  n'a  rien  d'exagéré. 

Le  petit  métier  ou  le  petit  commerce,  exercé  au  jour  le  jour, 
selon  la  routine  ancienne,  avec  la  petite  moyenne  ordinaire 
de  commandes  et  d'achats  traditionnels,  ne  suffit  plus  à  faire  vi- 
vre. La  concurrence  éclate  de  toutes  parts;  le  client  ouvrier  est 
devenu  très  difficile,  car  il  suit  les  modes  et  veut  du  joli.  Sous 
peine  de  le  perdre,  il  faut  perfectionner  sa  main-d'œuvre,  varier 
ses  articles,  se  pourvoir  des  produits  en  faveur,  les  écouler  vite 
tandis  qu'ils  le  sont  encore. 

Autre  fait  :  les  petites  fonctions  bureaucratiques,  si  sûres,  si 

(1)  p.  130. 

(21  P.  128,  129. 


4()2  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

tranquilles,  si  enviables  à  tant  déjeunes  gens  durant  les  soixan- 
tes  premières  années  de  ce  siècle,  finissent,  elles  aussi,  par  dé- 
montrer rimplacal)le  nécessité  du  métier  indépendant  et  du 
travail  actif.  C'est  la  misère  en  paletot  qu'un  traitement  tout 
sec  de  1.200,  1.800  ou  2.000  francs,  pour  faire  vivre  une  famille. 
En  tout  cas,  cène  sera  jamais  l'aisance.  Pour  vivre  àl'aise,  en  s'é- 
levant  peu  à  peu,  il  n'y  a  que  l'ouvrier  ou  le  commerçant  dé- 
brouillard et  pioclieur.  C'est  le  sentiment  populaire,  et  il  est 
vrai. 

Le  tableau  de  M.  des  Aspres  n'est  donc  pas  exagéré.  Mais  il  est 
incomplet.  L'artiste  aurait  pu  y  faire  entrer  l'homme  du  monde, 
dont  il  a  d'ailleurs  esquissé  la  tristesse.  Mais,  de  cette  tristesse  il 
eût  été  bon  qu'il  indiquât  aussi  la  cause.  Tâchons  de  suppléer  à 
cette  omission. 

Les  temps  sont  durs  pour  les  gens  du  monde,  depuis  que 
beaucoup  de  fortunes  se  sont  amoindries,  chargées  de  dettes  ou 
hypothéquées  dans  nos  crises  agricoles,  industrielles  ou  finan- 
cières de  ces  vingt  dernières  années.  Allez  aux  causes  de  cette 
décadence  et  des  impressions  qui  en  résultent  :  il  est  visible,  il 
se  démontre  de  plus  en  plus,  combien  on  risque  à  se  décharger 
de  la  gestion  directe  de  ses  propriétés  sur  un  fermier  ou  un  in- 
tendant qui  ne  se  sent  pas  contrôlé  sur  place  et  chaque  jour. 
S'agit-il  de  capitaux  engagés  dans  l'industrie?  On  sait  ce  que 
valent  tant  de  banques  ou  de  sociétés  anonymes  aux  réclames 
alléchantes.  Le  temps  n'est  plus  où  les  gens  bien  rentes  pouvaient, 
sans  souci  ni  travail,  jouir  en  toute  sécurité  de  leur  patri- 
moine ou  de  la  dot  conjugale.  Le  seul  moyen  vraiment  sûr  de 
tenir  en  main  sa  fortune,  c'est  de  la  faire  valoir  soi-même;  c'est 
de  la  regagner  soi-même  <(  à  la  sueur  de  son  front  »  ;  c'est  de  l'en- 
gager dans  une  entreprise  agricole,  industrielle,  commerciale 
où  l'on  ait  l'œil  et  la  main.  Tel  est,  pour  les  «  capitalistes  »,  le 
malheur  des  temps  :  eux  aussi,  le  fouet  de  la  nécessité  les 
pousse,  implacable,  au  travail. 

Ajoutez,  pour  une  classe  voisine,  mais  que  la  fortune  a  moins 
avantagée,  cette  autre  calamité,  encore  vivement  sentie  :  les 
fonctions  publiques  élevées  paient  généralement  trop  peu.  N'é- 


rj:s  KiiA\t.:Ais  d'iiikh  et  ckux  de  demain.  W.i 

tait  l'usage  secret  du  chèque  et  autres  formes  varices  du  pot- 
(Ic-vin.  il  y  aurait  de  grandes  situations  horriblement  ruineuses, 
A  plus  forte  raison,  y  en  a-t-il  du  côté  des  hounètes  gens  hien 
placés,  simples  de  goûts,  mais  désireux  d'élever  leurs  enfants, 
forcés  de  les  doter  et  tenus  à  représenter  en  proportion  de  leur 
rang.  Réduisez,  dans  ces  conditions,  un  général  de  division  à 
ses  18.900  francs  de  solde  active,  un  premier  président  ou  un 
procureur  général  à  leurs  18.000,  diminués  de  la  retenue  pour 
la  retraite;  ce  sera  maigre.  Voyez  aussi  un  capitaine  à  la  por- 
tion congrue  de  ses  4.1i.O  francs;  un  président  de  tribunal,  tou- 
chant entre  5.000,  7.000,  et  10.000.  La  plupart,  en  France,  ne 
dépassent  pas  les  5.000,  puisque  la  plupart  de  nos  tribunaux  se 
trouvent  dans  les  villes  dont  la  population  est  inférieure  à  2,000 
habitants.  Les  7.000  et  les  10.000  sont  réservés  aux  sièges  peu 
nombreux  des  villes  de  20.000  à  80.000  et  au-dessus.  Enfin,  no- 
tons-le bien,  les  postes  supérieurs  sont  forcément  partout  le  lot 
d'une  minorité  restreinte.  Conclusion,  ce  n'est  pas  une  carrière  pu- 
blique qui  peut  aider  suffisamment  un  Français  d'aujourd'hui  à 
vivre,  à  faire  vivre  et  à  élever  ses  enfants.  Par  elle-même,  elle  lui 
donnera  la  gêne,  qu'il  faut,  à  tout  prix,  dissimuler  et  subir.  Nou- 
veau coup  de  fouet  de  la  nécessité,  qui  nous  pousse  au  travail  in- 
dépendant et  productif  (1). 

Ainsi,  en  haut  comme  en  bas  de  la  société  française,  le  temps 
s'en  va  des  situations  toutes  faites,  qui  se  conservaient  sans  grand 
effort.  Le  temps  s'en  va  du  rentier  heureux,  du  propriétaire 
oisif,  du  fonctionnaire  vivant  au  large.  Ils  s'en  vont  eux-mêmes, 
comme  s'en  vont  les  espèces  incapables  de  s'adapter  à  un  cer- 
tain milieu;  car  le  milieu  moderne  parait  de  plus  en  plus  ré- 
clamer essentiellement  le  rctow  en  grand  nombre  des  gens  du 
monde,  riches  ou  instruits,  à  la  direction  immédiate  des  travaux 
ouvriers. 

C'est  le  renversement  des  vieilles  routines;  c'est  le  contraire  de 
la  vie  prétendue,  jusqu'ici,  «  noble  »  ou  «  bourgeoise  )>  ;  cela 
exige  un  effort  si  nouveau,  et,  en  apparence  si  dur,  que  nous  en 

(1)  Je  renvoie,  pour  l'exposé  complet  de  ces  démonstrations,  à  l'instructive  bro- 
chure de  notre  collaborateur,  M.  Paul  Bureau  :  la  Diminution  du  revenu. 


464  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

sommes  épouvantés.  Voilà  pourquoi  le  présent  nous  attriste.  Et 
que  cherchons-nous  donc  à  tant  admirer  le  passé ,  sinon  le  rêve 
de  ce  qui  nous  manque  fatalement  aujourd'hui? 


II.    L  ANCIENNE    DOUCEUR    DE    VIVRE, 

M.  des  Aspres,  comme  beaucoup  de  nos  compatriotes,  admire 
le  moyen  âge  avec  une  profonde  ferveur.  Pourquoi?  Écoutez  : 
parce  que  <(  le  moyen  âge  avait  prudemment  caché  à  l'huma- 
nité deux  loi^  que  notre  temps  a  découvertes,  l'évolution  et  la 
lutte  pour  l'existence  »  (1). 

Au  moins,  c'est  franc.  Le  moyen  âge  était  un  heureux  temps 
et  il  fait  bon  y  rêver,  en  pleine  tristesse  moderne,  parce  cjue,  dans 
ces  siècles-là ,  les  machines,  les  débouchés  et  les  affaires  fruc- 
tueuses ne  changeaient  pas  tous  les  jours.  Au  contraire,  avec  des 
méthodes  essentiellement  traditionnelles  et  empiriques,  soit  en 
culture,  soit  en  industrie  ;  avec  des  instruments  et  des  moteurs 
peu  puissants  ;  avec  des  transports  lents  et  difficiles  ;  avec  de  pe- 
tits marchés  ;  avec  de  petites  corporations  locales  monopolisant 
tous  ces  moyens  de  production  et  d'échange,  chacun,  de  père  en 
fils,  vivait  sur  sa  terre,  dans  son  atelier  ou  à  son  comptoir,  as- 
suré contre  la  concurrence.  Il  n'était  pas  nécessaire  de  s'im- 
poser de  grands  efforts  (2). 

Il  était  même  facile  de  s'appuyer  largement  sur  autrui,  ce  qui 
atténuait  encore  la  nécessité  de  l'effort  personnel.  La  devise  :  Un 
'pour  tous ^  tous  pour  un,  exprimait  fort  bien  cette  tendance  à 
n'agir  cjue  dans  un  groupe  et  sous  son  impulsion  générale.  L'in- 
dividu, sans  doute,  n'y  entrait  pas  comme  une  simple  non-va- 
leur; mais  il  n'y  prenait,  en  quelque  sorte,  qu'une  demi- valeur. 
C'était,  en  revanche,  la  vie  aussi  largement  assurée  que  j)Ossible 
contre  tout  accident  et  toute  surprise,  sans  que  chacun  en  prit 
grand  souci  personnel.  C'était  la  grande  joie  d'alors  :  (<  L'homme 
du  moyen  Age,  dit  M.  des   Aspres,  n'a  pas  connu  le  sentiment 

(1)  P.  279. 

(2)  p.  279,  280. 


LKS    l"ltAM.:AIS    n'illKU    ET    CEUX'    1>K    lii:.MAI.N.  4G5 

(lo  la  solitude  «|ui  pèse  si  lourdement  sur  le  niodeirne.  Des  al- 
tections  et  des  fraternités  l'enveloppaient  et  le  réchaufraient, 
ne  laissant  pas  glacer  son  cœur  par  le  froid  de  rindividualisnie, 
Apn^'s  la  parenté,  y  il  avait  la  corporation,  la  conmuine,  la  pr(j- 
vinec  »  (1).  Le  serf  lui-même  ne  peinait  pas  avec  tristesse  sur  la 
terre  dont  il  faisait  partie  :  des  avantages  appréciés  lui  apparte- 
naient en  retour.  ((  11  échappait  au  service  militaire,  à  l'impôt;  s'il 
dépendait  de  la  merci  de  son  seigneur  et  de  son  humanité,,  il  était 
du  moins  protégé  par  celui-ci  comme  sa  propriété  »  (2). 

En  face  des  duretés  de  la  vie  moderne,  voilà  l'ancienne  dou- 
ceur de  vivre.  Nous  trouvons,  dans  ce  tableau  idéfd,  le  dernier 
mot  sur  les  aspirations  rétrospectives  de  certains  fils  du  dix-neu- 
vième siècle  (pii  voudraient  déjà  tenir  le  vingtième.  Ils  rêvent  un 
bel  ordre  social  pour  ce  temps-là!  Non  pas,  sans  doute,  le  moyen 
âge  ressuscité  dans  son  décor  gothique  :  l'électricité  et  la  vapeur 
n'y  tiendraient  pas.  Ils  rêvent  un  grand  renouveau  de  «  solida- 
rité »,  de  «  vie  collective  »,  d'  «  organisation  sociale  ».  Ce  sera 
ral)ri  de  notre  faiblesse  individuelle,  la  fin  de  notre  isolement,  le 
commencement  d'une  ère  de  justice  ! 

Pourquoi  faut-il  que  la  réalité  ne  s'accommode  pas  de  ces  beaux 
rêves?  Cet  idéal  de  protection  collective  a  pu  être,  très  justement, 
celui  des  âges  passés.  Il  répondait  bien  aux  nécessités  d'un  temps 
où  les  hommes  n'avaient  pas  encore  été  poussés  par  les  inven- 
tions et  dressés  par  les  circonstances  à  l'effort  individuel  éner- 
gique et  indépendant.  Mais  ce  temps  parait  fini  :  ayons  le 
courage  de  le  reconnaître.  Ne  résistons  pas,  à  cause  de  nos  ha- 
bitudes et  de  nos  sympathies, /levant  l'évidence  des  faits.  Rendons- 
nous  compte  de  ce  cju'est  le  temps  présent,  afin  de  nous  adapter 
à  ce  (ju'il  exige  de  nous. 

III.    UN    AGK    NOUVEAU    QUI    COMMENCE. 

On  a  vraiment  quelque  pudeur  à  })rononcer  ce  mot  d'âge 
nouveau  dont  trop  de  gens  ont  usé,  depuis  longtemps,  à  tort 

(1)  p.  305,  306. 

(2)  P.  287. 


4GG  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

€t  à  travers.  Je  serais  donc  reconnaissant  au  charitable  lecteur 
qui  mindiquerait  une  expression  plus  juste  et  d'apparence  moins 
pompeuse.  Il  voudrait  bien  alors  la  choisir  de  manière  à  signifier 
clairement  que  nous  assistons  à  une  conquête  du  globe,  non  plus 
militaire  et  en  masse,  comme  autrefois  cela  s'est  tant  vu,  mais  à 
une  conquête  pacifique  et  iwUvicluelle,  opérée  par  des  hommes 
d'initiative  qui  se  mettent,  eux,  au  travail  ouvrier  et  à  sa  di- 
rection. En  attendant,  servons-nous  du  mot  :  âge  nouveau. 

Certes,  à  première  vue,  làge  nouveau  ainsi  défini,  ne  sem- 
ble pas  s'annoncer  partout. 

Il  y  a,  en*  France  comme  en  Allemagne,  et  dans  tout  le 
monde  latin  ou  slave,  une  forte  poussée  vers  le  développement 
de  la  vie  collective.  Au  moindre  degré,  elle  se  manifeste  par 
l'excessif  entraînement  de  la  jeunesse  paysanne  ou  citadine  vers 
les  postes  administratifs,  qui  dispensent  si  profondément  du 
travail  individuel.  La  poussée  se  fait  un  peu  plus  intense,  avec 
ces  réformateurs  et  ces  hommes  politiques  qui  voient  la  fin  des 
crises  sociales  actuelles  dans  l'organisation  de  lois,  de  règle- 
ments, de  groupes  autorisés  sous  la  haute  tutelle  de  l'Etat  pour 
la  protection  individuelle  des  ouvriers.  La  poussée  enfin  éclate 
avec  la  dernière  violence  dans  les  divers  systèmes  de  «  natio- 
nahsation  du  sol  »,  soit  en  grand,  comme  le  veulent  plutôt 
les  socialistes  de  France  et  d'Allemagne,  soit  au  profit  de  petites 
communautés  locales,  comme  le  réclament  Kropotkine  et  ses 
amis.  Voilà  donc,  à  première  vue,  la  bonne  moitié  de  l'huma- 
nité résistant  de  toutes  ses  forces  à  la  marche  de  l'âge  nouveau. 

Mais,  en  face,  le  monde  anglo-saxon  travaille  et  s'avance. 

Je  ne  m'étendrai  pas  sur  sa  définition,  devenue  à  peu  près 
classique.  (]e  n'est  pas  un  des  moindres  succès  de  V Ecole  de 
la  Science  sociale,  que  de  l'avoir  en  même  temps  précisée,  comme 
Le  Play  n'avait  pas  pu  le  faire,  et  vulgarisée  (1).  Le  monde 
anglo-saxon  se  caractérise  essentiellement  par  Yaffluence  des 
liommes  capables  vers  la  direction  du  travail  et  des  affaires  qui 
en  résultent,  soit  dans  la  métropole,  soit  aux  colonies,  soit  n'ini- 

[t]  p.  ri2,  143. 


LES    FHANÇAIS    I>  IIIKU    KT    CEIX    Iil':    DEMAIN.  'tU  i 

porte  OÙ.  Ils  ne  demandeiit  pas  la  sécurité  de  leur  [)ain  quoti- 
dicu  à  CCS  grandes  organisn fions  collectives  dont  rêvent  les 
socialistes.  Us  la  demundeut  à  leur  initiative  et  à  leur  travail,  au 
self-help.  Leur  premier  et  plus  ferme  appui,  c'est  eux-mêmes. 
Puisque  cette  notion  devient  classique  ;  puisque  les  purs  littéra- 
teurs ont  déjà  commencé  à  en  entretenir  le  yrand  puJdic,  il 
serait  temps,  pour  lui,  d'en  tirer  les  conséquences.  La  conquête 
actuelle  du  monde  et  l'âge  nouveau  s'expliqueraient  aussitôt. 

L'Anglo-Saxon  travaille  et  réussit  par  lui-même;  donc  il  n'est 
pas  long"  à  remarquer,  que  partout  où  se  trouve  une  race  douée 
de  peu  dinitiative  et  peu  appliquée  au  travail,  les  atîaires 
languissent,  Tagriculture  retarde,  l'industrie  végète,  la  place 
est  bonne  à  prendre.  Depuis  le  commencement  de  ce  siècle,  il 
se  l'est  dit  en  regardant  le  Portugal,  l'Espagne,  l'Italie,  la  Sicile. 
l'Amérique  du  Sud  et  nombre  d'Iles  colonisées  par  d'autres 
Européens.  Et  comme  l'Anglais  va  vite  de  l'idée  à  l'action , 
il  est  venu  prendre  la  place.  Il  a  saisi  le  commerce  du  Portugal, 
exploité  les  minerais  espagnols,  envahi  les  vignobles  et  les 
ports  de  Sicile,  installé  des  fabriques  en  Italie,  construit  des 
chemins  de  fer  un  peu  dans  tous  ces  pays-là  et  débordé  de 
l'Amérique  du  Nord  sur  les  immenses  pampas  et  dans  les  villes 
commerçantes  du  Sud. 

Il  est  si  bien  venu  en  conquérant,  que  les  indigènes  ou  les 
anciens  colons  ont  maugréé  contre  ce  brasseur  d'affaires  aux 
poignets  d'acier.  Mais,  habitués  à  des  travaux  faciles,  à  des 
sinécures  officielles  ou  à  des  carrières  libérales,  ils  n'ont  pas  su 
lui  tenir  tête.  Et  puis,  le  peuple  est  pauvre,  dans  ces  pays-là  : 
on  a  beau  savoir  vivre  de  pastèques  ou  d'oignons,  encore  faut-il 
vivre.  Le  paysan  et  le  tout  petit  bourgeois  se  sont  mis  à  servir 
l'Anglais  comme  manœuvres,  ouvriers,  employés  et  commis. 

C'est  ainsi  que  se  vérifie,  dans  la  plus  grande  partie  du  inonde 
latin,  la  mélancolique  épigraphe  de  M.  des  .\spres  :  «  Un  peuple 
nouveau  succéda  au  vieux  peuple  ».  U  s  est  implanté,  ce  peuple 
nouveau,  homme  par  homme,  dans  les  affaires  vitales  et  sur  le 
sol  des  pays.  C'est  lui  qui  est  le  maître,  puisque  c'est  lui  qui  fait 


408  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

et  donne  le  pain;  lui  qui  met  Targent  en  circulation;  lui  qui 
mène  dans  l'occupation  essentielle  de  leur  vie  la  masse  des  ou- 
vriers. Il  ne  se  soucie  guère  des  avocats,  des  médecins  et  des 
journalistes  qui  se  disputent  le  pouvoir;  il  gouverne  mieux  et 
plus  qu'eux.  Et  le  jour  où  beaucoup  de  ses  pareils  l'auraient 
rejoint,  qui  rempècherait  de  bousculer  tous  ces  politiciens,  s'ils 
le  gênent?  En  attendant,  le  <(  peuple  ancien  »  ne  se  doute  pas 
qu'il  est,  sans  révolution  apparente,  tout  simplement  exproprié. 

Nous  ne  sommes  pas  encore,  en  France,  tombés  au  niveau  de 
ces  vieux  peuples;  malgré  les  habitudes  d'inertie  et  l'écrasante 
communauté  d'État  qui  pèsent  sur  nous,  beaucoup  des  nôtres  sont 
individuellement  plus  actifs,  moins  éloignés  du  type  particula- 
ristc  que  nos  autres  frères  de  race  latine.  Souvent  même,  ce  sont 
des  Français  entreprenants,  qui,  mal  à  l'aise  dans  l'encadrement 
administratif  du  pays,  ont  apporté  en  Espagne,  en  Italie,  chez 
les  Sud-Slaves,  ou  en  Orient,  quelque  progrès  industriel  ou  com- 
mercial. 

Nous  ne  sommes  donc  pas,  comme  les  populations  de  cette 
sorte,  conquête  achevée  on  conquête  certaine  pour  l'Anglais. 

Mais,  nous  sommes,  dans  une  trop  grande  mesure,  bons  à 
conquérir.  C'est  ce  que  M.  des  x\spres  constate  avec  de  très  justes 
observations. 

Il  nous  dénonce,  non  sans  ironie,  Paris  mondain  conquis  par 
les  sports  anglais,  par  l'argot  anglais,  par  les  allures  anglaises, 
par  les  tailleurs,  coiffeurs,  chemisiers  et  blanchisseurs  anglais, 
et,  —  qui  l'eût  cru,  ô  Molière  I  —  par  les  spectacles  anglais,  voire 
même  américains!  Ces  indices,  malgré  leur  nature  superficielle, 
ne  manquent  pas  de  sérieux.  Pour  qu'un  genre  étranger  soit 
copié,  il  faut  que  ce  genre  étranger  fasse  aux  yeux  de  ses  copistes, 
grande  figure.  Si,  à  l'inverse  d'autrefois,  le  monde  français  copie 
le  monde  anglais,  c'est  qu'il  y  voit  une  classe  dont  l'allure  lui 
impose,  et  dont  l'existence. lui  parait  mieux  entendue  (1). 

(1;  P.  245  et  suiv. 


LKS    FRANÇAIS    d'iIIRR    ET    CEIV    HE    DEMAIN.  4^00 

Mais  voici  qui  est  plus  grave.  Vous  le  constaterez  dans  nos  ré- 
g-ions  agricoles  par  excellence  du  Nord,  de  l'Est  et  du  Centre. 
«  Ne  fuyez  pas  aux  champs,  —  dit  M.  dos  Aspres,  -—pour  vous 
dérober  à  l'envahissante  Angleterre.  Vous  l'y  retrouverez.  Nos 
cultivateurs  ont  des  machines  sur  le  fer  desquelles  sont  gravées 
des  adresses  américaines  en  anglais.  Le  blé  qu'ils  plantent  est 
(kl  goldrn-drop,  du  kissimjland ,  ou  du  Victoria.  Leurs  pommes 
de  terre  sont  des  earlij  rose  puritan.  Les  moutons  qui  paissent 
leurs  prairies  de  ratj  grass  sont  des  south-doivn  et  des  black- 
faces  »  (1). 

Après  l'invasion  de  l'outillage  et  des  produits  anglais,  voici,  par 
places,  un  fait  plus  grave  encore.  Je  m'étonne  que  M.  des  Aspres 
l'ait  omis  :  c'est  l'invasion  du  producteur  et^du  patron  anglais. 

Il  est  venu,  comme  l'a  raconté,  non  sans  fierté,  Herbert  Spencer, 
installer  le  gaz  à  Bordeaux  et  à  Toulouse,  dont  les  habitants 
paraissent  «  de  ce  chef,  au  philosophe  sociologue,  assez  pauvres, 
en  idées  ».  C'est  une  société  anglaise,  la  «  Compagnie  hydrau- 
lique du  Rhône  »,  quia  profité  des  rapides  de  Bellegarde,  pour 
détourner  un  quart  du  volume  d'eau  débité  par  le  fleuve,  et 
céder  ainsi  à  diverses  usines  une  force  de  10.000  chevaux.  L'An- 
glais a  aussi  fait  sa  trouée  dans  la  fabrication  rouennaise  ;  il 
commence  à  s'installer  dans  les  vignobles  bordelais;  il  lance 
des  affaires  dans  nos  petites  stations  arriérées  du  littoral  médi- 
terranéen. Qui  donc  fempècherait  demain  devenir,  en  Lorraine  ou 
dans  la  Beauce,  racheter  aux  propriétaires  absents  et  besogneux 
certaines  grandes  terres,  mal  exploitées  par  les  fermiers  en 
dépit  de  la  richesse  du  fonds  et  malgré  la  baisse  notable  des 
fermages,  toujours  cotées  à  trop  haut  prix  pour  des  exploitants  do 
petits  moyens  (•2)? 

En  somme,  ces  conquêtes  et  ces  menaces  de  conquête  démon- 
trent que  partout  où  la  race  s'en  tient  aux  routines  anciennes 
de  la  culture  et  do  l'industrie ,  partout  où  la  classe  supérieure 
néglige  d'en  activer  le  progrès,  l'Anglais  trouve  la  place  vacante 
et  se  l'adjuge,  même  en  France. 

{\)  P.  271,  272. 

(2)  Herbert  Spencer,  Introduction  à  la  Scie)^e  sociale,  p.  240. 


470  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Serions-nous  donc  destinés,  comme  de  simples  Irlandais  ou 
.Hind;t>iiSjte*'«Bil«!reirh'  «a  conquête?  —  Non,  car  nous  paraissons 
t'ig^îS^^lr'^jjyBp^^'iiV'^  poii^t»  comme  ne  le  sont  pas  ces  peuples, 
de  profiter  de  sa  conéurrence  et  de  son  invasion  elle-même,  pour 
apprendre  à  le  Ijattre.  Ce  serait  un  curieux  spectacle,  mais  qui 
^^n'a  rien  d'extraordinaire  pour  quiconque  a  observé  tant  soit  peu 
l'expansion  de  la  race  anglo-saxonne. 

IV.      LK    RELÈVEMENT    POSSIBLE     DE    l'iNITIATIVE    ET    DU  TRAVAIL, 

EN    FRANCE. 

Partout  où  va  s'établir  un  vrai  particulariste ,  il  apporte 
l'exemple  du  travail  bien  conduit  et  fructueux  ;  il  démontre  l'ex- 
cellence de  ses  procédés  par  d'incontestables  succès.  Il  replante  el; 
greffe  à  nouveau  des  vignes  épuisées  ou  malades  ;  il  use  de  ma- 
chines, d'engrais,  de  semences,  de  rotations  de  culture  qui  don- 
nent une  récolte  supérieure  ;  il  perfectionne  les  races  ovines  ou 
bovines;  il  active  l'industrie  et  le  commerce. 

—  Parfois,  l'exemple  tombe  dans  le  vide  :  pour  des  Orientaux  à 
peine  sortis  do  la  vie  de  simple  récolte  et  par  conséquent  mal  ou 
peu  dressés  à  l'elfort,  ce  succès  n'est  point  un  stimulant.  Dans  leur 
fatalisme  résigné,  ils  ne  s'étonnent  même  pas  :  «  C'était  écrit. 
Allah  donne  à  ces  Roumis  les  bras  forts  et  la  graisse  de  la  terre,  » 
L'exemple  ne  réussirait  guère  mieux  d'abord  sur  une  grande 
partie  de  nos  populations  agricoles,  composées  de  tout  petits 
propriétaires,  cultivant  laborieusement,  mais  avec  une  routine 
obstinée,  leurs  vignes  ou  leurs  champs  de  blé  et  de  seigle.  Tel 
fut,  il  y  a  cinquante  ans,  l'effet  des  initiatives  intelligentes  de 
quelques  agriculteurs  lorrains  autour  de  Nancy.  «  Ni  les  encoura- 
gements ni  les  conseils  ne  manquent  à  nos  cultivateurs,  —  écri- 
vait alors  un  témoin  bien  informé.  —  Ils  se  tiennent  en  dehors  du 
progrès,  soit  par  ignorance,  soit  par  entêtement  ou  par  crainte, 
et  ils  regardent  toute  innovation  comme  un  acheminement  vers 
leur  ruine.  L'exemple  de  Roville,  de  Sainte-Geneviève,  de  la 
Malgrange  et  d'autres  fermes  qui,  avec  des  terres  peu  fertiles, 
obtiennent  cependant  des  produits  abondants,  ne  peut  rien  sur 


LKS    KHAN<;AIS    I)"llll'.li    KT    CKI  X    ni')    IIKMAI.X.  47t 

J>oaucoiip  d'entre  eux  »  (1).  A  lu  loiig-ue  cependant,  les  efforts  des 
propriétaires  exploitant  cux-inèiiics,  et  ceux  delà  Société  centrale 
d'Agriculture  de  McurHic-ct-Moselle  ,  ont  introduit  de  divers 
côtés  des  innovations  heureuses.  Un  de  ces  initiateurs,  et  non  le 
moins  actif,  pouvait  dire  au  concours  régional  de  1885  :  «  En  se 
rappelant  les  (juarante  dernières  années,  n'a-t-on  pas  vu  la  ma- 
chine à  hattre  remplacer  le  fléau,  la  charrue  système  Dombasle 
chasser  complètement  l'ancienne  charrue  en  bois,  les  herses  arti- 
culées se  substituer  à  la  herse  trapézoïdale,  la  houe  et  le  râteau  à 
cheval  s'introduire  partout  ;  et,  sur  certains  points,  plus  abandon- 
nés par  les  bras,  ne  trouve-t-on  pas  installés  les  clia  rcues  multiples, 
le  semoir,  la  faucheuse,  la  faneuse,  la  moissonneuse,  etc.'^  »  (2). 
Ce  progrès  des  méthodes  et  cette  initiative  lentement  relevée, 
pourraient  se  constater  bien  ailleurs  qu'en  Lorraine.  Malgré  ce  peu 
d'entrain  à  se  mettre  en  marche,  la  preuve  est  faite,  par  là,  que  la 
race  française  est  capablede  profiter  d'un  voisinage  particulariste. 

Il  se  produira,  ou  se  produirait  donc  chez  nous,  à  mesure  que 
se  développera  l'expansion  anglo-saxonne,  un  phénomène  déjà 
constaté  ailleurs.  C'est  ainsi  qu'en  Ecosse,  dans  les  Lowlands,  le 
voisinage  des  propriétaires  et  des  industriels  anglais  agit  sur  nom- 
bre de  Celtes  du  pays,  déjà  plus  habitués  à  la  culture  et  aux  tra- 
vaux pénibles  que  leurs  compatriotes  des  Highlands.  Et,  à  ce 
contact,  l'Ecossais  devient  si  fortement  particulariste,  que,  établi 
colon  au  Canada,  il  fera  redouter,  même  de  l'Anglais,  son  initia- 
tive et  son  travail  (3)  . 

N'est-ce  pas  ainsi  que  chez  nous,  dans  le  Perche,  l'Anjou,  la 
Normandie,  l'Ile-de-France,  les  Franks  de  type  saxon,  établis  sur 
leurs  domaines  grands  et  moyens,  ont  installé  autour  d'eux  des 
tenanciers  de  race  celtique,  qu'ils  ont  peu  à  peu  dressés  à  ce  par- 
ticularisme, relatif  encore,  mais  déjà  notable,  visible  aujourd'hui 
dans  l'habitant  canadien,  leur  descendant  ('t)? 

(1)  Henri  Lepage,  Le  Département  de  la  Meurtlie,  Nancy,  1843,  I,  p.  .'?25. 

(2)  Congrès  agricole  cl  Concours  régional  de  IS'ancy,  1885.  Rapport  de  M.  Paul 
Genay,  p.  268,  259. 

(3)  Le  iVoMyemcHisocia/,  «L'Ecosse  des  Lowlands», par  M. E.Demolins,  1,97  et  suiv. 
(4j  La  Science  sociale  «  Monographie  du  Canada  »,  i)ar  M.  Gérin,  XVII,  324  et  suiv. 


47:2  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Nous  pouvons  donc,  avec  vraisemblance,  augurer  pour  notre 
pays,  un  heureux  résultat  de  la  conquête  nouvelle  du  globe.  Tan- 
disque  les  races  par  trop  communautaires  ne  sauront  que  se  lais- 
ser réduire  à  une  situation  inférieure,  nous  pourrons,  nous,  rele- 
ver lentement,  par  le  travail,  notre  initiative  individuelle,  nous 
pourrons,  si  nous  ne  faillissons  pas  à  la  tâche,  prendre  rang  par- 
mi ces  nouveaux  maîtres  du  monde.  Là  parait  être  le  seul  avenir  : 
ceux  qui  ne  s'y  adapteront  pas  seront  les  Français  d'hier;  ceux 
qui  s'y  adapteront,  les  Français  de  demain. 

Si  l'on  n'avait  abusé  du  mot,  je  dirais  que  là  est,  dans  sa  réa- 
lité sérieuse,  le  type  de  T homme  moderne.  Non  pas  l'homme  mo- 
derne du  boulevard  et  des  petits  théâtres,  ni  l'homme  moderne 
des  grands  clubs;  ceux-là  ne  sont  modernes  cjue  par  le  faux 
col  et  l'argot,  mais  anciens,  au  fond,  antiques,  usés,  comme  est 
uséel'existenceoisiveetsans  valeur personnellequi  estcelle  de  leur 
milieu.  L'homme  moderne,  c'est,  par  excellence,  celui  qui  se  met 
au  travail  et  qui  compte  sur  soi;  parce  que  celui-là  seul  est  adapte 
aux  conditions  présentes  de  la  vie  et  des  races  qui  s'emparent 
du  monde.  Il  est  aussi,  je  crois,  supérieurement  adapté  à  cette 
loi  providentielle,  qui  nous  révèle,  dans  la  Bible,  l'homme  créé 
pour  «  qu'il  travaille ,  ut  operaretur  »  et  dont  le  devoir  est  de 
manger  son  pain  à  la  sueur  de  son  front  (1).  Il  marque  un 
progrès  du  type  humain. 

Cet  homme  moderne,  beaucoup  d'entre  nous  ne  le  sont  pas.  Us 
sont  loin  de  l'être;  l'opération  de  le  devenir  leur  parait  bien 
dure.  Elle  bouleverserait  tellement  la  vie  et  le  caractère  du  Fran- 
çais d'hier!  Plus  moyen,  dans  cette  existence  vouée  à  l'effort  per- 
sonnel, d'escompter  les  situations  toutes  faites,  les  protections  et 
les  appuis.  Cela  nous  horripile  :  cette  allure  de  l'homme  qui  réus- 
sit par  lui-même  nous  parait  d'un  affreux  égoïsme.  «  Elle  rend 
positif,  mercantile, indifférent  à  l'idéal;  elle  détruirait  le  charme, 
la  poésie ,  la  générosité  de  notre  vieille  race  française  !  Que  fe- 
rait-elle de  nous?  Des  Français  démarqués,  mal  teints  à  l'Anglaise. 

(1)  Genèse,  ii,  15,  10;  m,  n». 


LES    FHAiNÇAlS    li'llli:»    ET    CELX    DE    DEMAIN.  '(".'{ 

Voilà  le  Français  de  denuiin.  Il  valait  mieux  rester  ce  que  nous 
étions  !  » 

Est-ce  bien  vrai  que  cela  valait  mieux?  Exaniinons  donc  les 
reproches  (]ui  motivent  ces  regrets,  en  commençant  par  le  plus 
répandu. 

V.  l'initiative  ET  LE  TRAVAIL  NOUS  RENDRAIEXT-ILS  SI  ÉGOÏSTES? 

C'est  difficile  à  croire,  (^ar  il  n'est  pas  nécessaire  de  mener 
une  vie  active  et  indépendante,  pour  être  égoïste  :  il  suffit  d'être 
homme.  L'égoïsme,  dans  sa  racine  première,  n'est  ni  ang-lo-saxon, 
ni  français;  il  est  humain.  Les  plus  généreuses  natures  ont  à  lui 
résister  ,1e  cœur  lui-même  a  son  égoïsmc. 

Mais ,  étant  donné  ce  fonds  universel  de  l'égoïsme  humain, 
quel  est ,  d'un  individu  formé  à  compter  d'abord  sur  soi- 
même,  ou  d'un  individu  habitué  à  chercher  ses  appuis  autour 
de  soi,  le  plus  poussé  au  développement  de  l'égoïsme  natif? 

Je  laisse  répondre  les  faits.  Voici  un  de  ces  jeunes  Anglais 
dont  M.  des  Aspres  nous  décrit  si  justement  l'éducation  virile  à 
Eton,  Harrow,  Rugby  ou  Charterhouse  (1).  Au  moment  de  choi- 
sir sa  carrière,  il  ne  demande  ni  héritage  paternel,  ni  bourse  de 
l'État,  ni  femme  avec  dot,  ni  protection  des  gens  en  place.  Il 
compte  uniquement  réussir  par  son  savoir-faire  et  par  son  travail. 
Il  ne  mettra  aucune  honte  à  se  montrer  régisseur,  ou  défricheur, 
avant  d'être  propriétaire,  mécanicien  avant  d'être  ingénieur  ou 
industriel,  commis  avant  d'être  commerçant  ou  armateur.  Il  se 
sentira  fier,  au  contraire,  de  gagner  dans  ces  travaux  d'appren- 
tissage la  première  mise  de  fonds  nécessaire  aux  débuts  de  son 
entreprise,  ou  à  l'amortissement  de  ses  emprunts.  Au  besoin 
même,  dès  seize  ans,  il  se  sera  mis  à  gages  chez  son  père.  Tou- 
jours, par  des  moyens  très  simples,  mais  non  moins  énergiques, 
il  s'élèvera  peu  à  peu  lui-même;  il  n'aura  jamais  demandé  à 
personne  ces  sacrifices  d'argent  qu'exige,  chez  nous,  la  confec- 
tion d'un  avocat,  d'un  ingénieur  ou  d'un  officier. 

(1)  P.  1(51,  1G2. 


474  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

OÙ  est  donc  le  véritable  égoïste?  Est-ce  cet  homme  qui  se 
passe  absolument  de  l'argent  des  autres?  Qui  ne  réclame  aucune 
protection?  Ou  celui  qui  en  a  toujours  besoin,  du  jour  où  il 
passe  bachelier  jusqu'au  jour  où  il  se  marie!  M.  des  Aspres,  qui 
n'est  cependant  pas  un  détracteur  de  son  pays,  nous  fait,  à 
propos  du  mariage  et  de  la  paternité,  une  navrante  peinture  de 
l'égoïsme  français  (1).  11  faut  bien  le  reconnaître  :  nous  sommes 
égoïstes  à  la  manière  des  faiJjles. 

Ne  nous  abusons  donc  pas  sur  les  grands  mots  d'  «  altruisme  » 
et  de  «  solidarité  »,  que,  volontiers,  certains  publicistes  opposent 
à  l'idée  d'une  évolution  de  notre  race  vers  un  type  de  vie  plus 
active  et  plus  personnelle.  Le  vieil  adage  chrétien  était  autre- 
ment profond  :  «  Charité  bien  ordonnée  commence  par  soi- 
même  ».  La  première  charité  que  nous  devions  aux  autres,  c'est 
de  ne  pas  leur  être  une  charge;  c'est  de  nous  suffire.  Plus  nous 
nous  suffirons  à  nous-mêmes,  moins  nous  aurons  ce  pitoyable 
égoïsme  qui  réclame  sans  cesse,  avec  des  airs  tendres  et  des  chan- 
sons affectueuses,  le  dévouement  d'autrui. 

N'aurons-nous  pas,  en  revanche,  l'égoïsme  des  forts  :  l'égoïsme 
anglo-saxon  dans  sa  raideur  désagréable,  dans  son  indifférence 
atout  ce  qui  ne  heurte  pas  le  moi,  avec  son  allure  froidement  caK 
culée,  irrésistible  et  régulière  comme  le  coup  de  piston  d'une 
locomotive  lancée  à  toute  vapeur? 

Eh  oui,  sans  doute,  plus  d'un  y  succomberait;  mais  lequel 
est  le  plus  désagréable,  le  plus  indifférent  à  autrui,  le  plus  injus- 
tement calculateur  de  son  bien-être,  ou  celui  qui  exige  tout  des 
autres  et  peu  de  soi-même ,  ou  celui  qui  ne  demande  rien  aux 
autres  et  tout  à  son  travail? 

D'ailleurs,  il  ne  faut  pas,  —  et  nous  y  sommes  très  portés,  — 
sur  l'exemple  de  quelques  excentriques  mal  élevés,  rencontrés 
en  wagon,  juger  comme  fatalement  égoïste  une  race  de  forte 
initiative. 

Seulement,  elle  place  sa  sympathie  autrement  que  nous.  Un 
Français  est  attiré  vers  les  faillies;   un  Anglais  vers  les  forts. 

(1)  P.  291  elsuiv. 


LES    FltAMjAIS    D  IIIKU   ET    CFXX    1>E    DEMAIN.  iTo 

L'idéal  de  la  bienfaisance  française  se  place  ti-ès  volontiers  dans 
les  œuvres  de  secours  aux  incMirables,  auv  désespérés,  aux  mal- 
lioureux  incapables  de  se  relever  d'une  manière  ou  d'une  autre. 
L'Anglais,  lui,  leur  viendra  aussi  en  aide,  mais  non  sans  oublier 
cette  considération,  que  ces  misères  laissées  sans  secours  et 
multipliées  deviendraient  un  désordre  public,  un  danger  de  la 
rue,  un  obstacle  pour  le  travail  des  gens  sains  et  actifs.  C'est  à 
ceux-ci  qu'il  pense  avant  tout  :  pour  eux,  s'ils  veulent  s'élever, 
il  réservera  ses  plus  généreuses  avances.  Témoin  ces  bil)lio- 
tlièques,  ces  lectures,  ces  missions  universitaires  d'Oxford  ou  de 
Cambridge,  ces  sociétés  de  constructions  ouvrières,  toutes  ces 
œuvres  collectives  ou  individuelles  qui  se  multiplient  si  sponta- 
nément en  Angleterre  ou  aux  États-Unis.  Elles  préservent  FAn- 
g-lais  particulariste  de  cet  esprit  d'isolement  inerte,  nommé  sou- 
Tent  chez  nous  rindividualùmf.  Elles  sont  la  manisfestation 
vivante  d'une  forme  vraiment  supérieure  de  la  bienfaisance  et 
de  la  charité  :  en  secourant  elles  élèvent,  parce  qu'elles  aident 
avant  tout  l'individu  à  s'aider  lui-même,  pour  améliorer  sa  vie 
morale  et  sa  vie  physique  (1). 

Sa  vie  physique.  Ici,  je  vais  soulever,  sans  aucun  doute,  une 
nouvelle  difficulté  dans  l'esprit  de  certains  lecteurs.  «  Voilà  le 
but  de  tant  d'énergie  :  le  comfort;  cette  jouissance  savante  et 
pratique,  si  alourdissante  pour  l'âme;  cette  fin  de  tout  sentiment 
désintéressé  >;.  —  Examinons  donc,  appuyés  sur  l'expérience, 
les  ravages  vrais  ou  faux  du  confortable  dans  l'àme  des  Français 
de  demain. 

VI.    PÉRIRONS-NOUS    PAR    LE    CONFORTABLE? 

Je  crois  qu'avant  d'en  périr,  nous  aurions  besoin  de  le  faire 
entrer  légitimement  dans  notre  vie.  Car,  le  comfort,  au  vieux 
sens  très  français  du  mot,  ce  n'est  pas  le  luxe  vaniteux  et  sen- 
suel. Ce  n'est  ni  le  linge  trop  fin,  ni  les  fauteuils  où  se  pelotonne 
]a  paresse,  ni  les  menus  irritants  à  force  d'être  raffinés.  Le  com- 

(I)  La  Science  sociale,  .WII,  17. 

T.  xvn.  35 


4/b  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

fort,  c'est  ce  qui  soutient  et  répare  les  forces.  C'est  un  Actement 
adapté  au  climat  et  aux  occupations;  une  nourriture  saine  et 
suljstantielle,  un  anîeul)lement  dont  tout  le  luxe  est  de  rendre 
le  foyer  gai  et  reposant. 

Dans  cette  mesure,  qui  le  blâmerait?  Ce  n'est  pas  la  Bible 
elle-même,  dont  une  admirable  page  loue  et  décrit  la  Femme 
forte  :  «  Sa  maison  ne  craint  pas  la  neig-e  et  le  froid;  elle  se 
tisse  des  couvertures;  elle  a  des  robes  de  lin  fin  et  de  pourpre; 
aux  portes  de  la  ville  on  admire  son  mari  lorsqu'il  siège  parmi 
les  anciens  du  pays;  elle  fait  des  tuniques  et  les  vend,  et  livre 
des  ceintures  aux  marcbands  chananéens  »  (1). 

Revenons  donc,  sans  scrupule,  de  nos  dédains  antiques  du 
corps  et  de  ses  soins.  Ils  nous  ont  donné  cette  «  jeunesse  au  dos- 
rond  »,  comme  l'appelle  M.  des  Aspres;  il  eût  pu  ajouter  :  aux 
yeux  myopes,  aux  estomacs  et  aux  nerfs  détraqués  ,  à  l'esprit 
déséquilil)ré,  âmes  maladives  en  des  corps  malingres. 

Ne  craignons  môme  pas,  si  nous  entrons  dans  la  voie  du  tra- 
vail intense,  une  trop  vive  réaction  dans  le  sens  du  confortable. 
Un  jeune  homme,  fils  de  famille,  cjui  a  le  courage  de  surveiller 
et  de  suivre  ses  charrues,  ou  de  faire  la  tournée  quotidienne  de 
ses  chantiers,  n'est  pas  porté  à  ce  luxe  amollissant  dont  rêvent 
les  gens  inoccupés.  Son  imagination  et  ses  sens  ont  de  quoi  se 
dompter  sous  le  soleil  ou  la  neige,  par  monts  et  par  vaux.  Nos 
m* purs  de  fonctionnaires  et  de  propriétaires  oisifs  ont  plus  fait 
pour  le  développement  des  jouissances  malsaines,  que  ne  ferait 
jamais  le  confortable  accjuis  par  le  travail  et  nécessaire  pour  en 
conserver  les  aptitudes.  N'en  avons-nous  pas  l'irrésistible  preuve 
d'expérience,  dans  la  vie  abondante  et  saine  de  nos  trop  rares 
résidences  rurales? 

Un  retour  vers  de  telles  mœurs  nous  rendrait  donc,  loin  de 
le  compromettre,  l'équilibre  du  moral  et  du  physique. 

Malheureusement,  pensent  certains  de  nos  compatriotes,  il 
nous  le  rendrait  trop.  «  Les  gens  pondérés  sont  si  ennuyeux;  les 
Français  de  l'avenir  le  seraient  beaucoup.  Derrière  leurs  char- 

[Vj  Proverbes,  xxi. 


Li;S    l'HANÇAJS    n  IIIEII    KT    CKI  X    DE    DEMAIN.  4  /  i 

rues.  leui'S  inachines  ou  Icui's  comptoirs,  plus  de  charme  ;  plus 
d'irniiahlo  et  gracieuse  sociabilité.  »  Est-ce  vrai? 


Ml.    l'Ol  K    KTKE    CIIAIt.MANT    ET    SOCIABLE,    FAUT-IL    NE    KIE.V 

FAIRE? 

Oui.  pour  l'être  d'une  certaine  manière,  qui  n'est  ni  la  seule 
ni  la  meilleure. 

C'est  la  manière  de  ces  salons  d'autrefois,  où,  soit  à  Paris,  soit 
eu  Province,  se  réunissait  un  voisinage  habituel  de  gens  peu  oc- 
cupés matériellement,  mais  cultivés  d'esprit  :  gentilshommes  en 
ruptur<'  de  terres,  fonctionnaires,  magistrats,  amateurs  d'art, 
groupés  autour  de  quelque  femme  du  monde,  —  désintéressée 
comme  eux  du  travail,  cette  chose  paysanne,  ouvrière  ou  petite- 
ment bourgeoise  I 

Le  charme  dé  ces  vieux  salons,  si  on  en  juge  par  des  souvenirs 
comme  ceux  de  la  comtesse  de  Bassanville,  c'était  un  léger  et 
iin  papillonnage  de  l'esprit,  à  propos  de  tout  :  art  et  politique, 
histoires  mondaines  et  grande  histoire.  C'était  la  galanterie 
empressée  et  délicate,  non  sans  afl'éterie  ou  préciosité.  C'était 
le  ton,  l'allure,  le  danger  aussi,  d'une  société  obligée  de  se  dis- 
traire pour  remplir  une  grande  partie,  sinon  le  tout,  de  sa 
vie. 

Avec  les  nécessités  nouvelles  du  travail  et  l'amoindrissement 
ou  la  disparition  des  anciennes  grandes  situations,  les  salons  ainsi 
composés  disparaissent  de  plus  eu  plus.  Les  survivants  se  comp- 
tent, parait-il,  ou  ne  comptent  pas.  Allons-nous  donc  devenir 
insociables? 

-l'espère  bien  que  non.  Le  charme  de  ces  salons  ou  plutôt  de 
ces  intérieurs  laborieux  de  l'avenir  ne  viendrait  pas,  lui,  de 
l'oisiveté  lettrée,  mais  du  travail  intelligent.  On  peut  bien  s'en 
faire  quelque  idée  vraisemblable,  par  l'observation  des  familles, 
qui,  dans  l'industrie  et  surtout  dans  la  grande  culture,  commen- 
cent parmi  nous  à  réaliser  le  type  de  l'avenii'. 

Si  jamais  vous  avez  été  reçu  à  l'un  de  ces  foyers,  trop  rares 
chez  nous,  vous  aurez  entendu  parler  de  pommes  de  terre  et  de 


-478  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

blés,  de  tarifs  et  de  prix  des  terres,  sans  vulgarité  ni  ennui.  Tout 
cela  s'explique  avec  cette  simplicité  et  cette  précision  que  donne 
Texpérience  des  affaires,  jointe  à  une  exploitation  scientifique. 
La  maîtresse  de  maison  qui,  là,  tient  sa  grande  place  utile,  sait, 
sans  bas-bleuisme  aucun,  témoigner  de  son  intérêt  pour  cet 
ordre  de  sujets.  D'ailleurs,  personne  dans  la  famille  ne  pense  à 
disserter  lourdement;  le  travail  de  corps  et  d'esprit  qu'exige 
cette  exploitation  intensive  de  la  terre  amène  naturellement 
une  détente  de  gaieté  franche.  La  vie  n'est  pas  sombre  ni  vide; 
les  âmes  ne  sont  ni  pessimistes  ni  sceptiques.  Des  Parisiens,  trans- 
plantés dans  ce  milieu  actif  et  intelligent,  admirent  qu'on  y  soit 
heureux,  sans  fièvre  de  plaisir  ou  de  cabotinage  mondain;  ils 
finissent  par  découvrir  dans  un  coin  de  province,  à  côté  d'une 
ferme  ou  d'une  usine,  cette  merveille  d'une  gaieté  vraie  et  d'un 
charme  naturel. 

S'ils  voulaient  approfondir,  ils  feraient  bien  d'autres  décou- 
vertes; une  surtout  qui  répond  encore,  sans  aucun  doute,  à  l'une 
des  préoccupations  du  lecteur. 

VIII.  —  l'iokal  kt  l'art  chez  les  gens  qui  travaillent. 

Beaucoup  de  gens  parmi  nous,  Parisiens  ou  Provinciaux  de 
sous-préfecture,  en  sont  encore  à  la  vieille  légende,  fondée, 
hélas!  en  réalité,  du  propriétaire  routinier,  terré  dans  sa  petite 
gentilhommière,  où  il  se  désintéresse  de  tout  progrès  technique 
et  de  toute  culture  d'esprit.  A  peu  près  iiisociable,  vêtu  comme 
un  charretier,  il  n'apprécie  d'autre  distraction  que  de  chasser, 
de  fumer  et  de  boire  sec  avec  ses  gardes,  —  ou  pire  encore.  N'en 
restons  pas  à  cette  légende  :  ce  type  a  fini  son  temps.  Ses  terres 
se  vendent  pour  payer  ses  dettes.  Le  temps  est  à  la  culture 
progressive  et  aux  agriculteurs  intelligents.  Ils  sont  par  né- 
cessité, chimistes,  mécaniciens,  architectes;  car  c'est  besogne 
courante  pour  eux,  que  d'analyser  une  terre  ou  doser  un  engrais, 
surveiller  l'emploi  ou  la  réparation  de  leurs  machines,  dres- 
ser le  plan  d'un  drainage,  d'un  canal,  d'une  grange  ou  d'une 
écurie.  Â  ce  régime,  l'esprit  d'observation  s'aiguise,  le   raison- 


LKS    KH.\.\<;.\IS    li'lIlKU    Kl'    V.l.V \    MIO    DICMAIN.  i~*.> 

iHMiiciit  pratique  s'appuie  sur  la  science,  les  idées  .générales 
l'ayonnent  dans  l'esprit. 

Est-ce  donc  là  un  terrain  si  mauvais  |)f)ur  l.i  culture  littéraire 
ou  artisti(]ue? 

Vous  le  verrez  hieu,  si  vous  regardez,  au  milieu  de  ces  circons- 
tances, un  homme  en  qui  l'éducation  première  a  saisi  et  déve- 
loppé le  sens  du  beau.  Vous  aurez  le  type  du  f/enf/oncai,  qui,  avec 
la  même  persévérance  éclairée,  améliore  ses  terres,  orne  sa  galerie, 
enrichit  sa  bibliothèque,  restaure  son  château,  décore  son  parc. 
Il  lui  est  si  facile,  avec  les  chemins  de  fer,  les  journaux,  les 
re\  ues,  de  connaiire  la  dernière  actualité  littéraire.  Tainc  s'éton- 
nait, il  y  a  trente  ans,  des  chefs-d'œuvre  et  du  goût  délicat 
qu'il  rencontrait  dans  les  manoirs  anglais.  M.  de  Rousiers,  il 
y  a  quatre  ans,  trouvait  à  qui  parler  nouveautés  artistiques  dans 
un  ho7ne  isolé  sur  un  g-rand  ranche  de  l'Ouest.  Bien  des  Français 
trouveraient  encore  de  ces  étonnemcnis  et  de  ces  conversations 
dans  quelque  coin  de  province  où  habite,  sur  ses  terres,  à  côté 
de  son  usine,  une  famille  qui  ne  rougit  pas,  malgré  le  nom,  la 
fortune  ou  les  préjugés,  de  gérer  ses  affaires. 

Le  travail  ne  serait  donc  pas,  pour  les  classes  élevées,  la  mort 
de  l'idéal  artistique  ou  littéraire;  il  en  serait  plutôt  l'épuration. 
D'où  nous  viennent,  par  exemple,  ces  innombrables  romans 
qui  étalent  également,  sous  la  couverture  jaune  des  in-douze  et 
sous  la  couverture  saumon  des  revues  graves,  la  même  donnée 
foncière?  Peu  importent  les  caractères,  l'intrigue,  les  noms  et  les 
physionomies,  toujours  c'est  la  même  procession  de  gens  du 
monde  oisifs,  le  même  spectacle  de  vies  sans  but,  de  familles 
sans  intérieur,  d'àmes  sans  équilibre  ni  frein  solide;  toujours 
c'est  la  même  stratégie  de  ces  oisifs,  plus  ou  moins  blasés  et 
sceptiques,  pour  s'entraîner  à  la  même  chute.  Les  trois  quarts,  au 
moins,  des  romans  chers  aux  mondains  lettrés  pourraient  mettre 
en  sous-titre  :  «  Autour  de  l'adultère  »,  ou  «  Autour  du  vice  », 

C'est  que  la  vie  contemporaine  des  classes  élevées  est  trop 
vide,  trop  dénuée  d'activité,  trop  peu  favorable  au  dévelop[)e- 
ment  des  vigoureux  caractères,  pour  fournir  aux  romanciers  des 


480  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

situations  et  des  types  intéressants.  A  moins  de  se  rejeter  sur  le 
roman  historique,  brodant  sur  un  thème  à  la  Dumas  quelques 
vieilles  histoires  de  cape  et  d'épée,  ils  ne  trouvent  dans  l'exis- 
tence désœuvrée  des  g-ens  du  monde  que  les  péripéties  des  flirts 
dang-ereux  et  des  chutes  savantes.  Voilà  les  seuls  drames  de 
ces  vies  plates.  Gomme  le  modèle  est  en  même  temps  lecteur 
ou  lectrice,  le  succès  est  certain;  de  même  que,  chez  les  An- 
glais, le  succès  est  certain  pour  le  thème,  moins  scabreux, 
mais  autrement  élevé  et  beau,  de  l'homme  énergique,  qui, 
par  lui-même,  triomphe  des  difficultés  de  la  vie.  Voilà  l'idéal 
littéraire  et  artistique  des  races  viriles,  ce  que  Carlyle  appelait 
avec  une  saisissante  vérité  :  «  la  valeur  ».  Mais,  pour  le  goûter, 
il  ne  faut  pas  des  oisifs  ni  des  routiniers,  que  cette  tension  de 
la  force  individuelle  effraie  et  déconcerte;  il  faut  des  homnles 
qui  travaillent  et  qui  avancent  par  eux-mêmes.  Et  comme  le 
public  finit  toujours  par  imposer  ses  goûts  aux  auteurs,  de  tels 
hommes  rendraient  à  notre  littérature,  par  trop  anémiée  et  né- 
vrosée, le  sens  et  l'expression  de  la  valeur  humaine. 

D'une  valeur  trop  humaine,  peut-être;  car  ces  hommes,  si  con- 
fiants dans  leur  force,  ne  sont-ils  pas  trop  indépendants  de  toute 
supériorité,  trop  portés  à  s'isoler  dans  leur  vie  morale,  pour 
donner  à  la  religion  la  place  qu'elle  doit  tenir  dans  toute  exis- 
tence? Il  faut  s'arrêter  à  cette  objection,  car  elle  nous  vient  un 
peu  de  tous  les  points  de  l'horizon.  Des  catholiques  jugent  par 
trop  individualiste  et  indisciplinée  cette  valeur  si  hautement  in- 
dividuelle; et  il  est  de  leurs  adversaires  qui  tirent  parti  de  cet 
aveu,  pour  ranger  le  catholicisme  au  milieu  des  formes  sociales 
que  le  présent  et  surtout  l'avenir  ne  peuvent  plus  accepter. 
Examinons  encore  cette  dificulté. 

IX..    —    LE    CATHOLICISME    ET    l'acIE    NOUVEAU. 

Il  semble  donc,  à  certains  observateurs,  que  le  catholicisme  ait 
été  en  harmonie  toute  spontanée  et  parfaite  avec  les  institutions 
collectives  et  l'esprit  communautaire  du  moyen  âge.  Après  avoir 
énuméré  la  famille,  la  corporation,  la  cité,  la  province,  qui  enca- 


LES    KllANr.AIS    li'llli;i;    KT    CEUX    DE    IlEMAIN.  Wl 

ciraient  iilorssi  puissamment  les  individus,  M.  des  Aspres  ajoute  : 
«  Il  y  avnit  surtout  la  chrétienté,  cette  immense  multitude  de  frères, 
enfants  du  même  Dieu.  Une  foi  commune  unissait  le  riche  et  le 
pauvre,  le  seigneur  et  l'artisan.  Ils  confondaient  leurs  priè- 
res, accordaient  leurs  voix  dans  le  chant  des  hymnes,  se  réjouis- 
saient des  mêmes  joies,  célébraient  d'un  même  cœur  les  mêmes 
fêtes,  Noël.  Noël!  criait  le  villageois  au  citadin.  Christ  est  res- 
suscité! disait  le  noble  au  vilain.  Au  delà  de  sa  paroisse  et  de  sa 
confrérie,  par  delà  l'enceinte  de  la  cité,  où  les  aïeux  avaient 
comme  lui  entendu  sonner  tierce  et  none,  on  se  savait  uni  au 
peuple  chrétien  tout  entier,  sur  la  terre  et  dans  l'autre  monde. 
Tant  était  douce  cette  communion,  tant  elle  était  réconfor- 
tante pour  les  âmes,  que  FÉglise  n'avait  pas  imaginé  de  plus  ter- 
rible châtiment  que  d'en  être  exclu  «  (1). 

M.  des  Aspres  semble  ici  oublier  tout  à  fait  que  la  communauté 
de  vie  religieuse  dans  la  paroisse,  la  confrérie  et  l'Église  univer- 
selle n'a  jamais  été  le  but  final  d'aucune  àme.  Notre  but,  c'est, 
selon  la  foi  même,  d'arriver  individuellement  au  bonheur  éter- 
nel par  la  vision  de  Dieu.  C'est  le  «  salut  ».  En  regard  de  ce 
but.  toute  l'église  n'est  qu'un  des  multiples  moyens  voulus  par  la 
Providence.  Ces  moyens  sont  de  deux  sortes.  A  côté  de  ces  moyens 
collectifs^  si  bien  loués  par  M.  des  Aspres,  il  y  a  les  moyens  indi- 
viduels, que  l'Église,  d'après  l'Évangile  même,  inculque  avec 
grand  soin.  Elle  n'oublie  pas  la  parabole  si  expressive  des  talents 
déposés  entre  les  mains  de  différents  serviteurs,  en  proportion  de 
leurs  capacités  personnelles  et  des  intentions  du  maître  sur  chacun 
d'eux  (2).  La  parabole  de  la  semence  mise  en  terre  n'est  pas 
moins  saisissante,  car  elle  fructifie,  ou  ne  fructifie  pas,  selon  les 
qualités  de  chaque  endroit  où  elle  tombe  (3).  Aussi,  d'après  l'É- 
glise elle-même,  les  moyens  «  communs»,  si  efficaces  ([u'ils  soient 
de  leur  nature,  n'agissent  pas  comme  des  talismans  sur  des  âmes 
inertes.  Il  faut  réfléchir  àTenseignementreçu,  se  préparer  auxsa- 
crements,  et  agir  pour  en  profiter  pleinement.  Donc,  à  un  but  es- 

(1)  p.  30G. 

2;  Mallh.,  x\v,  11-30.  Cf.  xxi,  18,  l'incidenl  du  liguier  stérile. 
(3)  Luc,  vm,  .".-If.. 


i82  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

seiitiellemcnt  individuel,  l'Église  se  subordonne, avec  un  ensemble 
de  moyens,  où  les  actes  individuels  du  chrétien  préparent,  assu- 
rent ou  achèvent  l'effet  définitif  des  moyens  «  communs  ».  C'est 
là,  je  crois,  du  vrai  «  particularisme  ». 

M,  des  Aspres,  et  beaucoup  d'autres  avec  lui,  devraient  se 
mettre  à  ce  point  de  vue  pour  apprécier  exactement  les  forces 
(jui,  au  moyen  âge,  soutenaient  la  vie  morale  de  nos  pères. 

L'Église  ne  les  habituait  pas  simplement  à  suivre  le  train  com- 
mun de  leur  confrérie,  paroisse  ou  tiers  ordre;  elle  leur  appre- 
nait à  faire  de  ces  moyens  collectifs  une  heureuse  application 
individuelle.  Voyez,  autour  d'un  saint  Colomban  comme  d'un 
saint  Boniface,  d'un  saint  Dominique  ou  d'un  saint  Bernard,  la 
vertu  ou  la  sainteté  de  leurs  disciples,  véritablement  originale,  au 
sens  noble  et  juste  du  mot. 

Seulement,  vous  remarquerez  aussi,  avec  quelle  mesure  l'Église 
a  toujours  su,  dans  l'usage  pratique,  adapter  cette  loi  de  l'effort 
hidividuel,  comme  ses  autres  lois  essentielles,  aux  divers  milieux 
naturels  où  vivent  ses  fidèles  et  ses  chefs. 

Chez  les  chrétiens  de  rite  oriental,  natures  peu  individuelles, 
fortement  dominées  par  la  communauté  de  famille,  ou  de  tribu 
et  de  nation,  le  côté  rituel,  extérieur,  collectif  de  la  piété  et  du 
culte  a  toujours  tendu  à  prévaloir.  C'est  encore,  plus  près  de  nous, 
le  caractère  actuel  de  la  dévotion  italienne,  espagnole,  ou  por- 
tugaise. 

Chez  les  moines  saxons  de  saint  Boniface,  chez  les  premiers 
disciples  de  saint  Dominique,  l'élan  personnel  d'une  nature  forte 
et  fortement  saisie  par  la  grâce  s'enlève  toujours  sur  le  fond  de 
la  vie  commune.  On  voit  que  les  races  entreprenantes  du  Nord 
ont  pénétré  l'Occident  et  suscité  autour  de  leurs  établissements 
des  foyers  de  vie  individuelle. 

Ainsi,  l'Église,  toute  particulariste  cju'elle  se  montre  par  sa  fin 
et  par  l'agencement  de  ses  moyens  essentiels,  varie,  avec  la  plus 
grande  souplesse,  l'application  contingente  de  ceux-ci.  Elle 
vient  largement  en  aide  à  la  faiblesse  communautaire  par  le  dé- 
veloppement plus  marqué  de  ses  moyens  collectifs  d'influence  ; 


LHS    l'IiA.\r.A[S    DIIIKU    Kï    CHIV    I»E    DEMAIN.  i8.'{ 

ailleurs,  elle  ne  met  pas  à  l'étroit  cette  initiative  hardie  qui  carac- 
térise rAméricain.  La  valeur  humaine  de  l'âge  nouveau  amènera 
donc  au  christianisme  de  vaillantes  natures,  bien  faites  pour  com- 
prendre et  pratiquer  ce  que  Bossuet  appelle  «  le  jurand  sérieu.v 
de  la  vie  chrétienne  ». 

Avec  le  chrétien,  l'Ég-lise  elle-même  devra  sans  d  ute  entrer 
dans  une  phase  nouvelle  de  sa  vie  dont  un  membre  émiuent 
du  cleriié  américain;  le  P.  Hecker,  protestant  converti,  fonda- 
teur desPaulistes  de  New- York,  aimait  à  reconnaître  autour  de  lui 
les  commencements.  J'emprunte  le  résumé  de  ses  vues,  à  une 
page  de  M.  de  Meaux.  Ce  que  le  P.  Hecker  entendait  appliquer 
directement  à  la  race  anglo-saxonne  et  aux  Eglises  d'Amérique, 
ne  s'appliquerait-il  pas  à  toute  race  et  à  toute  Eglise  particu- 
lière qui,  dans  l'Église  catholique,  saurait  s'adapter  aux  condi- 
tions de  l'âge  nouveau? 

D'après  ces  vues,  dans  les  trois  derniers  siècles  de  l'âge  ancien, 
en  face  de  la  réforme  protestante  qui  attaquait  l'autorité  reli- 
gieuse dans  son  principe,  «  il  a  fallu  tout  subordonner  à  la  dé- 
fense du  principe  d'autorité.  Cette  œuvre  nécessaire  et  qui  ne  s'est 
pas  accomplie  sans  sacrifices,  touche  maintenant  à  sa  fin.  L'au- 
torité ecclésiastique  est  affermie.  L'édifice  qui  doit  abriter  les 
générations  fidèles  est  achevé  ;  il  a  reçu  son  couronnement  le 
jour  où  a  été  proclamée  l'infaillibilité  pontificale.  Reste  mainte- 
nant, parmi  ceux  qui  l'habitent,  à  développer  la  vie  personnelle 
et  surnaturelle.  L'Église  étant  pourvue  de  tous  ses  organes  exté- 
térieurs,  l'action  du  Saint-  Esprit  devra  s'exercer  plus  puissante 
et  plus  féconde  à  lintérieur  des  âmes,  et. ces  âmes,  plus  tran- 
quilles dans  leur  foi  mieux  définie,  jouiront  davantage  de  la  li- 
berté des  enfants  de  Dieu...  On  peut  dire  des  incHnations  reli- 
gieuses des  Anglo-Saxons,  et  en  général  de  tous  les  hommes  à  forte 
initiative,  ce  que  Tacite  disait,  il  y  a  longtemps,  de  leur  façon  de 
se  choisir  une  demeure  :  Colunt  discret/  ac  itiversi.  Que  cette  dis- 
position à  se  replier  sur  soi-même  et  à  s'isoler  des  autres  hommes 
en  face  de  Dieu  ne  soit  ni  contenue,  ni  réglée,  elle  aboutit  aux  di- 
visions et  aux  variations  infinies  du  protestantime.  Mais  qu'elle 


484  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

soit  renfermée  en  des  limites  fixes  et  précises,  dans  le  cercle 
tracé  par  l'autorité  romaine,  et  nul  ne  peut  mesurer  quel  essor 
sera  imprimé  aux  âmes,  à  cjuelle  hauteur  elles  monteront.  Voilà 
comment,  dans  le  siècle  prochain,  peut  être  rajeunie  la  vie  de 
l'Église  catholique,  sans  cju'elle  change  rien  ni  à  ses  dogmes 
ni  à  sa  morale... (1)  ». 

Ces  vues  sont  hardies,  peut-être,  en  face  de  certaines  tradi- 
tions françaises;  le  sont-elles  en  face  de  cette  nécessité  d'en- 
seigner toutes  les  nations  jusqu'à  la  fin  des  temps,  cjui  est  la 
mission  propre  de  l'Église  catholique?  Le  sont-elles  en  face 
des  divines  prévisions  de  Celui,  qui,  selon  la  chair,  fils  de  l'Orient 
et  du  plus  exclusivement  traditionnel  des  peuples,  a  posé,  dans 
la  constitution  essentielle  de  son  Église,  cette  loi  de  l'effort  in- 
dividuel, ce  don  individuel  de  la  grâce,  ce  moteur  intime  et 
personnel  de  la  vie  morale?  Il  savait  donc  l'avenir  du  monde, 
et  il  y  préparait  son  Église. 

Ainsi,  dans  l'ordre  religieux,  comme  au  point  de  vue  des 
qualités  aimables  ou  élevées  de  notre  race,  il  n'y  a  pas  à  s'ef- 
frayer de  la  transformation  que  nous  imposent  les  temps.  Elle 
nous  rendra,  tout  bien  pesé,  plus  modernes  et  meilleurs;  elle 
nous  remettra  au  ton  et  au  pas  des  races  qui  priment  aujour- 
d'hui dans  le  monde. 

Nouvelle  difficulté  alors  :  cela  s'appelle,  chez  M.  des  Aspres 
comme  chez  bien  d'autres,  d'un  nom  malsonnant  :  l'angloma- 
nie, <(  Ah!  oui,  dit-on,  ces  messieurs  sont  anglomanes  ;  l'Anglais 
étant  l'homme  moderne  par  excellence,  ils  prêchent  de  le  copier; 
moyennant  quoi  la  France  sera  heureuse  » . 

Il  faut,  une  bonne  fois,  expédier  ce  reproche. 

X.    —    ou    SONT    LES    VRAIS    ANGLOMANES? 

Nous  disons,  en  premier  lieu,  dans  la  Science  sociale  :  Regardez 
la  situation  telle  qu'elle  est  et  s'est  faite  sans  nous.  Les  Anglo- 
Saxons  apparaissent  comme  la  mieux  adaptée  de  toutes  les  races 

(1)  Llùjlise  cafJiolique  et  la  liberté  aux  Élats-Unis,  p.  361-352. 


U:S    l'HA.NÇAlS    n'ilIKIi    KT    CEIX    l>K    KliMAIN.  'j^O 

aux  conditions  actuelles  de  l'existence;  les  Français,  comme  la 
moins  éloignée  de  l'être,  parmi  les  autres.  Le  fait,  d'après  ce 
que  j'ai  exposé  plus  haut,  estasse/,  patent  ;  il  n'y  a  pas,  j'imagine, 
(l'anglomanie  à  le  constater  en  toute  sincérité,  et  malgré  1  a- 
mour-propre  national. 

En  second  lieu,  du  moment  que  le  type  anglais,  comme  l'avoue 
un  ardent  ennemi  de  l'anglomanie,  M.  des  Aspres,  est  «  approprie 
au  milieu  moderne  »  et  que  nous  ne  le  sommes  pas  ou  guère  (1), 
il  est  impossible  de  vouloir  nous  sortir  de  l'antique  routine, 
sans  emprunter  forcément  des  faits  et  des  exemples  au  monde  an- 
glo-saxon. Ah  I  nous  ne  demanderions  pas  mieux  que  de  les 
emprunter  au  monde  latin,  à  la  France  surtout I  Nous  le  faisons 
même  dès  que  cela  se  trouve  quelque  part;  mais  il  n'en  reste 
pas  moins  nécessaire  de  chercher  ailleurs  les  manifestations 
nettement  caractérisées  de  l'initiative  et  du  travail  modernes. 
Est-ce  là  de  l'anglomanie? 

Troisièmement,  en  face  de  l'expansion  anglo-saxonne,  et  de 
l'envahissement  qui  nous  menace,  nous  concluons  :  Il  est  temps 
de  revenir  au  travail.  Nous  poussons  notre  jeunesse,  —  qui 
s'écrase  à  la  porte  des  administrations  ou  des  écoles  de  l'Etat , 
—  nous  la  poussons  vers  la  terre  qui  s'appauvrit,  l'industrie 
qui  souffre,  le  commerce  qui  languit,  la  colonisation  qui  se 
meurt.  M.  Demolins  l'expliquait  d'une  manière  aussi  pratique 
que  claire,  dans  sa  brochure  :  «  Comment  iHever  et  (établir  nox 
enfants  ^y.  C'est  le  devoir  présent,  qui  ne  demande  pas,  lui, 
l'impossible  effort  de  modifier  en  bloc  les  institutions  d'un  pays 
et  l'esprit  de  ses  habitants.  Il  demande  à  tout  homme  sérieux, 
convaincu  des  nécessités  de  l'époque,  d'agir  sur  lui-même,  sur  ses 
enfants ,  sur  ses  amis,  sur  son  voisinage,  dans  le  sens  de  ce  retour 
aux  occupations  fondamentales. 

Nous  voulons  donc,  enfin,  susciter  et  encourager  un  mouve- 
ment qui  rapprochera  l'homme  du  monde  de  l'homme  du  peuple 
pour  les  unir  dans  le  travail.  Cette  conclusion  pratique  des 
faits  observés  est-elle  de  l'anglomanie?  Anglomane  alors  M.  des 

(1)  p.  133  et  suiv. 


48(5  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Aspres.  11  définit  la  France  :  «  Un  pays  qui  manque  de  bras  pour 
l'industrie,  lagri culture  et  les  travaux  pu])lics;  un  pays  qui 
regorge  de  rhéteurs  et  de  théoriciens,  de  gens  ayant  fait  leurs 
classes  et  capables  de  prononcer  un  discours  à  l'occasion  (1).  » 

Non,  nous  ne  sommes  pas  ang-lomanes,  en  demandant  ce  re- 
tour individuel  d'hommes  capables,  à  la  direction  du  travail 
qui  fait  vivre  la  France.  Nous  sommes  patriotes  ;  mais  nous 
n'avons  pas  ce  patriotisme-réclame  toujours  empressé  à  brandir 
le  drapeau  sans  trop  savoir  ce  qu'il  cache  dans  ses  plis.  Un  meil- 
leur patriotisme  serait  de  ramener  avec  nous  quelques  Français 
intelligents  et  actifs  à  coloniser,  chacun  dans  son  coin ,  un  peu 
de  la  terre  de  France. 

Les  vrais  anglomanes,  ce  sont  les  hommes  qui  s'obstinent , 
n'importe  sous  quel  prétexte,  à  déconseiller  cette  évolution  né- 
cessaire. Ne  comprennent-ils  pas  qu'aujourd'hui,  il  faut  ou  s'if 
metlr<'  ou  on  prrir? 

Ils  ne  le  comprennent  pas,  et  ils  sont  anglomancs,  car  ils  nous 
retiennent  par  leurs  préjugés  routiniers  dans  cette  infériorité 
ag-ricole,  industrielle  et  commerciale  qui  a  ouvert  aux  Anglais  les 
territoires  des  races  latines  méridionales,  comme  de  simples  pays 
vacants;  ils  nous  accablent  sous  cet  énorme  monceau  de  fonc- 
tionnaires et  de  gens  à  carrières  libérales,  qui  ne  pourront  ja- 
mais, ni  dans  la  politique  ni  dans  les  œuvres,  tenir  la  vraie  place 
du  patron,  chef  naturel  du  travail  et  ciment  d'union,  —  quand 
il  travaille  et  patronne  lui-même,  —  entre  la  classe  des  ouvriers 
et  les  classes  non  ouvrières. 

Voilà  les  Français  de  l'avenir,  si  nous  voulons  que  la  France 
ait  un  avenir  dans  l'Age  nouveau  qui  commence. 

Fr.  M.-B.  ScuwALM, 
des  Frères  Prêcheurs. 

(1)  P.  178,  180. 


COURS  D'EXPOSITION  DE  LA  SCIENCE  SOCIALE  (1 

VIII. 


LES  TYPES  SOCIAUX 

DU  BASSIN  DE  LA  MÉDITERRANÉE. 


I.  —  LA  RÉGION  DES  VALLÉES  :  LE  TYPE  ACTUEL 
ET  LE  TYPE  ANCIEN. 

Si  on  veut  bien  jeter  les  yeux  sur  le  chemin  que  nous  avons 
parcouru  jusqu'ici, on  se  rendra  compte  que  nous  analysons  suc- 
cessivement, et  dans  un  ordre  métiiodique,  les  diverses  grandes 
régions  qui  constituent  des  unités  sociales. 

Nous  avons  d'abord  décrit  et  classé,  sous  le  nom  de  Sociétés  à 
formation  communautaire  de  famille,  les  deux  régions  de 
steppes  :  les  Prairies  et  les  Déserts;  ensuite,  sous  le  nom  de  So- 
cirtés  à  formation  communautaire  de  famille  et  d'État^  les  con- 
fins des  déserts,  puis  la  grande  région  des  Sols  boisés  de  l'Europe 
orientale,  qui  se  trouve  à  la  sortie  des  Prairies  vers  l'Ouest, 
enfin  la  grande  rég-ion  des  Sols  cultivables  qui  se  trouve  à  la 
sortie  des  Prairies  vers  FEst  et  se  prolonge  jusqu'à  l'extrême 
Orient. 

Tout  en  formant  une  gradation  constante  dans  la  voie  de  la 

(1)  Voir  les  précédents  articles  dans  les  livraisons  de  mars,  mai,  septembre,  oc- 
tobre, novembre  1893,  janvier  et  mars  1894. 


488  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

complication  sociale ,  la  série  des  types  que  nous  avons  ainsi 
étudiés  présente  un  caractère  fondamental  commun  :  la  persis- 
tance^ le  maintien  de  la  communauté  de  famille . 

Cette  persistance  a  pour  conséquence  d'imprimer  à  toutes  ces 
populations  des  traits  distinctifs,  notamment  l'éloignement  pour 
le  travail  personnel  et  progressif  et  la  compression  de  l'ini- 
tiative individuelle. 

Mais  ces  inconvénients  sont  en  partie  compensés  par  l'appui 
et  le  secours  qu'e  chaque  individu  trouve  dans  la  communauté 
de  famille  et  au  moyen  desquels  il  réussit,  plus  ou  moins,  à 
surmonter  les  phases  les  plus  dures  de  l'existence.  L'homme  ne 
s'élève  pas  très  haut,  mais  il  ne  tombe  pas  non  plus  très  bas;  il 
ne  se  voit  jamais  complètement  abandonné  par  la  collectivité 
familiale. 

Dans  le  nouveau  groupe  de  sociétés,  dont  nous  abordons 
l'étude,  il  n'en  est  plus  de  même.  Ici,  la  communauté  de  famille 
est  d'abord  en  décroissance  accentuée  et  finit  par  disparaître  à 
peu  près  complètement.  L'individu  est  donc  exposé  à  se  voir 
livré  à  ses  seules  forces,  à  être  privé  de  l'assistance  de  la  com- 
munauté. Mais  il  est  trop  habitué  à  s'appuyer  sur  la  collectivité, 
pour  se  passer  de  ce  genre  d'assistance  ;  aussi  il  tend  et  il  réussit 
à  constituer  une  communauté  plus  haute,  plus  compréhensive, 
plus  générale,  une  communauté  publique. 

Ainsi  prend  naissance  le  groupe  nouveau  des  Sociétés  éi  for- 
mation communautaire  d'Etat. 

Mais  cette  communauté,  plus  générale  et  plus  éloignée,  pro- 
tège moins  l'individu  et  souvent  elle  l'opprime;  elle  présente 
donc  un  symptôme  grave  de  complication  sociale. 

Cependant  cette  forme  de  communauté,  comme  la  précédente, 
a  des  degrés  :  ici,  ce  n'est  pas  encore  le  grand  État;  c'est  le 
petit  État,  c'est-à-dire  une  forme  réduite  de  la  communauté 
publique  :  la  Cité. 

C'est  dans  ce  groupe  qu'apparaissent  en  effet  les  types  célèbres 
de  la  Cité  pélasgique,  de  la  Cité  phénicienne  et  vénitienne,  de 
la  Cité  grecque,  enfin  de  la  Cité  romaine,  qui  doit  jeter  tant 
d'éclat  sur  ce  régime  social.  <(  Civïtaa,  Urbs  »,  termes  fameux, 


LKS    TVPKS    SOCI.M  \    DU    HASSIX    I)K    LA    MÉIUTEHRANKE.  AH[) 

(|ui  ont  douiiô  naissance  aux  expressions  «  Civilisation  et  urha- 
nité  ■>.  les([uels  dénotent  précistMnent  l'état  social  qui  se  déve- 
loppe an  sein  des  cités. 

C'i^st  dans  le  bassin  de  la  Méditerranée  qu'a  pris  naissance 
cet  état  social,  dont  je  vais  expliquer  la  genèse  et  suivre  l'évo- 
lution, en  nie  servant  des  notes  qu'a  bien  voulu  me  communi- 
quer M.  Henri  de  Tour  ville. 

Les  limites  de  la  région  méditerranéenne.  —  La  région  médi- 
terranéenne est  le  Aesti])ule  naturel  et  nécessaire  par  lequel 
ont  passé  les  peuples  qui  ont  donné,  pendant  des  siècles,  au  iMidi 
et  à  l'Occident  de  l'Europe  ses  caractères  sociaux  particuliers.  11 
est  dès  lors  impossible  de  traiter  de  l'Europe  occidentale,  qui 
porte  à  bon  droit  le  nom  de  latine  et  qui  est  latine,  même  chez 
les  Allemands  du  Sud  et  de  la  Baltique,  sans  avoir  étudié  la  for- 
mation sociale  méditerranéenne  d'où  sont  sortis  les  Latins. 

Nous  appelons  «  Terres  méditerranéennes  »  celles  qui  touchent 
à  la  Méditerranée,  celles  qui,  socialement,  sont  influencées  direc- 
tement par  elle. 

Ces  terres  comprennent  toute  la  ligne  des  rivages  de  la  Médi- 
terranée et  de  ses  deux  annexes,  la  Mer  Noire  et  l'Adriatique, 
jusqu'au  cirque  de  montagnes  qui  séparent  et  isolent  presque 
partout  ces  rivages  de  l'intérieur  des  terres.  Elles  comprennent, 
en  outre,  dans  leur  totalité,  toutes  les  iles  de  ces  mers,  et  les 
Péninsules,  comme  la  Grèce  et  l'Italie. 

Cette  région  forme  une  unité.  —  L'unité  de  cette  région  est  dé- 
terminée par  les  trois  circonstances  suivantes  : 

1 .  Les  relations  établies  par  la  mer.  —  La  mer  relie  directe- 
ment entre  elles  toutes  ces  terres;  elle  les  unit  plus  qu'elle  ne 
les  divise.  En  effet,  la  traversée  est  courte  et  facile,  car  cette  mer 
est  de  faible  étendue  et  elle  est,  de  plus,  semée  d'iles,  qui  for- 
ment des  points  de  relAche.  De  fait,  la  Méditerranée  a  été  par- 
courue, dès  la  plus  haute  antiquité  par  des  populations  qui  ne 
disposaient  que  de  moyens  de  transports  très  élémentaires. 

La  mer  présente  d'ailleurs  ce  caractère  tout  à  fait  particulier. 


490  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

([lie  riiommc  la  fraversc  sans  subir  aucune  transformation  : 
elle  est,  en  quelque  sorte,  un  corps  neutre  :  elle  vous  dépose  au 
point  d'arrivée  exactement  dans  l'état  social  où  vous  étiez  au 
point  de  départ.  C'est  ce  qui  explique  qu'il  y  ait  eu,  dès  l'anti- 
quité, une  civilisation  méditerranéenne  à  peu  près  semblable 
d'une  extrémité  à  l'autre  de  cette  mer.  Quelle  différence  avec  la 
puissance  transformatrice  des  routes  de  terre,  le  long  desquelles 
se  sont  élaborés  et  modifiés  les  divers  types  sociaux  que  nous 
avons  décrits!  C'est  que,  sur  les  routes  terrestres,  les  peuples  ont 
dû  séjourner  pendant  de  longues  années  et  souvent  pendant 
des  siècles,  et  qu'il  leur  a  fallu,  dès  lors,  s'accommoder  aux  condi- 
tions variées  et  variables  qu'elles  imposaient.  On  ne  séjourne  pas 
sur  la  mer,  on  ne  s'y  accommode  pas;  on  se  contente  de  la  tra- 
verser aussi  rapidement  que  possible. 

2.  La  nature  uniforme  du  soi.  —  D'une  façon  générale,  tous 
ces  rivages  présentent  uniformément  une  succession  de  petites 
vallées  d'alluvion  ouvertes  sur  la  mer  et  encadrées,  sur  les  trois 
autres  côtés,  par  une  couronne  de  montagnes  surmontées  de 
plateaux.  Ces  vallées  et  ces  alluvions  sont  formées  par  les  nom- 
breux cours  d'eau  qui  descendent  des  montagnes  bordières.  Cette 
disposition  est  assez  connue  et  assez  célèbre  dans  l'histoire, 

3.  La  nature  uniforme  des  productions  naturelles.  —  Cette  uni- 
formité est  suffisamment  constatée  par  l'existence  d'une  flore 
dite  ((  méditerranéenne  ».  Cela  tient  à  ce  que  la  Méditerranée  s'é- 
tend del'Est  àl'Ouest,  et  non  du  Nord  au  Sud,  c'est-à-dire  que  tous 
ses  rivages  sont  placés  sous  l'influence  d'un  même  climat  méri- 
dional. Us  sont,  en  outre,  soumis  aux  mêmes  influences  maritimes, 
qui  leur  amènent,  avec  une  chaleur  tempérée,  des  pluies  régu- 
lières. Enfin /toutes  ces  petites  vallées  sont  également  irriguées  par 
des  cours  d'eau  et  sont  toutes  composées  du  même  sol  d'alluvion. 

Le  type  méditerranéen  est  moins  pur  aujourd'hui  qu'autrefois.  — 
Dans  l'antiquité,  la  Méditerranée  était  la  mer  par  excellence, 
la  mer  suprême  :  elle  était  à  peu  près  la  seule  connue,  la  seule 
qui  pût  être  parcourue  dans  toute  son  étendue;  il  ne  lui  venait 
pas  de  navigateurs  des  autres  mers,  de  l'Océan  :  elle  n'était  donc 


LES    ÏYI'KS    SOCIAIX    DU    lîASSIN    DR    LA    MEDITERRANEE.  Vn 

exploitée  (jne  par  des  populations  appartenant  à  ses  propres  ri- 
vages et  présentant,  par  consé(pient,  des  caractères  communs. 
Aujoiird "iuii,  au  contraire,  elle  est  envahie  par  les  navires  de 
tous  les  grands  pays  de  l'Occident,  qui  y  apportent  la  diversité 
de  leurs  coutumes  et  de  leur  intluence. 

De  même,  les  terres  qui  la  bordent  ont  été,  à  la  longue,  enva- 
hies et  comme  recouvertes  par  des  flots  de  peuples  étrangers 
arrivés  de  l'Orient  et  du  Nord  par  la  voie  terrestre  et  apportant 
avec  eux  une  autre  formation  sociale.  Tels  ont  été  les  Gaulois,  les 
Barbares  de  toutes  dénominations,  les  Arabes,  les  Turcs,  les  Sla- 
ves, etc.  Il  n'en  fallait  pas  tant  pour  rompre  la  belle  unité  qui 
lavait  caractérisée  dans  l'antiquité. 

Par  suite  de  ce  mélange  d'éléments,  l'étude  des  types  actuels 
est  rendue  plus  difficile  que  celle  des  types  anciens;  les  phéno- 
mènes sont  trop  mêlés.  Cependant,  il  subsiste  encore,  oà  et  là, 
dans  certains  coins  plus  écartés  et  mieux  préservés  par  les  cir- 
constances, quelques  fragments,  frustes  il  est  vrai,  mais  néanmoins 
reconnaissables,  du  vrai  type  méditerranéen.  Nous  allons  tâcher 
de  les  dégager,  car  un  spécimen  actuel,  vivant,  même  impar- 
fait, nous  permettra  de  remonter  plus  facilement  au  type  an- 
cien, plus  entier  et  plus  achevé.  Ainsi  l'éléphant,  type  dégénéré 
par  rapport  au  mammouth,  mais  du  moins  vivant,  permet  au 
naturaliste  de  mieux  comprendre  et  de  mieux  restituer  son  con- 
génère lointain  et  disparu. 

La  région  méditerranéenne  comprend  trois  éléments  distincts.  — 
Ces  trois  éléments  sont  :  1.  La  Valh'c  proprement  dite,  c'est-à- 
dire  la  partie  cultivable;  2.  Les  Ports  menait inif s: ^  établis  sur  cer- 
tains points  du  rivage  favorables  à  la  navigation;  3.  Les  Petits 
Plateaux^  qui  couronnent  chacune  de  ces  vallées,  ainsi  que  nous 
l'avons  dit. 

Or.  chacun  de  ces  éléments  est  la  cause  et  le  théâtre  de  phé- 
nomènes sociaux  distincts.  Il  est  donc  nécessaire,  pour  l'exacti- 
tude de  l'analyse,  de  les  étudier  séparément  et  successivement. 
C'est  ce  que  nous  allons  faire,  en  examinant,  pour  chacun  d'eux, 
d'abord  le  type  actuel,   ensuite  le  type  ancien. 

T.  XVII.  36 


492  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

Nous  commencerons  par  le  tijpi'  do  la  Vallée,  parce  que  c'est 
là  que  se  développent  encore  aujourd'hui  et  que  se  sont  déve- 
loppés dans  Tantiquité,  les  phénomènes  les  plus  élémentaires  et 
les  plus  originaux. 

I.    LE    TYPE    ACTUEL    :    LES    MINGRÉLIENS. 

La  région  Ponto-caucasique  présente  actuellement  un  des  spécimens 
les  plus  purs  du  type  de  la  Vallée.  —  Cette  région  a  été  moins  com- 
plètement déformée  par  les  influences  étrangères  dont  je  viens 
de  parler,  à  cause  de  son  isolement  au  milieu  cVun  puissant 
massif  montagneux  et  à  l'extrémité  orientale  de  la  Mer  Noire. 
Mais  le  choix  de  ce  type  présente  un  autre  avantage  important  : 
il  occupe  le  lieu  qui  a  été  le  berceau  de  la  race  pélasgique , 
proto-type  des  Grecs  et  des  Romains  :  et  on  peut,  aujourd'hui 
encore,  saisir  chez  lui  les  traits  et  jusqu'aux  causes  de  formation 
de  cette  race,  illustre  entre  toutes  dans  les  origines  de  l'Occi- 
dent. 

Nous  appelons  région  Ponto-Caucasique,  la  double  vallée  de 
ringour  et  du  Rion,  ou  ancien  Phase,  si  célèbre  dans  l'histoire. 
Ainsi  que  cette  dénomination  l'indique,  cette  vallée  s'ouvre  sur 
le  Pont-Euxin,  ou  la  Mer  Noire,  et  vient  s'adosser,  sur  ses  trois 
autres  côtés,  aux  contreforts  du  Caucase  et  au  plateau  de  l'Arménie . 
Elle  comprend  le  pays  connu  actuellement  sous  le  nom  de  Min- 
grélie  et,  anciennement,  sous  celui,  plus  fameux,  de  Colchide. 

Cette  région  est  un  excellent  lieu  de  refuge.  —  On  trouverait  diffici- 
lement une  région  mieux  délimitée  et  d'un  accès  plus  difficile 
aux  gens  du  dehors.  C'est  une  merveilleuse  retraite,  et  une  toute 
petite  retraite,  entre  les  montagnes  et  la  mer.  «  Le  bassin  de 
ringour  et  du  Rion  sont,  l'un  et  l'autre,  parfaitement  limi- 
tés par  le  Caucase,  l'Anti-Caucase  et  la  chaîne  intermédiaire 
des  montagnes  Mesques.  De  l'Abkhasie  au  pays  des  Lazes,  les 
monts  forment  un  demi-cercle  complet ,  dont  le  point  le  plus 
bas,  sauf  dans  le  voisinage  du  littoral,  est,  au  seuil  de  Souram, 
à  919  mètres  d'altitude.  Des  arêtes  des  montagnes  parallèles  au 


I 


LES    TVI'KS   SOCIAl  \    Itl'    BASSIN    DE    LA    MÉDITERRANÉE.  i'.l.'J 

lATand  Caucase  divisent  ce  vaste  demi-cercle  eu  réduits  secon- 
daires, dont  ([uelques-uns  sont  presque  complètement  isolés  et 
forment  de  petits  mondes  à  part  (1),  » 

Du  côté  de  la  terre,  ce  fouillis  de  petites  vallées  secondaires  est 
encore,  et  surtout  était  autrefois  très  diflicilement  accessible. 
On  ne  pouvait  y  arriver  des  montagnes  circonvoisines  qu'en 
descendiuit  les  deux  principales  vallées.  Or,  avant  l'expédition 
militaire  do  1858,  celle  de  Tlngour  ne  possédait  aucune  route; 
il  n'y  a\ait  qu'un  seul  «  sentier  périlleux  escaladant  la  mon- 
tagne à  près  de  3.000  mètres  de  hauteur  »  (2).  L'entrée  par  la 
vallée  du  Rion  n'était  pas  plus  praticable  :  elle  est  étroite  et  facile 
à  garder  par  un  petit  nomljre  de  gens.  De  plus,  elle  était  barrée 
par  l'extraordinaire  développement  forestier  des  pentes,  du  côté 
de  la  Colchide.  «  Le  noyer  croit  jusqu'à  plus  de  1.650  mètres  d'al- 
titude. Le  mûrier  blanc  et  la  vigne  croissent  encore  entre  1.000  et 
1.100  mètres,  et  Ruprecht  a  vu  le  cotonnier  à  l'altitude  de 
63  V  mètres,  dans  la  haute  vallée  du  Rion  (3).  »  Les  forets  pro- 
tectrices de  la  Colchide  ont  laissé  d'ailleurs,  depuis  cinquante 
siècles,  le  souvenir  légendaire  de  ce  bois  redoutable,  où  Jason 
devait  entrer  pour  trouver  la  Toison  d'or. 

Voilà  donc  un  petit  monde  bien  fermé ,  iiien  défendu  contre 
les  influences  extérieures,  un  bon  lieu  de  refuge  pour  des  émi- 
grants  en  quête  d'isolement.  Mais  quels  peuvent  être  ces  émi- 
grants?  A  quel  type  appartiennent-ils? 

Cette  région  est  un  confin  de  steppes  de  Petits  Plateaux.  — •  Il 
faut  bien  saisir  le  caractère  de  ces  petits  plateaux  pour  com- 
prendre le  point  de  départ  de  toute  l'évolution  des  peuples  du 
bassin  de  la  Méditerranée.  C'est  à  M.  de  Préville  que  revient 
l'honneur  d'avoir,  le  premier,  donné  la  détermination  sociale 
exacte  des  petits  Plateaux  de  l'Asie  Mineure  ('i-).  Je  me  borne  à 
la  rappeler. 


(1)  Reclus,  Géoy.  univ.,  t.  VI,  p.  IGI. 

(2)  Ib.,  p.  16^. 
(:?)  Jb..  {}.  167. 

(4)  Voir  la  Science  sociale,  t.  XIL  p.  69  et  suiv, 


494  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Les  plateaux  de  l'Iran  et  de  l'Arménie  sont  formés  par  une 
succession  de  steppes  élevées,  froides,  assez  maigres,  et  de  vallons 
fertiles  qu'arrosent  de  nombreux  ruisseaux  produits  par  l'égout- 
tement  des  hautes  terres.  A  cause  même  de  leur  division,  ces 
jcours  d'eau  sont  généralement  d'un  faible  débit.  Ces  plateaux 
n'offrent  point  aux  troupeaux  les  immenses  ressources  en  herbe 
des  hauts  plateaux  asiatiques;  ils  sont  trop  découpés.  Tout  en 
conservant  la  quantité  réduite  de  bétail  qu'on  peut  entretenir 
encore  sur  les  hauteurs,  ou  dans  les  vallées,  suivant  la  saison, 
chaque  communauté  familiale  doitchercherun  vallon  arrosé  pour 
y  produire  le  riz  ou  le  froment,  qui  fournira  un  complément 
nécessaire  à  l'art  pastoral.  C'est  la  culture  du  riz  qui  domine 
dans  le  Nord  de  la  Perse,  le  froment  dans  le  reste  de  la  contrée. 

Par  conséquent,  cette  région  n'est  pas,  comme  les  Déserts, 
«  une  immense  étendue  de  steppes  pauvres  englobant  quelques 
oasis  :  c'est,  au  contraire,  une  série  de  territoires  propres  à  la 
culture  englobant  des  plateaux  propres  au  pâturage.  La  difl'é- 
rence  des  lieux  se  traduit  immédiatement  dans  l'état  social  de  la 
population  :  les  anciens  Mèdes,  comme  les  Persans  et  les  Armé- 
niens actuels ,  ne  vivçnt  pas  à  l'état  nomade  :  ils  forment  des 
établissements  sédentaires.  «  Chaque  communauté  se  fixe  en 
bourgade,  »  dit  Hérodote  (1),  au  milieu  de  ses  cultures,  conser- 
vant la  faculté  de  faire  paître  son  bétail  sur  les  plateaux  voisins. 
Le  pâturage  est  l'accessoire  de  la  culture  ;  les  pâtres  sont  les 
serviteurs  des  sédentaires,  au  lieu  d'être  leurs  dominateurs, 
comme  cela  a  lieu  dans  les  oasis  du  Désert.  » 

Ainsi,  les  habitants  de  ces  petits  plateaux  avaient  déjà,  dans 
l'antiquité,  et  ont  encore  aujourd'hui  une  formation  à  demi  ru- 
rale; ils  cultivaient  les  vallées  hautes  de  la  montagne.  Les  val- 
lées plus  basses  et  plus  fertiles  de  l'ingour  et  du  Kion  devaient 
donc  exercer  sur  eux  une  puissante  attraction. 

La  culture  fut  développée  dans  ces  vallées   sous  deux  influences. 
—  1"  L cxploilaùon  de  Cor.  —  On  sait  que  l'ancienne  Colchide 

(1)1,  <.)6. 


Lies    TVI'KS    SOCIAUX    DC    lîASSlN    1>K    LA    M^DITERHAMiE.  Wo 

l'ut  fameuse,  dans  rautiquité,  p.ir  sou  or.  La  tradition  nous  en  a 
été  conservée  par  la  légendes  de  rexpédiUon  des  Argonaut(îS  à 
la  recherche  de  la  Toison  d'or.  La  toison  d'or  de  la  Fable  paraît 
être  le  symbole  des  richesses  de  la  Colchide,  dont  les  habitants, 
en  plongeant  des  toisons  de  brei)is  dans  les  rivières,  recueillaient 
les  paillettes  d'or  roulées  par  les  eaux.  D'ailleurs,  les  premiers 
établissements  des  Pélasges  sur  le  pourtour  de  l'Asie  Mineure 
semblent  avoir  été  également  des  pays  d'or.  Cela  résulte  des  di- 
verses fouilles  qui  démontrent  l'usage  sural)ondant  de  l'or  dans 
la  métallurgie  pélasgique  :  la  découverte,  pariM.  Schlicmann,  du 
Trésor,  dit  de  Priam,  et  du  lion  d'or  de  Mycènes  eu  témoignent. 
Le  Simoïs  et  le  Xanthe  roulaient  des  paillettes  d'or. 

Si  l'or  a,  pour  premier  résultat,  d'attirer  des  émigrants  en 
grand  nombre,  il  a,  pour  second  et  définitif  résultat,  lorsque 
la  <(  fièvre  de  l'or  »  est  passée,  d'amener  le  développement  de 
la  culture,  par  la  nécessité  de  nourrir  une  population  nombreuse. 
C'est  ce  qu'on  a  pu  constater  de  nos  jours  en  Californie  et  en 
Australie  (1). 

Ici ,  cette  évolution  fut  d'autant  plus  naturelle  que  les  émi- 
grants  des  Petits  Plateaux  circon voisins  étaient  déjà  dressés  à 
une  certaine  culture,  ainsi  que  nous  venons  de  le  dire. 

2"  La  culture  facile.  —  Mais  ce  qui  dut  surtout  faciliter  cette 
évolution,  c'est  qu'il  ne  s'agissait  pas  d'entreprendre  une  culture 
pénible,  exigeant  beaucoup  de  travail  et  d'effort  et  qui  aurait 
pu  rebuter  des  populations  encore  à  demi  pastorales.  Non,  c'était 
et  c'est  encore  une  culture  tout  à  fait  à  leur  portée,  car  elle  est 
presque  spontanée,  la  culture  arborescente . 

Les  arbres  à  fruits  sont,  en  effet,  la  ressource  fondamentale  de 
ce  coin  privilégié  du  monde;  nulle  part  on  ne  rencontre  une 
variété  aussi  considérable  d'espèces.  Cette  fertilité  tout  à  fait 
locale  de  la  Colchide  est  due  à  ce  qu'elle  recueille,  comme  dans 
un  cornet,  toute  l'humidité  des  vents  d'ouest  du  Pont-Euxin  : 
«  Il  tombe  une  quantité  d'eau  près  de  trois  fois  plus  coiisidéra- 
ble  que  dans  la  partie  centrale  de  la  contrée,  et  six,  huit,  même 

(1)  Voir  mes  articles  sur  «  Les  mines  d'or  »,  la  Science  sociale,  t.  VI,  p.  1U8  et  3û8, 
livr.  dosept.  et  de  nov.  1888. 


i96  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

dix  fois  supérieure  à  celle  que  l'on  observe  dans  le  bassin  de  la 
Koura  (sur  la  Caspienne).  L'influence  des  vents  pluvieux  de  la 
mer  Noire  ne  s'étend  pas  au  delà  des  monts  Mes(|ucs,  ou  du 
Souram  (qui  forment  le  fond  oriental  de  la  vallée  du  Rion)  (1).  » 

(]ette  extraordinaire  fertilité  a  frappé  tous  les  voyageurs  : 
«  La  Colchide,  plus  heureuse  que  la  Sicile,  n'a  rien  perdu 
de  son  ancienne  fertilité.  Avec  sa  charrue  archaïque,  dont  la 
forme  n'a  pas  varié  depuis  les  Argonautes,  l'indolent  laboureur 
mingrélien  effleure  à  peine  le  sol,  et  recueille  pourtant  d'abon- 
dantes moissons.  Cette  richesse  contraste  avec  l'aspect  désolé 
de  la  région  du  Kour,  exposée  aux  vents  brûlants  de  l'Asie  cen- 
trale... Cette  contrée  privilégiée  est  constamment  rafraîchie 
par  les  brises  humides  de  la  mer  Noire  ;  aussi  toutes  les  plaines  y 
sont  extraordinairement  fertiles,  les  pentes  des  montagnes  cou- 
vertes de  magnifiques  forêts  (2).  » 

Mais  ce  qui  est  tout  à  fait  caractéristique,  c'est  que  cette  ré- 
gion est,  par  excellence,  la  terre  des  arbres  à  fruits;  elle  en  est 
même  la  patrie  originaire,  suivant  de  Candolle  et  d'autres  bota- 
nistes. D'après  eux,  c'est  de  ces  vallées  que  seraient  originaires, 
et  c'est  là  que  se  trouveraient  à  l'état  le  plus  spontané,  le  pom- 
mier, le  poirier,  le  prunier,  le  cerisier,  le  cognassier,  le  mû- 
rier, l'amandier,  la  vigne,  le  groseillier",  le  radis,  etc.,  sans 
parler  d'un  certain  noml)re  de  légumineuses.  Or,  ce  qui  caracté- 
rise précisément  ces  divers  végétaux,  c'est  de  donner  des  pro- 
duits presque  sans  aucune  culture,  de  n'exiger  de  l'homme 
presque  aucun  effort  :  il  lui  suffit  de  cueillir  des  fruits  qui  se 
renouvellent  d'eux-mêmes  chaque  année. 

Cette  culture  arborescente  domine  également  dans  toutes  les 
vallées  de  la  Méditerranée,  lesquelles  se  trouvent,  comme  nous 
l'avons  dit,  dans  les  mêmes  conditions  de  climat.  Aussi,  ce  peu 
d'effort  que  demande  la  culture  est-il  demeuré  le  trait  frappant 
de  la  vie  agricole  chez  les  Grecs  et  dans  une  grande  partie  de 
l'Italie.  C'est  ce  qui  explique  la  poésie  champêtre  de  ces  peuples, 

(1)  Reclus,   Gèofj.univ.,  t.  VI,  p.  72;  voir  à  la  m«''me  page  la  carte  des  pluies. 
[i]  Le  Caucase,  la  Perse  et  la  Turquie  d'Asie,  par  le  baron  Ernouf,  d'après  la 
relation  du  baron  de  Thielmann,  j).  27  et  30. 


LKS    TYI'KS    SOCIAUX    l»L'    IIASSI.N    liK    LA    MHDlTKHltANKE.  V.i  i 

(jiii  dépeignent  les  travaux  des  champs  comme  une  occupation 
essentiellement  douce  et  mêlée  d'agréables  rêveries.  On  com- 
prend Touvrage  d'Hésiode,  et  les  Gror(jl(/uf's  de  Virgile.  Encore 
aujourd'hui,  en  Colchide  ,  on  cultive  en  chantant  et  en  dansant , 
tant  ce  travail  exige  peu  d'effort. 

L'installation  dans  la  vallée  imprime  à  la  race  son  étroit  caractère 
urbain.  —  D'abord  la  population  n'est  pas  portée  naturelle- 
ment à  se  disséminer  dans  la  vallée  par  habitations  isolées, 
à  cause  de  la  formation  communautaire  imprimée  par  la  vie 
semi-pastorale  des  Petits  Plateaux  :  les  familles  tendent  au  con- 
traire à  rester  groupées.  Mais,  ici,  le  groupement  prend  un  ca- 
ractère particulièrement  étroit,  qui  va  différencier  notablement 
les  peuples  du  bassin  de  la  Méditerranée  de  tous  ceux  que  nous 
avons  observés  jusqu'ici  :  on  ne  se  groupe  pas  seulement  en  vil- 
lages, on  tend  à  se  grouper  le  plus  possible  dans  des  cités  et  dans 
des  cités  fortifiées.  Le  trait  dominant  est  la  vie  urbaine  intense. 

Pour  comprendre  cette  évolution,  il  faut  se  rappeler  que 
toutes  les  vallées  méditerranéennes  sont  entourées  de  monta- 
gnes et  de  plateaux  habités  par  une  population  plus  ou  moins 
nomade  et  guerrière.  Ces  belliqueux  voisins  sont  toujours  prêts 
à  opérer  une  descente  dans  la  vallée  qui  s'étend  à  leurs  pieds 
et  où  ils  sont  attirés  par  la  richesse  des  productions  naturelles. 
On  peut  dire  que  le  montagnard  vivait  et  vit  encore  en  partie 
de  razzias  opérées  sur  l'habitant  de  la  vallée.  L'histoire  des  villes 
pélasgiques  et  grecques  de  l'Asie  Mineure  et  de  la  Grèce  est 
remplie  du  récit  d'expéditions  de  ce  genre  :  on  y  vivait  dans 
des  alarmes  continuelles.  Dès  les  premières  pages  de  son  His- 
toirc,  Hérodote  nous  fait  le  récit  d'une  de  ces  expéditions  di- 
rigée contre  Milet,  ville  située  dans  une  vallée  de  la  cùte  occi- 
dentale de  l'Asie  Mineure  :  «  Alyatte  continua  contre  les  Milésiens 
la  guerre  que  son  frère  avait  commencée;  voici  comment  il 
menait  les  hostilités  contre  cette  ville.  Quand  les  fruits  de  la 
terre  étaient  en  pleine  maturité,  il  se  mettait  en  campagne;  ses 
troupes  marchaient  au  son  des  chalumeaux,  des  cithares  et  des 
flûtes.  Arrivé  sur  le  territoire  de  Milet,  il  ne  détruisait,  ni  ne 


W8  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

brûlait  les  maisons  ;  il  n'en  arrachait  pas  les  portes  ;  il  laissait 
chaque  chose  à  sa  place.  Mais  il  détruisait  les  moissons  et  les 
fruits,  après  quoi  il  se  retirait.  Or,  le  Lydien  ne  démolissait  pas 
les  habitations  des  Milésiens,  pour  ([u'ayant  où  s'abriter,  ils  puis- 
sent labourer  et  ensemencer  encore,  et  pour  que  lui-même,  dans 
ses  incursions,  eût  encore  des  travaux  à  bouleverser  »  (1). 

On  voit  que  ces  envahisseurs  étaient  gens  de  précaution  et 
qu'ils  avaient  bien  soin  de  ne  pas  ruiner  complètement  ces  val- 
lées sur  lesquelles  ils  prélevaient  un  tribut  périodique.  On  voit, 
en  même  temps,  que  ces  populations  n'avaient  d'autre  moyen 
d'échapper  à  de  semblables  attaques  qu'en  s'entourant  de  soli- 
des murailles,  derrière  lesquelles  elles  pouvaient  se  serrer  et  se 
défendre.  Ainsi,  la  vie  urbaine  intense  fut  une  conséquence  forcée 
des  conditions  du  Lieu. 

Telle  fut,  en  effet,  l'origine  des  villes  si  célèbres  de  l'antiquité 
pélasgique  et  grecque;  presque  toutes  sont  situées  dans  des  po- 
sitions identiques  :  elles  occupent  le  centre  des  petites  vallées, 
ouvertes  sur  la  mer  et  entourées  d'un  cirque  de  montagnes;  c'est 
le  même  type  que  l'on  rencontre  depuis  la  Colchide  jusqu'à  la 
(Trande-Grèce  et  même  jusqu'aux  colonnes  d'Hercule. 

Cette  nécessité  de  s'enfermer  dans  de  solides  murailles  pour  se 
défendre  contre  les  tentatives  des  montagnards  est  tellement 
inhérente  à  la  condition  des  lieux,  qu'elle  a  persisté  jusqu'à  ce 
jour  dans  la  Mingrélie.  Aujourd'hui  encore,  «  toutes  les  maisons 
du  haut  Ingour  sont  de  véritables  forteresses  capables  de  soute- 
nir un  siège  ;  toutes,  perchées  sur  une  saillie  du  roc,  sont  domi- 
nées par  une  tour  quadrangulaire  de  20  à  25  mètres  de  hauteur, 
d'où  l'habitant  guette  l'ennemi  qui  se  présente  au  loin  et  le 
vise  par  les  meurtrières.  Les  portes  d'entrée  de  ces  donjons  ne 
sont  qu'au  deuxième  ou  au  troisième  étage,  et  l'on  ne  peut  en 
descendre  que  par  des  troncs  d'arbres  inclinés  et  munis  de  tra- 
verses ■»  (2). 

Les  choses  se  passent  encore  à  peu  près  de  même  dans  plu- 
sieurs provinces  de  la  Perse  et  de  la  Turquie  que  dominent  les 

(1)  Hérodote, ///"s^oires,  I,  17. 

(2)  Reclus,  Géogr.  univ.,  t.  VI,  p.  17G. 


î 


LKS    TYI'KS    S(»r.[AI  \    l)i;    l!ASSI.\    1)K    LA    MKDITKMUANÉE.  ■'lî*-' 

liaiiteurs  du  Kurdistan.  «  Il  y  a  tel  village  de  rAderbaïdjaii  et 
du  l.auristan  où  l'on  vit  dans  de  perpétuelles  alarmes.  I.e  village 
est  fortifié  et  des  guetteurs,  à  certaines  époques  de  l'année,  sur- 
veillent, sans  se  lasser,  les  campagnes  environnantes.  S'élève-t-il 
à  distance  quelque  tourbillon  de  poussière  où  l'on  croit  distin- 
guer les  vestes  rouges  et  les  énormes  turbans  des  cavaliers 
kurdes,  du  sommet  de  quelque  tour  retentit  un  signal  d'alarme 
et  aussitôt  accourent  de  toutes  parts  et  rentrent  précipitamment 
les  travailleurs  dispersés  dans  les  champs  ;  sur  eux  se  referme  la 
lourde  porte  de  chêne  garnie  de  barres  de  fer  qui  clôt  l'unique 
entrée.  Quand  arrivent  enfin  les  Kurdes,  presque  tout  le  monde 
est  à  l'abri  :  mais  il  reste  toujours  quelques  enfants  ou  quelques 
femmes  qui  n'ont  pu  s'enfuir  à  temps,  des  troupeaux  qui  ne  se 
sont  pas  laissé  rallier;  il  reste  des  blés  mûrs  qui  attendent  la 
faucille.  Les  pillards  font,  en  toute  hâte,  la  moisson  de  ces  champs 
que  d'autres  avaient  ensemencés.  Ils  lient  en  travers  de  leurs 
selles  les  lourdes  et  traînantes  gerbes,  puis  ils  repartent  avant 
le  soir  pour  leurs  montagnes,  chassant  devant  eux  captifs  en 
pleurs,  troupeaux  bêlants  et  mugissants  »  (1).  Ce  récit  ne  sem- 
ble-t-il  pas  être  la  continuation  et  l'explication  de  celui  d'Héro- 
dote que  nous  venons  de  citer? 

La  nature  du  Lieu  imprime  à  la  race  des  aptitudes  remarquables 
de  constructeurs.  —  Si  la  nécessité  de  se  défendre  derrière 
dos  murailles  suffit  à  expliquer  les  qualités  de  constructeurs 
qui  distinguent,  depuis  la  plus  haute  antiquité,  les  popu- 
lations de  ces  vallées,  elle  ne  suffit  pas  à  expliquer  le  degré 
extraordinaire  d'art  et  de  puissance  de  ces  constructions.  On 
sait  que  les  ruines  pélasgiques  sont  encore  un  sujet  d'étonne- 
ment  et  d'admiration  :  ce  sont  des  constructions  en  très  grand 
appareil  et  qui,  pour  cette  raison,  ont  été  appelées  cyclopéen- 
nes.  Les  spécimens  les  plus  fameux  sont  les  murailles  de  l'Acro- 
pole de  Tirynthe,  la  Porto  aux  Lions  et  la  Porte  du  Trésor  d'A 
trée,  à  Mycènes,  le  mur  et  la  porte  pélasgique  de  Samothrace; 

(1)  Vivien  de  Saint-Maiiin,  art.  Kirdks,  Dict.  de  géogr.,  t.  III,  p.  234. 


:■)()()  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

mais  on  en  trouve  des  restes  dans  deux  cents  autres  villes  en- 
viron (1).  C'est  donc  bien  là  un  trait  caractéristique  de  ces  so- 
ciétés. 

Ces  constructions  sont  composées  d'énormes  quartiers  de  roc 
«ouvent  bruts,  quelquefois  taillés,  mais  toujours  placés  les  uns 
sur  les  autres  sans  ciment,  en  polygones  irréguliers.  Les  murs 
et  les  galeries  de  Tirynthe,  par  exemple,  sont  bâtis  en  pierres 
de  dimensions  telles  que  deux  chevaux  attelés  ne  pourraient 
ébranler  la  plus  petite.  La  porte  du  Trésor  d'Atrée  a  pour 
linteau  une  pierre  longue  de  8  mètres  25  sur  5™,  10  de  large. 

Le  premier  caractère  de  ces  constructions  est  donc  Ténor- 
mité  des  matériaux  employés.  Les  historiens  se  seraient  moins 
étonnés  de  Femploi  de  pareils  matériaux ,  s'ils  s'étaient  rendu 
compte  que  ces  populations  les  avaient  sous  la  main  et  tout 
préparés,  qu'ils  encombraient  leurs  vallées  et  étaient  même  un 
obstacle  à  leurs  cultures.  En  les  utilisant,  on  faisait  donc  d'une 
pierre  deux  coups,  comme  on  dit  vulgairement,  et  jamais  cette 
expression  n'a  été  aussi  juste.  Ces  matériaux  sont  fournis  par 
les  moraines,  ou  amas  de  rochers,  qui  se  forment  à  la  base  des 
glaciers;  elles  atteignaient,  surtout  dans  l'antiquité,  la  partie 
alluviale  et  cultivable  de  la  vallée.  Ce  phénomène,  d'ailleurs, 
est  encore  sensible  à  l'heure  actuelle  dans  la  Mingrélie  :  «  Les 
glaciers  de  Troufber  ont  poussé  leur  moraine  frontale  jusqu'<à 
deux  kilomètres  du  village  svane  de  Djal)échi,  dans  la  commune 
de  Moujal,  et  le  village  lui-même,  ainsi  que  beaucoup  d'autres, 
est  construit  sur  les  débris  de  moraines  délaissées  par  les  an- 
ciens fleuves  de  glace  (2).  » 

Outre  les  rochers  formés  en  amas  dans  les  morames,  les  ha- 
bitants de  ces  petites  vallées  avaient  encore  à  leur  disposi- 
tion tous  ceux  que  les  torrents  et  les  pluies  torrentielles  avaient 
précipités  dans  la  vallée,  le  long  des  pentes  abruptes.  On  com- 
prend donc  qu'ils  aient  trouvé  plus  simple  de  les  utiliser  tels 
quels,  que  de  les  tailler  péniblement.  Et  cela  leur  était,  en  somme, 
plus  facile,  puisque  ces  matériaux  étant  dégagés  du  sol   et  se 

(1)  Uuruy,  Hist.  des  Grecs,  t.  I,  p.  GH,  191. 

(2)  Reclus,  Géogr.  univ.,  t.  VI,  p.  IC'^. 


LKS    TYI'KS    SOCIAl.X.    l>r    IIASSI.N    DR    LA    MKDITEHHANÉE.  .'iOl 

trouvant  sur   place,   on  n'avait   pas  à  vaincre  la    difficiiltc  do 
Toxlraclion  ni  des  longs  transports. 

Mais  les  constructions  pélasgiques  ne  sont  pas  seulement  re- 
marquables par  l'énormité  des  matériaux,  elles  le  sont  encore 
par  un  certain  caractère  d'art  et  d'hal)ileté,  qui  sest  développé 
singulièrement,  on  le  sait_,  chez  leurs  descendants,  les  (irecs  et 
les  Komains,  Cette  aptitude  parait  avoir  eu  pour  origine  la 
la  nécessité  de  pratiquer  de  grands  travaux  de  drainage  et 
d'établir  des  aqueducs  dans  des  conditions  souvent  difficiles. 
On  sait  que  ce  genre  de  constructions  est  une  des  parties  les 
plus  délicates  de  Tart  de  l'ingénieur. 

En  eCfet,  dans  la  plupart  des  vallées  méditerranéennes,  il  se 
forme,  le  long  du  rivage,  des  amas  de  sables,  qui  empêchent 
récoulemeni  des  eaux  descendues  de  la  montagne.  Aussi  les 
parties  basses  de  ces  vallées  étaient-elles  et  sont-elles  encore 
souvent  couvertes  de  marécages.  (ïest  ce  qui  explique  que  la 
plupart  des  villes  pélasgiques  aient  été  établies,  non  pas  sur  le 
rivage,  mais  au  milieu  de  la  vallée,  dans  une  partie  assez  élevée 
pour  être  à  l'écart  des  eaux  stag"nantes.  Telle  était  la  situation 
de  Troie,  d'Argos,  de  Tirynthe,  etc.  Nous  constatons  d'ailleurs 
le  même  phénomène  dans  la  Ming-rélie  actuelle  :  «  Dans  la 
plaine  basse,  où  les  marécages  donnent  naissance  aux  miasmes 
de  la  fièvre,  l'influence  de  la  malaria,  funeste  pour  les  hommes, 
l'est  également  pour  les  animaux  :  c'est  là  un  fait  bien  connu 
de  tous  les  Caucasiens.  Les  paysans  de  la  Mingrélie  marécageuse 
ne  peuvent  même  garder  des  poules  autour  de  leurs  cabanes. 
Toropov  ne  doute  pas  que  les  fièvres  ne  soient  la  cause  de  la 
mortalité  (1).  »  On  s'explique  après  cela  l'importance  des  my- 
thes d'Hercule,  qui  passait  pour  avoir  détourné  des  fleuves  et 
desséché  des  marais. 

En  réalité,  toutes  ces  petites  vallées  d'alluvion  semées  le  long- 
dès  rivages  méditerranéens  ont  été  faites  par  les  «  flèches  », 
ou  bancs  de  sable  émergés  du  rivage.  Contre  ce  barrage  naturel, 
les  eaux  pouvaient  s'accumuler  jusqu'à  monter  très  haut  dans 

(I)  Reclus,  Géogr-  univ.,  p.  171. 


302  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

la  vallée,  détruire  toutes  les  cultures  et  accroître  le  marais  dans 
un  moment  décrue  excessive.  Aussi,  rien  ne  s'explique-t-il  mieux 
que  CCS  égouts  monumentaux  bâtis  par  les  Pélasges.  A  l'inverse 
des  Égyptiens,  pour  qui  la  culture  était  si  facile  aussi,  mais  dont 
l'effort  devait  se  reporter  sur  les  grands  travaux  d'arrosement, 
les  Pélasges  trouvaient  leur  plus  g-rand  travail  dans  la  construc- 
tion d'ouvrages  destinés  à  les  débarrasser  des  eaux  surabon- 
dantes. 

.  C'est  ainsi  que  la  nature  des  lieux  lit,  des  Pélasges  et  des  di- 
vers peuples  qui  sortirent  d'eux,  des  constructeurs  remarqua- 
bles. 

Les  conditions  naturelles  et  sociales  développent  la  beauté  et  les 
proportions  harmonieuses  du  type  physique.  —  La  régularité  et  l'ad- 
mirable proportion  du  tyj^e  physique,  chez  les  Grecs  de  l'an- 
tiquité, nous  sont  assez  connus  par  l'histoire  et  par  l'art,  le 
fait  n'est  pas  à  démontrer,  mais  à  expliquer.  Aujourd'hui,  le 
type  a  été  singulièrement  déformé  par  toutes  les  invasions  qui 
sont  descendues  dans  le  bassin  de  la  Méditerranée  à  travers  les 
routes  de  terre  et  qui  y  ont  amené  des  populations  très  diverses. 
Cependant,  dans  les  vallées  qui  sont  restées  plus  que  les  autres 
à  l'abri  de  cet  afflux  d'éléments  étrangers  et  par  conséquent  plus 
soumises  uniquement  aux  conditions  du  lieu ,  les  caractères  phy- 
siques du  type  se  sont  maintenus.  Tel  est  précisément  le  cas  pour 
la  MingréUe  et  les  vallées  du  Caucase.  D'ailleurs  la  Ijeauté  de  la 
race  géorgienne  est  célèbre. 

Tous  les  voyageurs  et  les  g-éographes  le  constatent  :  «  Dans 
les  régions  basses  de  la  Mingrélie ,  et  surtout  sur  les  premiers 
contreforts  des  monts,  jusqu'à  1.000  et  1.-200  mètres  d'altitude, 
presque  tous  les  hommes  sont  beaux;  il  suffit  de  se  promener 
un  jour  do  marché  à  Zougdidi,  ou  dans  telle  autre  petite  ville 
du  bas  Rion  ou  du  bas  Ingour,  pour  se  convaincre  que  nulle 
part  la  race  humaine  n'a  de  plus  admirables  représentants  »  (1). 

Et  cette  beauté  du  type  est  tellement  particulière  à  la  vallée, 

(1)  Reclus,  Cleo;/r.   unir.,  j».  172. 


Li:S   TYI'KS    SOf:iAU\    DU    BASSIN    IIK    LA    MKlUTKHIîANKi:.  DO.') 

que  la  population  des  montag-nes  environnantes,  ([uoique  appar- 
tenant à  la  même  race,  présente  une  déformation  sensible  : 
«  Dans  le  cœur  des  montagnes,  là  où  la  lutte  pour  l'existence  de- 
vient pénible  et  souvent  périlleuse,  les  figures  sont  de  propor- 
tion moins  heureuse  et  l'on  voit,  çà  et  là,  des  personnes  vrai- 
ment laides,  surtout  parmi  les  femmes  :  le  goitre,  le  crétinisme 
sont  fré([uents  chez  les  Svanes,  notamment  chez  ceux  de  la  haute 
vallée  de  la  Tskhenis.  Là,  des  familles  entières  se  composent  de 
crétins.  Quand  on  remonte  les  bords  de  l'Ingour,  des  champs  de 
maïs  aux  pâturages  neigeux,  les  changements  que  l'on  observe 
dans  l'apparence  des  habitants  sont  analogues  à  ceux  que  l'on 
voit  en  pénétrant  des  beaux  lacs  italiens  dans  les  gorges  du 
Valais  »  (1). 

On  s'expliquera  cette  beauté  harmonieuse  du  type  physique 
dans  ces  vallées,  si  on  considère  que  le  travail  dominant 
est  la  cueillette  des  fruits,  associée  à  une  culture  tellement  fa- 
cile et  rudimentaire  qu'elle  est  presque  spontanée.  L'homme  vit 
en  plein  air,  sous  un  climat  tempéré  et  sans  que  le  corps  soit 
astreint  à  aucun  travail  pénible  capable  de  le  déformer;  il  se 
livre  cependant  à  un  exercice  suftisaut  pour  maintenir  l'agilité 
et  l'harmonie  des  membres.  On  a  souvent  célébré  la  grâce  et 
la  beauté  physique  des  naturels  des  îles  Tahiti,  et  on  sait,  d'autre 
part,  que  la  population  de  ces  lies  vit  presque  exclusivement 
des  produits  de  la  cueillette,  par  suite  de  l'abondance  extraordi- 
naire des  arbres  fruitiers.  On  voit  que,  malgré  la  distance,  la 
même  cause  produit  les  mêmes  effets. 

Les  conditions  naturelles  et  sociales  développent  les  aptitudes  ar- 
tistiques et  musicales.  — Ces  aptitudes  ont  été,  on  le  sait,  un 
des  caractères  distinctifs  de  la  race  grecque.  Or,  nous  les  retrou- 
vons encore  très  vivantes  dans  ces  vallées  de  la  Mingrélie,  où 
nous  essayons  de  saisir  le  type  actuel.  «  Un  des  traits  les  plus 
remarquables  de  la  race  géorgienne  est  son  amour  pour  le  chant 
et  la  danse...  Ils  donnent  de  la  voix  tout  le  jour,  en  s'accom- 

(1)  Reclus,  Céogr.  nniv.,  p.  172. 


504  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

pagiiant  de  la  daïra,  ou  tambourin,  et  de  la  balalaïka,  espèce  de 
guitare  à  trois  cordes.  Il  en  est  dont  chaque  mouvement,  pour 
ainsi  dire,  est  accompagné  du  rythme  musical.  En  sarclant  leurs 
champs  de  maïs,  ou  en  s'occupant  de  toute  autre  besogne  de 
la  culture,  les  hommes,  disposés  par  groupes  réguiïers,  chantent 
à  plusieurs  parties  des  paroles  rimées  qui  se  rapportent  à  leur 
genre  de  travail;  à  mesure  qu'ils  avancent^  ils  précipitent  leur 
chaut;  les  mouvements  cadencés  deviennent  de  plus  en  plus  ra- 
pides. Arrivés  au  bout  du  sillon,  les  travailleurs  s'arrêtent  brus- 
quement, pour  reprendre,  en  revenant  sur  leurs  pas,  le  refrain 
de  leur  chant  et  la  cadence  de  leur  travail.  Des  maîtres  despo- 
tiques, venus  de  la  morne  Russie,  ont  voulu  imposer  le  silence  à 
leurs  journaliers  imères,  mais  il  leur  a  fallu  céder;  sans  la  joie 
de  la  musique,  le  labeur  habituel  ne  pouvait  plus  se  faire  »  (1). 

Combien  cette  musique  qui  retentit  encore  à  Fheure  actuelle 
ne  nous  aide-t-elle  pas  à  comprendre  le  mythe  d'Orphée,  un 
des  personnages  typiques  de  la  race  pélasgique  !  On  croirait  en- 
tendre les  chants  à  l'aide  desquels  les  Pélasges  prenaient  cou- 
rage pour  bâtir  leurs  indestructibles  murailles  et  leurs  gigantes- 
ques canaux,  les  deux  sûretés  de  leur  existence. 

Et  qui  ne  voit  que  ces  aptitudes  artistiques  et  musicales  se  sont 
encore  développées  sous  l'influence  de  la  vie  facile  et  insouciante 
créée  par  l'abondance  des  productions  spontanées,  et  qu'elles  ont 
été  affinées  par  le  contact  permanent  que  crée  la  vie  urbaine? 
car  il  faut  la  combinaison  de  ces  deux  influences,  pour  porter 
ces  aptitudes  à  ce  degré  d'intensité. 

Si  la  Mingrélie  actuelle  n'est  plus  qu'un  pâle  reflet  de  l'an- 
cien type  pélasgique,  du  moins  il  est  encore  possible  d'y  re- 
trouver les  contours  généraux  de  l'antique  société  d'où  sont 
sorties  les  populations  les  plus  caractéristiques  du  bassin  de 
la  Méditerranée.  Le  malheur  de  la  Mingrélie  est  d'avoir  été  en 
quelque  sorte  recouverte  par  l'inondation  turque  et  tartare.  C'est 
là,  en  effet,  (ju'était  le  péril  de  sa  situation  géographique.  Toute 
forte  qu'elle  fût,  ainsi  que  nous  venons  de  le  voir,  contre  les  no- 

(I)  Reclus,  Géo(jr.  nniv.,  j),  212. 


LKS    TVI'i:S   SOCIAUX    DU    IJASSIN    l>K    LA    MÉDITERRANÉE.  'JOi> 

mades  venus  de  la  montagne,  elle  leur  était  immédiatement 
voisine,  elle  était  noyée  au  milieu  d'euv,  comme  une  petite  oasis 
de  verdure  au  milieu  de  la  stopjie  immense. 

Enfermés  de  si  près  et  si  étroitement,  non  seulement  par  les 
nomades,  mais  parla  nature  toute  diti'érente  des  régions  circon- 
voisines,  la  Colchide  ne  pouvait  ni  étendre  de  proche  en  proche 
ses  établissements,  ni  peupler  exclusivement  de  ses  fugitifs  et  de 
ses  bannis  les  alentours,  de  manière  à  créer,  là,  soit  une  puissante 
confédération  de  villes,  soit  une  pure  race  de  liljres  émigrants 
sortis  d'elle  seule.  En  un  mot,  ces  Pélasges  ne  pouvaient,  là, 
donner  lieu  ni  à  la  puissance  qu'ils  ont  établie  en  Asie  Mineure 
occidentale,  ni  au  magnifique  rajeunissement  qu'ils  ont  produit 
sur  eux-mêmes  par  les  Hellènes  et  les  Latins. 

Pour  échapper  à  cette  difficulté,  les  Pélasges  de  la  Colchide 
durent  se  projeter  au  dehors,  par  la  seule  route  qui  leur  fût 
ouverte  ;  c'est  ce  que  nous  allons  voir,  en  étudiant  plus  directe- 
ment le  type  ancien  des  Vallées  méditerranéennes. 


II.   LE    TYPE    ANCIEN    :    LES    PELASGES. 

Les  Pélasges  apparaissent  à  l'origine  de  l'histoire  du  bassin  de  la 
Méditerranée.  —  La  citation  suivante  résume  assez  exacte- 
ment l'opinion  générale  des  historiens  au  sujet  des  Pélasges  : 
«  Aux  premières  lueurs,  bien  vacillantes  encore,  que  l'histoire, 
ou  plutôt  que  la  poésie  projette  sur  ces  vieux  âges,  se  montre, 
perdu  dans  la  nuit  des  temps,  un  grand  peuple,  les  Pélasges, 
qui  semble  avoir  couvert  l'Asie  Mineure,  la  Grèce  et  une  partie 
de  l'Italie,  où  il  laissa  sa  langue,  qui  a  formé  le  grec  et  le  latin, 
et  ses  dieux  que  les  Hellènes  et  les  Italiotes  adoptèrent...  Quant 
aux  tribus  qui  peuplèrent  la  Grèce  proprement  dite,  elles  sont 
connues  sous  le  nom  fameux  de  Pélasges  et  d'Hellènes,  les  pre- 
miers précédant  les  seconds.  Les  Grecs  désignaient,  sous  la  dé- 
nomination générale  de  Pélasges,  les  peuplades  qui  les  avaient 
précédés  sur  le  sol  de  la  Hellade  (1).  » 

(1)  Duruy.  Uist.  des  Grecs,  l.  I,  39.  43. 


506  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

Les  rivages  de  la  Méditerranée  ont  été  peuplés  par  la  route  de  mer. 
—  (^ette  aflirmation  repose  sur  quatre  groupes  de  preuves  : 

1.  Le  témoignage  des  anciens.  — Les  anciens  n'avaient  pas  con- 
tre la  traversée  de  la  mer  les  mêmes  préjugés  que  beaucoup 
d'historiens  modernes,  sans  doute  influencés  par  notre  vie  plus 
sédentaire.  Ainsi,  suivant  Hérodote,  les  Pélasges-Tyrrhéniens,  ou 
Étrusques,  étaient  venus  de  la  Lydie,  c'est-à-dire  des  rivages  de 
l'Asie  Mineure  et  par  la  voie  de  la  mer  (1).  Cette  traversée,  une 
des  plus  longues  cependant  que  l'on  puisse  effectuer  dans  la 
Méditerranée,  n'effraie  pas  le  Père  de  l'histoire  ;  elle  lui  parait 
toute  naturelle.  C'est  également  par  mer  qu'Homère  fait  fuir 
les  Troyens  vaincus,  et  l'on  sait  le  rôle  considérable  que  joue 
la  mer  dans  V Iliade  et  VOelyssée.  D'après  la  tradition,  beaucoup 
de  fondateurs  de  villes  grecques  seraient  également  arrivés  par 
mer,  par  exemple,  Cécrops,  Inachus,  Cadmus.  C'est  par  mer 
que  les  Argonautes  se  rendent  en  Colchide  et  les  Grecs  à  Troie. 
Virgile  s'est  fait  l'écho  de  cette  tradition  pour  l'Italie  :  car  il 
fait  également  venir  par  mer  Enée  et  son  fils  Ascagne.  Le  même 
sentiment  est  encore  dominant  à  l'époque  de  Tacite  :  «  Ce  n'était 
pas  par  terre,  nous-dit-il,  mais  sur  des  vaisseaux  que  se  trans- 
portaient autrefois  les  migrations  de  peuples  »  (2) . 

N'oublions  pas  d'ailleurs  que  la  navigation  sur  la  Méditerranée 
est  singulièrement  facilitée  par  les  découpures  du  rivage  et  par 
les  nombreuses  iles,  qui  permettent  de  trouver,  chac|ue  soir,  un 
port  pour  se  mettre  à  l'abri  pendant  la  nuit  (3). 

2.  La  Méditerranée  était  alors  en  dehors  des  routes  de  terres. 
C'était  une  région  fermée.  Au  Nord,  le  courant  des  peuples  sui- 
vait la  voie  du  Danube,  qui  était  largement  ouverte.  Pour  dévier 
vers  le  Sud,  il  aurait  fallu  franchir  les  Balklians  qui  étaient 
une  route  bien  moins  séduisante  pour  des  pasteurs,  incapa- 
bles de  faire  vivre  leurs  troupeaux  sur  ces  sols  forestiers.  On 
sait    d'ailleurs   que,    lorsque    les   Celtes   débouchèrent   sur  les 


(1)  JllsL,  I,  1G.3. 

[2)  Cenuanie,  2. 

(3J  On  a  retrouvé  des  représentations  de  vaisseaux  sur  des  vases  archaïques,  lis  sont 
représentés  danslffisi.  des  Grecs,  de  Duruy,  t.  I,  p.  178. 


i 


Li:S    TYI'ES    SOCIArX    1)1-    IJASSI.N    l>i:    LA    MÉDITERRANÉE.  507 

rivag-os,  ils  y  trouvèrent  les  Pélasg-es  établis  depuis  des  siècles. 

Au  Sud  de  cette  mer,  le  grand  désert  afri(;ain  ouvrait  aux  mi- 
grations des  peuples  un  large  parcours  vers  l'Occident,  ainsi 
cpie  nous  l'avons  expliqué  (1).  De  plus,  la  vallée  du  Nil,  par 
son  extraordinaire  fécondité,  accumulait  les  hommes  et  les  re- 
tenait. 

Ajoutons  enfin,  ce  qui  est  décisif,  que  les  Pélasges  et  les  au- 
tres habitants  du  bassin  de  la  iMéditerranée  sont  très  différents, 
au  point  de  vue  social,  ainsi  qu'on  va  le  voir,  de  tous  les  émi- 
grants  qui  ont  suivi  la  route  de  l'Europe  centrale  ou  celle  de 
l'Afrique;  il  n'est  pas  possible  de  les  faire  venir  par  le  même 
chemin . 

3.  La  route  de  mer  explique  seule  la  formation  sociale  com- 
mune à  tous  les  peuples  de  la  Mfkliterranée  dans  l'antiquité. 
—  Du  fond  de  la  mer  Noire  aux  Colonnes  d'Hercule ,  cette  civili- 
sation est  identique;  partout  elle  présente  les  mêmes  caractères. 
Cette  similitude  est  bien  extraordinaire ,  sur  une  pareille  éten- 
dae  qui  comprend  toute  la  longueur  de  l'Europe.  Elle  ne  peut 
s'expliquer  que  si  ces  populations  ont  toutes  suivi  la  même 
route.  Or  il  y  a  qu'une  seule  route  commune  à  tous  ces  rivages, 
c'est  celle  de  la  mer.  En  Science  sociale,  une  pareille  preuve 
est  décisive. 

4.  La  route  de  mer  explique  seule  V avance  énorme  de  la  civili- 
sation méditerranéenne ,  jusque  dans  sa  partie  occidentale .  • — 

•  Cette  avance  est  bien  particulière  ;  elle  étonne  tous  les  historiens , 
mais  aucun  ne  cherche  à  l'expliquer  positivement.  Comment  se 
fait-il  que,  sur  les  côtes  méditerranéennes  de  l'Italie,  de  la  Gaule 
et  de  l'Espagne,  nous  ne  trouvions  pas  des  demi-nomades,  des 
demi-barbares  comme  les  Celtes,  mais  des  civilisés  complets, 
des  urbains,  aussi  avancés  dans  la  civilisation  que  ceux  de  l'A- 
sie Mineure  ou  de  la  Grèce?  Les  poteries  étrusques  sont  sembla- 
bles à  celles  de  l'Asie  Mineure  et  ne  leur  sont  en  rien  inférieures. 
Il  est  manifeste   que,  d'un  bout  à  l'autre,  ce  sont  des  Pélasges. 


(1)  Voir  mon  article  sur  les  Sociétés  issues  des  Déserts  dans  la  Science  sociale, 
t.  XV,  1).  320. 

T.   XTII.  37 


508  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

c"est-à-(lire  des  gens  de  cette  même  formation  que  nous  appe- 
lons pélasgiques.  Il  faut  donc,  de  toute  nécessité,  que  ces  peu- 
ples aient  suivi  une  route  qui  leur  ait  permis  d'échapper  à  toute 
transformation,  qui  les  ait  déposés  aux  points  d'arrivée  dans  l'é- 
tat social  où  ils  étaient  au  point  de  départ,  et  cela  en  dépit 
de  la  longueur  du  trajet.  La  route  de  mer  est  la  seule  qui  pré- 
sente ce  caractère  extraordinaire. 

Mais  quel  a  été  le  point  de  départ  et  quelle  a  été  la  direction 
suivie  par  ces  populations? 

Les  Pélasges  sont  venus  de  la  Colchide  par  les  rivages  de  l'Asie  Mineure. 
—  Cette  origine  peut  être  établie  par  les  témoignages  suivants  : 

1°  La  Colchide  est  signalée  par  les  traditions  historiques  les 
plus  anciennes.  —  Parmi  ces  traditions,  une  des  plus  antiques  est 
la  fable  de  Prométhée,  «  fils  de  la  terre  et  père  de  Deucalion  », 
lequel  fut  Fauteur  de  la  race  hellénique.  D'après  la  légende, 
Prométhée  fut  enchaîné  sur  le  Caucase,  c'est-à-dire  précisément 
sur  les  montagnes  qui  dominent  la  Colchide.  11  fallait  donc  que 
ces  régions  éloignées  fussent  restées  dans  la  tradition  des  Pélas- 
ges, dès  la  plus  haute  antiquité.  Et,  rencontre  bien  extraordi- 
naire, nous  sommes  ramenés  aux  mêmes  lieux  par  un  autre  sou- 
venir historique,  des  plus  anciens;  je  veux  parler  de  la  tradition 
si  vivace  de  l'expédition  des  Argonautes.  Cette  expédition  se  pré- 
sente comme  un  retour  offensif  des  colonies  pélasgiques  de 
Grèce  contre  les  établissements  pélasgiques  d'Asie  Mineure,  an- 
térieurement à  la  guerre  de  Troie.  Phryxus,  qui  est  le  point  de 
départ  de  toute  cette  légende  et  qui  marque  le  plus  lointain  sou- 
venir des  Grecs  à  cet  égard,  était  considéré  comme  proche  pa- 
rent du  roi  de  Colchide,  auprès  duquel  il  se  réfugie  et  dont  il 
épouse  la  fille.  Or,  les  Grecs  ne  se  reconnaissaient  pas  aisé- 
ment de  parenté  avec  les  autres  peuples.  Il  y  a  donc  là  encore 
une  indication  dont  il  faut  tenir  grand  compte.  Si  les  Pélasges 
n'étaient  pas  venus  de  la  Colchide,  il  serait  bien  étrange  qu'ils 
aient  connu,  dès  les  plus  lointaines  origines  de  leur  histoire, 
ce  pays  perdu  au  fond  de  la  mer  Noire. 

2°  Les  colonies  pélasgiques  se  succèdent,  sur  le  rivage^  depuis 


LES   TYPES    SOCIAIX    Dr    BASSIN   DE   LA   MÉDITEKHANÉE.  oOî» 

la  Colcliitlf  jif<(jurn  Mf/sir  et  en  Lydir.  —  Il  suflit,  pour  le 
constater,  de  jeter  les  yeux  sur  une  carte  des  anciennes  colonies 
grecques  dans  TAsie  Mineure.  Il  y  a  à  peine  une  étroite  inter- 
ruption après  Trébizonde,  à  l'endroit  oii  le  plateau  anatolien 
surplombant  le  rivage  ne  forme  pas  de  vallées  ouvertes  sur  la 
mer  et  rend  par  conséquent  impossible  tout  établissement  à  la 
façon  pélasg-iquc. 

3°  L'originr  colchidicnnc  est  confirmée  par  If  mouvement  de 
retour  de  l'Empire  grec.  —  H  y  a  là  un  témoignage  de  la  plus 
haute  importance  et  qui,  étant  plus  récent,  est  plus  facile  à  cons- 
tater. C'est  une  loi  sociale  presque  invariable  que  les  peuples 
refoulés  par  des  adversaires  supérieurs  en  force  battent  en  re- 
traite, en  revenant  sur  leurs  pas,  dans  la  direction  du  pays  d'où 
ils  sont  sortis.  Ils  refont,  en  sens  inverse ,  le  chemin  parcouru 
parleurs  ancêtres,  parce  qu'ils  le  connaissent  mieux,  parce  qu'ils 
sont  toujours  restés  en  communication  avec  lui,  parce  qu'ils  sont 
assurés  de  retrouver  sur  cette  route  des  hommes  de  leur  langue, 
de  leur  race,  de  leur  formation  sociale.  C'est  ce  qu'ont  fait,  c'est 
ce  que  font  actuellement  les  Tartares  et  les  Turcs,  par  exemple  : 
ils  ne  se  replient  pas  vers  l'Occident,  mais  vers  les  parties  de 
l'Orient  dont  leurs  compatriotes  jalonnent  encore  la  route.  En 
d'autres  termes,  les  peuples  qui  ne  peuvent  se  maintenir  dans 
leurs  possessions  conquises  tendent  à  revenir  vers  leur  berceau. 

L'Empire  grec  a  connu  ces  tristes  vicissitudes,  lorsqu'il  a  été 
refoulé  par  l'Empire  latin  de  Constantinople,  en  120i.  Alors,  les 
Grecs  vaincus  refluent  vers  l'Asie  Mineure,  mais  seulement  en 
suivant  les  rivages  du  Nord  dans  la  direction  exacte  de  la  Col- 
chide  et  jusqu'à  ce  pays.  Sur  cette  loute  de  leur  race,  ils  fondent 
alors  deux  empires  :  l'Empire  grec  de  Nicée  et  l'Empire  grec  de 
Trébizonde,  comme  s'ils  voulaient  finir  sur  les  rivages  où  ils  ont 
commencé.  Ils  semblent  ainsi  nous  indiquer,  par  un  témoi- 
gnage sensible,  quelle  avait  été  la  route  de  leur  jeunesse!  Cette 
marche  en  retraite  de  la  race  grecque  est  une  curieuse  contre- 
épreuve  de  sa  marche  en  avant  (1). 

(1)  Voir,  dans  l'Allas  de  Foncin,  les  caries  VI  et  26. 


510  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

4°  La  Colchide  n'ouvre  pas,  aux  émigrants,  (T autre  route  que 
la  mer.  —  Nous  avons  dit  que  les  Pélasges  n'avaient  pu  conser- 
ver leur  type  social  d'un  bout  à  l'autre  de  la  Méditerranée  qu'en 
éinigrant  par  la  route  de  mer.  Or,  de  la  Colchide,  il  n'y  a  pas 
d'autre  issue  que  la  nier;  du  côté  de  la  terre,  cette  région  est 
entourée  de  toutes  parts  par  la  montagne  occupée  par  des 
niasses  profondes  de  populations  belliqueuses.  Il  faut  donc 
nécessairement  se  jeter  à  l'eau,  lorsque  la  population  devient 
trop  nombreuse.  Voilà  qui  répond  bien  à  la  définition  des 
Pélasges  :  des  agriculteurs  se  propageant  par  mer  et  fon- 
dant des  établissements  dans  les  vallées  ouvertes  sur  le  ri- 
vage. 

5°  La  Colchide  explique  le  caractère  si  particulier  des  Pélasges  et 
leur  ignorance  des  grands  Empires  du  Sud .  — Cette  ignorance  des 
grands  Empires  assyriens,  iraniens  et  égyptiens  est  bien  frappante. 
Non  seulement  ils  n'en  ont  pas  subi  l'influence,  mais  leur  lan- 
gue, leurs  traditions,  leur  art  sont  complètement  différents  (1). 
Les  Pélasges  et  leurs  descendants  tranchent  nettement  sur  tout  ce 
monde  oriental,  comme  les  Saxons  tranchent  sur  le  monde  occi- 
dental. Il  faut  donc  absolument  leur  trouver  un  nid  déformation 
bien  à  part  et,  de  plus,  une  route  entièrement  à  l'abri  de  ces 
influences.  La  Colchide  est  précisément  un  lieu  fermé,  bien  isolé 
de  ces  empires,  perdu  au  fond  de  la  mer  Noire  ;  et  la  route  par 
laquelle  on  en  sort  n'est  parcourue  régulièrement  par  aucun  des 
grands  peuples  du  Midi.  A  ce  point  de  vue  encore,  la  Colchide 
répond  entièrement  à  la  donnée  du  problème. 

6.  La  Colchide  explique  le  tgpc  phgsique  et  social  des  Pé- 
lasges. —  La  beauté  du  type  j)hysiquc,  l'aptitude  artistique,  la 
pratique  de  la  culture  arborescente,  sont  les  traits  distinctifs  des 
Pélasges  et  des  Hellènes.  Or,  nous  avons  constaté  que  ces  divers 
caractères  sont  encore  persistants  dans  la  population  de  la  Min- 
grélie  actuelle,  qui  est  l'ancienne  Colchide.  Ainsi,  de  quelque 
côté  que  nous  examinions  la  question,  nous  sommes  toujours  ra- 
menés à  ce  pays. 

(1)  Duniy,  loc.  cit.,  p.  54. 


I 


T.KS   TYPES    SOCIMX    IM'    liASSIN    liK    LA    MKDlTFJîHANEi:.  •)  I  I 

Les  Pélasges  ont  fait  une  étape  importante  dans  la  Mysie  et  la 
Lydie.  —  La  Mysie  et  la  Lydie,  situées  sur  les  rivages  occidentaux 
de  l'Asie  Mineure,  sont  formées  par  les  diverses  vallées  qui  des- 
cendent du  plateau  anatolien  vers  la  mer  Egée.  C'est  sur  ces  ri- 
vages que  se  succédaient  Troie,  Phocée,  Milet  et  cent  autres  villes, 
fjunouses  dans  l'antiquité.  Il  y  eut  là  comme  une  première 
Grèce  qui  jeta  un  éclat  extraordinaire  aux  oriiiinos  de  l'his- 
toire. 

Ces  rivages  sont  précisément  situés  sur  la  route  que  nous  ve- 
nons de  déterminer  et  qui  devait  conduire  les  Pélasges  de  la  Col- 
chide  jusqu'en  (irèce  et  en  Italie.  iMais  pourquoi  ces  émigrants 
se  sont-ils  arrêtés  et  accumulés  sur  ce  point  de  la  route?  On  s'ex- 
pliquera cette  importante  étape,  si  l'on  considère  la  situation 
géographique  de  cette  région.  Plus  au  Sud,  les  Pélasges  trou- 
vaient le  littoral  occupé  par  les  Phéniciens,  qui  leur  barraient 
ainsi  la  route  dans  cette  direction.  A  l'Est,  ils  rencontraient  tou- 
jours la  montagne  avec  ses  populations  menaçantes.  A  l'Ouest, 
c'était  la  mer,  mais  une  mer  qu'il  leur  fallait  franchir  d'un  bord 
à  l'autre,  pour  la  première  fois,  car  depuis  la  Colchide,  ils  s'é- 
taient contentés  de  côtoyer  le  rivage.  On  comprend  donc  qu'ils 
aient  eu  un  moment  d'hésitation  et  qu'ils  aient  d'abord  pris  le 
parti  de  s'accumuler  là  aussi  longtemps  qu'il  leur  serait  pos- 
sible. 

Ils  prirent  d'autant  plus  facilement  ce  parti  que  ces  vallées 
étaient  encore  plus  favorables  que  celles  de  la  Colchide  à  l'éta- 
blissement et  à  l'épanouissement  de  la  race.  La  bande  de  rivages 
était  beaucoup  plus  large  et  les  vallées  plus  profondes.  En  outre, 
elles  étaient  séparées  des  nomades  de  la  montagne  par  une  zone 
de  déserts  salés  et  par  une  région  forestière  également  impro- 
pres au  pâturage.  C'était  en  quelque  sorte  une  petite  Europe 
agricole  adossée  au  plateau  asiatique. 

Cette  situation  privilégiée  nous  explique  l'antique  et  extraor- 
dinaire prospérité  de  ces  villes,  dont  Troie  est  restée  le  type. 
«  Troie  était  célèbre  pour  la  force  de  ses  murailles,  les 
richesses  et  le  luxe  de  ses  habitants,  dont  les  mœurs  et  la  reli- 
gion étaient,   comme  la  langue,  les  mêmes  que  celles  des  Hel- 


.'>12  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

lèiies,  mais  â  un    degré  plus  avancé  de  développement  »   (1). 

C'est  probablement  cette  ricliesse  qui  poussa  les  Grecs  à  s'em- 
parer de  Troie  et  c'est  ce  qui  explic£ue  que  la  prise  de  cette  ville 
ait  été,  dans  l'antiquité,  un  si  grand  événement.  C'était  le 
triomphe  des  colonies  plus  jeunes  contre  leurs  ancêtres,  cjuel- 
que  chose  comme  une  prise  de  Londres  par  les  Anglo-Saxons 
dÂmérique. 

Cependant  cette  situation,  malgré  tous  ses  avantages,  pré- 
sentait un  inconvénient  grave.  On  était  encore  trop  près  des 
montagnards  nomades,  trop  exposés  à  leurs  razzias,  ainsi  que 
nous  en  avons  eu  le  témoignage  par  Hérodote.  On  sait  que  ces 
villes  finirent  plus  tard  par  succomber  sous  l'invasion  des  Mèdes  et 
des  Perses,  c'est-à-dire  des  montagnards  maîtres  de  l'Asie  Mi- 
neure. L'espace  d'ailleurs  manquait. 

Les  Pélasges  se  virent  donc  dans  la  nécessité  de  franchir  la 
mer  pour  aborder  aux  rivages  de  la  Grèce.  C'est  de  la  Mysie,  de 
la  région  où  fut  Troie,  c£ue  parait  s'être  fait  le  principal  rayon- 
nement. De  là,  en  effet,  la  traversée  était  plus  courte  et  plus 
facile.  Les  îles  d'Imbros  et  de  Lemnos  offraient  deux  points  de 
relâche,  d'où  l'on  pouvait  gagner  facilement  les  promontoires 
de  la  Chalcidique,  qui  avancent  leurs  trois  bras  vers  l'Asie  Mi- 
neure, comme  pour  appeler  et  pour  recevoir  ces  émigrants 
encore  inexpérimentés  dans  Ja  navigation.  Ce  qui  permet  de 
supposer  que  ce  fut  bien  là  la  plus  ancienne  route  suivie  par  les 
Pélasges  à  travers  la  mer  Egée,  c'est  d'abord  que  la  tradition 
la  fait  suivre  à  Jason  et  aux  Argonautes  ;  c'est  ensuite  que  les  îles 
d'Imbros  et  de  Lemnos  ont  conservé,  pendant  longtemps,  un 
caractère  essentiellement  pélasgiquc.  C'est  clans  ces  îles  qu'était 
le  centre  du  culte  des  Cabires  c|ui  se  rattache  si  directement 
aux  Pélasges. 

La  mer  Egée  franchie,  les  Pélasges  sont  enfin  hors  des  at- 
teintes des  nomades.  Ceux-ci  ne  peuvent  pas  les  suivre,  car 
ils  ne  sont  pas  dressés  comme  eux  à  la  navigation.  C'est  ce  qui 
explique  qu'à  partir  de  là,  c'est-à-dire  à  partir  de  leur  établisse- 

(1)  Diiruy,  loc.  cil.,  p.  108. 


LKS    TVI'KS    SnCIAlX    DC    BASSIN    DE    LA    MK[)[TERRANKE.  513 

iiiciitcn  (irèce,  l'histoire  des  PéUisges  prend  un  caractère  si  parti- 
culier :  ils  se  développent  sur  un  sol  vacant  et  en  dehors  de 
toute  pression  étrangère,  en  dehors  de  toute  influence  du  voisi- 
nage des  grandes  nations  asiatiques,  par  conséquent  avec  tous 
les  traits  distincfifs  de  leur  formation  sociale. 

Les  Pélasges  conservent,  dans  leurs  divers  établissements,  les  deux 
caractères  essentiels  de  leur  formation  sociale. 

1°  Ils  s'rtablissrtit  par  /te/ ils  peuples  distincts.  —  Ce  trait  est 
assez  connu,  il  domine  toute  l'histoire  de  la  Grèce  et  de  l'Italie 
méridionale  pendant  l'antiquité.  Tout  au  plus,  ces  villes  indé- 
pendantes forment  entre  elles  quelques  liens  fédératifs,  comme 
gage  de  paix,  ou  pour  assurer  leur  défense  commune  contre  les 
nouveaux  arrivants.  La  multiplicité  des  petites  vallées  qui  se 
succèdent  le  long  des  rivages  était  d'ailleurs  très  favorable  à 
cet  isolement  et  à  cette  indépendance. 

2.  Ils  conservent  leur  caractère  agricole.  —  On  s'expliquera 
cette  persistance  si  l'on  observe  que  la  partie  septentrionale  de 
la  Méditerranée,  ainsi  que  la  plupart  des  îles,  étaient,  à  ces 
époques  reculées,  fort  peu  visitées  par  les  purs  commerçants  et 
navigateurs,  dont  les  Phéniciens  sont  le  type.  A  cette  époque, 
ceux-ci  effectuaient  surtout  les  transports  entre  les  grands  Em- 
pires d'Egypte  et  d'Assyrie,  et  lorsque,  plus  tard,  ils  s'élancèrent 
dans  la  pleine  mer,  ce  fut  surtout  le  long  des  côtes  méridio- 
nales, ainsi  que  nous  l'expliquerons.  Pendant  peut-être  plusieurs 
siècles,  les  Pélasges  purent  donc  rester  des  solitaires,  dispersés 
dans  des  vallées  et  presque  sans  aucun  rapport  avec  les  grands 
peuples  dç  l'Orient.  Chaque  vallée  se  suffisait,  grâce  à  la  facilité 
et  à  l'abondance  de  la  culture  arborescente,  et  ainsi  l'isolement 
du  lieu  favorisait  leur  penchant  naturel.  Ils  ne  naviguaient  que 
pour  chercher  plus  loin  une  nouvelle  vallée,  propre  à  fournir 
un  établissement  au  trop-plein  de  la  population.  Le  voyage 
d'Énée,  dans  Y  Enéide,  semble  donner  une  idée  assez  exacte  de  ce 
que  durent  être,  dans  la  plus  lointaine  antiquité,  les  migrations 
pélasgiques. 

Le  caractère  agricole  des  Pélasges  nous  est  d'ailleurs  attesté 


ol4  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

par  les  traditions  qui  ont  pu  arriver  jusqu'à  nous.  Hérodote, 
qui  avait  encore  sous  les  yeux  des  spécimens  bien  conservés  de 
ce  type,  nous  les  dépeint  comme  une  race  de  purs  paysans.  Il 
cite  môme  une  anecdote  bien  caractéristique  :  «  Selon  Hécatée, 
fils  d'Hégésandre,  dit-il,  quand  les  Athéniens  virent  la  contrée 
au-dessous  de  l'Hymète  qui  leur  appartenait  et  qu'ils  avaient 
donnée  aux  Pélasges,  en  échange  du  mur  de  l'acropole  bâti  jadis 
par  ceux-ci  (voilà  bien  le  caractère  de  constructeur  que  nous 
avons  reconnu),  lorsqu'ils  virent  que  cette  contrée  précédemment 
stérile  et  de  nulle  valeur  était  bim  cultivée,  l'envie  les  prit  et  ils 
désirèrent  recouvrer  cette  terre,  si  bien  qu'ils  chassèrent  les  Pé- 
lasges, sans  mettre  en  avant  le  moindre  prétexte  »  (1).  Ainsi,  en 
échange  d'un  dur  travail,  on  leur  donne  une  terre  sans  valeur; 
mais  ces  habiles  défricheurs  de  toutes  les  vallées  méditerra- 
néennes ne  tardent  pas  à  la  mettre  en  culture  ;  alors  on  les  chasse 
sans  le  moindre  prétexte,  parce  qu'on  n'a  devant  soi  que  de 
simples  paysans  que  Ton  méprise. 

Selon  la  Fable ,  Pélasgos ,  le  premier,  a  pétri  et  cuit  le  pain 
réduit  en  farine.  Mais  ce  que  les  poètes  chantent  par-dessus  tout, 
ce  sont  les  douceurs  sans  pareilles  de  la  culture  arborescente. 
D'après  Hésiode,  voici  en  quoi  consiste  le  bonheur  des  hommes 
vertueux  dans  les  Iles  Fortunées  :  «  Ils  cueillent,  /ro^5/b^,çpar  an, 
des  fruits  doux  comme  le  miel^  sur  des  arbres  toujours  en 
fleurs.   » 

L'importance  de  la  culture,  et  en  particulier  de  la  culture  ar- 
borescente, est  d'ailleurs  attestée  par  ce  que  nous  savons  de  la 
religion  pélasgique.  C'est  une  religion  essentiellement  naturaliste, 
divinisant  les  phénomènes  naturels,  les  agents  physiques.  C'est 
aux  Pélasges,  comme  le  constate  très  exactement  M.  C.  Périgot, 
que  les  Hellènes  durent  plusieurs  divinités  de  leur  Olympe  :  Zeus 
à  qui  était  consacré  le  chêne,  sous  la  forme  duquel  il  fut  sans 
doute  adoré,  lorsque  les  premiers  hommes  mangeaient  des 
glands  suivant  la  tradition  pélasgique;  Héra,  ou  Junon,  qui 
avait  été  d'abord   le  tronc  d'un  poirier  dans  lequel  on  tailla 

(1)  Iléiodolc,  VI,  1:57. 


Li:S   TYI'KS    SOCIAUX    DU    IIASSIN    DK    L\    MKDITERRANKE.  'il") 

sa  statiio,  ou  l.i  grenade  ^aur(ui<\  (jiii  pins  tiird  ne  fit^iire  plus 
(pie  coniuie  uu  ;itfril)ut  dans  sa  main;  Poséidon  ou  Neptune,  (pii 
envahit  les  grèves  basses  de  l'Attique,  terre  [)élasgi(jue,  dont  le 
premier  nom,  d'après  Strabon,  lut  Posidonia  ;  Atliéné  ou  Minerve, 
la  déesse  de  YoUvier,  la  protectrice  des  hauteurs,  des  villes  ni- 
vironnées  de  tours  et  de  murai  lies;  Dômèter  ou  (^.érès,  la  déesse 
de  la  vie  agricole^  celle  qui  enseigne  à  Triptolènie  à  semer  le  blé; 
Héphaïstos  ou  Vulcain,  le  divin  forgeron,  tombé  dans  cette  ilc  de 
Lemnos  où  les  Pélasges  se  trouvent  encore  aux  temps  historiques; 
enfin,  Artémis  ou  Diane,  née  dans  cette  Arcadie  qui  resta  pélas- 
gique  jusqu'aux  derniers  temps  de  la  (îrèce,  déesse  des  mon- 
tagnes, des  bois  sacrés,  des  sources,  des  lacs,  des  nymphes,  des 
faunes  et  des  satyres. 

N'est-il  pas  manifeste  que  c'est  bien  là  la  religion  d'un  peuple 
adonné  à  l'agriculture  et  à  une  agriculture  essentiellement  arbo- 
rescente; ou  pourrait  presque,  d'après  les  attributs  de  ses  dieux, 
reconstituer  les  divers  travaux  auxquels  il  se  livrait  et  dont  il  tirait 
ses  moyens  d'existence. 

Le  type  des  vallées  ne  peut,  à  lui  seul,  nous  expliquer  les 
Sociétés  du  bassin  de  la  Méditerranée,  car  il  s'est  trouvé  partout 
juxtaposé  et  plus  ou  moins  mélangé  à  deux  autres  :  celui  des 
Ports  maritimes  et  celui  des  Plateaux.  Les  sociétés  méditerra- 
néennes sont  le  résultat  d'une  combinaison  et  il  n'est  possible 
de  les  expliquer  qu'en  tenant  compte  exactement  de  chacun  des 
éléments  qui  les  composent. 

Nous  allons  donc  étudier  le  second  de  ces  éléments,  celui  des 
Ports  maritimes. 

[A  suivre.) 

Edmond  Demolins. 

(1)  Hésiode,  Les  Travaux  et  les  Jours. 


L'ACTION  SOCIALE  DE  L'ÉGLISE. 


Un  de  nos  amis  en  Science  sociale  ayant  écrit  à  M.  H.  de  Tourville  pour  le  prier 
de  lui  donner  quelques  indications  sur  la  manière  dont  s'exerce  l'action  so- 
ciale de  l'Église,  il  en  a  reçu  la  réponse  suivante  qu'il  nous  communique  et 
qui  est  de  nature  à  intéresser  nos  lecteurs. 


Tourville,  le  24  mai  1894. 


Monsieur, 


Je  ^ous  félicite  de  l'initiative  que  vous  avez  prise  en  m'écrivant. 
J'ai  lu  et  relu  votre  lettre  avec  le  plus  grand  soin.  Tout  ce  que 
vous  me  dites  est  exact. 

Vous  désirez  seulement  que  je  vous  en  rende  raison,  que  je 
vous  en  fasse  voir  l'harmonie. 

Il  ne  peut  y  avoir,  en  soi,  aucune  divergence  entre  la  foi  ca- 
tholique et  la  science  sociale,  pas  plus  qu'entre  la  foi  catholique 
et  quelque  science  que  ce  soit,  passée,  présente  ou  à  venir.  La 
raison  en  est  que  tout  ce  qui  se  démontre  vrai,  par  l'un  quelcon- 
que des  moyens  de  vérification  qui  ont  été  donnés  à  l'homme,  est 
vrai,  et  que  le  vrai  concorde  avec  lui-même.  J'avoue  que  je  ne 
conq)rends  pas  bien  et  ne  partage  pas  du  tout  ce  grand  souci 
d'une  partie  bruyante  des  catholiques  à  l'apparition  d'une  science. 
D'abord,  ils  manifestent  là  une  impardonnable  timidité  à  l'égard 
de  leur  foi,  et  une  singulière  outrecuidance  à  l'égard  de  connais- 
sances nouvelles  et  spéciales.  Mais,  déplus,  comment  ne  pensent- 
ils  pas  que  cette  science  nouvelle,  bien  avant  d'avoir  à  compter 
avec  la  foi ,  a  dû  compter  avec  toutes  les  sciences  acquises  et 
a  dû  su  maintenir  en  présence  de  toutes    celles  qui  ne  cessent  de 


l'action   SOCIALK    de   L'ÉGLtSK.  517 

suiiiii'  à  riinprovisto?  KUe  a,  là,  cent  ibis  plus  à  faire  qu'avec 
la  foi  catholique  toute  seule.  Est-ce  ([u'en  science  sociale  nous 
n'avons  pas  affaire  à  la  science  historicjue ,  à  l'économie  poli- 
tique, à  la  géographie  tant  ancienne  que  moderne,  à  ses  décou- 
vertes quotidiennes,  à  la  linguistique,  à  l'anthropologie,  à  l'expé- 
rience de  l'agriculture,  de  l'industrie,  de  l'art  militaire,  etc., etc.? 
Si  nous  nous  trouvons  concorder  avec  tout  cela  ensemble  et  y 
apporter  des  lumières,  la  foi  catholique  peut  passablement  se 
rassurer  :  nous  avons  été  criblés  à  un  crible  très  serré,  beau- 
coup plus  complexe  que  le  sien,  beaucoup  moins  bienveillant 
au  fond.  Si  nous  ne  sommes  pas  dans  le  vrai,  elle  peut  se  fier 
à  ce  que  nous  serons  dix  fois  arrêtés  en  route  par  ce  réseau  où  les 
difficultés  se  croisent  en  tous  sens. 

Il  y  a,  dans  les  habitudes  religieuses  de  certaines  époques  un 
manque  de  sang-froid  singulier.  Nous  sommes  très  sensiblement 
à  une  de  ces  époques. 

En  deux  mots,  ce  ne  sont  pas  les  reff/e^e*  religieuses  ou  sociales, 
qui  peuvent  se  contredire  :  la  confusion  ne  vient  que  de  rtHat 
d'esprit  de  l'homme  en  face  de  ces  réalités. 

Toute  connaissance  nouvelle  modifie  la  représentation  que 
Fhomme  se  fait  des  choses,  et  c'est  ce  qui  le  trouble,  encore  que 
les  choses  ne  soient  pas  modifiées  en  elles-mêmes,  mais  seule- 
ment la  représentation  qu'il  s'en  faisait.  C'est  un  phénomène  cons- 
tantdans le passagedel'enfanceà l'adolescence  :  Faspectdu  monde 
entier,  non  pas  seulement  l'aspect  du  monde  moral  et  religieux, 
devient  tout  autre  à  vingt  ans,  à  trente  ans,  à  quarante  ans,  qu'il 
n'était  à  dix  ans.  C'est  là,  en  partie,  la  crise  que  vous  subissez.  ((  Lors- 
que j'étais  enfant,  dit  saint  Paul,  je  parlais  en  enfant,  je  sentais  en 
enfant,  je  pensais  en  enfant  ;  mais,  devenu  homme,  j'ai  rejeté  tout 
ce  qui  était  de  l'enfant.  Ce  que  le  progrès  de  l'âge,  ce  que  l'expé- 
rience inévitable  amène  ainsi  chez  l'homme,  le  progrès  des  scien- 
ces, l'observation  méthodique  l'amène  aussi,  et  à  un  degré  supé- 
rieur :  le  chimiste,  le  botaniste  n'ont  pas,  du  monde  physique,  du 
inonde  végétal,  la  même  représentation  que  l'homme  qui  ignore 
la  chimie  et  la  botanique  :  il  s'en  faut  de  beaucoup  :  mais  les  réali- 
tés du  monde  physique  et  végétal  ne  sont  pas  pour  cela  changées. 


518  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

L'évêque  américain,  je  ne  sais  ])liis  lequel,  qui  a  porté  la  parole, 
il  V  a  quelques  années,  à  rinauguration  do  l'Université  catholique 
de  \yasliington,  a  très  vigoureusement  marqué  que  la  crise  de  la 
foi  tient  aujourd'hui  à  une  représentation  nouvelle  du  monde,  à 
laquelle  les  représentations  de  la  foi  ne  pouvaient  être  antôrieu- 
rnment  accommodées.  Vous  n'ignorez  pas  le  scandale  que  subit  la 
piété  des  bonnes  femmes,  quand  elles  apprennent  que  la  terre 
n'est  qu'un  point  imperceptible  dans  l'immensité  du  monde  :  et 
pourtant  qu'est-ce  que  cela  change  à  la  conscience  de  l'homme? 
Et  saint  Augustin,  qui  n'était  pas  une  benne  femme,  n'a  t-ilpas 
énergiquement  condamné  l'hypothèse  des  antipodes,  parce  qu'il 
ne  pouvait  se  représenter  des  descendants  d'Adam  marchant  la 
tète  en  bas  par  rapport  à  nous?  Voilà  les  confusions  de  l esprit  de 
l'homme,  même  chez  l'homme  de  génie,  quand  une  vue  plus  atten- 
tive des  choses  vientàen  révéler  l'organisme.  La  connaissance  plus 
complexe  de  cet  organisme,  qui  en  présente  mieux  le  fonctionne- 
ment, est  un  embrouillage  pour  les  esprits  qui  s'étaient  arrêtés  à 
voir  les  choses  dans  une  grossière  simplicité.  Ainsi,  ce  qui  dé- 
brouille un  phénomène  dans  l'esprit  d'un  savant,  est  ce  qui  com- 
mence à  l'embrouiller  dans  les  autres  esprits. 

Appliquons  ceci  à  votre  affaire  :  la  Science  sociale  ne  change 
rien  à  Faction  que  la  religion  peut  avoir  sur  le  monde  social, 
mais  elle  débrouille  les  conditions  de  cette  action  et  montre  qu'el- 
les ne  sont  pas  aussi  simples  qu'on  se  les  représente  communé- 
ment. Dans  une  simplicité  primitive,  on  se  représentait  la  religion 
comme  n'ayant  eu  qu'à  apparaître  et  à  prêcher  le  décalogue 
et  les  préceptes  évangéliques  pour  aboutir  à  la  formation  des 
peuples  modernes.  C'est  ainsi  que,  sur  le  théâtre,  il  suffit  que  le 
héros  apparaisse  pour  que  les  ennemis  soient  en  pleine  déroule. 
On  s'imagine,  de  même,  assez  volontiers,  qu'il  suffit  aux  mission- 
naires de  prêcher  à  l'angle  d'une  rue,  ou  dans  quelque  recoin  de 
maison,  pour  créer  une  chrétienté  :  remarquez  pourtant  qu'ici  il 
s'agit  d'une  action  purement  religieuse,  et  elle  est  terriblement 
loin  d'avoir  cette  simplicité  ! 

La  simplification  de  toutes  ces  représentations  consiste  à  ne  voir 
-^  quuH  rlénient  en  action,  la  grâce  ou  l'Église,  et  à  oublier  corn- 


l'action    SOniALK    DE    L'KCLISE.  "il'» 

plèiemeiit  le  rôle  des  choses  naturelles.  (Test  du  «  Fidéisme  » 
tout  pur,  erreur  suivant  laquelle  la  nature  ne  compte  plus  dans 
l'œuvre  de  Dieu  :  c'était  l'erreur  de  La  iMennais,  qui  supprimait 
dans  la  foi  le  rôle  de  la  raison.  De  même,  dans  l'action  de  l'Église 
sur  la  société,  ou  oublie  complètement  la  société,  ce  qii'ellc  est 
vn  clle-mthne  cl  jtar  eUc-mcmc ,  pour  ne  voir  que  l'Église  :  il 
semblerait  que  tout  procédAt  de  l'Église.  Mais  il  y  a  là  un  dua- 
lisme qu'on  ne  peut  réduire  à  l'unité.  Ecclesia  et  Civitas,  la  so- 
ciété surnaturelle  et  la  société  naturelle,  rien  n'est  plus  défini, 
plus  nettement  distingué  dans  la  théologie,  aussi  bien  que  dans 
les  faits.  Attribuer  uniquement  à  l'Église  l'état  des  peuples  mo- 
dernes, ce  serait  aussi  notoirement  inexact  que  d'attribuer  à 
elle  seule  le  génie  philosophique  de  saint  Augustin  et  le  génie 
administratif  de  saint  Ambroise.  Chez  ces  deux  grands  hommes, 
elle  a  sanctifié  et  élevé  des  dons  qu'elle  n'aurait  jamais  pu 
créer  chez  deux  imbéciles.  Ainsi  a-t-elle  fait  chez  les  peuples  : 
eux  aussi  ont  leur  génie  naturel,  comme  on  le  dit  souvent,  ce 
qui  se  traduit  en  science  sociale  par  leur  constitution  naturelle, 
par  l'organisation  qu'ils  ont  reçue  d'une  multitude  de  circons- 
tances combinées.  Jamais  l'Église  n'aurait  pu  suppléer  au  génie 
social  des  Grecs,  des  Romains,  des  Francs  et  des  Saxons,  en  ayant 
affaire  aux  Perses,  aux  Hindous  et  aux  Chinois,  aux  Barbares  et 
aux  sauvages.  Cela  va  de  soi,  et  l'histoire  est  là  pour  le  confir- 
mer. Ne  voyez-vous  pas,  ici,  en  pleine  lumière  la  marche  histo- 
rique que  la  Providence  a  préparée  à  l'Église  pour  lui  faire  ren- 
contrer les  peuples  du  plus  haut  génie  social,  comme  elle  lui  a 
fait  rencontrer,  au  temps  voulu,  des  docteurs,  des  politiques  et 
des  réformateurs  doués  d'aptitudes  géniales?  A  peine  l'Église 
est-elle  née,  que  vient  la  vocation  des  Grecs,  puis  des  Romains, 
puis  bientôt  celle  des  Barbares,  Francs  et  Saxons.  Et  cette  dispo- 
sition de  la  Providence,  que  n'ont  pas  manqué  (V entrevoir  les 
historiens  de  l'Église,  a  fait  suite  à  celle  qui  avait  préparé  la  fa- 
meuse succession  des  autres  empires  désignés  par  Daniel  pour 
précéder  l'établissement  de  l'Église.  C'est  que  tous  les  événements 
qui  sont  utiles  à  l'Église,  ou  auxquels  l'Église  est  utile,  sont  loin 
de  procéder  exclusivement  de  l'Église  :  ils  lui  sont  apportés  en 


:i20  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

grand  nombre  du  dehors.  Il  y  a  comme  deux  Providences  qui 
mènent  l'Église  :  une  Providence  intérieure  qui  veille  à  sa  doc- 
trine, à  sa  constitution  essentielle,  à  son  impulsion  intime;  et 
une  Providence  extérieure,  cjui  dirige  les  faits  naturels  pour 
lui  amener  les  éléments  nécessaires  à  la  marche  qu'il  plait  à 
Dieu  de  lui  faire  suivre.  Ce  dualisme  est-il  niable?  N'est-il  pas 
plus  clair  que  le  jour?  N'est-ce  pas  à  lui  que  le  Seigneur  fait 
allusion,  quand,  ses  disciples  lui  demandant  si  ce  serait  au  temps 
de  la  venue  du  Saint-Esprit  cju'il  rétablirait  le  Royaume  d'Isra^^l, 
il  leur  répond  :  «  Non  est  vpstruni  nosse  tempora  vel  momenta 
quœ  Pater  posuit  in  sua  potestate  ».  (Actes  des  Apôtres,  ch.  i, 
6  et  7.)  C'est-A-dire  :  Vous  n'avez  pas  de  révélation  sur  les 
dispositions  que  Dieu  s'est  réservé  de  prendre,  dans  l'ordre  tem- 
porel, pour  faire  parcourir  à  l'Eglise  la  carrière  qu'il  veut. 
Dieu  «  le  Père  »,  —  dont  le  nom  est  particulièrement  mis  en  avant 
cjuand  il  s'agit  de  l'œuvre  du  monde  naturel,  —  «  a  donc  posé , 
dans  sa  puissance  »  de  Créateur  et  de  Providence  temporelle,  «  les 
épocjues  et  les  conjonctures  »  qui  doivent  agir  du  dehors  sur  l'É- 
glise :  «  et  cela  n'entre  pas  dans  ce  que  savent  les  Apôtres  ».  Ils  ne 
sont  pas  chargés  de  réorganiser  la  puissance  d'Israël,  ils  le  sont 
moins  encore  d'organiser  aucun  autre  peuple.  Si  l'Église  a  rompu 
avec  la  Synagogue  sur  les  coutumes  juives,  c'est  bien  parce 
cpi'elle  n'emporte  avec  elle  aucune  constitution  proprement  tem- 
porelle de  la  société.  «  Seigneur,  est-ce  eu  ce  temps  que  vous  ré- 
tablirez le  Royaume  d'Israël?  »  Il  leur  répondit  :  «  Il  ne  vous  ap- 
partient pas  de  savoir  les  temps  et  les  circonstances  que  mon 
Père  a  disposés  dans  sa  puissance.  Mais  vous  recevrez  la  force  de 
l'Esprit-Saint  venant  d'en  haut  sur  vous  et  vous  serez  mes  té- 
moins dans  Jérusalem  et  toute  la  Judée,  dans  la  Samarie  et  jus- 
qu'aux extrémités  de  la  terre.  >>  Voilà  la  mission  des  Apôtres  :  il 
est  impossible  de  mieux  la  distinguer  de  la  question  de  l'orga- 
nisatioii  temporelle  du  genre  humain. 

Ce  n'est  })as  })ar  l'Église  que  Dieu  constitue  les  peuples,  les  ins- 
talle, les  délimite  et  les  diversifie.  L'Église  rencontre  chez  les 
peuples  des  constitutions  faites  par  l'ordre  naturel,  comme  elle 
rencontre    chez    les    individus    des  constitutions    de    corps    et 


l'action  sociale  de  l'kclise.  'rH 

d'esprit   faites   par   la    nature.    Et   c'est   là-dessus    qu'elle  a.iiit. 

Vous  me  demandez  (juelle  action  elle  y  a? 

Je  n'en  connais  qu'une  qui  lui  soit  essentielle  :  elle  leur  ap- 
porte intégralement  la  connaissance  et  les  moyens  spéciaux  du 
salut  éternel  des  âmes.  C'est  d'elle  qu'a  découlé  sur  tous  les  peu- 
ples, depuis  l'origine  du  monde,  ce  que  chacun  d'eux  a  possédé 
de  vérités  propres  au  salut.  Ceux  môme  qui  sont  séparés  de  .sa 
doctrine  intégrale,  sont,  dans  ce  qu'ils  en  gardent,  très  puis- 
samment maintenus  par  son  voisinage;  et  ils  s'en  sentent  même 
souvent  rectifiés  et  relevés.  Si  cette  mission  n'est  pas  essentielle- 
ment celle  de  l'Église,  si  elle  n'est  pas  assez  belle  et  assez  gi'ande, 
si  elle  n'est  pas  assez  incomparable  et  incommunicable,  je  n'y 
entends  plus  rien.  Je  sais  que  beaucoup  de  Chrétiens,  en  cela 
très  judaïsants,  ont  vraiment  l'air  de  penser  que  cette  mission 
est  d'un  faible  intérêt  en  comparaison  de  la  question  d'organisa- 
tion temporelle  des  peuples.  C'est  là  un  singulier  état  d'esprit, 
que  je  n'ai  pas  besoin  de  qualifier,  mais  sur  lequel  j'appelle 
votre  attention.  Combien  ne  rencontrerez-vous  pas  de  gens  pour 
lesquels  il  semble  que  la  divinité  de  l'Église  s'obscurcit,  s'il  est 
démontré  qu'il  n'y  a  pas,  dans  son  symbole,  de  formule  spécifique 
et  technique  pour  l'organisation  du  personnel  de  l'atelier  à  va- 
peur! Autant  vaudrait  dire  que  l'Église,  au  moment  de  nos  der- 
niers désastres  militaires,  s'est  montrée  inférieure  à  elle-même, 
parce  que  ce  n'est  pas  d'elle  qu'a  pu  sortir  la  formule  d'organisa- 
tion de  l'armée  nouvelle. 

C'est  une  préoccupation  d'hommes  d'affaires,  d'avocats  et  de 
diplomates,  de  chauvins  quelquefois,  ou  même  de  vaniteux  et  de 
peureux,  que  de  vouloir  constamment  mettre  l'Église  à  l'ordre 
du  jour  par  le  côté  des  choses  qui  est  à  la  mode.  Sous  la 
Koyauté,  ou  s'ingéniera  à  trouver  les  harmonies  de  ce  régime 
avec  l'Église  :  voyez,  de  Bossuet,  la  Politique  tirée  de  l'E- 
criture Sainte.  Sous  la  Démocratie,  on  dira  qu'il  n'y  a  de  dé- 
mocratie possible  qu'avec  l'Église  :  voyez,  de  M.  de  Tocque- 
ville,  la  Démocratie  en  Amérique.  Au  temps  de  la  Renaissance, 
on  voudra  démontrer  la  vérité  de  l'Église  par  les  chefs- 
d  œuvre  de  l'art;   au  dix-septième  siècle,   par  les  chefs-d'œu- 


o:22  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

vue  de  la  pensée  et.  de  la  langue  humaines.  Au  retour  de 
Tordre  et  de  la  décence,  après  les  bacchanales  de  la  Révolution, 
Chateaubriand  ramènera  au  Christianisme  en  montrant  que  le 
dog-me,  la  morale  et  le  culte  chrétiens  n'ont  rien  à  envier  au  dé- 
corum de  la  philosophie  antique,  des  lois  de  Minos  et  des  solen- 
nités religieuses  de  la  Grèce  :  voyez  le  Gniie  du  Christianisme. 
Aujourd'hui,  c'est  la  question  sociale  qui  est  à  la  mode,  la  force 
des  choses  le  veut  :  on  affichera  donc  à  la  porte  de  toutes  les 
églises  que  le  prédicateur  de  la  station  va  démontrer,  clair  comme 
le  jour,  que  la  solution  de  la  Question  sociale  est  dans  le  Credo 
et  les  Commandements  de  TÉglise.  Le  malheureux!  Mais  c'est  la 
solution  de  la  question  Iiumaine  qui  est  dans  le  Credo  et  dans 
l'Église,  et  non  pas  la  solution  de  cette  crise  sociale  cjui  est  la 
conséquence  d'un  phénomène  économicfue,  dont  les  Anglais  et 
les  Américains  ont  déjà  su  tirer  le  parti  le  plus  profitable. 

Vous  pouvez  mesurer  là,  Monsieur,  les  petites  vues  de  beau- 
coup d'apologistes,  quelquefois  môme  des  plus  grands. 

C'est  que  l'Église  est  plus  grande  que  tout  cela.  Le  Christ  a  vu 
par-dessus  les  temps  et  il  mène  le  monde  au  delà  du  temps. 
Néanmoins,  comme  il  s'est  fait  homme  et  cju'il  a  soumis  sa  pro- 
pre action  aux  formes  humaines,  il  a  fait  l'Église  homme  aussi  : 
il  lui  a  confié  le  soin  d'employer  la  nature  humaine  à  l'applica- 
tion de  son  œuvre  à  lui.  L'Église  tâtonne  donc,  comme  vous  et 
moi,  Cher  Monsieur,  au  milieu  de  ces  problèmes  d'ordre  humain, 
cherchant  le  côté  le  plus  favorable  à  l'œuvre  du  Christ,  et  elle 
ne  le  trouve  pas  à  tout  coup  :  c'est  pourquoi  elle  se  réforme  inces- 
samment, modifiant  sa  marche,  de  Grégoire  VII  à  Pie  V,  de 
saint  François  d'Assise  à  saint  Ignace  de  Loyola,  de  Pie  IX  à 
Léon  XIII,  de  Veuillot  àM"' Ireland. 

Si  vous  me  demandez  :  Que  faut-il  donc  entendre,  à  travers 
toutes  ces  fluctuations,  par  la  grande  action  sociale  de  l'Église, 
que  vous  ne  vous  définissez  pas  bien,  mais  que  vous  ne  pouvez 
nier?  le  voici  : 

Son  œuvre  est  et  ;i  été  la  moralisation  de  la  société.  Je  vous 
ai  déjà  dit  que  c'est  elle  qui  a  porté  et  qui  maintient  dans 
le    monde    la   connaissance  de  la  destinée  de  l'homme  :  c'est 


I 


I, 'action  socivu:  lit  l'kclisi:.  o23 

tout  le  soiiti(3n  (le  la  morale.  Kilo  a  (Vaillciirs  dos  forces  do  nio- 
ralisation  qui  n'appai'tiouncut  qu'à  elle.  Mais  ne  conrondez  pas 
la  moralisatiun  de  la  société  avec  V organisation  àc  la  société.  Eu 
moralisant  une  société,  l'Eglise  l'élèvo  très  haut,  nmis  dans  le 
genre  cV organisation  (ju'a  cette  société  :  la  société  ainsi  élevée  ne 
sort  pas  de  son  genre  :  l'Église  n'opère  pas  ici,  pu-  elle-même,  la 
transmutation  des  espèces.  Elle  pourra  donc  présenter  la  plus 
belle  culture  morale  de  toutes  les  espèces  de  sociétés  auxquelles 
elle  aura  eu  afl'aire  :  et  c'est  bien  là  ce  que  vantent,  et  à  bon 
droit,  les  apologistes,  en  montrant  comment  l'Église  a  fait  fleurir 
la  vertu  chez  tous  les  peuples,  du  sauvage  au  civilisé,  du  Juif  au 
Grec,  du  Barbare  au  Romain.  Ils  me  rappellent,  dans  leur  élo- 
quente énumération,  cette  revue  superbe  que  Dieu  fait,  au  livre 
de  la  Genèse,  de  toutes  les  espèces  qu'il  a  créées,  «  chacune  don- 
nant son  fruit  se/on  son  espèce  :  et  vidit  Deus  qiiod  esset  honum  !  » 

Chaque  espèce  était  bien  tout  ce  qu'elle  pouvait  être  en  son 
genre.  Au  reste,  vous  toucherez  de  plus  près  le  même  phéno- 
mène, le  même  ordre  des  choses,  en  examinant  l'opération  de 
l'Église  sur  l'individu  :  elle  le  prend  dans  son  genre  et  l'élève, 
aussi  haut  qu'il  voudra  ])ieu  monter^  par  la  morale  :  elle  ne  se 
charge  pas  de  faire  d'un  menuisier  un  ingénieur,  d'un  conduc- 
teur de  diligence  un  Papin,  un  Watt  et  un  Stephenson.  Elle  en 
fait  mieux  que  cela,  mais  pas  cela.  Saint  Paul  montre  assez 
V unité  de  cette  action  et  la  diversité  de  ceux  sur  qui  elle  tombe  : 
«  Quicumque  in  Christo  baptizati  estis,  Christum  induistis  :  non 
est  Judaeus  neque  Graecus,  non  est  servus  neque  liber,  non  est 
masculus  neque  femina  :  omnes  enim  vos  unum  estis  in  Christo 
Jesu.   »  (Épitre  aux  Galates,  m,  27  et  28.) 

Vous  voudrez  bien  remarquer  que  toutes  les  fois  que  l'Église 
revendique  son  action  sociale,  c'est  son  action  par  la  moralisa- 
tion. 

Quant  à  faire  passer  une  société  d'un  genre  à  un  autre,  d'une 
organisation  à  une  autre,  ce  n'est  pas  la  propre  affaire  de  l'Église. 
Il  y  a  bien  quelques  organismes  sociaux  auxquels  elle  touche  né- 
cessairement; j'en  vois  trois,  je  ne  sais  pas  s'il  y  en  a  d'autres  : 
elle  suppi'ime  la  polygamie  et  le  divorce,  ce  qui  ne  fait  cepen- 

T.  svii.  38 


524  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

dant  pas  passer  la  famille  du  type  patriarcal  à  un  autre  type; 
elle  a  une  constitution  spéciale  du  clergé;  elle  suspend  le  travail 
de  l'atelier  le  dimanche.  Ces  trois  retouches  très  importantes  de 
certaines  organisations  sociales  s'accommodent  avec  tous  les  types 
fondamentaux  de  sociétés. 

Mais,  en  dehors  de  cespomts  nécessaires,  il  est  arrivé  à  rÉgiise 
d'agir  ou  de  tenter  d'agir  sur  l'organisation  sociale  |;ozo'  la  chan- 
ger en  une  organisation  d'une  autre  espèce.  Là,  elle  a  plus  ou 
moins  réussi,  suivant  qu'elle  est  tombée  plus  ou  moins  juste  sur  les 
phénomènes.  Elle  a  certainement  beaucoup  contribué  à  la  sup- 
pression de  l'esclavage  (ou  engagement  forcé),  quoiqu'elle  n'ait 
pas  agi  toute  seule.  Les  missionnaires  ont  souvent  essayé  de  faire 
passer  les  chasseurs  à  la  culture  :  ils  n'y  ont  généralement  pas 
réussi,  parce  qu'ils  n'avaient  pas  pour  cela  les  éléments  naturels 
de  transformation.  La  religion,  ou  plutôt  les  esprits  religieux  en 
France,  ont  passablement  contribué  à  affermir  le  régime  du  par- 
tage forcé  des  successions,  ce  qui  a  multiplié  et  confirmé  le  type  de 
la  famille  instable  :  et  en  cela,  ils  se  sont  trompés  et  ont  fait,  du 
mal,  socialement  parlant. 

Vous  voyez^  par  ces  quelques  exemples,  qu'à  part  les  trois  points 
que  j'ai  signalés  plus  haut,  l'Eglise,  n'ayant  pas  reçu  de  révélation 
sur  les  difierentes  espèces  de  l'organisme  social,  elle  agit  plus  ou 
moins  bien  sur  lui,  pour  le  faire  passer  d'une  espèce  à  l' autre, 
suivant  qu'elle  le  connaît,  en  fait,  plus  ou  moins  bien.  Il  en  est 
de  cela  comme  de  son  action  sur  les  arts,  sur  les  lettres,  sur  les 
sciences  :  il  faut  qu'elle  emprunte  là  des  connaissances  qui  ne 
sont  pas  à  elle.  Ceux  qui  cherchent  à  appliquer  son  influence 
sur  ces  choses,  les  font  progresser  ou  reculer,  suivant  l'idée 
exacte  ou  fausse  qu'ils  en  ont.  Je  prendrai  un  exemple  dans  les 
arts  :  au  moyen  âge,  l'Église  a  fait  singulièrement  progresser 
l'architecture  en  employant  le  style  gothique;  au  dix-septième 
siècle,  elle  l'a  fait  reculer  en  employant  ce  style  d'églises  qu'on 
a  appelé  le  style  jésuite. 

A  mesure  que  la  science  sociale  se  fera,  ce  sera  plus  à  coup 
sûr  que  l'Église,  c'est-à-dire  ceux  qui  veulent  la  servir  pourront 
agir   sur  la    Iraus^irmation   d'un  genre  social  en  un  autre.  Ils 


L  ACTION    SOCIALK    1)K    L  KCLISK. 


poui  ront  y  liriller  à  Ihonneur  et  à  r.iv.nitage  de  l'Église,  comme 
(Vautres,  avant  eux,  ont  fait  en  ce  qui  regarde  les  lettres,  les  arts, 
les  sciences  historiques,  où  l'Kglise  a  recueilli  l)o;uicouj)  d'éclat 
et  de  puissance.  L'histoire  de  l'Église  n'est  pas  close,  et  selon  la 
parole  de  ITe  Maistre  et  de  Lacordaire,  il  s'en  faut  de  beaucoup 
«[u'elle  aitxu  s-es  plus  grands  siècles  et  sa  plus  glorieuse  action. 
Oui  aurait  pu  revendiquer  pour  elle  l'illustration  dans  certaine.'* 
parties  de  l'art,  dans  la  peinture  par  e.vemple,  avant  la  Re- 
naissance? Qui  aurait  pu  la  dire  éloquente  avant  lefflorescence 
littéraire  du  cinquième  siècle?  ou,  mieux  encore,  avant  celle 
du  dix-septième?  La  science  sociale  ne  fait  que  de  naître  :  ceux 
qui  aiment  l'Église  peuvent  commencer  à  lui  en  apporter  le 
tribut.  Et  c'est  ce  que  j'ai  fait  pour  ma  part  :  il  ne  sera  pas  dit 
que  cette  science  soit  née  sans  que  quelqu'un  de  l'Éi^lise  l'ait 
accueillie  et  élevée.  Je  ne  suis  pas  le  seul  à  cette  tâche  :  cette 
science,  contrairement  à  ce  ({ue  vous  paraissez  croire,  a  trouvé 
plus  facilement  crédit  auprès  des  esprits  croyants  qu'auprès  des 
autres.  Vous  même,  Monsieur,  en  êtes  un  exemple,  que  je  suis 
heureux  de  connaître.  Parmi  les  croyants,  ceux  qui  sont  hostiles 
ne  sont  pas  les  hommes  d'étude,  mais  les  «  pesants  »  qui  n'ai- 
ment pas  qu'on  dérange  leur  esprit,  et  les  «  cmpressi-s  »  qui  veu- 
lent l'action  avant  la  réflexion  et  qui  se  sont  inféodés  à  quelque 
agitation  tumultuaire. 

Mais  pour  apporter  à  l'Église  le  tribut  dune  science,  de  ma- 
nière à  lui  faire  honneur,  il  faut,  Monsieur,  savoir  cette  science 
pour  elle-même,  autrement  on  n'y  est  plus  un  maître.  Si  Ma- 
billon  n'avait  pas  fait  de  la  critique  historique  pure  et  sans 
préoccupation  étrangère,  il  n'aurait  pas  attiré  aux  Bénédictins 
la  gloire  d'être  des  maîtres  en  histoire.  Si  Cuvier  n'avait  pas  fait 
de  l'histoire  naturelle  pour  elle-même,  il  n'aurait  pas  glorifié  la 
Genèse  comme  il  l'a  fait.  La  manière  de  faire  servir  la  Science 
sociale  à  l'Église  n'est  donc  pas  de  lui  demander  avant  tout, 
comme  le  font  vos  amis,  ce  qu'elle  dit  de  l'Église,  mais  ce  qu'elle 
dit  de  la  société,  ce  qu'elle  dit  de  son  objet  propre.  Là,  on  a  beau- 
coup à  apprendre,  et  ce  qu'on  en  apprend  se  répercute  sur  la 
connjiissance  de  l'Église,  comme  la  critique  historique,  comme 


526 


LA   SCIENCE    SOCIALE. 


la  Paléontologie  de  Cuvier,  et  l'Église  en  bénéficie  comme  d'une 
chose  sérieusement  acquise,  non  comme  dtm  hommage  com- 
plaisant, convenu  et  préparé. 

J'ai  amplement  répondu,  ce  me  semble,  à  la  question  fon- 
damentale de  votre  lettre  en  précisant  l'action  sociale  de  l'Eglise. 
Vous  avez  les  principes  de  solution  des  cas  que  vous  me  posez  : 
sur  ce  qu'une  société  donnée,  peuple  ou  famille,  gagne  à  être 
de  l'Église;  sur  ce  qu'elle  perd  à  n'en  être  pas.  Mais,  dans  l'appli- 
cation, souvenez-vous  que  la  question  n'est  pas  d'appartenir 
nominalement  à  l'Église  :  il  faut  nécessairement  supposer  qu'on 
met  en  action  ce  qui  vient  de  l'Église.  Rappelez-vous  aussi  que, 
quand  il  s'agit  de  transformation  du  genre  social,  les  résultats 
sont  bons  ou  mauvais  suivant  la  justesse  ou  l'erreur  des  connais- 
sances relatives  à  Y  organisme  social. 

Veuillez  agréer,  Monsieur,  etc. 

Henri  de  Tourville. 


LE  PERSONNAGE  D'ODIN 

ET  LES  CARAVANIERS  IRANIENS 

EN  GERMANIE. 

[Deuxième  article.) 


En  recherchant,  au  cours  du  précédent  article  (1),  les  origines 
des  grands  caravaniers  de  la  steppe  européenne,  nous  avons 
montré  que,  onze  ou  douze  siècles  avant  l'ère  chrétienne,  des 
transporteurs  métallurges,  les  Sauromates  kobaniens  avaient  des 
ateliers  au  pays  des  Chalybes,  et  de  grands  postes  de  caravanes 
dans  la  steppe  au  nord  du  Caucase. 

Bien  que  les  peuples  à  Amazones,  qui  les  ont  précédés  en  Asie 
Mineure,  ne  paraissent  pas  avoir  franchi  le  rempart  caucasien, 
on  pourrait  peut-être,  avant  nos  Sauromates,  trouver  dans  la 
steppe  européenne  des  transporteurs  issus  d'autres  régions  (2)  ; 
mais  cette  recherche,  incertaine  dans  ses  résultats,  transforme- 
rait cette  étude  en  discussion  archéologique. 

Ce  que  nous  nous  proposons  avant  tout  pour  aujourd'hui, 
c'est  d'esquisser  la  théorie  sociale,  l'expansion  des  caravaniers 
caucasiens  à  travers  l'Europe. 

(1)  Voir  la  précédente  livraison  de  la  Science  sociale,  t.  XVII,  p.  398.  (Dans  ce 
premier  article,  on  est  prié  de  lire  le  i«  alinéa  de  la  page  418,  commençant  par  ces 
mots  :  «  Ajoutons,  la  remarque  en  vaut  la  peine  )>,  avant  le  troisième  commençant  par 
ces  mots':  «  En  résumé  ».)  Page  ilH,  1.  12,  lire  :  «  Ces  derniers  ». 

(2)  Ainsi,  par  exemple,  certains  objets  de  la  pierre  polie  semblent  avoir  traversé  par 
terre  des  régions  considérables  de  l'ancien  continent  pour  arriver  en  Gaule  :  ainsi 
surtout  le  bronze,  apporté  par  la  navigation  en  différents  points  des  côtes  méditerra- 
néennes, a  pénétré  de  là  dans  certaines  régions  continentales. 


528  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Mais  auparavant  il  pourra  être  utile  de  dire  un  mot  de  leur 
formation,  et  de  voir  ce  qu'est  cette  région  de  l'Iran  où  l'archéo- 
logie et  les  traditions  placent  leur  origine. 


I.    L  IRAN    ET  L  ORIGINE  DU  TYPE    CARAVAMER. 

Dans  son  sens  historique  le  plus  large,  le  nom  d'Iran  désigne 
une  vaste  région  de  steppes  riches  et  de  déserts  pauvres,  corres- 
pondant à  la  Perse,  au  Béloutchistan,  à  l'Afghanistan  et  au  Bok- 
hara  de  nos  atlas.  Ainsi  entendu,  l'Iran  va  des  sources  du  Syr- 
Dariah  à  la  mer  d'Oman  ;  il  est  limité,  à  l'Est  et  à  l'Ouest,  par  de 
vaste  chaînes  de  montagnes  qui  le  séparent,  ici  de  la  vallée  de 
rindus,  là  du  bassin  du  Tigre. 

Tout  à  fait  privilégiée  au  point  de  vue  du  commerce  par  cara- 
vanes, cette  région  possède  à  la  fois  les  animaux  transporteurs 
par  excellence,  le  cheval  et  le  chameau  (1)  ;  puis  les  routes  qui  re- 
lient le  groupe  des  civilisations  mésopotamienne,  égyptienne  et 
phénicienne  aux  civilisations  orientales  de  l'Inde  et  de  la  Chine. 

Le  groupe  occidental,  le  plus  hâtivement  civilisé  et  le  plus 
rafhné,  fut,  dès  l'origine,  le  lieu  principal  de  la  consommation 
des  métaux,  sans  lesquels  au  surplus  la  civilisation  peut  à  peine 
se  concevoir  (2). 

De  bonne  heure  aussi,  il  appela  à  lui  les  gemmes,  les  produits 
de  luxe  et  les  épices  des  régions  tropicales. 

Or,  dans  l'Ancien  Monde,  les  denrées  des  tropiques,  comme 
les  grands  gisements  de  métaux  et  de  pierres  précieuses,  se  trou- 
vent surtout  à  l'extrême  Orient,  au  delà  des  steppes  iraniennes. 

De  grandes  routes  commerciales,  prenant  à  l'Ouest  leur  point 
de  départ  dans  la  Chaldée,  traversent  l'Iran  dans  toute  sa  lon- 

(1)  Notons,  la  chose  est  d'importance  pour  ce  (jui  va  suivre,  qu'au  Nord-Est,  à 
partir  du  Khorassan,  on  trouve  le  cheval  de  bat  employé  aux  caravanes  ;  plus  au 
Sud,  le  ciieval  est  uniquement  consacré  à  la  selle. 

(2)  Avec  M.  de  Préville  {rÉrjijpte  ancienne,  dans  la  Science  sociale,  IX,  ?.ii),  nous 
entendons  par  «  civilisation  »  l'état  social  d'une  race  au  sein  de  laijuelle  les  conditions 
de  travail  ont  amené  un  grand  d-ivolopiiement  des  arts  mécaniques  et  des  arts  libé- 
raux. 


LE    PERSONXAGK    d'oDIN    HT    LES   CAItAVA.MKltS    IKANIENS.  .'i20 

gueur  et  aboutissent  à  cinq  points  privilégiés  do  sa  frontière 
orientale. 

Dans  le  Siul-flst,  deux  de  ces  lignes  atteignent  l'Indus,  l'une 
vers  son  embouchure,  l'autre  à  la  hauteui'  de  J^diore,  pour  se 
diriger  sur  les  Indes,  l'Indo-Chine  et  l'Indonésie.  De  beaucoup 
les  plus  riches,  ces  deux  voies  pouvaient  fournir  l'or,  l'argent, 
les  métaux  usuels,  les  pierres  précieuses,  et  lesépices;  peut-être 
même,  si  nous  en  croyons  certaines  théories,  furent-elles  les 
premières  à  apporter,  avec  les  procédés  de  la  fabrication  du 
bronze,  Tétain  qui  entre  nécessairement  dans  sa  composition,  et 
dont  l'Asie  Mineure  est  complètement  dépourvue. 

En  remontant  vers  le  Nord,  deux  autres  routes  ouvrent  des 
régions  minières  d'une  richesse  exceptionnelle  :  Tune,  à  partir 
de  Bactres,  va  dans  le  Badakchan  sur  les  flancs  du  Pamir;  l'autre, 
s'élevant  au-dessus  de  Samarkhand,  pointe  vers  l'Altaï. 

A  mi-chemin  entre  ces  deux  dernières  routes ,  s'ouvre  la  cin- 
quième, qui  se  dirige  sur  le  Tian-Chan  et  la  Chine  par  le  Zarav- 
chan  et  le  Kachgar. 

L'exploitation  d'une  partie  au  moins  de  ces  grandes  voies 
commerciales  remonte  à  une  haute  antiquité.  Non  seulement  on 
regarde  aujourd'hui  comme  certain  que  la  vieille  Chaldée,  toute 
voisine,  doit  au  commerce  et  à  la  caravane  ses  véritables  civili- 
sateurs et  ses  premiers  conquérants:  mais  encore  l'Iran,  consi- 
sidéré  en  lui-même,  présente  un  double  phénomène  des  plus 
caractéristiques  et  dont  l'origine  se  perd  dans  la  nuit  des  temps. 

Tout  d'abord,  cette  vaste  région,  aujourd'hui  plus  ou  moins 
désolée,  montre  aux  premiers  regards  de  l'histoire  une  foule  de 
cités  opulentes  jalonnant  des  routes  ri). 

Puis,  et  nous  appelons  ici  particulièrement  l'attention  du  lec- 
teur, ses  populations  vivent  d'une  façon  indiscutable  sous  le  ré- 
gime du  matriarcat. 

A  ce  point  de  vue,  l'Iran  se  divise  en  deux  régions  bien  tran- 


(1)  Bactres.  dans  les  traditions  orienlales,  passe  pour  avoir  été  fondée  par  Kaïtnort, 
l'Adam  des  Parsi  :  Samarkand,  d'après  les  Arabes,  remonterait  à  l'époiiue  d'Abraham; 
enfin,  au  dire  de  Justin,  la  seule  Baclriane  aurait,  à  un  moment  donné,  compté  un 
millier  de  villes  (Justin.  XM,  i) ,  etc. 


o30  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

chées  :  Tane  au  Sud,  la  région  médo-perse,  l'autre  au  Nord,  la 
région  des  Scythes-Mèdes. 

Dans  la  région  du  Sud,  où  le  désert  prédomine,  où  les  sols 
cultivables  sont  bien  souvent  réduits  à  de  simples  oasis,  il  est 
facile  de  reconnaître  le  type  matriarcal  déjà  observé  par  M.  de 
Préville  dans  le  Sahara  : 

«  Les  Perses,  dit  le  pseudo-Bardesane,  ont  des  lois  qui  leur  per- 
mettent de  prendre  pour  épouse  leur  sœur,  leur  fille ,  et  la 
fille  de  leur  fille  ;  il  s'en  trouve  même  qui  épousent  leur  mère  (1).  » 

Ces  mœurs  sont  d'ailleurs  celles  de  la  caste  religieuse  et  do- 
minatrice des  Mages  en  Médie  :  le  fait  est  connu  d'un  certain  nom- 
bre d'auteurs  (2)  ;  et  le  pseudo-Bardesane  a  soin  de  nous  dire 
que  les  Mages  de  son  époque  sont  fidèles  à  ces  vieux  usages  de 
leurs  pères  «  non  seulement  en  Médie  et  en  Perse,  mais  encore 
dans  la  Parthie,  en  Phrygie,  et  jusque  en  Egypte,  où  ils  vivent 
depuis  longtemps  dispersés  ». 

Le  type  est  ici  caractérisé  aussi  nettement  que  possible  :  les 
unions  contre  nature  que  l'auteur  a  si  bien  relevées  (3)  sont  dues, 
en  dernière  analyse,  à  l'oasis.  Le  désert,  dans  le  centre  et  le 
Sud  de  l'Iran  comme  dans  le  Sahara,  rendant  les  moyens  de 
subsistance  très  courts,  la  culture,  pratiquée  dans  les  «  lies  des 
sables  > ,  est  indispensable  à  la  vie  de  la  race.  L'absence  du  cara- 
vanier en  laisse  la  charge  à  la  femme  :  l'importance  du  travail  de 


(1)  Le  Livre  de  la  loi  des  contrées,  dans  le  t.  V,  des  Historicorum  fragmenta  ii^c 
Didot-Muller,  p.  83,etsuiv.  Cf.  l'empereur  Julien,  qui,  dans  son  livre  contre  les  chré- 
tiens, dit  que  les  Perses  épousint  leur  sœur,  leur  fille  et  leur  mère.  Les  auteurs  chré- 
tiens du  preuiier  siècle  conlirment  ce  témoignage  :  TertuUien,  Ad  nationes,  I,  18  ; 
Saint  Clément,  Ilomrlics,  XIX,  19;  Origène,  Contra  Ccisitm.  D'après  Théodore!, 
l'auteur  de  cette  loi  serait  Zaradas.  —Malgré  le  terme  général  «  les  Perses»,  il  est  clair 
qu'il  ne  s'agit  ici  que  d'une  classe  aristocratique.  Cambyse  (Hérodote,  Hist.  III,  31), 
Darius  Noihus  (Julien,  /«'  panc'f/yriqiie  de  Constance,  10),  Mithridate  le  Grand  (T. 
Reinach,  Mithridate  Eupator,  Didot,  1890,  p.  -^g-^),  ont  épousé  leur  sœur.  M.  Reinach 
{lieu  cité)  constate  que  c'était  la  tradition  des  Achéménidcs. 

(2)  Les  plus  anciens  sont  Clésias  et  Xantlios  de  Lydie.  11  est  à  noter  que  Strabon 
et  le  pseudo-Bardesane  s'accordent  à  placer  le  centre  |irincipal  des  Mages  en  Perse; 
nous  y  souscrivons  volontiers,'  les  Perses  ne  |)ouvant  commercer  avec  le  Nord-Est  et 
le  Sud-Est  (les  pays  d'Orient)  que  par  le  désert,  la  Carmanie,  et  la  Gédrosie. 

(3)  Il  y  a  lieu  de  remarquer  surtout  ce  trait  :  »  la  fdle  de  leur  fille  »,  qui  montre 
Ja  sûreté  de  ses  informations  :  il  exclut  par  là  môme  la  (ille  du  lils,  qui,  en  effet,  ne 
jouit  d'aucune  prérogative  dans  l'hérédité  matriarcale. 


LB    I'FJiS(tNNA(;K    ll'dDIN    KT    LKS    CARAVANlEltS    IIIA.MENS.  ■)'.i\ 

cette  dernière,  sans  lequel  on  serait  exposé  à  mourir  de  faim  sui- 
des monceaux  de  marchandises,  a  pour  conséquence  de  la  rendre 
propriétaire  de  son  atelier,  et  de  réunir  dans  ses  mains  une  portion 
des  richesses  familiales.  Ses  plus  proches  parents  l'épousent  alors, 
pour  jouir  de  son  vivant  de  ces  richesses  que  l'hérédité  du  clan 
féminin  fera  passer  à  des  collatéraux. 

A  côté  de  ce  type,  s'en  place  un  autre,  né  dans  le  Nord  de 
l'Iran,  celui  auquel  l'antiquité  a  surtout  attaché  le  nom  des  Ama- 
zones. Au  Sud,  la  matriarcale  était  principalement  un  cultivateur; 
au  Nord,  elle  est  principalement  un  guerrier;  c'est  qu'ici  l'oasis 
fait  place  à  la  steppe  et  aux  sols  variés  de  la  montaçjne  : 
l'herhe  plus  riche  permet  de  continuer  à  vivre  du  troupeau; 
la  culture  est  moins  nécessaire,  et  quand  on  a  besoin  de  ses 
produits,  beaucoup  de  points  peuvent  les  fournir  :  un  peu 
partout,  des  races  en  partie  sédentarisées  ont  commencé  à  re- 
tourner la  terre.  La  femme,  qui  continue  à  résider  au  prin- 
cipal établissement  du  caravanier,  n'est  plus,  que  par  exception, 
un  producteur  de  richesse  :  son  pécule  a  donc  peu  d'importance, 
et  ses  proches  ne  songent  pasàl'épouser.  Mais,  si  elle  ne  produit 
pas,  elle  conserve  :  elle  est  le  gardien  et  le  défenseur  des  gains 
familiaux  accumulés.  Ce  rôle,  encore  très  considérable,  est  parti- 
culièrement difficile  dans  des  pays  où  la  population  étant  en 
partie  montagnarde,  et  en  tout  cas  plus  dense  qu'au  désert,  les 
pillards  sont  parfois  nombreux  ;  aussi  rend-il  la  femme  à  peu  près 
indépendante  de  son  mari,  et  lui  permet-il  des  habitudes  extra- 
familiales contraires,  elles  aussi,  à  la  loi  naturelle.  Ces  habitudes 
«  que  la  police  du  pays  tolère,  mais  que  la  morale  réprouve  », 
sont  précisément  celles  que  nous  avons  constatées  chez  l'épouse  du 
transporteur  sauromate  :  nous  allons  les  retrouver  ici  chez  son  an- 
cêtre, la  femme  du  transi)orteur  cavalier  de  l'Iran  septentrional. 

«  Chez  les  Cashans  ou  Ashans(l)  de  la  Bactriane,  dit  le  pseudo- 
Bardesane,  dans  ce  pays  où  les  femmes,  vêtues  comme  des  hom- 


(1)  Nous  croyons  pouvoir  identifier  les  Cashans  avec  les  Ashans  des  chroniqueurs 
persans  et  les  Asi  des  annalistes  chinois  :  il  est  probable  qu'on  pourrait  aussi  leur 
rattacher  les  Asians  de  Pline  et  deStrabon;  l'esprit  qui  affecte  'Aaaioi,  "Astoi,  repré- 
sente une  aspiration  qui,  dans  certains  idiomes,  a  pu  se  traduire  par  le  son  K. 


332  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

mes,  montent  à  cheval  et  font  la  guerre,  les  esclaves,  hommes 
et  femmes,  obéissent  à  leur  maîtresse  bien  plus  qu'à  leur  maître, 
c^'est  la  femme  qui  gouverne.  D'ailleurs,  l'épouse  a,  si  bon  lui  sem- 
ble, desrclations  avec  ses  esclaves  et  avec  les  voyageurs,  sans  que 
le  mari  songe  à  l'en  blâmer;  elle  n'a  aucune  crainte  ;  car  les  Bac- 
triens  considèrent  leurs  femmes  comme  étant  au-dessus  d'eux  »  (  1  ) . 

L'indépendance  et  la  supériorité  tout  à  fait  anormales,  dont  la 
femme  jouit  ici,  sont-elles  assez  significatives? 

Notons  que  notre  auteur  constate  des  mœurs  semblables  chez 
les  Gèles  du  Gilhaii,  dont  nous  savons  la  parenté  avec  nos  Sauro- 
mates. 

Entre  lesBactriens  et  les  Gèles,  se  placent,  géographiquement, 
les  Parthes,  dont  l'aristocratie  a  été  surtout  composée  d'Ashans, 
d'après  les  annalistes  persans  et  chinois  et,  pour  cette  raison,  il  est 
tout  à  fait  probable  que  son  régime  familial,  difficile  à  détermi- 
ner directement,  faute  de  documents,  offre  les  mêmes  institu- 
tions (2). 

Quelle  est  donc,  d'une  façon  précise,  la  région  qui  a  constitué 
les  transporteurs  septentrionaux  de  l'Iran  dans  ce  type  spécial 
de  matriarcat?  C'est  le  vaste  triangle  montagneux  qui  commence 
au  lac  d'Ourmiah  et  au  Sud  de  laCaspicnne  pour  finir  au  Nord- Est 
à  l'Alaï-tag,  et  au  Sud-Est  dans  les  monts  Suliman  (3).  Du  Nord  de 

(1)  Nous  complétons  dans  ce  passage  le  texte  du  pseudo-Bardesane  par  les  versions 
grecques,  figurant  également  au  t.  V  des  Historicorum  fragmenta.  Il  est  probable  que 
c'est  à  celte  indépendance  «  commerciale  »  de  la  femme  qu'est  due  la  pratique  de 
la  couvade  chez  les  Tibarènes,  peuplade  du  pays  des  Chalybes  :  rbonunc  s'alite 
quand  la  femme  vient  d'accoucher.  On  croit  retrouver  dans  cette  pratique  l'indice 
d'un  état  social  où  les  unions  offrent  si  peu  de  sécurité  au  point  de  vue  de  la  pater- 
nité qu'une  déclaration  publique  du  père  est  nécessaire  pour  légitimer  le  nouveau-né. 
(Voir,  à  propos  des  Tibarènes,  T.  Reinach,  ouvr.  cité,  p.  236.)  iNotons  que  la  couvade 
se  retrouve  chez  d'autres  matriarcaux  :  les  Ibères  et  les  Basques. 

(2)  L'organisation  politique  des  Parthes  présente  d'ailleurs  deux  traits  qui  sentent 
bien  la  corporation  commerciale.  Les  dominateurs  constituent  une  caste  à  la  fois  peu 
nombreuse  et  oppressive  :  dans  une  armée  que  combat  Antoine,  sur  .50.000  cavaliers, 
il  n'y  a  que  400  hommes  libres  :  tout  le  reste  est  esclave.  En  second  lieu,  le  roi,  des- 
pote absolu  à  l'égard  des  masses,  est  dans  la  main  d'un  conseil  suprême  de  nobles  et 
de  prêtres  qui  peut  le  déposer  (Justin,  XLI,  4;  Strahon,  p.  515.) 

(3)  C'est  l'ensemble  constitué  par  l'Atropaténe,  l'Hyrcanie,  la  Margianc,  la  Sogdiane, 
la  Bactriane,  l'Arie,  la  Drangiane,  et  l'Arachosie.  Un  fait  remarquable,  c'est  que  dans 
les  montagnes  qui  limitent  cet  ensemble  à  l'Est,  on  retrouve  un  certain  nombre  de  dé- 
nominations scythiques  :  «  Assaceni,  iMassaga,  Aspié,  Sacœ  »,  etc.  Notons  surtout,  à  l'a- 


LE   PERSONNAGIv    l»'oiH.\    KT    LES   CAHAVAiMEHS    IRANIENS.  ^'y'.i'.i 

la  iMcdie,  on  [)cut,  à  travers  cette  région  accidentée,  gagner  tous 
les  j»oints  de  la  frontière  orientale  de  l'Iran;  et  malgré  les  cols 
et  les  défilés  (ju'elle  emprunte  souvent,  malgré  les  pillards  (jue 
cachent  ses  retraites  inaccessibles,  les  transports  y  sont  plus  fa- 
ciles qu'à  travers  l'Iran  du  Sud  :  car  elle  est  arrosée  d'une  foule 
de  ruisseaux  et  de  rivières  qui  fécondent  les  pentes  inférieures  et 
les  vallées,  avant  d'aller  mourir  dans  les  sables.  On  y  trouve  en 
maint  endroit  de  l'eau,  des  pAturaycs,  des  cultures,  et  aussi  des 
brigands  :  tout  ce  que  la  théorie  demande,  nous  venons  de  le 
voir,  pour  faire  des  Amazones  (1), 

Or,  toutes  ces  routes  ont  ceci  de  remarquable  à  notre  point 
de  vue,  qu'en  arrivant  de  l'Iran  au-dessous  de  la  Caspienne,  elles 
peuvent,  au  lieu  de  descendre  par  Ecbatane  et  Suse  vers  la 
Chaldée,  remonter  vers  le  nord  et  gagner  l'Atropatène,  rArménic, 
et  enfin  le  pays  des  Chalybes  (2)  ! 

En  fait,  tandis  que  les  aristocraties  du  Sud  ont  surtout  mené 
les  populations  mèdes  et  perses  à  la  conquête  de  la  Mésopota- 
mie, leurs  sœurs  du  Nord  paraissent  avoir  de  bonne  heure  lancé 
les  Saces,  ou  Scythes  iraniens,  sur  l'Arménie,  le  Pont  et  la  Pa- 
phlagonie  1 

Pourquoi  cela? 


inorce  de  la  route  de  Chine,  à  côLé  du  Kachgar,  le  Zaravclian,  où  Aniiiiieii  place  des 
Saces,  et  dont  le  nom  fait  penser  aux  Zarabi  de  l'aristocratie  gothique.  (Jornandos, 
V.) 

(1)  Voici  quelques  notes  au  sujet  de  certaines  de  ces  régions.  «  Diverses  parties  de 
l'Hyrcanie  sont  très  fertiles,  surtout  en  fruits  et  en  vin  »,  dit  Strabon  (Gcoj/-.  XI, 
p.  508).  ((  La  Margiane  est  fameuse  par  sa  fertilité  et  sa  richesse  en  vignes  »,  dit  Pline 
(VI,  18;.  On  pense  invc)lontairenient,  en  lisant  ces  lignes,  au  «  pays  des  dieux  »,  oii 
l'on  boit  (lu  vin  (Snorre,  dans  l'Yngiinga  Saga,  XV ,  paraît  d'ailleurs  placer  ce 
pays  à  l'Est  de  la  Caspienne).  «  La  Bactriane,  reprend  Animien,  renferme  des  parties 
très  fertiles,  comme  la  Margiane  :  les  troupeaux  que  nourrissent  ses  vallées  et  ses  mon- 
tagnes sont  particulièrement  robustes.  Elle  est  aussi  bien  arrosée  que  l'Italie  ». 
(Amm..  XXIII,  G).  Pline  {lieu  cili'-)  a  soin  de  nousdire  que  «  Ion  va  de  Margiane  en 
Bactriane  [jctr  les  pentes  de  la  montagne  ». 

(2)  La  carte  de  Perse  dressée  par  M.  Dieulafoy  constate,  à  l'heure  actuelle,  une 
route  passant  dans  la  région  de  l'ancienne  Ilécatompylos  et  se  dirigeant  sur  Téhéran. 
Kasbin,  Soultaniéh,  Zendjan,  Tauris,  Marand,  Djoulfa,  où  elle  atteint  la  vallée  de 
l'Arax.  De  Téhéran  une  autre  route  rejoint  Hamadan  (Ecbatane).  Voir  Octave  NolM, 
Histoire  du  Commerce  du  monde,  Pion,  1800,  I,  p.  12. 


53  i  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

C'est  (|uc  cette  dernière  région  si  riciic  en  mines  de  cuivre, 
et  si  ]jien  placée  pour  fournir  de  bronze  toutes  les  civilisations 
primitives,  mancpiait  de  l'étain  indispensable  à  la  fabrication 
de  ce  précieux  alliage  ;  elle  accueillait,  par  conséquent,  à  bras 
ouverts  les  caravanes  qui  le  lui  apportaient.  Les  convois  d'étain, 
c'était  pour  elle  la  prospérité  et  la  richesse.  Or,  avant  que  l'Europe 
fût  ouverte  au  commerce  et  à  la  métallurgie,  le  centre  princi- 
pal, il  faudrait  peut-être  dire  le  centre  unique  des  gisements 
stannifèrcs,  c'était  l'extrême  Orient  :  la  Chine  méridionale, 
rindo-Chine  et  l'Indonésie.  Les  minerais  de  ces  lointaines  con- 
trées sont  particulièrement  faciles  à  exploiter;  et  toute  une  école 
tend  aujourd'hui  à  admettre  qu'ils  ont  été  les  seuls  connus  des 
Mésopotamiens  et  des  Égyptiens  avant  que  les  flottes  de  la  Phé- 
nicie  et  de  l'Egée  aient  abordé  en  Espagne.  Ceux  cpii,  faute  peut- 
être  d'imaginer  l'importance  des  transports  aux  origines  de 
l'histoire,  repoussent  cette  hypothèse  et  croient  devoir  assigner 
à  l'étain  préhistorique  une  provenance  moins  lointaine,  indi- 
quent le  Khorassan,  le  Pamir,  l'Indou-Koush,  ou  la  région  Sud 
du  Tian-Chan  (1).  Ces  différentes  théories  ont  au  moins  ceci  de 
commun  qyi'elles  mettent  le  précieux  métal  au  pouvoir  des  Ira- 
niens. Maîtres  des  gisements  ou  des  routes  qui  y  conduisent,  nos 
caravaniers  avaient,  dans  les  deux  cas,  pour  les  métallurges 
d'Arménie,  le  monopole  de  l'étain;  bon  gré,  mal  gré,  le  pays 
du  cuivre  était  obligé  de  s'ouvrir  devant  eux. 

Or,  avec  des  voisins  aussi  puissamment  outillés  pour  la  domi- 
nation que  les  caravaniers,  le  contact  c'est  la  servitude.  Les  «  rois  » 

(1)  L'existence  el  l'exploitation  de  gisements  d'étain  dans  le  Khorassan,  aux  envi- 
rons de  Méched,  a  été  aflirrnée  par  un  voyageur  russe,  M.  Ogorodnikoff,  au  coininen- 
cernent  de  1886;  mais  rien  n'est  venu  depuis  lors  conlinner  cette  découverte;  n  eu 
faut-il  pas  au  moins  conclure  que,  si  ces  gisements  existent,  ils  ont  peu  d'importance';' 
Quant  à  l'étain  du  Pamir  et  de  l'Indou-Koush,  il  n'est  jusqu'ici  qu'une  hypothèse, 
fondée  sur  un  texte  de  Strabou  :  certaines  régions  minières  de  ces  chaînes  sont  encore 
inexplorées.  Or,  le  texte  de  Strabon  pourrait  indiquer  tout  simplement  que  la  Dran- 
giane  est  sur  le  chemin  du  pays  de  l'étain,  ce  qui  s'accorderait  avec  la  provenance  in- 
dienne du  précieux  métal  {Géogr.,  XV,  u,  10).  Les  gisements  du  Tian-Chan  ne  parais- 
sent connus  que  par  des  renseignements  chinois,  et  ont  été,  de  tout  temps,  d'un  abord 
diflicile.  Quant  à  la  théorie  récente  qui  met  dans  les  pays  Celtes  le  premier  étain 
exploité,  nous  nous  permettrions  de  dire  qu'elle  est  bien  fragile,  si  elle  n'avait  pour 
promoteur  M.  S.  Ueinacii. 


LK    l'ERSONNAGE    d'oDI.N    ET    LKS    CAMAVAMKHS    IHANIENS.  53r> 

de  la  slo[)[)e  eurent  bientôt  fait  de  mettre  la  main  sur  les  mines 
et  sur  les  mineurs  :  les  Saces  et  les  Saspires  s'implantèrent  dans 
1(>  Pont  et  dans  la  petite  Arménie;  le  type  du  transporteur-mé- 
talliu'ge  était  constitue. 

L'apparition  de  ce  type  en  Asie  Mineure  est  probablement 
dû  aux  premiers  peuples  à  Amazones  qui  ont  pu  être  ainsi,  pen- 
dant des  siècles,  les  grands  marchands  de  bronze  du  monde 
ancien. 

Cependant  les  navigateurs  de  la  Méditerranée  arrivaient  aux 
gisements  stannifères  de  Tlbérie  et  des  Cassitérides  ;  en  même 
temps,  des  transfuges,  échappés  aux  ateliers  du  Pont  et  de  la 
Phrygie,  s'établissaient  en  Crète  et  à  Samothrace,  et  sous  le  nom 
de  Dactyles,  de  Cabires,  de  Curetés  et  de  Corybantes,  Hvraient 
aux  Grecs  les  secrets  de  la  métallurgie  (1).  Par  une  conséquence 
nécessaire,  les  marchés  de  l'Asie  Mineure,  et  les  lignes  maritimes 
dont  ces  marchés  étaient  l'amorce,  se  fermèrent  peu  à  peu  de- 
vant les  objets  fabriqués  dans  le  Pont. 

Par  contre,  la  steppe  européenne  se  peuplait  de  plus  en  plus, 
offrant  de  nouveaux  débouchés  en  pays  neufs,  et  des  matières 
premières  capables  d'assurer  de  gros  profits  à  l'importation. 

Les  caravaniers  métallurges  se  tournèrent  résolument  de  ce 
côté,  et,  franchissant  le  Caucase,  allèrent  s'établir  dans  la  steppe, 
au  Nord  de  la  grande  chaîne. 

Nos  Sauromates  kohaniens  faisaient  leur  apparition  en  Eu- 
rope . 

(1)  Voir  à  ce  sujet  H.  Rossignol,  les  Métaux  dans  l'antiquité.  Un  trait  curieux  des 
légendes  relatives  à  ces  prêtres  métallurges,  c'est  la  présence  parmi  eux  des  Dios- 
cures,  originaires  de  Phrygie,  qu'on  a  par  la  suite  naturalisés  en  Laconie.  Les  Dios- 
cures  passent  alternativement  six  mois  sous  terre,  et  sont  chacun  à  leur  tour  conduc- 
teurs de  voya/jeurs.  En  rapprochant  ces  traits  de  leur  étroite  union  avec  les  prêtres- 
métallurges,  n'est-on  pas  tenti  de  retrouver  en  eux  l'association  des  transports  et  de 
l'art  des  mines?  En  les  rattachant  ainsi  aux  premiers  caravaniers,  on  s'expliquerait 
fort  bien  que  Tacite  retrouve  leur  culte  chez  les  Lygyens  de  la  Vistule  [Germ.,  xuii), 
qui  doivent  eux-mêmes  leur  origine  au  granl  commerce,  comme  nous  l'indiquerons 
plus  loin. 


)3r»  LA    SCIENCE    SOCIALE. 


il.    LA    STEPPE    EUROPEENNE    ET    LA    THEORIE    SOCIALE    DU     TYPE, 

C'est  encore  l'étain  qu'ils  semblent  avoir  été  chercher  d'abord 
à  travers  l'Europe.  Les  dépôts  des  plus  anciens  bronzes  de  Koban 
jalonnent  une  route  qui  remonte  la  vallée  du  Danube  et  se 
partage  en  plusieurs  directions  à  l'Ouest  de  la  Hongrie  ;  par  la 
Carniole,  elle  gagne  la  haute  Italie  et  l'Etrurie ,  dont  les  gise- 
ments d'étain  ont  été  à  peu  près  épuisés  dès  l'antiquité  ;  par  la 
Styrie,  le  Tyrol,  la  Suisse,  elle  atteint  la  vallée  du  Rhône  et  les 
minerais  stannifères  de  la  Corrèze,  de  la  Haute- Vienne;  et  peut- 
être  du  Nord-Ouest  de  l'Espagne;  par  la  Bavière,  le  Wurtemberg, 
le  Rhin,  la  Franche-Comté,  elle  se  dirige  vers  les  mines  d'étain 
de  la  Loire-Inférieure,  du  Morbihan  et  de  la  Cornouaille  anglaise  ; 
enfin,  dans  le  Nord,  elle  a  pu  atteindre  les  gisements  delà  Bohême, 
de  la  Saxe  et  de  la  Silésie. 

L'ambre  vint  bientôt  apporter  à  nos  caravaniers  un  nouvel 
objet  de  commerce ,  et  les  faire  monter  au  Nord  jusque  dans 
le  Jutland.  Les  deux  gisements  d'ambre  les  plus  anciens  que  Ton 
connaisse  sont  :  l'un,  dans  la  Baltique,  où  il  s'étend  le  long  des 
côtes  du  duché  de  Prusse,  de  la  Courlande  et  de  la  Livonie; 
l'autre,  dans  la  mer  du  Nord,  sur  les  côtes  Ouest  du  Jutland.  Non 
seulement  ces  deux  gisements  sont  relativement  riches,  mais 
encore  la  mer  se  charge  des  travaux  d'extraction  et  rejette  elle- 
même  la  précieuse  résine  sur  le  rivage. 

Les  bronzes  Scandinaves  paraissant  ne  pas  reproduire  les  pre- 
miers types  de  Koban,  il  y  a  lieu  de  considérer  le  commerce 
de  l'amljre  comme  un  peu  plus  récent  (pie  celui  de  l'étain.  Mais 
il  n'en  remonte  pas  moins  à  une  haute  antiquité,  car  l'ambre 
apparaît  dans  le  bassin  de  la  mer  Egée  et  en  Italie  au  commen- 
cement de  l'âge  de  fer  proprement  dit.  D'autre  part,  un  texte 
assyrien,  que  M.  Oppert  attri])ue  au  dixième  ou  au  neuvième 
siècle  avant  l'ère  chrétienne,  nous  montre  «  les  marchands  du 
roi  de  Ninive  péchant  les  perles  dans  la  mer  des  Moussons,  et 


I 


LK   l'ERSONNAGE    li'oiMN    KT    LES    CAIUVANIEHS   IHAiMENS.  .").']" 

l'ambre  jaune  <J(ins  les  mers  on  la  Polaire  est  au  faite  du 
ciel  (Ij. 

Vraisemblablement,  les  lourrurcs  du  Nord  liront  leur  appari- 
tion dans  le  bassin  de  la  Méditeiranée  peu  de  temps  après 
l'ambre.  Toujours  est-il  qu'à  l'époque  relativement  récente  des 
premiers  renseignements  bistoriques,  les  pelleteries  constituent 
une  lîranche  importante  du  commerce  Scandinave. 

De  l'étain,  de  l'ambre,  des  fourrures,  telles  paraissent  donc 
avoir  été  les  matières  premières  importées  par  les  caravaniers 
de  la  steppe  européenne  de  longs  siècles  avant  Odin.  En  retour, 
ils  composaient  leurs  pacotilles  d'exportation  d'objets  manufae- 
turêa,  facilement  transportables,  et  acquérant  dans  la  steppe  une 
grande  valeur.  Comme  aujourd'hui  encore  pour  nos  commer- 
çants d'Afrique,  des  armes,  des  objets  de  parure  et  quelques 
outils  constituaient  pour  eux  les  principaux  objets  d'échange  ; 
le  bronze,  longtemps  obtenu  à  meilleur  compte  que  le  fer  «  dif- 
ficile à  travailler  » ,  en  faisait  surtout  les  frais,  sous  forme  de 
menus  objets;  on  y  joignait  des  verroteries,  des  perles  coloriées, 
et  probablement  des  étoffes. 

Pour  mettre  la  main  sur  les  pays  des  mines  et  sur  les  mineurs 
eux-mêmes,  puis  pour  établir  ces  longues  voies  de  commerce  à 
travers  la  steppe  européenne  au  milieu  de  difficultés  de  toutes 
sortes,  il  fallait  évidemment  un  organisme  de  premier  ordre, 
manœuvré  par  des  hommes  de  premier  ordre  :  il  fallait  le 
clan  le  plus  vigoureusement  constitué  que  le  monde  ancien  ait 
connu  :  la  confédération  religieuse  de  caravaniers.  C'est  le  mo- 
ment de  dire  quelques  mots  de  cette  confédération,  et  de  mon- 
trer combien  elle  était  merveilleusement  apte  à  dominer  des  races 
demi-nomades,  demi-sédentaires. 

Née  dans  l'Iran  avec  ce  grand  commerce  dont  elle  est  la  fille, 
la  confrérie  caravanière  a  pour  élément  fondamental  la  cara- 
vane, groupe  de  chefs  éminents  au-dessus  d'une  communauté 
compacte. 

(1)  Recueil  des  travaux  relatifs  à  la  philologie  et  à  l'arclicolor/ie  cgyptiennes 
et  assyriennes.  (Vieweg,  1880,  t.  H,  p.  33  et  suiv.) 


:)38  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Les  chefs  doivent  une  décision  et  une  énergie  exceptionnelles  h 
l'habitude  d'affronter,  avec  une  troupe  forcément  peu  nombreuse, 
des  pays  couverts  de  montagnes,  de  forêts  et  de  marécages,  et 
des  populations  d'un  type  tout  différent  et  instinctivement  hos- 
tiles; il  leur  faut  de  plus,  en  face  de  leurs  hommes,  beaucoup 
d'autorité  unie  à  beaucoup  de  savoir-faire  ;  en  face  des  peuplades 
qu'ils  exploitent,  le  prestige  du  héros  et  la  finesse  diplomatique 
du  commerçant.  Évidemment,  ils  ne  peuvent  réussir  qu'à  la  con- 
dition de  posséder  d'une  façon  éminente  les  qualités  du  manieur 
d'hommes. 

Au-dessous  d'eux,  la  caravane  constitue  à  la  fois  une  commu- 
nauté étroitement  unie  et  une  troupe  disciplinée  où  l'obéissance 
est  aveugle  :  c'est  la  loi  de  toute  vie  de  danger  exigeant  l'effort 
intense. 

Une  autre  conséquence  de  la  vie  de  dang-ers,  c'est  de  faire 
comprendre  à  l'homme  combien  il  est  petit,  et  de  développer 
dans  son  cœur  le  besoin  de  recourir  à  la  divinité;  le  Targui  en 
est  la  preuve,  tout  comme  le  marin  de  nos  jours  ou  le  héros  du 
vieil  Homère.  Ce  développement  du  sens  religieux,  joint  à  la  né- 
cessité du  prestige  en  haut  et  de  la  soumission  passive  en  bas, 
amène  bientôt  le  «  roi»  iranien,  comme  le  chef  targui  lui-même, 
à  parler  au  nom  de  Dieu,  à  se  poser  devant  ses  fidèles  comme 
le  dépositaire  immédiat  de  l'autorité  divine,  en  communication 
avec  elle  par  l'inspiration.  La  religion  devient  ainsi  un  moyen 
direct  de  gouvernement  :  le  conseil  de  la  communauté,  qui 
ailleurs  se  compose  d'anciens,  ici  est  composé  de  prêtres,  et  le 
chef  de  la  caravane  est  un  mahdi  qui,  d'un  signe,  envoie  ses 
hommes  à  la  mort,  en  leur  promettant  les  joies  de  l'autre  vie. 

Mais,  pour  assurer  le  service  de  la  caravane  qui  passe,  il  faut 
des  étaldissements  permanents,  semés  au  milieu  des  populations 
indigènes;  il  faut  Àe^  stations  sur  les  routes  longues,  des  gar- 
nisons aux  passes  difficiles,  des  entrepôts  aux  croisements  de 
voies,  des  étaljlissements  d'achat  et  de  vente  dans  les  pays  pro- 
ducteurs ou  consommateurs,  des  ateliers  secondaires  de  fabrica- 
tion pour  les  objets  de  pacotille,  des  haras  et  des  magasins  de 
ravitaillement  un  peu  partout.  Et  la  steppe  se  recouvre,  depuis  le 


LE    l'EUSONiNAGK    It'ODlN    F.T    LES    CAHAVAMEUS    IHAMENS.  3.'{0 

Caucase  jusqu'à  la  Gaule,  depuis  l'Étrurie  jusqu'à  la  Seaudinavie, 
d'un  vaste  réseau  de  postes  dont  les  uiailles  se  resserrent  à  me- 
sure que  les  routes  se  multiplient.  (Vest  ainsi  (pie  déjà  s'étaient 
fondées  les  villes  de  l'Iran. 

Il  est  clair,  au  surplus,  que  les  postes  ne  sont  rien  sans  les  ca- 
ravanes, que  les  caravanes  ne  sont  rien  sans  les  postes,  et  que  les 
ateliers  de  fabrication  sont  liés  au  sort  des  uns  et  des  autres. 
L'union  la  plus  étroite  s'impose  donc  entre  ces  différents  org-a- 
nes;  et,  comme  il  faut  lutter  à  tout  prix  contre  leur  éparpille- 
ment  naturel,  la  nécessité  s'impose  de  recourir  à  des  liens  arti- 
ficiels aussi  puissants  que  possible.  La  religion  intervient  donc 
ici  comme  un  besoin  de  premier  ordre,  et  la  compagnie  com- 
merciale, avec  tous  ses  organismes,  devient,  comme  dans  le 
Sahara  et  pour  les  mêmes  raisons,  une  grande  corporation  reli- 
gieuse unissant  ses  membres  les  uns  aux  autres  par  les  liens  les 
plus  sacrés.  Elle  devient  en  même  temps  une  véritable  société 
secrète  ;  elle  interdit  à  ses  membres  par  les  plus  redoutables  ser- 
ments de  révéler  les  passes  difficiles,  les  lieux  de  production,  et 
surtout  les  secrets  de  la  fabrication.  Voilà  pourquoi,  à  la  tête  de 
l'association  générale ,  nous  retrouvons,  à  côté,  ou  plutôt,  au- 
dessus  d'un  roi  qui  détient  le  pouvoir  exécutif,  un  véritable 
«  Conseil  des  Douze  »  rehaussé  de  tout  le  prestige  que  peut  don- 
ner la  religion  ;  les  grands  marchands  qui  le  composent  évidem- 
ment, s'appellent  les  Ases  ou  les  Diars,  c'est-à-dire  les  Dieux. 
Puis  au-dessous  d'eux,  tous  les  degrés  supérieurs  de  la  hiérarchie 
sociale  sont  occupés  par  des  coUèg-es  sacerdotaux,  héritiers  de  la 
caste  toute-puissante  des  Mages  iraniens! 

Malgré  tout,  il  arrive  en  Germanie,  comme  dans  le  Sahara,  que 
la  confrérie  primitive  se  fragmente  en  se  localisant  :  on  distin- 
gue, sur  une  même  ligne,  les  confrères  du  Sud  ou  du  Nord,  ceux 
de  telle  région  de  steppes,  celle  de  telle  contrée  montagneuse, 
etc.  Ou  bien  des  lignes  concurrentes  s'établissent  et  vivent  avec 
les  plus  anciennes  dans  un  état  d'hostilités  continuelles.  Ces  dif- 
férents phénomènes  se  traduisent  par  des  appellations  spéciales; 
c'est  ainsi  que,  dans  la  région  du  Sahara  comprise  entre  la  Tri- 
politaine  et  Tombouctou,  on  distingue  cinq  grandes  confédéra- 

T,   XVII.  39 


540  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

tions  de  Touareg  :  les  Haggar,  les  Azguer,  les  Kel  Gueress,  les  Kei 
Owi ,  les  Aoiilimmiden  (1).  Dans  la  Germanie  antique,  nous 
trouvons  de  même  les  Ingevons,  les  Istevons,  les  Quades,  les 
Hermundures,  les  Alamans,  etc.  Ces  appellations  suivent  la  for- 
tune des  confédérations  qu'elles  représentent  :  elles  apparaissent 
brusquement,  prennent  parfois  une  extension  considérable,  et 
s'évanouissent  presque  sans  laisserde  traces.  Ainsi  s'explique,  pour 
prendre  un  exemple  au  hasard,  tout  ce  que  nous  savons  des  Ly- 
gyens  :  cette  appellation  englobe  toutes  les  tribus  comprises  entre 
les  sources  du  Dniester  et  le  cours  moyen  de  la  Vistule  et  de  l'O- 
der, —  une  région  commerciale  très  reconnaissalile;  cherchant 
à  se  rendre  compte  de  cet  assemblage,  les  anciens  constatent  qu'il 
répond  à  une  association  religieuse  :  On  reconnaît,  disent-ils,  les 
Lygyens  à  ce  qu'ils  ont  en  commun  certains  dieux  et  certains 
rites.  Un  beau  jour,  ce  nom,  auquel  se  rattachent  des  faits  con- 
sidérables, disparait  brusquement  de  l'histoire. 

Certes,  il  y  a,  dans  le  majestueux  organisme  de  la  corporation 
commerciale,  tout  ce  qu'il  faut  pour  donner  iuix  indigènes  de 
la  steppe  européenne  l'impression  d'une  puissance  écrasante. 
Mais  nos  caravaniers  n'inspirent  pas  seulement  la  crainte;  ils 
excitent  aussi  l'admiration  ;  grâce  aux  hommes  d'élite  qui  les 
commandent,  ils  ont  beaucoup  emprunté  aux  milieux  asiatiques 
avec  lesquels  ils  sont  en  contact  fréquent  ;  ils  possèdent  les  ar- 
mes des  civilisés  qui  les  rendent  forts;  ils  possèdent  les  nrts  et  la 
culture  des  civilisés  qui  les  transforment  en  êtres  supérieurs.  Puis 
ils  rendent  d'éminents  services,  ici  en  important  des  méthodes 
de  travail  et  des  industries  pratiques,  là  en  offrant  des  débou- 
chés à  des  produits  sans  emploi,  partout  en  ouvrant  des  sources 
nouvelles  de  richesse;  et  leur  prestige  s'en  augmente  à  chaque 
fois. 

D'ailleurs  ils  ont  intérêt ,  malgré  leur  grande  supériorité, 
à  se  montrer  liants  et  insinuants  ;  leurs  détachements  sont  parfois 
peu  nombreux,  et  quoique  les  femmes  concourent  avec  les 
hommes  à  la  défense  de  la  station  et  augmentent  les  effectifs, 

(1)  Commandant  Monteil,  Tomboudou  et  tes  Touareg,  dans  la  iîei'î<e  de  Paris. 
limais  1894. 


I 


LE    PERSONNAGE    d'oDIN    ET    LES    C.AHAVANIEHS    IRANIENS.  541 

le  iioinhre  arriverait  à  triompher  de  la  vaillance;  puis  les  rela- 
tions commerciales  ne  peuvent  se  lier  ([ue  dans  la  paix. 

Tout  concourt  donc  à  faire  accepter  ces  étrangers  prodigieux 
par  les  demi-nomades  de  la  steppe,  i\  les  superposer  en  particu- 
lier aux  chefs  indigènes,  leurs  correspondants  naturels,  (|u"ils 
enrichissent  les  premiers,  et  qui  sont,  pour  cette  raison,  leurs 
introducteurs  bénévoles  dans  les  peuplades.  Ils  deviennent  natu- 
rellement l'aristocratie  de  toute  une  série  de  roitelets  qui  sont 
leurs  alliés  et  leurs  tributaires,  et  entre  lesquels  ils  se  chargent 
de  maintenir  la  paix  dont  ils  ont  eux-mêmes  si  grand  besoin. 

Puis,  dans  chaque  poste,  pour  leur  service,  ils  ont  des  esclaves 
enlevés  çà  et  là.  La  principale  besogne  de  ces  esclaves  est  le 
soin  des  troupeaux  et  des  terres  ;  les  caravanes  que  des  convois 
de  vivres  alourdiraient,  ont  besoin  de  lieux  de  ravitaillement  qui 
soient  en  même  temps  des  lieux  de  produclio'ns. 

Ils  arrivent  ainsi  à  copier,  trait  pour  trait,  l'organisation  poli- 
tique des  Touareg  qui  ont,  au-dessous  des  nobles,  des  tributaires 
puis  des  esclaves  dont  le  rôle  est  celui  que  nous  venons  de 
dire  (1).  Et  afin  qu'on  ne  nous  accuse  pas  d'inventer  ces  deux 
dernières  classes  sociales  pour  les  besoins  de  la  cause,  Snorre 
a  soin  de  nous  dire  qu'Odin  prélevait  un  tribut  sur  tous  les 
peuples  voisins,  s'engageant  en  retour  aies  défendre  (2),  et  Hé- 
rodote sait  une  certaine  histoire  de  femmes  scythes  oubliant 
avec  leurs  esclaves  sédentaires  l'absence  d'époux  par  trop  cara- 
vanants  (3)  ! 

En  face  de  cette  supériorité  écrasante,  qu'ils  doivent  au 
commerce  d'abord  et  ensuite  à  la  fabrication,  est-il  étonnant 
que  nos  caravaniers,  et  avec  eux  toute  la  steppe,  aient  divinisé 
le  commerce  et  la  fabrication?  Les  Germains,  nous  dit  Tacite, 
placent  Mer a/re au  jorem ?■(?/•  rang  des  dieux;  il  est  le  seul  qu'ils 
honorent  à  de  certains  jours  par  des   sacrifices  humains  (4); 

(1)  Voir  sur  ce  sujet  l'article  du  coniinandantMonleilsur  Tombouclou  et  les  Toua- 
reg, dans  le  n"  du  !«••  mars  1894  de  la  Hevue  de  Paris. 

(2)  YiHjlinga  saga,  VIII;  Cf.  Anderson,  HJijlhologie  Scandinave,  [>.  79. 
(3)'Nistoires,  liv.  IV. 

[i)  De  mor.  Genn.,  IX. 


54:2  LA    SCIKNCE  SOCIALE. 

ils  rendent  nn  culte  à  Vulcain,  ajoute  César  (1).  Les  rois  de  la 
steppe,  avait  dit  longtemps  auparavant  Hérodote,  adorent ^)n/î- 
cipalement  Mei'curf  dont  Us  se  croient  desccnrlus,  et  ne  jurent 
que  par  lui  (2). 

Voilà  des  traits  excessivement  remarquables  auxquels  l'his- 
toire  n'a  rien  compris. 

Ou  ils  n'ont  pas  de  sens,  ou  ils  sont  la  justification  éclatante 
de  notre  thèse.  Certes,  ni  l'art  pastoral,  ni  la  culture,  ni  la 
guerre  n'ont  pu  faire  monter  de  pareils  dieux  au  sommet  d'aucun 
Olympe. 

Après  avoir  esquissé  la  théorie  des  confédérations  commer- 
ciales de  la  steppe  européenne,  il  nous  faut  maintenant  la  jus- 
tifier par  des  faits;  il  nous  faut  retrouver,  dans  l'histoire  des 
Barbares  d'Europe,  les  traces  de  nos  caravaniers. 

C'est  ce  que  nous  ferons  dans  un  dernier  article. 

{A  suivre.)  Ph.  Champault. 

(1)  De  bello  gallico,  VI. 

{'i)  Histoire.  V,  7.  Il  est  manifeste,  d'après  les  pages  précédentes,  qu'Hérodote  en- 
globe ici  sous  le  nom  de  Thraces  tous  les  peuples  au  Nord  et  à  l'Ouest  de  la  Grèce. 


TABLE  DES  MATIERES 

DU  TOME  DIX-SEPTIÈME. 


LIVRAISON   DE  JANVIER    1894. 


Pages. 


Questions  du  jour.  —  Le  mouvement  ouvrier  en  Fiance,  à  propos  d'un 
«  Livre  bleu  »  anglais,  par  M.  Paul  de  Rousiers 5 

Cours  d'exposition  de  la  Science  sociale.  —  VL  Le  type  sud-slave  et  la 
domination  turque,  par  M.  Edmond  Demolins 24 

La  classification  des  espèces  de  la  famille  donnée  par  le  Play  est-elle 
exacte?,  par  M.  Robert  Pinot 51 

En  Italie.  —  III.  D'Assise  à  Rome,  par  M.  Georges  Laine 72 


LIVRAISON   DE  FEVRIER   1894. 

Questions  du  jour.  —  Le  devoir  présent  ;  réponse  à  ^I.  Paul  Desj.\rdins, 

par  ^I.  Edmond  Demolins 9.5 

Les  nouvelles  tendances  dans  FEglise  catholique,  à  propos  d'un  discours 

de  Ms"^  Irelaxd,  par  M.  Paul  Bureau 120 

L'Ecole  de  la  Science  sociale,  par  M.  Paul  de  Rousiers. 147 

Lu  Italie.  —  IV.  De  Rome  à  Naples,  par  M.  Georges  Laine 174 

LIVRAISON   DE  MARS  1894. 

Questions  du  jour.  —  La  crise  monétaire,  par  M.  Léon  Poinsard 197 

Cours  d'exposition  de  la  Science  sociale.  —  VIL  Le  classement  des  types 

sociaux  de  l'Asie  orientale  et  méridionale,  par  'Si.  Edmond  Demolins.  222 
L'enseignement  de  la  géographie  et  la  Science  sociale,  par  M.  Paul  de 

Rousiers 245 

En  Italie.  —  V.  De  Xaples  à  Salerne,  par  M.  Georges  Laine 259 

Cartes.  —  Carte  du  Thibet 230 


544  TABLE   DES    MATIÈRES. 


LIVRAISON   D'AVRIL  1894. 


,  Pages, 

Questions  du  jour.  —  L'Eglise  et  l'Esprit  nouveau,  par  M.  Robert  Pinot.     277 
Une  famille  grecque  dans  une  petite  ville  de  Turquie.  —  I.  La  vie  privée  ; 

ce  que  la  famille  tient  du  sol,  par  M.  G.  d'Azambuja 296 

Monographie  du  Canada.  —  IX.  Comment  le  domaine  plein  a  assuré  le 
maintien  de  la  race  et  comment  se  classe  le  type  franco-canadien.  — 

IIL  Le  a  Rang  »  et  la  Paroisse,  par  M.  Léon  Gérin 318 

En  Italie.  —  VI.  Du  mont  Cassin  à  Turin,  par  M.  Georges  Laine. .  .     348 
Cartes  et  plans.  —  Plan  d'un  village  à  banlieue  morcelée  de  la  Cham- 
pagne      323 

Partie  de  la  province  canadienne  de  Saint- Justin  avec  la  division  en  «  Rangs  » 
juxtaposés 324 


LIVRAISON   DE  MAI    1894. 

Questions  du  jour.  —  M.  Gladstone.  —  La  vieille  Angleterre  et  l'Angle- 
terre moderne,  par  M.  Paul  de  Rousiers 369 

Le  Personnage  d'Odin  et  les  caravaniers  iraniens  en  Germanie,  par 
M.  Ph.  Champault 398 

Une  famille  grecque  dans  une  petite  ville  de  Turquie.  —  IL  Ce  que  la 
race  tient  du  commerce,  par  M.  G.  d'Azambuja. 421 

L'intérêt  des  noms  de  lieux  pour  l'histoire  sociale.  —  Détermination  de 
la  zone  d'influence  des  Franks,  par  M.  Ch.  de  Calan 443 


LIVRAISON  DE  JUIN    1894. 

Questions  du  jour.  —  Les  Français  d'hier  et  ceux  de  demain,  par  le  P. 
M.  B.  Schwalm 459 

Cours  d'exposition  de  la  Science  sociale.  —  VIII.  Les  types  sociaux  du 
bassin  de  la  Méditerranée.  —  I.  Larét;'ion  des  Vallées  :  le  type  actuel  et 

le  type  ancien  par  M.  Edmond  Demolins 487 

L'action  sociale  de  l'Eglise,  par  M.  Henri  de  Tourville 516 

Le    personnage   d'Odin  et    les    caravanieis    ii'aniens    en    Germanie,    par 
M.  Ph.  Champault  (deuxième  article) 527 


Le  Directenr-Gcrant  :  Edmond  Demolins. 


TYPOGRAPHIE   l''lUMIN'-DIDOl'    ET    C''^.    —  MESXIL   (EUKH). 


LE  MOUVEMENT  SOCIAL 


LA  SCIENCE  SOCIALE  SE  CONFOND -ELLE 
AVEC  LA  SCIENCE  DE  LA  MORALE? 
-NON. 

{Suite)  (1). 


L'objet  propre  de  la  Science  sociale 
est  de  connaître  exactement  les  condi- 
tions de  tout  groupement  qui  se  fait 
parmi  les  hommes.  Ce  qu'elle  cherche 
n'est  pas  seulement  le  catalogue  complet 
de  ces  conditions,  mais  leur  enchaîne- 
ment certain,  leurs  relations  de  causes  à 
eflets. 

On  se  figure  souvent  que  la  science 
est  un  grand  mystère,  et  beaucoup  de 
gens,  même  instruits,  seraient  embar- 
rassés de  dire  ce  qu'est  une  science.  Les 
deux  opérations  qui  la  constituent  sont 
précisément  celles-ci  :  constater  rigou- 
reusement les  faits  et  déterminer  le  lien 
précis  qu'ils  ont  entre  eux. 

La  science  est  donc  vouée,  par  es- 
sence, à  faire  la  critique  des  connais- 
sances prises  en  l'air  et  des  théories  fai- 
tes à  vue  de  nez  :  elle  regarde  les  choses 
de  près  et  suit  des  deux  yeux  leur  mar- 
che. Là  est  toute  sa  différence  avec  la 
manière  commune  de  connaître  :  mais 
la  différence  est  grande,  elle  est  ex- 
trême. C'est  la  différence  qui  sépare 
(jalilée,  par  exemple ,  de  l'allumeur  de 
lampes  de  la  cathédrale  de  Pise.  Celui- 
ci  savait  bien,  sans  doute,  que  la  sus- 
pension oscillait;  mais  comment  et 
pourquoi,  c'est  ce  qu'il  n'avait  ni  re- 
marqué, ni  trouvé,  et  c'est  ce  qui  devait 
fournir  à  Galilée  le  point  de  départ  des 
découvertes  les  plus  illustres. 


(I)  Voir  la  prcci'deiitc  livraismi. 

LE  MOUVEMENT   SOCIAL.      —      III. 


L'homme  se  sert,  depuis  le  commen- 
cement du  monde,  de  choses  qu'il  con- 
naît très  mal.  Ainsi,  il  se  sert,  pour  la 
culture,  de  la  puissance  productive  du 
sol,  dont  il  n'a  commencé  à  débrouiller 
les  éléments  et  le  mécanisme  que  dans 
ces  derniers  temps.  Mais  ce  débrouille- 
ment  amène  une  révolution  pratique  : 
il  est  en  train  de  bouleverser  tout  le 
système  agricole,  tout  le  régime  de  ce 
qui  tient  à  la  culture.  Il  y  a  longtemps, 
aussi,  et  bien  longtemps,  que  l'homme 
se  sert  des  métaux  et  qu'il  sait  les  ex- 
traire et  les  fondre  :  mais  ce  n'est  que 
depuis  la  physique  et  la  chimie  mo- 
dernes, qu'il  a  vraiment  commencé  aies 
connaître;  et,  aussitôt,  l'art  des  mines 
et  de  la  métallurgie  ont  produit  les  mer- 
veilles inouïes  qui  font  la  gloire  de  ce 
siècle. 

De  même,  l'homme  se  sert,  depuis 
qu'il  est  au  monde,  des  formes  les  plus 
diverses  de  la  société,  de  l'association, 
du  groupement  :  mais  il  s'en  sert  encore 
comme  il  avait  fait  autrefois  de  la  cul- 
ture et  des  métaux,  sans  les  avoir  étudiées 
scientifiquement,  sans  s'être  appliqué  à 
leur  connaissance  méthodique  :  il  les 
connaît  mal;  il  en  use  d'une  manière 
empirique,  confuse,  souvent  erronée  et 
très  à  courte  vue.  Le  jugement  qu'il 
porte  sur  les  sociétés  qui  ont  vécu  res- 
semble beaucoup  aux  explications  in- 
vraisemblables que  les  anciens  donnaient 
de  la  plupart  des  phénomènes  naturels. 
Le  champ  est  ouvert  à  une  recherche  ri- 
goureuse des  conditions  de  chaque  grou- 
pement, à  leur  détermination  exacte , 
à  leur  énumération  complète,  à  la  dé- 
monstration de  leur  agencement  pré- 

11 


122 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL. 


cis.  A  mesure  que  ce  travail  se  pour- 
suit, la  lumière  se  fait  plus  grande,  les 
ombres  reculent  et  s'effacent.  La  société 
apparaît  sous  des  aspects  qu'on  n'avait 
jamais  pénétrés,  jamais  saisis,  comme  le 
monde  physique,  comme  le  monde  si- 
déral ont  apparu  sous  des  formes  nou- 
velles au  fur  et  à  mesure  que  les  natu- 
ralistes et  les  astronomes  ont  poussé 
leurs  observations.  La  Science  sociale 
donne  le  même  résultat  que  toutes  les 
sciences  :  elle  relate  une  quantité  de 
faits  qui  n'avaient  pas  été  aperçus,  aux- 
quels on  n'avait  pas  fait  attention  :  ce 
sont  autant  de  connaissances  nouvelles, 
autant  de  choses  inconnues  qui  se  ré- 
vèlent, comme  le  monde  de  l'électricité, 
comme  le  monde  des  microbes  se  sont 
tardivement  révélés,  dans  l'ordre  maté- 
riel. Puis,  entre  les  faits  anciennement 
ou  nouvellement  connus,  elle  précise 
ou  elle  signale  les  relations  de  cause  à 
effet  :  et  c'est  là  qu'est  le  grand  ressort 
des  «  inventions  »,  ou,  pour  mieux  dire, 
c'est  là  ce  qui  assure  La  main-mise  de 
rhomme  sur  la  direction  du  phénomène  : 
c'est  par  là  que  la  science  sociale  doit, 
un  jour,  agir  puissamment  sur  la 
marche  des  sociétés,  comme  la  science 
métallurgique  a  puissamment  agi  sur 
l'usage  des  métaux,  comme  la  science 
agricole  est  en  train  de  précipiter  le 
développement  de  la  culture. 

Ceci  dit,  retournons-nous  vers  la  mo- 
rale. Que  dit-elle  de  la  Propriété,  par 
exemple,  qui  est  un  des  éléments  de 
l'organisation  sociale?  Elle  dit  qu'il  faut 
respecter  le  bien  d'autrui.  Elle  tombe 
donc  juste  sur  un  fait  fondamental  d'or- 
ganisation sociale,  qu'elle  sanctionne, 
qu'elle  corrobore,  qu'elle  étaie  avec  une 
force  supérieure.  Voilà  qui  va  bien.  Mais 
c'est  le  même  précepte  moral  qui  sou- 
tient indistinctement  le  respect  de  la 
Propriété  en  Chine  et  aux  États-Unis,  et 
il  y  a  pourtant,  entre  la  Chine  et  les 
Etats-Unis,  une  terrible  différence  dans 


iorganisalion  de  la  Propriété.  Le  pré- 
cepte demeure  donc  parfaitement  vague, 
s'il  s'agit  de  constituer  par  lui  seul 
une  organisation  spéciale  de  la  Pro- 
priété :  ce  qui  existe  pourtant  chez 
chaque  peuple.  C'est  qu'à  côté  de  la  mo- 
rale sociale,  il  y  a  une  technique  sociale  : 
il  y  a  un  immense  mécanisme  de  faits 
qui  aboutit,  ici  et  là,  à  la  nécessité  d'une 
organisation  très  différente  de  la  Pro- 
priété ;  et  c'est  ce  mécanisme,  ce  sont  ces 
organisations  très  différentes,  qui  font 
l'objet  de  la  Science  sociale  :  elle  cherche 
à  les  constater,  à  les  connaître  en  elles- 
mêmes,  et  à  les  expliquer,  à  saisir  l'en- 
chaînement de  leurs  causes.  Voilà  la 
technique  sociale,  sorte  de  mécanique  cé- 
leste, infiniment  complexe,  sur  laquelle 
vient  s'appliquer  toujours  la  même  mo- 
rale. 

C'est  encore  une  même  loi  morale  qui 
commande  le  respect  de  l'Autorité, 
quelque  part  que  l'Autorité  se  trouve. 
Mais  avec  quelle  variété  prodigieuse  de  . 
conditions  FAutorité  ne  se  rencontre- 
t-elle  pas  dans  les  diverses  formes  de 
famille,  dans  les  combinaisons  indéfi- 
nies de  l'atelier,  des  associations  libres, 
des  pouvoirs  publics,  depuis  la  com- 
mune jusqu'à  l'État!  C'est  tout  un  monde 
à  connaître  et  à  expliquer;  les  éléments 
qui  y  agissent  sont  sans  nombre.  Voila 
le  champ  ouvert  à  la  technique  sociale , 
aussi  et  plus  compliqué  dans  ses  tenants' 
et  aboutissants  que  la  technique  agricole 
telle  qu'elle  est  comprise  par  les  mo- 
dernes. 

Je  n'ai  pas  besoin  de  poursuivre  plus 
loin  ce  parallèle  entre  la  morale  et  hu 
technique  sociale,  toujours  d'accorrrf 
entre  elles,  mais  aussi  distinctes  l'unij 
de  l'autre,  —  et  pour  les  mêmes  raiioni| 
—  que  la  morale  et  la  technique  de  n'imj 
porte  quel  métier,  de  n'importe  quell] 
association  humaine.  La  société  n'es] 
que  la  collection  et  l'agencement  de  cej 
associations,  où  se  distinguent  parfaitej 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL. 


ir.i 


ment,  de  près,  la  morale  et  la  teclmi- 
que  :  morale  et  technique  de  l'organi- 
sation judiciaire;  morale  et  technique 
de  l'organisation  militaire;  morale  et 
lechnique  de  Torganisalion  commerciale; 
morale  et  technique  de  l'organisation 
ouvrière;  morale  et  technique  de  l'or- 
ganisation domestique  ,  etc.,  etc. 

Il  est  clair  comme  le  jour  qu'il  y  a 
une  technique  pour  l'organisation  spé- 
ciale d'un  groupe  déterminé  :  cette  or- 
ganisation résulte  d'un  ensemble  de  con- 
ditions qui  procèdent  du  Lieu,  du  Travail, 
du  régime  de  la  Propriété,  des  Cultures 
intellectuelles  et  du  Patronage,  des 
ressources  du  Commerce,  du  Voisi- 
nage, etc.  On  ne  s'organise  pas  comme 
on  veut.  Il  faut ,  autant  qu'en  toutes 
choses,  prendre  les  moyens  nécessaires. 
Ces  moyens  peuvent  différer  du  tout  au 
tout,  ici  et  là  :  les  mêmes  organisations 
ne  sont  pas  partout  nécessaires,  ni  uti- 
les, ni  possibles,  parce  qu'on  n'y  a  pas 
les  mêmes  conditions,  les  mêmes  besoins, 
les  mêmes  moyens.  Voilà  ce  qui  constitue 
la  technique  sociale.  La  morale  ne  figure 
ici  que  pour  une  part  :  c'est-à-dire  pour 
la  nécessité,  pour  le  devoir  oîi  est 
l'homme  de  concorder,  dans  ces  com- 
binaisons de  causes  si  multiples,  avec 
les  obligations  invariables  et  invincibles 
de  la  conscience. 

Je  vais  essayer  maintenant  de  dire, 
en  très  peu  de  mots,  l'intérêt  que  la 
morale  retire  de  la  Science  sociale,  de 
la  connaissance  exacte  de  la  technique 
sociale.  • 

Quand  les  morahstes  saisissent  (juel- 
que  part  un  fait  contraire  à  la  morale, 
ils  le  déclarent  tel  :  cela  va  de  soi,  le 
fait  étant  bien  déterminé.  Mais  encore 
faut-'il-  regarder  de  près  au  fait.  S'ils  le 
constatent  mal,  ils  se  trompent,  non  sur 
la  morale,  mais  sur  son  application.  La 
réprobation,  la  condamnation  qu'ils 
proposent  tombe  sur  une  hypothèse, 
non  sur.  une  réalité.  C'est  une   fausse 


manœuvre.  Je  n'en  veux  citer  pour 
exemple  que  la  condamnation  qui  eût 
menacé  d'atteindre  les  «  Chevaliers  du 
Travail  »,  aux  Ëtats-Unis,  si  une  con- 
naissance plus  exacte  des  faits  ne  fiH 
intervenue. 

La  connaissance  exacte  des  faits  sur 
lesquels  il  lui  faut  se  prononcer  en  vertu 
de  ses  propres  lois,  voilà  ce  que  la 
morale  sociale  est  obligée  de  requérir 
au  dehors.  Là,  force  lui  est  d'emprunter 
ou  l'information  vulgaire  ou  l'informa- 
tion scientifique.  Elle  est,  à  cet  égard, 
dans  la  même  condition  que  la  justice 
officielle,  qui  est  appelée  à  se  prononcer 
sur  un  fait  médical,  et  qui,  suivant  les 
connaissances  et  lesressources  du  temps, 
interroge,  pour  constater  le  cas,  soit 
les  dépositions  vulgaires,  soit  les  attes- 
tations de  la  science. 

Que  ce  soit  la  persuasion  vulgaire,  ou 
que  ce  soient  les  constatations  scientifi- 
ques, auxquelles  le  moraliste  se  confie, 
toujours  est-il  que,  dans  l'application,  il 
a  besoin  de  sortir  de  la  morale  pure  : 
il  faut  qu'il  sache  les  faits.  Qu'il  em- 
prunte ses  informations  à  un  «  philistin  », 
ou  qu'il  les  demande  à  «  la  science  »; 
sa  dépendance,  en  ce  point,  est  toujours 
certaine.  Mais  la  science  a  généralement 
fini  par  établir  sa  supériorité  sur  le 
«  philistin  ».  Mieux  vaut  donc  à  la 
morale  sociale  interroger  la  Science  so- 
ciale que  le  philistin  social. 

Henri  de  Tourville. 


DEUX  FAMILLES  MODÈLES. 

Deux  familles  ont  été  dernièrement 
proposées,  par  une  partie  de  la  presse, 
à  l'admiration  et  même  à  l'imitation  de 
tous.  Le  mot  de  moilHe,  en  effet,  sup- 
pose une  chose  à  imiter.  Voyons  un  peu 
si  l'imitation  est  de  mise. 

La  première  de  ces  familles  est  celle 


\±'i 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL. 


d'un  employé  de  l'usine  de  Plancher- 
les-Mines  (Haute-Saône).  Cette  famille 
se  compose  de  onze  enfants  qui,  à  eux 
réunis,  possèdent  vingt-trois  diplômes 
et  se  destinent  presque  tous  à  la  pro- 
fession d'instituteur.  Plusieurs  le  sont 
déjà.  En  voici,  du  reste,  la  liste  : 

Irénée,  professeur,  vingt-neuf  ans  : 
certificat  d'études  primaires,  baccalau- 
réat es  lettres ,  licence  es  lettres  (histoire 
et  géographie). 

Marie,  institutrice,  vingt-sept  ans  : 
certificat  d'études  primaires,  brevet  élé- 
mentaire. 

Amélie,  institutrice,  vingt-cinq  ans  : 
certificat  d'études  primaires,  brevet  élé- 
mentaire, brevet  supérieur,  certificat 
d'aptitude  pédagogique,  diplôme  de 
maîtresse  de  gymnastique,  certificat 
d'aptitude  à  la  direction  des  écoles  ma- 
ternelles. 

Clara,  institutrice,  vingt-quatre  ans  : 
certificat  d'études  primaires,  brevet  élé- 
mentaire. 

Isabelle,  institutrice,  vingt-deux  ans  : 
certificat  d'études  primaires ,  brevet  élé- 
mentaire, brevet  supérieur,  brevet  de 
maîtresse  de  couture  et  assemblage. 

(iustave,  étudiant,  vingt  ans  :  certi- 
ficat d'études  primaires,  baccalauréat 
es  sciences  complet. 

Joseph,  étudiant,  dix-huit  ans  :  cer- 
tificat d'études  primaires,  se  présente 
en  juillet  au  baccalauréat. 

Constance,  seize  ans  :  certificat  d'é- 
ludés primaires,  se  présente  en  juin  au 
brevet. 

Marguerite,  seize  ans  :  certificat  d'é- 
tudes primaires,  se  présente  en  juin  au 
brevet. 

Georges,  quatorze  ans  :  certificat  d'é- 
tudes primaires. 

Augusta,  douze  ans  :  se  présente  en 
juin  au  certificat  d'études  primaires. 

La  seconde  famille  est  celle  d'un  ins- 
tituteur; ici,  on  s'explique  davantage  la 
direction  prise  par  les  enfants. 


Léontinc,  quarante  ans,  professeur  : 
brevet  élémentaire,  brevet  supérieur, 
diplôme  de  professeur  d'école  nor- 
male. 

Elisée,  trente-huit  ans,  instituteur  : 
brevet  élémentaire. 

Samuel,  trente-cinq  ans,  secrétaire 
du  lycée  Louis-le-Grand  :  baccalauréat 
es  sciences  complet. 

Sophie,  trente-trois  ans,  professeur  : 
certificat  d'études,  brevet  élémentaire, 
brevet  supérieur,  certificat  d'aptitude 
pédagogique,  diplôme  de  professeur 
d'école  normale. 

Fany,  institutrice,  vingt-neuf  ans  :  cer- 
tificat d'études,  brevet  élémentaire,  bre- 
vet supérieur,  certificat  d'aptitude  péda- 
gogique, diplôme  de  directrice  d'école 
maternelle. 

Daniel,  officier,  vingt-huit  ans:  certi- 
ficat de  grammaire ,  baccalauréat  es 
sciences,  diplôme  d'élève  de  l'École  po- 
lytechnique. 

Camille,  instituteur,  vingt-cinq  ans  : 
certificat  d'études,  brevet  élémentaire. 

Louise,  institutrice,  vingt-trois  ans  : 
certificat  d'études,  brevet  élémentaire, 
brevet  supérieur,  certificat  d'aptitude 
pédagogique,  admissible  au  professorat 
des  écoles  normales. 

Donc,  vingt-cinq  diplômes  pour  huit 
enfants.  Le  père  est  actuellement  insti- 
tuteur en  retraite  à  Saint-Agrève  (Ar- 
dèche).  Il  a  eu  dix  enfants,  deux  sont 
morts,  sept  sont  dans  l'enseignement, 
le  huitième  dans  l'année. 

Là-dessus  certains  journaux  s'émer- 
veillent. On  réclame  des  décorations, 
des  récompenses  extraordinaires  pour 
ces  pères  de  famille  qui  ont  si  bien 
mérité  de  la  patrie. 

Sans  vouloir  offenser  en  rien  d'hono- 
rables personnes  que  nous  ne  connais- 
sons pas,  nous  prendrons  la  liberté  de 
ne  pas  partager  cet  enthousiasme.  Cer-^ 
taines  feuilles  de  sens  rassis,  comme  les 
Débats,  ont  d'ailleurs  fait  entendre,  à 


1-1  ;    MOlVliMKNT    SOCIAL. 


i>:\ 


ce  propos,  de  justes  critiques.  Il  importe 
d'insister  sur  ces  dernières. 

A  quoi  se  réduisent,  de  bonne  foi,  les 
services  rendus  ;"i  la  patrie  par  ces  pères 
de  famille?  ^ — A  l'ingénieuse  et  prudente 
idée  qu'ont  eue  ceux-ci,  sj'stématique- 
ment,  de  caser  leurs  enfants  dans  des 
fonctions  rétribuées  par  l'Etat. 

Il  faut,  évidemment,  une  chance  ines- 
pérée, aidée  par  vm  travail  soutenu, 
pour  pouvoir,  au  milieu  de  l'effroyable 
concurrence  dont  les  postes  universi- 
taires sont  actuellement  l'objet,  faire 
forcer  la  barrière  des  examens  à  un 
aussi  grand  nombre  d'enfants  de  la 
même  famille.  Que  d'autres  pères  vou- 
draient en  faire  autant!  Aussi  les  heureux 
gagnants,  dans  un  pays  où  tout  le  monde 
a  les  bras  tendus  vers  l'État,  deviennent- 
ils  le  point  de  mire  de  l'admiration  uni- 
verselle, comme  le  cheval  vainqueur  le 
jour  du  Grand-Prix. 

Si  MM.  Irénée,  Gustave,  Joseph, 
Georges,  etc.,  s'étaient  efforcés,  l'un  de 
faire  valoir  un  coin  de  terre,  l'autre  de 
monter  un  petit  commerce,  le  troisième 
de  s'élever  graduellement  dans  l'in- 
dustrie, le  dernier  d'aller  planter  les 
piquets  de  sa  tente  dans  les  rizières  du 
Tonkin,  qui  donc  aurait  parlé  de  cette 
famille?  Et  pourtant  de  telles  entreprises 
n'auraient-elles  pas  exigé  plus  d'efforts 
et  produit,  soit  pour  les  enfants  soit 
pour  la  société  en  général,  plus  de 
résultats  utiles  que  la  recherche  obstinée 
d'un  savoir  littéraire  ou  scientifique  qui 
encombre  déjà  tant  de  jeunes  cerveaux 
sans  trouver  aucun  écoulement  lucratif. 

Au  moment  même  où  certains  jour- 
naux entonnaient  des  dithyrambes  à 
la  louange  de  nos  deux  familles,  le 
bourreau  faisait  tomber  la  tête  d'Emile 
Henry,  le  polytechnicien  manqué,  le 
jeune  homme  instruit  et  ambitieux, 
demi-poète,  demi-savant,  conduit  à  un 
crime  révoltant  et  absurde  par  l'exas- 
pération que  lui  causait  la  vue  constante 


de  cette  richesse  à  laquelle  toute  scjii 
instruction  ne  pouvait  le  faire  arriver. 

«  J'ai  observé,  disait  l'autre  jour 
M.  des  Essarls  à  la  Société  d' hconomic 
politique,  les  bacheliers  au  moment  cri- 
tique où  ils  doivent  gagner  leur  vie 
avec  les  moyens  insuffisants  (pie  l'ins- 
truction classique  met  à  leur  disposition. 
J'ai  vu  ces  jeunes  gens  appartenant  en 
grand  nombre  à  des  familles  peu  for- 
tunées dont  le  système  des  bourses  dis- 
tribuées avec  prodigalité  et  sans  discer- 
nement avait  fait  des  bacheliers  ignorants 
de  toutes  choses,  se  ruer  vers  les  fonc- 
tions les  plus  humbles,  les  plus  mal 
rétribuées  comme  celles  de  maîtres 
d'études.  Leur  éducation  a  excité  en  eux 
les  plus  vastes  ambitions.  La  vie  ne  les 
réalise  pas,  les  modestes  se  soumettent, 
les  autres  jugent  mal  faite  la  société  au 
sein  de  laquelle  ils  souffrent,  et  ils  rêvent 
de  la  bouleverser  à  leur  profit,  voilà  les 
socialistes  ». 

Voilà  les  anarchistes,  pouvons-nous 
ajouter,  comme  nous  le  disions  ici  même, 
au  lendemain  de  l'attentat  du  restaurant 
Terminus.  A  quoi  nous  servira-t-il  d'a- 
voir tant  de  «  familles  modèles  »?  Se- 
rons-nous bien  avancés  lorsque,  au  lieu 
devoir  une  place  d'institutrice  disputée 
par  cent  jeunes  filles  brevetées,  nous  la 
verrons  disputée  par  mille?  La  société 
sera-t-elle  plus  heureuse  le  jour  oùl'exa- 
men  fera  999  mécontentes  au  lieu  de 
n'en  faire  que  99.  Croit-on  qu'après  sept 
ou  huit  ans  d'espérance,  de  myopie 
et  d'anémie  grandissantes,  on  retour- 
nera de  bon  cœur  aux  vaches  qu'il  fau- 
drait traire,  au  blé  qu'il  faudrait  semer, 
à  la  machine  qu'il  faudrait  actionner? 
Les  journaux  conservateurs  signalent 
tous  les  jours  l'existence  d'écoles  offi- 
cielles qui  n'ont  que  deux,  trois,  quatre 
élèves,  et  dont  l'entretien  coûte  plus 
qu'il  ne  faudrait  pour  donner  une  petite 
dot  à  chacun.  La  fonction  d'instituteurs, 
dans  ces  écoles-là,  n'est-elle  pas  vérita- 


120) 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


blement  une  sinécure,  et,  malgré  la  mul- 
tiplication de  ces  sinécures,  le  nombre 
de  ces  aspirants  instituteurs  ne  grandit- 
il  pas  tous  les  jours? 

La  superstition  du  diplôme  faitcomme 
l'avalanche  ;  elle  se  fortifie  par  sa  mar- 
che même.  Une  remarquable  illusion 
d'optique  aide  à  ce  résultat.  Un  enfant 
diplômé,  contemplé  par  tous  ses  petits 
cousins  et  amis,  fait  plus  pour  les  en- 
courager que  cinquante  autres  qui  n'ont 
pas  eu  son  bonheur.  Les  vaincus  sont 
oubliés,  le  vainqueur  seul  attire  les  yeux  ; 
et  chaque  père,  chaque  mère  sait  fort 
bien  d'ailleurs  que  son  fils,  son  chéri, 
son  mignon,  doit  se  classer  d'avance 
parmi  ceux  qui  réussiront.  Donc,  on 
tente  l'aventure;  on  se  saigne,  on  s'im- 
pose d'héroïques  sacrifices,  et  l'enfant, 
au  lendemain  de  sa  victoire  ou  de  sa  dé- 
faite, a  le  regret  de  contester  que,  d'une 
manière  ou  de  l'autre,  les  cailles  rôties 
ne  sont  pas  tombées  du  ciel. 

Cette  superstition,  nous  savons  son 
nom,  c'est  le  mandarinisme.  Pendons- 
nous,  nous  ne  l'avons  pas  encore  tout  à 
fait  autant  que  les  Chinois.  Les  Célestes 
nous  dépassent,  depuis  longtemps,  sous 
le  rapport  de  la  ferveur  examinatrice. 
Les  barrières  du  steeple-chase  y  sont 
plus  multipliées  que  chez  nous.  Les 
épreuves,  comme  de  juste,  contiennent 
une  plus  forte  proportion  de  chinoise- 
ries. Mais,  si  nous  n'atteignons  pas  en- 
core la  perfection  du  Céleste-Empire,  il 
faut  convenir  que  nous  y  marchons  d'un 
bon  pas,  et  qu'il  est,  entre  le  spectacle 
qu'offrent  nos  facultés  et  celui  que  nous 
présentent  les  facultés  chinoises,  de  sin- 
gulières analogies. 

Un  extrait  du  Roman  de  l'Homme  jaune, 
par  le  général  Ïcheng-Ki-Tong,  va  nous 
le  faire  sentir.  11  s'agit  d'un  examen  à 
Nank'in  : 

«...  Depuis  plus  d'un  mois,  les  juges 
travaillent  sans  relâche  pour  détermi- 
ner la  valeur  relative  des  candidats. 


«  Les  manuscrits  sont  d'abord  reco- 
piés par  des  écrivains  attachés  à  l'Aca- 
démie pour  qu'on  ne  puisse  en  recon- 
naître l'écriture.  Une  sentence,  écrite 
sur  l'original  et  répétée  sur  la  copie, 
permettra  plus  tard  de  retrouver  lenom 
de  l'auteur. 

«  Quinze  examinateurs  subalternes 
font  un  premier  triage  ;  cette  opération 
])réliminaire  achevée,  ils  remettent  les 
manuscritsréservés,  avec  leurs  notes,  aux 
examinateurs  généraux. 

«  Ceux-ci,  au  nombre  de  deux  seule- 
ment, ont  à  juger  en  dernier  ressort  et 
choisissent  les  deux  cents  élus. 

«  Lorsque  la  liste  est  définitivement 
arrêtée,  des  copistes  portent  lenom  des 
vainqueurs  sur  de  grands  papiers  jau- 
nes... En  même  temps,  des  expéditions 
sur  papier  rouge...  sont  envoyées  aux 
familles  des  heureux.  On  les  reçoit  par 
des  feux  d'artifice,  et  des  cierges  sont 
allumés  ce  jour-là  devant  les  tablettes 
des  ancêtres.-. 

«  Les  affiches  jaunes  relatent  d'abord 
le  nom  du  dernier  reçu  ;  puis  celui  de 
l'avant-dernieret  ainsi  de  suite,  jusqu'au 
premier.  L'émotion  du  public  va  ainsi 
en  croissant,  et  la  proclamation  du  pre- 
mier en  mérite  est  saluée  par  les  applau- 
dissements enthousiastes  de  la  foule. 

«  Les  deux  cents  subissent  alors  un 
second  examen;  les  quatre  premiei-s 
sortants  sont  présentés  à  l'empereur,  qui 
les  décore  d'un  ruban  rouge.  Puis  ils 
sont  reconduits  en  grande  pompe  par  un 
immense  cortège.  Ainsi  accompagnés, 
ils  se  rendent  au  temple  de  Confucius  ; 
puis  ils  vont  présenter  leurs  hommages 
au  président  et  aux  membres  de  l'Uni- 
versité. Enfin  ils  sont  désignés  immé- 
diatement à  différents  postes,  par  décret 
impérial,  rendu  aussitôt  après  la  publi- 
cation des  résultats  du  concours... 

«  Ils  vont  en  corps,  au  palais ,  pour 
remercier  l'empereur.. 

«  Chacun,    ensuite,  regagne  sa   de- 


LK    MOUVEMKM    SOCIAL. 


\2: 


meure,  où  rattcnd  une  escorte  de  mu- 
siciens el  de  porlc-drapeaux,  qui  rac- 
compagneront chez  ceux  de  ses  parents 
et  amis  auxquels  il  veut  annoncer,  en 
personne,  la  bonne  nouvelle.   » 

On  le  voit ,  nous  sommes  un  peu  moins 
cérémonieux,  un  peu  moins  méticuleux. 
La  joie  du  succès,  chez  nous,  est  moins 
démonstrative;  mais  les  traits  princi- 
paux, plusieurs  usages  mêmes,  sont  là- 
bas  les  mêmes  qu'ici. 

Prenons-y  garde,  et  Dieu  nous  pré- 
serve de  l'abondance  des  «  familles  mo- 
dèles ».  Avec  elles,  nous  tomberions 
tout  de  suite  au  type  chinois. 

G.  d'Azamblma. 


LE  RELEVEMENT  DE  L'ENSEIGNEMENT 
SUPÉRIEUR. 

A.  M.  Edmond  Demoiins. 

I.e  Rhus,  30  mai  18!i4. 

Mon  cher  ami. 

Si  vous  vous  étiez  trouvé  àAngoulême 
le  14  mai  dernier,  vous  auriez  eu  une 
grande  jouissance,  celle  d'entendre  ex- 
primer dans  une  belle  langue,  par  un 
orateur  éloquent,  des  vérités  peu  con- 
nues. La  fête  est  assez  rare,  n'est-ce  pas, 
même  à  Paris?  Notre  ami,  PauldeMont- 
vallier,  a  prononcé,  avec  le  talent  que 
vous  lui  connaissez,  un  discours  sur 
l'enseignement  supérieur:  il  s'adressait 
à  un  public  de  catholiques  de  700  per- 
sonnes environ,  réunies  en  assemblée 
diocésaine  annuelle,  suivant  un  usage 
déjà  ancien  à  Angoulême.  A'^ous  savez 
ce  qu'est  ce  public  et  ce  que  sont  trop 
souvent  ces  réunions  :  on  dit  beaucoup 
de  bien  de  soi  et  beaucoup  de  mal  des 
autres;  on  gémit  sur  le  malheur  des 
temps  présents,  malheur  dû  entièrement 
à  l'action  des  ennemis  de  l'Église  ;   on 


s'excite  sur  ses  propres  mérites  et  sur 
la  malice  des  enfants  du  siècle  ;  puis  on 
se  sépare  sans  être  plus  éclairé  qu'au- 
paravant sur  ses  véritables  devoirs. 
M.  de  Montvallier  a  couraf^eusement 
rompu  avec  cette  tradition  néfaste,  fjue 
tout  chrétien  éclairé  devrait  maudire, 
et  nous  a  instruit  de  ce  que  nous  avons 
à  faire,  en  ce  qui  concerne  l'enseigne- 
ment supérieur. 

Ce  que  nous  avons  à  faire,  c'est  tout 
simplement  de  le  créer,  parce  qu'il 
n'existe  pas.  Avec  une  hauteur  de  vues 
très  grande  et  un  rare  bonheur  d'ex- 
pression, l'orateur  nous  a  tracé  un  ma- 
gnifique tableau  de  la  vaste  synthèse 
où  se  rencontrent  toutes  les  connais- 
sances humaines;  il  nous  a  montré 
comment  la  haute  culture  intellectuelle 
consiste  précisément  à  saisir  les  rapports 
des  diverses  sciences,  non  pas  à  s'isoler 
dans  une  spécialité,  sans  en  savoir  ni  le 
rang,  ni  l'origine,  ni  les  effets,  ni  la  rai- 
son d'être;  il  nous  a  décrit  le  milieu  oij 
se  développe  celte  haute  culture,  cet 
enseignement  vraiment  supérieur,  en 
nous  promenant  à  travers  les  anciennes 
universités  du  moyen  âge,  en  nous  con- 
duisant en  Angleterre,  en  Allemagne, 
en  Belgique,  aux  Etats-Unis,  dans  ces 
universités  vénérables  comme  Oxford 
et  Tubingue,  ou  bien  toutes  brillantes 
de  jeunesse  comme  la  John  Hopkins  de 
Baltimore,  les  unes  et  les  autres  capa- 
bles de  donner  aux  esprits  avides  de 
savoir  l'aliment  qu'ils  réclament. 

En  France,  rien  de  pareil,  M.  de  Mont- 
vallier nous  a  montré  quelle  affreuse 
caricature  d'enseignement  supérieur  a 
été  organisée  au  commencement  de  ce 
siècle  sous  l'inspiration  de  Napoléon. 
Des  écoles  professionnelles  d'avocats, 
de  médecins,  de  régents  de  collège, 
même  groupées,  même  réunies  dans 
une  même  ville,  ne  formeront  jamais  une 
Université.  Et  faisant  appel  à  ses  sou- 
venirs de  jeune  homme,  l'orateur  nous 


lâ8 


LE    MOUVEMENT   SOCIAL. 


a  dit  le  néant  de  ces  soi-disant  études 
de  droit,  éternel  commentaire  de  textes, 
glose  ingénieuse  et  vaine  qui  racornit 
l'esprit  quand  elle  ne  le  dégoûte  pas  du 
travail;  il  nous  a  dit  ces  trois  années 
de  licence  en  droit  pendant  lesquelles 
on  n'entend  pas  un  mot  de  philosophie 
ou  de  droit  naturel,  ces  deux  années  de 
doctorat  où  on  approfondit  les  beautés 
de  l'interdit  ulrubi  ou  du  sénatus-con- 
sulte  velléien,  où  on  développe  les 
études  de  licence  en  surface, -par  la 
connaissance  plus  exacte  des  dix-sept 
systèmes  que  la  doctrine  découvre  sur 
une  question  controversée  et  du  dix- 
huitième  que  la  jurisprudence  a  adopté; 
bref,  il  s'est  spirituellement  vengé  de 
cette  faculté  de  droit  qui,  sous  prétexte 
de  lui  fournir  un  enseignement  supé- 
rieur, lui  avait  fait  perdre  trois  années 
de  jeunesse. 

Il  y  a  d'ailleurs  utilité  à  tirer  cette 
vengeance;  il  faut  montrer  en  eflét  aux 
honnêtes  pères  de  famille  qui  envoient 
leur  fils  faire  son  droit  pour  compléter 
ses  études,  qu'ils  manquent  absolument 
leur  but.  Il  faut  organiser  pour  les 
jeunes  hommes  désireux  de  diriger  leur 
activité  intellectuelle  au  sortir  du  col- 
lège, des  centres  de  vie  laborieuse,  des 
foyers  scientifiques ,  où  ils  trouvent  de 
quoi  satisfaire  un  désir  si  digne  d'en- 
couragement. 

C'est  là  que  M.  de  Montvallier  a 
donné  à  son  auditoire  une  leçon  directe. 
On  a  fondé  des  universités  catholiques; 
est-ce  pour  se  traîner  dans  la  vieille 
ornière?  pour  mettre  une  enseigne  difîe- 
rente  sur  la  maison  et  vendre  seulement 
les  mêmes  produits  que  le  magasin  d'en 
face?  On  a  pris  le  nom  d'universités, 
qu'on  le  justifie!  qu'on  fasse  appel  à 
des  hommes  détalent,  que  Ion  crée  des 
chaires  d'histoire,  de  philologie,  de 
science  sociale,  d'assyriologie,  d'égyp- 
tologie,  d'électricité,  de  biologie,  etc. 
comme  cela  a  lieu  en  Allemagne,  à  Lou- 


vain,   aux    États-Unis;   que   l'étudiant 
trouve    à  l'université  le  moyen  de  se 
mettre  au  courant  des  différents  ordres 
de  connaissances;  qu'elle  soit  comme 
un  résumé  du  monde  intellectuel.  Alors 
nous  aurons  un  enseignement  supérieur 
et  un  centre  de  formation  pour  les  intel- 
ligences supérieures.  On  sait  les  efforts 
intelligents   d'un  groupe  important  de 
professeurs  de  l'Etat  pour  déterminer  ce 
mouvement  dans  l'enseignement  officiel. 
MM.    Lavisse,    Liard  et  bien  d'autres 
comprennent  aujourd'hui  la  nécessité  de 
la  transformation  qui  s'impose  et  luttent 
vaillamment  pour  amener  la  création 
d'universités  véritables.  Mais  leur  situa- 
tion de  fonctionnaires  demandant  l'éta- 
blissement d'institutions  d'État  rend  leur 
tâche  difficile.  Il  leur  faut  réunir  une  ma- 
jorité dans  le  parlement  pour  aboutir  à 
un  vote  de  crédits;  il  leur  faut  secouer 
la  torpeur  administrative  des  fonction- 
naires du  corps  académique,  porter  la 
main  sur  l'arche  sainte  de  l'Université 
de  France,  triompher  de  la  force  d'iner- 
tie que  rencontre  toujours  une  réforme 
dans  une  bureaucratie,  pour  mettre  en 
mouvement  une  loi  votée  par  les  Cham- 
bres sur  le  principe  de  l'enseignement 
supérieur.  Ce    sont  autant  d'obstacles 
opposés  à  leur  initiative  éclairée. 

Et  les  catholiques,  qui  jouissent  du 
bénéfice  inappréciable  de  la  liberté,  ne  la 
mettraient  pas  à  profit!  Ils  ont  en  main 
les  éléments  de  succès  s'ils  savent  s'en 
servir.  Peu  importe  la  majorité  déplacée 
dans  les  Chambres  ou  la  chute  d'un 
ministère  favorable  aux  universités.  Ils 
possèdent  des  cadres  d'action  tout  pré- 
parés, il  suffit  de  les  remplir  peu  à  peu, 
selon  les  ressources  dont  on  pourra  dis- 
poser en  hommes  et  en  argent.  Il  ne  s'a- 
git pas  de  créer  tout  d'un  coup  une  mul- 
titude de  chaires,  mais  seulement  d'ou- 
vrir la  porte  des  universités  à  la  science. 
Aujourd'hui  ce  sera  un  cours  libre  pro- 
fessé gratuitement   par   un    savant  de 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL. 


129 


bonne  volonté,  demain  un  autre  cours 
soutenu  pur  des  contributions  volon- 
taires, par  un  don  généreux;  laissez 
l'air  et  la  lumière  pénétrer  dans  le  bâ- 
timent claquemuré  oij  vous  enfermez  la 
jeunesse,  bientôt  vous  lui  aurez  donné 
le  goût  de  l'air  et  de  la  lumière,  elle 
demandera  le  percement  d'ouvertures 
nouvelles,  elle  voudra  respirer,  elle 
voudra  voir,  elle  voudra  vivre. 

Voilà,  mon  cher  ami,  un  écho  de  pro- 
vince qui  en  apprendrait  long  à  bien  des 
Parisiens  de  ma  connaissance.  Je  ne  dis 
pas  cela  pour  vous,  car  je  sais  vos  sen- 
timents très  peu  tendres  à  l'égard  de 
Justinien  et  du  Gode  civil ,  je  sais  aussi 
que  par  vos  Cours  de  Science  sociale  vous 
réalisez,  en  ce  qui  vous  concerne ,  le 
vœu  des  hommes-désireux  de  voir  l'en- 
seignement supérieur  se  constituer  dans 
notre  pays.  Convenez  seulement  qu'il 
est  bien  permis  de  se  laisser  aller  à  un 
accès  de  patriotisme  local,  quand  on  en- 
tend parler  ainsi  un  de  ses  amis  dans 
son  chef-lieu  de  département. 

Croyez,  etc. 

Paul  de  RousiEKS. 


LA  FRANCE  SOCIALE. 
Notre  enquête. 
LE  MORVAND. 

C'est  à  tort  que  la  plupart  des  géogra- 
phes écr'weni Morvan^  carl'élymologie  la 
plus  probable  de  ce  nom  est  Morei  Vand, 
mots  celtiques  qui  signifient  Noires- 
Montagnes.  L'habitant  du  Morvand 
s'appelle  Morvandeau,  qui  se  prononce 
Morvandiaii  et  qui  a  pour  féminin  Mor- 
vandelle. 

Le  Morvand  est  un  massif  granitique 
et  montagneux  de  88  kilomètres  de  long 
sur  40  kilomètres  en  moyenne,  courant 
du  Nord  au  Sud  et  occupant  à  peu  prés 
le  Centre  de  la  France,  entre  le  l""'  et  le 


'2"  degré  de  longitude ,  le  46"  et  le  47" 
degré  de  latitude  Nord.  Il  s'étend  sur  une 
partie  des  anciennes  provinces  de  Bour- 
gogne et  de  Nivernais  et  des  départe- 
ments actuels  de  laCùte-d'Or,  de  la  Niè- 
vre, de  laSaùne-et-Loire  et  de  L'Yonne. 

Ce  pays  est  caractérisé  par  des  monta- 
gnes coniques,  de  profondes  vallées,  des 
rivières  torrentueuses,  de  sombres  fo- 
rêts. Les  principales  montagnes  sont  : 
la  Vieille-Montagne  au-dessus  de  Saint- 
Honoré-les-Bains ,  le  Haut-du-Gliàteau, 
le  A'^ieux-Château,  le  Beuvray,  qui  do- 
mine Autun,  le  Prenelay,  enfin  le  Bois- 
du-Roi  qui  atteint  90i2  mètres  au-dessus 
du  niveau  de  la  mer.  Toutes  sont  gra- 
nitiques, car  c'est  le  granit  qui  consti- 
tue et  délimite  exactement  le  Morvand. 
Ces  montagnes  ont  un  aspect  sévère, 
bien  que  la  plupart  des  sommets  soient 
hoisés;  cependant  elles  sont  peu  escar- 
pées, on  n'y  voit  ni  formes  anguleuses  ni 
cols  infranchissables. 

Les  forêts  en  couvrent  une  grande 
partie;  le  chêne,  le  hêtre,  le  charme,  le 
bouleau  et  l'aune  s"}-  mélangent  agréa- 
blement et  s'exploitent  en  bois  de 
«  moule  y  pour  l'approvisionnement  de 
Paris.  J'emprunte  au  savant  historien  du 
Morvand,  l'abbé  Baudian,  la  description 
du  transport  des  bois  : 

«  Le  transport  de  tous  ces  bois  s'exé- 
cute parles  rivières  d'Yonne  et  de  Cure, 
etleurs  principaux  affluents,  au  moyen  de 
ïioiidi^eh.  bûches  perdues,  ce  qui  consiste 
à  les  lancer  à  l'eau  et  à  les  abandonner 
ensuite  au  courant.  L'invention  de  ce 
genre  de  transport,  si  facile  et  si  éco- 
nomique, date  de  1549. 

«  Avant  d'arriver  au  flottage,  on  se 
livre  à  diverses  opérations  préalables. 
D'abord  a  lieu  la  nipulée  ou  coupe  des 
bois;  elle  se  fait  pendant  l'hiver;  puis 
viennent  le  charroi,  l'empilage  sur  les 
ports,  au  bord  des  rivières  et  des  ruis- 
seaux flottables,  qui  s'exécutent  dans  le 
cours  de  l'été.  Enfin  on  procède  au  mar- 

12 


130 


LE    MOUVEMENT    SOCIAL. 


telage,  c'est-à-dire  à  rapplicalion  de  la 
marque  de  chaque  marchand  de  bois  aux 
deux  bouts  des  bûches  qui  kii  appartien- 
nent, afin  de  les  reconnaître  plus  tard. 
Ce  moyen,  facile  pour  éviter  les  incon- 
vénients d'un  mélange  général,  fut  in- 
venté en  1598.  Avant  cette  époque,  les 
marchands  comptaient  leurs  bûches  et  en 
retiraient  ensuite  une  quantité  propor- 
tionnelle, tant  d'une  essence,  tant  d'une 
autre. 

«  Lorsque  le  bois  est  reçu  paille  fac- 
teur ou  garde  de  rivière,  de  chaque 
marchand,  et  que  le  moment  du  flot  est 
arrivé ,  toutes  les  populations  du  voisi- 
nage se  lèvent;  les  bords  des  rivières  et 
des  ruisseaux,  que  l'on  grossit  àvolonté, 
à  l'aide  d'étangs  ou  réservoirs,  se  cou- 
vrent d'hommes  et  d'enfants  auxquels  on 
donne  depuis  30  centimes  jusqu'à  Ifr.  25 
cent,  par  jour  (1).  Les  uns  jettent  le  bois 
à  l'eau  ;  les  autres,  armés  de  longs  crocs, 
s'échelonnent  le  long  du  courant  pour 
surveiller  le  flot  et  empêcher  que  la 
(joulette,  ou  milieu  du  lit  de  la  rivière 
resté  libre,  ne  se  ferme. 

«  Mais  l'étroit  passage  vient-il,  par 
l'inadvertance  ou  l'impuissance  de  quel- 
que surveillant,  à  s'obstruer,  alors  le 
bois  s'amoncelle  au  loin,  et  l'eau  reflue 
ou  s'échappe  à  travers  les  bûches  en 
bouillonnant.  A  l'instant  la  vallée  reten- 
tit de  cris  confus,  et  les  flotteurs  accou- 
rent à  toutes  jambes  d'aval  en  amont, 
pour  déprendre. 

«  Rien  de  plus  curieux  que  cette  opé- 
ration; elle  exige  quelquefois  des  efforts 
longs  et  pénibles;  mais  aussi  par  moment 
elle  ne  demande  que  l'arrachement  de 
quelques  bûches.  Alors  la  ro^ee,  ou  masse 
de  bois  arrêtée  s'ébranle  tout  à  coup  et 
s'élance  avec  un  bruyant  fracas  aux  ap- 
plaudissements de  tous  les  travailleurs. 
On  voit,  dans  ces  circonstances,  les  bû- 


(1)  Ceci  était  écrit  en  1805.  Les  prix  ont  dû 
presque  doubler  depuis  lors. 


ches  rouler,  pirouetter,  en  s'entre-cho- 
quant.  Le  saut  de  Goulour  surtout  offre 
un  intéressant  spectacle  en  ce  genre.  Le 
bois  en  se  précipitant  de  sept  à  huit  mè- 
tres de  haut,  cause  un  tel  fracas,  que 
tous  les  échos  de  la  vallée  en  retentissent 
au  loin. 

«  Arrivé  soit  à  Glamecy,  soit  à  Ver- 
menton,  le  bois  de  moule,  retenu  par  les 
arêts  placés  dans  la  rivière,  est  retiré  de 
l'eau  et  déposé  sur  le  rivage.  Alors  com- 
mence l'opération  du  triage,  vulgaire- 
ment appelée  le  triage,  ou  séparation 
(le  la  marque  de  chaque  marchand. 
Quand  les  divers  lots  sont  tirés  à  part 
sous  la  surveillance  des  facteurs,  et  que 
les  différentes  essences,  comme  le  bois 
gris  ou  le  chêne  et  le  charme,  la  traverse 
ou  le  hêtre,  la  menuise  ou  le  petit  bois, 
ont  été  placés  séparément,  les  mar- 
chands se  rendent  à  Paris  pour  en  opé- 
rer la  vente. 

«  Les  commerçants  de  la  capitale, 
après  l'acquisition,  viennent  à  leur  tour 
à  Glamecy  et  à  Vermenton,  et  font  re- 
mettre le  bois  à  l'eau  pour  le  conduire 
dans  leurs  chantiers  ;  mais  le  nouveau 
transport  ne  s'opère  plus  de  la  même 
manière.  On  lie  ensemble,  au  moyen  de 
harts  ou  rouettes,  de  longues  perches 
dont  on  forme  des  espèces  de  ra- 
deaux, et  on  y  dépose  le  bois;  c'est  ce 
qu'on  appelle  trains.  Chaque  train  se 
compose  de  vingt-cinq  décastères  ou 
cinquante  cordes  de  bois  environ,  et  il 
suffit  ensuite  de  deux  hommes  pour  le 
diriger.  » 

Depuis  que  ces  lignes  on  été  écrites, 
ce  genre  de  transport,  sans  être  entière- 
ment abandonné,  est  le  plus  souvent 
remplacé  par  le  transport  en  bateaux  ou 
en  chemin  de  fer,  plus  coûteux,  mais 
qui  n'a  pas,  pour  le  bois,  l'inconvénient 
d'une  longue  immersion. 

On  le  voit,  les  bois  et  les  eaux  sont  les 
principales  lùchesses  du  Morvand  :  les 
eaux  servent  encore  à  l'irrigation  des 


LK   MOUVEMENT    SOCIAL. 


I.'H 


prés;  ajoutons  la  pêclie  des  rivières  où 
l'on  trouve  de  superbes  truites. 

La  chaîne  du  Morvand  sépare,  on  le 
sait,  les  bassins  de  la  Seinuet  de  la  Loire, 
le  premier  de  ces  fleuves  reçoit  l'Yonne, 
le  Serain  et  la  Cure;  le  second,  l'Arrou, 
qui  arrose  leBazois,  et  l'Arrour.  I^a  Cure 
est  une  jolie  rivière  aux  eaux  limpides 
courant  sur  des  galets  ;  elle  traverse  le 
réservoir  des  Seltons,  grand  étang  de 
iOt)  hectares  très  poissonneux,  créé  de 
1848  à  1858  dans  le  but  de  grossir  la 
Cure  et  l'Yonne  pour  le  flottage  et  la  na- 
vigation, et  contenant  22  millions  de 
mètres  cubes  d'eau. 

Aucune  mine  n'est  exploitée  dans  ce 
pays  et  il  est  probable  qu'il  ne  se  trouve 
guère  de  minerai  métallifère  dans  ce  sol 
tout   granitique. 

L'agriculture  s'accommode  du  terrain 
du  Morvand,  bien  qu'il  soit  peu  fertile  ; 
il  a  besoin  de  chaux ,  et  il  faut  aller 
chercher  celle-ci  en  Bazois.  Il  y  a  quel- 
ques vignes,  produisant  un  vin  blanc 
agréable. 

L'élevage  des  bestiaux  n'est  ni  aussi 
développé  ni  aussi  facile  qu'en  Bazois, 
aussi  les  bœufs  servent-ils  surtout  au 
travail.  Il  reste  quelques  échantillons  de 
la  race  morvandelle,  basse  sur  jambes, 
trapue,  bien  appropriée  à  ce  pays  de 
montagnes  ;  mais  ils  font  place  de  plus 
en  plus  à  la  race  charolaise-  nivernaise, 
peut-être  moins  nerveuse,  mais  d'un 
meilleur  rapport  pour  la  boucherie. 
Quant  à  l'ancienne  race  de  chevaux  à  la- 
quelle le  Morvand  devait  une  certaine 
célébrité,  elle  a  totalement  disparu  de- 
vant le  cheval  de  demi-sang. 

Le  porc  s'engraisse  facilement  à  l'aide 
de  la  pomme  de  terre  et  du  sarrasin,  et 
constitue  une  précieuse  ressource  pour 
les  habitants,  grands  mangeurs  de  lard. 

Au  point  de  vue  du  climat,  le  Morvand 
est  froid,  la  neige  y  tombe  en  abondance, 
et  il  n'est  pas  rare  d'en  voir  encore  au 
mois  de  mai  sur  les  sommets.  Les  orages, 


comme  dans  toutes  les  montagnes,  sont 
fréquents  et  causent  souvent  de  grands 
dégâts. 

Peu  de  pays  ont  conservé  autant  de 
souvenirs  celtiques  et  romains;  peu  de 
pays  sont  le  sujet  d'autant  do  légendes, 
et  l'on  y  retrouve  les  superstitions  de 
l'antiquité  dans  la  croyance  aux  fées 
(druidesses),  la  dévotion  aux  fontaines, 
dans  certains  usages,  comme  celui  de 
mettre  une  pièce  de  monnaie  dans  la 
main  cîes  défunts.  La  superstition  est  si 
naturelle  aux  gens  de  ce  pays ,  qu'on  y 
voit  aussi  la  trace  des  efforts  du  christia- 
nisme, non  pour  la  heurter  de  front, 
mais  pour  la  purifier,  par  exemple  en 
dédiant  chaque  fontaine  à  quelque  saint, 
en  élevant  des  statues  de  la  Vierge  sur 
les  pierres  jadis  souillées  par  les  sacri- 
fices humains. 

Le  Morvandeau,  issu  des  anciens  Cel- 
les, a, une  physionomie  très  caractéris- 
tique :  assez  grand,  la  tête  carrée,  de 
petits  yeux,  le  visage  pâle,  ses  formes 
sont  rudes,  ses  manières  brusques,  mal- 
gré la  douceur  de  son  caractère.  Très 
crédule,  mais  très  méfiant  pour  ses  in- 
térêts, ces  deux  penchants  sont  facile- 
ment exploités  par  les  bureaucrates.  Gé 
néralement  sobre  et  économe,  il  se  pas- 
sionne quelquefois  pour  le  vin.  Habile 
dans  l'art  de  feindre,  on  l'a  parfois  ac- 
cusé, non  sans  raison,  de  duplicité  et  de 
mensonge.  Il  aime  le  merveilleux,  la 
conversation,  les  cérémonies  religieuses, 
tout  ce  qui  frappe  son  imagination  vive 
et  ardente. 

Les  habitants  du  Morvand  se  nourris- 
saient fort  mal  du  temps  de  Vauban  ;  il 
n'en  est  plus  ainsi,  bien  que  le  Morvan- 
deau soit  moins  difficile  que  l'habitant 
des  plaines.  Sa  santé  est  aussi  plus  ro- 
buste, grâce  à  l'air  vif  des  montagnes. 

Le  costume  des  hommes  consiste  en 
une  chemise  de  grosse  toile,  pantalon, 
veste  et  gilet  de  drap,  et  par-dessus  la 
blouse  bleue  de  tous  les  paysans  du  Cen- 


132 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


tre,  chapeau  de  feutre  à  larges  bords, 
sabots.  Les  femmes  n'ont  plus  guère 
de  particulier  que  le  bonnet  bien  connu 
qu'on  voit  aux  nourrices. 

Les  nourrices!  voilà  une  source  de 
richesses,  mais  aussi  de  démoralisation 
pour  le  Morvand.  Démoralisation,  d'a- 
bord quand  elles  prennent  à  demeure 
des  pupilles  de  l'assistance  publique  : 
j'en  ai  parlé  à  propos  du  Bazois.  Démo- 
ralisation, parce  que  les  filles-mères, 
acceptées  parfois  de  préférence  aux 
femmes  mariées  par  les  familles  les  plus 
scrupuleuses  sur  tout  autre  point,  trou- 
vent un  encouragement  dans  cette  faci- 
lité à  se  placer.  Démoralisation  enfin , 
parce  que  la  nourrice ,  après  un  an  ou 
dix-huit  mois  passés  dans  une  famille 
riche,  ne  retrouve  qu'avec  peine  et  dé- 
goût sa  chaumière  et  le  travail  des 
champs. 

Il  faut  toutefois  constater  que  les 
Morvandelles  sont  moins  portées  au  luxe 
que  leurs  voisines  du  Bazois,  et  que  le 
fond  plus  religieux  des  montagnardes 
les  préserve  davantage  de  la  corruption 
qu'introduit  le  métier  de  nourrice. 

L'élevage  des  bestiaux ,  l'exploitation 
et  le  flottage  des  bois,  les  charrois  dans 
les  forêts,  l'agriculture,  voilà  les  res- 
sources que  trouve  le  paysan  pour  ga- 
gner sa  vie.  Ajoutons  que  la  propriété 
est  plus  divisée  qu'en  Bazois. 

Enfin  le  surcroît  de  la  population  cher- 
che dans  l'émigration  une  ressource, 
parfois  temporaire ,  d'autres  fois  défini- 
tive. Naguère  encore,  des  charretiers  ou 
gatlvachers  descendaient  les  montagnes 
au  printemps  et  louaient  leurs  services 
aux  riches  fermiers  de  la  plaine.  Aujour- 
d'hui, ce  sont  surtout  les  moissonneurs 
qui  viennent  en  grand  nombre  suppléer  au 
manque  de  bras  dans  le  Bazois.  Jusqu'à 
présent,  ils  se  contentaient  d'un  salaire 
variant  de  3  à  o  francs  par  jour,  mais  les 
politiciens  sont  en  train  de  les  syndiquer, 
et  si  la  prochaine  récolle  est  abondante, 


les  fermiers  auront  peut-être  beaucoup 
de  peine  à  s'entendre  avec  ces  braves 
gens ,  auxquels  on  aura  représenté  leur 
sort  sous  les  couleurs  les  plus  noires. 

D'autres  émigrent  sans  esprit  de  re- 
tour, séduits  par  le  prestige  des  villes, 
de  Paris  surtout,  dont  le  chemin  de  fer 
leur  rend  maintenant  l'accès  facile.  Ils  y 
sont  domestiques,  employés,  ouvriers, 
et  souvent  réussissent  très  bien. 

Il  va  sans  dire  que  la  facilité  des  trans- 
ports a  eu  pour  conséquence  inévitable 
la  disparition  d'une  partie  de  l'antique 
simplicité,  et,  avec  elle,  du  patois  original 
qui  se  composait  de  mots  celtiques,  la* 
tins  et  français,  mélangés,  confondus  et 
défigurés  et  variait  d'un  village  et  même 
d'un  hameau  à  l'autre. 

Enfin  il  y  a  l'émigration ,  ou  plutôt 
l'infiltration  qui  se  fait  insensiblement 
de  la  montagne  à  la  plaine  par  le  besoin 
de  travail,  par  les  mariageS;,  etc.  Elle  a 
une  bonne  influence  sur  le  Bazois,  en 
lui  apportant  l'âpre  énergie  et  la  simpli- 
cité qui  manquent  un  peu  à  ses  habi- 
tants. 

G^^  DE  Damas  d'Anlezy. 


OBSERVATIONS  SUR  L'ENQUÊTE. 

Il  faut  rapprocher  ces  renseignements 
de  ceux  que  nous  a  déjà  transmis  M.  le 
comte  deDamasd'Anlezy  sur  le  Bazois  (1). 
Il  y  a  comme  une  partie  liée  entre  ces 
deux  régions  Hmitrophes  :  le  Morvand, 
région  montagneuse,  déverse,  par  un 
mouvement  régulier  et  en  quelque  sorte 
automatique,  le  trop-plein  de  sa  popula- 
tion dans  le  Bazois,  pays  de  vallées  bas- 
ses. Les  populations,  comme  les  cours 
d'eau,  descendent;  elles  vont  chercher 
dans  les  pays  bas  et  plus  riches  le  tra- 
vail qu'elles  ne  trouvent  pas  en  suffisance 
dans  les  pays  montagneux  et  pauvres. 

(1)  Liv.  d'avril  1894,  p.  80. 


LE    MOUVEMENT    SOCIAL. 


133 


Mais  le  Morvand  n'appartient  pas  à 
cette  variété  de  régions  montagneuses 
où  dominent  les  pA  tarages;  en  cela,  il  dif- 
fère essentiellement  des  Pyrénées,  de 
l'Auvergne  et  du  Jura  bernois.  Nous  n'a- 
vons pas  affaire  ici  à  l'art  pastoral;  mais 
à  l'art  des  forêts,  à  l'exploitation  du  bois. 
On  comprend,  dès  lors,  que  les  commu- 
nautés familiales  y  soient  moins  conser- 
vées, ce  qui  se  traduit  par  le  morcelle- 
ment de  la  propriété. 

D'autre  part,  le  Morvand  se  distingue 
nettement  des  régions  montagneuses  où 
l'art  des  forêts  donne  naissance  à  une 
foule  d'industries  ayant  pour  objet  le  fa- 
çonnage du  bois  :  ce  qui  est  le  cas,  des 
Vosges,  par  exemple.  Le  bois,  ici,  est 
surtout  exploité  en  vue  du  chauffage  et 
pour  l'approvisionnement  de  Paris  en 
combustible.  Il  serait  intéressant  de  sa- 
voir à  quoi  tient  cette  différence.  En 
tous  cas,  les  conséquences  sont  impor- 
tantes. Tandis  que  les  populations  des 
Vosges  se  sont  développées  dans  le  sens 
de  l'industrie,  de  la  petite  industrie  pra- 
tiquée le  plus  souvent  à  la  main  et  au 
foyer,  ce  qui  les  a  conduites  à  un  déve- 
loppement assez  remarquable  de  culture 
scolaire  (les  populations  industrielles 
sont  portées  à  demander  à  l'école  un 
moyen  de  s'élever  dans  leur  métier);  au 
contraire,  les  Morvandeaux  paraissent 
peu  industrieux;  ceux  qui  émigrent 
cherchent  du  travail  dans  des  emplois 
inférieurs,  n'exigeant  pas  d'aptitude 
spéciale  et  dans  lesquels  on  s'élève  plus 
par  l'économie  que  par  l'initiative. 

L'industrie  des  nourrices  est  ici  aussi 
florissante  que  dans  le  Bazois  et  elle  y 
produit  les  mêmes  effets  que  nous  avons 
eu  l'occasion  de  constater  dans  cette 
dernière  région. 

((  Peu  de  pays,  nous  dit  M.  le  comte  de 
Damas,  ont  conservé  autant  de  souvenirs 
celtiques  et  romains,  etc.  »  On  remar- 
quera que  le  Morvand  avait  en  effet  une 
importance    considérable  aux  époques 


celtiques  et  romaines.  Ce  massif  occu- 
pait la  position  stratégifjue  et  commer- 
ciale la  plus  importante  peut-être  de  la 
(îaule.  La  grande  route  des  transports 
était  alors  le  Rhône,  puis  la  Saône  que 
l'on  remontait  jusqu'à  la  hauteur  de  Gfià- 
lon  et  de  Dijon.  Là,  il  lallait,  au  moyen 
d'un  portage,  gagner  soit  la  Loire,  soit  la 
Seine,  que  l'on  descendait  ensuite  jusqu'à 
destination.  Or  le  Morvand  dominait,  au 
Nord  et  au  Sud,  cette  route  de  terre  ainsi 
que  ces  deux  fleuves  et  leurs  affluents. 

Depuis  que  les  transports  ont  em- 
prunté d'autres  routes,  le  Morvand  est, 
en  quelque  sorte,  retombé  sur  lui-môme, 
c'est-à-dire  sur  l'exploitation  rudimen- 
taire  de  ses  forêts.  Il  est  redevenu  ce 
qu'il  est  naturellement  :  un  pays  pauvre 
à  ressources  limitées.  Il  a  été,  dès  lors, 
un  pays  peu  enviable.  Aussi,  lorsque  les 
conquérants  francs  se  sont  installés  en 
Gaule,  y  ont  créé  des  domaines  et  im- 
porté plus  ou  moins  la  formation  par- 
ticulariste,  ils  ont  été  peu  tentés  par  cette 
région.  Les  traditions  celtiques  ont  donc 
pu  s'y  conserver  sans  grand  mélange 
et  en  dehors  des  influences  qui  ont  in- 
troduit et  conservé,  dans  d'autres  ré- 
gions, les  caractères  de  la  fausse  famille- 
souche. 

Si  M.  le  C'^  de  Damas  voulait  bien  en- 
treprendre une  étude  méthodique  du 
Morvand,  en  prenant  pour  base  l'obser- 
vation d'une  lamille,  il  apporterait  une 
utile  contribution  à  l'avancement  de  la 
Science  sociale  ;  il  arriverait  à  détermi- 
ner exactement  une  variété  importante 
dont  nous  n'apercevons  encore  que  cer- 
tains caractères  généraux. 

Edmond  Demolins. 


LE  CONGRÈS  DES  MINEURS,  A  BERLIN. 

Le  5^  congrès  international  des  mi- 
neurs avait  pour  la  Science  sociale  un 
intérêt  tout  particulier.  On  savait  que 


134 


LE    MOUVEMENT    SOCIAL. 


les  mineurs  de  Grande-Bretagne,  qui, 
Tannée  dernière,  pendant  quatre  mois, 
soutinrent  contre  leurs  patrons  une 
grève  formidable,  y  seraient  représentés. 
Quelle  allait  être  la  conduite  de  leurs 
délégués?  Allaient-ils  enûn  adhérer  au 
programme  socialiste? 

Le  congrès  s'est  ouvert  à  Berlin  le 
Il  mai  et  devait  durer  six  jours.  Mais 
le  18,  une  éclatante  rupture  se  produi- 
sait entre  les  délégués  du  continent  et 
ceux  de  Grande-Bretagne  ;  ces  derniers 
quittaient  Berlin  et  le  congrès  était 
obligé  de  se  dissoudre. 


1.100.000  mineurs  environ  avaient 
envo^'é  des  délégués.  La  députation  an- 
glaise comprenait  38  membres  représen- 
tant 045.000  mineurs.  De  ces  38  délé- 
gués, 10  étaient  les  élus  des  120.000 
mineurs  du  Durham  et  du  Northumber- 
land  qui  forment  im  groupe  absolument 
autonome  (1).  Les  délégués  continen- 
taux étaient  envoyés  par  462.000  mi- 
neurs d'Allemagne,  d'Autriche,  de 
France,  et  de  Belgique. 

Citons  parmi  les  39  allemands,  tous 
mineurs  congédiés^  les  organisateurs  de 
grèves  Schrikler  et  Bunte,  délégués  de 
Weslphalie. 

Parmi  les  Français  (4  délégués  repré- 
sentant 100.000  mineurs)  brillent  d'un 
vif  éclat  MM.  Lamendin,  député  du  Pas- 
de-Calais,  et  Calvignac,  maire  de  Car- 
maux. 

Du  côté  des  Anglais,  7  membres  du 
Parlement,  dont  MM.  John  Wilson,  Pic- 
kard,  Thomas  Burt,  secrétaire  parle- 
mentaire du  Board  of  Trade,  tous  les 
trois  élus  du  Durham  et  du  Northum- 
berland,  M.  S.  Woods,  député  du  Lan- 
cashire,  M.  Abraham,  député  du  pays 
de  Galles. 

(1)  Voir  La  Scie>ice  sociale,  déceniUrc  1803  ;  «  La 
grève  (les  mineurs  en  Anslelcrrc  »,  par  M.  Paul 
de  Kousiers. 


Aux  yeux  des  Allemands  et  des  autres 
continentaux,  le  congrès  était  tout  d'a- 
bord une  manifestation  politique  et  so- 
cialiste. Mais  les  délégués  anglais  ne 
l'entendaient  pas  ainsi.  <  Ce  que  nous 
attendons  de  ce  congrès,  déclare  M.  Burt, 
dès  la  première  séance,  c'est  qu'il  aide 
à  affermir  notre  solidarité  internatio- 
nale, qu'il  améliore  notre  organisation 
en  tous  pays,  et  qu'il  facilite  notre  but 
commun  par  l'échange  des  opinions.  » 
Et  M.  Pickard  est  plus  net  encore  : 
«  Nous  ne  sommes  pas  venus,  dit-il, 
pour  exciter  la  haine  d'une  classe  con- 
tre une  autre.  »  Les  continentaux,  tous 
partisans  de  la  lutte  des  classes,  étaient 
bien  avertis;  les  Anglais  ne  venaient  pas 
faire  de  la  politique,  mais  traiter  des  af- 
faires. 

Instruits  par  l'expérience  du  congrès 
de  Zurich,  où  la  discussion  fut  conduite 
à  tort  et  à  travers,  les  Anglais  avaient 
élaboré  un  programme  d'études  qu'ils 
firent  adopter  par  le  congrès.  Six  ques- 
tions y  étaient  inscrites  :  1"  condition 
des  mineurs  sur  toute  la  surface  du 
globe;  2"  travail  des  femmes  dans  les 
mines;  3"  introduction  légale  de  la  jour- 
née de  huit  heures;  4°  mesures  à  pren- 
dre pour  empêcher  la  surproduction; 
5°  mesures  à  prendre  pour  protéger  la 
santé  et  la  vie  des  mineurs;  6°  nomi- 
nation d'ouvriers  mineurs  comme  ins- 
pecteurs des  exploitations. 

Le  lo  mai,  les  travaux  proprement 
dits  du  congrès  commencèrent  par  la 
lecture  des  rapports  sur  la  première 
question.  M.  John  Wilson,  délégué  des 
mineurs  du  Durham  et  du  Northumber- 
land,  déclare  qu'  «  à  leur  avis  c'est  par 
entente  amicale  avec  leurs  patrons  que 
les  ouvriers  peuvent  obtenir  les  condi- 
tions les  plus  favorables.  Aussi  s'op- 
posent-ils à  la  fixation  des  hewes  de 
travail  par  la  Législature  ».  Un  délégué 
français,  M.  Rondet  (de  Saint-Etienne), 
dit  au  contraire  :  «  Maintenant  que  l'u- 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL. 


135 


nion  (les  mineurs  français  est  faite,  il 
faut  s'adresser  aux  pouvoirs  publies 
pour  obtenir  la  prise  en  considération 
de  leurs  justes  revendications».  M.  Ron- 
det  conclut  en  se  plaignant  de  la  mau- 
vaise répartition  de  la  richesse;  tandis 
que  les  uns  meurent  de  faim,  les  autres 
meurent  d'indigestion.  Plusieurs  autres 
continentaux  parlent  dans  le  même  sens  ; 
mais  on  doit  se  borner  ce  jour-là  à  des 
affirmations  de  principes,  car  le  prési- 
dent anglais,  M.  Woods,  empêche  toute 
discussion  politique. 

Les  continentaux  ne  sont  pas  con- 
tents. Aussi  le  lendemain  une  discussion 
très  vive  s'engage  au  sujet  de  la  prési- 
dence, et  se  termine  par  la  nomination 
de  M.  Lamendin.  Les  rapports  succè- 
dent aux  rapports;  à  la  fin  de  la  séance, 
comme  les  Allemands  en  présentent 
encore  deux  supplémentaires,  les  An- 
glais protestent.  «  Nous  sommes  dé- 
goûtés de  ce  bavardage  »,  s'écrient-ils. 

Un  délégué  allemand,  M.  Schrôder, 
préside  la  séance  du  17  mai.  On  com- 
mence la  discussion  de  la  journée  de 
huit  heures.  M.  Gowey ,  au  nom  de  la 
grande  majorité  des  mineurs  de  Grande- 
Bretagne,  dépose  l'ordre  du  jour  sui- 
vant ;  «  Le  congrès  se  prononce  pour 
la  journée  légale  de  huit  heures,  parce 
qu'à  son  avis  c'est  le  seul  moyen  d'ob- 
tenir celte  réforme  d'une  façon  sûre  et 
permanente  ».  Aussitôt  M.  Young,  dé- 
légué du  Northumberland,  appuyé  par 
M.  Johnson,  délégué  du  Durham,  pro- 
pose l'amendement  suivant  :  «  Le  Con- 
grès, reconnaissant  la  grande  diversité 
des  conditions  naturelles  existant  chez 
les  peuples  ici  représentés,  estime  qu'il 
est  hors  de  propos  de  déléguer  au  Par- 
lement ou  à  tout  autre  corps  législatif 
le  pouvoir  ou  le  droit  de  fixer  la  durée 
du  travail  des  adultes  dans  les  mines, 
mais  conseille  fortement  aux  mineurs 
de  chaque  nation  de  saisir  toutes  les 
occasions  de  diminuer  leurs  heures  de 


travail,  autant  i\ne  cela  esl  possible  et 
non  pr(''jii(li.ciable  à  leurs  intérêts  ». 
M.  Calvignac  dépose  un  deuxième 
amendement  :  «  Le  Congrès  adhère  a 
la  résolution  du  congrès  de  Londres  : 
«juele  principe  des  huit  heures  soit  éta- 
bli par  la  loi  pour  tous  les  ouvriers  des 
mines,  soit  du  fond,  soit  de  la  surface  ». 

M.  Young  revient  défendre  son  ordre 
du  jour  :  «  Nous  sommes  tous  pour  la 
diminution  des  heures  de  travail,  dit-il, 
mais  nous  croyons  impraticables  les 
règlements  législatifs.  Le  seul  point  en 
question  est  donc  la  méthode  à  suivre. 
Notre  opinion  est  basée  sur  le  fait  ([ue 
la  variété  des  conditions,  de  la  durée, 
et  des  salaires  du  travail  dans  les  difië- 
rents  districts  est  due  à  des  causes  na- 
turelles seules,  et  ne  peut  donc  être 
abolie  par  loi.  L'uniformité  est  un  non- 
sens.  Je  n'ai  jamais  entendu  de  pires 
absurdités  que  dans  les  débats  de  la 
Chambre  des  Communes  sur  la  journée 
de  huit  heures...  »  Et  M.  Johnson  ajoute  : 
«  Nous  n'avons  pas  grande  confiance 
dans  le  Parlement  anglais.  »  Or  il  est 
intéressant  de  noter  que,  grâce  à  leur 
puissante  organisation,  les  mineurs  du 
Durham  et  du  Northumberland  ont  en- 
voyé à  la  Chambre  des  Communes 
quatre  députés  ouvriers. 

Au  vote,  la  journée  légale  de  huit 
heures  est  adoptée  à  l'unanimité  moins 
dix  voix,  celles  des  délégués  du  Durham 
et  Northumberland.  On  passe  à  l'a- 
mendement Calvignac.  Tous  les  conti- 
nentaux et  deux  Anglais  votent  pour, 
vingt-sept  Anglais  s'abstiennent,  deux 
sont  absents ,  et  sept  votent  contre;  ce 
sont  encore  les  délégués  du  Durham  et 
du  Northumberland. 

La  question  discutée  ensuite  est  celle 
du  travail  des  femmes  dans  les  mines. 
A  l'unanimité,  le  Congrès  se  prononce 
en  faveur  de  son  interdiction. 

Le  18  mai,  M.  John  A\'ilson  préside 
et  l'on  aborde  la  discussion  de  la  res- 


13(i 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL. 


ponsabilité  des  patrons.  Un  délégué 
belge,  M.  Gallewat'rts,  demande  que  les 
patrons  soient  obligés  légalement  d'in- 
demniser les  ouvriers  blessés  à  leur 
service.  M.  S.  Woods  déclare  que  les 
Anglais  s'abstiendront,  à  cause  de  cir- 
constances spéciales  en  Angleterre.  «  Un 
projet  de  loi,  dit-il,  est  soumis  au  Par- 
lement, demandant  la  responsabilité  des 
patrons  pour  les  blessures  causées  aux 
ouvriers  parla  faute  de  leurs  camarades. 
Du  reste,  la  proposition  belge  demande 
des  indemnités  même  pour  les  accidents 
dus  à  la  propre  faute  des  victimes,  ce 
que  nous  croyons  injuste.  » 

M.  Weir,  délégué  écossais,  l'appuie. 
((  Gomment,  dit-il,  tenir  un  patron  res- 
ponsable de  l'explosion  d'une  chaudière 
due  à lanégligencedu  chauffeur.  »  —  «  La 
plupart  des  explosions  sont  dues  à  l'a- 
vidité des  employeurs,  répond  M.  La- 
mendin;  les  familles  des  victimes  de- 
vront-elles se  contenter  pour  vivre  des 
fragments  de  la  chaudière?  » 

On  passe  au  vote  de  la  proposition 
belge.  Tous  les  continentaux  votentpowr, 
tous  les  Anglais  contre. 

La  question  suivante  est  celle  du  li- 
ving-ivage,  c'est-à-dire  le  salaire  mini- 
mum nécessaire  à  la  subsistance  de 
l'ouvrier  et  de  sa  famille.  Cette  idée 
jouit  d'une  grande  faveur  parmi  les  ou- 
vriers anglais,  bien  qu'elle  semble 
perdre  du  terrain.  M.  Thomas  Burt, 
député  des  mineurs  du  Durham,  a  pu, 
tout  dernièrement  (21  avril  1894),  tenir 
ce  langage  à  ses  électeurs  :  «  Le  salaire 
minimum  n'est  qu'une  phrase;  le  living- 
wage  est  impossible  à  définir.  C'est  bien 
de  le  garder  comme  un  idéal  ;  il  con- 
vient assez  de  le  discuter  et  de  le  dé- 
battre, mais  ce  qu'on  trouve  quand  on 
vient  à  examiner  la  question  d'une  façon 
pratique,  c'est  que  si  le  salaire  nominal 
était  maintenu,  beaucoup  d'ouvriers 
perdraient  leur  travail,  beaucoup  d'au- 
tres ne  travailleraient  qu'un  jour  sur 


deux,  et  quand  bien  même  le  salaire 
journalier  nominal  serait  maintenu  à 
son  ancien  tarif,  le  salaire  hebdoma- 
daire ou  mensuel  pourrait  tomber  très 
bas.  » 

Les  délégués  anglais  proposent  la 
résolution  suivante  :  «  Le  Congrès  est 
d'avis  que  le  seul  moyen  d'obtenir  et  de 
maintenir  un  living-wage  est  l'organi- 
sation complète  des  mineurs.  Les  ques- 
tions de  salaires  ne  doivent  pas  être 
décidées  sans  permettre  aux  patrons  de 
se  renseigner  sur  les  chances  de  profit 
ou  de  perte  et  sur  les  prix  de  vente.  » 
Un  délégué  allemand,  M.  Brodam, 
appuyé  par  M.  Lamendin,  propose 
l'amendement  suivant  :  «  Le  congrès 
demande  la  fixation  d'un  salaire  mi- 
nimum par  la  loi  en  tous  pays.  » 

On  met  aux  voix  la  proposition  Bro- 
dam. Tous  les  continentaux  votent /)0?<r, 
tous  les  Anglais  contre;  et  comme  c'est 
le  nombre  des  mineurs  représentés  qui 
décide,  et  non  pas  celui  des  délégués, 
la  proposition  est  rejetée.  On  vote  en- 
suite sur  la  proposition  anglaise.  Les 
continentaux,  furieux  de  leur  échec, 
votent  tous  ensemble  contre,  mais  elle 
est  adoptée  par  62.700  voix  de  majorité, 
bien  que  les  délégués  des  120.000  mi- 
neurs du  Durham  et  du  Northumber- 
land  s'abstiennent. 

Dans  la  séance  de  l'après-midi,  on 
discute  les  mesures  propres  à  remédier 
à  la  surproduction.  Au  nom  des  Anglais, 
M.  Aspinwall  propose  cet  ordre  du  jour  : 
(c  Le  Congrès  croit  que  la  surproduction 
du  charbon  est  causée  par  l'entrée  dans 
les  mines  d'ouvriers  inexpérimentés  et 
l'énorme  concurrence  que  se  font  les 
intermédiaires.  Le  Congrès  est  d'avis 
(jue  les  divers  gouvernements  doivent 
employer  tous  les  moyens  légitimes  pour 
prévenir  la  surproduction  en  limitant 
l'extraction  et  en  prenant  des  mesures 
légales  pour  empêcher  les  ouvriers 
inexpérimentés  d'entrer  désormais  dans- 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


137 


les  mines.  »  Deux  autres  résolutions 
sont  proposées  par  les  Allemands  et  les 
Belges;  nous  n'en  connaissons  pas  le 
texte,  mais  il  est  facile  de  deviner 
qu'elles  réclament  une  intervention  plus 
grande  de  l'Etat.  Le  vote  prépondé- 
rant   des    Anglais    les    fait    rejeter. 

On  vote  alors  sur  la  proposition  an- 
glaise. Tous  les  continentaux  votent 
contre,  les  délégués  du  Durham  et  du 
Nortliumbcrland  s'abstiennent  une  fois 
de  plus,  et  les  deux  délégués  gallois  ont 
déjà  quitté  Berlin.  M.  Wilson  annonce 
que  la  proposition  est  adoptée  par 
ii.OUOvoix  de  majorité.  «  Quelle  bla- 
gue »,  s'écrie  M.  Lamendiu. 

Un  effroyable  tumulte  éclate.  M.  Cal- 
vignac,  qui  se  fait  remarquer  par  sa 
violence,  reproche  au  vice-président 
français  de  ne  pas  le  faire  respecter,  et 
proteste  que  si  on  ne  veut  pas  l'enten- 
dre, il  quittera  le  congrès  avec  ses 
amis  «  qui  trouveront  le  moyen  d'em- 
bêter les  Anglais  ». 

Alors  M.  Wilson,  au  nom  de  ses  com- 
patriotes, constate  que  les  continentaux 
menacent  de  siéger  seuls,  il  se  plaint  en 
outre  qu'on  ait  fait  exprès  de  prolon- 
ger les  discussions.  Dans  de  pareilles 
conditions,  les  délégués  anglais  esti- 
ment devoir  se  retirer,  et  partiront  le 
soir  même. 

Les  continentaux  proposant  de  siéger 
à  nouveau.  M.  Wilson  refuse  de  mettre 
aux  voix  leur  proposition  et  lève  la 
séance.  «  C'est  un  enterrement  de  pre- 
mière classe,  »  crie  M.  Lamendin,  qui 
cette  fois,  nous  semble  complètement 
dans  le  vrai. 

Il  est  facile  de  distinguer  les  causes 
de  cette  rupture. 

Au  congrès  de  Zurich  (6-12  août  1893), 
on  était  si  bien  resté  dans  le  vague  et 
les  discussions  politiques,  que  les  délé- 
gués anglais  se  contentèrent  de  présen- 
ter à  leur  retour  un  rapport  de  57  mots. 


«  On  aurait  pu  espérer  (1),  dit  M.  Ave- 
ling,  gendre  de  Karl  Marx,  et  l'un  des 
chefs  du  parti  socialiste  anglais,  que  des 
Trade- Unionistes  auraient  au  moins 
mentionné  la  résolution  votée  au  con- 
grès en  faveur  d'une  organisation  na- 
tionale et  internationale  des  unions  ou- 
vrières, .se  on  ne  peut  pas  leur  demander 
de  s'intéresser  au  mouvement  socialiste 
international.  »  Cette  dernière  phrase 
prouve  bien  que  l'Angleterre  est  réfrac- 
taire  au  socialisme. 

A  Berlin,  les  délégués  anglais  firent 
tous  leurs  efforts  pour  ne  pas  laisser 
s'égarer  la  discussion.  Ils  obligèrent  les 
continentaux  à  s'en  tenir  strictement 
aux  questions  inscrites  au  programme, 
et  écartèrent  absolument  la  politique 
des  débats  du  congrès.  C'était  plus  que 
suffisant  pour  exaspérer  les  délégués 
continentaux,  tous  socialistes  révolu- 
tionnaires; aussi  s'insurgèrent-ils  à  la 
première  occasion  contre  «  la  tyran- 
nie anglaise  ».  C'était  la  rupture.  La 
rupture  parce  qu'au  lieu  de  s'en  tenir, 
comme  à  Zurich ,  à  de  grands  mots  et  à  des 
déclarations  de  principes,  on  avait  cette 
fois  abordé  les  questions  qui  touchent 
directement  l'intérêt  des  mineurs. 

A  Zurich,  on  avait  pu  voter  toutes  les 
résolutions  les  plus  socialistes  et  les 
plus  dépourvues  de  sens  pratique.Comme 
c'étaient  des  résolutions  d'une  portée 
générale,  et  qu'elles  ne  concernaient 
pas  directement  les  Trade- Unionistes 
anglais,  leurs  délégués  ne  s'étaient 
point  émus  de  ces  coups  d'épée  dans 
l'eau,  et  s'étaient  borné  à  les  passer 
sous  silence  dans  leur  rapport.  A  Ber- 
lin, l'intérêt  des  mineurs  était  directe- 
ment en  jeu  ;  leurs  délégués  ont  été 
intransigeants.  Us  ont  écrasé  de  leur 
vote  prépondérant  tout  es  les  propositions 
continentales  pour  faire  triompher  les 


(\)  Voir  «  l'Ere  Nouvelle,  revue  de  socialisme 
scicntilique  »,  Novembre  1893.  Edward  Avcling  : 
Le  congrès  des  Tiade-Unions  anglaises. 


138 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


leurs.  Au  grand  scandale  des  socialis- 
tes, ils  ont  envisagé  les  questions,  non 
pas  au  point  de  vue  des  principes,  mais 
au  point  de  vue  des  faits,  montrant  par 
là  que  s'ils  écoutent  tout  d'abord  la  voix 
de  l'intérêt,  ils  écoutent  aussi  celle  du 
bon  sens. 

Quant  aux  délégués  du  Durliam  et 
du  Northumberland,  ils  se  sont  mon- 
trés, à  Berlin,  aussi  inébranlables  qu'à 
Belfast.  Ils  ont  résolument  volé  contre 
toute  ingérence  de  l'Etat  dans  leurs 
affaires;  et,  en  s'abstenant  à  propos, 
ils  ont  évité  de  froisser  leurs  compa- 
triotes qui,  a  déclaré  M.  Johnson,  vien- 
nent de  plus  en  plus  à  leurs  idées. 

En  résumé ,  le  congrès  de  Berlin  a 
mis  en  relief  une  fois  de  plus  quelles 
divergences  profondes  engendrent  les 
formations  sociales  différentes. 

Sur  le  continent,  la  formation  com- 
munautaire a  repris  le  dessus.  L'État 
s'occupe  de  tout,  contrôle  tout,  règle 
tout,  et  le  pire,  c'est  qu'on  regarde  son 
intervention  dans  nos  affaires  non  seu- 
lement comme  un  droit  mais  comme 
un  devoir.  Les  particuliers  n'ayant  plus 
aucun  droit.  Je  gouvernement  les  a  tous. 
Il  est  donc  naturel  et  logique  que  chez 
les  peuples  appartenant  à  cette  forma- 
tion, on  recoure  sans  cesse  à  l'inter- 
vention de  l'État,  et  que  les  divers  par- 
tis, —  le  parti  socialistecommetous  les 
autres,  —  poursuivent  un  but  politique, 
et  cherchent  d'abord  à  mettre  la  main 
sur  les  pouvoirs  publics.  «  Si  vous  avez 
le  pouvoir,  vous  avez  le  droit  »,  lisait-on 
sur  un  drapeau  rouge  dans  la  salle  du 
congrès  de  Berlin.  Remarquons  que 
c'est  le  fameux  mot  de  Bismark  :  c<  La 
force  prime  le  droit  ^^  exprimé  en  d'autres 
termes. 

En  Grande-Bretagne, au  contraire, c'est 
la  formation  particulariste  qui  domine. 
L'individu  ne  s'est  pas  laissé  annihiler 
par  l'État;  aussi,  confiant  en  lui-même, 
refuse-t-il  de  s'en  rapporter  à  l'arbitraire 


des  lois.  On  ne  songe  pas  à  la  conquête 
du  pouvoir  politique,  car,  pour  l'exer- 
cer dans  le  sens  de  son  intérêt  person- 
nel, on  rencontrerait  trop  d'obstacles. 
On  préfère  confier  à  l'association  la 
défense  de  ses  intérêts  privés.  Mais  là 
encore,  nous  trouvons  une  grande  dif- 
férence avec  les  associations  du  même 
genre  du  continent,  les  syndicats  ou- 
vriers par  exemple.  Tandis  que  le  syn- 
dicat en  vient  fatalement  à  s'occuper 
de  politique,  l'association  anglaise, 
faite  dans  un  but  bien  déterminé,  s'y 
cantonne.  Elle  défend  les  intérêts  de  ses 
membres,  elle  ne  prétend  pas  réformer 
la  société  ;  et,  quand  elle  s'adresse  aux 
pouvoirs  publics,  c'est  pour  obtenir 
assistance  sur  un  objet  précis,  et  assis- 
tance pour  elle  et  pas  pour  tout  le 
monde. 

Des  délégués  appartenant  à  deux 
formations  sociales  aussi  différentes  ne 
pouvaient  pas  s'entendre.  Leur  réunion, 
ainsi  qu'on  vient  de  le  voir,  n'a  eu  pour 
résultat  que  de  faire  éclater  leurs  diver- 
gences sociales. 

En  science  sociale,  comme  en  chi- 
mie, il  y  a  des  corps  qui  ne  se  combinent 
pas. 

J.  Bailhacue. 


A  TRAVERS  LES  FAITS  DU  MOIS. 

Les  ouvriers  des  chemins  de  fer.  — 

La  fin  du  mois  dernier  a  été  marquée 
par  un  événement  bien  inattendu,  la 
chute  du  ministère,  survenue  quarante- 
huit  heures  après  une  séance  oii  un 
ordre  du  jour  de  confiance,  voté  à  une 
écrasante  majorité,  semblait  l'avoir 
affermi  pour  longtemps. 

Cette  chute,  on  le  sait,  a  été  à  demi 
volontaire.  Il  n'en  est  pas  moins  vrai 
que  la  divergence  était  réelle,  à  ce 
moment,  entre  les  vues  du  ministère  et 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


139 


celles  delà  Chambre.  En  (|uoi  et  poiir- 
(|U()i  celle  divergence? 

Une  interpellation  avait  lieu,  on  se  le 
rappelle,  sur  la  queslion  des  ouvriers 
de  chemins  de  fer.  Ces  derniers  ont  tenu 
à  Paris,  dernièrement,  un  congrès 
(|u'i]s  s'efforçaient  de  rendre  le  plus 
général  possible.  Los  Compagnies, 
voyant  d'un  mauvais  œil  ces  réunions, 
taisaient  des  efforts  peu  déguisés  pour 
empêcher  leur  personnel  d'y  prendre 
part,  et  les  députés  d'extrême  gauche, 
radicaux  et  socialistes,  sommaient  le 
(îouvernement  d'intervenir  auprès  des 
Compagnies  pour  qu'elles  donnassent 
la  plus  grande  liberté  à  ceux  de  leurs 
employés  qui  voulaient  prendre  part 
aux  délibération  du  congrès. 

Le  Gouvernement  promettait  de  plai- 
der auprès  des  Compagnies  la  cause  des 
ouvriers.  Il  s'engageait  donc,  sans  y  être 
tenu,  dans  un  certain  sens;  mais  là  ne 
se  bornait  pas  la  question. 

L'État,  en  France,  n'est  pas  seulement 
État.  11  est  encore  propriétaire  de  che- 
mins de  fer.  Lui  aussi  exploite  un  réseau, 
et,  sur  ce  réseau,  il  a  des  ouvriers  qui 
font  exactement  la  même  besogne  que 
les  ouvriers  des  Compagnies  du  Nord, 
de  Lyon,  de  l'Ouest,  etc.,  accomplissent 
sur  leurs  réseaux  respectifs.  Or,  non 
seulement  le  Gouvernement  n'entend 
pas  que  ses  ouvriers  prennent  part  à 
quelque  congrès  que  ce  soit,  mais  en- 
core il  leur  interdit  formellement  de 
s'organiser  en  syndicats,  en  dépit  de  la 
loi  de  1884,  qui,  en  autorisant  la  for- 
mation de  syndicats,  ne  fait  aucune  ex- 
ception pour  les  ouvriers  de  l'Etat. 

Mis  au  pied  du  mur  par  des  orateurs 
de  divers  partis,  le  ministère  a  donc  été 
obligé,  dans  l'espace  de  quelques  mi- 
nutes, de  prendre  deux  attitudes  diffé- 
rentes :  d'une  part,  promesse  de  favori- 
ser le  congrès  des  ouvriers  des  chemins 
de  fer  en  demandant  aux  Compagnies  la 
plus  large  tolérance,  d'autre  part,  re- 


fus absolu  de  donner  aucune  permis- 
sion de  ce  genre  à  son  propre  person- 
nel. 

Or,  quelle  différence  y  a-t-il,  prati- 
quement, entre  un  graisseur  de  machi- 
nes du  P.  L.  M.  et  un  graisseur  de  ma- 
chines de  l'Etat?  —  Aucune.  Pourcpioi 
donc  toute  liberté  à  l'un  et  d'inflexibles 
barrières  pour  l'autre?  La  contradic- 
tion sautait  aux  yeux,  et  beaucoup  de 
députés  modérés,  volant  d'habitude 
avec  le  ministère,  n'ont  pu  s'empêcher, 
ne  fût-ce  que  par  un  simple  sentiment 
d'équité,  de  voter  pour  l'ordre  du  jour 
d'un  député  d'extrême  droite,  M.  de 
Ramel,  reconnaissant  que  la  loi  de  1884 
sur  les  syndicats  s'applique  aussi  bien 
aux  ouvriers  de  l'État  qu'à  ceux  de  l'in- 
dustrie libre. 

Le  Gouvernement  se  justifiait  en  décla- 
rant que  ses  ouvriers  à  lui,  par  le  fait 
qu'ils  travaillent  pour  lui,  ne  sont  plus 
des  ouvriers,  mais  des  fonctionnaires. 
Cette  théorie,  comme  on  l'a  fait  remar- 
quer, gratifierait  la  France  de  300.000 
fonctionnaires  de  plus.  Nous  en  avons 
déjà  800.000.  11  y  aurait  donc  un  mil- 
lion cent  mille  individus  investis  en 
France  d'une  fonction  publique,  sans 
compter  les  armées  de  terre  et  de  mer. 

N'est-ce  pas  effrayant,  et  cette  con- 
tradiction sur  laquelle  est  venu  nau- 
frager  le  ministère,  n'est-elle  pas,  dans 
son  genre,  un  avertissement  de  l'im- 
mense péril  social  que  fait  courir  au 
pays  cette  absorption  progressive  de 
toute  entreprise  privée  par  l'action  en- 
vahissante de  l'Etat  ? 

Une  chose  claire,  c'est  que,  si  l'État 
n'avait  pas  été  «Compagnie  de  chemins 
de  fer  »,  le  ministère  Casimir  Périer 
n'aurait  jamais  pu  tomber  sur  une  ques- 
tion semblable.  Son  attitude,  quelle 
qu'elle  fût,  aurait  eu  de  l'unité,  et  la 
majorité  l'eût  soutenu  sans  remords. 

Puisse  la  leçon,  après  tant  d'autres, 
être  comprise. 


JiO 


LE    MOUVEMENT    SOCIAL. 


L'affaire  Turpin.  —  Un  nouveau 
scandale  a  été  jeté  en  pâture  à  la  poli- 
tique. Turpin,  Tinventeur  de  la  méli- 
nite,  aurait  été  sur  le  point  de  vendre  à 
une  grande  puissance  autre  que  la  France 
un  secret  terrible  qui  peut  amener  un 
jour  la  destruction  de  nos  armées. 

Nous  ne  savons  encore,  au  moment 
ois.  nous  traçons  ces  lignes,  ce  qu'il  y  a 
de  vrai  et  dans  le  fait  de  l'invention  et 
dans  celui  de  la  trahison.  Une  chose 
bien  certaine ,  c'est  que  Turpin,  quel- 
que coupable  qu'il  soit,  a  fortement  h 
se  plaindre  de  l'accueil  que  le  Gouver- 
nement a  fait  à  ses  offres,  et  qu'on  atout 
fait,  dans  les  sphères  administratives, 
pour  le  pousser  à  son  acte  de  désespoir. 

L'événement  prouve,  une  fois  de  plus, 
la  difficulté,  pour  ne  pas  dire  l'impos- 
sibilité, où  se  trouve  un  inventeur,  à 
moins  de  circonstances  et  de  faveurs 
exceptionnelles,  pour  faire  parvenir  son 
invention  sous  les  yeux  de  qui  de  droit. 

Un  obstacle  redoutable  se  dresse  en- 
tre la  bonne  volonté  de  l'inventeur  et 
l'adoption  de  sa  découverte.  Cet  obsta- 
cle, nous  le  connaissons,  ce  sont  les 
bureaux. 

Les  bureaux  n'ont  aucun  intérêt  direct 
aux  innovations;  endormis  dans  leur 
routine, ils  appréhendent  instinctivement 
tout  ce  qui  peut  les  sortir  de  la  douce 
quiétude  à  laquelle  ils  sont  accoutumés. 
Habitués  à  tout  régler  par  arrêtés,  cir- 
culaires, paperasses  quelconques,  ils 
regardent  du  haut  de  leur  grandeur  le 
pauvre  hère  qui,  dépourvu  de  tout  titre 
officiel,  ose  leur  faire  entrevoir  un  chan- 
gement possible  dans  le  rangement  de 
leurs  chemises  et  de  leurs  cartons. 

Les  bureaux  se  méfient  donc  de  l'in- 
venteur, et  l'inventeur,  de  son  côté,  se 
méfie  justement  des  bureaux. 

Il  se  rencontre  toujours,  dans  les  ad- 
ministrations, des  gens  habiles  à  se 
parer  des  plumes  du  paon,  et  qui  ne  se 
font  nullement   scrupule  d'exploiter  à 


leur  profit  l'idée  d'un  autre.  Le  procédé 
est  facile.  Une  interrogation  habile,  une 
réponse  dédaigneuse  à  l'inventeur,  puis, 
son  secret  une  fois  connu,  quelques 
modifications  de  détail  qui  le  démar- 
quent, et  voilà  notre  homme  dépouillé 
du  fruit  de  son  travail.  L'inventeur  qui 
a  une  proposition  à  faire  à  un  ministre 
tient  donc  essentiellement  à  voir  le  mi- 
nistre lui-même,  ou  quelque  chose  d'ap- 
prochant^ et  non  un  vulgaire  rond-de- 
cuir.  Or,  c'est  à  quoi  n'a  pu  arriver 
Turpin,  malgré  l'appui  de  plusieurs 
journalistes  des  plus  connus  et  d'un  dé- 
puté notable.  L'entrevue  demandée  par 
lui  n'a  pu  avoir  lieu,  et  c'est  seulement 
alors  que,  poussé  par  la  misère,  il  aurait 
voulu  faire  argent  de  son  secret. 

On  a  dit  de  la  France  que  nul  peuple 
n'a  produit  autant  de  génies  inventifs, 
mais  que  jamais  elle  n'a  su  profiter  la 
première  de  leurs  travaux.  Les  deux 
choses  s'expliquent  par  notre  constitu- 
tion sociale.  La  vigoureuse  efïlorescence 
des  cultures  intellectuelles,  nulle  part 
plus  remarquable  que  chez  nous,  fait 
éclore  tout  naturellement  des  esprits 
scientifiques,  parfois  absolument  supé- 
rieurs; mais,  lorsqu'il  s'agit  de  passer 
du  domaine  spéculatif  à  l'application 
pratique,  la  lourdeur  et  la  centralisa- 
tion confuse  de  nos  services  administra- 
tifs arrête  net  le  progrès  qui  pourrait 
résulter  d'une  idée  nouvelle. 


M.  Jules  Roche  et  les  sociétés  de 
secours  mutuel.  —  Nous  citions  der- 
nièrement un  discours  prononcé  à  la 
Chambre  par  M.  Jules  Roche,  à  propos 
des  droits  sur  les  blés.  Le  même  ora- 
teur vient  de  se  faire  entendre  sur  un 
théâtre  plus  restreint,  devant  la  société 
l'Avenir,  fondée  par  «  les  dames  et  les 
demoiselles  du  commerce  et  de  l'indus- 
trie »,  en  vue  d'assurer  à  ses  membres 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL. 


141 


des  secours  médicaux,  des  indemnités 
en  cas  de  maladies,  des  pensions  via- 
gères et  des  subventions  pour  fiiné- 
railles. 

M.  Jules  Roche,  que  nous  ne  con- 
naissons pas  et  que  nous  n'avons  au- 
cun intérêt  à  tlatter,  a  le  talent  d'élever 
les  discussions  à  une  hauteur  où  elles 
deviennent,  non  plus  seulement  inslruc 
tives  au  point  de  vue  technique,  mais 
abondamment  fournies  de  hautes  et 
utiles  considérations.  Nous  ne  résistons 
pas  au  plaisir  de  citer  un  passage  de 
son  discours. 

«  Le  seul  nuage  qui  soit  à  l'horizon, 
avait  dit  le  président  M.  Laloue,  c'est 
la  difficulté  que  nous  prévoyons  pour  le 
service  intégral  des  pensions  de  re- 
traite. » 

M.  Jules  Roche  a  répondu  : 
«  Pour  vaincre  les  difficultés,  dit-il, 
il  faut  commencer  par  bien  les  voir,  par 
bien  les  mesurer,  par  bien  les  peser, 
c'est  le  seul  moyen  d'entrer  en  lutte 
avec  elles.  Or,  celte  condition  d'accu- 
muler des  capitaux  pour,  avec  le  produit 
de  ces  capitaux  au  bout  d'un  nombre 
d'années  assez  prolongé,  se  procurer  des 
ressources  permettant  par  l'intérêt  de 
l'argent  de  servir  des  pensions  à  tout  le 
monde,  il  n'est  pas  bien  sûr  que  ce  ne 
soit  pas  là  une  illusion  d9.ngereuse. 

«  Le  taux  de  l'intérêt  diminue  chaque 
jour,  et  tant  mieux;  puisque  l'argent 
n'est  qu'un  outil  de  travail,  il  faut  qu'il 
devienne  le  plus  rapidement  possible  à 
la  disposition  de  ceux  qui  travaillent, 
et  pour  qu'il  devienne  un  outil  dans  les 
mains  du  travailleur,  il  faut  que  l'in- 
térêt qu'il  porte  soit  diminué  de  plus 
en  plus  par  la  baisse  de  l'intérêt  de 
l'argent.  » 

L'orateur  démontrait,  par  suite,  que 
le  mécanisme  des  pensions  de  retraite 
est  destiné  à  fonctionner  de  plus  en  plus 
difficilement,  et  qu'il  faut,  pour  assurer 
une  retraite  aux  invalides  du   travail, 


un  redoublement  de  sacrifices  et  d'ef- 
forts, ce  qui  d'ailleurs  n'est  pas  mau- 
vais. 

«  Donc,  ajoutait-il,  au  point  de  vue 
de  la  vie  de  chaque  jour,  pour  les  en- 
couragements moraux,  pour  les  res- 
sources matérielles  en  cas  de  maladie, 
dans  votre  Suciété  vous  avez  l'avantage 
le  plus  grand  de  persévérer  avec  une 
activité  redoublant  chaque  jour  dans 
l'œuvre  que  vous  avez  entreprise  et 
surtout  à  compter  sur  vous-mêmes. 

«  On  vous  a  parlé  de  bienfaiteurs... 
Mais  ce  sont  des  événements  rares  sur 
lesquels,  pour  doubler  votre  bilan,  il  ne 
faut  pas  compter  ;  quand  le  bienfaiteur 
arrive,  tant  mieux,  c'est  comme  lors- 
qu'on gagne  le  gros  lot  à  la  loterie, 
mais  ce  n'est  pas  avec  les  loteries  que 
vous  établirez  vos  comptes  de  chaque 
jour;  c'est  avec  votre  travail,  c'est  avec 
votre  esprit  d'administration  toujours 
vigilant,  par  ces  qualités  de  direction 
dans  votre  Société  qu'on  admire  en  vous 
qu'il  faut  triompher,  le  reste  après.  Si 
les  recettes  viennent  par  surcroît,  tant 
mieux,  le  reste  sera  le  bienvenu,  mais 
commencez  par  vous  assurer  la  vie  de 
chaque  jour. 

«  L'Étal?  Eh  oui,  l'État  assurément; 
mais  l'État,  qui  est-ce?  C'est  vous;  est- 
ce  que  vous  croyez  qu'il  y  a  quelque 
part  un  gouvernement  bienfaisant  ap- 
partenant à  une  autre  planète  possédant 
des  trésors  dont  il  peut  faire  cadeau  au 
peuple  français?  Cela  a  existé  tant  bien 
que  mal,  mais  il  y  a  très  longtemps,  à 
une  époque  où  les  princes  étaient  maî- 
tres de  tout;  et  alors,  lorsqu'ils  don- 
naient quelque  chose  à  leur  peuple,  ils 
ne  lui  donnaient  que  son  bien  et,  en 
définitive,  cela  pouvait  paraître  un  ca- 
deau; mais,  aujourd'hui,  le  tyran, 
même  le  bon  tyran,  a  disparu,  et  nous 
ne  le  reverrons  plus  que  dans  l'autre 
monde,  et  l'État  c'est  nous,  de  sorte  que 
ce  que  l'État  nous  donne,    c'est  nous- 


Ii2 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


mêmes  qui  le  faisons,  et,  alors,  il  est  bien 
plus  simple  de  ne  pas  passer  par  tous  les 
bureaux  des  ministères  et  les  couloirs 
de  la  Chambre  et  du  Sénat  et  de  faire 
vous-mêmes  tout  ce  qui  est  en  votre 
pouvoir  pour  vous  venir  en  aide...  Le 
premier  devoir,  c'est  notre  propre  vo- 
lonté, nos  besoinS;,  nos  qualités  person- 
nelles; c'est  à  ce  droit  commun  à  faire 
nos  propres  affaires.  Quant  à  l'État,  il 
a  beaucoup  de  besogne,  il  a  beaucoup 
de  travail;  il  faut  qu'il  garde  l'ordre 
public;  il  faut  qu'il  préserve  la  sécurité 
individuelle,  et  il  ne  le  fait  pas  toujours 
très  bien;  il  faut,  hélas!  qu'il  entretienne 
des  centaines  de  milliers  de  soldats  et 
qu'il  consacre  le  plus  possible  de  son 
énergie,  le  plus  pur  de  ses  économies 
faites  sur  le  travail  de  la  nation  tout 
entière,  à  préparer  cette  œuvre  de  mort 
qui  est  nécessaire  pour  le  maintien  de 
la  paix;  et  ce  n'est  pas  notre  faute  si  les 
choses  sont  ainsi,  ce  n'est  pas  vous  qui 
le  voulez,  vous  qui  êtes  des  mères  de 
famille,  des  épouses,  des  sœurs,  des 
filles,  ce  n'est  pas  vous  qui  avez  fait  ces 
conditions  de  la  Société,  ce  n'est  pas 
moi  non  plus,  ce  n'est  personne  d'entre 
nous,  c'est  la  fatalité  qui  pèse  sur  la 
France,  ce  sont  des  événements  aux- 
quels nous  n'avons  pas  pris  part  et  que 
nous  subissons.  » 

On  ne  saurait  mieux  mettre  en  relief 
l'absurdité  qu'il  y  a  à  vouloir  faire  créer 
par  l'État  toute  une  classe  de  rentiers 
nouveaux  :  les  retraités  du  travail.  Ces 
idées,  qui  séduisent  immédiatement  les 
esprits  naïfs  par  leur  côté  sentimental  et 
humanitaire,  seraient  dans  leur  réali- 
sation, non  seulement  une  calamité 
économique,  —  puisque  l'argent  donné 
ainsi  par  l'État  serait  puisé  dans  les 
poches  des  contribuables  par  le  méca- 
nisme de  l'impôt,  et  qu'il  faudraitajouter 
les  frais  mêmes  de  ce  mécanisme  à  la 
dépense  nette  dont  profiteraient  les  ou- 
vriers, —  mais  encore  une  aberration 


au  point  de  vue  social,  puisque,  en  fai- 
sant miroiter  aux  yeux  de  tous  les 
travailleurs  la  perspective  d'un  repos 
certain  et  facile,  on  tuerait  dans  leur 
germe  toute  initiative  et  tout  effort  per- 
sonnels. Une  société  de  secours  mutuels, 
restreinte  par  nature,  où  tout  le  monde 
se  connaît  et  se  surveille,  et  où  les 
paresseux  peuvent  beaucoup  plus  diffi- 
cilement trouver  leur  coin,  n'offre  pas 
ces  désavantages  et  satisfait  sans  dan- 
ger les  penchants  généreux  du  cœur 
humain. 


Aveu  curieux.  —  La  grève  des  co- 
chers, qui  vient  dernièrement  de  se  pro- 
duire à  Londres,  arrache  à  M.  Rochefort, 
dans  V Intransigeant,  les  réflexions  sui- 
vantes, qui  sont  vraiment  trop  curieuses 
pour  que  nous  ne  les  signalions  pas  à 
nos  lecteurs. 

«  Je  suis  amené  à  constater,  non  sans 
une  véritable  douleur  patriotique,  à 
quel  point  les  travailleurs  anglais  sont 
plus  forts  que  nous  dans  la  façon  de 
faire  triompher  leurs  droits. 

«  Il  faut  bien,  du  reste,  qu'il  en  soit 
ainsi,  puisque  chez  eux  toutes  les  grè- 
ves réussissent,  tandis  qu'en  France 
elles  échouent  presque  invariablement. 
A  quoi  tient  cette  différence  de  :  esultat? 
Peut-être  à  ce  que  l'ouvrier  anglais  pour- 
suit uniquement  une  victoire  matérielle- 
ment économique,  sans  y  mêler  aucune 
arrière-pensée  d'ambition  personnelle.  Le 
triomphe  définitif  a  probablement  aussi 
pour  cause  principale  l'étroite  union  et 
l'absolue  solidarité  dans  laquelle  se 
confinent  les  grévistes  et  que  leurs 
chefs,  également  unis  entre  eux,  leurs 
imposent  avant  tout. 

«  Ce  qu'on  ne  saurait  aussi  trop  ad- 
mirer, c'est  l'insouciance  complète  du 
gouvernement  britannique  devant  l'ex- 
tension de  la  grève  et  les  manifestations 
qu'elle  provoque.   Je  traversais  diman- 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


J 13 


che  Hyde-Park,  au  milieu  d'une  foule 
de  cabmen  assemblés  autour  d'un  des 
leurs  qui,  en  plein  air,  leur  expliquait 
la  situation  et  les  invitait  à  ne  pas  ra- 
battre un  centime  de  leurs  préten- 
tions... 

u  Les  délégués  des  grévistes  vont  de 
groupe  en  groupe  quêter  parmi  les  pro- 
meneurs, qui  presque  tous,  sans  haine 
vomme  sans  distinction  politique,  mettent 
la  main  à  la  poche.  Pour  ma  part,  j'y 
vais  tous  les  jours  de  mon  shelling,  et 
hier  c'est  un  policeman  qui,  s'apercevant 
[ue  je  n'avais  pas  de  monnaie,  m'a  of- 
"ert  d'aller  me  changer  une  livre  ster- 
ling. » 

Cette  confession  est  très  curieuse  de 
a  part  d'un  journaliste  qui,  vu  ses  opi- 
nons, vu  surtout  la  clientèle  de  son 
ournal,  a  intérêt  à  exalter  l'ouvrier 
rançais  et  à  le  mettre  au-dessus  de 
Dut. 

Kxilé  depuis  plusieurs  années  en  An- 
leterre,  M.  Rochefort  n'a  pu  faire  au- 
:'ement  que  d'ouvrir  les  yeux,  et  il  ra- 
3nte  ce  qu'il  a  vu. 

Les  ouvriers,  lecteurs  de  l'Intransi- 
eant,  en  tireront,  s'ils  le  veulent,  des 
inclusions  pratiques.  Mais  y  songeront- 
3  seulement? 

G.     D'AZAMBUJA. 


BULLETIN  BIBLIOGRAPHIQUE. 

tudes  de  droit  international  con- 
ventionnel, par  M.  LÉON Poinsard.  Pre- 
mière série,  1  vol.  in-8"  de  581  pages. 
Paris,  1894.  Librairie  Cotillon,  F.  Pi- 
chon,  successeur,  éditeur. 
M.  Léon  Poinsard  est  notre  ami  et  no- 
i  collaborateur.  Pour  que  l'éloge  de 
n  nouvel  ouvrage  ne  puisse  paraître 
;  rien  entaché  de  partialité,  nous  nous 
rnons  à  reproduire  un  compte  rendu 
;  Journal  des  Débats^  qui  formule  sur 
tte   œuvre  le  jugement  que  voici  : 


Nous  avons  d'excellents  exposés  des 
règles  du  droit  public  ou  du  droit  privé 
international ,  nous  avons  aussi  de  très 
savantes  monographies  portant  sur  telle 
ou  telle  application  spéciale  de  ces  rè- 
gles; mais  il  n'existe  pas  encore,  dans 
notre  littérature  diplomatique  et  juridi- 
que, une  seule  étude  d'ensemble  sur  ce 
qu'on  peut  appeler  le  droit  internatio- 
nal conventionnel,  sur  les  traités  par 
lesquels  les  différents  pays  ont  déter- 
miné, soit  leurs  relations  d'Etat  à  État, 
soit  les  rapports  des  particuliers  sou- 
mis à  leurs  souverainetés  respectives. 
Assez  faible  autrefois,  le  nombre  de  ces 
traités  a  singulièrement  augmenté  de- 
puis un  demi-siècle.  Les  grandes  in- 
ventions de  notre  temps,  la  navigation 
à  vapeur,  les  chemins  de  fer,  le  télé- 
graphe, le  téléphone,  ont  centuplé  l'ac- 
tivité des  échanges  de  toute  nature 
entre  les  nations:  échangesde marchan- 
dises, devaleursmobilières,  de  monnaies, 
de  lettres,  de  dépêches,  de  créations 
littéraires,  artistiques,  de  découvertes 
industrielles.  Des  questions  de  droit 
diplomatique  dont  nos  grands -pères 
n'auraient  pas  même  soupçonné  l'exis- 
tence sont  nées  en  foule.  On  a  essayé  de 
les  résoudre  par  des  accords  conclus  de 
puissance  à  puissance.  Pour  quelques- 
unes  d'entre  elles,  on  est  allé  encore 
plus  loin  :  on  a  créé  des  organes  inter- 
nationaux permanents,  investis  d'un 
mandat  commun  par  un  certain  nom- 
bre d'États  groupés  en  Unions,  pour 
tel  ou  tel  objet  spécial.  Ainsi  s'est  formée, 
ainsi  s'est  développée  toute  une  nouvelle 
branche  du  droit  international.  C'est 
sur  elle  que  portent  les  études  conte- 
nues dans  le  volume  dont  nous  annon- 
çons la  publication,  .\ncien  bibliothé- 
caire de  l'École  libre  des  Sciences  poli- 
tiques, aujourd'hui  secrétaire  général 
des  bureaux  internationaux  qui  ont  été 
institués  à  Berne  pour  la  protection  de 
la  propriété   industrielle,    M.  Poinsard 


lii 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL. 


était  admirablement  placé  pour  entre- 
prendre une  pareille  tâche.  Il  s'en  est 
acquitté  avec  une  compétence,  une 
clarté  remarquaiiles.  Transports  ma- 
ritimes et  iluyifjiux,  transports  par  che- 
mins, de  fw-eilt  temps  de  paix  et  de 
guerre,  commentaire  des  arrangements 
conclus  à  leur  sujet .  et  connus  sous  le 
nom  d'Union  de  Berne,  relations  posta- 
les télégraphiques  entre  les  États,  trai- 
tés de  commerce,  Union  monétaire  la- 
tine, organisation  du  bureau  internatio- 
nal des  poids  et  mesures,  conventions 
spéciales  et  Union  générale  pour  la  ré- 
glementation de  la  propriété  littéraire 
et  artistique,  des  brevets,  des  dessins 
et  marques  de  fabrique,  M.  Poinsard 
donne  sur  toutes  ces  matières  si  com- 
pliquées et  si  diverses  des  explications 
d'une  précision  parfaite,  sans  se  per- 
dre dans  la  discussion  des  théories  ou 
dans  d'intimes  détails,  mais  en  n'omet- 
tant rien  de  ce  qu'il  importe  de  connaî- 
tre et  en  rendant  les  recherches  très  fa- 
ciles par  la  netteté,  la  multiplicité, 
l'ordonnance  logique  et  rigoureuse  des 
divisions.  Son  ouvrage  rendra  les  plus 
grands  services  aux  jurisconsultes,  aux 
diplomates,  aux  administrateurs,  aux 
gens  d'affaires,  aux  membres  du  Par- 
lement, à  tous  ceux  que  leurs  fonctions 
ou  leurs  intérêts  appellent  à  s'occuper 
des  conventions  internationales,  soit 
pour  en  préparer,  en  discuter  ou  en 
ratifier  les  clauses,  soitpour  en  invoquer 
ou  en  subir  l'application. 


Publications    nouvelles    déposées   au 
bureau   de  la  Revue   : 

LiBRAnuE  FiRMiN-DiDOT  :  De  1800   a 
1812.    Un  Aide  de  Camp  de  Napoléon. 


Mémoires  du  général  comte  de  Ségur, 
de  l'Académie  française.  1  vol.  in-12.  — 
La  captivité  de  Sainte-Hélène  d'après  les 
rapports  inédits  du  marquis  de  Montchenu, 
commissaire  du  gouvernement  du  roi 
Louis  XV m  dans  l'île,  par  George? 
Firmin-Didot,  secrétaire  d'ambassade. 
Ouvrage  accompagné  de  huit  gravures 
hors  texte.  1  vol.  in-8.  —  Gentilshommes 
ruraux  de  la  France,  par  Henri  Bau- 
drillart.  1  vol.  in-8.  —  La  Province  som 
V ancien  régime,  par  Albert  Babeau,  cor- 
respondant de  l'Institut.  2  vol.  in-8. 

Librairie  Hachette  :  Derniers  essais  di 
critique  et  d'Histoire,  par  H.  Taine.  1  vol 
in-12.  —  Souvenirs  de  Napoléon  /''^  Ex 
traits  du  Mémorial  de  Sainte-Hélène,  pa 
M.  le  comte  de  Las  Cases.  1  vol.  in-l^" 
—  A  travers  la  Russie  boréale,  par  Gharle 
Rabot,  ouvrage  contenant  61  gravures 
1vol.  in-L2.  —  Voyage  au  trois  Guyane^ 
et  aux  Antilles,  par  G.  Verschuur.  1  vol 
in-12.  —  Nouvelle  Géographie  universelk 
L Amazonie  et  la  Plata,  par  Elisée  R( 
dus,  tome  XIX  et  dernier,  livr.  1056 
1061.  —  Nouveau  Dictionnaire  de  géc 
graphie  universelle,  par  Vivien  de  Sain! 
Martin  et  Louis  Rousselet.  Fascicule 
75  et  76.  —  Dictionnaire  géographiqu 
et  administratif  de  la  France  et  de  se 
colonies,  par  F.  Joanne;  livr.  73  et  7( 

Librairie  Guillaumin  :  Pendant  un 
mission  en  Russie.  Première  série  :  . 
travers  r Allemagne,  par  M.  E  Fournie 
de  Flaix.  2  vol.  in  12. 

Librairie  Mame  :  Aux  Indes  et  en  Au 
tralie  dans  le  Yacht  /e  «  Sunbeam  »,  p;. 
Lady  Brassey,  traduction  de  Gaste- 
Bonnefont,  illustré  de  200  dessins.  1  vc' 
in-8.  —  Les  Chevaliers  de  Rhodes  et 
Malte,  Chroniques  et  récits,  par  P. 
Farochon.  1  vol  gr.  in-8. 


Le  Directeur-Gérant  :  Edmond   Demolins 


lypographic  Firmin-Didot   et  C".  —  Mcsnil  CEurr). 


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